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ftarbarĂŻi CollĂšge librarg
FROM THE BEOJJEST OP
MRS. ANNE E. P. SEVER,
OF BOSTON,
Widow of Col. James Warren Sever,
(CtaM »f lSlt)
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20
(MRESPOtfMiAT
PARAISSANT LE 10 ET LE 25 DE CHAQUE MOIS
PARIS, DĂPARTEMENTS ET ĂTRANGER
UN AN, 35 FR. â 6 MOIS, 18 FR. â UN NUMĂRO, 2 FR. 50
SOIXANTE-QUATRIĂME ANNĂE
IO OCTOBRE 189»
Page*.
3.â I. L'HOMME. â I M'« DE NADAILLAC.
SI. â n. LES GRANDES PAGES DE L'HISTOIRE DE FRANCE.
â LA MORT DU ROI CUARLES V 8IMĂON LUCE, fa llutil.t.
47. - Ifl. LE MONDE NOUVEAU : MELBOURNE DANS LE
PRĂSENT ET DANS L'AVENIR MAX BEULĂ.
73. â IV. LE CHOMAGE DE L'OUVRIER. â L'ASSISTANCE
PAR LE TRAVAIL. â L'APPLICATION PAR
L'INITIATIVE PRIVĂE, A L'ĂTRANGER. - II.. MAURICE VANLAER.
104. â V. SANS LENDEMAIN. â I B«" C. DE BAULNY,
129. â Vi. L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES
FJLLES EN FRANCE ET A L'ĂTRANGER. â !.. HENRI JOLV.
15©. - VII. REVUE LITTĂRAIRE. â romans et livres ds
CRITIQOB RENĂ DOUMIC.
16S. â VIU. UN ĂVĂQUE CONTEMPORAIN : MgrMARET t. DUFOUOERAV.
171. - IX. REVUE DES SCIENCES HENRI DE PARVILLE.
180. - X. CHRONIQUE POLITIQUE LOUIS JOUBERT.
19S. â XI. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
PARIS
BUREAUX DU CORRESPONDANT
\\, RUE DE L'ABBAYE, 14
1892
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INSTITUTION CHEVALLIEI
Rue du CARDIN AX-LEMOINB, 65, PARI 8.
4,079 admissions aux Baccalauréats depuis le 1** norembre 1875.
SESSIONS DE NOVEMBRE 1891 ET AVRIL 1892. â 273 ĂLEVĂS REĂUS AUX EXAMENS
BACCALAURĂATS
LETTRES. 1» Partie : MM. Aubert, Auge, Baffoy, Bannier, Baumard, Blum, Bourdonneau, Brandicoar
Brûlé, Brunel, Brunereau, BruyÚre, Buffe, Candegabe, Casada?ant, de Céligny , Cestre, Chatellier, Claudi
de Glomeanil, Degez, Delafoy, Denis, Denizot, Désandré, Dcsmons, De?aux, Doublot, Durr, du Fresna;
Gacbet, Gibert, Goin, Hanne, Henri, Hérel, Houdé, Jacottin, Juy, de la Barthe. Lamothe, La Ramé*
Lecomte, Lembezat, Leraltre, Marquet, Masson, Matbieu, Moins, de Mondésir, Murer, PanthÚs, Paumle
Paz, Perrody, Petin, PiĂ©tresson de Saint-Aubin, Pinault, de Pradelle, Rouard, Saint-Ăurens, SaUgna
Srhwechler, Sébastien, Tabourier, Vatrin, Verjus, ViJlaret.
LETTRES. *⹠Partie t MM. Amand, Amy, André, Aymé, Bacbimont, BailliÚre, Bassier, Baseilbac, Bigotte
Binoclie, Bleynle, Bocli, Boulen, Brunereau, Brunet, Chapuis, Chatelier, Chaudet, Cou pu, Gugnin, Dontai
Denis, Désandré, Deviile, Dieupart, Dubarry, Duhamel, Durand, Emery, Gardivaux, Gely de Costelongu<
GĂŽminel, Gentilhomme, Hocquart, Lamothe, Lapeyre, Laroze, Le Filli&tre, Leraltre, LigniĂšres, Luque
Marx, Mettey. Mignard, Miqaet, Moinet, Molin, Moret, Morisseau, Morlet, Nicolas, Olivry, Oudart, Pantbë
Parar, Petit, Petrequin, Piétresson de Saint-Aubin, Racoillet, Ramonet, Regnard, Rey, Rodùt, Salignat, d
Saligny, Schwechier, Sébastien, Simart, de Sourolle, Strolifiker, Thibault, Tra?erse, Vallon, Venu»
J. Waldteufel, R. Waldteufel, Warin, Wuafflard.
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CORRESPONDANT
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TOME CENT SOIXANTE-NEUVIĂME
DB LA OOLLIOTIOV
NOUVELLE SĂRIE. â TOME CENT TRENTE-TROISIĂ1
PARIS
BUREAUX DU CORRESPONDANT
14, EtJB DB l'aBBAYB, 14
1892
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(â Cr 20 i~52
ira
CORRESPONDANT
L'HOMME
JTai souvent entretenu les lecteurs du Correspondant des temps
préhistoriques. Je me suis efforcé de montrer le développement de
la vie sur le globe, la succession des ĂȘtres qui l'ont peuplĂ©, la
diversitĂ© des opinions qui existent sur l'origine de ces ĂȘtres. Jus-
qu'ici je n'ai presque rien dit de l'homme. C'est une lacune qu'il
faut combler.
La tĂąche est difficile. L'homme, a dit Pascal dans une de ses
admirables pensées, ne sait à quel rang se mettre ; il se cherche
partout avec inquiétude et sans succÚs. Depuis Pascal, malgré le
nombre et l'importance des découvertes modernes, nous en sommes
au mĂȘme point. La science seule ne saurait rĂ©soudre le grave pro-
blÚme de nos origines et de nos destinées, et c'est plus haut qu'il
faut chercher sa solution. Si pour le chimiste, l'homme ne présente
qu'un certain poids de carbone et d'azote, de chaux et d'hydrogĂšne;
si pour le biologiste, il n'est qu'une colonie de cellules ; si pour le
zoologiste, il se rattache par une descendance continue Ă tous les
autres ĂȘtres; si, enfin, pour une certaine Ă©cole philosophique,
l'homme naßt animal et rien de plus, nous persistons, malgré les
ressemblances et malgrĂ© les analogies, Ă voir en lui un ĂȘtre unique
dans la création, et nous repoussons avec énergie les théories
matérialistes si facilement acceptées aujourd'hui. Ces doctrines
empoisonnent les générations qui s'élÚvent, en enseignant qu'il
!*âą LIVRAISON. â 10 OCTOBRE 1892. 1
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4 L'HOMME
n'est ni ùme, ni libre arbitre, ni responsabilité morale ; que l'homme
est fatalement gouverné par des lois mécaniques et que tout se
réduit pour lui à satisfaire ses appétits matériels. Nous repoussons
ces doctrines non seulement pour le mal qu'elles font, pour la
dégradation morale, l'énervement des intelligences qu'elles entraß-
nent, mais avant tout parce qu'elles sont fausses, parce qu'elles
sont contredites par tous les faits connus. « Certaines vérités,
disait Littré, sont comme un océan qui vient battre notre rive et
pour lequel nous n'avons jusqu'ici ni barque, ni voile, mais dont
la claire vision est aussi salutaire que formidable. » C'est là ce que
je voudrais mettre en lumiÚre, en étudiant l'homme physique et
l'homme intellectuel.
I
L'homme primitif, selon Haeckel1, était trÚs dolichocéphale, trÚs
prognathe; il avait les cheveux laineux, la peau noire ou brune;
son corps était couvert de poils longs et abondants; ses bras
étaient relativement plus longs et plus robustes, ses jambes, sans
mollets, plus courtes et plus minces que ceux des hommes actuels.
La station n'était chez lui qu'à demi verticale, et les genoux forte-
ment fléchis. Ce ne fut que bien plus tard, par je ne sais quel
heureux hasard, qu'il parvint à acquérir le langage articulé et qu'il
put arriver ainsi aux progrÚs qui marquent chaque étape de
l'humanitĂ©. Darwin a parle aussi de cet ĂȘtre qui nous a prĂ©cĂ©dĂ©s.
« Les deux sexes, dit-il, portaient la barbe; leurs oreilles étaient
probablement pointues et mobiles; ils avaient une queue servie par
des muscles propres. Ils vivaient sur des arbres, et un naturaliste
qui aurait examiné leur conformation les aurait classés parmi les
quadrumaues. » Huxley 3 ajoute que, par l'intelligence, ils dépas-
saient un peu le renard, et qu'ils pouvaient se rendre un peu plus
redoutables que le tigre.
J'ignore oĂč des savants, dont nul ne conteste la science, ont pris
ces portraits peu flatteurs; je sais seulement qu'ils sont absolument
fantaisistes. En les écrivant, leurs auteurs étaient dominés par une
pensée unique, celle de rattacher l'homme à l'animal, de compléter
la chaßne continue qui, selon eux, d'une forme trÚs inférieure,
arrive Ă l'omythorinque, aux marsupiaux, puis, par de nombreux
1 Histoire de la crĂ©ation des ĂȘtres organisĂ©s d'aprĂšs les lois naturelles, trad.
Letourneau.
2 La Descendance de l'homme, chap. vi ; â AffinitĂ©s et gĂ©nĂ©alogie de Vhomme,
trad. franc.
3 La Place de rhommedans la nature, trad. franc. Paris, 4891.
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L'HOMME 5
intermédiaires, au singe, pour aboutir enfin à la forme que nous
considérons comme exclusivement humaine.
La vérité, à rencontre de ces hypothÚses, est que, morphologi-
quement, nous ne savons rien de l'homme primitif, et que, quant Ă
l'homme que révÚlent les ossements découverts sur tant de points
différents de l'Europe ou de l'Amérique, il ne se rapproche par
aucun cÎté de l'animalité, il ne diffÚre en rien de l'homme des
temps historiques, de l'homme du dix-neuviĂšme siĂšcle.
C'est lĂ ce qu'il faut montrer. Les ossements que l'on peut
dater des premiers temps quaternaires sont rares. Prenons le crĂąne
de Neanderthal !, découvert, il y a bien des années déjà , par le
professeur Fulhroot, sous une couche d'argile de deux mĂštres
environ de puissance dans une grotte située entre Elberfeld et
Dusseldorf. Ce crùne, par sa dépression dans le sens vertical, par
l'énorme épaisseur de ses arcades sourciliÚres qui devaient lui
donner une apparence aussi formidable que celle du gorille, par
son occiput incliné, présente, dit Huxley, la forme la plus pithé-
coïde qui ait été observée jusqu'ici sur des crùnes humains. On crut
mĂȘme, tout d'abord, qu'il appartenait Ă un singe. Mais sa capacitĂ©
est de 1230 centimĂštres cubes. Ce chiffre, sans doute, est faible,
il dépasse à peine celui des races les plus inférieures de nos jours ;
mais il est si immensément supérieur à celui des anthropoïdes, que
toute comparaison entre eux est impossible. Les tendances pithé-
coïdes indiquées par certaines particularités de ce crùne ne
s'étendaient donc pas à l'organisation entiÚre. Les os du squelette
viennent Ă l'appui de cette conclusion. La hauteur absolue et les
proportions relatives des membres sont ceux d'un Européen de
taille moyenne, et Huxley est forcé d'avouer loyalement que les
ossements de Neanderthal ne peuvent, Ă aucun point de vue, ĂȘtre
considĂ©rĂ©s comme ceux d'un ĂȘtre intermĂ©diaire entre les anthro-
poĂŻdes et l'homme. Le crĂąne, d'ailleurs, est trĂšs incomplet. S'il
possédait sa base, sa face, en un mot, tout ce qui lui manque,
il perdrait peut-ĂȘtre une partie des caractĂšres Ă©tranges que nous
lui voyons f .
De nombreux faits confirment celui que nous venons de citer.
1 L'antiquité de ce crùne est, je crois, contestée à tort. (Voy. Der fossile
Mensch aus dem Neanderthal. Duisburg, 1865. On peut aussi consulter Lyell,
Antiquity of Man, en. v et xix. â Quatrefages, les Hommes fossiles, p. 33. â
Huxley, The Place of Man in Nature. â Vogt, Leçons sur Thomme. â A. Ber-
trand, la Gaule avant les Gaulois.)
3 « Le crùne de Neanderthal, dit M. de Quatrefages, est trÚs curieux
comme témoignage des exagérations que peuvent présenter certains carac-
tÚres ostéologiques, mais il est difficile de voir en lui le type normal d'une
race spéciale. ⹠(Hommes fossiles, p. 33.)
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6 L'HOMME
Il a été trouvé des crùnes semblables dans l'Amérique du Sud et
notamment au Brésil, dans les colonies du Queensland et de la
Nouvelle-Galles du Sud aux environs de la ville d'Adélaïde. Il en
a été également découvert sur plusieurs points de la France datant
soit de l'époque gallo-romaine, soit de l'époque néolithique. Un
de ces derniers, à la fois trÚs allongé et trÚs surbaissé, a été
recueilli dans le lit de la Liane l. Il présente quelques trace3 de
prognathisme. C'est le seul caractÚre d'infériorité que nous lui
voyons. Cet homme devait avoir une taille supérieure & la moyenne,
sa charpente osseuse était robuste, ses muscles puissants, à juger
par leurs attaches. La capacité crùnienne n'était guÚre inférieure
Ă 1590 centimĂštres cubes. L'homme de la Liane confirme donc
amplement les conclusions de Huxley.
Ces caractÚres exagérés, pithécoïdes si l'on veut, ne nuisent
d'ailleurs en rien aux facultés intellectuelles. M. de Quatrefages,
en parlant du crĂąne de Neanderthal, au congrĂšs de Stockholm,
constatait sa ressemblance avec le crĂąne de saint Mansuy, Ă©vĂȘque
de Toul, au quatriĂšme siĂšcle, et avec celui de Robert Bruce, le
glorieux roi d'Ecosse 2. D'autres l'ont comparé à celui de Kai
Lykke, célÚbre gentilhomme danois, dont le squelette, conservé
au musĂ©e de Copenhague, offre des caractĂšres peut-ĂȘtre plus
marqués encore. M. Vogt, enfin, cite un de ses amis, médecin
aliéniste distingué, dont la tÚte et particuliÚrement les arcades sour-
ciliÚres rappellent d'une façon singuliÚre le crùne de Neanderthal
La mĂąchoire de la Naulette3 offre un exemple qui n'est pas moins
approprié. M. Dupont nous dit qu'elle est un des débris humains
les plus extraordinaires dont nous soyons en possession, et d'une
incontestable authenticité, ajoute M. Cartailhac. Le menton fait
défaut, ce qui devait amener un prognathisme exagéré ; les canines,
à en juger par l'étendue relative des alvéoles, étaient énormes, et
les molaires, au lieu d'aller en décroissant comme chez l'homme
actuel, augmentaient au contraire de volume de la premiĂšre Ă la
derniĂšre, comme chez le singe. L'apophyse geni, saillie osseuse
située ù la partie interne de la mùchoire et sur laquelle s'insÚrent
les muscles de la langue, faisait, prétendait-on, défaut. On en con-
cluait que l'homme de la Naulette ne pouvait posséder le langage
articulé ou ne le possédait qu'à l'état trÚs rudimentaire. Une
mĂąchoire provenant d'une grotte de la Moravie offre quelque
ressemblance avec celle que je viens de citer et une autre trouvée
1 Hamy, Rev. <TAnth.f 1880, p. 257 et suiv.
2 Mat, 1874, p. 26; â Crama Ethnica, fĂźg. xxvm. â Godron, Examen etirn.
de la tĂȘte de saint Mansuy (MĂ©m, Acad. de Stanislas. Nancy, 1864.)
3 Cette mùchoire est déposée au musée royal de Bruxelles.
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L'HOMME 7
Ă Malarnaud (AriĂšge), au milieu de nombreux ossements du grand
lion, de la grande hyĂšne, du cuon, reconnu pour la premiĂšre fois
en Europe, présente des caractÚres plus dégradés encore !.
L'enthousiasme excité par ces découvertes fut assez vif; on
croyait posséder enfin cet intermédiaire entre l'homme et le singe
si vainement cherché jusque-là , et Haeckel s'était empressé de le
baptiser Homo alalus, l'homme privé du langage 2. On oubliait que
la présence, l'absence, les divers degrés de développement de l'apo-
physe géni sont des caractÚres individuels qui ne peuvent carac-
tériser une race. Un examen sérieux fait par le docteur Topinard 3
a montré d'ailleurs l'existence de cette apophyse sur la mùchoire
de la Naulette, et nous avons ainsi perdu l'ancĂȘtre que la science
du jour réclame si vivement.
En admettant mĂȘme les conclusions que l'on prĂ©tendait en tirer,
ces mùchoires auraient été des exceptions, car M. Nicaise apportait
à la Société d'anthropologie de Paris une mandibule trouvée dans
des graviers quaternaires, auprÚs de Chùlons-sur-Marne, associée
à des lames en silex au mammouth et au rhinocéros ; elle offrait un
type absolument opposé à celui connu sous le nom de la Naulette 4.
Il serait facile de citer d'autres exemples; tous aboutissent Ă la
mĂȘme conclusion , et nous avons hĂąte d'arriver Ă une race cĂ©lĂšbre
entre toutes et qui a certainement joué un grand rÎle dans le midi
de la France et probablement aussi dans une partie notable de
l'Europe. En 1868, les ouvriers travaillant dans la vallée de la
VézÚre, au chemin de fer de Limoges à Agen, mirent au jour, dans
la commune des EyziÚs, plusieurs squelettes couchés sur la terre
nue, Ă l'abri du rocher de Cro-Magnon qui surplombait et qui leur
a donné son nom; trois d'entre eux, un vieillard, une femme et un
enfant ont pu ĂȘtre conservĂ©s. Ces hommes sont certainement plus
récents que ceux de Neanderthal ou de la Naulette, on ne trouve
avec eux aucun débris appartenant aux grands animaux disparus,
et il est présumable qu'ils ont vécu vers la fin de l'époque quater-
naire5. Tous les os sont robustes; ils annoncent une constitution
1 F. Regnault, la Grotte de Malarnaud (Rev. des Pyrénées et de la France
méridionale.)
2 Brinton, the Language of Paleolithic Man. (Americ. Phil. Soc, oct. 1888.)
3 Les CaractĂšres simiens de la mĂąchoire de la Naulette (Rev, d'Anth., juillet
i886; â Rev. quest. scient., 1887, t. I, p. 263).
* MĂšm. de la Soc. d'agriculture, sciences et arts de la Marne, 1882-1883. â
L'argumentation de M. Nicaise sur l'authenticité de cette mandibule ne
laisse rien à désirer. Elle appartenait à un jeune sujet dont les dents de
sagesse n'étaient pas encore sorties.
1 Tel est aussi l'avis de MM. Hamy et Verneau. D'autres anthropolo-
gistes pensent que ces ossements datent des temps néolithiques; mais
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8 L'HOMME
athlétique et une force musculaire remarquable. La taille du vieil-
lard dépassait lm.80, et la femme était presque aussi grande que
lui. Le bassin est trÚs large, le pied allongé et bien disposé pour la
marche. Les tibias sont platycnémiques, mais depuis les observa-
tions du docteur Manouvrier1, on ne saurait voir lĂ un caractĂšre
d'infériorité. Les crùnes sont dolichocéphales, mais la dolichocé-
phalie n'est pas due, comme celle des nĂšgres ou des Australiens,
à l'étroitesse du crùne, les dimensions transversales sont, au con-
traire, trÚs développées, et c'est seulement la grande longueur du
diamÚtre antéropostérieur qui produit la forme allongée. La face
est orthognathe, le front large, vertical et bombé. L'ampleur du
front dénote un grand développement des lobes cérébraux anté-
rieurs, le siÚge, nous dit-on, des facultés les plus élevées de l'intel-
ligence2. La capacité du crùne du vieillard, le seul qu'il ait été
possible de mesurer exactement, est de 1590 centimĂštres cubes ;
celui de la femme est approximativement de 1450. Ces chiffres,
remarquons-le en passant, sont Ă©gaux, supĂ©rieurs mĂȘme, aux
moyennes observées chez nos races actuelles les mieux douées et
notamment che2 les Parisiens du dix-neuviĂšme siĂšcle.
Broca, toujours préoccupé du progrÚs indéfini de la race humaine,
une de ses théories favorites, note, chez les hommes de Cro-Magnon,
certains caractÚres d'infériorité, pour arriver à la conclusion que
si, par quelques-uns de leurs traits, ces hommes atteignent les
degrés les plus élevés de la morphologie humaine, par d'autres, ils
descendent aqx types anthropologiques les plus inférieurs de
l'époque actuelle. Ce contraste ne peut étonner; les hommes des
temps quaternaires qui furent les initiateurs du progrÚs, les précur-
seurs de la civilisation, qui créÚrent l'industrie, les arts, si rudi-
mentaires qu'ils fussent encore, devaient nĂ©cessairement allier Ă
l'intelligence qui invente, la force physique indispensable pour la
guerre ou pour la chasse, qui seules pouvaient leur donner la sécu-
rité, assurer leur vie de chaque jour. Le combat pour l'existence
obligeait nos troglodytes Ă des luttes continuelles, non seulement
contre des voisins aussi barbares qu'ils l'Ă©taient eux-mĂȘmes, mais
encore contre des animaux redoutables, tels que le mammouth, le
rhinocéros, le grand ours, le grand lion des cavernes. Il fallait ou
jusqu'à présent, on n'a recueilli avec eux aucun instrument en pierre polie.
1 Le docteur Manouvrier a montré que l'aplatissement des tibias ou
platycnémie s'acquérait par un travail répété, et pour ainsi dire constant,
du muscle. Il se rencontre chez les grands marcheurs, chez les populations
vivant dans des contrées trÚs accidentées. Il est plus fréquent chez les
hommes que chez les femmes et n'existe pour ainsi dire jamais chez les
enfants. (Mem. Soc. Anthr., 2« série, t. III.)
a Broca, Conférence sur les troglodytes.
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L'HOMME 9
disparaßtre ou vaincre. Tout témoigne de l'ardeur de la lutte. Un
des fémurs du vieillard de Cro-Magnon porte une dépression pro-
fonde, due au choc d'un projectile, une pierre de fronde proba-
blement. La femme qui gisait à cÎté de lui avait au front une large
blessure produite par une hache en silex. La plaie de l'os frontal
pénÚtre le crùne et selon toutes les apparences a causé la mort,
mais non une mort immédiate, car il est facile de reconnaßtre sur
les bords de la plaie un léger travail de réparation. Ce ne sont pas
là des faits isolés; partout, on trouve des ossements humains por-
tant des flĂšches implantĂ©es, quelquefois mĂȘme en partie recouvertes
par le tissu osseux. La guerre et la lutte ont commencé avec
l'homme, elles ne finiront, hélas! qu'avec lui. Les dures conditions
de leur vie ont laissé de fortes empreintes sur les squelettes des
hommes de la VézÚre; mais les aptitudes remarquables que nous
relevons chez eux, ne pouvaient éclore qu'à la faveur d'une belle
organisation cérébrale dont les crùnes de cette race, répétons-le,
portent jusqu'à nous l'indiscutable témoignage.
La race de Cro-Magnon vivait aux deux extrémités opposées de
notre Midi, au sud-ouest, Ă Sordes, aux confins de la Chalosse et du
Béarn, non loin de l'Atlantique, au sud-est, auprÚs de Menton, sur
les rives de la Méditerranée. Nous la retrouvons au nord à Saint-
Pierre de TripiÚs (LozÚre), et il serait long d'énumérer toutes les
stations habitĂ©es par elle en Europe et oĂč ses descendants vivent
encore de nos jours.
Ces hommes affectionnaient les ornements. A Sordes, un d'eux
portait un collier formé de quarante canines d'ours et de trois
canines de lion. Daos les grottes de Baoussé-Roussé, les colliers
sont tirés du test des coquilles ! ; un jeune sujet, retiré de la grotte
de Ventimiglia *, avait au cou un collier de deux rangées de petites
vertÚbres de poisson et d'une rangée de nérites perforées; de dis-
tance en distance une canine de cerf portant Ă la couronne de
petites stries parallÚles était suspendue en guise de pendeloque.
Il est Ă©vident que cet enfant n'avait pas encore osĂ© s'attaquer Ă
de grands animaux et qu'il devait se contenter de plus humbles
trophées. L'homme qui gisait à cÎté de lui et dont la taille pouvait
dépasser deux mÚtres 3, portait au cou quatorze dents de cer-
1 Nous ne pouvons que mentionner ici les belles découvertes de M. Ri-
viÚre dans les grottes de Baoussé-Roussé. Ceux que la quesùon intéresse
devront se reporter à ses nombreuses communications à l'Académie des
sciences, à l'Association française, aux autres corps savants. Elles sont
résumées dans son ouvrage r Antiquité de Vhomme dans les Alpes maritimes,
Paris, 1878-87.
1 Bull. Acad. des inscr., 4892, p. 95.
3 Le fémur ne mesurait pas moins de 545 millimÚtres, nous dit le
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10 L'HOMME
vidés. Un autre squelette trouvé dans les premiÚres fouilles de
M. RiviÚre avait sur sa tÚte une résille de petites nérites et par un
rite funéraire que M. Cartailhac nous a si bien fait connaßtre, les
os des adultes étaient peints en rouge avant leur dernier enseve-
lissement. A Laugerie-Basse, un homme surpris par un éboulement
avait été écrasé sous les terres amoncelées. Des coquilles étaient
placées sur son front, d'autres sur ses épaules et dans la région
des genoux et des pieds. Chacune de ces coquilles portait une petite
entaille : elles avaient dĂ» servir Ă orner ou Ă attacher le vĂȘtement, que
d'autres dĂ©couvertes permettent de croire une simple peau de bĂȘte.
Nous avons choisi les faits les plus remarquables parmi les
découvertes d'ossements humains. Nous pourrions multiplier ces
récits; si haut que nous remontions dans le lointain passé, nous
ne voyons sur aucun crĂąne, sur aucun ossement les traces de
l'animalitĂ© ou mĂȘme d'une infĂ©rioritĂ© primitive. Les races encore
sauvages et barbares apportent-elles des faits de nature Ă modifier
ces conclusions? Le professeur Schaafhausen affecte de le croire *.
Le crùne de l'homme de race inférieure, dit-il, se distingue par une
conformation rudimentaire, par une capacité moindre, par l'épais-
seur plus grande des parois, par la simplicité relative des sutures,
par la dépression du front, la saillie des bosses pariétales, le déve-
loppement des arcs sourciliers. Il est possible que l'on trouve au
moins partiellement ces traits sur certaines races sauvages; mais
M. Schaafhausen en exagÚre la portée, et il serait facile de citer,
parmi ces sauvages, des hommes qui, par leur taille, par leur
structure osseuse, se rapprochent, au contraire, des races Tes
plus Ă©levĂ©es. Il existe une autre question sur laquelle j'aurai Ă
revenir : les caractÚres d'infériorité que l'on rencontre chez les
Papous, chez les Dakos du Choa, chez les Diggers de la Sierra
Nevada2, chez bien d'autres encore, remontent-ils Ă l'origine mĂȘme
de la race ou ne proviennent- ils pas plutĂŽt des modifications
apportées aux générations successives par la famine qui décime
leurs tribus, par l'inénarrable misÚre qui les étreint, par le triste
milieu oĂč ils vivent, et oĂč les difficultĂ©s toujours renaissantes de la
docteur Yerneau. Comme point de comparaison, on peut citer un géant
conservé au Muséum, dont la taille atteignait 2m.14; le fémur droit mesure
563 millimĂštres.
1 Revue scientifique, 12 nov. 1887.
V,es Diggers, rapporte- t-on, sont d'une saleté repoussante; ils ne savent
mĂšm ' pas obtenir du feu; ils ne connaissant pas la culture, ils se nourris-
sent des graines qu'ils arrachent Ă la terre en la fouillant avec leurs ongles,
de grosses fourmis qu'ils dévorent avidement. Une souris, un serpent,
un lézard, quand ils parviennent à les prendre, sont un grand régal. C'est
lĂ , la triste histoire d'un trop grand nombre de races sauvages.
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L'HOMME 1!
vie rendent non seulement tout progrĂšs impossible, mais amĂšnent
probablement, à chaque génération, une régression en arriÚre.
Nous ajouterons que, quelle que soit la dégradation, quel que soit
l'affaissement intellectuel et moral de ces sauvages, ils restent tou-
jours des hommes. Rien, absolument rien n'autorise, je ne dirai pas, de
les confondre avec les animaux, mais mĂȘme de les rapprocher d'eux.
Mais, si nul fait connu ni dans le présent ni dans le passé ne per-
met, mĂȘme au point de vue purement physique, d'abaisser l'homme
jusqu'à l'animal, en existe- t-il dans la série zoologique qui puissent
Ă©lever cet animal au rang d'un de nos ancĂȘtres? C'est lĂ ce qu'il
faut maintenant examiner.
Sans doute le mammifÚre présente de nombreux traits semblables
à ceux que nous observons chez l'homme. Les phénomÚnes de la
génération, de la nutrition, de la digestion, de la respiration, de la
croissance s'accomplissent chez eux comme chez nous. L'analyse
chimique du sang, de la chair, des os donne des résultats iden-
tiques, et on a pu écrire, en envisageant ce seul cÎté de la question,
que l'homme est un animal au mĂȘme titre que les autres. Il s'agite
dans l'éternel renouvellement, naissant, se reproduisant et mourant.
C'est lĂ une phrase bien faite pour frapper le vulgaire, mais elle
est empreinte d'une évidente exagération, d'une méconnaissance
complĂšte des faits. La doctrine, au surplus, n'est pas nouvelle et il
faut remonter bien haut, pour trouver sa filiation. La Mettrie, au
siÚcle dernier, prétendait tout expliquer par l'organisme, par le
volume, la qualité ou les circonvolutions du cerveau1. C'est par
l'éducation seule, ajoutait-il, que l'homme s'élÚve au-dessus des
autres animaux. Si les singes ne parlent pas, c'est par un vice de
leurs organes auquel on pourrait remédier, et alors les singes parle-
raient. De nos jours, on discute plus scientifiquement. MM. Flower
et Lydekker, dans un ouvrage récemment publié2, rangent l'homme
dans un mĂȘme sous-ordre avec les diffĂ©rentes espĂšces de singes.
L'homme, conclut aussi M. de Saporta 3, en résumant la controverse,
n'est qu'un anthropomorphe perfectionné, physiquement par la
station bipÚde, intellectuellement par la capacité crùnienne.
Pour HĆckel, dont j'ai dĂ©jĂ dit le sectarianisme, vingt-cinq
stades sĂ©parent l'homme de la monĂšre primitive 4 formĂ©e, grĂące Ă
1 L Homme-machine dont la premiÚre édition parut à Leyde en 1748, sous
le voile de l'anonyme.
2 An Introduction to the Study of Mammals. London, 1891.
3 Revue des Deux Mondes, mai 1 883,.
4 La monĂšre est une gouttelette de matiĂšre albuminoĂŻde, transparente,
incolore, dépourvue de noyau central, affirmant par ses manifestations
vitales son caractĂšre d'ĂȘtre animĂ©.
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12 L'HOMME
des combinaisons chimiques inconnues, aux dépens de composés
carbonés inorganiques1. Il retrace ces transformations successives.
Les premiers ancĂȘtres des vertĂ©brĂ©s venaient apparemment d'ani-
maux marins assez semblables aux larves des Ascidies 2. Ils furent
la souche des poissons; un faible progrĂšs conduit des poissons aux
amphibies et des amphibies aux reptiles. Les mammifĂšres se ratta-
chent aux oiseaux qui, eux-mĂȘmes, montrent, dans quelques-uns
de leurs ancĂȘtres, des affinitĂ©s reptiliennes; et dans la classe des
mammifÚres, il est facile de concevoir les échelons qui mÚnent des
raonotrĂšmes aux marsupiaux et des marsupiaux aux innombrables
mammifÚres qui peuplent les deux hémisphÚres. Nous arrivons
ainsi aux Makis, et l'intervalle entre eux et les Simiens n'est pas
grand. Ceux-ci se partagent en deux branches : les singes américains
et les singes de l'ancien continent. C'est de cette derniĂšre branche
que l'homme est sorti. M. Blanchard, en reproduisant cette généalo-
gie, ne peut s'empĂȘcher de s'Ă©crier : « VoilĂ les belles idĂ©es que l'on
donne comme le flambeau de la science moderne; la vieille cosmogonie
de quelque peuple de l'Asie ne pourrait guÚre sembler plus étrange,
et peut-ĂȘtre serait-elle prĂ©sentĂ©e sous un jour plus poĂ©tique3. »
Il faut bien discuter ces théories que l'on proclame avec raison
si étranges, puisque de nombreux savants, dans tous les pays, les
professent aujourd'hui avec éclat. Le docteur Testut disait récem-
ment, à Lyon, qu'il existe moins de différences entre l'homme et les
singes supérieurs, qu'il n'en existe entre ceux-ci et les singes infé-
rieurs *. Malgré ces ressemblances qui semblent si importantes au
docteur Testut, on n'en est plus Ă nous parler de la descendance
directe de l'homme du singe et l'on se contente de nous dire que
les hommes et les singes sortent d'un ancĂȘtre commun malheu-
reusement encore inconnu, nous avertit loyalement Hartmann 5.
Ce ne peut ĂȘtre le DryopithĂšque que M. Gaudry avait cru un ins-
tant capable de tailler les silex de Thenay 6; ce ne peut ĂȘtre aucun
1 Histoire de la crĂ©ation. â II faut lire surtout l'arbre gĂ©nĂ©alogique de
Thomme, p. 573-587. Cope introduit dans la généalogie un ordre nouveau,
les Condylarthrés, découverts par lui dans le Far-West américain.
2 Les Ascidies sont des mollusques de la classe des Acéphales. Leur carac-
tĂšre principal est l'absence de tĂȘte, par consĂ©quent le dĂ©veloppement trĂšs
imparfait des organes de la vision, de l'audition et de la préhension.
3 Revue des Deux Mondes, 1er aoĂ»t 1874. â C. Vogt (Revue scientifique, 1877)
discute pied Ă pied la gĂ©nĂ©alogie inventĂ©e par HĆckel et en fait ressortir
toutes les erreurs.
* Matériaux, 1877, p. 286.
8 Les Singes anthropoĂŻdes et leur organisation, traduction franc lise.
6 Enchaßnements du monde animal dans les temps géologiques. MammifÚres
tertiaires, p. 23 S et suiv.
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L'HOMME 13
des anthropoĂŻdes actuellement vivants; ce ne peut ĂȘtre aucun
des anthropoĂŻdes fossiles que les fouilles ont fait connaĂźtre.
Mais, bien qu'aucun ossement ne révÚle la présence de notre
pseudo-ancĂȘtre, bien qu'aucun travail ne permette de la supposer,
M. de Mortillet a voulu aller plus loin que ses devanciers* . iNon
seulement l'anthropopithĂšque2, c'est le nom qu'on lui donne, a
existé; mais déjà on peut distinguer plusieurs espÚces datant
d'époques différentes. C'est ainsi que nous avons YAnthropopi-
thecus Bourgeoisie qui ignorait encore la taille des silex par percus-
sion et qui se contentait de les faire éclater au feu ; YAnthropopi-
thecus Ramesii trouvé à Puy-Courny et ayant déjà fait quelques
progrÚs; Y Anthropopithecus RiberioU, enfin, dont l'existence a été
constatée en Portugal et qui serait le plus récent des trois.
Les preuves, je ne dirai pas sĂ©rieuses, mais mĂȘme plausibles
de l'existence de cet ĂȘtre, ancĂȘtre Ă la fois de l'homme et du singe,
manquent, il faut le répéter, absolument. Les roches granitiques
apportent la preuve de l'existence d'infusoires microscopiques; les
formations carbonifĂšres renferment des reptiles, des feuilles, des
fruits jusqu'à des fleurs délicates dont quelques-unes gardent encore
la trace de leur couleur primitive. Dans d'autres roches, on voit
des pas d'oiseaux, de frĂȘles insectes. Comment n'a-t-on jamais
reconnu sur aucun point du globe, les vestiges de notre vénérable
ascendant. Laissons donc lĂ des rĂȘveries qui ne reposent sur
aucun fait scientifique. â Cela est parce que cela doit ĂȘtre â
ne m'a jamais semblé un argument digne de la science; et la
meilleure réponse que l'on puisse faire est celle que j'emprunte
à un transformiste résolu, le docteur Topinard 3. « Plus je vais,
nous dit-il, plus je demeure convaincu que les anthropoĂŻdes doi-
vent ĂȘtre rĂ©unis aux singes admis par tous sous ce nom et n'en
sont que la famille la plus élevée; plus je suis persuadé qu'ils
1 « Ainsi, par le seul raisonnement solidement appuyé sur des observa-
tions précises, nous sommes arrivés à découvrir d'une maniÚre certaine un
ĂȘtre intermĂ©diaire entre les anthropoĂŻdes et l'homme. Cela rappelle Lever-
rier découvrant sans instrument, rien que par le calcul, une planÚte. Cela
rappelle les linguistes découvrant aussi les Aryas par les données de la
linguistique. » (Le PrĂ©historique, 1re Ă©dit., p. 104.) â M. de Mortillet, se com-
parant Ă Leverrier et Ă ceux qui, les premiers, nous ont fait connaĂźtre les
Aryas, ne brille pas précisément par la modestie. On peut lui faire observer
que la découverte de Leverrier, que celles relatives aux Aryas sont unani-
mement acceptées. Quand il nous aura donné des preuves de l'existence de
l'anthropopithĂšque, quand il les aura fait accepter par le monde savant, il
sera temps pour lui de monter au Gapitole.
2 vAv0pu>-oç-*{07)xo$, Phomme-singe.
* Les DerniÚres étapes de la généalogie de V homme, (Rtv. d'Anthr., 18S3,
p. 298 et suiv.)
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14 L'BOMME
se séparent davantage de l'homme qu'on ne se laisse aller à le
croire dans une certaine école, en s'en tenant au point de vue
morphologique pur, car le point de vue physiologique ou mieux
intellectuel n'est pas un instant discutable. »
Laissons donc lĂ une question qui ne mĂ©rite guĂšre d'ĂȘtre dis-
cutée et contentons-nous de résumer les différences capitales qui
séparent, qui sépareront toujours l'homme de l'animal. Si la
gĂ©nĂ©ration s'accomplit de la mĂȘme maniĂšre chez l'un comme chez
l'autre, en examinant au microscope les spermatozoĂŻdes, les agents
essentiels de la fécondation, on est surpris de la différence qu'ils
présentent *. DÚs les débuts de la vie, une distinction est donc
déjà nettement établie. Les prétendues phases par lesquelles passe
l'embryon humain, tour Ă tour zoophyte, batracien, reptile et mam-
mifĂšre sont fortement contestĂ©es; mais, fussent-elles vraies, j'ai dĂ©jĂ
demandĂ©, dans ce recueil mĂȘme, quel argument on pouvait en
tirer. DĂšs la fĂ©condation de l'ovule, la destinĂ©e de l'ĂȘtre qui doit
en sortir est irrĂ©vocablement fixĂ©e. H est donc, dans la vie fĆtale,
un principe qui échappe, qui échappera probablement toujours
au scalpel et au microscope. L'ĂȘtre, ainsi Ă©laborĂ© dans les con-
ditions mystérieuses que l'on sait, naßt aprÚs une gestation plus
ou moins prolongée selon les espÚces. La vie s'ouvre pour lui
avec ses besoins et ses forces, ses joies et ses douleurs; il grandit,
il se forme, bientÎt il est à l'apogée de sa puissance; puis il
décline, il disparaßt enfin pour toujours. C'est durant les courts
moments oĂč la vie est chez lui dans la plĂ©nitude qu'il faut l'Ă©tudier.
Le docteur Topinard, dans un de ses remarquables ouvrages2,
prétend établir une transition graduelle des crùnes d'animaux au
crĂąne humain, du fourmilier au kanguroo, du kanguroo au chevreuil,
au porc, au lapin, au hérisson, au renard, au singe, aux anthropoïdes
et finalement Ă l'homme. On peut, nul ne le conteste, trouver sur
les crùnes et sur les organes cérébraux des séries procédant par
gradations successives; mais que prouvent ces transitions, ces
gradations fort curieuses et fort bien étudiées? Une loi de continuité
et voilà tout, répond avec raison M. de Kirwan 3.
* Sicard, Eléments de zoologie, p. 79, fig. 65.
2 L'Homme dans la nature. Paris, 1891.
3 Rev. quest. scient., avril 1892. â L'article de M. de Kirwan, publiĂ© sous
le pseudonyme de Jean d'Estienne, est le meilleur résumé que je connaisse
du livre du docteur Topinard. Ce dernier avait dit vers la mĂȘme Ă©poque
{Anthropologie, 1891, p. 655. La transformation du crĂąne animal en crĂąne
humain) : « Il est certain que la généalogie de l'homme n'a passée ni par
le chien, ni par le fourmilier, ni par tel ou tel singe, ni mĂŽme parfois par
le type exact correspondant de l'ordre ou de la famille. Mais, parmi les
millions d'espĂšces disparues au nombre desquelles sont les ancĂȘtres des
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L'HOMME 15
Sur le fond mĂȘme de la question, je ne connais pas de meilleure
rĂ©futation que celle que j'emprunte Ă M. Topinard lui-mĂȘme. Il a
le grand et rare mérite, tout en restant partisan de la descendance
animale de l'homme, d'exposer loyalement les objections que Ton
peut faire à l'hypothÚse qu'il défend. Qu'importe, par exemple, la
forme des crùnes, leur série progressive ou régressive quand le
poids du cerveau est, chez l'homme, triple de celui des anthropoĂŻdes
les mieux doués *. Tout plie devant la suprématie de l'organe qui
gouverne l'organisme entier. Le volume du cerveau a les consé-
quences les plus importantes sur les facultés intellectuelles, par
suite sur les habitudes et le genre de Tie; il sépare violemment
l'homme des anthropoïdes. Par le bassin, l'homme se sépare tout
aussi nettement d'eux. Ses membres offrent des différences non
moins considérables, et il est impossible d'imaginer un contraste
plus complet que celui entre le pied de l'anthropoĂŻde et le pied
humain ; entre eux, nous ne connaissons aucun intermédiaire. Seul
parmi les ĂȘtres, l'homme se tient debout et il est adaptĂ© dans toutes
ses parties Ă cette fonction 2. La marche verticale est un attribut
essentiel de l'humanité, écrit C. Vogt3, attribut qui le distingue de
4ous les autres mammifÚres. Ovide l'avait déjà dit, il y a prÚs de
vingt siĂšcles :
Pronaque cum spectent animalia cetera terram,
Os homini sublime dĂ©dit, cĆlumque tueri
Jussit et erectos ad sidéra tollere vultus 4.
L'animal a des poils5, l'homme a une chevelure, c'est-Ă -dire
primates, on peut affirmer qu'il s'est trouvé des types équivalents par les
traits indiquĂ©s. » C'est toujours, on le voit, l'hypothĂšse sans preuve Ă
l'appui.
4 La moyenne de la capacité crùnienne pour la race humaine la plus
dégradée est de 1100 centimÚtres cubes; elle est seulement de 530 centi-
mÚtres cubes pour l'anthropoïde le plus élevé. De 20 à 60 ans, le poids
moyen du cerveau est de 1361 grammes pour l'homme, de 1311 grammes
pour la femme. Chez les gorilles, il n'est que de 371 grammes; chez les
orangs, de 367. Mais il faut ajouter que, pour les anthropoĂŻdes, on ne pos-
sÚde qu'un petit nombre de pesées. (Topinard, loc. cit., p. 213, 214.)
* Il suffit de regarder dans le volume du docteur Topinard (p. 250,
fig. 82 et 83) le squelette de l'homme et celui du gorille arbitrairement
redressé, pour permettre la comparaison. Les différences sautent aux yeux.
La mĂȘme observation s'applique plus fortement encore, s'il se. peut, aux
crùnes d'orang, de chimpanzé, de gorille que représentent les figures 31,
32 et 33.
3 Leçons sur r homme.
* Métamorphoses, I«, 84-86.
5 La forme laineuse des cheveux du nĂšgre ne s'observe ni chez le singe
ni chez l'anthropoĂŻde. Son origine ne saurait donc ĂȘtre simienne. -
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16 L'HOMME
une localisation des cheveux sur la tĂšte. Morphologiquement,
l'homme est aussi éloigné des anthropoïdes que des autres singes; il
est plus éloigné encore des lémuriens, que le docteur Topinard écarte
du groupe des singes et que d'autres anthropologistes prétendent,
au contraire, rapprocher de l'homme !. Tout en reconnaissant les
objections que l'on peut faire, M. Topinard ne dissimule pas ses
opinions : « Sans doute, dira-t-il 9, l'homme se distingue de l'animal
par sa capacité crùnienne, par l'attitude bipÚde, par le langage
articulé; mais ces distinctions ne sont-elles pas venues par étapes
successives? » 11 est facile, répondrons-nous, aux plus ignorants de
constater ces différences, ces distinctions ; mais les plus savants ne
peuvent dire ni quand ni comment elles se sont établies. C'est
l'éternelle hypothÚse se répétant toujours sans une preuve sur
laquelle on puisse l'étayer. Jamais ces hypothÚses ne se sont
montrées à la fois aussi fécondes et aussi impossibles que quand
il a bien fallu admettre qu'aucun des ĂȘtres actuellement connus
ne pouvait ĂȘtre l'ancĂȘtre de l'homme et du singe et qu'il fallait
remonter jusqu'aux Ă©poques oĂč les mammifĂšres Ă©taient Ă peine
constitués, pour trouver le premier auteur commun. Les distinctions
se seraient développées dans le cours incalculable des siÚcles
écoulés. Mais l'apparition de l'homme ne remonte qu'à une époque
relativement récente et j'ai montré que tous les ossements humains
connus, qu'ils soient paléolithiques ou néolithiques, qu'ils appar-
tiennent à l'époque historique ou à l'époque moderne, ne présen-
tent absolument aucun caractĂšre pouvant appuyer l'hypothĂšse
évolutionniste. Si les ossements d'ùges si différents, recueillis dans
tant de pays diffĂ©rents, n'apportent aucune probabilitĂ©, oĂč donc
pourrons-nous trouver cette preuve que l'on cherche toujours et
qui fait toujours défaut?
Il est donc déjà possible d'affirmer qu'au point de vue anato-
mique, l'homme est un ĂȘtre Ă part dans la crĂ©ation et que dans la
longue série zoologique, nous ne lui connaissons aucun ascendant.
Cette vérité éclate avec plus de force encore en étudiant l'homme
intellectuel. C'est, en effet, dans les phénomÚnes intellectuels que
résident la véritable caractéristique de l'humanité, sa différenciation
1 Selon notre savant collÚgue, tous les faits tendent à établir que les
lémuriens n'offrent pas un type fixe, homogÚne, mais qu'ils constituent
plutÎt un groupe de passage entre les animaux à griffe et les ongulés.
Pour M. Cope, au contraire, ce sont les lémuriens et en particulier VAnap-
tomorphus homonculus qu'il a récemment découvert dans le Far- West de
l'AmĂ©rique, qui seraient nos ancĂȘtres les plus directs. On voit quelles
sont les contradictions de la science et combien- elle est encore peu sûre
d'elle-mĂȘme.
a Loc. cit., p. 249.
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L'HOMME 17
essentielle, indéniable avec l'animalité. « Quels que soient nos
efforts, a-t-on dit *, pour isoler en anthropologie le physique du mo-
ral, pour chercher des caractÚres zoologiques, matériels séparant
l'homme de l'animal, il nous faut bien reconnaĂźtre que l'abĂźme qu'ils
établissent entre eux est bien peu de chose à cÎté du gouffre qui les
sĂ©pare psychologiquement! » Wallace lui-mĂȘme est forcĂ© d'admettre
chez l'homme des facultĂ©s spĂ©ciales qui ne peuvent s'ĂȘtre dĂ©veloppĂ©es
par la seule lutte pour l'existence. Si haut en effet que nous remon-
tions, l'homme n'Ă©tait point un ĂȘtre sauvage et dĂ©gradĂ© ignorant
les choses et le nom mĂȘme des choses, comme le dĂ©peint Horace :
Quum prorepserunt primĂč animalia terris,
Mutum et turpe pecus, glandem atque cuHlia propter
Unguibus et pugnis, dein fustibus, atque ita porro
Pugnabant armis, qux post fabricaverat mus;
Donec verba, quibus voces sensusque notarent,
Nommaque invenere * '
Cet homme n'avait à sa disposition que quelques misérables
pierres, les os ou les cornes des animamx qu'il parvenait Ă tuer,
les bois que rejetaient les cervidés et déjà il inventait les princi-
paux instruments dont nous nous servons encore aujourd'hui, la
hache, le grattoir, le poinçon, l'aiguille, la scie, le hameçon, le
harpon, la navette, la cuiller. Il construisait des barques munies
de rames ou de pagaies et, montĂ© sur ce frĂȘle esquif, il bravait les
flots de l'Océan. Il est difficile aussi de croire que la poterie lui
resta longtemps étrangÚre. Son invention n'exigeait ni un grand
effort d'intelligence ni de grandes difficultés d'exécution. Il suffi-
sait à l'homme de pétrir l'argile molle qu'il foulait aux pieds et
dont il lui était impossible de ne pas remarquer la plasticité. Cet
argile durcissait au soleil; des creux se formaient par le retrait.
Le premier vase Ă©tait trouvĂ©. L'expĂ©rience apprit rapidement Ă
remplacer la chaleur du soleil par celle du feu, Ă ajouter Ă la terre
quelques parcelles d'une substance plus dure, pour donner Ă la pĂąte
une plus ferme consistance. Ces vases grossiers et informes se sont
conservĂ©s jusqu'Ă nous, muets tĂ©moins des Ćuvres de nos ancĂȘtres.
La poterie a été trouvée, en Allemagne, associée aux débris d'ani-
maux quaternaires. Les fouilles de M. Dupont dans les vallées de
la Meuse et de la Lesse ont mis au jour de nombreux spécimens,
mĂȘlĂ©s aux ossements de ces mĂȘmes animaux 3. Dans le midi de la
France, si riche en reliques préhistoriques, la poterie, au contraire,
1 Topinard, la Place de V homme dans la nature.
* Satires, I, ni, 99-104.
* Les poteries du musée de Bruxelles, qui proviennent de ces fouilles,
sont en général de couleur noire et d'une fabrication trÚs primitive.
10 octobre 1892. 2
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18 L'HOMME
est trÚs rare et on a été jusqu'à contester son existence. Cette
différence dans le niveau de la civilisation, chez des hommes séparés
souvent par de faibles distances, ne peut étonner, nous la voyons
de nos jours chez les races sauvages.
La cuisson de la poterie impliquait nécessairement la connais-
sance du feu; la présence sur des points nombreux d'amas de
cendres, de fragments de bois carbonisé, d'ossements à demi
calcinés l'atteste plus sûrement encore. A Solutré (SaÎne-et-
Loire), à Louverné (Mayenne), à Saint-Florent (Corse), au Mas
d'Azil, à Gourdan, dans les Pyrénées, dans bien d'autres stations
humaines, nous voyons de larges dalles de pierre fortement cal-
cinées, posées à plat et couvertes de cendres, de débris de toute
nature. C'était le foyer de la famille, le lieu ou le troglodyte
préparait sa nourriture à l'aide du feu, qu'il avait appris à produire
et Ă conserver. Comment arriva-t-il Ă cette connaissance dont les
consĂ©quences devaient ĂȘtre si importantes pour lui? Nous ne
pouvons le dire. Il est permis de supposer que, dÚs les débuts de
l'humanité, un incendie causé par la foudre, par la lave d'un volcan
en ignition, par la combustion spontanée de matiÚres végétales en
décomposition, fit connaßtre aux hommes la puissance du feu et l'uti-
litĂ© dont il pouvait ĂȘtre pour eux. Le frottement de deux morceaux
de bois, le choc de deux cailloux font jaillir l'étincelle, l'esprit d'ob-
servation apprend Ă l'obtenir de nouveau par les mĂȘmes procĂ©dĂ©s. Un
grand progrÚs est accompli et devient le point de départ des progrÚs
que constate chaque page de l'histoire de nos vieux ancĂȘtres.
Les hommes des premiers temps se contentaient, durant les froids
rigoureux de l'hiver, durant les pluies persistantes de l'automne,
de jeter sur leurs épaules la peau des animaux qu'ils avaient tués.
Les silex façonnés en grattoir servaient à les préparer, les aiguilles
en os aies coudre Ă l'aide des nerfs des petits animaux. Ils devaient
aussi, comme les Eskimos actuels, se servir de ces peaux pour
fermer l'entrée de la grotte, triste et précaire asile qu'il leur fallait
trop souvent disputer à l'ours ou à la hyÚne dont elle était la
taniÚre. BientÎt la grotte fut insuffisante ; les hommes élevÚrent des
huttes en branchages, en terre, en pierres mĂȘme. DĂ©jĂ ils n'Ă©taient
plus nomades ; nous connaissions depuis longtemps les gravures,
les sculptures sur os ou sur pierre qui ne pouvaient ĂȘtre l'Ćuvre
que d'une race sédentaire; les découvertes récentes ⹠montrent
dans les grottes de notre Midi les débris de faons de tout ùge, des
bois de cervidés de toutes les époques de la croissance; la grotte
était donc habitée pendant l'année entiÚre.
1 Biette, Notions nouvelles sur Page du renne.
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L'HOMME 19
Les goûts artistiques dominaient chez certaines races préhisto-
riques, et ce n'est pas sans un véritable étonnement que nous
voyons les objets que les fouilles ont mis au jour dans les grottes de
la VézÚre, du Mas d'Azil, de Thayngen à la limite de la Suisse et de
l'Allemagne, sur d'autres points encore. Ce sont des sculptures en
ronde bosse, des bas-reliefs, des gravures exécutées au trait sur
des omoplates, sur des os longs de cervidĂ©s, ou mĂȘme sur des
pierres, avec une sûreté de main, une fidélité d'exécution vraiment
remarquables. Elles figurent des mammifĂšres, des reptiles, des
poissons, des végétaux, plus rarement des hommes, et ces derniÚres
sont toujours mĂ©diocres. Le troglodyte ne reculait mĂȘme pas
devant des scĂšnes complĂštes. Tous ceux qui s'occupent de ces
questions connaissent le renne au pĂąturage de Thayngen, le
chasseur d'aurochs de Laugerie Basse, le bĂąton de commandement
ponant deux phoques d'un travail vraiment excellent, de la grotte
de Montgaudier (Charente). Les derniÚres découvertes de M. Piette
ne sont pas moins curieuses. Il nous montre une vache suivie de
son veau, des dĂ©filĂ©s de rennes, des tĂȘtes de chevaux Ă©corchĂ©s
témoignant des consciencieuses études de l'artiste. En voyant ses
travaux, nul assurément ne lui disputera ce titre.
Ce n'est pas seulement par le cĂŽtĂ© matĂ©riel que nos ancĂȘtres, si
barbares qu'on veuille les supposer, se séparaient nettement des
animaux au milieu desquels ils vivaient. En poursuivant ce travail,
je suis frappé de voir des idées plus élevées, des pensées plus
hautes occuper déjà leur esprit. L'homme de Cro-Magnon, a dit
notre regretté maßtre, M. de Quatrefages, croyait à une autre vie;
il affirmait sa croyance par le soin qu'il donnait aux sépultures
des siens. Ses connaissances, sans doute, étaient grossiÚres, et les
chasseurs de la VézÚre, comme les sauvages de nos jours, étaient
persuadés que les morts conservaient, par-delà la tombe, les désirs,
les goûts qui avaient animé leur vie. C'est dans cette pensée
qu'ils plaçaient auprÚs d'eux les armes, les ornements qu'ils affec-
tionnaient, les aliments qui devaient leur ĂȘtre utiles dans le monde
nouveau oĂč ils entraient. Dans les nĂ©cropoles quaternaires de la
Belgique, dans le trou de Chaleux, par exemple, on a recueilli des
objets attestant cette mĂȘme croyance. En Tunisie, on trouve autour
des tombes d'innombrables petits silex, de la forme et de la taille de
l'ongle humain, dernier souvenir à des morts aimés. Les Mounds de
l'AmĂ©rique racontent les mĂȘmes faits, et les pointes ou les lames en
silex déposées auprÚs des squelettes de Spy, comptés, à juste titre,
parmi les plus anciens que nous connaissions, seraient, s'il en était
besoin, une preuve de plus de cette croyance trop profondément
gravĂ©e dans le cĆur des hommes de tous les temps et de tous les
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20 L'HOMME
pays pour ĂȘtre accidentelle. C'est en vain que Darwin s'efforcera de
la confondre avec la simple terreur produite par une force inconnue,
et M. de Quatrefages a dit avec raison « qu'il n'est pas sur le globe
de populations, si inférieures qu'elles soient, qui soient athées; en
examinant les croyances des tribus qui passent pour telles, on les
a trouvĂ©es pourvues de la notion d'un ĂȘtre supĂ©rieur ».
Tel est aussi le sentiment d'un savant américain, le docteur
Brinton *. « L'homme, dit-il, est le seul parmi tous les animaux
capable d'un sentiment religieux; dans aucun temps, dans aucun
pays, on ne constate l'absence complĂšte de ce sentiment; tout ce
que l'on a écrit sur des tribus sans aucune religion n'a jamais pu
supporter un examen sérieux. Les assurances contraires de sir
J. Lubbock, d'Herbert Spencer, de certains écrivains français,
ajoute-t-il, viennent soit d'une erreur, soit d'une étude incomplÚte
des témoignages qu'ils invoquent. »
Je viens de résumer, autant du moins que les connaissances
actuelles permettent de le faire, les premiers temps de la vie de
l'homme sur la terre. Je me suis efforcé de montrer ce qu'il était
et ce qu'il pouvait. Est-il possible, Ă quelque point de vue que l'on
se place, de ne pas admettre, dans la chaĂźne des ĂȘtres, une solu-
tion de continuité que rien, absolument rien, ne vient combler
entre l'animal uniquement dominé par ses appétits, ne sachant les
satisfaire, quelque intelligence qu'il puisse posséder, que dans une
uniforme invariabilité, et l'homme qui sait comprendre, non seule-
ment ses besoins matériels, mais aussi ses besoins moraux ; qui,
pour satisfaire les premiers, fabrique des armes, des outils, des
instruments de toute sorte, allume et conserve le feu Ă son foyer
domestique, dompte les animaux et les rĂ©duit Ă ĂȘtre ses serviteurs;
mais qui se préoccupe aussi de pensées plus hautes, qui possÚde
des notions de droit et de justice, qui reconnaĂźt, au-dessus de lui,
un Dieu puissant et créateur, qui attend une autre vie aprÚs celle
qui s'écoule si rapidement pour lui. Je demande à tout lecteur qui
examine la question sans idée préconçue, si l'on n'arrive pas for-
cément à la conclusion d'un illustre savant anglais, sir R. Owen :
« Man is the sole species of his genus, the sole représentative ofhis
order. » L'homme est sur la terre le seul représentant de son ordre.
11 reste Ă examiner les objections que Ton nous oppose.
La suite prochainement. Marquis de Nadaillac.
1 Races and Peoples, New- York, 1890. (Voy. aussi Schneider, der Natur»
VĂŽlker. Paderborn, 1886; â G. Roskof, Das Religions Wesen der Rohesler
Natur VĂŽlker. Leipzig, 1880.)
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LA MORT DE CHARLES V
Le samedi 6 février 1378, à l'hÎtel Saint-Pol, non loin des chan-
tiers de construction de cette formidable Bastille dont la premiĂšre
pierre avait été posée quelques années auparavant, dans un retrait
désigné d'ordinaire sous le nom de la « vieille chambre », à droite
de la salle oĂč se dĂ©roulait sur des tapisseries historiĂ©es et, comme
on disait alors, « sarrazinoises » toute la légende de Thésée, la
belle reine Jeanne de Bourbon mourait Ă dix heures du soir, aprĂšs
avoir mis au monde une fille qui reçut le nom de Catherine. Sui-
vant l'usage adopté au moyen ùge pour tous les grands person-
nages, on fit trois parts des restes de cette reine de France. Dix
jours seulement aprÚs le décÚs, le mardi 16 février, le corps fut déposé
solennellement dans un des caveaux de Saint-Denis, au-dessous de
la chapelle que Charles Y avait fait bùtir au cÎté droit du grand
autel, prĂšs de la porte d'entrĂ©e du cloĂźtre. Le jeudi 18, le cĆur
fut mis en terre à Paris, dans l'église des FrÚres Mineurs ou
Cordeliers, devant le grand autel. Le vendredi 19, les entrailles
furent inhumées dans l'église des Célestins et placées, ainsi que le
cĆur l'avait Ă©tĂ© aux Cordeliers, devant le grand autel. Cinq jours
plus tard, le mardi 23, la jeune princesse Isabelle, ùgée de cinq
ans, suivait sa mĂšre dans la tombe. Le mois presque tout entier se
passa, de la sorte, en funérailles.
Quand on vient de perdre des ĂȘtres chĂ©ris, on nourrit volontiers
sa douleur, au risque d'en souffrir cruellement, par la prolonga-
tion des cérémonies funÚbres. On ne saurait distraire sa propre
pensée et l'on voudrait voir celle des autres uniquement occupée
du souvenir des personnes que l'on pleure. Charles V adorait sa
femme et ne se consola jamais de l'avoir perdue. « Le roi, dit le
rédacteur des Grandes Chroniques de France, fut moult troublé
et longuement de la mort de la reine, car ils s'entraimaient tant
comme loyaux mariés peuvent aimer l'un l'autre. » Ce souverain
si ùpre au travail, qui faisait son métier de roi avec l'application
consciencieuse dont Louis XIV devait donner de nouveau l'exemple
trois siĂšcles plus tard, cessa presque complĂštement pendant une
douzaine de jours de s'occuper des affaires de sa chancellerie; et,
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22 IA MORT DE CHARLES V
pour la période qui va du 6 au 19 février, l'on n'a pu retrouver
qu'une ordonnance de payement délivrée le 13, au bois de Vin-
cennes. C'est qu'une femme vertueuse, douée de sens et de beauté
ou, à défaut de beauté, de cet indéfinissable attrait qu'on nomme
le charme, est comme le bon génie de son mari. La destinée de
Jeanne de Bourbon, si modeste, si effacé en apparence qu'eût été
son rĂŽle, semble avoir eu quelque chose de ce caractĂšre ; et par le
fait, lorsque la bonne reine eut cessé de vivre, on put croire que,
dans cette tombe oĂč elle venait de descendre, elle avait emportĂ© la
fortune du roi ainsi que celle du royaume.
Deux mois environ aprÚs ces tristes événements, vers le milieu
d'avril 1378, Charles V recevait la nouvelle de la mort du pape
GrĂ©goire XI, d'oĂč allait bientĂŽt sortir un schisme qui devait diviser
la chrĂ©tientĂ© contre elle-mĂȘme pendant prĂšs d'un demi-siĂšcle ; et
neuf mois ne s'étaient pas écoulés depuis le voyage à Paris de
l'empereur Charles IV de Luxembourg que le roi de France, fils de
Bonne de Luxembourg, sĆur du roi de BohĂȘme, se voyait enlever,
par le trépas de son oncle, le plus considérable de ses alliés. AprÚs
les deuils privés, les calamités publiques. Le 25 octobre 1379, les
habitants de Montpellier, poussés à bout par les intolérables exac-
tions de Louis, duc d'Anjou, lieutenant de son frĂšre en Languedoc,
se révoltaient et massacraient une centaine d'officiers royaux au
moment mĂȘme oĂč la famine et une peste presque aussi meurtriĂšre
que celle de 1348 décimaient les populations dans les provinces
situĂ©es au nord de la Loire. Vers le mĂȘme temps, un essai prĂ©ma-
turé de réunion du duché de Bretagne à la Couronne n'aboutissait
qu'à un échec, aprÚs avoir failli amener une brouille entre le roi et
son fidÚle connétable. Enfin, le vendredi 13 juillet 1380, Bertrand
du Guesclin, faisant route vers le Midi oĂč on l'envoyait rĂ©parer les
fautes du duc d'Anjou, succombait devant ChĂąteauneuf de Randon
et laissait le royaume pour ainsi dire sans défense contre une armée
anglaise d'invasion, forte de sept Ă huit mille hommes, qui venait de
débarquer à Calais, sous les ordres du comte de Buckingham.
Ce fut le dernier coup. Depuis des années, Charles V ne par-
venait à triompher qu'à force d'énergie morale d'un état de
souffrance habituel, encore aggravé par des infirmités précoces.
Cette énergie dont la perte d'une compagne bien-aimée avait affaibli
singuliÚrement le ressort, la mort du bon connétable acheva de la
briser. DĂ©jĂ , un an auparavant, lorsque Paris avait Ă©tĂ© en proie Ă
la mortalité anormale dont nous venons de parler, les médecins
avaient exigĂ© que le souverain, plus exposĂ© par le vice mĂȘme de
sa constitution aux atteintes de l'épidémie régnante, allùt fixer sa
résidence à une assez grande distance de sa capitale; et pendant
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LA MORT DE CHARLES Y 23
prĂšs de six mois, de juillet 1379 Ă la mi-janvier 1380, le roi de
France s'était transporté, avec toute sa cour, dans le Gùtinais
méridional et le Sénonais, particuliÚrement à Montargis et aux
environs de cette ville.
La crise finale se déclara cinq semaines environ aprÚs la mort
du connétable. Dans les derniers jours de juillet et pendant la pre-
miÚre quinzaine d'août 1380, Charles V avait encore conservé
assez de force pour se faire transporter en litiĂšre de Vincennes Ă
Paris, de Paris Ă Saint-Germain en Laye, enfin de Saint-Germain Ă
Vincennes. Il était à peine de retour dans ce dernier chùteau que le
mal fit des progrĂšs effrayants. Le royal malade eut, dĂšs lors, une
sorte de pressentiment de sa fin prochaine et donna Tordre de le
transporter à Beauté-sur-Marne, dans sa résidence de prédilection
qu'il ne devait plus quitter qu'avec la vie.
L'hÎtel ou le manoir de Beauté, dont l'emplacement reste aujour-
d'hui comme au quatorziĂšme siĂšcle l'un des points de vue les plus
séduisants des environs de Paris1, était situé sur la paroisse de
Fontenay, entre la lisiĂšre sud-est du bois de Vincennes et le village
de Nogent, au rebord d'un plateau qui descend par une pente
assez abrupte vers la Marne, parsemée en cet endroit de petites
lies verdoyantes. De ce point on domine Saint-Maur, la Varenne-
Saint-Hilaire, Ghampigny, ChenneviĂšres, et le regard plonge, vers
le midi, par-delĂ la boucle de Marne, GrĂ©teil et Maisons, jusqu'Ă
la vallée de la Seine entre Gharenton et Ghoisy. Charles le Sage,
qui fut par tant de cĂŽtĂ©s supĂ©rieur Ă son temps, parait s'ĂȘtre Ă©pris
de passion, surtout pendant les derniÚres années ,de son existence,
pour les beaux spectacles de la nature. Le silence des vastes forĂȘts,
oĂč son Ă©tat maladif ne lui permettait plus du reste de se livrer Ă
l'exercice de la chasse, avait une voix secrĂšte qui parlait Ă son Ăąme,
et les reflets changeants de la lumiĂšre sur un tapis de frais gazon
ou sur le miroir d'une onde transparente charmaient ses regards.
On peut ajouter que ce souverain du moyen Ăąge n'avait point
attendu les grands paysagistes de notre siĂšcle pour se plaire aux
capricieux mĂ©andres, oĂč l'Oise et la Marne se jouent si mollement Ă
travers les plus doux sites de nie-de-France avant de porter Ă la
Seine le tribut de leurs eaux.
La forteresse de Vincennes, celle de toutes les résidences royales
oĂč Charles V fusait les plus frĂ©quents sĂ©jours parce qu'elle Ă©tait
1 Nous possédons un plan cadastral à grande échelle du territoire de
Fontenay-sous-Bois et de Nogent-sur- Marne oĂč quatre lieux dits situĂ©s
entre la gare de Nogent- Vincennes et le cours de la Marne, la rue de
Beauté, le val de Beauté, le moulin de Beauté et l'ßle de Beauté, rappellent
le manoir oĂč mourut Charles V.
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24 IA MORT DE CHARLES Y
la plus rapprochée de l'hÎtel Saint-Pol, n'avait malheureusement
ni l'étendue des horizons ni le voisinage immédiat et la vue de la
riviĂšre de Marne . Melun , Creil et mĂȘme Saint-Germain en Laye
étaient trop loin de Paris. Le petit manoir de la Chaussée de Gou
vieux, entre la forĂȘt de Chantilly et le cours de l'Oise, en face des
étangs de ce nom en grande partie comblés et convertis en prairies
au dix-septiÚme siÚcle, n'avait guÚre été honoré par des séjours
un peu longs du roi et de la reine que pendant les années 1375 et
1376. Dans le cours des deux années suivantes, le fils de Jean II,
incommodĂ© peut-ĂȘtre par l'humiditĂ© de l'air, n'y Ă©tait revenu que
quatre fois en passant, et plus tard sa présence à Gouvieux n'est
attestée par aucun des actes qui sont parvenus jusqu'à nous.
On peut donc affirmer avec certitude qu'Ă partir du milieu de
1376, Beauté-sur-Marne avait été l'objet de toutes les préférences
royales. C'est pour Beauté que Charles avait commandé des orgues
de fabrication flamande, de somptueuses tapisseries provenant de
l'atelier parisien de Nicolas Bataille; et pendant un de ses nombreux
séjours en ce lieu, le 28 octobre 1377, au prix de 200 francs d'or,
somme importante pour le temps, une horloge à son « amé orlo-
geur», Pierre de Sainte-Béate. Le timbre seul de cette horloge,
acheté de maßtre Jean Jouvence, n'avait pas coûté moins de
65 francs. C'est à Beauté que ce souverain, économe par excellence,
avait pris plaisir à faire exécuter des embellissements de tout genre,
sans parler des rossignols que d'habiles oiseleurs y élevaient en
cage, comme au Louvre, et de tourterelles blanches que ces mĂȘmes
oiseleurs y nourrissaient en liberté, comme à Saint-Germain en
Laye. Il faut se représenter l'hÎtel de Beauté, non comme une
forteresse, mais comme une simple habitation de plaisance. Cet
hÎtel était néanmoins pourvu d'une tour carrée du haut de laquelle
on découvrait une immense étendue de pays. Cette tour subsistait
encore au commencement du dix-septiĂšme siĂšcle, et Claude Chas-
tillon en a donné un dessin dans sa Topographie française qui
parut en 1610. Les salles étaient pavées avec des carreaux à fond
jaune, recouverts de lettres peintes en rouge brun et revĂȘtues d'un
émail. Sur le pavé de l'une de ce3 salles, on lisait ainsi le texte
complet de l'une des compositions, à la fois morales et facétieuses,
les plus populaires au moyen Ăąge, le Dit de Salomon et deMarcou.
Des fragments de ce pavé ont été retrouvés dans les fondations du
chùteau lorsque l'on a construit, il y a une trentaine d'années, le
chemin de fer de Vincennes K
4 Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1862, p. 44 et 45 ; 1877,
p. 132 Ă 136 (communications de M. A. de Montaiglon). â Cf. Histoire du
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LA MORT DE CHARLES Y 25
Lorsque l'empereur d'Allemagne était venu voir le roi de France
son neveu, au commencement de 1378, il avait été hébergé avec
toute sa suite pendant quatre jours, du mardi 12 au samedi 16
janvier, à l'hÎtel de Beauté. Ce n'était donc pas, comme nous
dirions aujourd'hui, un simple pavillon, mais bien une maison
complÚte et aussi spacieuse qu'agréable. S'il fallait en croire le
rédacteur des Grandes Chroniques, Charles IV, qui souffrait beau-
coup d'une goutte chronique, y aurait presque recouvré la santé
et y serait redevenu comme par miracle alerte et dispos de ses
membres. « Audit autel de Beauté fut l'empereur trÚs bien logé.
Tout l'hÎtel fut trÚs richement paré et il y fut servi trÚs abondam-
ment Ă ses heures et Ă son plaisir, tellement que il amenda de sa
maladie notablement. Et se mit Ă aller et visita tout l'hĂŽtel haut et
bas à peu d'aide et disait à ceux qui avec lui étaient que onques
mais en sa vie il n'avait vu plus belle place ni plus délectable
liea *. » Nous avons ici non seulement l'opinion de l'empereur
d'Allemagne et de l'historiographe officiel qui nous l'a transmise,
mais encore celle du roi de France lui-mĂȘme pour lequel BeautĂ©,
vraiment digne de son nom, était le plus beau lieu du monde.
VoilĂ pourquoi Charles le Sage voulut y mourir. Ce souverain
s'y fit-il transporter parce qu'il espérait y obtenir sa guérison?
C'était la maniÚre de voir de l'abbé Lebeuf. « Quoique l'air de
Beauté fût trÚs salutaire, écrivait en 1755 le savant abbé, ce roi y
finit ses jours, sans ĂȘtre bien avancĂ© en Ăąge, le 16 septembre
1380 2. » Nous ne saurions admettre qu'avec une certaine
réserve cette appréciation. Lorsque Charles V, à la date du 20 ou
21 juillet 1380, se fit porter en litiĂšre de son chĂąteau de Vincennes
à son hÎtel de Beauté, l'épidémie terrible, qui avait désolé Paris et
toute la région suburbaine pendant la seconde moitié de l'année
précédente, exerçait de nouveau ses ravages. Si l'on ne tenait
point compte de cette circonstance, on s'expliquerait difficilement
qu'un pĂšre aussi aimant, qui ne gardait guĂšre d'illusions sur la
gravité de son état, une fois transporté à Beauté, ait vu en quelque
sorte s'approcher la mort pendant plus de trois semaines sans faire
appeler auprĂšs de lui ses deux fils, le dauphin Charles, le futur
Charles VI, et Louis, comte de Valois, le futur duc d'Orélans. « Et
ses deux fils, lisons-nous dans les Grandes Chroniques, c'est
assavoir Charles qui fut roi aprĂšs lui, et Louis, comte de Valois,
Ă©taient Ă Melun. Et il fut conseillĂ© qu'ils ne partissent point de lĂ
diocÚse de Paris, par l'abbé Lebeuf, édition de 1755, t. V, 5e partie, doyenné
de Ghelles, p. 50 Ă 54.
* Grandes Chroniques de France, VI, 404.
* Histoire du diocĂšse de Paris, V, 52,
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26 LA MORT DE CHARLES Y
jusqu'Ă l'enterrage (l'enterrement) du corps de leur pĂšre, tant pour
ce qu'ils Ă©taient jeunes et auraient pu ĂȘtre blessĂ©s en la presse,
comme pour la mortalité qui était encore à Paris et environs l. »
D'oĂč nous tirons cette conclusion que si Charles V, du jour oĂč il
se sentit sérieusement atteint, ne s'éloigna point à une trentaine
de lieues du foyer de la contagion, c'est-Ă -dire de la capitale,
comme il l'avait fait avec succĂšs en 1379, c'est parce qu'il avait
perdu tout espoir ou du moins parce qu'il n'était déjà plus en état
de supporter les fatigues d'un long voyage.
Depuis le 20 ou le 21 aoĂ»t, jour oĂč le royal malade quitta Vin-
cennes pour Beauté, jusqu'au 16 du mois suivant, date de sa mort,
il est certain que Charles V ne cessa point un seul instant de
rĂ©sider dans son sĂ©jour de prĂ©dilection d'oĂč sont datĂ©s les quelques
actes (on n'en connaßt qu'un assez petit nombre) qui furent délivrés
en son nom par sa chancellerie pendant cette période. Il y a tout
lieu de croire que les progrĂšs de la maladie ne lui permirent point
de franchir le seuil de sa chambre, si mĂȘme ils ne le clouĂšrent
presque continuellement sur son lit de douleur. Christine de Pisan
nous a laissé, dans le plus connu de ses ouvrages, le Livre des faits
et bonnes mĆurs, un Ă©loquent rĂ©cit des derniers moments de
Charles le Sage. Il y a quelques années, un de nos académiciens
les plus versés dans l'histoire littéraire du moyen ùge a retrouvé
l'original latin d'oĂč dĂ©rive la narration de Christine. Cet original
latin constitue une source historique digne de toute confiance, puis-
qu'elle émane d'un témoin oculaire. C'est pourquoi nous l'avons
traduit à peu prÚs littéralement en français, nous substituant le
moins possible à un narrateur aussi autorisé, sauf pour préciser,
compléter ou interpréter son témoignage. Le récit anonyme, si
heureusement mi3 au jour par M. Hauréau 2, est le fond solide sur
lequel nous allons nous appuyer dans les pages qui vont suivre
pour essayer Ă notre tour de faire revivre un de nos plus grands
rois, tel qu'il apparut Ă sa derniĂšre heure et pendant les deux jours
qui précédÚrent sa mort.
« Charles V n'avait cessé de montrer, depuis le commencement
de sa maladie, une patience et une piété admirables. Jamais prince
n'observa mieux les commandements de Dieu et les préceptes de
l'Ăglise. Jamais souverain ne se conforma plus religieusement,
alors qu'il endurait tant de souffrances, aux pieuses pratiques des
rois trÚs chrétiens ses prédécesseurs.
« Au milieu de la nuit du jeudi 13 au vendredi 14 septembre,
4 Grandes Chroniques, VI, 470.
a Notices et extraits des manuscrits, t. XXXI, 2e partie, p. 4 Ă 10.
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LĂ MORT DE CHARLES Y 27
le royal malade sentit à certains symptÎmes que sa fin était proche
et fit appeler son confesseur. Ce confesseur appartenait Ă Tordre
de Saint-Dominique et se nommait FrĂšre Maurice de Coulanges,
parce qu'il était originaire du village de Goulanges dans l'Auxerrois.
Le roi voulait se confesser humblement pour se préparer à recevoir
la sainte communion. Sa confession une fois faite, il enjoignit
impérativement à son confesseur, qui dut le lui promettre sous la
foi du serment, que, sitĂŽt le moment venu et dĂšs qu'approcherait
l'article de la mort, on lui administrerait le viatique de l'ExtrĂȘme-
Onction.
« Pour se conformer à ces instructions, FrÚre Maurice de Cou-
langes se met immédiatement en devoir de célébrer le saint sacrifice
de la messe. Selon l'usage, les frĂšres du roi, les grands seigneurs
alors présents à Beauté, les chambellans de service, les valets de
chambre, assistent à la célébration de cette messe. Lorsqu'il voit le
prĂȘtre arrivĂ© Ă la communion, le roi demande qu'on lui apporte le
saint Viatique. AussitÎt qu'il contemple l'hostie consacrée, avant
de tendre ses lĂšvres pour la recevoir, il se met Ă fondre en larmes
et prononce les paroles suivantes : « O Dieu mon rédempteur,
« vous qui savez tout et qui scrutez les secrets des cĆurs, vous
« me connaissez, moi misérable pécheur qui vous ai offensé tant
« de fois et sous toutes les formes. C'est vous qui m'avez placĂ© Ă
« la tĂšte de mon peuple et je me suis peut-ĂȘtre montrĂ© injuste pour
« ce troupeau confié à ma garde. Mais vous, Seigneur, vous ne
« tirez pas vengeance de celui qui a péché. Au contraire, vous
« avez pitiĂ© de lui, car vous ĂȘtes clĂ©ment et misĂ©ricordieux. Voyant
« que j'étais gravement malade, vous avez daigné vous approcher
« de mon lit de douleur et, me souriant doucement, vous venez
« vers moi. Oh ! faites que, de mĂȘme que vous ĂȘtes venu vers
« moi, ainsi moi, de mon cÎté, votre grùce aidant, je sois assez
« heureux pour parvenir finalement jusqu'à vous! » AprÚs cette
priÚre, le roi se sent encore plus épuisé qu'auparavant. Tel est son
état d'affaissement qu'il ne peut recevoir qu'une faible partie du
saint Viatique. 11 joint alors les mains, lĂšve les yeux au ciel et
s'écrie : « Grùces vous soient rendues, Dieu tout-puissant, pour
« toutes les faveurs dont vous me comblez, vous qui vivez et
« régnez dans tous les siÚcles des siÚcles! Ainsi soit-il! »
« Le confesseur, portant ce qui reste du saint Viatique, retourne
ensuite Ă l'autel, et son compagnon, revĂȘtant une chasuble, se hĂąte
de célébrer le plus promptement qu'il peut une seconde messe.
AprĂšs l'avoir entendue, vers l'heure de tierce, en d'autres termes,
vers neuf heures du matin, le roi trÚs chrétien se met à table pour
essayer de prendre quelque nourriture. Charles V, qui s'était fait
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38 LĂ MORT DE CHARLES V
de longue date une habitude de la sobriété à laquelle l'avait con-
damné de bonne heure la délicatesse de sa complexion, exagérait
encore cette sobriété, tant dans le boire que dans le manger, lors-
qu'il était malade. 11 était si maßtre de lui et tellement accoutumé
à soumettre ses désirs au frein de la raison qu'il aurait mieux aimé
souffrir de la faim que de manger un aliment qui eût pu nuire à sa
santé ou lui tourner à déshonneur. Ce fut donc en quelque sorte
pour la forme qu'il fit semblant d'absorber quelque nourriture, ce
qui ne l'empĂȘcha point, en se levant de table, de rendre Ă Dieu ses
actions de grùces. Il crut alors qu'il pourrait goûter un instant de
repos. Mais, comme ses souffrances allaient en augmentant, les
médecins l'engagÚrent à regagner son lit, ce qu'il fit avec beaucoup
de difficultés : le reste du jour et aussi pendant la nuit suivante
tout entiĂšre, il s'agita en proie Ă la douleur.
« Le lendemain samedi, quand sonne l'heure de prime, c'est-à -
dire sur le coup de six heures du matin, le malade se trouve réduit
au dernier degré de faiblesse. Il n'en conserve pas moins la pléni-
tude de son intelligence et toute sa gaietĂ© d'Ăąme. S'Ă©tant redressĂ© Ă
moitié sur son lit, il se fait apporter de l'eau pour qu'on lui lave les
mains et la figure; et de l'air le plus souriant, il dit en maniĂšre
de plaisanterie aux serviteurs qui l'entourent : « Réjouissez-vous,
« mes amis, et soyez dans l'allégresse ainsi que vous, mon confes-
« seur et vous aussi mes médecins, parce qu'avant peu je m'écbap-
« perai de vos mains. » C'étaient là paroles à double entente dont
aucun des assistants ne comprit d'abord le sens; mais hélas! elles
ne devaient point tarder Ă ĂȘtre suivies d'effet, au grand dĂ©sespoir
de ses fidĂšles qui ne se consoleront jamais d'avoir perdu un si bon
maĂźtre.
« Pendant cette journée du samedi 15 septembre qui fut la veille
de sa mort, Charles V continua d'ĂȘtre torturĂ© par d'atroces souf-
frances ; il passa par toutes les affres de l'Ăąme et du corps. Il sut les
supporter avec la plus ferme constance. Il ne laissa échapper aucun
mot d'amertume et n'eut aucun geste d'impatience. Seulement,
par intervalles, on l'entendait appeler Ă son aide la mĂšre de Dieu :
« 0 Vierge Marie, s'écriait-il, venez à mon secours! »
« Ce jour-là , un peu avant le déjeuner, aprÚs qu'il eut récité ses
oraisons Ă Dieu ainsi qu'aux saints et saintes, il resta longtemps
assis sur son lit. Dans cette position, il se mit Ă disserter sur une
foule de sujets avec une insistance et une profusion qui n'étaient pas
dans ses habitudes. Il sembla alors aux personnes de son entourage
qu'il avait de la fiĂšvre et mĂȘme quelque chose qui ressemblait Ă du
délire. Toutefois cette verbosité provenait bien plutÎt de son
extrĂȘme faiblesse et d'une sorte de vide de la tĂšte que d'une autre
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LĂ MORT DE CHARLES V 29
cause. Et ce qui le prouve, c'est qu'on ne le vit point se tromper
dans l'emploi des mots ni hésiter à la recherche des expressions ; au
contraire, il savait fort bien dire ce qu'il avait l'intention de dire, et
suivait avec rigueur le fil des raisonnements qui le devaient con-
duire oĂč il voulait arriver. Bien loin que l'on soit fondĂ© Ă prĂ©tendre
que ce roi trÚs chrétien perdit alors l'usage de la raison ou s'écarta du
droit chemin, ce fut en réalité à ce moment qu'il dévoila ses plans
avec le plus de profondeur et les exposa avec le plus de sagesse.
Aux approches de la nuit, vers le coucher du soleil, la plupart des
personnes de l'entourage de Charles V s'imaginĂšrent, Ă l'apparition
de certains signes trompeurs, que tout danger de mort était
écarté.
« Mais tout à coup, au milieu de la nuit, on entendit s'élever
comme une clameur. C'était l'excÚs de la souffrance qui arrachait
des gémissements au royal malade. Sa bouche se remplit de
mucositĂ©s qui gĂȘnaient sa respiration et menaçaient de l'Ă©touffer.
Sa langue se mit à balbutier comme si déjà elle eût été à demi
paralysée. On eût dit que ses yeux creusés s'enfonçaient de plus
en plus dans leur orbite. Ses lÚvres étaient tellement tirées que l'on
n'apercevait plus que les dents ; et sur ce visage que tous ceux qui
le voyaient contemplaient naguĂšre avec tant de plaisir, le paroxysme
de la maladie et la mort prochaine faisaient bientÎt succéder au feu
de la fiĂšvre une pĂąleur livide.
« Aussi ce ne fut qu'avec les plus grandes difficultés qu'il put
faire Ă quelques conseillers choisis la confidence de ses derniĂšres
volontés. Maigre ces difficultés, le dimanche 16 septembre, vers
soleil levant, ou aux environs de cinq heures et demie du matin,
il fit appeler un certain nombre de membres de son conseil ou
d'autres personnages spĂ©cialement dĂ©signĂ©s pour ĂȘtre ses exĂ©cu-
teurs testamentaires.
« Ătaient prĂ©sents : Aymeri de Maignac, Ă©vĂšque de Paris; Milon
de Dormans, Ă©vĂȘque de Beauvais ; Gui de Monceau, abbĂ© de Saint-
Denis; Jean, comte de Harcourt, et Jean, comte de Saarbruck;
Pierre d'Orgemont1, chancelier de France; Arnaud de Corbie, pre-
mier président du Parlement; Philippe de MéziÚres, chancelier de
4 L'auteur anonyme du récit découvert par M Hauréau, dont nous don-
nons ici la traduction presque littérale, n'a désigné en particulier, parmi
les personnages qui assistĂšrent Ă cetto scĂšne, que Pierre d'Orgemont,
nommĂ© le premier, le comte d'Harcourt, les Ă©vĂȘques de Paris et de Beau-
vais et l'abbé de Saint-Denis. Tous les autres noms sont empruntés à une
déclaration notariée retrouvée au Vatican et publiée par M. Noël Valois,
en 1887. (Annuaire- Bulletin de la Société de l Histoire de France, XXIV,
251-255.)
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30 LĂ MORT DE CHARLES Y
Chypre; F. Maurice de Coulanges, confesseur; Philippe de Savoisy,
Philippe de Calleville et Jean de Digoine, chambellans du roi;
maßtre Jean Creté, conseiller du roi; F. Jean Maupoint, moindre
prieur; Jean le Coq, chantre; Pierre du Val, trésorier; Guillaume
de Breval, infirmier; Regnault de Béthencourt, hÎtellier, tous les
cinq dignitaires du monastĂšre de Saint-Denis; Jean de Bonnes,
prévÎt des marchands; Simon de Saint-Benoßt, Nicolas de Mau-
regard, échevins; Jean Chapelu, clerc de la marchandise, tous les
quatre délégués et représentants de la ville de Paris; enfin, Jean de
Vaudetar, Gilles Malet et Jean l'OrfĂšvre de Chambly, chambellans.
« Lorsque tous ces personnages furent rassemblés, le roi mourant
eut encore la force de s'asseoir sur une chaise longue, Ă demi vĂȘtu,
pour traiter ou du moins pour toucher trois questions; en premiĂšre
ligne, la question du schisme ou de la situation de l'Ăglise; et avec
ce qui lui restait de voix, il dit ce qui suit :
« Vous tous, mes amĂ©s et fĂ©aux conseillers, je vous avais dĂ©jĂ
« fait mander de venir vers moi. J'espérais pouvoir m'entretenir
« avec vous. Quand vous avez su que j'étais gravement malade,
« vous vous ĂȘtes retirĂ©s sans m'avoir parlĂ©. Aujourd'hui, je sens
« qu'il ne me reste plus que quelques heures à vivre. C'est pour-
ce quoi, je vous ai rappelĂ©s pour vous faire mes suprĂȘmes dĂ©clara-
« tions, et j'éprouve une grande joie de vous voir. Vous tous donc
« qui ĂȘtes ici et qui mĂ©ritez, par votre fidĂ©litĂ©, que je mette en vous
« la confiance la plus entiÚre, vous n'ignorez pas ce qu'ont fait les
« cardinaux de l'Ăglise romaine dont c'est le privilĂšge d'Ă©lire le
« Souverain Pontife. Vous avez entendu vous aussi, ne fût-ce que
« par la rumeur publique, comment lesdits cardinaux, tant par
« une lettre collective que par des attestations particuliÚres de
« quelques-uns d'entre eux, nous ont informés de la nomination
« arrachée par la force de Barthélémy de Bari, ainsi que de l'élection
« canonique du pape Clément Vil. Autant la premiÚre nomination
« avait inspiré des doutes et n'avait été reçue qu'avec crainte et
« inquiétude, autant la seconde élection fut accueillie et célébrée
« sans réserve, en pleine et entiÚre assurance et sécurité d'ùme.
« Ces deux événements n'en sont pas moins maintenant encore une
« occasion de scandale, une cause permanente de trouble et de
« cruel dĂ©chirement pour les peuples aussi bien que pour l'Ăglise.
« Quant à nous, voulant connaßtre ce qu'il fallait croire en cette
« occurrence, nous avons convoqué les ducs, les comtes, les barons,
« les chevaliers ainsi que les prélats des divers diocÚses de notre
« royaume pour nous enquérir diligemment auprÚs d'eux quel
« était celui des deux prétendants au trÎne pontifical qui devait
« ĂȘtre tenu pour pape lĂ©gitime. Or, tous, Ă l'exception d'un seul,
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LĂ MORT DE CHARLES Y 31
« nous ont dit qu'en leur ùme et conscience, si les rapports des
« cardinaux n'étaient point mensongers, il valait mieux, afin de
« prévenir un schisme prÚs d'éclater, prendre immédiatement
« parti pour l'un de ces prétendants sans différer plus longtemps;
« et ils ont émis l'avis que Clément avait beaucoup plus de droits
« au souverain pontificat que Barthélémy de Bari. C'est pour nous
« conformer à cet avis que voulant, à l'exemple des rois, nos pré-
« décesseurs, qui se montrÚrent toujours vrais catholiques et
« dĂ©fenseurs de l'Ăglise, ne pas nous Ă©carter des sentiers de la
« foi et suivre, en cela comme en tout le reste, autant du moins
« qu'il nous est possible, le droit chemin et la voie la plus sûre,
<( nous avons cru et tenu, nous croyons fermement et tenons Clé-
ce ment VII pour pape, pour souverain pontife et vrai pasteur de
« l'Ăglise universelle. Nous estimons pourtant devoir faire Ă ce
« sujet la réserve suivante. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, et contrai-
« rement à notre conviction la plus intime, il en était autrement,
« si quelqu'un pouvait penser que notre maniÚre de voir sur ce
« point est mal fondée, nous, préoccupé avant tout de notre salut
« dans le présent et dans l'avenir, nous déclarons nous conformer
« fermement, entiÚrement et cordialement, dÚs maintenant comme
. « alors et dÚs lors comme maintenant, aux opinions, aux conclu-
« sions, aux arrĂȘts et aux dĂ©libĂ©rations, au cas oĂč il y en aurait
« un jour sur cette question, de notre trĂšs sainte mĂšre, l'Ăglise
« universelle. Certes, il suffit, pour rendre témoignage en tel cas
« et fermer la bouche des méchants, de l'attestation de la majorité
« des personnes ici présentes. Cependant, afin de mettre la chose
« mieux en évidence et hors de toute contestation, c'est notre
« désir et notre volonté que les notaires qui ont entendu notre
« déclaration en dressent procÚs verbal, séance tenante et sous
« forme authentique. »
« AprÚs ces choses, le roi requit que la couronne d'épines de
Notre-Seigneur lui fût apportée par l'évÚque de Paris, 6t aussi la
couronne servant au sacre des rois de France par l'abbé de Saint-
Denis. Il reçut la couronne d'épines avec grande dévotion et
révérence et ne put retenir ses larmes; puis, ayant fait placer
en face de lui sur une estrade cette sainte couronne, il prononça
l'oraison suivante : « 0 couronne précieuse, !, diadÚme de notre
« salut, il est doux comme le miel le rassasiement que tu procures
« par le mystÚre en toi renfermé de notre rédemption. Que Celui
« du sang duquel tu fus arrosée veuille m'Útre aussi propice que
1 Ce passage ne se trouve que dans la version de Christine de Pisan. {Le
JJmre des faits, etc., 3« partie, chap. lxx, édit. du Panthéon littéraire, 1838,
p. 320.)
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32 LĂ MORT DB CHARLES Y
« mon Ăąme ressent d'allĂ©gresse en ce jour oĂč tu m'honores de ta
« trÚs sainte présence ! ! » Puis, se tournant vers la couronne du
sacre, il lui parla ainsi devant tous : « Et toi, couronne de France,
« combien tu es précieuse et à la fois combien tu es vile! Com-
« bien tu es prĂ©cieuse et mĂȘme d'un prix inestimable, considĂ©rĂ©
« le mystÚre de justice lequel en toi virtuellement est inclus et
« réside! Mais combien tu es vile, la plus vile en vérité des choses
« de ce monde, si l'on réfléchit au fardeau, aux fatigues, aux
« angoisses, aux peines de cĆur, de corps et aux anxiĂ©tĂ©s de
« conscience que tu imposes à celui qui ne saurait te porter sans
« fléchir sous ton poids! Ah! qui donc, s'il était bien pénétré de
« cette pensée, ne te laisserait plutÎt traßner dans la boue que
« de daigner, pour quelques rapides instants, te mettre sur sa
« tÚte. »
« Je n'aurais garde de m'étendre sur ce que dit le roi des
sommes considérables qu'il avait mises en réserve, car ce n'est
point chose louable en soi ni qui convienne Ă un chacun d'amasser
des richesses. Du reste, Charles V, si l'on fait attention à l'étendue
et aux immenses ressources de son royaume, laissa moins dans ses
coffres qu'on le croyait généralement.
« Ce fut alors également que le roi mourant décréta de son
plein gré l'abolition des fouages et des autres charges analogues.
Il déclara à cette occasion qu'il aurait pris plus tÎt cette mesure
si elle lui avait été suggérée par les conseillers de la Couronne.
« Ces trois questions d'ordre temporel une fois réglées, le pieux
monarque entend ĂȘtre tout entier Ă Dieu et se prĂ©pare Ă entendre
la messe. Ensuite, il se lĂšve de sa chaise longue et revient vers
son lit dans l'espérance qu'il y pourra prendre quelques instants
de repos. Mais ce repos il s'efforce en vain de le goûter parce que
son pauvre corps n'est plus qu'une plaie et qu'il ne saurait faire
un mouvement sans éprouver des souffrances cuisantes. Il n'a
d'autre consolation, au milieu de tortures incessantes, que de prĂȘter
l'oreille aux sons suaves de ses orgues qui modulent les louanges
du Seigneur. Pendant ce temps, les progrĂšs du mal poursuivent
leur cours. Quoique la fiÚvre soit un peu tombée, la diminution
croissante du peu de force qui reste rend la mort de plus en plus
prochaine. TantĂŽt le pouls est Ă peine sensible, et tantĂŽt, aprĂšs
quelques mouvements précipités, il cesse soudain de battre. Mais
l'auguste mourant ne s'en livre pas moins à ses saintes médita-
4 L'addition : « Tu semblés toute garnie de pointes sanglantes, mais tu
es en vérité notre soulagement », n'est fournie par aucune version de nous
connue et doit appartenir en propre à l'érudit qui le premier l'a donnée.
(M. Victor Le Clerc, Histoire littéraire de la France, XXIV, p. 189.)
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U MORT DB CHARLES Y 33
lions, et l'on est édifié de l'entendre, à travers ses soupirs et ses
gémissements, invoquer continuellement Dieu et les saints.
« L'agonie se prolongea ainsi depuis le matin jusque vers midi.
Le roi la soutint avec une patience admirable. Il attendait l'arrivée
de son premier chambellan, Bureau de la RiviĂšre, celui [de tous
ses grands officiers qu'il aimait le plus et dont il ne pouvait
détacher sa pensée. Les serviteurs et domestiques, voyant appa-
raßtre ces symptÎmes de mort et ces indices d'une séparation
imminente de l'Ăąme et de son enveloppe charnelle, vont trouver
le confesseur qui se tient, selon l'usage, prĂšs du lit, pour le
prévenir qu'à leur avis, comme à celui des autres assistants, il
est nécessaire d'administrer au royal malade plus tÎt que plus tard
le sacrement de l'ExtrĂšme-Onction. Ce confesseur, homme d'une
rare prudence, aprÚs en avoir conféré avec les prélats, les comtes
et les chevaliers qui viennent l'un aprĂšs l'autre lui demander des
nouvelles, engage le roi Ă recevoir les saintes huiles et lui tient
ce langage : « Sire, jeudi dernier, lorsqu'aprĂšs vous ĂȘtre confessĂ©,
« vous avez reçu le sacrement de la sainte communion, vous
« m'avez fait promettre sous la foi du serment, ou plutÎt vous
« m'avez intimĂ© formellement l'ordre, au cas oĂč il le faudrait, et
« dÚs que l'heure serait venue, de vous faire penser au dernier
« sacrement. Certes, Sire, il n'apparaßt rien dans votre état qui
« rende nécessaire et urgent de le recevoir; mais, d'un autre cÎté,
« il n'y a nul inconvénient à l'administrer plus d'une fois. En
« outre, on a vu souvent des malades entrer immédiatement en
« convalescence aprÚs qu'on le leur avait conféré. Enfin, quiconque
« le reçoit devient par lĂ mĂȘme plus digne des grĂąces d'en haut,
« puisque son ùme y trouve aussi bien que son corps aide et
« consolation. 11 y aurait donc grand avantage pour vous si vous
« vouliez bien consentir à recevoir ce sacrement. » Le noble roi
lui rĂ©pond d'une voix affaiblie, mais avec un accent oĂč il met tout
son cĆur : « Comment ne voudrais-je pas faire ce qui, loin de me
« nuire, ne peut que m'ĂȘtre profitable pour mon salut et ma santĂ©!
« Je n'ai qu'Ă obĂ©ir en cela Ă l'Ăglise, ma mĂšre. Que tous ceux
« qui sont ici s'apprĂȘtent doncl Quant Ă moi, je consens et je
« suis prĂȘt. » Alors, les Ă©vĂšques de Paris et de Beauvais, le
confesseur, l'aumÎnier, suivis des autres hauts dignitaires indiqués
ci-dessus, entourés d'une nombreuse assistance de gens du peuple
et de gens d'Ăglise, fondant en sanglots et les larmes aux yeux,
se mettent en devoir d'oindre le roi des saintes huiles et de lui
confĂ©rer le sacrement de l'ExtrĂȘme-Onction, tandis que le malade
qui s'est à demi dressé sur son séant, le buste à découvert, les
yeux et les bras levés vers le ciel, s'aide du mieux qu'il peut et
10 octobre. 1892 3
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81 LĂ MORT DE CBARLES t
autant que son Ă©tat d'extrĂȘme faibiesse le permet pour le recevoir.
« Les rites du dernier sacrement sont à peine accomplis qne l'on
voit accourir le seigneur de la RiviĂšre. Le visage tout en pleurs, les
traits bouleversĂ©s, comme hors de lui-mĂȘme, il Ă©clate en sanglots
et se jette dans les bras du roi, son maßtre bien-aimé, en le cou-
vrant de baisers. Ă la vue d'une douleur si vraie, les larmes des
assistants recommencent Ă couler et l'attendrissement est Ă son
comble.
« AprÚs l'onction des saintes huiles, on présente à Charles,
comme il est d'usage et conforme Ă la tradition ainsi qu'aux statuts
ecclĂ©siastiques de le faire pour tous les chrĂ©tiens, une croix Ă
baiser : le mourant y pose ses lĂšvres, la serre contre son cĆur et
demande, afin qu'elle soit davantage à la portée de son regard,
qu'on la place avec grande révérence au pied de son lit. AussitÎt
qu'on l'y a mise et que la figure du Christ, notre Sauveur, est
devant ses yeux, il lui adresse la priÚre suivante : « Mon trÚs doux
« Sauveur et Rédempteur, vous qui avez daigné venir en ce monde
« pour me racheter et racheter le genre humain par la mort que
* vous avez voulu, de votre seule grĂące et 9ans nulle contrainte,
« souffrir pour nous sur la croix, vous qui m'avez institué, malgré
« mon indignité et mon insuffisance, votre vicaire au gouvernement
« du royaume de France, je vous ai offensé par ma faute, par ma
« trÚs grave faute, par ma trÚs grande faute. Je me suis mis sous
« le coup de votre colÚre, mais je sais et vraiment je confesse et
« crois que vous ĂȘtes pitoyable, misĂ©ricordieux, et que vous ne
« voulez pas la mort du pécheur. Aussi, en l'article de ma trÚs
« grande nécessité, me voici criant vers vous et vous appelant
« comme le pÚre des miséricordes et de toute consolation. Je vous
« demande et je vous requiers le pardon de mes péchés. Je vous
« supplie du plus profond et de toutes les forces de mon cĆur de
« ne point faire attention, dans votre clémence, à mes fautes, mais
« au contraire de m'octroyer l'appui de votre munificence et de
« me prendre sous la protection de votre grùce. »
« Cette priÚre finie, il se tourne vers les assistants et dit : « Je
« sais que sous mon rÚgne, beaucoup de mes sujets ont eu ù se
« plaindre de moi en mainte circonstance, nobles, bourgeois,
« vilains, mĂȘme mes gens qui avaient droit Ă ma particuliĂšre bien-
«t veillance. Je leur ai fait de la peine, j'ai provoqué leur animad-
« version et ne me suis pas montré assez reconnaissant de leurs
« services. » Puis, commençant par les grands du royaume et, les
regards fixés sur eux : « Je fais appel à votre indulgence et je vous
« prie de me pardonner. » Cette mĂȘme supplique, il l'adresse tour
à tour à trois reprises, en étendant les bras et les mains jointes,
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LA MORT DB CBABLES V 35
aux diverses catégories de personnes qui sont là présentes, et il
ajoute : « Je prends Dieu et je vous prends tous à témoins que
« nulle préoccupation temporelle, nul souci des vanités de ce
<c monde ne m'anime et ne m'incite Ă vouloir autre chose que ce
« qu'il plaira à la Providence d'ordonner de moi. Je prends Dieu
« lui-mĂȘme Ă tĂ©moin et pour juge parce qu'aucun bien de ce
« monde ne me paraßt avoir un prix suffisant pour que je veuille
« ou pour que je souhaite mon retour à la santé en vue de
u l'obtenir. »
« Aux approches du terme fatal, avant de rendre le dernier
soupir, à la maniÚre des patriarches de l'Ancien Testament, il bénit
en ces termes son fils aßné, Charles, dauphin de Viennois :
« Abraham, aprÚs avoir doté son fils lsaac d'une terre fertile,
« fécondée par la rosée du ciel, produisant le blé, le vin et l'huile
ce en abondance, le bénit en lui disant : « Que celui qui te bénira
« soit bĂ©ni et que celui qui te maudira soit lui-mĂȘme accablĂ© de
« malédictions. » Je dis à son exemple : Qu'il vous plaise, Sei-
« gneur, faire jouir mon fils Charles de cette abondance que donne
« un sol fertile, favorisé par la rosée du ciel ! Que les tribus lui
« obéissent, qu'il commande à tous les siens, et que les fils de sa
« mÚre se courbent devant sa face ! Que quiconque le bénira soit
« béni et que quiconque le maudira soit chargé de malédictions! »
A la priÚre du seigneur de la RiviÚre, il bénit ensuite tous les
assistants en récitant la formule consacrée : « Que la bénédiction
« de Dieu, le PÚre tout-puissant, et du Fils, et du SaintrEsprit,
« descende sur vous et demeure à toujours ! » Cela fait, il invita
les personnes présentes à s'éloigner : « Retirez-vous, dit-il, mes
« amis, retirez- vous et laissez-moi un peu, afin que mes tourments
« et mon travail se terminent en paix. » Alors, se mettant sur le
cÎté, la face tournée vers la ruelle de son lit, il se fit lire, au
milieu mĂȘme de son agonie et de cette lutte suprĂȘme entre la vie
et la mort, le récit de la passion du Sauveur. Ce fut vers la fin de
l'Ăvangile de saint Jean que les derniĂšres convulsions commen-
cÚrent. AprÚs avoir poussé, pendant quelques instants, les rùles
de la mort, il expira entre les bras du seigneur de la RiviĂšre, et
rendit son ùme à son Rédempteur qui rit et rÚgne dans les siÚcles
des siÚcles. Amen. »
Tel est, dans une traduction un peu libre, mais que nous croyons
néanmoins fidÚle, sans aucune suppression et avec deux additions'
sur lesquelles nous reviendrons tout à l'heure, le précieux docu-
ment découvert par M. Hauréau. Le savant académicien, coutumier
qu'il est de trouvailles de ce genre, n'a nullement cherché à faire
valoir celle-ci. Il a jugé avec raison que ce soin était superflu. Le
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36 LA MORT DE CHARLES Y
récit des derniers moments de Charles V offre, en effet, un double
intĂ©rĂȘt, celui qui s'attache au sujet et celui qui rĂ©sulte de la
maniÚre dont ce sujet est traité et du talent du narrateur. Somme
toute, la littérature latine du moyen ùge nous a laissé peu de pages
aussi émouvantes; et lorsqu'un traducteur habile en aura fait une
version française un peu moins imparfaite que la nÎtre, on les
verra figurer au premier rang dans tous les recueils de morceaux
choisis à l'usage de la jeunesse chrétienne. ,
En réalité, du reste, ce beau récit est depuis longtemps célÚbre.
Il est célÚbre sous la forme d'une copie assez pùle, parfois infidÚle,
trĂšs tronquĂ©e surtout, dont les amis des lettres sont redevables Ă
Christine de Pisan qui en a fait une sorte d'épilogue de son Livre
des faits et bonnes mĆurs du roi Charles le Sage, Cette Ă©rudite
personne trouva de si bonne prise le travail de son devancier,
qu'elle semble avoir voulu se l'approprier et le donner comme sien.
Mais, maintenant que, grùce à M. Hauréau, nous avons l'original
sous les yeux, il n'est pas malaisé de s'apercevoir que les erreurs
seules et aussi les contre-sens appartiennent en propre Ă la fille de
l'astrologue de Charles V. Pour ne citer qu'un exemple de ces
inexactitudes, la narration placée à la fin du Livre des faits et
bonnes mĆurs s'ouvre par la phrase suivante que l'on chercherait
vainement dans le texte latin : « Vers la moitié passée du mois de
septembre, en l'an mil trois cent quatre-vingts, le roi Charles alla,
en son hostel de Beauté *. » Cette phrase, qui est une addition de
Christine, renferme une erreur de date assez grossiĂšre. Charles V
quitta son chùteau de Vincennes pour venir demeurer à Beauté,
peut-ĂȘtre dĂšs le 19 ou le 20, certainement dĂšs le 21 aoĂ»t 2. Il ne
mourut que le 16 septembre suivant, aprÚs un séjour de plus de
trois semaines dans sa résidence de prédilection. L'assertion de
l'auteur du Livre des faits et bonnes mĆurs doit donc ĂȘtre rectifiĂ©e
ainsi : « Vers la moitié passée du mois d'aoust^ etc.. » Et quant
aux contre-sens, le nombre en est vraiment si considérable qu'il
serait fastidieux de les relever tous. Le plus digne d'ĂȘtre remarquĂ©
se trouve dans le passage relatif à la bénédiction donnée par le
roi mourant au Dauphin. Christine dit formellement que Charles
« fit amener devant lui son fils aßné », alors que l'on ne trouve^rien
de tel dans le texte latin pour une bonne raison que nos lecteurs
1 La meilleure édition du Livre des faits est celle de l'abbé Lebeuf qui
parut eu 1743. (Voy. Dissertations sur V histoire ecclésiastique et civile de Paris,
III, 378.)
2 Voy. l'itinéraire de Charles V, fort incomplet du reste et quelquefois
inexact, que M. Ernest Petit a dressé et publié dans le Bulletin historique
et philologique du Comité des travaux historiques, année 1887, p. 266.
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LA MORT DE CHARLES V 37
connaissent. Nous avons rapporté plus haut le passage des Grandes
Chroniques établissant que le dauphin Charles et Louis, comte de
Valois, par crainte de la contagion Ă©pidĂ©mique qui sĂ©vissait alors Ă
Paris et aux environs de cette ville, habitĂšrent le chĂąteau de Melun
tant que dura la maladie de Charles V. Ces deux jeunes princes ne
rentrĂšrent Ă Paris qu'aprĂšs l'enterrement du roi Ă Saint-Denis.
Voilà pourquoi, dans l'original latin, contrairement au procédé
habituel de l'auteur, le pÚre, qui bénit l'héritier du trÎne, ne
s'adresse point Ă son (ils en style direct. Comme ce fils est absent,
le mourant ne lui envoie en quelque sorte qu'une bĂ©nĂ©diction Ă
distance.
Les suppressions opérées par l'auteur du Livre des faits et
bonnes mĆurs n'ont guĂšre Ă©tĂ© plus heureuses que ses additions.
Le curieux passage, oĂč il est fait timidement allusion Ă un semblant
de délire qu'aurait éprouvé le royal malade, a disparu. Cette allu-
sion, si discrÚte et si respectueuse qu'elle fût, la vertueuse veuve,
dont les libéralités du duc de Bourgogne encourageaient les pro-
ductions littĂ©raires, jugea peut-ĂȘtre qu'elle avait quelque chose
d'offensant pour la majestĂ© royale. C'est sans doute pour la mĂȘme
raison que nous ne retrouvons pas davantage dans la copie de
Christine, qui semble ici bien pùle, la description trÚs réaliste, pour
employer un mot de la langue du jour, des affreux ravages exercés
par la maladie, une maladie qui semble avoir consisté dans une
sorte de décomposition du sang, sur la personne de Charles V.
Cette description, aussi précise que vigoureuse, ne peut émaner
que d'un témoin oculaire qui savait peindre avec force ce qu'il
avait observé avec l'attention la plus perspicace.
Une autre suppression ne peut s'expliquer que par un sentiment
de piété filiale, c'est celle d'une phrase un peu énigmatique, dont
voici la teneur : « Aux approches de la nuit, vers le coucher du
soleil, la plupart des assistants, Ă l'apparition de certains signes
trompeurs, s'imaginÚrent que tout danger de mort était écarté. »
Nous ne pouvons lire cette phrase sans nous transporter par l'ima-
gination au manoir de Beauté, la veille de la mort de Charles V.
Depuis le commencement de la maladie du roi, Thomas de Pisan,
pĂšre de Christine, ce mĂ©decin compliquĂ© d'un astrologue, est lĂ
qui, du haut de la tour carrée de ce manoir, ne cesse d'étudier le
cours de3 astres pour faire de ses observations astronomiques la
base de ses pronostications médicales. Ce soir-là , il est descendu
de sa tour tout joyeux. 11 a cru lire dans certaines circonstances
atmosphériques qui ont accompagné le coucher du soleil des indices
sûrs du prochain rétablissement de son mattre. Mais, hélas! dÚs le
lendemain ces pronostics, trop facilement accueillis par la plupart
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38 LA MORT DE CHARLES Y
des courtisans aussi crédules en cette matiÚre que Charles V lui-
mĂȘme, recevaient le plus cruel dĂ©menti. On comprend donc Ă mer-
Teille que la fille de l'astrologue bolonais n'ait point voulu repro-
duire la mention d'une prophétie aussi malencontreuse.
Tout ce qui concerne la question du schisme et le langage tenu
par Charles V sur cette question est extrĂȘmement Ă©courtĂ© dans le
Livre des faits et bonnes mĆurs. Christine ne dit rien ni de l'as-
semblée des notables, convoquée au sujet de l'option à faire entre
les deux prĂ©tendants, ni de l'injonction faite par le roi mourant Ă
un notaire apostolique, présent dans la chambre mortuaire, de
dresser procÚs- verbal, séance tenante, de sa déclaration.
Grùce aux découvertes d'un habile et heureux chercheur qui a
entrepris d'écrire une histoire du grand schisme d'Occident, le
témoignage de notre narrateur inconnu sur ces deux points a reçu,
dans le cours de ces derniÚres années, une confirmation éclatante.
M. Noël Valois a retrouvé récemment aux Archives de Vaucluse,
dans le fonds des Célestins d'Avignon1, le compte-rendu officiel
de l'assemblée des notables qui se tint à Paris et qui aboutit, dans
la séance du 7 mai 1379, à la reconnaissance de Robert de GenÚve
comme pape légitime sous le nom de Clément VII. Trois ans
auparavant, dĂšs 1887, ce mĂȘme Ă©rudit avait Ă©tĂ© assez heureux
pour se faire communiquer aux Archives du Vatican et pour publier
le procÚs-verbal notarié de la déclaration de Charles V à son lit
de mort, au sujet de l'affaire du schisme2. C'est Ă ce procĂšs-verbal
dressé par le notaire apostolique limousin Jean Tabari et daté de
Beauté-sur-Marne le 16 septembre 1380, que nous avons emprunté
la liste nominative de tous les personnages qui furent témoins de
cette déclaration royale ; et ainsi nous avons eu la bonne fortune
de pouvoir substituer dans notre traduction cette précieuse liste
aux indications trop sommaires et d'un caractÚre un peu général
oĂč s'est bornĂ© l'auteur du rĂ©cit anonyme. Ce qui fait Ă vrai dire
l'intĂ©rĂȘt capital d'une Ă©numĂ©ration de ce genre, c'est que, le narra-
teur ayant été, sans aucun doute, l'un des assistants, son nom est
forcĂ©ment l'un des vingt-cinq qui figurent sur la liste. D'oĂč il y a
lieu de conclure que c'est entre ces vingt-cinq noms qu'il faudra
désormais circonscrire les recherches relatives à la paternité de
l'original latin mis au jour par M. Hauréau.
Christine de Ksan s'est également abstenue, sous l'influence de
diverses considérations politiques que l'on devine sans peine, de
* Ce document est classé aux Archives de Vaucluse dans la série H et
renfermé dans le carton 64.
2 Annuaire-Bulletin de la Société de l'Histoire de France, t. XXIV, année
Util, p. 251 Ă 255. Voy. plus haut, p. 209, note 1.
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LĂ MORT DE CHARLES V *
mentionner l'abolition des fouages. Il n'en a pas moins été solide-
ment établi, à l'aide de deux ou trois petites trouvailles faites
naguÚre dans des dépÎts d'archives départementales, que l'ordon-
nance édictant cette abolition fut réellement promulguée pendant
un laps de temps assez court et reçut à tout le moins un commen-
cement de notification dans un certain nombre de bailliages.
Comme pour racheter ces suppressions, qui toutes, Ă l'exception
peut-ĂȘtre de celle qui se rapporte aux trĂ©sors laissĂ©s par Charles Vf
nous semblent malheureuses, la noble femme qui composa pour le
duc de Bourgogne le Livre des faits et bonnes mĆurs, nous a
seule conservé quelques lignes dont la perte eût été à jamais regret-
table. On se rappelle la double apostrophe adressée par Charles V
mourant, d'une part, à la couronne d'épines ou de la Passion,
d'autre part, à la couronne de France. C'est une page qui mérite-
rait de devenir classique, et l'on chercherait vainement ailleurs un
mouvement d'éloquence plus poignant et d'une inspiration plus
haute. Or M. Haaréau, par inadvertance sans doute, n'a pas pris
garde que les paroles adressées à la couronne d'épines, absolument
nécessaires pour faire valoir les autres, manquent dans le texte
latin qu'il a découvert. L'un des termes de l'antithÚse ayant ainsi
disparu, l'effet d'ensemble de ce magnifique morceau s'en trouve
fonciÚrement atteint et comme diminué. Selon toute apparence,
cette lacune, si fĂącheuse qu'elle puisse ĂȘtre, provient d'un simple
bourdon; mais nous n'en devons pas moins savoir un grĂ© infini Ă
Christine de Pisan qui nous a mis en mesure de la combler.
Le récit de la mort de Charles V se recommande donc autant par
sa valeur historique que par sa beauté littéraire et le parfum d'édi-
fication qui s'en dégage. Il ressort avec évidence d'un examen
attentif que l'auteur de ce récit, dont plusieurs parties sont
vraiment admirables, n'a raconté que ce qu'il avait vu et entendu,
sans se faire faute, il est vrai, de dramatiser tout suivant un
procĂ©dĂ© d'exposition qui lui Ă©tait familier, en revĂȘtant les idĂ©es des
personnages qu'il met en scĂšne de ses couleurs propres et en les
marquant plus ou moins de son empreinte personnelle.
L'admiration éveillant naturellement la curiosité, on voudrait
connaßtre l'écrivain auquel nous sommes redevables d'une narra-
tion aussi émouvante. Par modestie ou pour tout autre motif, cet
écrivain nous a caché son nom, mais il ne nous est pas interdit
de chercher à le découvrir parmi les vingt-cinq personnages qui
furent témoins de la déclaration royale. Et d'abord il est de toute
évidence que le narrateur avait été profondément et particuliÚre-
ment frappé de la mort de Charles V puisqu'il entreprit d'en per-
pétuer le souvenir. Ensuite, on ne peut le lire sans sentir aussitÎt
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40 LĂ MORT DE CHARLES Y
qu'il avait pour le souverain défunt une tendre affection et sans
reconnaßtre qu'il savait allier un rare talent à la piété la plus
exaltée. Que si l'on descend à des détails plus minutieux, on cons-
tate qu'il n'ajoutait foi ni Ă l'astrologie ni aux astrologues et qu'il
devait ĂȘtre l'ami de Bureau de la RiviĂšre. LittĂ©rairement parlant,
il aimait le style direct, les apostrophes, les oraisons jaculatoires,
les antithĂšses et les assonances. Outre qu'il attachait un sens
particulier Ă certains mots, il faisait profession de cette doctrine
que le roi de France est le vicaire temporel de Dieu sur la terre.
Nous avions à premiÚre vue pensé au confesseur. Mais Maurice
de Coulanges n'aurait jamais Ă©crit, en parlant de lui-mĂȘme, qu'il
était un « homme d'une rare prudence ». D'un autre cÎté, tout le
morceau respire une piété trop ardente pour qu'on puisse l'attribuer
au chancelier Pierre d'Orgemont ou au premier président Arnaud
de Corbie; et nous devons avouer que cette mĂȘme considĂ©ration
nous porterait à écarter les évÚques de Paris et de Beauvais. Un
mĂ©decin, mĂȘme dĂ©cidĂ© Ă garder l'anonyme, n'aurait point manquĂ©
de nommer les « mires » ou les « physiciens » qui donnÚrent leurs
soins à Charles. L'auteur de notre récit serait-il l'abbé de Saint-
Denis ou l'un des cinq dignitaires conventuels qui entendirent, en
compagnie de Gui de Monceau, la déclaration du roi mourant?
Nous ne le croyons pas, quoique la présence si remarquable de
ces cinq religieux ait bien l'air de se rattacher en quelque maniĂšre
Ă la mission historiographique qui incombait Ă l'abbaye. Nous ne
le croyons pas, parce qu'un moine de Saint-Denis n'aurait eu garde
d'omettre, il nous semble, dans le récit détaillé des derniers
moments d'un roi de France, une circonstance aussi flatteuse pour
son monastĂšre.
Un seul des vingt-cinq témoins de la scÚne mémorable du
16 septembre offre dans sa personne la réunion des conditions
que nous indiquions tout à l'heure, c'est Philippe de MéziÚres.
L'auteur du Songe du Verger ', car nous lui attribuons cet ouvrage
sans plus d'hésitation que M. Paulin Paris, marche le premier ou
l'un des premiers avec Nicole Oresme dans cette phalange de beaux
esprits qui ont honoré le rÚgne de Charles le Sage. Supérieur
peut-ĂȘtre Ă Oresme lui-mĂȘme par la chaleur, le mouvement et la
vie, il a moins de logique et de profondeur que l'Ă©vĂȘque de Lisieux.
Chevalier et diplomate en mĂȘme temps qu'Ă©crivain, maniant l'Ă©pĂ©e
aussi bien que la plume, ayant mené l'existence d'un homme
d'action, pour ne pas dire d'un aventurier, pendant la premiĂšre
moitié de sa vie et celle d'un religieux pendant la seconde, le
célÚbre favori de Charles V aimait à se qualifier « pauvre pÚlerin »
ou « vieux usé pÚlerin »; mais si Ton voulait donner une juste
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LĂ MORT DE CHARLES Y 41
idée de son caractÚre, c'est « pÚlerin passionné l » qu'il faudrait
dire, en empruntant au plus grand des poĂštes une belle expression
remise Ă la mode dans ces derniers temps. NĂ©, en effet, dans les
environs d'Amiens, vers le commencement du rĂšgne de Philippe de
Valois, issu de cette forte race du San terre 2 qui passait au moyen
ùge pour la plus énergique de tout le royaume, Philippe avait été
saisi jeune encore avec une force irrésistible par le grand souffle
des croisades au moment mĂȘme oĂč ce souffle allait s'affaiblissant
de plus en plus en France aussi bien que dans les autres contrées
de l'Europe. De 1352 environ Ă 1362 et de 1365 Ă 1371, il avait
vécu à la cour de Pierre I* ' et de Pierre II de Lusignan qui l'avaient
investi de la dignité de chancelier de la couronne de Chypre. Ce
long séjour en Orient n'avait été interrompu que par deux voyages
en Europe, le premier accompli de 1362 à 1365, le second exécuté
au commencement de 1371.
Au cours de ce dernier voyage, Charles le Sage, frappé de la
variété du savoir non moins que de l'élévation d'esprit de l'envoyé
des Lusignan, l'avait pris à son service et nommé membre de son
Conseil. Il avait mĂȘme tenu Ă l'avoir dans son voisinage immĂ©diat,
afin de pouvoir le consulter plus Ă son aise et de jouir plus souvent
du charme de sa conversation. C'est pourquoi, dĂšs le mois de
mai 1373 3, il lui avait fait cadeau de deux maisons avec leurs
dépendances contiguës, d'une part, à son hÎtel de Saint-Pol et,
de l'autre, au couvent des Célestins. Philippe de MéziÚres avait
rapporté des pays du soleil le goût des beaux jardins, de la vie en
plein air et par suite l'horreur des hautes murailles, noires et
humides, entre lesquelles on avait l'habitude, alors comme aujour-
d'hui, d'emprisonner le moindre recoin de verdure et de fleurs. Il
eut donc l'idĂ©e heureuse et nouvelle Ă cette date de se clore Ă
l'aide de simples cordons de maçonnerie de faible hauteur qui
soutenaient des plantations palissadées et des entrelacements
d'arbustes plus ou moins exotiques. Telle est, pour le dire en
passant, l'origine de ce nom de Beau-Treillis, que l'on continue
de donner de nos jours Ă la rue qui fut ouverte au dix- septiĂšme
1 C'est le titre d'un sonnet de Shakespeare.
2 MéziÚres est un village du Santerre, situé dans l'arrondissement de
Montdidier et le canton de Moreuil. Quoiqu'un jeune érudit qui parait
avoir fait des lettres du chancelier de Chypre une étude spéciale, M. N.
Jorga, ait adopté tout récemment la forme a MaiziÚres » dans la Revue
historique, comme l'orthographe MéziÚres a l'avantage d'indiquer le lieu
d'origine, il convient de l'employer de préférence.
* Archives nationales, JJ. 106, n° 102, f° 60. En juillet 1374, Charles V fßt
à Philippe une seconde donation complétant la premiÚre. (Ibid., n° 101,
f 598.)
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42 Li MORT DE GHĂRLBS Y
siĂšcle sur l'emplacement de l'hĂŽtel et des jardins du chancelier
de Chypre1. Pour la mĂȘme raison, le 14 octobre 1377 2, le royal
chùtelain de Beauté-sur-Marne avait gratifié le confident de ses
pensées les plus secrÚtes du domaine de Charen tonneau, situé
prĂšs du pont de Charen ton, Ă l'endroit oĂč se trouve actuellement
l'école d'Alfort.
Si quelqu'un dut ĂȘtre affectĂ© plus que personne de la mort de
Charles V, ce fut le favori qui lui avait de si nombreuses et si
étroites obligations. Du reste, il ne voulut jamais se consoler de
la perte de non bienfaiteur. DĂšs que le roi de France eut rendu le
dernier soupir. Philippe jura de renoncer pour toujours aux affaires,
Ă la vie mondaine, et quoiqu'il dĂ»t survivre de vingt-cinq ans Ă
son seigneur et maĂźtre, il sut demeurer fidĂšle jusqu'au bout Ă son
serment. Quand il mourut le 29 mai 1405, voici l'épitaphe qui fut
gravée sur sa tombe, telle qu'on la lisait encore dans l'église des
Célestins de Paris du temps de Sauvai : « Cy gist monseigneur Phi-
lippe de MeziĂšre en Santerre, chevalier, chancelier de Chipre,
conseiller et banneret de l'hostel du roy de France Charles, quint
de ce nom, qui trespassa de la gloire de l'hostel royal à l'humilité des
Célestins l'an de grùce 1380 et rendit son esprit le xxixe jour demay
de l'an de grùce 1405 3. » Nous avons dans la teneur vraiment
touchante de cette épitaphe la preuve qu'aucun des anciens ser-
viteurs de Charles V, présents à Beauté dans la journée fatale
du 16 septembre 1380, ne dut emporter de cette journée, aussi
cruelle pour le royal patient qu'émouvante pour les assistants, une
commotion plus profonde que le chancelier de Chypre. Cela étant,
on comprend à merveille que le « vieux pÚlerin » de l'hÎtel de
Beau-Treillis ait voulu plus tard du fond de sa retraite porter
témoiguage de ce qu'il avait vu et entendu, non seulement pour
honorer et au besoin pour défendre la mémoire du souverain dont
il pleurait la perte, mais encore pour faire servir le récit d'une
mort si chrétienne à l'édification des fidÚles.
Toutes les lignes de ce récit ont été dictées par une piété fer-
vente. Or tel fut toujours le caractÚre de la dévotion du chancelier
de Chypre, dont la pieuse ardeur ne fit que s'accroĂźtre avec les
années. DÚs le 21 novembre 1372, il avait réussi à introduire dans
les Ă©glises d'Occident une nouvelle fĂȘte, la PrĂ©sentation de la
Vierge, dont l'office est emprunté ù la liturgie orientale; et il nous
* Abbé Lebeuf, dans Mémoires de l'Académie des inscriptions, XVII, 507,
note 9.
2 Archives nationales, JJ. 111, n« 269. Cf. P. Paris, Mémoires de V Aca-
démie des inscriptions, nouvelle série, XV, 393.
3 Sauvai, Antiquités de Paris, I, 460 et 461.
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LA MORT DE CHARLES Y 43
a laissé, outre un recueil de priÚres, plusieurs opuscules empreints
de la plus haute mysticité. En outre, faisant appela tous les moyens
d'action littéraires, diplomatiques ou autres dont il pouvait disposer,
il se consacra presque exclusivement pendant les vingt derniĂšres
années de sa vie, de 1385 à 1405, à l'élaboration d'un nouvel
ordre de chevalerie qu'il appelait la « milice de la passion de Jésus-
Christ ». Assurément, Charles le Sage à son lit de mort ne pouvait
avoir nul besoin qu'on lui prĂȘtĂąt des sentiments de vive piĂ©tĂ© qui,
réellement, enflammaient son ùme. Il n'en est pas moins vrai que
si, parmi les écrivains des premiÚres années du rÚgne de Charles VI,
il y en avait un qui fût assez riche de son propre fonds et assez
admirateur du roi défunt pour mettre en quelque sorte le comble
aux sentiments dont nous parlons, c'était sans aucun doute Phi-
lippe de MéziÚre8.
Le talent de composition et d'expression que l'on remarque dans
le récit des derniers moments de Charles V est chose plus rare encore
que la piété ; mais, ce talent, le chancelier de Chypre sut d'ordi-
naire le joindre aux inspirations d'une piété fervente, de telle sorte
que nous trouvons lĂ l'une des raisons et non la moindre qui nous
fait attribuer à cet écrivain plus vif, plus animé que la plupart des
prosateurs de son temps, le texte latin dont notre traduction fran-
çaise ne donne qu'une imparfaite idée. Le mouvement, la vie, la
couleur et aussi l'observation de la réalité, qui distinguent ce mor-
ceau, se retrouvent à un degré ou un autre dans les autres pro-
ductions de l'auteur et ont, depuis longtemps, attiré l'attention de
la critique. «Si l'on compare ce style, écrivait en 1841 M. P. Paris,
à propos d'un opuscule de Philippe de MéziÚres, ces périodes, ces
consonances, gracieuses mĂȘme dans leur affectation, avec tous
les morceaux d'apparat du Songe du Verger, l'on ne pourra s'em-
pĂȘcher de reconnaĂźtre entre les deux ouvrages une analogie frap-
pante et de plus un certain mouvement particulier Ă toutes les
compositions latines et françaises de notre auteur *. » AprÚs avoir
signalé « d'admirables morceaux de style » dans le Songe du vieux
pÚlerin, aprÚs avoir déclaré la Vie de Pierre Thomas, patriarche
de Constantinople , « un chef-d'Ćuvre de sentiment », un
jeune critique faisait remarquer hier encore avec justesse que « la
naïveté avec laquelle Philippe tourne ses phrases, la passion qui
anime tout ce qu'il Ă©crit, et qui arrive mĂȘme Ă rendre presque
acceptables les tournures les plus alambiquées de son style, donnent
Ă son Ćuvre entiĂšre un caractĂšre spĂ©cial qui contribue Ă rendre
p!us sympathique encore cette belle figure d'enthousiaste 2 ».
1 P. Par's, Mémoires de C Académie des inscriptions, nouvelle série, XV, 373.
3 Bévue historique, livraison de mai-juin 1892, p. 40. (Art. de M. N. Jcrga.)
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44 LĂ MORT DE CHARLES Y
L'emploi et, Ton pourait dire, l'abus du style direct est le pro-
cédé caractéristique de Philippe de MéziÚres considéré comme
écrivain. Ainsi que le narrateur de la mort de Charles V, l'auteur
du Songe du Verger, du Songe du vieux pĂšlerin, du Discours
tragique et de tant d'autres opuscules ne se borne point Ă exposer
les idées, les opinions, les sentiments des personnages réels ou
allégoriques qui figurent dans ses ouvrages. Il met constamment
en scĂšne ces personnages, il les force Ă se mouvoir devant nous,
il les fait parler. C'est ainsi que dans YOratio tragĆdica, par
exemple, il représente la cité d'Amiens sous les traits d'une vieille
femme qui pleure, prononce des discours, soutient des dialogues
ou se répand en lamentations. La fin de chacun de ces discours,
de chacune de ces lamentations, est marquée par une formule
d'ablatif absolu : quo finito (sous-entendu : sermone) ; qua finila
(sous-entendu : oratione), qui revient sans cesse. Ce procédé, qui
ne laisse pas de produire Ă la longue une certaine monotonie, se
retrouve dans le récit des derniers moments de Charles V, oii des
expressions telles que : hac oratione finita et qua finita sont
employées à plusieurs reprises à la suite des priÚres et des allo-
cutions du roi de France, rapportées toujours en style direct.
L'esprit observateur que le chancelier de Chypre savait allier Ă
l'enthousiasme se marque surtout dans la description des effets les
plus apparents de la maladie terrible qui allait emporter le roi de
France. Ce mĂȘme esprit observateur et cette curiositĂ© toujours en
éveil nous ont valu nombre de particularités intéressantes, éparses
dans presque tous les ouvrages de Philippe de MéziÚres. C'est
notamment un curieux passage du Songe du vieux pĂšlerin qui
nous a révélé l'importance maritime et commerciale de la pÚche
du hareng sur les cĂŽtes de la mer du Nord vers le milieu du qua-
torziĂšme siĂšcle1.
Un des épisodes les plus touchants de notre récit anonyme se
rapporte Ă Bureau de la RiviĂšre, premier chambellan du roi et ami
particulier de Charles V, qui n'arriva à Beauté que pour recevoir
le dernier soupir de son maĂźtre et lui fermer les yeux. L'absence
prolongée de ce grand seigneur, en un pareil moment, s'explique
par la nĂ©cessitĂ© oĂč il s'Ă©tait trouvĂ© de pourvoir Ă la dĂ©fense de son
chùteau d'Auneau en Beauce contre l'armée d'invasion du comte
de Buckingham, qui avait menacé trÚs sérieusement le pays char-
train. Bureau était, de vieille date, l'un des amis les plu* intimes
du chancelier de Chypre, parce que son frÚre aßné, Jean, seigneur
* Mémoires de V Académie des inscriptions, XVI (1751), 225, 226. Quarante
mille barques Ă©taient employĂ©es Ă cette pĂȘche dont vivaient trois cent mille
individus.
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LA MORT DE CHARLES Y 45
de la RiviĂšre et de PrĂ©aux, avait pris part Ă la croisade d'Ălexan-
drieoĂč il Ă©tait mort glorieusement vers la fia del3664. Lorsque, aprĂšs
sa disgrĂące, le chef de ce que Ton appelle le parti des Marmousets
fut mis en liberté par Tordre de Charles VI, à la fin de janvier 1 394,
ce fut à l'instigation du « vieux pÚlerin » du Beau-Treillis qu'il eut
un instant la pensée d'entreprendre un pÚlerinage à Jérusalem ;
mais tout ce beau feu tomba vite, et le premier chambellan ne
dĂ©passa point Saint-Georges-d'EspĂ©rance en DauphinĂ©, oĂč sa prĂ©-
sence est signalée par un acte en date du 15 mai suivant2; il
mourut six ans plus tard, le 16 août 1400. Avant de mourir, il
s'était réconcilié avec le duc de Bourgogne, sans quoi Christine de
Pisan n aurait probablement pas reproduit le passage relatif Ă la
victime de Philippe le Hardi. Le Livre des faits et bonnes mĆurs,
qui ne fut commandé à l'auteur que le 1er janvier 1404, quatre
mois avant la mort du duc Philippe décédé à Halle le 27 avril
suivant, ne devait pas ĂȘtre complĂštement terminĂ© au moment oĂč
l'écrivain, dont la fille de Thomas de Pisan paraßt avoir voulu
s'approprier le travail, succomba à son tour le 29 mai de Tannée
suivante ; et c'est peut-ĂȘtre en partie pour cette raison que le rĂ©cit
de la mort de Charles V forme l'épilogue de l'ouvrage composé sur
la demande du duc de Bourgogne.
Philippe de MéziÚres donne une acception particuliÚre à certains
mots, par exemple au mot travail dont il a coutume de se servir
pour désigner la vie humaine. Dans une sorte de testament mys-
tique rédigé en 1392, il s'exprime ainsi : « Le vieux pÚlerin approche
du terme de son pĂšlerinage et de la fin de son grand travail qui a
duré plus de soixante ans. » L'écrivain qui emploie le mot travail
en ce sens n'est-il pas le mĂȘme que l'auteur anonyme du passage
suivant dont nous donnons la traduction littérale : « Retirez-vous,
mes amis, retirez-vous et laissez-moi un peu, afin que mes tour-
ments et mon travail se terminent en paix. »
11 est temps d'arriver Ă un dernier argument que nous consi-
dérons comme absolument décisif en faveur de notre thÚse. Si belle,
disons le vrai mot, si sublime que soit l'apostrophe de Charles V
mourant aux deux couronnes, ce qu'il y a de plus digne d'attention
dans le récit anonyme au point de vue des idées, c'est ce que dit
ce mĂȘme roi dans une des priĂšres qu'il adresse Ă Dieu : « Vous qui
m'avez institué, malgré mon indignité et mon insuffisance, votre
vicaire au gouvernement du royaume de France. » La p!n\is^
suivante du Songe du Verger détermine et précise cette haute
1 Les obsÚques de ce chevalier furent célébrées à Paris, le 18 février 1367.
(Archives nationales, X 1469, f° 195 v°.)
1 BibliothÚque nationale, collection Clairambault, vol. 191, n° 25.
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4$ U MORT DR CEARLKS T
parole : « Les rois de France sont vicaires de Jésus-Christ en sa
temporalité. » Nous osons dire que Philippe de MéziÚres est tout
entier dans ces deux phrases qui résument à la fois sa vie et sa
doctrine politique. Il avait visitĂ© l'Orient Ă une Ă©poque oĂč l'incom-
parable gloire des croisades, c'est-Ă -dire de la France de Philippe-
Auguste et de saint Louis, dont il subsiste mĂȘme de nos jours
quelques rayons, n'était pas encore descendue sous l'horizon; et
lui, le pÚlerin passionné, il en avait eu une sorte d'éblouissement.
Comme Minerve du cerveau de Jupiter, sa doctrine était sortie de
cet éblouissement religieux et patriotique tout ensemble. De retour
en Europe, Ă l'exemple des musulmans ayant sans cesse aux lĂšvres
leur éternel : « Dieu est Dieu et Mahomet est son prophÚte », il
avait jeté à tous les vents ce cri : « Dieu est Dieu, et le roi de
France est le vicaire temporel de Dieu. » 11 avait gagné sans peine
Charles V à ce nouveau dogme exposé dans le Songe du Verger
sous forme didactique. Puis, retiré du monde aprÚs la mort du
souverain son bienfaiteur, il n'avait point renoncé à propager dans
ses écrits comme dans ses conversations les idées qui lui étaient
chÚres; et malgré le schisme, malgré les divisions intestines, malgré
la folie de Charles VI, il était resté inébranlablement fidÚle à sa
croyance. Or cette croyance devait ĂȘtre plus fĂ©conde encore que
le grain de sĂ©nevĂ© dont parle l'Ăvangile. Un jour vint oĂč quelque
oiseau du ciel la porta jusqu'au fond d'un obscur village des
marches de Lorraine; et il se trouva qu'elle fut assez puissante,
Dieu et la pitié au royaume de France aidant, pour faire d'une
humble fille des champs la libératrice de la France.
Siméon Luge.
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MELBOURNE
DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
i
MELBOURNE
J'en arrive et, malgré la modestie la mieux fondée, je cÚde à la
tentation d'offrir au public quelques notes, prises au cours d'un
voyage autour du monde, Sur le point qui m'a le plus intéressé pat
sa situation politique et sociale dans le présent, par le rÎle que je
lui crois réservé dans l'avenir.
AprĂšs Boston, Washington et New- York, Melbourne est une trĂšs
curieuse et trÚs instructive expression du génie anglo-saxon,
modifié par des influences nouvelles, et cette étude rapide peut
compléter utilement celle que publiait, il y a quelques semaines,
dans le Correspondant, M. de Cardonne, sur le monde australien.
Voici la description que faisait de Melbourne James Backhouse,
missionnaire quaker, qui visita la ville en novembre 1837 : « Un
.assemblage de cent maisons environ, parmi lesquelles des auberges,
une caserne, une prison et une école. Quelques-unes des cons-
tructions sont en brique et d'apparence assez décente. La plupart
des habitants vivent dans des tentes ou des cabanes qui ressemblent
A des chaumiĂšres, en attendant une accommodation meilleure. Il y
a beaucoup d'agitation et de trafic; une bande de convicts est
occupée à niveler les routes. »
Voici maintenant le Melbourne d'aujourd'hui : une ville de
500 000 habitants, qui s'Ă©tend sur une superficie presque Ă©gale Ă
âącelle de Paris, prĂ©sentant Ă la fois les deux caractĂšres de civilisation
outrĂ©e et de primitivitĂ© naĂŻve, mĂȘlĂ©s de telle sorte qu'on ne peut
savoir lequel des deux l'emporte sur l'autre. A cĂŽtĂ© des maisons Ă
dix et douze étages, les huttes australiennes, qui ne se composent
que d'un rez-de-chaussĂ©e unique; dans les rues, Ă droite et Ă
gauche de l'Ă©troite voie pavĂ©e de bois, oĂč glissent les cable-cars
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48 MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
(les nouveaux tramways à traction), des espaces tantÎt poussiéreux,
tantĂŽt fangeux, que la municipalitĂ© ne songe mĂȘme pas Ă mieux
entretenir. Ces rues sont longues et larges, coupées à angle droit,
la plupart du temps bordées de terrains vagues. Pas d'égouts sous
le sol, mais, en revanche, Ă la surface s'aligne une longue file de
poteaux télégraphiques, reliés ensemble par de véritables toiles
d'araignée métalliques. Entre les différents centres habités s'éten-
dent des espaces vides ou de grands parcs qui n'ont rien des parcs
anglais. L'herbe, brûlée par le soleil, n'est jamais arrosée; les
arbres, des eucalyptus presque toujours, poussent au hasard, sans
ĂȘtre mĂȘme Ă©mondĂ©s ni Ă©laguĂ©s.
Sur la plaine et les collines, la ville s'étale. A l'horizon se déta-
chent des cheminées d'usine, des sommets d'édifices commencés,
coupoles, clochers, tours de cathédrale, quelquefois entourés de
leurs échafaudages, le plus souvent abandonnés au cours de la
construction. Une impression de chose incomplĂšte, entreprise et
interrompue se dégage de tout l'ensemble.
La raison en est dans la façon dont s'est formée Melbourne :
dans les anciennes cités européennes, il y a eu une cellule primi-
tive, un noyau autour duquel se sont groupés les nouveaux arri-
vants; la ville s'est étendue peu à peu, élargie comme une tache
d'huile, jusqu'à devenir une de ces énormes agglomérations comme
Londres ou, plus récemment, Berlin. à Melbourne, il y a bien eu
cette premiÚre cellule décrite par Backhouse, et qui est devenue la
Cité réservée aux affaires et au commerce; mais, au lieu de se
rattacher à elle, les nouveaux venus s'en sont éloignés, ont été
s'établir à l'extrémité d'un[rayon de plus de douze milles, chargeant
l'avenir du soin de combler le vide qu'ils laissaient derriĂšre eux.
C'Ă©tait peut-ĂȘtre prudent, c'Ă©tait peut-ĂȘtre aussi prĂ©somptueux. La
population eniiĂšre de l'Australie tiendrait Ă l'aise dans ce cercle
ainsi tracé. Les Melbourniens sont perdus, disséminés dans leurs
quartiers trop éloignés les uns des autres ; leur ville est dispropor-
tionnée à leur nombre. [Elle a déjà toutes les incommodités et les
prétentions d'une grande cité, sans en avoir ni la richesse, ni la
puissance. C'est un embryon géant, auquel de nombreuses années
sont encore nécessaires pour arriver à un développement normal et
régulier.
Melbourne proprement dite,'c'est la Cité, un parallélogramme de
dimensions restreintes. LĂ sont le Parlement, la Cour de justice, la
Bourse, la Monnaie, le Théùtre et les belles rues. L'une d'elles,
Collins-Street, passe pour ĂȘtre la plus luxueuse de l'Australie
entiÚre. Les terrains s'y vendent des prix exagérés, fantastiques;
les maisons de style néo-grec ou néo-gothique, au milieu des-
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MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR 49
quelles on retrouve quelquefois, mais rarement, la classique maison
anglaise, avec sa rangĂ©e Ă©gale de fenĂȘtres Ă guillotine, sans orne-
mentations, sont occupées par des banques, des journaux ou des
cercles.
En plein centre de la ville se dressent les murs noirs et tristes de
la prison, un des premiers édifices construits. Toute une partie a
été bùtie avec des pierres venues d'Angleterre, car on n'avait pas
encore trouvé de carriÚres suffisantes à exploiter. Les habitants de
Melbourne ne cessent d'en réclamer la démolition. L'ombre sinistre
de ses hautes tourelles plane, en effet, d'une façon trop pénible sur
tout ce qui les entoure, et il est désirable qu'elle disparaisse.
Un peu en dehors, sur une colline, on aperçoit la résidence du
gouverneur, grande bùtisse affreuse, surmontée d'un minaret qui
menace le ciel; non loin de lĂ est le jardin botanique, le seul jardin
de l'endroit dont les pelouses soient vertes. Une ravissante collec-
tion de fougĂšres, d'arbres, de plantes et de fleurs de tous les pays,
de toutes les latitudes, en fait une oasis délicieuse, un coin de terre
privilégié.
Dans la Cité sont aussi les quartiers misérables, les rues chi-
noises avec leurs boutiques malpropres, oĂč une lumiĂšre brille tou-
jours dans l'ùtre de la cheminée, et leurs habitants modernisés, en
jaquettes, en chapeaux melon, la queue coupée, déjà fondus avec la
race anglo-saxonne, ainsi qu'en témoignent les innombrables
métis que l'on voit circuler.
En plein centre se trouve le marché, bien curieux à visiter le
soir, surtout un samedi, quand toute la population est en fĂȘte. On
y vend de tout, des oiseaux, de la porcelaine, des chiens, des
bijoux, des spiritueux ; dans les sous-sols sont installés des jon-
gleurs, des avaleurs de sabre, des teneurs de jeux de hasard, des
boxeurs qui se font sortir le sang par les yeux, le nez et tous les
pores de la peau. Et autour des boutiques et des baladins grouille
un extraordinaire mĂ©lange d'ĂȘtres humains, larrakins (vagabonds
australiens), nĂšgres aborigĂšnes, stockmen, venus de la campagne,
Indiens en turban blanc, tout cela faisant un bruit d'enfer, buvant,
jouant, trichant et tirant le couteau avec une facilité que la police
ne cherche mĂȘme pas Ă entraver.
Le Yarra, riviĂšre ou plutĂŽt torrent jaunĂątre et boueux, traverse
la ville pour aller se jeter dans la mer, encaissé, çà et là , sur une
longueur de quelques mĂštres, afin de laisser aborder les bateaux
qui viennent du large; il coule librement sur le reste de son par-
cours, inonde, quand il déborde, des plaines marécageuses et
entraßne alors, à son gré, les quelques constructions informes qu'on
y a élevées.
10 octobre 1892. 4
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50 MELBOURNE DANS LB PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
Melbourne, comme expression géographique, c'est la Cité et tous
les suburbs ou faubourgs qui l'entourent. Ils sont innombrables.
Tous sont des municipalités distinctes qui possÚdent leur hÎtel de
ville, leur post-office et des franchises qui en font des centres indé-
pendants. Voici Saint-Kilda, au bord de la mer grise et monotone,
qui déferle sur une plage de Sjjible; Toorak, la résidence des riches,
Ă l'ombre d'assez beaux bois; Brunswick et Coburg dans la plaine
dénudée; Sandrige et Williamstown, les deux ports de la ville,
toujours mouvementés, peuplés de bateaux de toutes nationalités
qui viennent atterrir contre les immenses estacades en bois jetées
au loin dans la mer; et bien d'autres localités qui se juxtaposent
et font de Melbourne une énorme étendue habitée, dont on ne peut
fixer ni les limites ni les contours. Chaque Melbournien demeure
en dehors de la Cité et dans sa propre maison. Cette maison est
presque toujours d'une grande simplicité : en planches, sans fon-
dations aucunes, entourée d'un minuscule jardinet clÎturé de
palissades, et exposĂ©e, semble-t-il, Ă ĂȘtre emportĂ©e par le moindre
coup de vent. C'est le type général qu'on trouve répété à l'infini...
Des suburbs entiers sont ainsi bĂątis sans plus de recherche et de
prétentions architecturales.
Un admirable systĂšme de transports, dont l'Europe ne se doute
mĂȘme pas, relie entre eux les points les plus extrĂȘmes, en sorte
qu'en trĂšs peu de temps, et pour un prix minime, on est certain de
se rendre aux endroits les plus éloignés. Les chemins de fer et les
tramways fonctionnent simultanĂ©ment, font les mĂȘmes trajets,
charrient, du matin au soir, des milliers de voyageurs. Ces tram-
ways, établis sur le modÚle de ceux de Chicago et de San-Francisco,
sont d'une élégance et d'une commodité incomparables. Composés
de deux wagons, l'un découvert et l'autre fermé, mus par un cùble
souterrain, ils franchissent, avec une extraordinaire vitesse, des
espaces considérables, escaladent les collines, les redescendent à la
mĂȘme allure, et donnent l'impression de gigantesques montagnes
russes. Le soir, ils stationnent aux portes des théùtres et attendent
les spectateurs qu'ils ramĂšnent chez eux, quelle que soit la dis-
tance ou la direction. Leurs sonneries argentines se répondent,
animent la rue depuis six heures du matin, quand la ville s'éveille,
jusqu'Ă minuit, quand tout y est endormi. La vie de noctambule est
inconnue, les débits de boisson, comme en Angleterre, sont fermés
de bonne heure. Le peuple australien veille peu. Le dernier
tramway parti, un silence absolu se fait, troublé, de temps à autre,
par un galop de cheval : c'est un stockman (éleveur) attardé en
ville, qui retourne Ă sa station.
Quelle que soit la facilité des communications Melbourne, est
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MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR 51
trop immense. Trop d'espaces vides séparent les différents points
habités; des cadres trop grands ont été tracés; il faut les remplir.
L'avenir, évidemment, y parviendra; mais longuement, laborieuse-
ment, et jusqu'Ă ce que l'importance de la population, du commerce
et de la fortune soit proportionnée à celle du projet, la période
de malaise dont Melbourne souffre en ce moment, se prolongera.
Une trÚs grande dépression financiÚre l'abat, l'argent manque; les
espĂ©rances que l'on fondait, sur l'accroissement et la prospĂ©ritĂ© Ă
venir de la ville, ne se réalisent pas. Des spéculations sur les ter-
rains ont abouti à un krach désastreux, un landboom^ qui a fait
crouler un grand nombre de banques et d'établissements de crédit
et a semé la ruine de tous cÎtés.
C'est une ville ambitieuse qui a voulu trop vite devenir l'égale
des anciennes cités. Une arriÚre- pensée la soutenait dans son
désir d'accroissement : l'idée de devenir un jour la capitale des
Ătats-Unis d'Australie, le siĂšge du gouvernement fĂ©dĂ©ral. Ăvidem-
ment tout la désigne pour le rang de métropole; elle est bùtie sur
le plan le plus moderne, géographiquement elle est le port le
mieux placé, un des plus rapprochés du Cap, de l'Europe, de la
Nouvelle-Zélande. Cette situation serait utile à son achÚvement,
à sa grandeur, mais de nombreux événements devront encore se
produire avant que cette aspiration ne soit satisfaite. Jusque-lĂ ,
Melbourne devra rester la capitale de l'Ătat de Victoria, un Ătat
de 1 200 000 ùmes; trop peuplée pour la capitale d'un si petit
Ătat, trop peu pour les proportions qu'elle affecte : une tĂšte
d'hydrocĂ©phale posĂ©e sur un corps trop frĂȘle pour la porter. Les
Melbourniens ont accolé au nom de Melbourne le qualificatif de
marvellous. Il est certainement merveilleux de penser que cin-
quante annĂ©es ont suffi pour qu'Ă l'endroit oĂč paissaient quelques
troupeaux, une ville entiĂšre ait surgi : peut-ĂȘtre eĂčt-il Ă©tĂ© plus
avantageux que cette poussée fût moins rapide et cette croissance
plus mesurée.
II
LE PARLEMENT. â LES PARTIS. â LE GOUVERNEMENT DE LA DĂMOCRATIE.
Au point culminant de Bourke-Street, dominant la ville entiĂšre,
s'élÚve le Parlement. C'est un grand édifice encore inachevé; les
parties latérales ne sont pas construites, le fronton et tout le
sommet manquent; un large escalier conduit jusqu'à un péristyle,
oĂč de hautes colonnes blanches donnent, sous le ciel implacable-
ment bleu, l'illusion d'une sorte de temple grec à demi dévasté.
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52 MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
L'intérieur est somptueux, tout marbre et dorures. Sur le seuil de
la salle d'entrée sont gravés ces mots : « Un peuple qui manque
de conseils est un peuple perdu ; la multitude des conseillers lui
assure le salut. » Ce ne sont pas les conseillers qui manquent au
peuple de Victoria. Le gouvernement passe pour ĂȘtre le gouver-
nement démocratique par excellence, basé sur le principe de
« tout par le peuple, tout pour le peuple ». Du parlement de
Melbourne sont parties toutes les réformes adoptées ensuite en
majorité par les parlements voisins. 11 a été le parlement go ahead,
le leader, qui a guidĂ© les autres Ătats. Dans l'histoire des conquĂȘtes
démocratiques en Australie, c'est à lui que certainement revient
la place d'honneur.
La forme du gouvernement n'est guĂšre qu'une adaptation de la
constitution britannique : un vice-roi représente la reine; un
conseil législatif, la Chambre des lords; une assemblée législative,
celle des Communes ; mais quelques modifications ultérieures à la
promulgation de la constitution en ont fait une chose essentiel-
lement différente, et qui n'a plus que les traits généraux du
prototype.
Le Conseil législatif est perpétuellement renouvelé tous les deux
ans par tiers; l'assemblée législative est élue au suffrage universel,
et les membres sont rétribués : on leur sert des appointements
de 300 livres (7500 fr.) pour le remboursement de leurs frais.
Ce sont lĂ des dissemblances fondamentales et qui font du gou-
vernement victorien un gouvernement sut generis, de principe
essentiellement démocratique.
La seule ingérence que garde la mÚre patrie dans les affaires
de la colonie, est la nomination du gouverneur qu'elle délÚgue
pour sept années. Ce gouverneur est actuellement lord Hopetoun,
un jeune Ăcossais de vingt-neuf ans, qui donne Ă danser, encou-
rage les sociétés de sport, inaugure de temps à autre un hÎpital
et appose sa signature au bas de tous les actes qu'on lui présente.
Il ne peut rien faire d'autre d'ailleurs, et sa situation trÚs délicate
ne comporte aucune action plus directe. Il est un peu « l'étranger »,
celui « qui n'est pas du pays » et dont on se méfie. Il ne peut que
laisser faire ses ministres et les approuver; ces ministres changent
souvent, les Australiens ayant la tĂȘte un peu chaude et aimant
particuliÚrement les nouvelles figures. Au début de Tannée 1892,
le premier est un tealolaller, un membre de la Société de tempé-
rance, qui ne boit que de l'eau ou du thé ; homme intÚgre et libéral,
il jouit de la faveur du parti démocratique, réclame le droit de vote
pour les femmes (ses principaux agents dans sa campagne de
tempĂ©rance), la simplification du suffrage universel en mĂȘme temps
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MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR 53
que la fermeture des débits de boissons, vins et spiritueux. Vers
la fin de la session, sentant le peu de solidité du terrain, il s'est
fait envoyer auprĂšs du gouvernement de la Grande-Bretagne en
qualitĂ© d'agent gĂ©nĂ©ral de la colonie, aprĂšs avoir signĂ© lui-mĂȘme,
comme premier ministre, sa propre nomination.
Deux grands partis sont en présence dans le Parlement : le parti
conservateur et anglais, le parti national et libéral. Ce dernier
ne cesse de faire tous les jours d'importantes conquĂȘtes, et sa
prépondérance, malgré les entraves inévitables, s'affirme de plus
en plus. Depuis vingt-cinq ans, il a obtenu de nombreuses
réformes, mais il en désire davantage, et il n'est pas douteux
qu'avec le temps, il n'arrive Ă ses fins, quelles qu'elles soient.
Le payement des membres de la Chambre basse a été une de ses
premiÚres victoires; puis il a fait décréter renseignement gratuit,
laïque et obligatoire qui, sous ces tfois formes réunies, n'existe
encore dans aucune des autres colonies; il a fait sĂ©parer l'Ăglise
de l'Ătat; une rente que servait l'Ătat aux diffĂ©rentes Ăglises, n'est
plus continuée depuis 1876; contre les grands propriétaires, il a
réclamé une loi agraire qui favorise la petite propriété et rend
presque impossible, dans l'avenir, la formation de nouveaux grands
Ătats, des taxes de succession, un impĂŽt foncier grevant lourdement
les fortunes importantes et ne s' appliquant pas aux plus modestes.
On peut se demander si ce ne sont pas lĂ des conquĂȘtes illusoires,
qui substituent une tyrannie Ă une autre tyrannie plus lourde et
plus difficile Ă vaincre que toute autre, puisqu'elle s'appuie sur le
nombre, c'est-à -dire sur la force brutale? L'égalité est une utopie
que tous les efforts humains tùchent de réaliser. Les habitants de
Victoria n'y sont point arrivés plus que beaucoup de peuples et,
certainement, n'y arriveront pas mieux, quels que soient les moyens
qu'ils emploient.
Pour encourager l'industrie nationale et la défendre contre la
concurrence des colonies voisines et des pays d'outre-mer, le mĂȘme
parti démocratique a voulu que des tarifs perfectionnés fussent mis
en vigueur. Ses thĂ©ories protectionnistes sont peut-ĂȘtre la plus
grande dissidence qu'il y ait entre lui et le parti conservateur,
resté libre-échangiste, et qui voit dans l'application des tarifs la
ruine du pays et la faillite à brÚve échéance. La premiÚre des colo-
nies australiennes, Victoria a inauguré le régime. Elle avait, les
yeux fixés sur l'Amérique, le désir secret d'arriver à sa rapide
prospĂ©ritĂ© en employant les mĂȘmes moyens. Ses droits les plus
élevés n'atteignent pas les sommes exagérées, de l'autre cÎté du
Pacifique, ils ne dépassent pas 35 pour 100 : c'est déjà considé-
rable. Le systĂšme^ pour lui la faveur publique; il est soutenu par
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54 MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
la majorité composée de la population des villes, fabricants et
ouvriers. Les fabricants, qui d'abord avaient demandé que leurs
industries fussent protégées à leur début, voyant que les produits
sont toujours notoirement inférieurs, vu la difficulté et la cherté
de la main-d'Ćuvre, rĂ©clament sans cesse des augmentations de
droits. Les ouvriers pensent que si les industries sont protégées,
leurs salaires seront plus élevés et que le travail leur sera toujours
assuré. Us ont jusqu'à un certain point raison.
Depuis vingt ans que fonctionne ce systĂšme de protection, Mel-
bourne a grandi d'une façon prodigieuse. Les manufactures et les
fabriques se sont élevées autour d'elle; il y en a de toutes sortes :
fonderies, raffineries, brasseries, etc. La colonie, suivant le vĆu
du parti libĂ©ral, peut se suffire Ă elle-mĂȘme. Elle fait mĂȘme plus
que de se suffire. A un moment, elle est devenue la colonie d'expor-
tation. Elle a rĂ©pandu ses produits sur tous les autres Ătats austra-
liens. Ceux-ci, dont les sentiments de jalousie et d'hostilité à l'égard
de Victoria sont mal dissimulĂ©s, ont arrĂȘtĂ© au bout de quelque
temps cette invasion, en élevant à leur tour des barriÚres à leurs
frontiĂšres, et ilsf sont devenus protectionnistes l'un aprĂšs l'autre.
AprÚs un moment de suprématie commerciale, Victoria voit sa
prospĂ©ritĂ© dĂ©croĂźtre, son marchĂ© est encombrĂ©. Le dernier Ătat
resté libre-échangiste, celui de New-South-Wales vient à son tour
de fermer ses portes, en sorte que la crise déjà trÚs sensible va
aller s'accentuant. Les exportations qui, depuis cinq ans, ont
diminué de 8 millions de livres sterling, tomberont de plus en plus,
et les manufactures seront forcées de ralentir leur production ou
mĂȘme de la suspendre, ce qui prouve la faussetĂ© du calcul des
fabricants et des ouvriers.
Que gagnerait le parti démocratique à changer maintenant de
tactique et Ă devenir libre-Ă©changiste brusquement? Cela empĂȘ-
cherait-il la crise de devenir plus aiguë? Rien n'est moins certain.
Victoria ne peut que persévérer dans la voie oh elle est entrée. Il
est probable que de plus en plus la protection sera favorisée; à une
époque que l'on ne peut déterminer, un cataclysme quelconque se
produira; les industriels verront un grand nombre de leurs fabri-
ques se fermer; beaucoup d'ouvriers, habitués à travailler peu
pour de trĂšs hauts salaires, seront sans emploi; il y aura un
instant de trouble dans Melbourne. Peut-ĂȘtre un bien sortira-t-il de
ce mal, si cette population exagĂ©rĂ©e de la ville peut ĂȘtre rejetĂ©e
dans la contrée déserte et s'adonner au travail de la terre. Les
protectionnistes de Victoria, voyant la crise venir, font pourtant
des concessions; ils demandent aux autres colonies de supprimer
leurs tarifs. Ce sera le libre-échange intercolonial avec protection
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MCU0CRH8 Dà KS LB PEBSUrr ET DAKS LAVLMR »
cootre le reste du monde. Les autres colonies, qui commencent
seulement à jouir des bénéfices qu'amÚne au début la protection,
ne répondent pas à cette proposition, en sorte que la situation
reste sans issue pour Victoria.
Actuellement, ce que le parti démocratique réclame à grands
cris, c'est une interprétation du mot suffrage universel différente
de celle qu'on lui donnait. Cette interprétation est, en effet, spé-
ciale et quelque peu spécieuse : Tout individu a le droit de voter
de par sa qualité d'homme, manhood, mais sa qualité de pro-
priétaire lui donne droit à un autre vote et, s'il est propriétaire
dans plusieurs districts électoraux différents, à autant de votes
que d'inscriptions sur les registres. Le parti démocratique
trouve qu'il y a lĂ un abus; il ne veut pour chacun qu'une seule
voix. Le premier, M. Munro, s'est fait l'interprÚte de cette récla-
mation. Il a demandé à la derniÚre Assemblée législative que
les élections fussent dorénavant faites au vote simple, one man
one vote. La Chambre a adopté la motion, mais le Conseil législatif
a repoussé le bill et l'a remplacé par un autre. Le plural vote est
supprimé, mais le dual vote est établi. Chaque électeur a un
maximum de deux voix; l'une, qui est la sienne propre; l'autre, qui
est sa voix de propriétaire, afin, motive le bill, que chacun fasse
des économies, acquiÚre de la terre, et que les établissements dans
le pays soient encouragés. C'est au dual vote qu'ont été nommés
les derniers représentants du peuple. La mesure est fort logique
puisqu'elle proportionne les droits aux charges, mais elle est impo-
pulaire. Sous peu, le parti démocratique obtiendra qu'elle soit
rapportée, car sa prépondérance va toujours croissant.
Sa marche en avant continuera jusqu'Ă ce que les deux der-
niÚres grandes réformes soient obtenues : le vote des femmes, la
suppression de la Chambre haute. AprĂšs ces deux satisfactions
accordées, on ne voit pas bien quelles sont celles qui pourront
raisonnablement ĂȘtre exigĂ©es?
III
l'ouvrier-maItre
Si démocratique que soit le parlement de Victoria, il n'a pas
encore, comme celui de New-South-Wales, reconnu formellement
le principe de la journée de huit heures. 11 l'a cependant admis
implicitement, en permettant aux trades-unions de se faire enre-
gistrer et de lui présenter leurs états, faculté dont elles n'usent
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56 MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
guĂšre d'ailleurs, puisque sur plus de cinquante trades-umons, une
dizaine à peine sont inscrites; or toutes sont établies pour la
défense et la propagation du fameux principe. De plus, dans tous
les travaux que l'Ătat fait exĂ©cuter, pour tous les ouvriers qu'il
emploie, la journée de huit heures est la rÚgle absolue. Il ne pour-
rait pas en ĂȘtre autrement, car tous les ouvriers appartiennent Ă
des trade$-union$i et celui qui ferait infraction Ă la loi universelle
aurait Ă craindre, de la part de ses camarades, d'impitoyables
représailles.
Voici longtemps déjà , depuis le 22 avril 1856, qu'à la suite d'une
grÚve générale, les ouvriers ont obtenu de leurs patrons que la
journée, précédemment de dix heures, fût abaissée à huit. Cette
date est mémorable ; le retour en est considéré comme l'anniver-
saire des premiÚres franchises et célébré tous les ans en grande
pompe. Le 22 avril, les frades-unions, leurs banniĂšres en tĂȘte, font
des processions par la ville ; les voitures, les tramways ne marchent
plus; la circulation est interrompue; c'est fĂȘte universelle, la plus
importante qu'il y ait.
La situation de l'ouvrier australien e9t privilégiée et trop heu-
reuse. Dans une société qui se formait, qui était encore trop jeune
pour lui résister, il s'est imposé en maßtre et, en ce moment, il
paralyse la libre croissance de son commerce et de son industrie. La
question sociale semble, en apparence, résolue; entre l'ouvrier et
le patron se conclut un contrat dont les clauses premiĂšres sont
dictées par l'ouvrier et que le patron est contraint d'accepter. Les
rÎles sont donc renversés et les salaires énormes de l'ouvrier lui
créent une situation indépendante qui dégage le patron de toute
obligation morale Ă son endroit. Les philanthropes qui, en Europe,
songent à améliorer le sort des classes ouvriÚres, qui veulent les
protéger et faire jouer au patron un rÎle tout paternel d'utile et
efficace intervention, seraient difficilement écoutés en Australie.
Leur idée généreuse de vouloir rendre plus fort le trait d'union qui
doit rattacher l'une à l'autre les deux parties, et de créer ainsi
comme une grande famille, n'aurait point chance de se propager.
L'ouvrier australien ne veut pas de la protection du patron. Celle
de la trades-union, Ă laquelle il appartient, lui suffit; il n'en
reconnaĂźt pas d'autre.
Huit heures pour travailler, huit heures pour jouer {for gambling,
les Australiens étant tous des joueurs forcenés), huit heures pour
dormir et huit bobs de paye (ces bobs ce sont des shillings), telle est
la rÚgle de la journée ouvriÚre. La nomenclature n'est plus rigou-
reusement exacte; les ouvriers ne travailleut pas huit heures par
jour et la moyenne de huit bobs comme salaire, est bien dépassée.
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MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR 57
Outre le holiday (repos du dimanche), le demi holiday du samedi
soir et trÚs souvent aussi du lundi matin ont été adoptés. Les
heures du samedi et du lundi sont réparties sur les autres jours de
la semaine, quelquefois mĂȘme ne le sont pas. Quant aux salaires,
ils se sont élevés de 8 à 10 shillings en moyenne, c'est-à -dire
i 12 fr. 50. Les maçons, les forgerons, les boulangers, les cou-
vreurs gagnent 15 francs, les artisans inférieurs, 10 francs. En
somme, ils travaillent de quarante Ă quarante-huit heures par
semaine pour un salaire qui varie de 60 Ă 90 francs.
Ils sont trÚs jaloux de leurs prérogatives, trÚs fiers de leur force ;
leur journée est coupée en trois tronçons : dans le milieu, par
l'heure du déjeuner; dans l'aprÚs-midi, par l'heure de la pipe.
Pour rien au monde ils ne consentiraient à en altérer la disposition.
Dans le port, le cas suivant s'est souvent présenté : un navire était
pressé de partir, il fallait hùter le chargement; un travail supplé-
mentaire était requis. Jamais à prix d'or on n'a pu faire renoncer
les ouvriers aux deux moments de liberté auxquels ils ont droit et
qu'ils entendent garder complets.
Ătant donnĂ©s leurs hauts salaires et leur dĂ©sir d'indĂ©pendance,
c'est Ă eux d'ĂȘtre assez sages et assez prĂ©voyants pour assurer leur
sort. Suivant la coutume anglaise, les uns sont logés et nourris
dans une famille oĂč ils se mettent en boarding (en pension) Ă
raison de 15 ou 18 shillings par semaine; ce sont en général les
célibataires. Les autres, presque toujours ceux qui sont mariés et
pĂšres de famille, prĂ©fĂšrent ĂȘtre chez eux. En ce cas, ils s'adressent
à une Building Society \ sorte de Crédit foncier qui, aprÚs un dépÎt
préalable de fonds, leur fournit les moyens de construire une de
ces innombrables maisonnettes en planches qui entourent Mel-
bourne. Des Friendly Societies, sociétés amicales de secours mutuels,
les garantissent contre les accidents, les assurent sur la vie, leur
font des pensions de retraite; des caisses d'épargne acceptent leur
argent Ă partir d'un shilling; dans les mutual stores, grands
magasins à organisation toute spéciale, ils peuvent, s'ils possÚdent
une action, se procurer à trÚs bon compte toutes les nécessités
de la vie, un crédit et une réduction trÚs importante leur étant
faits. Dans le Workingmen collĂšge, collĂšge des ouvriers, ils peu-
vent acquérir toutes les connaissances dont ils sentent le besoin.
Ils sont les égaux, sinon les maßtres du patron. Il n'y a donc pas
lieu de s'intéresser particuliÚrement au sort des classes ouvriÚres,
et c'est ce qui arrive. Elles sont complĂštement abandonnĂ©es Ă
elles-mĂȘmes. Pourtant, depuis quelques annĂ©es, un essai de rappro-
chement est tenté en ce qui touche les écoles à leur usage. Le
Workingmen collÚge de Melbourne, par la façon dont il a été
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58 MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
instituĂ© et dont il fonctionne, peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une des
preuves de ce dĂ©sir de conciliation qui mĂ©rite d'ĂȘtre signalĂ©, si
faible qu'il soit.
11 y a quelques années, un des bienfaiteurs de Melbourne,
M. Ormond, trouvant que l'ouvrier était socialement trop isolé,
eut l'idĂ©e de fonder une grande Ă©cole, oĂč tous les mĂ©tiers pourraient
lui ĂȘtre enseignĂ©s. Il ne pouvait supporter Ă lui seul les frais de
l'entreprise. Il offrait une forte somme d'argent, demandait au
public de l'augmenter par des donations particuliĂšres et au gouver-
nement de fournir un terrain pour y construire le bĂątiment. La
proposition n'eut d'abord aucun succÚs, on n'y répondit pas, et ce
ne fut que trĂšs longtemps aprĂšs, avec l'aide des directeurs de la
bibliothĂšque nationale et du Trades Hall, qui s'Ă©taient intĂ©ressĂ©s Ă
l'idée, qu'on organisa des souscriptions, qu'on récolta de l'argent
et qu'on obtint un grand terrain du gouvernement. En 1887 avait
lieu l'inauguration du Workingmen collĂšge; un conseil de seize
membres était choisi parmi les souscripteurs publics, les directeurs
de la bibliothĂšque et du Trades Hall et les membres du gouverne-
ment. L'Ătat votait un crĂ©dit de 75,000 francs. Deux corps de
bùtiments sont déjà construits et, en l'année 1888, plus de
2500 ouvriers se sont fait inscrire, dont 1200 apprentis environ.
L'enseignement n'est pas gratuit; il faut payer un droit d'inscrip-
tion, en général de 4 shillings par trimestre; pour les apprentis
au-dessous de vingt ans, ce droit est réduit de moitié. Les étudiants
ont droit sur un parcours de 60 milles, sur les voies ferrées, à un
tarif spécial; à la fin de l'année, des prix en argent sont distribués
à ceux qui ont passé avec succÚs les examens. Tout est enseigné
dans ce collĂšge, depuis la cuisine, la charpenterie, jusqu'Ă la
musique et la photographie; des conférences sont faites par des
professeurs de l'Université. Le succÚs a dépassé les prévisions ; on
ne pouvait espérer que tant d'adhérents viendraient, dÚs le début,
donner une sorte de consécration à l'entreprise. Elle est curieuse,
surtout si l'on considĂšre les trois bases sur lesquelles elle repose :
1° les particuliers, 2° le Trades Hall, 3° l'Ătat. Mais ce n'est lĂ
qu'un fait isolé, une exception due à une pensée bienfaisante et qui
ne modifie nullement la rĂšgle qu'entre ouvrier et patron il ne doit
pas y avoir de rapports. Un esprit hostile les divise, et il sera dif-
ficile de le modifier.
L'ouvrier, c'est l'ennemi : il a conquis une situation exception-
nelle, il en a conscience; il entend la conserver et, pour ce faire, il
s'oppose Ă tout essai qui pourrait entraĂźner un changement quel-
conque. Il fait suspendre l'immigration qui serait nécessaire au
pays, vu le manque d'habitants dans les campagnes, afin d'éviter
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MELBOURNE DANS LB PRĂSENT ET DANS L'AVENIR 59
la concurrence des nouveaux venus et par conséquent l'abaissement
de son propre salaire; il force le pays Ă ĂȘtre protectionniste pour
que les fabriques se multiplient et qu'il puisse ĂȘtre toujours employĂ©.
Il fait la loi. L'usage le désigne sous le nom de King Wor-
kingman, le roi-ouvrier. On subit sa volonté inconsciemment; la
gĂ©nĂ©ralitĂ© des habitants trouve que ses exigences mĂȘmes sont
justes. Le principe de la journée de huit heures est presque univer-
sellement approuvé. En huit heures bien employées, dit-on,
l'ouvrier peut faire plus de bonne besogne qu'en dix ou douze
heures gaspillées. L'état de choses actuel satisfait tout le monde;
il n'y a pas lieu de le critiquer.
Cependant on ne saurait nier qu'en empĂȘchant l'immigration,
l'ouvrier fait au pays un tort des plus grands. L'Ătat de Victoria,
comme toute l'Australie, est trop peu peuplé. Il faudrait des
colons. L'ouvrier ne veut que des colons riches; ce sont les plus
difficiles à trouver; il ne veut point entendre parler d'émigrants
pauvres qui viendraient faire nombre et lui retirer un monopole
dont il est si jaloux. Ceux qui viennent d'Angleterre pour s'établir
Ă Melbourne ou dans l'Ătat, ont tous payĂ© leur passage relativement
trĂšs Ă©levĂ©. Quand ils arrivent pour ĂȘtre ouvriers, ils ont l'idĂ©e bien
arrĂȘtĂ©e de se joindre Ă ceux dĂ©jĂ Ă©tablis. Les hauts salaires et le
travail rĂ©duit les attirent. En gĂ©nĂ©ral, ce sont de fortes tĂȘtes, des
meneurs dont la traversée est à la charge des Trades- Unions qui
les font venir pour soutenir leurs prétentions plus énergiquement.
Leur venue est donc plutĂŽt dĂ©favorable et ne peut ĂȘtre d'aucun
profit pour le pays auquel il faudrait des hommes, des travailleurs.
Pourquoi l'ouvrier, ayant vraiment acquis une place si heureuse
dans la société, a-t-il gardé à cette société des sentiments de haine
indéracinables? Les représentants du parti ne les cachent pas.
L'un d'eux, M. John Hancock, proposait au dernier Parlement, un
programme socialiste pour la réalisation duquel il ne voyait pas
d'autre moyen que la confiscation. Ce sont lĂ des motions peu
pacifiques et qui font craindre qu'au présent, dont les Australiens
sont si contents, ne succÚde un avenir plus sombre. Déjà à Sydney,
une crise ouvriÚre violente se prépare; des milliers d'individus
sans ouvrage couchent dans les bùtiments publics. On a été forcé
d'instituer un State Labour Bureau. L'Ătat place les ouvriers et
sert d'intermĂ©diaire entre les patrons et eux. L'Ătat de Victoria
n'en est pas encore arrivé là , mais la colonie devenant moins
prospÚre, l'argent manquant, les débouchés pour la production étant
fermés, il est à craindre que d'ici peu l'ouvrier ne trouve plus
autant de travail et ne soit moins heureux.
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60 MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
IV
LE RĂLE DE L'ĂTAT. â LES TRAVAUX PUBLICS
On est frappé dans la colonie de Victoria, d'une anomalie étrange :
s'il est une qualité dont la population se vante volontiers, ^ l'instar
des Ătats-Unis, c'est assurĂ©ment l'esprit d'initiative. Il semble
donc singulier qu'elle se dérobe devant des charges qui devraient
lui incomber, accepte comme une nĂ©cessitĂ© la tutelle de l'Ătat et
lui laisse le monopole d'entreprises qui sont d'ordinaire dues Ă
l'initiative individuelle si chĂšre aux Ănglo-Saxons. Il y a deux
causes principales Ă cette contradiction : le pays est jeune, et
l'argent trop rare y est également réparti chez tous, à l'exception
d'un petit nombre extrĂȘmement restreint qui dĂ©tient les grosses
fortunes. Peut-ĂȘtre est-ce pour se dĂ©fendre contre ce petit nombre,
contre cette aristocratie, et pour l'empĂȘcher de devenir plus puis-
sante, car sans elle on ne pourrait rien faire, que la majorité
supporte l'intervention de l'Ătat, la trouve mĂȘme naturelle et utile.
L'Ătat construit les chemins de fer, loue ou distribue le sol dont il
demeure propriétaire, fait des travaux qui en augmentent la valeur,
bùtit les écoles, soutient les institutions de bienfaisance, soit en
partie, soit en totalité; il se fait le protecteur de la colonie et prend
Ă son propre compte la part de responsabilitĂ© qu'elle cherche Ă
décliner. Le profit général semble augmenté en apparence; il vau-
drait mieux cependant que ce concours fût plus discret; il serait
plus aisĂ© de voir ce que Victoria est capable de faire par elle-mĂȘme.
Elle progresserait moins vite, mais chaque pas en avant serait plus
décisif et plus définitivement assuré. En outre, cette sorte de
socialisme d'Ătat paraĂźt bien bizarre chez un peuple dont l'idĂ©e
fixe est de vouloir imiter en tout les Ătats-Unis d'AmĂ©rique.
OĂč ce rĂŽle de l'Ătat est le plus vivement attaquĂ©, c'est dans la
distribution du sol. La loi agraire de 1884 a établi la façon dont
cette rĂ©partition devait ĂȘtre faite, et cette loi ne contente personne :
elle est dirigée contre les grands propriétaires et les met dans
l'impossibilitĂ© de s'Ă©tablir comme autrefois; il n'y a donc plus Ă
craindre que le nombre des squatters (les grands tenanciers pos-
sesseurs de troupeaux de moutons) aille en s'accroissant. Elle
favorise le selector^ celui qui choisit un terrain de modeste étendue
pour y faire de la petite culture, mais elle ne le favorise pas suffi-
samment encore.
La loi divise les biens de la Couronne en plusieurs catégories;
voici les deux principales, celles qui sont en question : il y a 1° les
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MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR 61
biens dits de grande pĂąture; ce sont des lots de terrains que Ton
offre au preneur et qui ont de 5000 à 40 000 acres d'étendue. Ces
lots sont loués pour quatorze années, aprÚs quoi ils retournent à la
Couronne avec toutes les améliorations faites par le concessionnaire
qui, en aucun cas, ne peut devenir propriétaire et en retenir la
moindre part; 2° les biens dits d'agriculture : les lots ne peuvent
excĂ©der 1 000 acres d'Ă©tendue; les baux sont de mĂȘme consentis
pour quatorze ans, mais, et c'est ici la grande différence, à la fin
du bail, le locataire a le droit de choisir 320 acres formant un seul
block, c'est-à -dire un terrain qui ne soit coupé ni par un chemin
ni par une route, et de les garder en toute propriété. Les 680 acres
restant reviennent Ă la Couronne.
Ce retour Ă l'Ătat donne lieu Ă bien des critiques qui semblent
justes. Le selector devrait devenir propriétaire du tout. Un bail
plus long lui serait imposé. Pendant trente années, par exemple, il
payerait une rente Ă l'Ătat, aprĂšs quoi il pourrait devenir lĂ©gitime
possesseur d'un terrain qu'il aurait cultivé, amélioré. La richesse
générale serait ainsi augmentée, les sélections encouragées, car
il faut bien le dire, avec la loi actuelle, trĂšs peu de selectors se
risquent et se décident. Le bush australien est épais, trÚs dru. Pour
défricher un terrain, il faut du temps, de l'argent, et, si cela doit
ĂȘtre en presque complĂšte perte, il est comprĂ©hensible que le selector
hésite. Beaucoup de colons ont pris une sélection, sont venus voir
le terrain qu'on leur avait alloué, puis sont repartis et l'ont aban-
donné, trouvant que la peine ne serait pas compensée par le profit.
En cela, ils n'ont pas absolument tort; on ne peut guĂšre les accuser
de manque d'énergie et il serait à souhaiter qu'on modifiùt cette
loi qui, dans l'intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, pourrait ĂȘtre un peu plus hardiment
démocratique.
Pour ce qui est des chemins de fer, l'intervention de l'Ătat est
presque universellement admise. Aucune entreprise privée, du
reste, ne pourrait faire ce qu'il a fait. Tous les ans, une nouvelle
ligne est construite, et Ă grands frais, car les distances sont consi-
dérables. Les contrées les plus éloignées sont atteintes, les facilités
de communication avec la mĂ©tropole augmentĂ©es. On a mĂȘme
construit un si grand nombre de voies ferrées, qu'à un certain
moment on s'est aperçu que des intĂ©rĂȘts politiques, plutĂŽt que le
désir du bien général, décidaient de leur établissement. C'était
un des écueils auxquels on devait se heurter infailliblement. On a
cru remédier à cet état de choses en instituant une commission de
trois membres, indépendants de tout parti politique et du Parle-
ment, chargés exclusivement de l'administration des chemins de
fer et de leur organisation sur une base commerciale. On désirait
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02 MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
qu'une sorte de self supporting system fût établi ; qu'ils pussent
se suffire Ă eux-mĂȘmes. Naturellement, cette commission est
devenue une puissance toujours en lutte avec le Parlement, qui
tĂąche de ressaisir les influences perdues. Les chemins de fer de
Victoria sont assez bien organisés, sur le modÚle anglais, quelque
peu arriéré maintenant depuis les nouveaux modÚles américains;
les tarifs sont relativement peu élevés, si Ton considÚre le prix
du charbon et les frais énormes de l'exploitation ; des réductions
spéciales sont accordées aux enfants des écoles, aux étudiants,
aux ouvriers. Quant Ă se suffire Ă eux-mĂȘmes, ils ne peuvent y
parvenir. Le dernier rapport établit que, dans l'exercice de 1890-
1891, des pertes de 8 millions ont été subies. En un an, c'est
beaucoup. Quelles compagnies particuliĂšres seraient assez solides
pour supporter de pareils déficits?
Il faut dire qu'en favorisant l'extension des voies ferrées, en les
multipliant comme il le fait, l'Ătat donne de la valeur Ă son propre
domaine. Il pense attirer ainsi les occupants et leur faciliter un
établissement que le manque de routes et l'éloignement rendent
si pénible.
Afin d'améliorer ses terres, il vient encore d'entreprendre une
série de grands travaux, dont l'importance est considérable et dont
la réussite amÚnera certainement un changement notable dans la
situation de la colonie, en aidant la petite culture à se développer
et à prospérer : ce sont les travaux d'irrigation. Dans Victoria, les
riviÚres sont étroites, le plus souvent desséchées pendant l'été; il
est difficile d'avoir de l'eau et d'arroser, ce qui explique que de
grands terrains restent forcément inexploités. Le Mexique et la
Californie, s'Ă©tant trouvĂ©s dans la mĂȘme situation, y ont parĂ© avec
succÚs; l'Etat de Victoria a fait étudier les travaux de canalisation,
d'irrigation, les écluses, les réservoirs établis dans ces pays, et
avec les conseils des mĂȘmes constructeurs amĂ©ricains qui avaient
déjà dirigé les travaux en Amérique, de gigantesques constructions
ont Ă©tĂ© entreprises. Depuis 1884, on est Ă l'Ćuvre. La riviĂšre de
Goulburn, la riviÚre de Loddon, et bien d'autres sont captées,
dĂ©versĂ©es dans de grands bassins oĂč l'on est assurĂ© de trouver de
l'eau en permanence. On ne peut savoir quels résultats et quels
bénéfices seront obtenus, mais on peut espérer qu'une énorme
Ă©tendue de terrain pourra ĂȘtre ainsi arrosĂ©e et fertilisĂ©e. La petite
culture se dĂ©veloppera certainement. La vigne, que l'on commence Ă
cultiver avec ardeur et qui réussit admirablement dans les endroits
arrosés, sera plantée de tous cÎtés, la production du vin augmentée,
les fruits de toute nature seront cultivés; les petits colons pourront
s'Ă©tablir, et l'Etat aura fait lĂ une Ćuvre de grande utilitĂ©.
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MELBODRNB DANS LC PRĂSENT ET DANS L'AVENIR 65
Pourtant un exemple est venu montrer que l'initiative privée
d'une compagnie est souvent plus heureuse et plus fructueuse que
celle de l'Etat. Ă ces mĂȘmes constructeurs qui l'aident, il a con-
cédé, en reconnaissance des services rendus, un territoire de
200000 acres pour y exécuter, à leur propre compte, des travaux
d'irrigation. Encore cette concession n'est-elle que pour un temps,
et dans l'endroit le plus défavorable comme terrain. Au bout de
deux années, la compagnie avait construit ses réservoirs, découpé
un « block » de terre qu'elle avait arpenté, irrigué. Sur un des lots
de ce « block », une ville est maintenant bùtie, ville en possession
d*une municipalité, d'un tribunal et de deux journaux. Les colons
affluent; les terrains sont loués à de hauts prix; les récoltes sont
les plus belles de l'Australie. La compagnie découpe maintenant
un autre « block » qu'elle arpente et organise de la mĂȘme façon.
Toute la contrée de Mildura est peuplée, enrichie, grùce à l'action
directe, plus énergique et plus pratique de simples particuliers.
L'Etat est rarement seul Ă agir : on le voit presque toujours
coopérer avec des individus; aux hÎpitaux fondés par la charité
privée, il accorde des subventions; aux Eglises dont il est séparé,
il donne des emplacements pour y bĂątir leurs collĂšges et leurs
Ă©coles. Cependant, il est une Ćuvre de bienfaisance qu'il a entiĂšre-
ment Ă sa charge et qui doit ĂȘtre mentionnĂ©e, car elle est belle :
c'est l'Ćuvre des enfants nĂ©gligĂ©s, neglected children. Ce sont les
enfants des prisons, vagabonds ou mauvais sujets, entrés précoce-
ment dans la voie du vice. Ils ne font qu'un court stage dans la
prison. De suite, l'Etat les en fait sortir et les dirige au dehors, loin
de leur centre d'origine, Ă la campagne le plus souvent. Il les place
dans des familles d'honnĂȘtes gens qui veulent bien se charger
d'eux, qui les élÚvent chacun isolément, ou quelquefois deux
ensemble, jamais plus, et qui en font presque toujours de bons
sujets. Le stigmate infamant leur est ainsi épargné jusque dans le
nom qa'on leur donne, et qui est d'origine anglaise; il y a une
douceur trĂšs grande Ă leur endroit. On les appelait d'abord enfants
déchus. Le mot déchu a fait place au mot négligé, moins dur et
plus humain.
Que l'intervention de l'Etat soit salutaire Ă certains moments, et,
dans certaines occasions, c'est une chose incontestable. La colonie
est trop pauvre en habitants et en argent pour pouvoir s'en passer ;
mais quand une fois la population aura augmenté et que Victoria
sera devenue ce qu'elle doit ĂȘtre un jour, il est probable que cette
autorité vraiment trÚs grande, que l'Etat a prise, s'affaiblira, et
que l'initiative privée réclamera les droits qui lui sont actuellement
refusés.
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01 MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
LES MELBOURNIENS, â LEUR CARACTĂRE, â LEURS GOUTS,
LEURS PLAISIRS.
* Les origines de Melbourne n'ont rien d'officiel; ce sont des
squatters de New-South-Wales et de la Tasmanie qui, trouvant
l'endroit favorable pour faire paĂźtre leurs troupeaux, sont venus se
fixer sur les rives du Yarra et ont été les premiers fondateurs de la
Great City. Ses commencements sont donc exempts de la tache ori-
ginelle qui souille ceux de Sydney. Un hasard heureux la leur a évi-
tée. Trente-cinq ans auparavant en effet, en 1803, il avait été décidé
que la colonie de Port-Philippe recevrait un établissement péniten-
tiaire. Le colonel Collins avait mĂȘme dĂ©barquĂ© une troupe de quatre
cents convicts environ sur les cĂŽtes, mais sa colonie avait souffert, on
n'avait pas trouvé d'eau; les aborigÚnes avaient été hostiles. Collins
s'était découragé et, au bout de trois mois, avait rembarqué tout son
monde, laissant, disait-il, aux kanguroos une souveraineté sur le
pays, qu'assurément personne ne viendrait jamais leur disputer.
La prédiction a été fausse, puisque moins d'un siÚcle s'est écoulé
depuis, et qu'une ville de 500 000 habitants s'Ă©lĂšve presque Ă
l'endroit abandonné par lui. Les Melbourniens pourraient lui en
vouloir du mépris dans lequel il tenait leur contrée; il n'en est
rien; ils ne songent qu'à lui témoigner leur reconnaissance. Son
nom a été donné à la plus belle rue de la ville et son souvenir est
toujours présent. C'est que, grùce à lui, Victoria n'a pas débuté par
ĂȘtre un pĂ©nal seulement* une colonie pĂ©nitentiaire. Les Melbour-
niens n'ont pas de sang de forçat dans les veines, au moins direc-
tement; ils peuvent lever haut la tĂšte, et c'e3t ce qu'ils font. Ils ont
d'eux-mĂȘmes une opinion trĂšs satisfaite et, avec cette fiertĂ©, ce
qui les distingue encore, c'est la confiance : ils ont en leurs capa-
cités une foi que rien ne saurait ébranler. C'est une grande force.
La perspective d'une crise possible ne les émeut pas ; ils sont cer-
tains de se relever; en ce moment, les temps sont mauvais; ils n'en
conçoivent pas d'inquiétude et disent que l'on en a vu de plus durs
dont on est heureusement sorti.
Ils sont intelligents et actifs ; leur intelligence est surtout de sur-
face, ils apprennent ce qu'ils veulent, sans effort, avec une grande
facilité de mémoire, mais ils n'approfondissent pas, ils ont aussi
vite oublié qu'appris; il leur reste un esprit naturel prompt à la
répartie, quelquefois moqueur et souvent insolent. Ceci est une
preuve de jeunesse. Leur activité est plutÎt du mouvement et
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MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR 65
s* exerce autant dans le plaisir que dans le travail. Chez eux, le prin-
cipe time is money ne reçoit aucune application ; ils n'ont ni la
persévérance ni l'énergie des Anglais; le désir d'augmenter leur
situation de fortune ne les aiguillonne pas autrement ; ils travaillent
seulement parce qu'il le faut et tĂąchent d'en avoir le plus vite
possible fini pour pouvoir s'amuser; ils préfÚrent se contenter de
moins, et garder entiÚre leur part de jouissance et de délassement.
On ne peut les blĂąmer, mais la richesse et la force du pays gagne-
raient à ce que cette part fût moins large, car les distractions leur
sont plutÎt funestes : c'est la boisson dont aucune société de tem-
pérance ne peut avoir raison ; c'est le jeu, qui fait des ravages ter-
ribles. Ils sont nĂ©s joueurs; la police est sans cesse occupĂ©e Ă
poursuivre les établissements de jeux de hasard; depuis le plus
humble artisan, tous spéculent et risquent leur gain de chaque jour
sur une carte ou sur un cheval. Les courses sont leur passe-temps
favori. Le champ de course de Flemington, aux environs de Mel-
bourne, est dans une des plus belles situations du pays et c'est
peut-ĂȘtre un des mieux disposĂ©s du monde entier. 11 semble qu'il
ait été aménagé par la nature. Les spectateurs sont placés sur une
colline, à leurs pieds s'étend l'immense cirque à double piste, l'une
pour les courses plates, l'autre pour les courses d'obstacle. Rien ne
peut donner idée de l'affluence qui, à certains jours, vient couvrir
cette colline, en faire une véritable masse humaine vivante et
mouvante. Les trains amĂšnent des milliers de voyageurs de toutes
conditions. Chacun parie, s'agite en proie Ăą la fiĂšvre du gain. Des
sociétés chrétiennes se forment et tùchent d'enrayer le mouvement.
Elles y réussissent aussi peu que dans leur campagne contre l'abus
de la boisson.
Le local option, que l'on avait réussi à introduire dans la légis-*
lation, ne reçoit plus aucune application. Dans une circonscription,
un jury, composé des électeurs inscrits comme contribuables, peut,
à un simple vote de majorité, décréter la clÎture des établissements
oĂč l'on dĂ©bite des spiritueux. Ce mĂȘme jury peut aussi autoriser
l'ouverture de nouveaux débits : c'est la seule faculté dont il use;
jamais il ne fait rien fermer, au grand désespoir des teatotallers
qui avaient réclamé cette mesure, pensant que, comme au Canada,
ou elle est en vigueur, les effets en seraient satisfaisants. Le sens
dans lequel on l'emploie actuellement, va tout Ă fait Ă rencontre de
la pensée qui les avait guidés. Ces teatotallers seraient ridicules en
France; on ne peut contester qu'ils ne fassent Ćuvre utile Ă Mel-
bourne; dans ces climats si chauds, la boisson est un trop funeste
dissolvant pour qu'on n'encourage pas tout essai tendant Ă en
refréner la passion.
10 octobre 1892. 5
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66 MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
Le sens moral est donc chez les Melboumiens quelque peu dévié ;
il ira mĂȘme se perdant tout Ă fait, quand la gĂ©nĂ©ration anglaise,
dont les principes plus sévÚres ont encore quelque influence, aura
complĂštement disparu.
Instinctivement ils aiment les arts; leurs halls de musique sont
trÚs fréquentés et quoique leur musée soit pauvre, ils y attachent
une grande importance; ils voudraient que le peuple pût s'y pro-
mener le dimanche. Une loi a mĂȘme Ă©tĂ© proposĂ©e Ă l'effet d'obtenir
cette ouverture du dimanche; le parti presbytĂ©rien, trĂšs puissant Ă
Melbourne, a empĂȘchĂ© qu'elle ne passĂąt.
Le goût des choses intellectuelles est trÚs répandu dans la popu-
lation; les journaux et les publications hebdomadaires sont rédigés
dans un excellent esprit, avec clarté, sans exagération, et pleins de
choses utiles; les deux feuilles principales sont : Y Argus, organe
du parti conservateur; et Y Age (le SiÚcle), organe du parti démo-
cratique. Les journaux de caricatures sont humoristiques et drĂŽles,
les plaisanteries sentent déjà leur terroir et diffÚrent des plaisan-
teries anglaises. La langue a pris un caractĂšre particulier; un
accent nasillard et chantant, des mots spéciaux d'argot propres au
pays, font bien vite distinguer les Australiens des autres sujets du
Royaume-Uni. Ils commencent aussi à avoir une littérature à eux :
poÚtes et romanciers australiens se révÚlent, mais d'une façon trop
intermittente et trop peu signalée pour mériter d'attirer l'attention.
La « Public library » de Melbourne est une des bibliothÚques
publiques le mieux organisées. Chacun y a accÚs de dix heures du
matin à dix heures du soir, sans formalités aucunes, y circule
librement, choisit lui-mĂȘme dans les casiers le livre qui lui
convient; les lecteurs nombreux appartiennent tous Ă la classe la
plus humble. Dans la Cité, se trouve un établissement appelé le
« Book Arcade » dont l'idĂ©e est excellente : un grand passage Ă
plusieurs étages, allant d'une rue à une autre, est rempli, du haut
jusqu'en bas, de toutes les publications récentes ou anciennes, que
chacun consulte ou achĂšte. Le soir, un orchestre joue, l'Arcade est
toujours encombrée de monde.
L'université est tous les ans plus fréquentée, et bien que la ville
soit une ville marchande, les étudiants affluent. C'est, d'ailleurs, un
des plus jolis endroits de Melbourne. Le souvenir de l'Angleterre,
si difficile à évoquer dans ce pays tout nouveau, vient l'envelopper
d'un charme particulier. Située dans un grand parc, au milieu
d'ombrages, entourée de lacs et d'eaux vives, elle rappelle les
collÚges de Cambridge ou d'Oxford. Le terrain a été concédé par
l'Etat, et l'enseignement (l'Eglise étant séparée de l'Etat) est
naturellement séculier. Pour donner satisfaction à ceux qui récla-
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MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR 67
maient contre ce mode d'enseignement, l'Etat a également concédé,
tout autour de l'université, à toutes les différentes Eglises, des
terrains considérables pour y bùtir leurs collÚges. Les étudiants
peuvent ainsi se loger dans les collĂšges de leur religion et
venir assister aux cours de l'université. Les Eglises ont accepté
cette combinaison ; quatre collĂšges sont maintenant construits : un
de religion presbytérienne, deux de religion anglicane (dont un
pour les jeunes filles admises aussi Ă suivre les cours), un de reli-
gion wesléyenne. Un grand espace, dit « récréation ground », est
commun et sert de lieu de réunion pour les joueurs de cricket ou
autres exercices de sport. Le collĂšge catholique n'est pas encore
bùti. Cependant l'Eglise catholique a accepté le terrain, mais
jusqu'ici aucune construction n'a été commencée. Toutes ces diffé-
rentes sectes viennent fusionner dans le sein de « l'Aima mater »,
avec les étudiants du dehors qui ne font partie d'aucun des
collÚges; parmi ces derniers, quelques Chinois, en général, les plus
laborieux et les plus intelligents.
Sous bien des rapports, les Melbourniens rappellent les races
méridionales d'Europe. Ils sont sociables, ils ont besoin de se voir
les uns les autres, de causer entre eux ; ils aiment la vie extérieure,
stationnent aux carrefours, se promĂšnent dans certaines rues Ă
Certaines heures, quelle que soit leur occupation, pour le plaisir de
se rencontrer. Ils sont bruyants et rieurs, susceptibles au dernier
point; la moindre piqûre les blesse, ils aiment les couleurs claires
et criardes. Une classe de gens, qu'ils appellent les larrakins,
sorte de vagabonds amoureux de soleil, de liberté et de mauvais
coups et qui, toute la journée, restent étendus sur les pelouses des
parcs à regarder les passants, sont l'exact équivalent des lazzaroni
napolitains. C'est un peuple frivole, léger et satisfait, qui jamais ne
sera appelé à de grandes choses, qui, heureusement pour lui, aura
toujours Ă sa disposition un pays assez riche pour que toutes les
fantaisies lui soient permises. Tout cela est affaire de climat; la
race physiquement est changée et n'a plus rien de la robustesse
anglaise; les hautes tailles ont disparu, les hommes sont plutĂŽt
petits et grĂȘles; le soleil a eu raison de la force physique; il n'y a
rien d'étonnant à ce que le caractÚre soit également modifié.
ç La société se compose d'un petit nombre d'individus, les pre-
miers occupants du pays, les « squatters », c'est-à -dire les grands
propriétaires de terre et de moutons. Ceux-là sont anglomanes et
presque Anglais, élevés pour la plupart en Angleterre, sinon grands
seigneurs, du moins hospitaliers et généreux, ainsi que le témoi-
gnent leurs nombreuses fondations charitables; mais ils ne peuvent
â ĂȘtre pris comme type gĂ©nĂ©ral, ils sont une minoritĂ© trop restreinte.
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68 MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
Ce qu'il faut considérer, c'est l'ensemble du peuple, qui est essen-
tiellement différent du peuple anglais ; il en est, par un contraste
ironique, l'opposé complet. Aussi les Anglais ont-ils pour leurs
« Australian cousins » une antipathie qui se manifeste en maintes
occasions. Ils les jugent trĂšs sĂ©vĂšrement, trop sĂ©vĂšrement mĂȘme,
car il faut tenir compte de l'influence des milieux que les Australiens
nouveaux subissent, sans en ĂȘtre responsables.
VI
L'AVENIR DE MELBOURNE
Une des raisons qui, dans le cas oĂč il faudrait choisir une capi-
tale pour les Ătats confĂ©dĂ©rĂ©s, ferait prĂ©fĂ©rer Melbourne, c'est cette
relative pureté d'origine dont les Victoriens sont si orgueilleux.
Elle aurait alors bien des rivalités et des jalousies à redouter, mais
elle est trop préparée et trop désignée à cet honneur pour que,
l'occasion s'en présentant, on le lui enlÚve. Il y a quelques années,
la fĂ©dĂ©ration semblait possible, prochaine mĂȘme. De tous cĂŽtĂ©s, sur
les boutiques, sur les affiches, s'étalaient les armes fédérales,
soutenues par un kanguroo et un emu, les deux animaux propres
au pays, avec la devise : « Advance Australia » ; un esprit frondeur
et indépendant agitait l'Australie. Victoria et Queenslan^ se met-
taient Ă la tĂȘte d'un mouvement sĂ©paratiste maintenant un peu
enrayé. Aujourd'hui, les différentes colonies ont des sentiments
moins ardents; un grand besoin d'argent se fait sentir. Victoria
adresse des appels réitérés à la mÚre patrie, pour sortir de la crise
financiÚre dans laquelle elle se débat. Le moment ne serait donc
pas bien choisi pour des hostilités et des manifestations d'indépen-
dance. Cependant, quoique retardée, l'explosion de ces sentiments
aura lieu un jour. Gomment ont-ils pris naissance, et quels griefs
peuvent avoir contre l'Angleterre, des colonies qui viennent d'elle
et qui vivent par elle, en grande partie?
M. Higinbotham, alors « chief-justice », ne craignait pas de dire
à un banquet, que c'était une trÚs légitime aspiration que d'envi-
sager l'indépendance de l'Australie. Voici longtemps déjà qu'en
Angleterre on sait les aspirations des colonies, et qu'on tĂąche de
leur donner satisfaction par un plan élaboré de « Fédération Impé-
riale ». Toutes les colonies seraient, d'aprÚs ce plan, des associées,
des « partners » de l'Angleterre. Les nationalistes australiens ne
veulent pas entendre parler de cette combinaison. Us disent que,
dans cette association, le plus jeune membre aurait infailliblement Ă
subir les volontés du plus ancien; ils ne veulent pas la dépendance.
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MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR *9
On accuse les nationalistes de manquer de loyalisme et d'ĂȘtre
des enfants ingrats. Ă vrai dire, il n'y a pas grande ingratitude de
leur part ; la plupart sont nés sur le sol australien, n'ont jamais été
en Angleterre, n'iront peut-ĂȘtre jamais; leurs sympathies pour un
pays qu'ils ne connaissent pas, ne peuvent ĂȘtre bien vives; il est
naturel, au contraire, que s'ils voient dans l'indépendance un
intĂ©rĂȘt quelconque pour le pays, ils fassent tous leurs efforts pour
obtenir cette indépendance qu'ils jugent utile. Arrivés à un certain
ùge, les enfants ont incontestablement le droit de s'émanciper.
Les nationalistes se plaignent de ce que l'Australie soit forcée
d'entretenir des gouverneurs dont elle n'a aucun besoin, qui coĂ»-
tent Ă tous les diffĂ©rents Ătats, plus de 60 000 livres, alors que
les Ătats-Unis, qui sont riches de plus de 60 000 000 d'hommes,
ne payent à leur président qu'une somme minime; l'Australie
fĂ©dĂ©rĂ©e n'aurait besoin, comme les Ătats-Unis, que d'un seul prĂ©-
sident. Us se plaignent encore de ne pouvoir conclure de traités
commerciaux avec les puissances étrangÚres et prétendent que,
pour leur commerce, c'est une perte considérable. L'Angleterre ne
peut accorder ce privilĂšge; Ă l'Australie; ce serait compromettre
l'intégrité de l'empire ; elle l'a refusé au Canada, qui le demandait
également il y a quelques, mois. Il est inadmissible qu'elle laisse ses
colonies se mettre en rapports commerciaux directs avec les autres
puissances.
liais ce qui blesse le plus] les Australiens et leur est un motif
de rancune bien plus vif que les précédents dont un avenir pro-
chain peut les débarrasser, c'est de voir l'Angleterre permettre aux
puissances étrangÚres de faire des annexions dans cette Océante
qu'ils considĂšrent comme leur domaine, dans ces lies qui les avoU
sinent et qui, selon eux, devraient toutes leur revenir un jour;
c'est une prétention un peu exorbitante que de demander à la
mÚre patrie de leur sauvegarder ce dont ils espÚrent la dépouiller :
c'est lĂ cependant que gĂźt leur grief principal.
La Nouvelle-Calédonie et les Nouvelles-Hébrides, laissées à la
France, la Nouvelle-Guinée à l'Allemagne, sont des empiétements
sur leur empire qu'il leur,déplaßt d'avoir vu autoriser. A l'égard de
la France, leurs sentiments, d'hostilité ne sont pas déguisés; la
Nouvelle-Calédonie est annexée depuis longtemps, c'est un fait
acquis sur lequel on ne peut revenir, mais ce qui est un sujet de
récriminations et de colÚres perpétuelles, c'est l'envoi incessant
des condamnés en Nouvelle-Calédonie. Il y a là un état de choses
extrĂȘmement dur pour l'orgueil australien. Si prĂšs de chez eux,
dans leurs eaux, un établissement pénitentiaire leur semble une
insulte, surtout parce qu'il leur rappelle trop les origines des colo-
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70 MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
nies australiennes. Il n'était question il y a quelques années de
rien moins que de faire une expédition nationale et d'aller s'em-
parer, avec l'aide de la milice et de la marine australiennes, des
ßles de la Calédonie et de les annexer purement et simplement. Le
commandant des forces militaires de Victoria, le major Tulloch,
était l'auteur du plan de campagne ; l'Angleterre dut réprimer cet
élan belliqueux. Les cuirassés australiens restÚrent au mouillage et
les Victorian rifles (les carabiniers) , ainsi que les rangers (chasseurs
forestiers), n'eurent pas à faire preuve de leur supériorité au tir,
supériorité qu'en toute confiance ils affirment avoir sur les autres
peuples.
L'Angleterre se borne à faire au gouvernement français quel-
ques représentations, à chaque nouvel envoi de forçats; ces
représentations sont faites mollement et pour la forme, afin de
calmer les esprits qui lĂ -bas se surexcitent aussitĂŽt que la question
est agitée. Pour les Nouvelles-Hébrides, que l'Angleterre a laissé
occuper par la France, l'Australie affirme hardiment que, elle
indépendante, cette occupation n'aurait pas pu avoir lieu. C'était
en 1887, quand l'Angleterre fit des observations et demanda Ă
quelle époque les Nouvelles-Hébrides seraient évacuées par les
troupes françaises; la France fit répondre qu'elle ne pourrait le
dire, tant que le gouvernement anglais n'aurait pas manifesté ses
intentions à l'égard de sa position en Egypte. Si l'Australie avait
été une république indépendante, la France ne serait pas venue
s'établir aux Hébrides, ou, alors, l'Australie eût trouvé, dit-elle, le
moyen de l'en empĂȘcher. De mĂȘme pour l'Allemagne et la Nouvelle-
Guinée. La cession de cette derniÚre a été le résultat d'un accord
entre l'Allemagne et l'Angleterre, Ă propos de la question des Bal-
kans, en sorte que les intĂ©rĂȘts australiens sont subordonnĂ©s aux
intĂ©rĂȘts anglais en Europe.
Il y a lĂ , en effet, quelque chose d'anormal qui peut blesser un
peuple qui se croit arrivé à sa majorité, qui prévoit l'avenir, et
qui voudrait garder intact et pur de tout voisinage étranger son
empire futur.
L'Angleterre, en habile politique, divise pour mieux régner.
Entre tous ces diffĂ©rents Ătats, elle crĂ©e des rivalitĂ©s, attise des
jalousies qui font que, si chacun a la mĂȘme pensĂ©e, le dĂ©faut
d'union entre eux empĂȘche toute espĂšce de rĂ©alisation de cette
pensée. Elle joue alors un rÎle de protecteur, agite le spectre d'une
invasion possible, non pas d'une puissance européenne, mais de
la Chine. LivrĂ©s Ă eux-mĂȘmes, les Australiens seraient indubita-
blement la proie des Chinois. Un débarquement de troupes à Port-
Darwin serait des plus aisé et les quatre millions d'Australiens ne
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MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR 71
pourraient résister aux innombrables fils du Céleste-Empire.
La mĂ©tropole n'a besoin d'avoir recours Ă aucun moyen ; l'intĂ©rĂȘt
seul suffit à retenir l'Australie sous sa dépendance. Elle sent qu'il
y a tout bénéfice à rester pour le moment en bons termes avec le
pouvoir impérial et... riche! Quand les affaires iront mieux, quand
une Úre de prospérité aura succédé à l'Úre de dépression actuelle,
alors les idées fédératives et séparatistes hanteront de nouveau les
cerveaux et se manifesteront.
La fédération coloniale sera le premier pas vers la séparation.
Les colonies australiennes seront fĂ©dĂ©rĂ©es. â Il est douteux cepen-
daot que la Nouvelle-Zélande, trÚs anglaise de sentiments et trÚs
calme, participe au mouvement. â Il y aura un gouvernement
central, un parlement fédéral qui sera annuel ou bisannuel comme
le gouverneur; les matiÚres débattues dans le Parlement et sur
lesquelles le Parlement ne s'entendra pas, seront soumises au
peuple. Les Ătats seront libre-Ă©changistes entre eux, protection-
nistes contre le reste du monde, leur autonomie sera strictement
maintenue. Le gouverneur sera élu par le Parlement fédéral et son
Ă©lection soumise Ă la confirmation impĂ©riale. VoilĂ le projet qu'Ă
tout essai de fédération impériale les radicaux australiens oppo-
seront. Ce serait évidemment la plus heureuse solution pour
le pays.
En choisissant un gouvernement central et un siĂšge Ă ce gouver-
nement, on Ă©viterait la lutte ruineuse des Ătats et des villes, cette
rivalité qui les épuise; Sydney et Melbourne se font une concur-
rence qui leur est fatale à toutes deux. Elles se nuisent récipro-
quement, et il serait grand temps de décider laquelle des deux doit
avoir la priorité. Mais la fédération ainsi entendue sera difficilement
admise par l'Angleterre, car une fois le Parlement fédéral établi et
fonctionnant, un de se3 premiers actes serait de déclarer l'Aus-
tralie libre et indépendante, et c'est ce que l'on veut à tout prix
éviter. Ainsi, pendant de longues années encore, les colonies
peuvent rester dans la mĂȘme situation. Victoria continuera de jeter
les yeux sur l'Amérique pour chercher à l'imiter, mais une trop
grande différence sépare les deux peuples pour que ce but soit
atteint.
Le peuple américain, quoique sans cesse en formation et en
croissance, est un peuple homme; il agit avec une volonté et un
dĂ©sir de perfectionnement constant, sans retard, sans arrĂȘt. Le
peuple australien est un peuple enfant, qui n'a encore connu
aucune misÚre, ni la guerre, ni la révolution. Comme un enfant, il
est fanfaron, il affiche l'indépendance et il se rejette ensuite dans
les bras de la mĂšre patrie qui pardonne; il a des ambitions qu'il
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7? MELBOURNE DANS LE PRĂSENT ET DANS L'AVENIR
lui serait peut-ĂȘtre possible de rĂ©aliser si les moyens qu'il prĂ©tend
employer n'étaient insuffisants, car sa jeunesse est malheureuse-
ment contaminée par des idées qui sont plutÎt celles d'une race
qui finit, que celles d'une race qui commence. Chez le peuple
américain, il y a une loi qui prévaut, qui domine tout : la loi du
plus grand effort. Chacun donne ce qu'il peut et contribue Ă la
poussée, à la marche en avant. Chez l'Australien, c'est la loi du
moindre effort qui est la rĂšgle; il lui faut autant de plaisir que de
peine, et cela par principe, par idée préconçue ; mais ce n'est pas
par un effort mesurĂ© que le progrĂšs peut ĂȘtre atteint. Il exige un
concours non interrompu de toutes les forces, une dose de labeur
aussi entiĂšre que possible; le peuple australien entend ne pas la
donner et c'est ce qui le fera toujours rester en arriĂšre du peuple
qu'il prétend égaler. Tel qu'il est, il s'estime heureux; on ne peut
le blĂąmer, on ne peut que lui demander un peu plus de modestie.
Pourtant la génération qui a eu la conception de Melbourne, qui
a tracé ce gigantesque dessin, est une génération hardie. Tout
dans cette ville est en façade, en décor, et ressemble aux villes
factices dressées sur le passage de la grande Catherine ; mais cela
existe, cela a une vie, une personnalité; et ne croule point, quoique
semblant toujours sur le point de le faire. ParallĂšlement cette
génération a essayé de construire un édifice social qui, lui aussi,
semble prÚs de crouler comme la ville : l'indépendance de la com-
mune, la solution de la question sociale, la démocratie idéale.
11 ne faut pas envisager un avenir trop prochain, il faut se
figurer Melbourne telle qu'elle sera dans un siĂšcle. A ce moment,
l'Australie aura décuplé sa population, de nouvelles sources de
fortune auront été tentées, le bush défriché et fertilisé. Elle
aura pris son indépendance et secoué le joug de l'Angleterre; elle
aura réuni ses Etats et choisi Melbourne pour capitale. Celle-ci,
complÚtement bùtie, sera, dans l'autre hémisphÚre, la ville la plus
florissante, cela fatalement, parce qu'elle doit l'ĂȘtre et qu'il faut
qu'elle soit la tĂšte de cet immense organisme. Aura-t-elle pris la
place des anciennes villes et l'emportera-t-elle en force et en
puissance? Cela est peu probable; une atmosphĂšre de jouissance
et de plaisirs l'enveloppe, un air trop doux l'énervé. Elle sera
complĂ©tĂ©e, achevĂ©e; ses essais sociaux auront peut-ĂȘtre Ă©tĂ© le
modĂšle qu'aura suivi l'ancien monde ; mais jamais plus que main-
tenant, oĂč elle n'est qu'Ă l'Ă©tat de grand projet rĂȘvĂ© et non encore
accompli, elle ne sera plus digne de son épithÚte marvellous.
Max Beulé.
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LE CHĂMAGE DE L'OUVRIER1
L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL
il
l'application par l'initiative privĂ©e, â A l'Ă©tranger
Si, appliquĂ©e par l'Ătat, l'assistance par le travail n'est pas (ainsi
que nous l'avons vu) une intervention de date récente, il y a beau-
coup moins longtemps que l'initiative individuelle s'efforce de la
réaliser. On ne trouve guÚre de traces de son action dans cette
voie avant les premiÚres années du dix-neuviÚme siÚcle, avant
la naissance de l'Ćuvre des colonies agricoles nĂ©erlandaises, la
doyenne des institutions privées d'assistance par le travail, qui n'a
été sérieusement et efficacement imitée en d'autres pays, en Alle-
magne, en Russie, en France, en SuĂšde, en Italie, aux Ătats-Unis,
que dans ces tout derniers temps.
L â Les colonies agricoles en Hollande.
AprÚs l'interminable période des guerres de la Révolution et de
l'Empire, à la suite de ces luttes sans repos dont il avait été plus
d'une fois le théùtre, le petit royaume des Pays-Bas, reconstitué par
les traitĂ©s de 1815 avec la Belgique et la Hollande, fut en proie Ă
une grande misĂšre. Et, bien que l'organisation de la bienfaisance
ait toujours été avancée dans ce pays, grùce à l'esprit d'association
qui anime ses habitants, la charité la plus éclairée et la plus large
y Ă©tait loin de suffire au paupĂ©risme. La statistique, â un art que
depuis longtemps l'Ătat hollandais manie avec beaucoup d'habiletĂ©,
â avait fourni la preuve que, sur une population de 5 millions et
demi d'habitants, il y en avait, indépendamment des pauvres admis
* Voy. le Correspondant du 10 septembre 1892.
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74 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
dans les hĂŽpitaux, 753 OOO, c'est-Ă -dire le septiĂšme du total, qui
réclamaient les secours de l'assistance publique ou de la bienfai-
sance privée. Cette effrayante proportion s'augmentait encore dans
les grandes villes; et Ă Amsterdam, Ă la Haye, comme Ă Anvers et
à Bruxelles, le nombre des indigents s'élevait au cinquiÚme, au
quart, voire au tiers du chiffre total des habitants.
On cherchait depuis quelques mois, avec une anxieuse et impa-
tiente activité, les moyens les plus efficaces de soulager cette misÚre,
lorsque, vers la fia de 1817, parut, Ă une librairie d'Amsterdam, un
ouvrage en deux volumes, qui portait ce titre alléchant : Sur la pos-
sibilité de former de la maniÚre la plus avantageuse un établis- .
sĂšment pour les pauvres des Pays-Bas.
L'auteur de cet ouvrage, un homme de grande expérience et
d'une énergie peu commune, le général Van den Bosch, qui avait
passé plusieurs années de sa jeunesse dans l'ßle de Java, en qualité
d'officier du génie, et qui y avait appris, dit-on, l'agriculture d'un
mandarin chinois émigré, proposait tout simplement une applica-
tion en grand du principe de V assistance par le travail, par le
travail agricole. Il demandait qu'on occupĂąt tous les bras inutiles
à défricher quelques-unes de ces landes et de ces bruyÚres dont le
nombre est si considérable en certaines provinces de la Belgique et
de la Hollande.
L'idée fut accueillie avec enthousiasme; et, lorsque se fonda,
en 1818, sous l'inspiration directe de Van den Bosch et avec le
haut patronage d'un prince de la maison royale, le prince Frédéric,
la Société néerlandaise de bienfaisance, un grand nombre de sous-
cripteurs, vingt et un mille, répondirent à son appel, et une somme
respectable de florins, 70 000 environ, représentant 150 000 francs,
entrĂšrent dans sa caisse. L'Ătat, de son cĂŽtĂ©, apportait son concours
Ă l'Ćuvre en abandonnant pour presque rien 600 hectares de terres
incultes, le long du Zuiderzée.
Une fois constituée, la Société néerlandaise de bienfaisance ne
perd pas de temps : dĂš3 1818, elle fonde trois colonies de travail-
leurs libres qu'elle baptise des noms de la reine, du roi, et du
prince qui lui accorde son patronage : Wilhelminas 'oord, Wilhem-
s'oord, et Frederiks oord f. Procédant avec une sage lenteur, elle
se contente de recevoir dans ses colonies, Ă titre d'essai, la pre-
miÚre année, 346 personnes; la seconde année, 1600; la troisiÚme
et la quatriÚme année, 2100. Puis, l'expérience ayant été jugée
satisfaisante, on croit le moment venu de donner Ă la colonisation
agricole toute l'extension que comportaient les plans de Van den
1 Terre de Wilhelmine, terre de Guillaume, terre de Frédéric.
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LK CHOMAGE DE L'ODVRIER 75
Bosch : de nouvelles colonies sont fondées; celles qui existaient
dĂ©jĂ sont agrandies. Ce n'est plus 2000 colons qu'on se dispose Ă
recevoir et Ă faire travailler, c'est plus de neuf mille individus.
En mĂȘme temps qu'elle dĂ©cidait ces dĂ©veloppements, l'adminis-
tration de la SociĂ©tĂ© passait avec l'Ătat nĂ©erlandais un traitĂ© qui
paraissait trÚs avantageux et qui, en réalité, allait détourner les
colonies de leur principe et leur créer d'insurmontables difficultés.
Jusqu'alors on n'avait reçu comme pensionnaires que ce qu'on
appelait des « colons libres », c'est-à -dire des familles d'indigents
qui sollicitaient leur admission. Par le traité passé en 1823, on
s'engageait à recevoir, en outre de cette catégorie de colons, les
mendiants et les vagabonds qu'il plairait au gouvernement d'y
envoyer. L'institution fondée par Van den Bosch, devenait donc,
en mĂȘme temps qu'une Ćuvre d'assistance, un instrument de
répression. J'ajoute immédiatement que, si l'on acceptait pour
les colonies ce double caractĂšre, â ce qui Ă©tait, l'expĂ©rieuce l'a
montrĂ©, une grave erreur, â on ne commettait point la faute, qui
a été commise en maintes institutions d'assistance publique, de
rĂ©unir dans un mĂȘme lieu les malheureux et les vicieux : il y eut
les colonies libres pour les colons libres, et il y eut les colonies
forcées pour les colons forcés.
L'avantage que la Société néerlandaise trouvait dans le traité
de 1823, c'est que l'Ătat y prenait l'engagement de lui verser
annuellement pendant seize années une somme d'environ cinq
cent mille francs : elle avait par lĂ (elle le croyait du moins) la
sécurité du lendemain. De sou cÎté, le gouvernement y gagnait
d'ĂȘtre dĂ©barrassĂ© d'une population inquiĂ©tante et onĂ©reuse; et les
sacrifices qu'il consentait pour atteindre ce but ne devaient ĂȘtre
que tout à fait passagers : lorsqu'il aurait payé à la Société les seize
annuités pour lesquelles il était engagé, il n'aurait plus, d'aprÚs le
contrat, rien à débourser, sauf une somme insignifiante, 25 francs,
à l'entrée de chaque colon nouveau, et les 9000 places des colonies
seraient toutes à son entiÚre disposition. Mais, en réalité, ni la
Société ni l'Etat, n'y trouva son compte.
C'est que, en effet, le fondateur des colonies avait basé tous ses
calculs sur un travail fourni par des ouvriers, non seulement valides,
mais encore disposés à travailler. Or les mendiants et les vagabonds
qu'envoyait le gouvernement étaient pour la plupart des hommes
qui n'avaient jamais fait rien de bon, et qui se trouvaient arrivés
Ă un Ăąge oĂč on ne change pas facilement ses habitudes; et, par
application du traité de 1823, le nombre des colons de cette caté-
gorie ne cessait de s'accroßtre. Il y en eut, la premiÚre année,
en 1823, 1053 sur 3823.
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76 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
En 1828, on en comptait 1763 sur un total de 6783
En 1833, â 2070 â 7857
En 1838, â 2406 â 7746
En 1843, â 4733 â 10 413 ».
On avait bien établi comme principe que rien ne serait donné
au colon qu'en échange de son travail. Mais on s'aperçut bien vite
qu'avec les ouvriers dont on disposait, ce principe était inapplicable,
parce que ses conséquences eussent été trop cruelles. Et l'on pré-
féra changer de principe. Au lieu de dire au colon : Travaille, tu
auras tel salaire, on renversa les termes de la proposition et on lui
dit : Voici ton salaire, rembourse-nous par ton travail. Et malheu-
reusement Ton ne fut pas remboursĂ©. La SociĂ©tĂ© se vit ainsi Ă
deux doigts de sa perte; n'ayant qu'un actif insignifiant, elle devait,
en 1843, dix-sept millions et demi de francs!
Menacée de la faillite, elle jeta un appel désespéré au gouverne-
ment qui, malgré qu'il en eût, fut bien forcé de lui venir en aide.
Et ainsi le gouvernement, qui, d'aprÚs le traité de 1823, ne devait
plus rien débourser à partir de 1838, fut amené à consentir, non
pas seulement la continuation, mais une augmentation de son
subside annuel : de 500 000 francs, ce subside fut porté à prÚs
de sept cent mille. Plusieurs fois, en outre, Ă la suite de maladies
de pommes de terre ou de seigles, il se vit obligé d'accorder à la
Société des allocations supplémentaires qui, rien que pour les trois
années 1846, 1847 et 1848, s'élevÚrent à 691 000 francs. En
Ă©change de ces cadeaux qui n'Ă©taient pas minces, l'Ătat se rĂ©ser-
vait la disposition de presque toutes les places : sur 9000, il n'en
laissait au choix de l'administration de la Société que 600.
Mais ce nouveau traité ne changea rien à la situation : il fallait,
si l'on voulait guérir le mal, l'atteindre dans son principe. On avait
uni dans un mariage qui n'était pas plus un mariage de raison
qu'un mariage d'amour, l'instrument de rĂ©pression et l'Ćuvre
d'assistance : et celui-là mangeait la dot de celle-ci. La séparation
de biens s'imposait; et avec elle, la séparation de corps. Elle fut
réalisée seulement en 1859, par un traité en vertu duquel la
SociĂ©tĂ© cĂ©dait Ă l'Ătat ses colonies de mendiants pour rĂ©server
toute son action et toutes ses ressources Ă ses colonies libres :
Frederiksoord, Wilhelminas'oord, Wilhemsoord.
Ces trois colonies, centralisées dans la main d'un directeur
unique qui réside à Frederiksoord, comprennent ensemble une
1 De Lurieu et Romand, Etudes sur les colonies agricoles. Paris, 1851, p. 405.
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 77
étendue d'an peu plus de deux mille hectares, dont la moitié en
terres labourables; elles renferment aujourd'hui une population
d'environ dix-huit cents Ăąmes. C'est un petit Ătat, ou plus juste-
ment une petite cité qui a ses instituteurs et ses écoles, ses pas-
teurs et ses églises, ses magistrats et ses lois.
/ De larges routes, s'ouvrant entre deux ûles de grands arbres,
les traversent dans toute leur longueur : et c'est sur le bord de ces
routes que, de distance en distance, on a construit les maison-
nettes des colons, toutes sur un type uniforme « pour ne pas faire
de jaloux », toutes d'une remarquable propreté puisque nous
sommes en Hollande, toutes entourées d'un jardin de quel-
ques mĂštres carrĂ©s oĂč poussent des fleurs, des lĂ©gumes et des
fruits.
Cinq écoles primaires, autrefois entretenues par la Société elle-
mĂȘme qui y dĂ©pensait annuellement prĂšs de 10 000 francs, mais
que l'Ătat a prises Ă sa charge depuis que la loi prescrit la gratuitĂ©
de l'enseignement, donnent aux enfants de la colonie les premiers
éléments de l'instruction. En outre, la Société a ouvert de nom-
breuses écoles professionnelles qui lui coûtent plusieurs milliers de
francs par an, oĂč les garçons et les filles, ĂągĂ©s de plus de treize ans
et pourvus du certificat d'études, reçoivent des leçons de dessin,
de couture, d'horticulture, d'agriculture, d'arboriculture et mĂȘme
d'imprimerie. Deux temples protestants, une église catholique, une
synagogue, assurent le service du culte.
Le travail auquel se livrent les colons est principalement le
travail agricole, travaux des champs dans la belle saison, travaux
d'intérieur en hiver : la Société possÚde six grandes fermes, amé-
nagées d'une maniÚre irréprochable et pourvues d'un matériel
perfectionné, entre lesquelles sont répartis les ouvriers. Aux
travaux agricoles proprement dits, on ajoute des travaux de reboi-
sement et l'exploitation de vastes tourbiĂšres qui procurent Ă la
colonie un chauffage économique. A cÎté de l'agriculture, l'in-
dustrie ne fait pas trop mauvais visage. Le visiteur est invité à y
admirer une grande fromagerie qui produit du beurre et des
fromages trÚs réputés sur les marchés de Hollande, une fabrique
de conserves de légumes qui réalise (dit-on) de trÚs beaux béné-
fices, trois ateliers de tailleurs ou de couturiĂšres qui confectionnent
des vĂȘtements pour les colons, deux fabriques de tapis en jute, de
paniers, de guéridons et de siÚges en bambou dont les produits
sont vendus trĂšs chers Ă Amsterdam et Ă la Haye, des forges, des
ateliers de tissage, de cordonnerie, de menuiserie, etc.. N'oublions
pas, enfin, le commerce, dont les représentants, des colons comme
les autres, portent le nom de boutiquiers.
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78 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
Voilà rétablissement, une petite ville qui se serait faite tout d'une
piĂšce. Etudions maintenant les habitants.
Pour savoir comment ils se recrutent, il faut connaĂźtre les bases
sur lesquelles repose l'organisation de la Société de bienfaisance
néerlandaise; il faut comprendre le rÎle de la section qui en est
comme l'unité morale. La Société est générale à tout le royaume; la
section au contraire est locale. Tout citoyen hollandais qui s'engage
Ă verser annuellement une cotisation de 2 florins 60 cents, soit
5 francs 35 centimes, fait partie de la Société; mais il est inscrit
dans la section de la localité oii il paye ses contributions. La section
se compose donc de tous les membres de la Société qui font partie
d'une mĂȘme commune, ou (s'il y a des communes trop petites pour
former un noyau) d'un mĂȘme groupe de communes : et c'est la
section ainsi composée qui fournit à la colonie ses pensionnaires.
Elle présente les familles dont elle sollicite l'admission à rassemblée
gĂ©nĂ©rale, oĂč chacune des sections est reprĂ©sentĂ©e par un dĂ©lĂ©guĂ©,
et qui se tient tous les ans, le premier mardi de juin; l'assemblée
générale prononce définitivement sur les présentations qui lui sont
faites : au reste, dans le choix des familles admises, les rĂšglements
ne laissent aucune place Ă l'arbitraire.
D'aprĂšs les calculs des fondateurs de la colonie, les frais de
premier établissement d'une famille sont ainsi évalués :
Terrain 100 florins ou 210 francs.
BĂątiment 500 â 1 050 â
Outillage agricole. ... 206 â 432 60 â
Engrais et semences. . â 187 â 392 70 â
VĂȘtements pour 7 personnes. 133 â 279 30 â
Mobilier 124 â 260 40 â
Deux vaches 150 â 315 â
Laine pour filer Phiver. . . 200 â 420 â
Avance pour l'imprĂ©vu. . . 100 â 210 â
1700kflorins ou 3 570 francs.
Eh bien, ces 1700 florins que représente pour laJSociétéJl'entrée
d'une nouvelle famille dans la colonie, la section les doit Ă la caisse
générale toutes les fois qu'elle introduit une famille. Et comme, en
réalité, la caisse générale détient tous les fonds qui sont recueillis
par les sections, celles-ci ont avec celles-lĂ un double compte :
d'un cÎté, le compte des contributions reçues dont elles sont
créanciÚres, et qui se compose des cotisations et dons de leurs
membres; de l'autre cÎté, le compte des placements opérés, dont
elles sont débitrices, et qui comprend autant de fois 1700 florins
qu'elles ont déjà introduit de familles dans la colonie. Le solde
en leur faveur est donc plus ou moins élevé, selon quelle compte
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 79
-des contributions remporte plus ou moins sur le compte des pla-
cements.
Or, â ceci est trĂšs important Ă retenir, â pour que la section
puisse présenter une famille à l'assemblée générale, il faut que le
solde en sa faveur s'élÚve au moins à 1700 florins. Et pour que
l'assemblée générale puisse admettre cette famille, il faut qu'aucune
autre section, dont le solde serait supérieur, ne réclame la préfé-
rence : car, en cas de concours, c'est toujours, en vertu du rĂšgle-
ment, la section dont le solde se chiffre par la plus forte somme,
qui doit ĂȘtre prĂ©fĂ©rĂ©e. On le voit, l'assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale a les mains
liées; tout ce que les statuts lui permettent, c'est d'écarter les
familles qui ne présenteraient pas les conditions voulues.
... En outre des familles, les colonies reçoivent encore des
individus isolés. La personne qui veut les placer doit s'engager
Ă payer annuellement une somme de soixante florins (environ
125 francs), dans tous les cas, et, s'il y a lieu, la différence entre
ce que le colon gagne et ce que son entretien exige.
Arrivée dans la colonie, la famille est mise en possession d'une
maisonnette et de son mobilier. Elle reçoit en mĂȘme temps des
TÚtements pour tous ses membres et l'outillage nécessaire à l'ex-
ploitation du petit jardin qui entoure l'habitation. On lui fait enfin
cadeau d'une brebis. Quant à l'individu isolé, il est placé comme
pensionnaire dans un mĂ©nage qui, autant que possible, appartient Ă
la mĂȘme religion que lui : nĂ©anmoins, lorsqu'il en entre un certain
nombre en mĂȘme temps, l'assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale peut ordonner
qu'une ou plusieurs habitations soient appropriées à leur usage.
Les colons admis, chefs de famille ou individus isolés, entrent
dans la colonie comme « ouvriers au service de la Société »; et
celle-ci s'engage Ă leur donner du travail. Les hommes sont em-
bauchés, suivant leurs aptitudes, dans une ferme ou dans une
fabrique. Les mĂšres de famille, qui n'ont pas d'enfants en bas Ăąge,
reçoivent également une occupation. Quant aux enfants, ils peu-
vent ĂȘtre employĂ©s dĂšs l'Ăąge de treize ans. Hors le cas de maladie,
les colons n'éprouvent jamais de chÎmage : ils ont donc le salaire
assuré.
Ce salaire, â sur le taux duquel il est trĂšs difficile d'ĂȘtre
renseignĂ© et qui doit ĂȘtre assez peu Ă©levĂ© *, â profite tout entier
4 Le rÚglement prévoit bien le maximum du salaire : « L'administration
procurera du travail... pour un salaire ne dépassant pas la valeur moyenne
de ce travail dans les environs », dit l'article 88; mais il ne parle pas du
salaire minimum. Et M. Georges Berry, qui a voulu se renseigner Ă cet
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80 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
au colon. Mais il est tenu, s'il est chef de famille, de verser chaque
semaine Ă la caisse de la colonie, 70 centimes pour son loyer, et,
pour le service médical et pour le fonds d'habillement, autant de
fois 26 centimes que la famille comprend de membres; en outre,
la Société lui retient le dixiÚme de son salaire qu'elle met en réserve
et qu'elle lui rend dans les moments difficiles ou au jour de son
départ. La paye est différente, lorsqu'il s'agit d'un individu isolé :
de son salaire, celui-ci ne touche en espĂšces que 20 pour 100. Le
reste, déduction faite chaque semaine de 2 florins (4 francs et
quelque) au profit du ménage chez lequel il loge, de 7 centimes
pour les frais médicaux et de 50 centimes pour le service d'habille-
ment, est versé à son nom dans la caisse de réserve : il est sa
propriĂ©tĂ©, mais on ne le lui abandonne que lorsqu'il est empĂȘchĂ© de
travailler ou quand il quitte la colonie.
Dans le cas oĂč le salaire est insuffisant, c'est-Ă -dire si avec le
gain de la semaine la famille ne peut se procurer ce qui est absolu-
ment nécessaire à son entretien, la direction lui accorde provisoi-
rement un subside. Mais ce subside est Ă la charge de la section
qui a présenté la famille; et si la section refuse de le payer ou est
dans l'impossibilité de le payer, la famille est impitoyablement
renvoyée de la colonie.
Ouvrier colon, c'est la qualité avec laquelle on entre dans les
établissements de la Société néerlandaise de bienfaisance; c'est
aussi la qualité que la plupart des pensionnaires conservent pen-
dant toute la durée de leur séjour. Il en est cependant une autre
qui correspond à une situation toute différente, à laquelle on
n'arrive qu'au prix de labeurs incessants et grùce à des capacités
reconnues, c'est celle de cultivateur libre.
Le cultivateur libre a une existence beaucoup plus indépendante
que l'ouvrier colon : il est vis-à -vis de la Société, à peu de choses
prÚs, comme le fermier vis-à -vis du propriétaire... Lorsque, sur
la proposition du directeur, un ouvrier est élevé au rang de libre
cultivateur, il reçoit à bail une ferme avec 2 hectares et demi de
terre; Ă titre d'avance, on lui fournit une vache qu'il devra rem-
bourser par annuités. à titre d'avance également, il reçoit, la pre-
miÚre année, 2 hectolitres de pommes de terre à planter, des
semences de trĂšfle, de seigle ou d'avoine pour 25 ares, et 80 ares
Ă©gard, a Ă©tĂ©, Ă plusieurs reprises, poliment Ă©conduit. â M. G. Berry, qui a
visité, comme mandataire du Conseil municipal de Paris, les colonies de
Hollande et d'Allemagne, a bien voulu nous communiquer ses rapports :
il nous ont Ă©tĂ© d'une grande utilitĂ©. â On consultera aussi avec profit,
sur ces mĂȘmes colonies, l'ouvrage trĂšs complet de M. le pasteur Robin :
Hospitalité et travail. (Paris, Fischbacher.)
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 81
de terrain déjà labouré et ensemencé : son compte est grevé,
de ce chef, d'une somme de 50 florins qu'il devra, comme le
prix de la vache, rembourser par annuités. Il a, du reste, à payer
en outre chaque année, le prix du loyer fixé pour sa ferme, sa
part dans les frais du service médical, qui s'élÚve à 13 francs, le
prix du fumier dont il a besoin et qu'il est tenu par son contrat
d'acheter Ă la SociĂ©tĂ©. â Le cultivateur libre qui ne remplit pas
ses engagements redevient Gros-Jean comme devant, c'est-Ă -dire
simple ouvrier, Ă moins qu'on ne le renvoie de la colonie.
Nous avons vu comment l'on entre Ă la colonie et ce qu'on y
devient : il nous reste Ă dire de quelle maniĂšre on en sort. Et sur
ce point, qui est trÚs important parce qu'il fait l'originalité de
l'organisation néerlandaise (et aussi, à mon avis, sa faiblesse),
nos explications peuvent tenir en ces deux mots : il n'y a de départ
que parce que le colon est mécontent de la colonie ou parce que
la colonie est mécontente du colon.
Le caractÚre de toutes les autres institutions privées d'assistance
par le travail, c'est, nous le verrons, de ne donner à l'assisté qu'un
travail provisoire. A Frederiks oord et aux deux autres colonies
hollandaises, on offre Ă l'assistĂ© une occupation permanente; Ă
moins qu'il n'en vienne à dédaigner l'assistance, à moins qu'il ne
puisse ou qu'il ne veuille plus accomplir le travail, il s'y maintiendra.
Ainsi le pensionnaire de la Société néerlandaise de bienfaisance,
individu isolĂ©, chef de famille, ou cultivateur libre, peut ĂȘtre ren-
voyé par décision du directeur, si, « par suite de son incorrigible
paresse, de son humeur récalcitrante, d'une conduite immorale, ou
pour d'autres motifs, il exerce une influence nuisible sur les autres
colons 1 ». 11 peut encore ĂȘtre exclu par le conseil de discipline, â
un conseil oĂč les colons sont reprĂ©sentĂ©s, â s'il a manquĂ© aux
dispositions réglementaires, si par exemple il a été trouvé plusieurs
fois en Ă©tat d'ivresse. 11 est de mĂȘme expulsĂ© si, par incapacitĂ© ou
par manque de forces, il ne gagne pas son entretien, et que la
section ou la personne qui l'a présenté refuse de prendre la dépense
supplémentaire à sa charge. Enfin, il est autorisé à s'en aller,
quand il lui plaĂźt d'aller chercher fortune ailleurs. â Mais en
dehors de ces cas, qui sont des cas exceptionnels et anormaux,
l'assistance par le travail, telle qu'elle se pratique dans les colonies
néerlandaises, est une assistance permanente.
J'estime, pour ma part, que cette permanence dans le secours,
qui est le trait original de leur physionomie, fait aussi l'infériorité
de leurs résultats : il n'est pas difficile de s'en convaincre.
1 Article 84 du rĂšglement.
10 octobre 1892. 6
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82 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
L'assistance par le travail, si elle est judicieusement appliquée,
doit ĂȘtre un remĂšde au chĂŽmage : or, dans les institutions que
nous venons d'étudier, elle n'est au chÎmage qu'un remÚde trÚs
imparfait et fort incomplet. L'ouvrier qui n'a point d'ouvrage n'est
pas, malheureusement, un « oiseau rare », ni mĂȘme une excep-
tion : il est légion. Et pour n'en laisser aucun sans secours, il
faut qu'on dispose d'établissements qui aient toujours de la place,
parce qu'ils se vident Ă mesure qu'ils se remplissent. Avec les deux
mille places qu'elles renferment, les colonies ouvriĂšres d'Allemagne,
â nous Talions voir dans quelques instants, â ont pu recueillir, en
six années, trente mille indigents, c'est-à -dire une moyenne annuelle
de cinq mille. Avec cent cinquante places seulement, une Ćuvre
française qui sera aussi étudiée plus loin, V Hospitalité de travail
pour les femmes, parvient à héberger chaque année environ trois
mille malheureuses. Et c'est à peine si, dans la colonie néerlan-
daise qui en abrite dix-huit cents, il entre par an deux ou trois cents
nouveaux colons ! Encore faut-il ajouter que l'ouvrier qui perd son
ouvrage a besoin d'ĂȘtre secouru immĂ©diatement, et nous avons vu
par quelles nombreuses formalités, et nous savons aprÚs combien
de mois d'attente une famillle peut ĂȘtre admise Ă Frederiks* oord
ou Ă Wilhems oordl â En rĂ©sumĂ©, l'Ćuvre de la SociĂ©tĂ© de bien-
faisance néerlandaise ne produit pas, en ce qui concerne le pro-
blÚme du chÎmage de l'ouvrier, de plus appréciables résultats que
n'en produirait une entreprise intéressée quelconque occupant dix-
huit cents ouvriers. C'est quelque chose; mais c'est bien peu.
Aussi je ne pense pas qu'on doive s'extasier, comme le font la
plupart des écrivains qui nous racontent son histoire, sur l'excel-
lence de ses résultats financiers. « Grùce à l'activité déployée,
nous dit-on par exemple, et aux améliorations successives réalisées
dans la culture, la Société a vu s'accroßtre, en quatre années, de
1878 Ă 1882, son capital d'un peu plus de 50 000 francs; or elle
avait dépensé pendant ce temps 140 000 et quelques francs. En
déduisant la premiÚre somme de la seconde, on voit que la dépense
réelle de la Société se ramÚne à 90 000 francs en quatre ans,
c'est-à -dire à 22 500 francs par an. » Et on ajoute : « Ainsi, pour
faire vivre dix-huit cents personnes pendant toute une année, il a
fallu une faible somme de 22 500 francs, c'est-Ă -dire 12 fr. 50 par
personne et par anl N'est-ce donc pas arriver Ă une solution trĂšs
satisfaisante du problÚme de la bienfaisance à bon marché? Peut-
on rĂȘver plus merveilleuse application du principe de l'assistance
par le travail? » â Oui, assurĂ©ment, tout cela serait trĂšs beau, si
les assistés étaient des fainéants de profession, c'est-à -dire des gens
qui ont l'habitude de dépenser comme les autres et de ne rien
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 8*
produire du tout, ou encore si l'institution, ne donnant que du
travail provisoire, changeait Ă chaque instant d'ouvriers. Mais ici,
les familles admises ont été choisies parmi les plus intéressantes,
c'est-Ă -dire parmi les meilleures ; et le personnel n'est pas beaucoup
moins stable que dans n'importe quelle entreprise. Ne semble-t-il
pas qu'on devrait y rĂ©aliser des bĂ©néûces, et mĂȘme de gros bĂ©nĂ©-
fices, car les administrateurs sont des hommes absolument désin-
tĂ©ressĂ©s, car la main-d'Ćuvre (si elle n'est pas trfĂšs capable) est Ă
bon marché! « Van den Bosch et ses collaborateurs ont glissé, dit
avec un peu d'amertume M. Georges Berry dans la conclusion de
son rapport, d'un essai généreux de philanthropie et de solidarité
à une entreprise dans laquelle la bienfaisance ne coûte plus grand'-
chose aux bienfaiteurs. » De la façon dont se pratique cette bien-
faisance, je la trouve encore trop coûteuse.
II. â Les colonies de travail en Allemagne.
Si les colonies agricoles de Hollande ne nous paraissent pas
résoudre le problÚme du chÎmage, l'institution qui a été tout
récemment fondée par les efforts de l'initiative privée en Allemagne
et qui a pris en quelques annĂ©es une grande extension, â l'insti-
tution des colonies de travail, â nous semble bien plus efficace :
on s'en convaincra aisément, si l'on veut bien, aprÚs avoir remonté
à ses origines, la suivre dans ses développements et la saisir dans
tous les détails de son organisation.
On peut appliquer Ă l'Ćuvre allemande le vieux proverbe, que
la crainte est souvent le commencement de la sagesse : c'est en
effet la peur que nos voisins de l'autre rive du Rhin ont eu des
paresseux qui les ont fait penser aux malheureux; en cherchant un
moyen de rĂ©pression, on a trouvĂ© une Ćuvre d'assistance.
La période qui s'écoule entre les années 1860 et 1875 avait été,
pour l'industrie allemande, une période de prospérité extraordi-
naire, et, comme il arrive toujours en pareille circonstance, cette
prospérité industrielle s'était traduite par une désertion en masse
des campagnes. Le petit cultivateur oubliait la charrue, attiré vers
les grandes usines par l'appùt d'un gain plus élevé; l'indépendance
toute relative de l'ouvrier de fabrique séduisait jusqu'au garçon de
ferme... Et lorsque vint, peu de temps aprĂšs la guerre, cette fiĂšvre
chaude de spéculation qui saisit au cerveau les trop heureux pos-
sesseurs de nos milliards..., et ensuite la ruine qui fit asseoir la
misĂšre aufoyer de nombreux travailleurs, â ces hommes qui avaient
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84 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
dédaigné la campagne pour la ville et que la ville rejetait aujour-
d'hui, ces hommes qui avaient oublié leur premier métier et perdu
la frugalité des jours anciens, se trouvÚrent sur le pavé sans
ouvrage et sans courage : on les vit alors errer de ville en ville, et
vivre aux crochets de la charité, des aumÎnes que la foule peureuse
Ă©tait toujours prĂȘte Ă leur payer comme un tribut.
Peu Ă peu, cependant, on finit par trouver lourd ce tribut de la
peur, et dans quelques villes on imagina d'organiser une sorte de
défense : ainsi furent fondées les sociétés contre la mendicité. Le
membre de ces sociétés fixait sur la porte de sa maison une petite
plaque de cuivre qui portait ce simple mot : Armenveretn * ; et cette
plaque signifiait au mendiant : « Inutile de frapper à cette porte,
on ne te donnera rien. Passe ton chemin et va t'adresser au local
de la SociĂ©tĂ©, au bureau de secours, oĂč l'on t'assistera. » En cen-
tralisant ainsi l'aumÎne, on espérait diminuer le gaspillage.
Le moyen n'Ă©tait pas mauvais, mais il Ă©tait loin d'ĂȘtre suffisant.
Les secours continuaient d'ĂȘtre en argent, et les mendiants ne se
faisaient pas faute de les dépenser en eau-de-vie, se réservant
d'aller mendier des aliments chez ceux qui ne faisaient pas partie
des associations contre la mendicité. On pensa remédier tout à fait
au mal, en créant, vers 1880, les premiÚres stations de secours en
nature, en allemand (le mot est un peu long) Naturalverpfle-
gungsstationen.
On prit modĂšle, pouries fonder, sur des institutions fort curieuses
qui existent en Allemagne depuis prĂšs d'un demi-siĂšcle Ă l'usage
des artisans. Ce sont : pour les catholiques, les cercles de compa-
gnons (Gesellenvereine) , fondés par Adolphe Kolping, en 1849,
d'abord Ă Cologne, puis Ă Dusseldorf, Ă Aix-la-Chapelle, Ă Essen,
à Crefeld et dans toutes les grandes villes rhénanes, enfin dans
toute l'Allemagne (on en compte aujourd'hui plus de six cents dans
ce pays), oĂč tout artisan qui fait partie de l'association doit ĂȘtre
reçu comme un fils et comme un frĂšre, oĂč, si ses ressources sont
Ă©puisĂ©es, on le loge gratuitement pendant quelques jours, oĂč on
l'aide Ă trouver une place, s'il n'en a pas encore 2; pour les protes-
tants, les auberges hospitaliĂšres (die Herbergen zur Heimath)% dont
le premier type fut installé à Berlin en 1849, plus ouvertes que les
cercles de compagnon et partant moins familiales, oĂč quiconque
n'a pas assez d'argent pour descendre dans un hĂŽtel peut obtenir,
1 Littéralement ligue contre les pauvres. Le touriste qui fait le voyage
des bords du Rhin peut voir de ces plaques notamment sur presque toutes
les portes des maisons de Mayence.
2 Voy., pour plus de détails, l'article de l'abbé Kannengieser dans le
Correspondant du 10 septembre 1891.
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 83
au prix de 75 pfenningç par jour (90 centimes), le vivre et le couvert
pendant trois fois vingt-quatre heures.
Les stations de secours en nature ne furent autres que des
auberges hospitaliĂšres oĂč il n'y avait pas un pfenning Ă dĂ©bourser.
C'est dire qu'elles furent aussitÎt trÚs estimées des vagabonds et
qu'ils en devinrent sans beaucoup tarder les hĂŽtes assidus mais
indisciplinés. Pour remédier à cet envahissement, la plupart des
stations imaginÚrent d'exiger, du pauvre qu'elles hébergent, l'ac-
complissement d'une tùche déterminée. Et c'est ainsi que le prin-
cipe de l'assistance par le travail a fait son entrĂ©e dans les mĆurs
de la charité allemande.
Tout voyageur qui ne possĂšde pas plus de 0 fr. 60 en argent
comptant f et qui ne peut pas se procurer d'ouvrage dans le pays,
trouve à la station un repas chaud dans la soirée, un lit pour la
nuit et le déjeuner du lendemain matin. Il n'a qu'à s'y pré-
senter avant six heures du soir. Mais en franchissant le seuil de
l'établissement, il doit s'engager à fournir, aprÚs le déjeuner du
lendemain, une tĂąche qui varie suivant les stations et suivant les
saisons : sciage de bois, triage de plumes, préparation de cure-
dents, quelquefois des travaux de jardinage, fort souvent des tra-
vaux de terrassement, d'empierrement, de balayage, etc. L'indigent
qui se présente le samedi avant quatre heures du soir, et qui tra-
vaille jusqu'Ă six ou sept heures, obtient, en outre du souper, du
lit, et du déjeuner correspondants à sa tùche, la nourriture gratuite
pendant toute la journée du dimanche.
Les stations de secours en nature, dont le nombre était au
ltT janvier 1891 d'Ă peu prĂšs deux mille et qui avaient fourni
pendant les douze mois de 1890 prĂšs de deux millions de logis
(c'est-Ă -dire environ 5500 par jour), rendent incontestablement de
grands services aux pauvres honnĂȘtes, aux ouvriers malheureux. Il
ne faut pas se dissimuler pourtant, â la perfection n'est pas de ce
monde, â qu'elles sont trĂšs loin d'approcher de l'idĂ©al en matiĂšre
d'assistance par le travail.
Par la force mĂȘme des choses, par leur nature et par leur objet,
elles sont ouvertes au premier venu ; et par suite les gredins peu-
vent y pĂ©nĂ©trer comme les honnĂȘtes gens. La seule prĂ©caution
qu'on a prise, et la seule peut-ĂȘtre qui se puisse prendre dans une
semblable institution, a été d'exiger que tout compagnon qui voyage
sans moyen d'existence et qui désire obtenir son admission dans
l'asile ait un livret de route, â un livret sur lequel, Ă chacun de ses
1 « Celui qui possÚde plus de 0 fr. 60, mais qui nie ou cache cette
possession, peut, non seulement ĂȘtre forcĂ© de payer son entretien, maĂŻs
encore ĂȘtre puni pour fraude. » (Article 2 du rĂšglement.)
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86 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
passages dans une station, on note l'impression bonne ou mauvaise
qu'il y a laissée. « Celui qui n'a pas son livret en ordre, dit l'ar-
ticle 8 du rĂšglement, doit s'attendre Ă ne trouver ni lit ni nourriture
à l'asile » ; mais, en fait, à moins qu'il ne se soit particuliÚrement
distingué par sa mauvaise conduite et qu'on ne l'ait signalé à la
police comme un incorrigible, on lui refuse bien rarement l'entrée
de la station, et on se contente de lui appliquer l'autre peine que
prévoit aussi le rÚglement : « dans tous les cas, il devra travailler
une heure de plus. » Au reste, lorsque le livret est mauvais, il
existe un moyen bien simple de lui enlever toute sa force : c'est de
déclarer en arrivant, à l'employé, de l'air le plus innocent du monde
et avec des larmes dans les yeux, que c'est la premiĂšre fois qu'on
se voit forcé d'utiliser les bienfaits de l'institution,... et que par
conséquent on ne possÚde pas encore de livret; et l'employé, le
pĂšre, ainsi que l'appellent les rĂšglements, en fournira un â imma-
culĂ© â moyennant 10 pfennings ou mĂȘme gratis, avec ses condo-
léances et ses conseils par- dessus le marché... V épreuve du livret
est donc fort illusoire. Celle du travail n'est pas beaucoup plus
sérieuse. Car la tùche qu'on impose aux pensionnaires n'est ni trÚs
fatigante, ni trÚs longue : deux ou trois heures pour une journée;
et les vagabonds l'accomplissent sans trop regimber, de la mĂȘme
façon que l'Ă©colier paresseux fait un pensum. 11 y en a mĂȘme qui
s'arrangent pour ne pas travailler du tout. On constate qu'en 1890,
il y a eu 270 000 déjeuners de moins qu'il n'y a eu de couchers.
Qu'est-ce à dire, sinon qu'il y a beaucoup d'assistés qui sont partis
à jeun pour se dérober à l'ouvrage. Aussi ne faut-il pas s'étonner
que, de la part d'un assez grand nombre de personnes, les résultats
moraux de l'Ćuvre soient sujets Ă de trĂšs vives critiques, et qu'on
se plaigne fort souvent que le passage aux stations de secours est
de nature Ă dĂ©moraliser les cheminots honnĂȘtes *. Contre la mal-
propretĂ© physique on a pu remĂ©dier, â du moins dans les stations
qui se respectent, â en confinant dans une chambre spĂ©ciale ceux
« qu'un examen sommaire dĂ©clare devoir ĂȘtre relĂ©guĂ©s Ă part afin
qu'ils ne partagent pas leur vermine avec les voyageurs qui en
sont exempts. » Il est malheureusement moins facile de remédier à la
malpropreté morale, qui n'est pas aussi apparente.
Ajoutons à cela que l'aménagement n'en est pas toujours conve-
nable. Il y en a, â et M. Georges Berry remarque que ce sont
celles qui ont été créées par l'administration et qui ne relÚvent pas
de la charitĂ© privĂ©e, â oĂč l'hygiĂšne et la propretĂ© font absolument
4 Voy. sur ce point, dans la Revue d'économie politique de mars 1892, un
iDtĂ©ressant article de M. Ed. Fuster : Assistance privĂ©e et socialisme dĂlat.
La mendicité et V assistance par le travail en Allemagne.
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 87
défaut. L'honorable conseiller municipal de Paris en a visité une,
dans le Brandebourg, oĂč les dix Ă douze individus qui y passent
chaque jour sont couchĂ©s pĂȘle-mĂȘle sur de la paille, et sur de la
paille renouvelée à peine une fois par semaine.
Si, dans les stations de secours, l'assistance est souvent défec-
tueuse, le travail n'y est jamais productif : c'est Ă peine s'il rachĂšte
un vingt-cinquiÚme des dépenses. Plus de deux millions de francs
ont été dépensés en 1890 et les produits du travail n'ont pas
dépassé 80 000 francs. Il n'y a pas à s'en étonner, car deux ou
trois heures d'un labeur peu lucratif réalisé par des ouvriers de
tous métiers ne peuvent pas donner de bien grands résultats. Il n'y
a pas trop à s'en inquiéter, parce que les stations de secours n'ont
pas un ordinaire assez friand pour créer des pauvres artificiels et
que, par suite, si elles n'existaient pas, les dépenses d'assistance
qu'elles font devraient ĂȘtre faites en dehors d'elles. MalgrĂ© la fai-
blesse de leurs résultats, certainement elles valent mieux que rien :
seulement, je crains qu'elles ne valent pas beaucoup plus.
L'hospitalité qu'on accorde dans les stations de secours en
nature est de trop courte durée. Et un dernier pas dans la voie de
l'assistance par? le travail restait à faire. N'est-ce pas une cruauté
que de forcer les malheureux qui veulent rĂ©ellement travailler Ă
« courir d'une station à l'autre dans l'espoir de happer au passage
quelque occupation? » A tous les points de vue, n'est-il pas plus
avantageux de le retenir sous un mĂȘme toit pendant toute la durĂ©e
de son chÎmage, et, puisqu'on lui évite ainsi les fatigues d'une
marche quotidienne, d'exiger de son activité un labeur plus cons-
tant, plus sĂ©rieux, plus productif? â C'est de cette idĂ©e que sont
sorties les colonies de travail, die Arbeiterkolonien.
C'est Ă un pasteur de Westphalie, M. Bodelschwing, que revient
l'honneur de la fondation des colonies de travail. M. Bodelschwing
avait été l'un des premiers, parmi les organisateurs des stations de
secours, Ă comprendre tout le profit qu'on pourrait tirer d'une
application de l'assistance par le travail. Il s'était aperçu que les
portions de soupe ou de vin, les vĂȘtements donnĂ©s aux mendiants
en haillons, tout se revendait; il constatait qu'Ă quelques pas de la
station qu'il dirigeait à Bielefeld « les cabarets prospéraient ». Que
fait-il? Un jour, un avis annonce que désormais ceux qui voudront
manger la soupe et recevoir le logement, devront travailler une
heure dans une carriÚre voisine. Instantanément la salle se vide ;
et deux ou trois hommes seulement prennent la pioche... Ayant
ainsi distingué des vagabonds les malheureux, il conçut le projet
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88 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
d'employer ceux-ci à mettre en culture une vaste étendue de terres
marĂ©cageuses, que, jadis, avant d'ĂȘtre endiguĂ©e, la mer du Nord
couvrait d'une nappe d'eau salée, et qui se trouvait à quelques
pas de sa résidence. Le pasteur Bodelschwing constitua aussitÎt
un comitĂ©, organisa des quĂȘtes qui produisirent 15 000 francs,
obtint des Ă©tats provinciaux un prĂȘt sans intĂ©rĂȘt de 50 000 francs,
et muni de ces ressources, il acheta, pour le prix de 75 000 marks
(93 750 francs), 166 hectares de terres avec quelques vieux bĂąti-
ments. La colonie fut inaugurée le 17 août 1882, et on lui donna
le nom de Wilhemsdorf, village de Guillaume, en l'honneur de
l'empereur régnant.
Wilhemsdorf ne devait ĂȘtre ouvert qu'au printemps de 1883.
DÚs l'hiver précédent, le comité reçut un grand nombre de
demandes d'admission. On en accueillit quatre-vingts, et leurs
porteurs furent provisoirement occupés à Bielefeld. On dut en
refuser prĂšs de deux cents. Le 22 mars 1883, les premiers colons
furent installés à Wilhemsdorf.
La mĂȘme annĂ©e, au mois de juin, se fondait dans la province de
Hanovre, sur l'initiative d'un comité particulier, mais grùce aux
subventions des états provinciaux, la colonie de Kastorf. Puis,
dans les mois qui suivirent, le Sleswig-Holstein, le Brandebourg, le
Wurtemberg, la Saxe, le grand-duché de Bade, eurent leurs colo-
nies Ă Richling, Friedrichswille, Dornahof, Seyda, Karlshof. Leur
nombre n'a cessé de croßtre depuis lors; et on en compte aujour-
d'hui vingt-quatre.
On a vite compris, chez nos voisins, les avantages qu'il y aurait
pour les colonies de travail Ă ĂȘtre reliĂ©es entre elles par une orga-
nisation fĂ©dĂ©rale. Un comitĂ© central, â Centralvor stand ', â cons-
titué par deux délégués de chaque colonie,* siÚge à Wustrau, prÚs
de Potsdam, dans la province de Brandebourg. Sans s'immiscer
trop intimement dans la vie propre de chacune des vingt-quatre
colonies, qui conserve sa plus complÚte autonomie, le comité central
dĂ©libĂšre sur toutes les questions d'intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral ; il renseigne sur
les voies et moyens les personnes qui manifestent le désir de foncier
une nouvelle colonie; il plaide la cause commune auprĂšs de l'admi-
nistration. Il correspond avec les comités locaux, et avec le public
par un organe qu'il a fondé et qui a pour titre : Die Arbeiterkolonie.
... Puisque chacun de ces établissements est indépendant de ses
voisins et conserve son existence autonome, il est clair que les
rĂšgles qui les dirigent ne sont pas les mĂȘmes partout; et cependant,
on retrouve toujours Ă leur base le mĂȘme principe, ils sont tous
marquĂ©s du mĂȘme caractĂšre.
Ce caractĂšre, â qui est fondamental et sur lequel nous devons
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 89
fortement insister, â c'est qu elles sont essentiellement des Ćuvres
d initiative privée. « Les colonies de travail, écrivait dÚs 1884,
M. le pasteur Bodelschwing, ne doivent pas ĂȘtre des entreprises
gouvernementales ni mĂȘme provinciales. » Et ce vĆu a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©.
Tandis qu'un grand nombre de stations de secours ont été fondées!
par des administrations de villes ou de cercles, il n'y a pas une
seule des vingt-quatre colonies ouvriĂšres qui soit une entreprise
d'Ătat, ou de province, ou mĂȘme de commune.
Toutes, elles ont eu pour fondateur et elles ont pour protecteur
un comité qui se compose de quelques hommes de bien de la
région, elles sont dirigées par un conseil d'administration que le
comité choisit dans son sein *. Si les colonies sont jalouses de
conserver leur caractÚre d'oeuvres privées, ce n'est pas à dire
qu'elles fassent mauvais ménage avec les fonctionnaires de l'assis-
tance publique et avec les autorités constituées. Au contraire,
ceux-là sont reçus avec grande faveur dans les comités locaux, et
ils y apportent les lumiÚres de leur expérience; celles-ci suppléent,
par leurs subsides, Ă l'insuffisance des ressources qui proviennent
de la charité. Mais on n'en reste pas moins fidÚle au principe :
« Les colonies ouvriĂšres ne doivent pas ĂȘtre des entreprises
officielles. »
Et un second principe que formulait en ces termes M. Bodel-
schwing : « Les colonies de travail doivent ĂȘtre des Ă©tablissements
⹠A titre d'exemple, voici une partie des statuts de la Société qui a fondé
et qui entretient la colonie de Berlin. (Ce document est annexé, ainsi que
beaucoup d'autres, à l'intéressant rapport de M. G. Berry au conseil muni-
cipal de P&ris.)
« Au commencement de Tannée 1883, s'est réunie à Berlin une Société
désirant fonder et administrer une colonie ouvriÚre, afin de donner de
l'ouvrage et un asile temporaire Ă des hommes sans travail, destinĂ©s Ă ĂȘtre
placĂ©s dĂ©finitivement chez des patrons. Les statuts ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s par les
assemblées générales des 26 septembre et 3 octobre 1887.
« Article I. â La SociĂ©tĂ© porte le nom de ComitĂ© de la colonie ouvriĂšre
berlinoise. Son siĂšge est Ă Berlin.
âą Article II. â Le but de cette SociĂ©tĂ© est de procurer un abri, jusqu'Ă
ce qu'on puisse leur trouver du travail ailleurs, aux ouvriers malheureux.
Tous sont accueillis sans distinction d'ùge ni de religion : le désir de la
Société est d'améliorer leur situation et d'élever leur moral en leur offrant
une occupation temporaire.
âą Article III. â Les frais sont couverts par les revenus d'une propriĂ©tĂ©
avec jardins et champs, par la cotisation des membres, par des dons privés,
ainsi que par le travail organisé dans la colonie.
âą Article IV. â Peuvent devenir membres de la SociĂ©tĂ©, toutes les
personnes possédant le droit de citoyen, qui versent en une seule fois la
somme de 300 marks (375 francs), ou qui s'engagent Ă payer une cotisation
annuelle de 2 marks (2 fr. 50) au moins... »
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90 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
de charitĂ© chrĂ©tienne », n'est pas moins bien observĂ©. L'Ćuvre a
un caractÚre fonciÚrement religieux. Il y a des établissements pro-
testants, et ce sont les plus nombreux; il y a des établissements
catholiques; il n'y en. a pas de neutres : et, à cÎté de chaque comité
local, on trouve, suivant les cas, un pasteur évangélique ou un
prĂȘtre romain. Qu'on ne se figure pas que ce caractĂšre confes-
sionnel des colonies exclue la liberté de conscience. La liberté de
conscience y a, au contraire, les coudées franches : car on n'en
respecte pas seulement le cĂŽtĂ© nĂ©gatif, qui est d'empĂȘcher toute
atteinte aux croyances ; on en comprend aussi le rĂŽle positif, qui
est de permettre la pratique de ces mĂȘmes croyances. « Tous les
dimanches, dit par exemple l'article 14 du rĂšglement de Frie-
drichswille, a lieu un service divin pour les protestants de la
colonie ; il en est de mĂȘme pour les catholiques. Aux colons israĂ©lites
il est permis de tenir leur sabbat le samedi. Les jours fériés des
protestants et des catholiques sont : Noël, le jour de l'An, le Ven-
dredi saint, PĂąques, l'Ascension, la PentecĂŽte et l'anniversaire de
S. M. l'empereur. Sont, en outre, jours fériés pour les catholiques,
l'Annonciation de la Vierge, le jour des Morts, la Saint-Pierre, la
Chandeleur, le jour des Rois. » On s'est souvenu que les gens qui
séjournent à la colonie sont des malheureux, ou qui ont besoin
d'ĂȘtre consolĂ©s parce qu'ils souffrent, ou qui ont besoin d'ĂȘtre
relevés parce qu'ils sont tombés : il n'y a pas de meilleur baume
que la religion, ni de plus merveilleux réconfortant que Dieu.
Ćuvre d'assistance privĂ©e, Ćuvre de charitĂ© chrĂ©tienne, tel est
le double caractÚre avec lequel les colonies de travail se présentent
à nous. C'est comme le portique de l'édifice. Nous pouvons mainte-
tenant franchir le seuil et pénétrer, à la suite de l'indigent qui
demande son admission, dans l'intérieur de l'établissement.
Le pauvre qui se présente à la porte d'une colonie est certain
d'y ĂȘtre reçu... Ă moins qu'on ne puisse lui opposer une des deux
ou trois restrictions que le rĂšglement, ou la force des choses,
impose. Restriction d'hygiĂšne corporelle : Ă condition qu'il ne soit
pas atteint de maladie contagieuse, telle que « petite vérole, cho-
lĂ©ra, typhus, dysenterie, etc. », ou mĂȘme qu'il ne vienne pas d'un
lieu oĂč ces maladies sĂ©vissent. Restriction d'hygiĂšne morale : Ă
condition qu'il n'ait pas mĂ©ritĂ© dĂ©jĂ d'ĂȘtre renvoyĂ© de quelque
colonie pour mauvaise conduite; et encore à condition qu'il né
soit pas en état d'ébriété. Enfin, troisiÚme restriction, qui n'a pas
besoin de longues explications : Ă condition que la place ne
manque pas. Lorsqu'il se prĂ©sente en mĂȘme temps plusieurs solli-
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 91
citeurs et qu'on ne peut les recevoir tous, la préférence appartient
généralement, ce qui est juste, à ceux qui sont nés ou qui ont été
domiciliĂ©s dans la province oĂč est situĂ© rĂ©tablissement... A ces trois
restrictions, Berlin en ajoute une quatriĂšme : elle n'admet que des
pensionnaires originaires de la capitale; elle veut Ă©viter par lĂ
d'attirer par l'appĂąt d'un asile oĂč ils trouveraient pour un lĂ©ger
travail la nourriture et le logement, l'immigration des nécessiteux
du dehors. Et Magdebourg, pour une raison qui nous échappe,
admet une restriction d'ordre inverse : elle n'occupe que les sans-
travail de l'extérieur.
Bien que, depuis le jour oĂč furent installĂ©s Ă Wilhemsdorf les
80 premiers colons du pasteur Bodelschwing, le nombre des places
n'ait cessĂ© d'augmenter d'annĂ©e en annĂ©e, â il Ă©tait de 975 au
31 décembre 1883; le 31 août 1886 il avait plus que doublé et
approchait de 2000; il s'élevait, le 31 mars 1889, à 2400, et avait
dĂ©passĂ© 2800 Ă la fin de 1891, â le nombre des refus pour dĂ©faut
de places s'accroĂźt Ă©galement tous les jours : il s'accrott mĂȘme dans
une proportion beaucoup plus élevée. On a dû refuser pour cette
cause, en 1888, plus d'un douziĂšme; en 1889, prĂšs d'un huitiĂšme;
en 1890, presque le tiers de ceux qui se sont présentés. Pendant
les douze mois de cette derniÚre année 1890, il s'est présenté
11 652 individus, on en a reçu 6962, on en a renvoyé 3558 pour
lesquels on n'avait pas d'abri. Malgré leurs 2800 places, les colo-
nies sont donc encore fort insuffisantes, surtout aux approches de
l'hiver; car il y a beaucoup plus de chĂŽmages pendant la mauvaise
saison que durant la bonne; par suite, les demandes d'admission
y sont plus nombreuses, et aussi les refus :
Eté 1889. Hiver 1889. Eté 1890. Hiver 1890.
Nombre des demandes. . . .
Personnes reçues
Refus pour manque de places.
...Mais si la place ne manque pas, et s'il ne se trouve pas compris
dans un des cas d'exclusion, l'indigent est admis, quel que soit son
éffe : il suffit qu'il soit en état de travailler. Puisque, à l'opposé de
nos dépÎts de mendicité, les colonies allemandes ne sont pas
destinées à recueillir les vieillards et les incurables, mais seulement
Ă donner de l'ouvrage aux hommes valides, l'Ăąge auquel appar-
tiennent la plus grande partie des colons est naturellement l'Ăąge de
la force : c'est Ă peine si on en compte parmi eux 3 pour 100 qui
ont dĂ©passĂ© la soixantaine; et il y en a de mĂȘme trĂšs peu, 5 pour
100, qui ont moins de vingt ans. Au contraire, la proportion est
fort élevée pour les adultes de vingt à trente ans qui forment
421
1630
607
3092
381
544
487
635
7
464
13
1130
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92 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
ensemble plus du quart (28 pour 100), et surtout pour ceux de
trente Ă quarante ans qui composent presque le tiers (31,3 pour
100) de la population totale des colonies. Elle redescend avec les
hommes de quarante Ă cinquante ans, qui sont cependant fort
nombreux encore (24 pour 100); enfin, elle tombe Ă 12 pour 100
avec ceux de cinquante Ă soixante ans... On ne s'inquiĂšte, pas plus
que de l'Ăąge, de la profession Ă laquelle appartient ou a appar-
tenu le pauvre : c'est ainsi qu'il s'y rencontre des maçons, des
serruriers, des marchands, des peintres en bĂątiment, des selliers,
des forgerons, des cordonniers, des menuisiers, des tisserands, des
boulangers, des brasseurs, des orfÚvres, des garçons de café, des
bouchers, des marins, des instituteurs, des officiers retraités, des
acteurs, des étudiants en droit et en théologie, des photographes,
et jusqu'Ă des philologues! La proportion la plus forte est pour les
manĆuvres, ce qui se conçoit aisĂ©ment. Cependant le nombre des
ouvriers de fins métiers et des hommes qui ont exercé des profes-
sions libérales tend à s'accroßtre : la répugnance, assez naturelle,
qu'éprouvent les déclassés pour la colonie de travail diminue donc
Ă mesure que l'institution est plus connue...
Admis dans la colonie, l'indigent doit se soumettre Ă une inspec-
tion minutieuse de sa personne et de ses effets. Si ses vĂȘtements
peuvent encore servir, ils sont désinfectés; s'ils sont en trop mau-
vais Ă©tat, on lui en prĂȘte d'autres. Toutes les boissons spiritueuses
trouvées sur lui sont jetées; car l'alcool est sévÚrement proscrit.
S'il a de l'argent, il est tenu de le remettre au directeur, qui le
conserve jusqu'à son départ.
Quand ces formalités sont remplies, on lui donne lecture des
conditions générales du rÚglement auquel sont soumis les colons,
et on les lui fait signer. Elles débutent toujours par une clause
de ce genre : « L'ouvrier reconnaßt que c'est grùce à la charité de
bienfaiteurs qu'il lui est permis d'ĂȘtre admis dans la colonie, afin
d'échapper au vagabondage, et que l'occasion lui est donnée de se
relever par le travail. Il n'a donc aucun droit sur les effets,
linge, etc. qui lui ont été fournis pendant son séjour dans la
colonie. » (RÚglement de Friedrichswille.) « L'ouvrier soussigné
s'engage à travailler aux conditions suivantes... Il déclare qu'il a
été admis dans la colonie par charité et parce qu'il ne pouvait
trouver de l'ouvrage ailleurs. Si on lui donne sa nourriture et son
logement, il reconnaĂźt que ce qu'on lui accordera en outre sera un
cadeau de la direction. » (RÚglement de Magdebourg.) Quand l'in-
digent a signé ces conditions, on le conduit au travail.
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 93
Ce travail est pour le plus grand nombre des colonies le travail
agricole. Ainsi, dans la colonie de Friedrichswille, en Brandebourg,
une des plus importantes par le nombre des bras occupés, qui
exploite 120 hectares de terre et possĂšde 12 chevaux de traits,
60 porcs, 70 vaches, la plus grosse partie des 200 colons se livre
Ă la production du tabac, du houblon , du seigle et des pommes de
terre. Assurément l'exploitation agricole dans de pareilles condi-
tions, avec des ouvriers qui ignorent Y abc du métier, n'est pas tou-
jours commode; et on ne doit pas trop s'étonner de trouver parfois,
dans le journal des colonies, des observations de ce genre : « Nous
avons beaucoup de peine pour la moisson, parce que la majeure
partie des colons ne sait pas faucher. » Il paraßt cependant qu'en
définitive on arrive encore à des résultats satisfaisants; et l'impres-
sion générale peut se résumer dans ces paroles qu'exprimait un
jour le directeur de Friedrichswille : « Si l'on jette un coup d'oeil
sur tout ce groupe d'hommes que nous amĂšne ici la misĂšre, de
tout ùge et de toutes conditions, tombés dans cette triste situation,
les uns à la suite de spéculations malheureuses ou de maladies,
les autres par leur faute ou leur inconduite, on est véritablement
étonné de voir avec quelle facilité ils se sont mis aux rudes travaux
de la campagne auxquels ils n'avaient pas été habitués. »
Mais le travail agricole, l'exploitation de la ferme, ne peut
occuper tant de bras pendant la mauvaise saison. On emploie
alors les colons Ă des travaux d'intĂ©rieur. Les peintres remettent Ă
neuf les bùtiments; les charpentiers, les menuisiers et les maçons
en construisent ou en accommodent de nouveaux; ceux qui ont des
dispositions pour la cordonnerie font des provisions de chaussures,
et ceux que la nature avait créés pour ĂȘtre tailleurs font des
provisions de vĂȘtements, qui seront, celles-lĂ et ceux-ci, vendues
aux pensionnaires Ă des prix « dĂ©fiant toute concurrence ». â
Durant toute l'année, au reste, on utilise ainsi pour les besoins de
l'administration le service des hospitalisés : ce sont des colons qui
sont employés aux écritures; colons, les cuisiniers; colons, les
surveillants de dortoirs; colons, les préposés au raccommodage des
vĂȘtements, Ă la douche, aux bains, au nettoyage, Ă l'infirmerie, Ă
l'orgue... Il n'est pas jusqu'au disciple de Figaro Ă qui l'on ne
permette d'exercer son talent, moyennant finances, sur la tĂšte des
pensionnaires.
... Tel est, avec ses diverses variantes, le labeur qui est exigé
des colons dans la plupart des colonies, dans celles qu'on nomme
les colonies agricoles. Quelques-unes joignent, au travail de la
terre, une ou plusieurs occupations industrielles : ce sont les
colonies mixtes, dont le type est l'établissement de Magdebourg,
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91 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
oĂč, en mĂȘme temps qu'on s'y livre Ă la culture d'un potager et
d'un verger dont les produits sont vendus aux écoles munici-
pales, on fabrique des fagots de bois et des cure-dents. Enfin,
l'organisation du travail présente, à Berlin, une physionomie toute
spéciale, dont il faut dire quelques mots.
Située dans un faubourg de la capitale, la colonie de Berlin n'a
pas trouvé, en naissant, dans son berceau, un titre de propriété de
200 hectares de terre à défricher, comme son aßnée de Wilhems-
dorf : cela se conçoit sans trop de peine. Elle n'a pas mĂȘme trouvĂ©
le moyen de s'offrir, comme sa cadette de Magdebourg, l'agrément
d'un jardin de 40 000 mÚtres. Il lui a fallu, en sa qualité de cita-
dine, se contenter d'ĂȘtre purement et simplement une colonie
industrielle : j'ajoute immédiatement qu'elle ne s'en est pas trop
mal trouvée.
Elle débuta, vers 1883, avec cinq ouvriers, à qui on fit mesurer
du charbon pour le compte de charbonniers de la ville. TrĂšs peu
de temps aprĂšs sa fondation, un entrepreneur s'offrit Ă y organiser
un atelier de menuiserie : son offre fut agréée; l'atelier fut organisé
âŹt donna d'assez bons rĂ©sultats.
Satisfaits de ce premier essai, les fondateurs de la colonie déci-
dÚrent d'agrandir le champ de leurs opérations; et comme il
passait à l'établissement des ouvriers de tous les métiers, ils
conçurent le projet de varier autant qu'il était possible le genre
d'occupations, d'individualiser presque les tĂąches, en un* mot de se
rapprocher de cet idéal : faire travailler chacun à son métier
habituel. C'était trop demander; et on se contenta d'organiser
quelques travaux faciles, accessibles à tous sans grande prépara-
tion. C'est ainsi qu'on mit successivement en train : la fabrication
de paillons de bouteilles; un vaste atelier de menuiserie, oĂč l'on
fait de la menuiserie grossiĂšre, comme les caisses, et de la menui-
serie fine, comme des chaises et des pupitres; une fabrique de
brosses et de fouets; le nattage de la paille et du jonc; une
papeterie d'oĂč sortent des cornets et des dentelles pour bouquets ;
des métiers pour la confection de tapis; enfin des travaux d'écri-
tures. On utilise en mĂȘme temps pour l'entretien de la maison et de
ses habitants, comme dans les colonies agricoles, les talents des
peintres, maçons, cuisiniers, coiffeurs, etc.. Un artiste déchu a
peint « avec un réel talent », nous assure M. Georges Berry qui
a pu les « admirer », des fresques sur les murs de la chapelle ! Et
l'orgue de cette mĂȘme chapelle a Ă©tĂ© construit par un fabricant
d'orgues ruiné !
Ces travaux Ă©taient, dans le principe, faits pour la plupart Ă
l'entreprise : c'est-Ă -dire que la colonie fournissait seulement l'ate-
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 95
lier et les ouvriers, et que le soin d'avancer les outils et les matiĂšres
premiÚres, de fournir l'éclairage et le chauffage, de s'occuper
de la vente des objets fabriqués, appartenait à un entrepreneur
adjudicataire. Ce systĂšme est assez commode et fort avantageux,
puisque les colons sont payĂ©s par l'entrepreneur au mĂȘme salaire
que des ouvriers libres. Mais il a ses mauvais cÎtés. Si l'affaire
ne prospÚre pas, ce qui arrive le plus souvent, les assistés
sont complÚtement frustrés du produit de leur travail; ils ne
gagnent pas mĂȘme de quoi rembourser la colonie qui les hĂ©berge.
Si l'affaire marche bien, l'entrepreneur désire garder le plus long-
temps possible les ouvriers; et c'est aller Ă l'encontre du but de
l'institution qui est de placer les réfugiés dans un atelier de la ville,
afin de faire de la place pour les autres. Aussi la colonie n'a pas
tardé à renoncer à ce systÚme de travail.
Il existe un second moyen, également lucratif, d'occuper les
colons : c'est de les louer au dehors. Il se pratique quelquefois Ă
Berlin, et aussi dans deux ou trois autres établissements. Mais on
l'emploie le moins possible, car, « avec ce systÚme, la colonie
devient facilement une auberge, et l'influence morale sur les colons
est vite diminuée1 >>.
En définitive, c'est le travail exécuté à l'intérieur de la colonie,
et aux frais du comité qui, aussi bien dans les établissements agri-
coles que dans celui de Berlin, a toutes les préférences. Comme les
autres, ce travail est payé par un salaire, sauf pendant une durée,
qui varie entre quinze jours et un mois et qui est appelée temps
et essai, oĂč les hospitalisĂ©s ne reçoivent que la nourriture et le
coucher. Ce salaire, dont on déduit naturellement les frais d'en-
tretien, reste la propriété de l'ouvrier, mais il ne le touche qu'au
jour de son départ.
„ *
En mĂȘme temps que l'indigent qui pĂ©nĂštre dans la colonie ou-
vriÚre contracte l'engagement de travailler, il s'oblige à « se con-
former en toute chose au rÚglement de l'établissement » . Ce rÚglement
est assez sévÚre.
Le signal du réveil est donné par la cloche à cinq heures moins
un quart en été, une heure plus tard en hiver. Le colon se débar-
bouille, s'habille, fait son lit et vient prendre son premier déjeuner :
une bouillie de farine de froment avec une demi-livre de pain et
trois grammes de sel. AprÚs quoi il se met au travail jusqu'à midi»
sans autre interruption qu'une petite récréation d'une demi-heure.
Midi est l'heure du dĂźner, dont la composition varie quelque peu
1 RĂšglement de la colonie de Berlin.
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96 LE CBOMĂGE DE L'OUYRIER
chaque jour; mais c'est le cas de parler de « l'unité dans la va-
riété ». Il comprend une forte portion de légumes verts, pois,
haricots, choux ou lentilles, â une bouchĂ©e de viande, ordinai-
rement 10 grammes de lard, et le jeudi par exception 50 grammes
de bĆuf, â 1 kilogramme de pommes de terre, â et 110 grammes
de pain : comme boisson, de l'eau pure. « Durant le repas, la tenue
Hes colons doit ĂȘtre convenable ; il leur est interdit de parler haut,
de plus ceux qui n'arrivent pas Ă l'heure exacte sont exclus du
réfectoire1. »
A une heure, on reprend le travail jusqu'au souper, qui a lieu Ă
sept heures, et qui consiste, le mercredi en une soupe au pain, et
les autres jours en une bouillie de froment. AprĂšs le souper, on se
délasse : l'un chante, l'autre déclame, un troisiÚme lit. EnGn, vers
neuf heures, on se couche; et, dix minutes aprĂšs le signal de la
cloche, toutes les lumiĂšres des dortoirs et des chambres doivent
ĂȘtre Ă©teintes.
La sanction de ce sévÚre rÚglement est dans les quatre punitions
disciplinaires qui constituent le code pénal des colonies : la répri-
mande d'abord, une peine simplement infamante et sans doute peu
efficace; â une premiĂšre peine afflictive, la suppression entiĂšre ou
-partielle de la rétribution du travail pendant quelques jours et le
retrait des rĂ©compenses promises pour un travail assidu; â une
seconde peine afflictive considérée comme plus grave..., n'oublions
pas qu'elle s'applique Ă des Allemands, f interdiction de fumer (le
rÚglement n'autorise du reste le tabac qu'aux heures de récréation) ;
â enfin quelque chose comme la mort civile, l'expulsion de l'Ă©ta-
blissement, suivie de l'inscription au tableau noir, c'est-Ă -dire
dans die Arbeiter kolonie , qui a pour conséquence le signalement
à la police et l'interdiction de pénétrer dans aucune des colonies.
... Telle est la vie de chaque jour, une vie Ăąpre en somme avec
ces onze heures de travail et ce rĂšglement qui ne bronche pas ! une
vraie vie de caserne sans les gaietés de la chambrée et sans les
sorties de chaque soir. Dans la plupart des colonies, en effet, il est
interdit au pensionnaire de mettre le nez hors de l'établissement.
Jadis, on permettait quelquefois, â rarement, trĂšs rarement, â
une sortie de faveur. On a dĂ» supprimer la permission parce qu'elle
donnait lieu Ă des abus. L'alcool, ce grand mangeur de salaires et
de santés, ce pourvoyeur infatigable de la misÚre, que les direc-
teurs pourchassent sans trĂȘve et qui est interdit aux pensionnaires
sous peine d'exclusion, l'alcool profitait de cette voie cachée pour
s'introduire dans la place...
1 RĂšglement de la colonie de Magdebourg.
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 9?
11 y a cependant un jour de chaque semaine oĂč la vie est moins
sombre, od le rĂšglement aux traits durs s'adoucit, oĂč la maison
de travail se transforme en une maison de repos : c'est le dimanche.
Le dimanche, la cloche matinale sonne le réveil une heure plus
tard qu'en semaine, et elle ne sonne point pour l'ouvrage. Les
ateliers chĂŽment, la charrue repose; et la seule occupation qui soit
permise, ce sont les menus soins du ménage, c'est le raccommodage
des vĂȘtements... Le dimanche, le menu lui-mĂȘme s'Ă©largit. Au
déjeuner, la bouillie de farine de froment se change en un savou-
reux café au lait. Et pour le dßner, vient se joindre, aux pommes
de terre de chaque jour, une grosse portion (250 grammes) de
bĆuf au riz : ce n'est pas tout Ă fait la poule au pot du bon roi
Henri IV, mais ça en approche. La discipline se détend. Lés hos-
pitalisés ont la permission d'utiliser une petite partie de leur
salaire quotidien Ă faire l'acquisition d'un peu de biĂšre, de quel-
ques tranches de saucisson, et, les jours d'extra, d'un cigare 1 II
y a mĂȘme des Ă©tablissements, Ă Friedrichswille par exemple, oĂč,
deux par deux comme des écoliers, ils sont, l'aprÚs-midi, conduits
en promenade.
... Et ainsi, les jours chassant les jours et les semaines succé-
dant aux semaines, l'indigent est nourri et logé dans la colonie
jusqu'au moment oĂč on lui trouve une occupation dĂ©finitive. Il y a
bien une durĂ©e rĂ©glementaire â trois ou quatre mois, suivant les
colonies, â passĂ© laquelle le rĂ©fugiĂ© devrait quitter la place; mais,
sur ce point, le rĂšglement est fort accommodant, et il est fort rare
qu'on l'applique. C'est Ă peine s'il frappe un vingtiĂšme du nombre
total des colons, tandis que pour plus d'un tiers il est éludé. Sur les
douze mille individus qui ont quitté l'une des vingt-quatre colonies
de travail allemandes pendant les années 1888 et 1889, un peu
plus de 900, soit 7,7 pour 100, y étaient restés de un à sept jours;
500, ou 43 pour 100, y avaient passé plus d'une et moins de
deux semaines; 1400 (11,7 pour 100) s'y étaient vus hébergés
plus de quinze jours et moins d'un mois; 2,200, ou 18,5 pour 100,
y avaient séjourné plus d'un mois et moins de deux mois; 2700,
prÚs de 23 pour 100, y avaient été logés de deux à trois mois.
Tous les autres, soit un peu plus de 4000 pensionnaires,
presque 35 pour 100 du total, ont dépassé la limite réglementaire;
il y en a mĂȘme 877, c'est-Ă -dire 7,5 pour 100, qui s'y trouvaient
encore au bout de sept mois; et 146, plus d'un pour 100, avaient
pu fĂȘter le premier anniversaire de leur entrĂ©e Ă la colonie.
En dehors de cette limite, souvent franchie, le rÚglement prévoit
trois grandes causes de départ. Ou bien l'ouvrier a trouvé une
occupation définitive, et l'hospitalité de l'établissement ne lui est
10 octobre 1892. 7
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98 ir CHOMAGE DK L'OtmOKR
plus d'aucune utilité : c'est la premiÚre. Ou Findigent en a assez
de la colonie; il la quitte de son plein gré pour chercher fortune
ailleurs, parfois mĂȘme pour goĂ»ter le rĂ©gime d'une autre colonie et
faire d'intéressantes comparaisons : c'est la seconde. Ou bien enfin,
l'assisté est renvoyé pour paresse, ivrognerie, mauvaise conduite,
incapacité, ou parce que la police, qui a avec lui un compte à régler,
réclame son extradition : c'est la troisiÚme.
De ces trois causes de départ, la cause normale, celle qui devrait
embrasser le plus grand nombre de cas, c'est évidemment la pre-
miĂšre : le placement de l'ouvrier. Sauf Ă Berlin, oĂč le colon a la
liberté de sortir une fois par semaine (et encore à cette condition
qu'il se soit écoulé trente jours depuis son entrée dans l'établisse-
ment) afin de chercher une place en ville, â le placement se fait
toujours par l'intermédiaire du directeur. Dans la plupart des
colonies, ce fonctionnaire s'acquitte comme il convient de son rĂŽle
et s'efforce de placer le plus qu'il peut de ses pensionnaires. Et
cependant la moyenne des « départs pour cause de placement »
ne s'élÚve pas trÚs haut : elle a été en 1886 de 27,4 pour 100, est
descendue à 24,7 pour 100 en 1887, est tombée plus bas encore en
1888, 1889 et 1890, Ă 20 pour 100, le cinquiĂšme seulement du
nombre total.
Ce sont les départs volontaires qui, dans la proportion, tiennent
le haut de l'échelle. En vertu du rÚglement de la plupart des colo-
nies, chaque colon est libre de quitter la maison quand il lui plaĂźt,
mais il est prié d'en avertir le directeur. Beaucoup profitent de la
liberté, quelquefois sans donner l'avertissement réglementaire,
quelquefois mĂȘme en emportant les vĂȘtements qui leur ont Ă©tĂ©
avancés... Il y a eu, dans l'exercice 1887-89, plus de 7000 partants
â sur 12 000 â qui sont partis de leur propre volontĂ©, et juste
300 qui se sont enfuis, c'est-à -dire qui sont partis sans prévenir :
ensemble 63 pour 100, ou prĂšs des deux tiers du total. La propor-
tion n'avait été dans le» exercices précédents que de 56,5 et 59,8
pour 100. Parmi ces départs volontaires, il y en a certainement
qui ont pour cause l'espoir de trouver de l'ouvrage; mais beaucoup
d'autres sont inspirés par le désir de recommencer à vagabonder
aprĂšs un repos de quelques jours ou de quelques semaines. S'il y
a parmi les pensionnaires des colonies allemandes de trĂšs bons
sujets, il y en a beaucoup de médiocres.
Il y en a, au contraire, trĂšs peu de mauvais : aussi les renvois
sont fort rares. Il est vrai que les rĂšglements sont si difficilement
violés que les ivrognes ne pouvant plus boire et que les paresseux
forcés de travailler s'empressent, s'ils sont incorrigibles, de partir
«Feux-mĂȘmes. Qu'allaient-ils faire dans cette galĂšre? Cinq dĂ©parts
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IĂ CHOMAGE DĂ I/OUFMXR 99
seulement sur mille ont leur cause dans l'ivrognerie, â ce qrĂ ,
pour un pays oĂč l'alcoolisme exerce de trĂšs grands ravages, est
extraordinaire ; et il n'y en a pas beaucoup plus, â dix-huit pour
mille, â qui sont dus Ă la paresse. Les renvois pour mauvaise
conduite, c'est-à -dire pour désobéissance aux rÚglements, manque
de déférence vis-à -vis du directeur, etc., sont un peu plus nom-
breux, 41/2 pour 100 ; il faut y ajouter les réquisitions de la police
qui ont porté dans les années 1888 et 1889 sur 132 individus, ou
11 pour 1000. L'ensemble des expulsions n'atteint pas le dixiĂšme
du chiffre total des départs.
Cette statistique des causes de départs nous permet d'apprécier
sainement les rĂ©sultats moraux de l'Ćuvre des colonies de travail
allemandes. Ces institutions d'assistance privée ne renferment pas
les éléments de corruption, les germes de putréfaction, les miasmes
morbides qui infectent l'atmosphÚre de tous les établissements
d'assistance publique observés dans la premiÚre partie de cette
étude, et qui font die chacun d'eux un lieu propre à la contamination
de quiconque y respire. Grùce à une discipline sévÚre, les gens qui
sont tombés trop bas pour jamais se relever en sont impitoyable-
ment écartés ; et, partant, ceux qui peuvent encore se relever, ceux
qui ne sont jamais tombés et que le malheur seul a atteints, ne s'y
trouvent pas trop mal Ă leur aise.
Hais en mĂȘme temps qu'elles accueillent cette classe tout Ă fait
intĂ©ressante, les colonies de travail font une grande place, â trop
grande peut-ĂȘtre, â Ă des individus plus faibles que vicieux, qu'on
peut relever pour un temps et empĂȘcher d'ĂȘtre malfaisants en les
tenant par la main, mais qui retombent aussitĂŽt qu'on les laisse
marcher tout seuls, â Ă de ces types comme les rapports nous en
donnent de lamentables esquisses. Ce Jennesken, par exemple,
dont on nous fait suivre toutes les pérégrinations : Entré à * Wil-
hemsdorf, Ă l'Ăąge de vingt-six ans, en octobre 1884, il y reste trois
mois, part, va jusqu'en Saxe, entre Ă Seyda le 16 fĂ©vrier 1885, oĂč
on l'héberge trois mens encore, repart, sonne de nouveau le 10 juin
Ă la porte de Wilhemsdorf, y loge durant cinq mois, et la quitte
avec une masse de 20 marks bientÎt dépensés; il y reparaßt en
effet aprĂšs deux mois d'absence, gagne 10 marks en quatre mois,
et prend trois semaines de vacances pour les gaspiller. De West-
phalie, il passe alors en Prusse rhénane, vient échouer, en juin 1887,
Ă la colonie de LĂ»hlerheim, oĂč il reste trois mois sans pouvoir
amasser 1 pfenning. Peu content sans doute du changement, il re-
vient en neuf jours de temps à Wilhemsdorf et met de cÎté, pendant
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100 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
les quatre mois de son séjour, 13 marks avec lesquels il recommence
Ă vagabonder pendant quatre mois et demi. On le revoit Ă Wil-
hemsdorf le 14 juin 1887 : il y reste trois mois, le temps de gagner
13 marks. Pris du désir de revoir Lûhlerheim, il s'y présente de
nouveau et, plus heureux que la premiĂšre fois, touche, aprĂšs sept
semaines seulement de travail, 16 marks, avec lesquels il refait,
â avec quelques zigzags et en un mois, â le voyage de Wilhems-
dorf. Il fait alors le plus long séjour que son humeur vagabonde
lui ait jamais permis, â six mois, â et parvient Ă amasser la
somme considérable de 33 marks, qui ne demeurent en sa poche
que durant quinze jours. Déjà le voici qui refrappe; on lui ouvre
toujours. Trois mois et demi de travail, et il se retrouve dehors
avec 10 marks qui ne durent encore qu'une quinzaine de jours.
Sans fausse honte, il reparaĂźt encore Ă Wilhemsdorf, y reste
six semaines, s'enfuit, revient aprĂšs un mois de vagabondage, et
y est depuis quelques jours au 31 mars 1889, date Ă laquelle
s'arrĂȘtent nos renseignements sur sa vie1.
Est-ce bien remplir le but que se proposent les colonies de
travail, à savoir : « donner temporairement de l'ouvrage à des indi-
vidus sans travail, mais capables et dĂ©sireux de travailler2 »; â
« donner de l'ouvrage et un asile temporaire à des hommes sans
travail, destinĂ©s Ă ĂȘtre placĂ©s dĂ©finitivement chez des patrons3 »,
que d'accueillir avec une aussi inaltérable patience ces enfants
prodignes. Leur introduction n'a rien de dangereux, puisqu'ils se
plient, comme les meilleurs, au rĂšglement : je le veux bien. Mais,
lorsque le nombre des places devient de plus en plus insuffisant
dans les colonies, ne conviendrait-il pas de les offrir moins facile-
ment à ces « chevaux de retour » qui ne méritent qu'à moitié
qu'on s'intéresse à eux, et d'en réserver davantage pour les gens
tout à fait intéressants? Quoi qu'il en soit de ce point de détail,
nous nous plaisons à reconnaßtre que l'institution allemande résout,
en partie, le problÚme que nous nous sommes posé; et qu'en
appliquant trĂšs heureusement le principe de l'assistance par le
travail, elle a rĂ©ussi Ă venir en aide, dans une large mesure, Ă
l'ouvrier qui souffre du chĂŽmage. Parmi les 30 000 personnes que,
jusqu'au 31 mars 1889 seulement, elle a pu assister, il y a eu sans
doute des gens qui ne méritaient pas son assistance : il y en a eu
beaucoup plus qui la méritaient. Pour ne parler que des plus méri-
tants, â les six mille malheureux qui ont Ă©tĂ© placĂ©s par ses soins
et qu'elle avait hĂ©bergĂ©s jusqu'au jour oĂč cette occupation a pu
* Fuster, loc. cit.% p. 294.
2 RĂšglement de la colonie de Friedrichswille.
3 RĂšglement de la colonie de Berlin.
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 10t
ĂȘtre trouvĂ©e, â le grand nombre de ceux qu'elle a secourus
pendant la morte-saison et qui l'ont quittĂ©e d'eux-mĂȘmes avec la
certitude de retrouver rapidement de l'ouvrage, lui doivent d'avoir
traversĂ© sans trop de peine une pĂ©riode difficile, et d'ĂȘtre restĂ©s,
ou d'ĂȘtre redevenus d'honnĂȘtes et laborieux ouvriers.
III. â En divers pays.
Si de la Hollande et de l'Allemagne, nous passons dans les
autres pays d'Europe â et aux Ătats-Unis, â oĂč le principe de
l'assistance par le travail a été également appliqué par l'initiative
pri?ée, le spectacle change. Ce n'est plus un arbre déjà vigoureux,
poussant des rameaux dans toutes les directions, abritant tout le
territoire de son ombre bienfaisante, et répandant ses fruits dans
tous les pays, que nous avons sous les yeux : mais de tout jeunes
arbustes, encore timides, plantés sans ordre les uns à cÎté des
autres, n'ombrageant qu'une petite surface, ne produisant que
quelques fruits. En Russie, en SuĂšde, en Suisse, en Italie, en
France, aux Ătats-Unis, etc., l'initiative privĂ©e n'a pas créé une
institution puissante, â unique ou centralisĂ©e, â et gĂ©nĂ©rale;
mais des Ćuvres restreintes et isolĂ©es. LĂ , en matiĂšre d'assistance
par le travail, la charité n'a encore produit que des ébauches : des
ébauches souvent admirables, il est vrai, et qui n'attendent que le
le dernier coup de pinceau de l'artiste pour devenir des chefs-
d'Ćuvre !
Bien que chacune de ces créations charitables ait son cachet
d'originalité, on s'exposerait à des redites en voulant les décrire
toutes. 11 suffira de les énumérer, réservant seulement aux plus
importantes des institutions françaises des détails plus amples.
... En Russie, la premiĂšre application connue de l'assistance par
le travail est déjà ancienne. En 1864, la Société de bienfaisance
paroissiale d'une des églises de Saint-Pétersbourg avait fondé un
atelier de couture oĂč les indigents recevaient des commandes; mais
l'établissement n'eut qu'une vie éphémÚre; et, dÚs la fin de la
premiĂšre annĂ©e, on dut le fermer. Dix-huit ans plus tard, Ă
Cronstadt, la Société paroissiale de Saint-André recommençait
avec plus de succÚs l'expérience et organisait une maison de travail
pour les indigents, qui dure encore et qu'on a imitée.
Au sujet de la maison de travail de Cronstadt, on peut faire la
mĂȘme remarque que nous avons faite pour les colonies de travail
allemandes : c'est la crainte qui a été le commencement de la
sagesse. Lorsque fut édictée en Russie l'émancipation des serfs, vers
l'an 1861, les terres communales furent partagées entre les paysans
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102 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
russes. Les vieux serviteurs de la noblesse, qui n'avaient point
participé à la jouissance des biens communaux pendant le servage,
furent naturellement exclus du partage; et on leur donna, comme
compensation, la qualité de membres d'un bailliage, d'une com-
mune ou d'une ville oĂč l'on supposait qu'ils trouveraient Ă s'occuper.
Trente mille de ces « paysans sans terre » furent nommés membres
de la ville de Cronstadt : il n'en vint effectivement dans cette
ville que quelques-uns, ceux qui avaient encouru une condamna-
tion grave et que les communes oĂč ils avaient primitivement
demeurés refusaient de recevoir à l'expiration de leur peine. C'est
pour se protéger de ces misérables qui, sauf la saison de la navi-
gation, passaient leur temps Ă mendier qu'on construisit, en 1882,
la maison de travail, au prix de 80 000 roubles. Chaque année,
durant les mois d'hiver, cent à cent vingt ouvriers y sont occupés
à préparer de l'étoupe pour le calfatage des vaisseaux et des
maisons, Ă fabriquer des paniers, Ă raccommoder des chaussures, Ă
coller des cornets, à relier des livres. L'exemple de la Société de
Saint-AndrĂ© a Ă©tĂ© suivi; et Ă Saint-PĂ©tersbourg, Ă Novgorod, Ă
Kiev, Ă Smolensk, et en quelques autres villes moins importantes,
des institutions semblables à celles de Cronstadt ont été créées1.
Si nous passons en Suisse, nous trouvons à GenÚve un établisse-
ment fondé en novembre 1887, qui a d'abord fabriqué sans grand
succĂšs des sacs Ă papier et des cartons ordinaires pour le commerce,
et qui s'est transformé depuis le lor septembre 1890 en organisant
un vaste chantier de sciage, de coupage et de vente Ă domicile du
bois de chauffage. Depuis sa fondation jusqu'au 31 août 1891,
c'est-à -dire en un an, le chantier a reçu prÚs de 1500 indigents et
fourni plus de 23 000 heures de travail. En outre, la Société a pu
occuper un certain nombre de malheureux, chez des particuliers, Ă
porter de l'eau, à nettoyer des jardins, ou à effectuer des déména-
gements. Enfin elle a, au mois de février 1891, ouvert, sous le nom
$ Adresse-office^ un bureau pour expédition de circulaires, rapports,
journaux, pour copies ou traductions, qui a occupé en six mois
46 personnes pendant 2366 heures 2.
En Italie, il existe Ă Florence, depuis quelques mois, une Ćuvre
d'assistance par le travail, qui se nomme la Casa di laborey assez
semblable à l'institution que M. Mamoz a fondée à Paris en 1871.
GĂȘnes a aussi depuis dix ans sa maison de travail 3.
1 Alexis Chevalier, la Charité en Russie, dans la Réforme sociale des
16 aoĂčt-i" septembre 1891, p. 361.
2 Réforme sociale du 16 février 1892.
3 La CharitĂ© efficace (Bulletin de VĆuvre de Vassistance par le travail.
Décembre 1891.)
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 103
La Société de bienfaisance privée de Stockholm, constituée en
1889 par un groupe de personnes charitables, a mis en application,
dĂšs l'hiver de 1890, le principe de l'assistance par le travail. Elle
s'est faite, temporairement, industrielle et commerçante; elle
fabrique des produits à ses risques et périls, et les vend ensuite
pour se couvrir de ses détours. Pour les femmes, elle a ouvert un
atelier de couture oĂč, dĂšs le premier exercice, deux cent cinquante
malheureuses ont pu ĂȘtre occupĂ©es Ă confectionner du linge et des
vĂȘtements d'ouvriers : ces objets ont Ă©tĂ© mis en vente Ă des prix
modérés, qu'on a eu soin, pour éviter toute concurrence, de ne pas
fixer au-dessous de ceux du commerce; et l'opération a été si bien
conduite et a si heureusement réussi, qu'elle n'a laissé à la charge
de l'Association qu'une perte insignifiante, 600 francs environ.
Pour employer les hommes, la Société s'est faite fabricant de pavés
et de macadam. On a choisi ce genre de travail parce que, d'une
part, il est relativement facile, et que d'autre part le plus grand
nombre des ouvriers atteints par le chĂŽmage hivernal â les maçons
â y sont particuliĂšrement aptes. Cinq cents hommes ont travaillĂ©
pendant l'hiver 1890, dans le chantier de la Société. La ville de
Stockholm, qui avait précisément besoin de pavés, a acquis une
bonne partie du stock fabriqué ; et, grùce à cette excellente aubaine,
le produit du travail a presque balancé les dépenses de l'entreprise *.
Franchissons l'OcĂ©an. Les Ătats-Unis, qui ont leurs workhouses,
ont aussi des Ćuvres privĂ©es d'assistance par le travail. New- York
possÚde notamment, grùce à la Société d organisation de la charité,
une blanchisserie et un chantier de bois qui donnent d'assez bons
résultats.
On le voit, le mouvement qui entraßne l'initiative privée vers la
mise en pratique du principe de l'assistance par le travail, â mou-
vement dont le point de départ ne remonte qu'à quelques années,
â tend Ă se gĂ©nĂ©raliser et Ă s'Ă©tendre. Il nous reste Ă l'Ă©tudier, lĂ
oĂč il doit le plus nous intĂ©resser, en France.
Maurice VĂ nlaer.
La suite prochainement.
* Rivollet, la Société de bienfaisance privée de Stockholm (Réforme sociale du
16 mai 4891).
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SANS LENDEMAIN
I
Le feu s'éteignait. Une demi-obscurité régnait dans la chambre,
petite et basse. Seule, la lueur d'une bougie aux trois quarts con-
sumée éclairait la table sur laquelle se courbait Gérard de Valrégis.
Au dehors, la pluie fouettait les vitres; le silence de la nuit était
interrompu par le sifflement d'une tourmente d'hiver, auquel, par
intervalles, se mĂȘlait la voix sonore de l'horloge de Saint-Sulpice.
Deux coups venaient de retentir; les derniers tisons charbonnaient
dans le foyer; mais le jeune homme, perdu dans son travail, demeu-
rait insensible au froid plus pénétrant qui envahissait la piÚce.
Et pourtant, pour un observateur superficiel, la tĂąche qu'il
accomplissait ne semblait pas devoir ĂȘtre Ă ce point absorbante
qu'elle pût suppléer à la chaleur absente ou au sommeil nécessaire.
La plume ne courait pas rapide, comme impatiente de fixer la
pensée; elle procédait, au contraire, d'une allure hésitante, ne
traçant ni prose ni vers, mais formant, avec un soin minutieux, de
petits points, d'inégale hauteur, sur les cinq lignes d'une portée
musicale. En d'autres termes, Gérard transcrivait une partition ou
ce qui paraissait l'ĂȘtre, si l'on devait en juger par le nombre et
l'épaisseur des feuillets étalés devant lui; mais, à regarder de plus
prÚs, il était facile de deviner que son rÎle ne se bornait pas à celui
de simple copiste. Il s'arrĂȘtait souvent, Ă©tudiant d'un Ćil dĂ©couragĂ©
les pages corrigées et raturées de son brouillon ; d'une main ner-
veuse, il effaçait des phrases entiÚres, puis, les yeux à demi fermés,
les doigts errants sur sa table comme sur un clavier imaginaire, il
semblait poursuivre l'inspiration; lorsqu'enfin il croyait la saisir, un
sourire se jouait sur ses lĂšvres, et, rassĂ©rĂ©nĂ©, il se remettait Ă
l'Ćuvre. La nuit passait ainsi. Aux premiers rayons du jour seule-
ment, Gérard interrogea la pendule d'un regard fatigué. Plus de six
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SANS LENDEMAIN 105
heures; trop tard pour se mettre au lit. II repoussa sa table, s aper-
cevant pour la premiÚre fois de la température glaciale. Se rappro-
chant de la cheminée, il chercha à ranimer les cendres refroidies,
puis il se laissa retomber dans un fauteuil et ferma les yeux, atten-
dant le sommeil.
Le sommeil ne vint pas, mais, Ă sa place, une sorte de torpeur
physique qui n'était ni le repos ni l'oubli, car la pensée de Gérard
demeurait éveillée et refaisait un chemin mille fois parcouru, qui le
ramenait loin en arriÚre, tout au début de sa jeune existence, pour
le conduire, à travers bien des étapes, jusqu'à l'heure présente,
Fheure présente grosse de préoccupations et de tristesses. Mais cet
autrefois, si plein de promesses, comme il aimait à se le remémorer t
Un grand poÚte a dit, et d'autres aprÚs lui l'ont répété, que le sou-
venir d'un bonheur disparu rend plus cruelle l'amertume des jours
d'épreuve; l'expérience de Gérard eût pu donner un victorieux
démenti à ce mensonge vanté. Pour lui, c'était une consolation
d'évoquer le tableau riant de son enfance, de sa jeunesse, alors que
la vie s'offrait à lui toute remplie d'espérances et de sourires. La
premiÚre image qui lui apparaissait, c'était un chùteau fort, sus-
pendu Ă des rochers grisĂątres et paraissant gigantesque Ă son ima-
gination d'enfant, il revoyait les tours à mùchicoulis, percées
d'Ă©troites fenĂȘtres disparaissant sous leur encadrement de lierre;
l'escalier taillé dans le roc, qui paraissait si dur à se3 petits pieds ;
la porte cintrĂ©e par laquelle on accĂ©dait Ă la salle d'armes, oĂč il
contemplait d'un Ćil curieux les lourdes panoplies et les portraits
des chevaliers bardés de fer. On lui expliquait alors que ces cheva-
liers à mine rébarbative avaient été de nobles et loyaux seigneurs,
combattant pour leur Dieu et leur roi : que tous, par leurs actions
d'éclat, avaient rendu illustre ce nom de Valrégis que lui, le petit
GĂ©rard, portait aujourd'hui et dont il devait ĂȘtre fier, mais fier dans
le bon sens, pas vaniteux, ajoutait le pĂšre avec une caresse; et,
soulevant son petit garçon dans ses bras, il lui disait, en un langage
à sa portée, comment noblesse oblige, quels devoirs, quelles res-
ponsabilités imposent les traditions familiales.
Gérard écoutait recueilli, et l'instinct de ce qui élÚve, l'ambition
des grandes choses par les grands moyens s'éveillait dans son
cĆur. L'exemple des ancĂȘtres, il est vrai, n'entrait que pour une
faible part dans ses résolutions ardentes. Ce qu'il voulait c'était
d'obéir à son pÚre, ce pÚre si respecté, si admiré, si tendrement
chéri! Maintenant encore, parvenu à l'ùge d'homme, c'était toujours
avec attendrissement qu'il se rappelait ce culte naĂŻf qu'aucune
désillusion n'avait pu complÚtement détruire.
Sa mÚre, il l'aimait bien aussi, il la contemplait charmé lors-
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105 SANS LENDEMĂU
qu'elle se penchait sur lui, qu'elle l'attirait vers elle avec un fré-
missement d'orgueil et que, son front appuyé sur le petit front de
l'enfant, elle murmurait : lion fils ! mon fils. Oui, il l'aimait, cette
mĂšre si jolie qui n'avait pour lui que de tendres paroles. Mais
c'était le pÚre qui avait été la grande passion de son enfance. Peut-
ĂȘtre, comme il arrive souvent en matiĂšre d'affection, ne faisait -il
que rendre la mesure de ce qu'on lui donnait Ce que sa mĂšre
voyait en lui surtout, c'était l'héritier du nom, l'héritier si impa-
tiemment désiré, si longuement attendu; lui, ce qu'il voyait en die,
c'était une maman plus belle, plus élégante que celle des autres
petits, liais vis-à -vis de M. de Valrégis, il éprouvait quelque chose
de différent et de meilleur. Ne sentait-il pas qu'il était tout pour
son pÚre, que son pÚre était tout pour lui? Souvent, dans l'entou-
rage du marquis, on plaisantait de la soumission idolĂątre que lui
témoignait le petit Gérard. Mm0 de Valrégis s'en montrait jalouse i
ses heures. « Vous seul avez charge d'ùme, disait- elle à son mari, si
votre fils tourne mal, c'est que vous l'aurez poussé dans la mau-
vaise voie. »
Le second tableau qui s'offrait à Gérard, c'était un hÎtel du
faubourg Saint-Germain que ses parents habitaient l'hiver. Il ne
lui restait qu'une impression effacée des salons à boiseries, de la
longue galerie qui, certains soirs, s'éclairaient de mille lumiÚres;
mais, plus distinctement, il revoyait le petit appartement du second
étage, qu'il habitait avec son précepteur. Ce précepteur, un bon
abbé à la face joufflue et dont la soutane déguisait si mal l'origine
campagnarde, Gérard en riait encore, d'un rire mouillé de larmes,
lorsqu'il se rappelait son obséquiosité, parfois un peu servile, vis-à -
vis des supériorités sociales. Pour ce brave garçon, jusqu'au dernier
moment, GĂ©rard Ă©tait demeurĂ© revĂȘtu du prestige de son mar-
quisat en expectative. Peu s'en fallait qu'en lui imposant un pensum,
il ne l'appelùt : « Monsieur le comte. » Hélas 1 hélas! comme ce
temps Ă©tait loin dĂ©jĂ , ce temps oĂč GĂ©rard marchait dans la vie
entouré de respects et de déférences ! Comme le monde lui avait
durement appris que, pour avoir du sang bleu dans les veines, on
ne se heurte pas d'un choc moins rude aux pierres de la route et
que le combat de l'existence n'en est pas moins douloureux.
Ces années qui s'écoulaient : l'été à Pierrefitte, dans le chùteau
du Cantal; l'hiver dans l'hĂŽtel de la rue de Varennes, il les revivait
une à une dans leurs moindres détails. C'était à Pierrefitte, au
mois d'août, qu'on célébrait en grande pompe l'anniversaire de sa
naissance et que les paysans, des paysans demeurés primitifs,
dansaient sur les pelouses du parc et trinquaient gaßment à la santé
de leurs maßtres.\Une fois, le jour de ses douze ans, Gérard avait
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SANS LENDEMAIN 107
voulu leur parier et il ressentait encore, à travers les années, rémo-
tion de ce premier discours improvisé par lui, dont la derniÚre
phrase restait gravée dans sa mémoire : « Je vous aime bien tous,
â tous, â parce que vous aimez papa. » Il n'avait pas ajoutĂ©
« maman », mais l'omission était demeurée inaperçue au milieu des
vivats saluant ce début oratoire, et l'on avait fait une belle ovation
au petit seigneur qui, si jeune, avait déjà la langue si bien pendue !
Oui, c'étaient là de doux souvenirs, et plus doux, meilleur encore,
celui de la premiÚre communion, faite dans l'église du village, avec
d'humbles petits camarades, rapprochés de lui ce jour-là dans un
mĂȘme Ă©lan de foi qui efface les diffĂ©rences sociales. Sa piĂ©tĂ© Ă©tait
si grande alors, il avait Ă©tĂ© si heureux, et pourtant, de ce jour-lĂ
mĂȘme datait sa premiĂšre impression de vague tristesse que les
événements devaient si cruellement justifier. Ce n'avait été qu'une
sensation toute transitoire. Mais, lorsqu'au sortir de l'église, il
s'était jeté dans les bras de son pÚre, il avait surpris dans son
regard quelque chose qui n'était pas l'attendrissement inséparable
d'un pareil moment. Quelque chose qui trahissait comme une
inquiétude, une angoisse mal dissimulée. Cela n'avait duré que
l'espace d'un éclair, le visage de M. de Valrégis avait repris bien
vite son expression habituelle de calme souriant. Gérard, néanmoins,
était demeuré troublé comme s'il eût entrevu, dans une clarté
subite, les cÎtés inconnus de la vie. A partir de ce moment, sans
oser interroger son pÚre, il l'observait à la dérobée, et souvent il
surprenait sur son front le mĂȘme nuage de fatigue inquiĂšte.
Cette observation de l'enfant avait duré des mois entiers sans
qu'il en parlĂąt Ă personne, sans qu'il Ă©panchĂąt son cĆur gonflĂ© de
craintes et de pressentiments.
Le temps passait cependant. Gérard travaillait, oh! avec quelle
ardeur ! Ne fallait-il pas que son pÚre fût content ! Et le pÚre, qui
voyait l'effort, était fier du cher petit; mais parfois aux paroles
d'approbation se mĂȘlait une parole d'amertume : « Oui, travaille,
rĂ©ussis, â qui sait ce que l'avenir te rĂ©serve, â qui peut compter
sur le lendemain? »
L'avenir, pourtant, selon toute apparence, devait ĂȘtre beau pour
Gérard : fils unique, une fortune princiÚre, un des plus beaux noms
de France! Ah! que de fois il avait entendu répéter cela autour de
lui! A quinze ans, il avait déjà ses courtisans. Mais, pour lui, le
danger des adulations, des complaisances intéressées, n'existait pas.
Il n'en était pas dupe et le laissait voir, aussi était-il, en réalité,
peu populaire parmi les garçons de son Ăąge. Peut-ĂȘtre ses camarades
n'avaient-ils pas tout Ă fait tort lorsqu'ils le jugeaient insociable et
bizarre. Il ne partageait ni leurs goûts ni leurs appétits de plaisir,
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m SANS LENDEMAIN
ni leur connaissance prématurée des choses mauvaises. D'autres
aspirations se faisaient jour en lui, â sa vocation naissait, â
une vocation qui, si elle le trouvait docile, le ferait vivre d'une vie Ă
part, plus élevée, sinon plus heureuse, car le sort de ceux qui se
séparent de la foule pour planer au-dessus d'elle renferme quelque-
fois la gloire, mais rarement le bonheur.
Tout petit, â c'Ă©tait lĂ encore une des impressions d'autrefois, â
tout petit, la musique était pour lui comme un langage déjà connu,
qu'il comprenait intuitivement. Aucun plaisir de son Ăąge ne pouvait
le retenir lorsque, de loin, il entendait le piano vibrer sous les doigts
souples de sa mĂšre; alors, il accourait, se glissait derriĂšre elle et,
là , il écoutait immobile, retenant son haleine. Lorsque entre les
parents s'était agitée la question de savoir si Gérard ferait des
études musicales, la marquise s'y était montrée contraire : « C'est
du temps perdu pour un homme», disait-elle. Mais l'enfant avait
tant supplié, si bien promis que ses autres travaux n'en souffriraient
pas, qu'on avait cédé à son caprice; et un jour, jour de grand
triomphe, il émerveillait son professeur en lui soumettant un
morceau composé par lui, une petite piÚce mélancolique, qui n'était
pas un chef-d'Ćuvre, comme le professeur voulait le proclamer,
mais qui renfermait peut-ĂȘtre le prĂ©sage de chefs-d'Ćuvre futurs !
Ses parents avaient applaudi, traitant un peu en plaisantant cette
vocation enfantine; mais, en grandissant, Gérard y était resté
fidĂšle; mĂȘme Ă l'Ă©poque ardue des examens, son piano ne restait pas
fermé. Il trouvait là une détente à la suite de ces horribles calculs
d'algĂšbre que son esprit peu positif ne percevait que si difficilement.
Oh ! ces problÚmes arides, comme il les avait détestés ! Quel frisson
de dégoût le prenait en face des monÎmes, des polynÎmes, des
équations littérales et numériques à une ou plusieurs inconnues!...
Mais sa volonté opiniùtre avait eu raison de ces sÚches formules. Et,
malgré tout, ce temps des examens, suivi des deux années passées
à Saint-Cyr, s'offrait à sa mémoire comme une pause trÚs douce,
exempte de soucis, l'accalmie avant l'orage.
C'était à la sortie de l'école que, tout à coup, sans préparation,
il s'était trouvé en face de la réalité brutale. La veille, on citait
la fortune des Valrégis comme la plus considérable parmi celles de
la vieille noblesse française; le lendemain, l'histoire de leur ruine,
ruine complÚte, irrémédiable, circulait de bouche en bouche.
L'événement fit scandale dans Paris. Par quelle série d'imprudences
les Valrégis en étaient-ils arrivés là ? Au moyen de quels gaspil-
lages extravagants avaient-ils pu épuiser une fortune réputée
inépuisable? Chacun colportait sa version. Mais, à travers les
variantes, le fond restait le mĂȘme : des prodigalitĂ©s excessives, des
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SANS LENDEMAIN m
millions dévorés sur le turf, puis, pour chercher à réparer le mal,
des spéculations insensées aboutissant à la catastrophe! Comme
il arrive toujours, ceux-lĂ mĂȘme qui avaient le plus profitĂ© de
l'hospitalité des Valgéris étaient les plus impitoyables dans leur
condamnation. Ah! la cruauté des jugements humains! De ce jour,
GĂ©rard devait en faire l'expĂ©rience; lui-mĂȘme, dans la premiĂšre
surprise de cet effondrement, n'avait-il pas eu un moment d'indi-
gnation, ne s'était-il pas dit que son pÚre n'avait pas eu le droit
de compromettre ainsi follement leur situation Ă tous. Eh oui ! sans
doute, le marquis était coupable, et cela, bien plus que la ruine
matérielle, déchirait l'ùme de son fils.
Mais la colÚre n'avait duré qu'un jour. En face du pÚre brisé,
repentant, une immense pitié s'était emparée de Gérard, ce senti-
ment divin qui pardonne largement sans vouloir mesurer la faute,
la douceur de ce pardon avait été pour M. de Valrégis le dernier
rayon de lumiĂšre, mais n'avait pu cependant le rattacher Ă la vie.
Il était mort, vaincu dans la lutte inégale que depuis longtemps
déjà il livrait à l'insu de tous ; il était mort, emportant avec lui le
secret de son stérile repentir.
Et de nouveau, cette mort presque foudroyante avait fourni au
Paris dĂ©sĆuvrĂ© le texte de mille commentaires, â tout bas, on
prononçait le mot de suicide, â puis le silence s'Ă©tait fait, et pour
la mÚre et le fils retombés dans l'oubli, il avait fallu recommencer
à vivre, seuls aux prises avec les difficultés de l'existence !
Huit ans s'étaient écoulés depuis lors, mais pour Gérard, repas-
sant tristement ces huit années en face de son foyer éteint, les
douleurs du présent lui semblaient plus lourdes à porter que celles
des premiers jours. Chez sa mĂšre, le temps, au lieu de cicatriser la
blessure, l'avait élargie et avivée ; il est rare qu'une femme trouve
en elle l'hĂ©roĂŻsme des longues rĂ©signations. Au moment mĂȘme du
désastre, la marquise s'était montrée superbe d'énergie, de dédain
pour cette fortune écroulée, lorsque son mari, ivre de douleur, se
jetait Ă ses genoux pour lui faire sa confession, d'un beau geste
fier, elle l'avait relevé : « Qu'importe l'argent, avait-elle dit, si
l'honneur du nom n'a subi aucune atteinte ! » Toutefois, eût-elle pu
soutenir ce rÎle si l'existence du marquis se fût prolongée? Pouvait-
on raisonnablement espérer que cette femme, aprÚs avoir vécu bien
au delà de sa seconde jeunesse, entourée de tous les raffinements
du luxe, pût se résigner, sans trahir sa souffrance, aux privations
relatives, aux exigences étroites des petites économies! L'indépen-
dance pourtant lui était conservée en gardant Pierrefitte, le chùteau
seulement, les terres avaient été vendues, il lui restait encore une
quinzaine de mille livres de rentes, la somme qui, autrefois, n'eût
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ItO SAflS LHKMIAIK
pas suffi Ă sa toilette, et avec laquelle, aujourd'hui, elle devait faire
face à tout. Ah! que de pénibles moments pour la pauvre femme
lorsqu'il avait fallu s'installer dans l'obscur entresol de la rue de
Vaugirard, apprendre le prix d'une course de fiacre, supputer sou
par sou la dépense journaliÚre. Peut-on s'étonner que ces froisse-
ments d'amour-propre, dĂ©pourvus de grandeur et par lĂ mĂȘme plus
durs à accepter, aient peu à peu aigri son caractÚre. Sa gaieté
expansive qui, plus encore que sa beauté, avait fait son charme
enveloppant de femme heureuse s'était évanouie, une rigidité hau-
taine était maintenant l'expression accoutumée de son visage;
d'autoritaire qu'elle avait toujours été, die était devenue despote,
et ce despotisme n'ayant qu'un champ d'opération bien circonscrit,
elle Fexerçait tout entier sur Gérard.
D'abord, elle avait exigé de lui qu'il abandonnùt la carriÚre mili-
taire, elle le voulait auprĂšs d'elle; d'ailleurs, il n'avait plus la
fortune voulue pour tenir son rang dans l'armée. Mais lorsque son
fils avait parlé de la possibilité de suivre une autre voie, d'apporter
par son travail un peu d'aisance dans le petit intérieur, elle avait
repoussé l'idée avec violence. Que pouvait-il donc faire, lui, un
ValrĂ©gis, une carriĂšre libĂ©rale peut-ĂȘtre? Entrer dans la corpora-
tion des robins et courir au Palais, une serviette sous le bras? Ou
bien se mettre à la remorque de quelque fils de la tribu d'Israël et
apprendre à son école comment on brasse les affaires douteuses?
Non, les Valrégis n'étaient ni gens de chicane ni gens de finance!
Et lorsque Gérard avait suggéré qu'il pouvait tenter de se faire un
nom dans les arts, elle n'avait eu pour cette suggestion qu'un
mépris indigné. Ah! pour obéir à cette fantaisie, il eût fallu que les
choses fussent restées ce qu'elles étaient Alors, il eût pu s'impro-
viser artiste tout Ă son aise, le monde n'aurait vu en cela qu'une
originalité de grand seigneur. Hais aujourd'hui, le marquis de Val-
rĂ©gis, ruinĂ©, livrant au public son nom et ses Ćuvres, ne cĂ©dait pas
à l'inspiration de son talent, mais exerçait un métier, vendait sa
marchandise. C'Ă©tait lĂ une dĂ©chĂ©ance qu'il devait lui Ă©pargner Ă
elle abreuvée d'humiliations. Et aucun raisonnement n'avait pu
prévaloir contre cet illogisme étroit. Gérard maintenant n'essayait
plus de la convaincre, il se soumettait en apparence, ne poursuivant
pas ouvertement son but. Mais cette divergence de vues creusait,
entre la mÚre et le fils, un abßme moral. Hélas! Mme de Valrégis ne
comprenait guĂšre les rĂȘves d'ambition de GĂ©rard. Pour elle, il
n'existait qu'un moyen de relever leur fortune tombée, son fils
devait faire un beau mariage.
AprÚs tout, la chose n'était pas imposable. Plus de fortune, soit,
mais un nom illustre parmi les illustres, des alliances quasi royales,
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fiAJFfi LENDEMAIN m
enfin, la séduction personnelle de Gérard, un facteur important
dans Le bilan de ses chances futures. Et souvent l'Ćil de la mar-
quise se posait sur son fils comme si elle eût voulu évaluer au juste
ce que ses attraits physiques pouvaient rapporter sur le marché
matrimonial. L'examen lui paraissait satisfaisant, â beau, dans le
sens absolu du mot, GĂ©rard ne TĂ©tait pas, â ses traits manquaient
de rĂ©gularitĂ©. Les lignes trop arrĂȘtĂ©es de la bouche nuisaient Ă
l'harmonie de l'ensemble, mais le charme de ses grands yeux gris
qui laissaient deviner tant d'ardeurs secrĂštes, une telle richesse de
vie intérieure rachetait toutes les imperfections; puis, la taille
élevée, la tournure svelte, les fines attaches, tout en lui accusait la
race. En vĂ©ritĂ©, quelle femme n'eĂ»t dĂ» ĂȘtre fiĂšre de l'avoir pour
mari ! Pourtant, il touchait à la trentaine, et il était encore garçon !
C'est que l'obstacle formidable rĂ©sidait en lui-mĂȘme. Sa sauvagerie
entravait les meilleures combinaisons. Mmo de Valrégis, pour sa
part, pouvait se rendre ce témoignage d'une conscience tranquille
qu'elle n'avait rien Ă se reprocher. N'avait-elle pas mis son amour-
propre sous ses pieds, n'était-elle pas courageusement rentrée dans
le monde, oĂč elle n'avait plus maintenant qu'une place effacĂ©e,
secondaire. Mais la nécessité évidente de conserver ses relations
l'emportait sur l'ennui de se faire cahoter en voiture de louage avec
un valet de pied d'aventure et de se montrer dans les salons du
faubourg revĂȘtue de son Ă©ternelle robe de velours violet. On
l'accueillait bien du reste. Son monde, qui n'était pas le monde des
parvenus et des nouveaux riches, savait reconnaĂźtre la grande dame
sous sa toilette dĂ©fraĂźchie. Peut-ĂȘtre mĂȘme exagĂ©rait-il les Ă©gards,
sachant bien que,Jdans certaines situations, les susceptibilités sont
plus en éveil. Le devoir qu'elle s'imposait avait donc ses cÎtés con-
solants. Mais, sur le point capital, le résultat était nul, la belle-fille
idéale se faisait encore attendre. Mmc de Valrégis s'en affligeait sans
se décourager, et c'était encore là pour son fils une cause d'irrita-
tion, que cette chasse Ă l'hĂ©ritiĂšre dont il se trouvait ĂȘtre l'involon-
taire complice, cette perspective d'épouser, sans entraßnement et
par calcul, la femme que sa mĂšre lui aurait choisie! La vilaine chose
que le mariage^ainsi envisagé !
D'autre part, aurait-il l'égoïste courage de refusera la pauvre mÚre
la seule satisfaction qui pût apporter un peu de joie à sa vieillesse?
Non! Si, un jourjou l'autre, il était conduit à faire ce sacrifice, son
devoir Ă©tait deTaccomplir, quand mĂȘme son bonheur eĂ»t dĂ» ĂȘtre
l'enjeu de cette triste partie. Mais, Ă trente ans, on aimerait que la vie
contĂźnt autre chose que des devoirs et des sacrifices. Aussi, arrivĂ© Ă
ce point de sa méditation, le front de Gérard se plissait brusque-
ment et sa physionomie revĂȘtait l'expression des heures mauvaises.
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m SANS LENDEMAIN
Maintenant, il faisait grand jour; les mille bruits de la rue, de la
vie laborieuse qui reprend son activité de la veille, venaient jeter
leur note discordante dans la rĂȘverie du jeune homme. Il se
redressa avec un soupir. Allons ! il fallait continuer Ă vivre, se plier
Ă nouveau sous le fardeau quotidien. Il fallait ajouter un anneau Ă
cette lourde chaßne qu'il traßnait, sans l'espoir qu'il pût la rejeter ou
qu'elle devßnt jamais plus légÚre.
II
Mm0 de Valrégis avait son jour de réception. Tous les jeudis, le
mĂȘme cĂ©rĂ©monial Ă©tait scrupuleusement observĂ©. Les housses des
meubles disparaissaient, rĂ©vĂ©lant les velours de GĂȘnes et les tapis-
series au petit point, débris de l'opulence passée. Quelques fleurs,
â le seul goĂ»t coĂ»teux auquel la marquise ne savait pas tout Ă fait
renoncer, â s'Ă©panouissaient dans des coupes de SĂšvres ou du
Japon, comme les meubles, reliques des temps meilleurs. Dans un
coin du salon était disposé le thé en général peu substantiel, mais
qui se rachetait, en apparence, par la splendeur de l'argenterie
massive sur laquelle étincelaient les armes accouplées des Valrégis
et des Montescourt.
Au milieu de ce semblant de luxe, la marquise paraissait se
ranimer. Elle était belle encore, malgré ses soixante ans. Par une
coquetterie de femme intelligente, elle n'avait recours Ă aucun des
artifices qui vieillissent en prétendant rajeunir. Aucune teinture
mystérieuse ne détruisait l'harmonie soyeuse de ses cheveux blancs.
Aucune composition ne s'étalait sur sa figure dan3 le vain effort d'y
rappeler la fraĂźcheur disparue. Mais, telle qu'on la voyait avec sa
simple robe noire, n'ayant pour tout ornement qu'un fichu de den-
telle jaunie croisé sur sa poitrine, avec ses bandeaux d'argent, ses
traits délicats portant les traces visibles des années écoulées, des
larmes répandues, telle qu'elle se montrait, sereine et accueillante,
dans son salon minuscule peuplé de vieux souvenirs, elle paraissait
Ă tous l'incarriation mĂȘme de la grande dame d'autrefois, de la
femme noble et fiÚre, supérieure aux injures du temps et aux coups
impitoyables du sort. A part le costume, un portrait de marquise
du grand siĂšcle descendue de son cadre, disait-on. Et on admirait
sa résignation, sa dignité tranquille, sans se douter des agitations
intérieures que dissimulait ce masque de sérénité. Etait-ce le charme
de cette maĂźtresse de maison incomparable? Toujours est-il qu'on
venait beaucoup chez elle. Dans leur simplicité, ses réceptions atti-
raient par le parfum d'élégance exclusive qu'on y respirait. On était
sûr de ne s'y rencontrer avec aucun élément douteux ; aussi n'était-ce
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SANS LENDEMAIN 113
pas seulement les douairiÚres aux modes surannées et aux grandes
façons qui s'y montraient assidues. Les jeunes femmes débordées
par leurs obligations mondaines, les jeunes gens lancés à toute
vitesse dans le mouvement, ne dédaignaient pas de monter l'escalier
de la rue de Vaugirard, attirés par le plaisir de se trouver en plein
pays de connaissance et de bavarder agréablement pendant une
heure en recueillant le dernier mot du scandale de la veille et la
primeur du mariage de demain.
Le défilé durait de trois à six, toujours aussi animé, aussi trié
sur le volet, et lorsque, le soir, Mmd de Valrégis, restée seule, passait
la revue de ses forces, c'est-Ă -dire de ses visiteurs, elle joignait ses
mains fines sur ses genoux, avec une satisfaction que ne lui cau-
saient pas jadis ses plus beaux succĂšs mondains et se rendait Ă elle-
mĂȘme le tĂ©moignage que, Ă l'opposĂ© de Titus, elle n'avait pas perdu
sa journée.
Un jeudi de la fin de janvier, quelques semaines plus tard que
la nuit oĂč nous avons vu GĂ©rard travaillant et rĂ©flĂ©chissant jusqu'au
matin, Mme de ValrĂ©gis, aprĂšs avoir surveillĂ© elle-mĂȘme les prĂ©pa-
ratifs habituels, était occupée aux soins de sa toilette.
Elle ne se pressait pas, car deux heures venaient Ă peine de
sonner et, avant trois heures, elle n'attendait personne. Paresseuse-
ment elle s'attardait Ă mille petits soins. Elle jetait un nuage de
poudre sur ses cheveux, elle disposait artistement les plis de son
fichu Marie-Antoinette, et dans les flots de dentelles, fidĂšle Ă une
habitude de jeunesse, elle attachait un petit bouquet de violettes
parfumées. Tandis qu'elle achevait de l'assujettir, un coup de son-
nette se fit entendre : « Déjà du monde ! » Ramassant ses gants et son
mouchoir, elle passa dans le salon au moment oĂč la porte de l'anti-
chambre s'ouvrait pour livrer passage Ă une grande jeune femme,
tout enveloppée de fourrures, et dont les joues roses et les grands
yeux noirs brillaient Ă travers son voile.
â Ce n'est que moi, cousine EglĂ©e, fit-elle d'une jolie voix claire,
j'arrive Ă cette heure anormale pour ĂȘtre sĂ»re de vous avoir Ă moi
toute seule, j'ai un tas de choses importantes Ă vous conter.
La figure de la marquise s'était éclairée en reconnaissant sa visi-
teuse, la baronne de Langeac, une petite cousine qu'elle affection-
nait particuliÚrement, celle que ses amies avaient surnommée « Célé-
rité et discrétion », parce que l'unique occupation de sa vie semblait
ĂȘtre de faire concurrence aux agences matrimoniales. MariĂ©e elle-
mĂȘme depuis une dizaine d'annĂ©es et trĂšs heureuse, quoique sans
enfants, elle occupait ses loisirs Ă ce qu'elle appelait l'accroissement
de la race par procuration. Aucun cĂ©libataire endurci n'Ă©chappait Ă
ses attaques. Aucune fille vieillissant sous la livrée de sainte Cathe-
10 octobre 1892. 8
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1U W& LENDEMAIN
rine ne décourageait son zÚle. Comme la maison Foy et les autres»
elle avait ses registres oĂč les noms, les Ăąges, les dots et les espĂ©-
rances étaient soigneusement notés. Les sujets qui semblaient devoir
se convenir étaient inscrits en regard l'un de l'autre, des signes
spéciaux indiquaient à quelle phase se trouvait la négociation.
Un banquier lui eût envié la régularité de ses écritures. Au reste,
et en raison peut-ĂȘtre de son innocente manie (jugĂ©e innocente
surtout par les gens hors cause), la petite baronne était la plus
aimable et la plus honnĂȘte des femmes, la providence des mĂšres de
famille et le désespoir des amoureux qu'elle éconduisait avec une
désinvolture toute charmante.
â Vous voyez bien que vous perdrez votre temps Ă me faire la
cour, disait-elle, je suis trop occupée à surveiller la cour des autres.
En réalité un grand bon sens se cachait sous ces dehors un peu
Ă©vaporĂ©s; elle savait ĂȘtre sĂ©rieuse Ă ses heures, et nulle n'apprĂ©ciait
plus sainement une situation, ne jugeait mieux un caractĂšre. Aussi
était-il rare qu'un mariage conseillé par elle tournùt absolument mal !
En la voyant entrer, le cĆur de la marquise tressauta d'espĂ©-
rance. Lui apportait-elle la belle- fille tant désirée? La physionomie
trahissait si visiblement son attente que la baronne partit d'un frais
éclat de rire, qu'elle étouffa aussitÎt en se penchant sur les mains
de Mmo de Valrégis et les embrassant d'un mouvement cùlin.
â Vous devinez ce qui m'amĂšne, cousine ĂglĂ©e? Laissez-moi ĂŽter
ce manteau qui m'étouffe, et je vais tout vous dire...
Elle se débarrassa de sa pelisse de loutre et s'assit sur la causeuse
oĂč la marquise lui faisait place Ă cĂŽtĂ© d'elle. Les deux femmes se
regardĂšrent avec un sourire de mutuelle entente.
â 11 est donc compris qu'il s'agit de GĂ©rard, dit la baronne.
Depuis longtemps, vous le savez, j'ai l'Ćil sur lui. Je vois d'ici sa
place dans mon registre, tout en haut du feuillet 5, Ă gauche.
Seulement je voulais avoir quelqu'un de trĂšs, trĂšs bien Ă lui pro-
poser, de la fortune cela va sans dire, mais ce n'est pas le plus
difficile, on en trouve toujours quand on veut, on s'affuble d'une
Américaine, le pÚre a déterré des lingots, la mÚre a servi dans une
brasserie et la fille vous assure qu'elle est d'une « very old family
indeed », pas du tout comme tels ou tels de ses compatriotes qu'on
reçoit à Paris, et qui, eux, sont des gens de rien, peuh ! j'ai horreur
des mésalliances; épouser du 3 pour 100 sous prétexte qu'on a du
sang pour trois, c'est joli comme mot, mais cela tourne toujours
mal. Donc il s'agissait de découvrir ù la fois la fortune, la famille,
sans compter la personne, car je ne voudrais pas que mon cousin
s'enchaĂźnĂąt Ăą un monstre. Convenez que tout cela n'est pas com-
mode à réunir.
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SANS LENDEMADf US
Elle s'interrompit pour respirer.
â Enfin, je m'imagine avoir dĂ©nichĂ© le rara avis, continua-t-elle,
et, comme il arrive parfois, je l'avais sous la main sans m'en douter.
Hais je croyais à de grandes prétentions d'argent, et c'est tout le
contraire. Voilà en deux mots le résumé de ma candidate. Inutile de
vous faire mystĂšre de son nom, elle s'appelle Odette de Larcy, fille
unique, dix-huit ans, jolie blonde trÚs présentable. On n'accusera
jamais Gérard de l'avoir épousée par raison. Le pÚre, le comte de
Larcy, bonne noblesse d'Anjou, mais sans illustrations, est mort il
y a cinq ans, laissant Ă sa fille 150 000 francs de rente clairs et
nets. La mÚre jouit d'une fortune à peu prÚs équivalente; donc,
dans l'avenir, 300 000 francs au bas mot, sans compter l'héritage
d'une tante, une sĆur de Mme de Larcy, veuve sans enfants. Mais
ici mes renseignements se brouillent, et puis il ne faut jamais tabler
sur des collatĂ©raux; enfin, mĂȘme sans la tante, le chiffre me parait
assez joli ; dans tout cela je ne vois pas un mais, qu'en dites-vous,
cousine?
â Je dis, ma chĂšre petite, que cela me paraĂźt trop beau! fit
Mmo de Valrégis en hochant la tÚte. Une fille dans la position de M,le de
Larcy n'a que l'embarras du choix. Pourquoi voulez-vous que ce
choix aille se fixer sur mon pauvre Gérard? Vous prenez pour des
possibilitĂ©s ce qui n'est qu'un dĂ©sir de votre excellent petit cĆur.
â Mais ne croyez pas! reprit Mme de Langeac avec vivacitĂ©.
Vous savez bien que, sous mes apparences d'écervelée, j'ai un fonds
de prudence en réserve pour mes amis. Pensez-vous que je vien-
drais vous entretenir d'une idée de mariage simplement parce
qu'elle aurait germé dans ma tÚte? Non, la situation est celle-ci :
M"" de Larcy, qui est ma voisine de campagne, appartient Ă une
vieille famille du Quercy, elle était peu riche, pas du tout jolie,
fort entichée de son nom. Ce n'est que sur le coup de trente ans et
par suite de difficultés avec son pÚre qu'elle s'est résignée à épouser
M. de Larcy, et je crois bien qu'elle a employé ses quinze ans de
ménage à déplorer sa résolution tardive. M. de Larcy était un
despote ayant l'horreur du monde, il a séquestré sa femme, hiver
comme été, dans l'Anjou, et la malheureuse a achevé ses meilleures
années seule dans un grand chùteau écrasant de luxe et de tristesse.
Une fois veuve, elle a voulu essayer de la vie de Paris; mais, aux
environs de la cinquantaine, on ne refait pas ses habitudes. Elle
s'est trouvée ici toute dépaysée et s'est adressée à moi pour l'aider
à nouer des relations. Gela a établi entre nous une sorte d'intimité,
et, tout rĂ©cemment, elle m'a ouvert son cĆur au sujet de sa fille.
Odette, je vous le disais, n'a que dix-huit ans, elle est sortie il y a
six mois du couvent de l'Assomption, mais sa mĂšre veut la marier
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m sans lendemain
le plus tĂŽt possible, et ne demande Ă son futur gendre d'autre
apport qu'un nom et des alliances. « Quant à l'argent, dit -elle, je
sais par expérience que lorsqu'il n'est pas accompagné d'autre
chose, il ne contribue guĂšre au bonheur, l'important c'est de savoir
s'en servir. Je ne veux pas que ma fille végÚte misérablement
comme je l'ai fait. Que son mari lui plaise, qu'il soit homme du
monde, qu'il lui crĂ©e une vie agrĂ©able et entourĂ©e, il satisfera Ă
toutes mes exigences. » J'espÚre que voilà une personne raisonnable,
cousine Eglée. Vous sentez qu'alors la pansée de Gérard m'est
venue tout de suite et, sans me dire autorisée, bien entendu, sans
le compromettre, j'ai ébauché son portrait à Mme de Larcy. Oh ! j'ai
été trÚs éloquente, je vous jure; d'ailleurs, lorsqu'on plaide la
cause d'un Valrégis, les arguments foisonnent, mais je n'ai rien
oublié, ni du cÎté paternel ni du cÎté maternel ! Le Valrégis
embrassé en plein champ de bataille à Poitiers par le roi Jean ; le
Montescourt refusant l'alliance d'une Médicis à cause des pilules,
les trente-deux quartiers de noblesse des uns et des autres, enfin
et surtout le chapelet sans fin des parentés illustres. 11 va sans dire
que Gérard, personnellement, a eu sa bonne part; et la mÚre de
Gérard aussi. Mme de Larcy a pris feu et flamme, tout ce qu'elle
désire, c'est une présentation, et c'est pour l'arranger avec vous
que je suis ici. Tout va marcher Ă souhait, vous allez voir. Avant
huit jours les jeunes gens seront fous l'un de l'autre et dans six
semaines nous commanderons la corbeille I
La marquise sourit de l'entrain confiant de la jeune femme.
â Comme vous allez vite en besogne, Jeanne, dit-elle un peu
tristement. Les événements heureux n'arrivent guÚre avec cette
facilité. Je vous le répÚte, je voudrais que les conditions fussent
moins belles. Nos chances de réussite seraient meilleures.
â Mais puisque je vous affirme que la dĂ©cision est toute entre
vos mains, reprit la baronne. Je n'ai qu'une crainte, c'est que Gérard
ne se montre résistant. Il doit avoir son idéal, ce grand garçon qui
plane dans l'éther, un idéal qui ne réside pas sur notre globe ter-
restre, car lorsque, par hasard, on le voit dans un salon, il res-
semble à un condamné qui fait son temps. Je me suis gardée, par
exemple, de parler de son humeur sauvage ; j'ai dit qu'il adorait le
monde, â il faut bien mentir un peu, â bref, c'est lui seul qui
peut mettre des bĂątons dans les roues. Quant Ă la petite, il n'aura
pas de peine Ă en faire la conquĂȘte. Jamais le Veni, vidi% vici du
bonhomme qui m'ennuyait tant dans mon enfance n'aura été plus
applicable ! Odette est une de ces natures naĂŻves destinĂ©es Ă ĂȘtre
en extase devant un mari. Elle l'adorera bĂȘtement du premier jour!
Je ne vous dis pas qu'elle soit d'une intelligence hors ligne, mais
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sans lendemain u?
i quoi cela sert-il pour une femme? D'ailleurs elle est trĂšs jolie, ce
qui vaut infiniment mieux.
â Si vraiment tout dĂ©pend de mon fils, dit la marquise, je me
fais fort de le convertir. U a beau pousser le dĂ©sintĂ©ressement jusqu'Ă
l'absurde, il ne sera pas assez fou pour rejeter de pareilles ouver-
tures. Mon Dieu ! si je pouvais le voir heureusement marié, occu-
pant la place qui aurait dĂ» toujours ĂȘtre la sienne, il me semble
que tous les déchirements du passé ne compteraient plus pour rien.
Ah! chÚre enfant, tùchez de réussir! Vous aurez changé en bon-
heur la tristesse de mes derniÚres années, ce sera votre récompense. . .
Un nouveau coup de sonnette coupa court Ă cette effusion recon-
naissante.
â Je me sauve avant le flot, dit la baronne en rajustant ses
fourrures. Je voudrais bien rester, mais aujourd'hui j'ai trop Ă faire.
Convenons vite de notre plan de bataille. Vous allez parler à Gérard
et, s'il est raisonnable, nous organiserons l'entrevue chez moi,
n'est-ce pas? Un terrain neutre. Et puis, c'est tout ce que j'aime.
Elle tendit ses joues à Mmo de Valrégis.
â A bientĂŽt, cousine, j'attends demain de vos nouvelles.
Ce jour-lĂ , Mme de ValrĂ©gis eĂ»t peut-ĂȘtre dĂ©sirĂ© une afflaence
moins nombreuse, car elle avait hĂąte de se retrouver seule et de
repasser dans son esprit tous les détails de sa conversation avec
Jeanne de Langeac. En vérité, cela ne ressemblait-il pas à un songe
bleu, ces millions tombant inopinément aux pieds de Gérard qui,
au dire de la baronne, n'avait qu'Ă se baisser pour les prendre?
AprÚs tout, on verrait bien... ; l'important était de décider son fils.
Elle savait qu'elle ne s'engageait pas tĂ©mĂ©rairement lorsque, tout Ă
l'heure, elle répondait de sa docilité. Quels que fussent ses scru-
pules et ses objections, elle saurait bien dissiper les uns et réfuter
les autres. Toutefois, Jeanne avait raison. C'était un original que
GĂ©rard. LĂ oĂč un autre ne verrait que le moyen bĂ©ni de s'affranchir
des préoccupations d'une vie besoigneuse, lui aurait des doutes et
des répugnances! N'avait-il pas mille fois exprimé son mépris pour
les coureurs de dot, pour ceux qui se jettent dans l'aventure du
mariage comme dans une spéculation qui doit leur rapporter de
gros dividendes ? Pour lui, les millions de Mlle de Larcy seraient un
motif d'hésitation plutÎt qu'un excitant!
Heureusement elle était jolie. La marquise appuierait sur ce point,
elle déploierait tout son arsenal d'arguments serrés et irréfutables.
Quant à la responsabilité assumée, elle ne s'en effrayait guÚre. Son
fils serait heureux malgré lui; plus tard, il la remercierait.
Le soir mĂȘme, elle commença l'assaut. Aux premiĂšres paroles,
Gérard pùlit. La question qui flottait toujours entre sa mÚre et lui
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118 SANS LENDEMAIN
à l'état de menace vague prenait une forme précise. Il semblait au
pauvre garçon ĂȘtre en face d'un billet Ă Ă©chĂ©ance, auquel il fallait
faire honneur sous peine de laisser protester sa signature. En fait,
de quoi provenait cet éloignement pour le mariage, sinon de ce que
sa mÚre le lui présentait toujours comme la carte forcée, comme
l'expédient nécessaire pour se relever aux yeux du monde. Lui,
avec la sévérité intransigeante d'une ùme neuve aux choses de la vie,
jugeait ce calcul odieux. Il avait eu d'autres rĂȘves, de beaux rĂȘves
chimériques, sur la vie à deux avec une femme qu'il aurait choisie,
une femme aimée, vaillante, qui le fortifierait en s' appuyant sur
lui. Pauvre Gérard ! il était resté trÚs jeune malgré ses trente ans !...
Mme de Valrégis, sans se soucier de ce qui se passait dans l'esprit
de son fils, se grisait de sa propre éloquence. Tout n'était-il pas
réuni dans ce mariage inespéré? Gérard, eût-il conservé sa fortune,
aurait-il pu contracter une alliance plus sortable? Et aujourd'hui
que le moyen lui était fourni de redorer son blason sans le ternir,
ne devait-il pas remercier une providence miséricordieuse?
Et la marquise s'attendrissait, évoquant les douceurs intimes qui
attendaient le jeune homme au foyer conjugal ! Ce serait comme
une Ăšre nouvelle qui s'ouvrirait. Le bonheur commencerait pour
lui et, pour elle, la pauvre mÚre si brisée par les événements,
désormais elle n'aurait plus à se plaindre; les révoltes amassées
dans son cĆur se convertiraient en hymne d'allĂ©gresse l Et tout
serait changé. Cette vocation artistique qu'elle avait contrariée, qui
avait été entre Gérard et elle une cause de perpétuelle dissension,
elle y applaudirait le jour oĂč il n'y aurait plus d'Ă©quivoque possible,
oĂč le marquis de ValrĂ©gis rĂ©vĂ©lerait au monde un talent dont il
n'aurait plus besoin pour battre monnaie...
Elle poursuivait ainsi Ă perte d'haleine. Mais de toute cette argu-
mentation, de l'exposé prolixe des qualités physiques, morales et
pécuniaires de M1,e de Larcy, Gérard ne retenait que deux choses :
s'il se laissait faire, sa mĂšre serait moins malheureuse, et lui serait
plus libre de se consacrer Ă son art. Une seule de ces deux raisons
eĂ»t peut-ĂȘtre suffi Ă le dĂ©cider. RĂ©unies, elles Ă©taient toutes-puis-
santes. Ce fut néanmoins sans élan qu'il formula son adhésion.
â Peut-ĂȘtre vous illusionnez-vous, ma mĂšre, dit-il avec un sou-
rire d'ironie trĂšs douce, MIle de Larcy sera sans doute moins facile-
ment consentante que ne le suppose notre cousine. Quoi qu'il en
soit, ce n'est pas de mon cÎté que naßtra l'obstacle, seulement, je
vous en conjure, ne vous hùtez pas de vous réjouir, la déception
vous serait trop amĂšre.
Mais la marquise, toute joyeuse de sa prompte victoire, avait
oublié ses défiances.
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SANS LEHDEMĂIH 119
â Si je dois en croire Jeanne â et elle ne parle qu'Ă bon escient
â dit-elle, vous ĂȘtes tout agréé d'avance, mon fils! Sans excĂšs
d'orgueil maternel, je ne crois pas que vous puissiez gĂąter vos
chances en vous faisant connaĂźtre.
Et avec un geste caressant, trĂšs rare chez elle, ses mains se
posĂšrent sur la tĂȘte brune du jeune homme.
â Voici la premiĂšre heure de consolation que le ciel m'accorde
dépuis la mort de votre pÚre, murmura-t-elle d'une voix émue,
puissent mes espérances se réaliser !
Et Gérard, en sentant les larmes de sa mÚre sur son front, en
retrouvant sur sa figure amaigrie l'expression qu'elle portait aux
temps heureux, ne regretta plus sa promesse.
Le lendemain, Mmo de Langeac était réveillée par un billet de la
marquise. <c Victoire gagnée ! » écrivait celle-ci. « Gérard est dans
les meilleures dispositions. Maintenant, chĂšre petite, prenez le
commandement, je m'en rapporte aveuglément à votre tactique.
Nous sommes Ă vos ordres pour le jour, l'heure et l'endroit qu'il
vous plaira d'indiquer... »
â VoilĂ qui va bien, fit la baronne, et un peu d'attendrissement
se mĂȘla Ă son rire malicieux. Ordinairement ce sont les mĂšres affli-
gées de filles qui montrent cette ardeur, mais ici les circonstances
sont toutes spéciales! Pauvre femme! elle a bien droit à des com-
pensations... Et l'affaire se fera, poursuivit-elle tout en dégustant
son chocolat et ses tartines beurrées. Pourvu que Gérard ne trouve
pas la petite trop bĂȘte ! Ah bah ! il mettra cela sur le compte de la
timiditĂ©, aprĂšs ils se dĂ©brouilleront. Aujourd'hui mĂȘme, je vais
chez M"6 de Larcy !
III
De toutes les corvées dont nous compliquons l'existence, il n'en
est guĂšre de plus insupportable, lorsqu'on est directement en cause,
qu'une présentation pour ce qu'on est convenu d'appeler le bon
motif. C'est au reste partout et toujours le mĂȘme luxe de prĂ©cau-
tions naïves qui ne trompent personne. La jeune fille est censée ne
rien savoir, afin, dit-on, qu'elle soit plus naturelle et qu'on puisse
la voir sous ses couleurs véritables. En réalité, elle est au courant
de tout et a passé une heure devant sa glace pour bien s'assurer
qu'elle est en pleine possession de tous ses moyens. Les moindres
détails de sa toilette et de sa coiffure ont été anxieusement étudiés
par sa mÚre qui, jusqu'à la derniÚre minute, s'est montrée prodigue
de recommandations sur la tenue Ă observer, et a si bien fait qu'Ă
moins d'un miracle, l'attitude de sa fille sera forcément contrainte
et empruntée. Toutefois, pour celle-ci, qui n'est appelée qu'à jouer
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120 SANS LENDEMAIN
un rĂŽle passif en harmonie avec la rĂ©serve imposĂ©e Ă son Ăąge et Ă
son sexe, les difficultés seront moins grandes, pourvu que l'émotion
ne lui altÚre pas les traits et qu'elle réponde par monosyllabes, c'est
tout ce qu'on peut raisonnablement lui demander. Quant au malheu-
reux jeune homme, c'est autre chose; de lui, on sera en droit d'exiger
qu'il se montre sous le jour le plus séduisant, il devra ignorer le
ridicule de sa position et trouver la note juste : aimable, mais pas
trop empressé, causant, mais pas trop à son aise, spirituel, tout &n
nes'écartant pas du cercle des banalités convenables. Encore, s'il ne
s'agissait pour les deux intéressés que de se plaire réciproquement, la
jeunesse est indulgente Ă la jeunesse, mais ne savent-ils pas qu'ils
sont en face d'un aréopage qui prononcera en dernier ressort, qui
enregistre les paroles de l'un, la maniĂšre d'ĂȘtre de l'autre et se forme
un jugement favorable ou hostile qui pÚsera d'un poids décisif dans
la balance! Le moyen, hĂ©las! d'ĂȘtre soi dans de pareilles conditions!
Pourtant, le systÚme reste en pleine vigueur, à peine ébranlé par
l'exemple de nos voisins d'outre-Manche, et, malgré ses inconvé-
nients, peut-ĂȘtre les rĂ©sultats ne sont-ils pa3 plus mauvais que ceux
du systÚme contraire, qui consiste à s'étudier librement et à se
choisir sans contrĂŽle.
L'entrevue entre MUo de Larcy et GĂ©rard devait ĂȘtre conduite
d'aprĂšs toutes les rĂšgles du vieux jeu. Mais le tact de la petite
baronne était là pour en atténuer la gaucherie solennelle. Les choses
se passÚrent simplement; on se rencontra au thé de cinq heures de
Mm0 de Langeac. Vraiment celle-ci n'avait rien exagéré en assurant
qu'Odette était une héritiÚre présentable, son visage de baby blanc
et rose, son regard limpide, son sourire Ă fossettes, offraient un
ensemble sinon trĂšs original, du moins fort plaisant Ă l'Ćil. De
prime abord Mmo de ValrĂ©gis fut captivĂ©e â il est vrai qu elle ne
demandait qu'Ă l'ĂȘtre. â Son expression rigide s'adoucit, sa dignitĂ©
froide se fondit en bienveillance, et Odette, dont le petit cĆur Ă©tait
facile à prendre, se sentit irrésistiblement gagnée par le charme
affectueux de sa belle-mÚre en expectative. Le charme opéra aussi
sur Mmo de Larcy. Elle était venue avec une secrÚte appréhension
de se rencontrer avec la marquise de Valrégis, celle qui, quelques
années plus tÎt, donnait le ton à la société la plus exclusive de
Paris. En la voyant si simple, si peu désireuse d'éblouir ou de
s'affirmer, la comtesse éprouva un soulagement qui devint rapide-
ment de la reconnaissance. Ses timidités de provinciale s'évanouis-
saient, sa conversation coulait sans effort et elle savait un gré infini
Ă celle qui accomplissait ce miracle.
Quant à Gérard, sans déployer l'habileté de sa mÚre, il obtint un
succÚs au moins égal au sien. Ce beau garçon élégant, aux formes
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SANS LENDEMAIN m
irrĂ©prochables, fut jugĂ© par Mme de Larcy comme devant ĂȘtre Ă la
fois la perfection des gendres et la perfection des maris. Et, pour
Odette, son imagination de pensionnaire en fit sur l'heure un héros
de roman. Au sortir de cette premiĂšre entrevue, et bien qu'elle
connût à peine le son de la voix du jeune homme, elle se fût volon-
tiers rendue Ă la mairie et Ă l'Ă©glise, prĂȘte Ă y reconnaĂźtre GĂ©rard,
marquis de Valrégis, pour son futur seigneur et maßtre.
âąTout avait donc marchĂ© Ă souhait et au delĂ des prĂ©visions les
plus optimistes de la baronne. Gérard, sans partager absolument
l'enthousiasme maternel, ne pouvait lui opposer aucune critique
raisonnable. Odette était incontestablement une jolie enfant, elle
devait ĂȘtre bonne, si sa physionomie n'Ă©tait pas trompeuse. A tout
prendre, il ne pouvait guÚre se considérer comme une victime parce
qu'on lui imposait une jeune et jolie femme.
Le cérémonial des préliminaires suivit son cours régulier. 11 y
eut échange de cartes, échange de visites, puis une série de petits
dĂźners intimes : dĂźner chez Mmo de Langeac, heureuse de poursuivre
son rĂŽle de deus ex machina ; dĂźner chez Mmo de Larcy, dans son
bel hĂŽtel du boulevard Haussmann, oĂč le luxe s'Ă©talait trop bruyam-
ment en mĂȘme temps que la tenue de maison laissait percer l'inex-
périence d'une direction novice. Enfin, dßner chez la marquise, qui,
trop grande dame pour éprouver un sentiment de mauvaise honte,
ne cherchait pas à dissimuler la simplicité de son intérieur. Dans
ces occasions, on laissait aux jeunes gens toute liberté de causer
ensemble. Et parfois les mÚres échangeaient un sourire de secrÚte
intelligence en notant l'animation d'Odette, en entendant son rire
argentin. Visiblement elle prenait plaisir au tĂȘte-Ă -tĂȘte et rendait la
tùche de Gérard singuliÚrement aisée.
Mais on pouvait difficilement deviner si le plaisir était réciproque.
Gérard ne trahissait guÚre ses sentiments véritables; son empresse-
ment discret, l'exquise politesse avec laquelle il écoutait les bavar-
dages de Mlle de Larcy, tout cela ne prouvait pas grand'chose. Ătait-
il épris ou obéissait-il simplement aux rÚgles de sa parfaite éducation ?
Hélas! lorsqu'à part lui il faisait son examen de conscience, il
s'avouait tristement qu'il ne s'était jamais senti aussi peu amoureux !
Mn< de Larcy lui faisait l'effet d'un de ces livres joliment reliés qui
ornent une bibliothĂšque, mais qu'on ne songe jamais Ă lire. Lui
avait commis l'imprudence de feuilleter le volume et, dĂšs la pre-
miÚre page, il reconnaissait que cette lecture était d'un inexprimable
ennui. Il redoutait le momeut, pas bien Ă©loignĂ©, oĂč le rire perpĂ©tuel
et les enfantillages d'Odette ne lui causeraient qu'énervement et
lassitude. Mais, toutes ces impressions, il les renfermait en lui-mĂȘme.
Le jour oĂč il avait promis Ă sa mĂšre une soumission aveugle,
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122 SANS LENDEMAIN
n'avait-il pas eu l'intuition qu'il se laissait prendre dans un engre-
nage? Maintenant il fallait aller jusqu'au bout, et comme notre
pauvre coeur humain a toujours besoin de se payer de chimĂšres, il
se rassurait par une série de raisonnements spécieux. Odette, aprÚs
tout, n'avait que dix-huit ans. A cet Ăąge, l'esprit est encore impar-
faitement dĂ©veloppĂ©! PeutrĂȘtre se formerait-elle; peut-ĂȘtre, corrigĂ©e
de son langage de pensionnaire, se révélerait-elle moins nulle
FidĂšle Ă sa parole, il continuait Ă faire sa cour, et Odette voyait
son petit roman se dérouler le plus prosaïquement du monde, sans
aucun incident fĂącheux. Maintenant il touchait Ă la conclusion
orthodoxe et prévue, car dans un conciliabule tenu entre la mar-
quise et Mm* de Langeac, il avait été décidé que le moment était
venu de lancer la demande officielle, une pure formalité, attendu
que, déjà , les notaires avaient fait leur besogne et qu'on était d'ac-
cord air tous les points. M** de Valrégis abandonnait Pierrefitte au
jeune ménage. Un sacrifice qui n'en était pas un, car le chùteau
était fermé depuis des années, faute de moyens pour l'entretenir.
Elle se réservait d'ailleurs le droit d'y passer l'été. 11 était convenu,
en outre, qu'elle demeurerait l'hiver Ă Paris avec ses enfants.
Odette, qu'on avait sondée à ce sujet, se déclarait toute heureuse
de se mettre sous la direction de sa belle-mĂšre et de profiter de ses
conseils. Quant à la fortune de MIle de Larcy, par une rareté digne
d'ĂȘtre notĂ©e Ă notre Ă©poque, le chiffre n'en Ă©tait pas sensiblement
au-dessous de ce qu'on avait annoncé. Rien ne s'opposait donc à ce
qu'on proclamùt les fiançailles.
La petite mise en scÚne inévitable de ces sortes de cérémonies
ne fit pas défaut. Mm* de Larcy s'attendrit et eut une crise de
larmes, Odette se jeta dans les bras de Mme de Valrégis avec la
tendresse qu'une belle-fille ressent toujours pour sa belle-mĂšre avant
de se mettre à la détester. Gérard obtint la permission de déposer
un timide baiser-sur la main de la jeune fille. Quelques heures aprĂšs,
celle-ci recevait un bouquet d'un blanc immaculé et, à son doigt,
brillait le saphir traditionnel.
Le sort en Ă©tait jetĂ© et, une fois de plus, deux ĂȘtres humains
allaient tenter le problĂšme de se rendre heureux l'un par l'autre.
On était au milieu de février. Malgré l'impatience de Mme de
Valrégis et que partageait secrÚtement la petite fiancée, on décida
de ne célébrer le mariage qu'aprÚs Pùques, qui, cette année-là ,
tombait vers la fin d'avril. Deux mois ne seraient pas de trop pour
les préparatifs du trousseau et de la corbeille et pour remettre Pierre-
fitte en état, puisque les jeunes gens devaient y passer leur lune de
miel. De plus, cette date coĂŻnciderait avec le retour de la sĆur de
Mmi de Larcy, la marquise de Surville, qui ne devait revenir de
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SANS LENDEMAIN 123
Rome, oĂč elle avait passĂ© l'hiver, qu'aprĂšs les solennitĂ©s de la
semaine sainte. C'était cette tante, veuve et sans entants, dont
M°" de Langeac avait parlĂ© au dĂ©but comme pouvant ĂȘtre une tante
à espérances. Rien, au reste, n'était venu convertir ses suppositions
en certitude, et elle avait jugé de meilleur goût de ne pas éclaircir
l'hypothÚse. Odette était vraiment assez riche de son fait pour qu'on
ne s'enqult pas aussi minutieusement de ses héritages possibles,
mais que Hme de Surville fût disposée ou non à faire de sa niÚce
son héritiÚre, celle-ci professait une adoration enthousiaste pour
cette tante Yolande, dont le nom revenait Ă tout instant sur ses
lÚvres : c'était tante Yolande seule qui savait l'amuser lorsqu'elle
était petite; plus tard, c'était tante Yolande seule qui lui expliquait
ses leçons de maniÚre qu'elle les comprßt; c'était chez tante
Yolande qu'elle allait pendant les vacances, dans ce beau chĂąteau
de Normandie, oĂč la vie n'Ă©tait qu'un plaisir perpĂ©tuel. Mon Dieu!
comme Odette s'y était amusée! C'était pour elle, l'été dernier, que
tante Yolande avait donné un bal là -bas! un vrai bal qui avait duré
jusqu'au matin. Ah! quel joli souvenir elle en gardait!... Quel dom-
mage que tante Yolande n'eût pas été à Paris cet hiver ! elle aurait
donnĂ© un autre bal, elle Ă©tait si bonne, elle ne savait rien refuser Ă
sa niÚce... Et Gérard écoutait, sans beaucoup de patience, ces con-
fidences dĂ©pourvues d'intĂ©rĂȘt. Cet Ă©ternel refrain sur les perfections
réelles ou imaginaires de tante Yolande le disposait, grùce à l'esprit
de contradiction qui réside au fond de nous tous, à prendre Mmd de
Surville en aversion. Jamais Odette ne lui paraissait plus insipide
que lorsqu'elle était lancée sur ce sujet inépuisable.
Ce fut donc avec un sentiment de satisfaction un peu méchante
que huit ou dix jours avant la date fixée pour le mariage, il apprit
que Mm* de Surville n'y assisterait pas...
Elle revenait en France lorsqu'Ă GĂȘnes, en descendant de voi-
ture, elle avait fait un faux pas et s'était démis le pied Ou avait
cru d'abord que ce n'était qu'une simple foulure, mais bientÎt les
médecins avaient reconnu une fracture de l'os, pas dangereuse,
mais demandant six semaines, deux mois peut-ĂȘtre, d'immobilitĂ©
absolue. Dans ces conditions, « tante Yolande » avait écrit pour sup-
plier qu'on ne différùt pas le mariage à cause d'elle.
Tout d'abord Odette avait poussé les hauts cris, elle attendrait,
elle ne se marierait pas sans sa tante bien-aimée. Mais ce bel élan
s'était calmé assez vite, on n'avait pas eu grand'peine à la con-
vaincre qu'Ă la veille mĂȘme de la cĂ©rĂ©monie il Ă©tait trop tard pour
la retarder indĂ©finiment. Son cĆur, au reste, plaidait pour GĂ©rard
plus Ă©loquemment que celui-ci ne plaidait pour lui-mĂȘme, les invi-
tations furent donc lancées et une nouvelle lettre de tante Yolande
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124 SANS LENDEMAIN
dissipa le chagrin d'Odette; la guérison faisait des progrÚs sûrs,
sinon trÚs rapides. Mme de Surville espérait pouvoir se transporter
en Normandie au mois de juin, c'est lĂ qu'elle attendrait la visite
de sa niĂšce et de son neveu, ce neveu inconnu qu'elle aimait
d'avance, disait-elle. La lettre était accompagnée d'un triple rang de
perles dont la grosseur et l'orient donnÚrent à réfléchir fort agréa-
blement à Mme de Valrégis. Vraiment, son fils avait trouvé à la fois
toutes les conditions de bonheur! Plût à Dieu qu'il le comprßt
comme elle le comprenait !
Gérard ne mesurait pas sans doute toute l'étendue de sa félicité,
mais le monde jugeait comme en jugeait sa mÚre. Odette était peu
connue dans la société. A la soirée de contrat donnée chez Mm* de
Larcy, mais oĂč la plupart des invitĂ©s Ă©taient ceux de Mme de Val-
régis, la jeune lille, tout illuminée de joie, aimable comme on sait
l'ĂȘtre lorsqu'on est heureux, obtint un succĂšs de beautĂ©.
u Trop jolie pour une héritiÚre, disait-on. En vérité, ce Gérard
peut bénir son étoile : épouser à la fois des millions et une jolie
femme qui vous adore! car il est visible que la petite a eu le coup
de foudre. »
A l'église, lorsqu'elle parut, la mine recueillie sous un long voile,
lorsqu'au moment de prononcer le oui décisif, elle se retourna avec
un joli mouvement de déférence vers sa mÚre, pour solliciter son
approbation, il y eut dans l'assistance un courant sympathique. Les
réflexions qui s'échangeaient étaient tout en faveur de la mariée
dont l'extrĂȘme jeunesse et l'expression timide dĂ©sarmaient la cri-
tique. M. de Valrégis obtenait moins de bienveillance, son visage
imperturbable ne trahissait en rien le sentiment de son triomphe.
N'était-ce pas de l'affectation? Pourquoi ne pas laisser paraßtre tout
simplement la satisfaction fort naturelle qu'il devait ressentir?
C'est là ce qui se murmurait dans la foule. Et pourtant Gérard
ne songeait guÚre à jouer une comédie. Impressionnable comme
toute nature d'artiste, la solennité du rite religieux, cette mélan-
colie des chants d'église qui, jusque dans leurs hymnes d'allé-
gresse, réveille toutes les tristesses de l'ùme, le remplissait de
trouble. Il se sentait agité de remords tardifs, il se demandait s'il
avait le droit d'ĂȘtre lĂ , de jurer Ă la face de Dieu et des hommes
d'aimer par-dessus tout et pour toujours la pauvre petite créature
agenouillée auprÚs de lui et pour laquelle il n'éprouvait qu'une
indifférence profonde, inguérissable. Sous l'influence de son exalta-
tion, il lui semblait commettre une lùcheté. N'était-ce pas indigne
d'un homme d'honneur de se vendre pour de l'argent, d'étayer
toute sa vie future sur un mensonge? Odette ne se doutait guĂšre
des réflexions découragées dont elle formait le sujet. Elle priait de
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SANS LENDEMAIN 125
tout son cĆur, prenant pour de la ferveur religieuse la joie dĂ©bor-
dante qu'elle s'efforçait de contenir, s'interrompant par intervalles
pour jeter un regard de fierté attendrie sur celui que le ciel lui don-
nait pour Ă©poux. Et ce fut la tĂȘte haute, la dĂ©marche assurĂ©e qu'elle
sortit de l'église s'appuyant sur le bras de son mari. Maintenant, il
Ă©tait bien Ă elle, et une sensation de sĂ©curitĂ©, d'abandon d'elle-mĂȘme
l'enveloppait tout entiĂšre, prĂȘtant un attrait inusitĂ© Ă ses jolis traits
insignifiants.
GĂ©rard eut vaguement conscience de cette transformation et, Ă
cÎté du remords, s'éveilla en lui un sentiment de respect pour cette
enfant qui se donnait, elle, non par calcul, mais par entraĂźnement
sincÚre. Certes, il n'était pas digne de cette tendresse désintéressée;
mais, au moins, ne saurait-elle jamais combien il le méritait peu.
11 gardait pour lui ses secrÚtes défaillances. Pauvre Odette! il
devait ĂȘtre facile de mettre sa pĂ©nĂ©tration en dĂ©faut; quand mĂȘme
son bonheur ne reposerait que sur une illusion, qu'importe! pourvu
qu'elle fût heureuse jusqu'au bout
C'est une vérité banale que la lune de miel constitue l'épreuve
la plus dangereuse de la vie conjugale. Je n'aborde pas le cÎté
physiologique, la révolte de la jeune fille ignorante en face des réa-
lités qui tuent toute poésie, la satiété rapide que crée chez l'homme
la sécurité de la possession, mais j'envisage le point de vue moral.
Combien difficile, en effet, ce tĂȘte-Ă -tĂȘte ininterrompu de deux ĂȘtres
qui se connaissent à peine, se défient instinctivement l'un de l'autre,
troublés par la crainte inavouée de se découvrir réciproquement
mille défauts, mille divergences de goûts et de caractÚre. Ah ! dans
ces premiers jours, que de déceptions petites ou grandes silencieu-
sement dĂ©vorĂ©es! En supposant mĂȘme que cette dĂ©fiance n'existe
pas, n'est-ce pas une souveraine imprudence que d'affronter cette
solitude Ă deux, de soumettre cette sympathie naissante Ă une ana-
lyse trop approfondie? Bien souvent, en effet, l'amour le plus soli-
dement enraciné ne résiste pas à un rapprochement trop continu.
On fait alors cette triste découverte si bien définie par Bourget, que
deux Ăąmes humaines ne peuvent jamais se fondre entiĂšrement l'une
dans l'autre, qu'il reste toujours entre elles un mur de séparation
imperceptible, mais infranchissable, et que, quel que soit l'effort de
notre misĂšre pour sortir de notre isolement, nous sommes con-
damnés à rester éternellement seuls par la vie.
Sans doute, le désenchantement est plus grand lorsque l'illusion
a été plus complÚte. A ce compte, Gérard, qui ne s'était jamais fait
la plus petite illusion sur la valeur intellectuelle de sa jeune femme,
eût dû logiquement moins souffrir en la trouvant telle qu'il l'avait
pressentie; mais l'esprit humain manque parfois de logique. D'ail-
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126 SANS LEKDEMAJK
leurs, un espoir secret se mĂȘle toujours Ă dos rĂ©signations. Incon-
sciemment, M. de Valrégis avait espéré quelque consolante surprise.
Hélas! que peu de jours avaient suffi pour lui démontrer l'inanité
de ses espérances!
Odette, grisée par son bonheur, se croyant aimée comme elle
aimait, n'observait ni rĂ©serve ni rĂ©ticences. GĂ©rard, par lĂ mĂȘme
qu'il était son mari, avait droit à toutes ses pensées; elle ne lui en
épargnait aucune, et ce torrent de confidences dans lesquelles il ne
pouvait dĂ©mĂȘler que des impressions vulgaires Ă©taient, pour le
pauvre garçon, autant de révélations cruelles.
Aussi avait-il promptement renoncé au travail d'investigation
qui aboutissait à de si pénibles découvertes; ses efforts se bornaient
i ne rien laisser percer de la fatigue qu'il éprouvait; cent fois par
jour il s'exhortait Ă l'indulgence en se disant que si l'intelligence
d'Odette était encore au-dessous de ce qu'il avait craint, du moins
elle se rachetait par le cĆur et, pour une femme, n'est-ce pas le
cÎté essentiel? Le bonhomme Arnolphe n'a-t-il pas bien défini son
rĂŽle lorsqu'il a dit :
Et c'est assez pour elle, Ă vous en bien parier,
De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer.
Or, qu'Odette l'aimĂąt, cela ne pouvait faire un doute. Elle ne se
montrait que trop prodigue de sa tendresse. Hais cette prodigalité
mĂȘme tournait contre elle; cette manifestation incessante et mala-
droite d'une ardeur qu'il ne partageait pas causait à Gérard une
colÚre qu'il ne pouvait maßtriser. Ses belles résolutions de s'oublier
lui-mĂȘme, de conserver intact le bonheur de l'enfant qui s'Ă©tait
confiée à lui fléchissaient devant la pratique quotidienne. Il pré-
voyait avec Ă©pouvante le moment oĂč il ne trouverait plus en lui la
force d'exercer son hypocrisie mĂ©ritoire, le moment oĂč Odette, si
peu clairvoyante qu'elle fût, s'apercevrait enfin de la nature véri-
table des sentiments qu'elle lui inspirait.
Quelque chose pourtant eût dû calmer en lui cette fiÚvre d'irri-
tation â la douceur de se retrouver Ă Pierrefitte, dans cette terre
aimĂ©e oĂč chaque recoin Ă©voquait les joies et les rĂȘves de sa jeunesse.
Il y revenait pour la premiĂšre fois depuis la catastrophe qui avait
changé sa vie. Sa mÚre n'avait reculé devant aucun sacrifice pour
sauver cette épave de leur fortune, mais, par une contradiction
plus apparente que réelle, jamais elle n'était retournée dans ce
chĂąteau, conservĂ© au prix des plus dures privations, â elle ne pou-
vait prendre sur elle de l'habiter misĂ©rablement, â elle se disait,
non sans raison, que là , le contraste du passé et du présent s'impo-
serait à elle d'une façon trop brutale.
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SANS LENDEMAIN 127
Aussi, à travers les années, Pierrefitte était demeuré désert, mais
aujourd'hui il allait sortir de son abandon. Et, songeant à la résur-
rection des anciennes splendeurs, Blmft de Valrégis avait levé au
ciel des yeux mouillés de larmes reconnaissantes. Gérard, lui, pour
d'autres motifs oĂč la vanitĂ© n'avait aucune part, s'Ă©tait rĂ©joui de
pouvoir rentrer enfin dans la chÚre demeure imprégnée de souve-
nirs; mais cette impression mĂȘme, Odette avait trouvĂ© moyen de la
lui gùter. Elle était si peu faite pour saisir la poésie de ces vieilles
murailles; leur sévérité grandiose la glaçait de tristesse et, dans sa
franchise, dépourvue de tact, elle ne cachait pas ses appréciations
à son mari. Quoi! c'était là le chùteau qu'il aimait, qu'il admirait!
Mon Dieu! mais quel singulier goût! il lui faisait à elle l'effet d'une
concession à perpétuité. Ne vaudrait-il pas mieux renverser tous
ces vilains murs dont la vue seule donnait le spleen, et élever à la
place une belle habitation riante, quelque chose dans le genre
anglais, avec des bow Windows^ de grandes ouvertures larges au
lieu de ces horribles petites fenĂȘtres Ă©troites avec leurs carreaux Ă
facettes qui interceptent le jour? Et comme Gérard ne pouvait
retenir un frémissement d'impatience, elle le regardait avec une
expression perplexe et ajoutait, croyant le deviner :
â Mais qu'importerait la dĂ©pense, GĂ©rard? Moi, d'abord, vous
le savez, tout ce qui vous ferait plaisir me ferait plaisir aussi !
Et elle insistait, heureuse d'une occasion de prouver son désin-
téressement, tandis que Gérard pùlissait d'irritation.
â Je l'aimerais mieux moins bonne, se disait-il avec dĂ©sespoir.
Une femme méchante ne l'est pas toujours, elle a ses heures de
dĂ©tente, et puis, on peut lutter avec elle, mais oĂč est la ressource
vis-Ă -vis de cette sottise incurable?
Les appréciations artistiques d'Odette ne valaient pas mieux en
musique qu'en architecture. Un soir, énervé de son bavardage,
Gérard se réfugie au piano; des fragments de ses compositions
s'étaient retrouvés sous ses doigts, et peu à peu il oubliait tout,
envahi par cette griserie délicieuse, connue seulement de ceux qui
possÚdent la faculté créatrice et qui jettent le meilleur d'eux-
mĂȘmes dans une Ćuvre, obĂ©issant Ă une impulsion supĂ©rieure, se
souciant peu que le monde les comprenne.
On les applaudit.
A mesure qu'il s'abandonnait Ă son inspiration, un apaisement se
faisait en lui, les misÚres de sa vie disparaissaient, il était heureux.
Une exclamation d'Odette le réveilla brusquement :
â Oh ! mais GĂ©rard, vous avez dĂ©cidĂ©ment la passion des choses
lugubres, on se croirait Ă un enterrement.
Elle s'était rapprochée du piano.
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128 SANS LENDEMAIN
â On m'avait bien dit que vous Ă©tiez musicien. Mais sans doute
le temps vous a manqué pour travailler vos doigts. Moi, c'est autre
chose. Au couvent j'avais toujours le prix de vélocité. Je me rap-
pelle, au dernier concours, c'a été un vrai succÚs, j'ai joué la Pluie
de perles, vous ne connaissez pas? Ce serait un peu difficile pour
vous, mais c'est si brillant! Au fait, je m'en souviendrai peut-ĂȘtre
encore.
Elle prit la place de Gérard qui l'écoutait anéanti, et un déluge
de notes dominées par le jeu de la pédale, s'échappa de ses doigts
agiles. Aux traits succédaient les arpÚges, les mains se croisaient
l'une sur l'autre, la droite poursuivant un trille interminable, la
gauche exécutant des broderies sur un thÚme dont l'auteur seul
avait dû apprécier le mérite. Le tout s'acheva par un formidable
trémolo et une série d'accords inégalement plaqués dont la discor-
dance n'empruntait rien à la science wagnérienne. Odette se leva
sur le dernier.
â Pas trop rouillĂ©e, dit-elle avec un sourire de satisfaction dis-
crĂšte. Ah ! notre professeur avait bien raison : quand on possĂšde
son mécanisme, on se retrouve toujours.... Une autre fois je vous
jouerai une rĂȘverie de Rosellen.
Ici-bas, heureusement, et c'est ce qui empĂȘche l'existence d'ĂȘtre
tout à fait insupportable, aucune épreuve n'est éternelle. Gérard
touchait Ă la fin de la sienne. Un matin Odette descendait triom-
phante, une lettre Ă la main :
â Une lettre de tante Yolande, s'Ă©cria-t-elle, chĂšre tante 1 Elle ne
nous oublie pas. Elle demande si nous n'en avons pas assez de notre
tĂȘte-Ă -tĂȘte conjugal, si nous ne voulons pas la rejoindre Ă Surville!
Qu'en pensez- vous, Gérard? Voilà longtemps que nous sommes ici.
Je sais bien que c'est le plus beau moment de la vie, la lune de
miel, mais, pour nous, elle ne finira jamais, n'est-ce pas? Alors ce
régime de claustration est bien inutile. Nous sommes lundi aujour-
d'hui, si nous partions mercredi matin? Gela nous donnerait un jour
pour faire les caisses?
Certes, GĂ©rard ne demandait pas mieux. MĂȘme la sociĂ©tĂ© de
« tante Yolande », qu'il haïssait sans savoir pourquoi, lui paraissait
préférable aux flots de paroles sans suite et aux monotones protes-
tations qu'Odette lui infligeait depuis deux mois, c'est un soulage-
ment que de changer d'ennui. La réponse qu'emporta le courrier
annonçait à Mme de Surville l'arrivée presque immédiate du jeune
ménage.
Baronne C. de Baulny,
La suite prochainement. née Rouher.
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE
DES
JEUNES FILLES EN FRANCE ET A L'ĂTRANGER
I
Je viens de parcourir la France et une partie de l'Europe, pour
étudier les principales maisons d'éducation correctionnelle du
continent. J'ai rendu compte ailleurs * de mes impressions sur les
maisons destinées aux garçons; je voudrais parler maintenant des
maisons de jeunes filles, et en parler simplement, comme un homme
qui raconte ce qu'il a vu. J'espĂšre qu'on voudra bien me suivre
dans cette excursion. Quiconque s'intéresse ou à la science du
cĆur humain, ou au bien public, ou aux Ćuvres de la charitĂ©
privée, doit connaßtre cette partie si intéressante de nos misÚres :
elles ne sont pas de celles dont on puisse abandonner le soin Ă des
hommes spéciaux. L'expérience prouve qu'ici les efforts de tous
sont nécessaires, et que nulle ùme vraiment religieuse n'a le droit
de se récuser... Mais un voyage n'est utile et fructueux qu'à la
condition qu'on l'ait préparé. Que mes lecteurs me permettent donc
de faire pour eux en abrégé ce que j'ai fait pour moi. Demandons-
nous d'abord : qu'est-ce que l'éducation correctionnelle? Quelles
sont les jeunes filles auxquelles on l'impose? Combien y en a-t-il?
*
* *
Pour les filles mineures et pour les garçons de moins de seize
ans, la loi est la mĂȘme. Quand un accusĂ© de moins de seize ans
paraßt devant les tribunaux pour un fait délictueux, quel qu'il soit,
l'article 66 de notre Code pénal permet au juge de poser la question
de discernement. Si le juge décide que l'accusée a agi avec discer-
nement, il la condamne à l'amende ou à la prison. S'il décide
qu'elle a agi sans discernement, il peut, selon les circonstances, ou
4 Voy. le Journal des Débats, août -septembre 1892.
10 OCTOBRB 1892. 9
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130 LtDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
la remettre à ses parents, ou prononcer qu'elle sera envoyée dans
une maison de correction, pour y ĂȘtre Ă©levĂ©e et dĂ©tenue pendant
tel nombre d'années déterminé.
Si la prison est mauvaise aux enfants en général, elle ne peut
ĂȘtre que trĂšs mauvaise aux filles : c'est ce qu'il est superflu de
démontrer. TrÚs souvent donc, et prÚs des tribunaux les plus
éclairés, la réponse négative à la question de discernement n'est
inspirée que par le désir de substituer à l'emprisonnement l'éduca-
tion correctionnelle. Le juge peut, il est vrai, je viens de le dire,
remettre l'enfant à ses parents, « selon les circonstances ». Mais il
est certain que « les circonstances » doivent militer beaucoup plus
souvent pour l'envoi en correction d'une fille accusée d'un délit
que pour sa remise pure et simple Ă ses parents. Il n'est pas rare
qu'un garçon ayant de bons parents ou des parents passables fasse
un Ă©cart. Il a forcĂ©ment, mĂȘme dans le jeune Ăąge, plus de libertĂ©
qu'une fille; il a donc plus d'occasions de se compromettre. Que
des bambins soient partis en expédition ; qu'ils aient voulu faire les
Robinsons ou mettre en pratique Ă leur maniĂšre ce qu'ils auront vu
ou cru voir dans un livre d'aventures; qu'ils vagabondent ou qu'ils
maraudent, qu'ils volent enfin (car il n'y a qu'un pas de la maraude
au vol), il est possible qu'une bonne punition infligée dans la famille
mĂȘme leur suffise. Lorsqu'une fille fait une escapade, c'est qu'elle
a été trÚs mal surveillée, trÚs mal gardée; dÚs lors, la remettre à ses
parents serait commettre une mesure regrettable et pour elle et
pour la société.
Pour elle, d'abord ! Je n'ai pas besoin d'expliquer qu'une fille sans
surveillance est plus en danger qu'un garçon. Il est tel garçon qui
vagabondera par amour de la liberté, du grand air et de l'inconnu,
et qui s'en tiendra lĂ ; une fille, jamais! Quand une fille est traduite
devant les tribunaux sous l'inculpation de vagabondage, on peut
ĂȘtre sĂ»r qu'il y a lĂ un euphĂ©misme, ou que l'accusation ne dit pas
tout. Mais j'oserai ajouter qu'une telle enfant fait peut-ĂȘtre courir
à la société plus de dangers encore qu'un garçon. Sans doute, elle
sera moins violente, elle tentera moins d'escalades et de bris de
clĂŽture; mais elle fera le mal comme, en d'autres cas, heureusement,
la femme fait le bien, c'est-Ă -dire sans bruit, doucement, par une
action lente, opérant autour d'elle des changements qu'on ne con-
naĂźtra peut-ĂȘtre que beaucoup plus tard. Puisque j'ai annoncĂ© que
je raconterais ce que j'ai vu, je m'expliquerai par un exemple
positif. Dans la suite de mes visites, une curiosité bien naturelle
m'a fait demander dans diverses maisons s'il s'y trouvait des petites
filles de ma ville natale; et, en effet, j'en ai rencontré au moins
deux ou trois. Leurs noms m'ont alors rappelĂ© une triste affaire oĂč
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 131
«elles avaient joué un rÎle qui n'était que trop important. Elles
avaient erré et, dans leurs promenades, elles avaient tenté, puis
volé, puis dénoncé plus d'une personne; elles avaient entrepris de
démontrer (non sans quelque succÚs) que ceux qu'on les accusait
d'avoir volés, elles ne les avaient point en réalité volés : elles avaient
feit du chantage, elles avaient provoquĂ© un procĂšs scandaleux, oĂč
l'honneur et la carriĂšre d'un fonctionnaire, reconnu depuis lors
innocent, avaient été tenus en suspens pendant de longs mois.
Qu'on ne me demande pas d'entrer dans plus de détails : cet
exemple est de nature Ă me dispenser, je crois, d'insister. Alors
qu'il y a 4800 garçons dans les établissements correctionnels
publics ou privés de la France, on ne compte que 1000 filles environ
qui aient le mĂȘme sort. Mais il est permis de supposer que ces
1000 filles, en liberté, provoqueraient, faciliteraient, propageraient
peut-ĂȘtre autant de mal que plusieurs milliers de petits garçons.
D'ailleurs, les proportions mĂȘmes que je viens de rappeler sont
de nature à attirer l'attention. Les femmes, en général, ne donnent
guÚre, chez nous, que 12 pour 100 du total des accusés; mais si
l'on prend l'ensemble des garçons et des filles envoyés en correc-
tion, l'on voit que les filles comptent dans cet ensemble pour un peu
plus de 17 pour 100. Donc le jeune Ăąge ne diminue pas, loin de lĂ !
il augmente, au contraire, les chances que la femme mal gardée a
de se rapprocher de la criminalité masculine, et, dÚs qu'il s'agit du
sexe féminin, les institutions pénitentiaires des mineures ont un
intĂ©rĂȘt social plus vif encore que les institutions pĂ©nitentiaires des
adultes.
Pour les filles comme pour les garçons et plus encore que pour
eux, il y a lieu de s'inquiéter d'abord de la façon dont on les
arrĂȘte. Car il y a un vestibule Ă la maison d'Ă©ducation correction-
nelle comme à la maison de réclusion, et le malheur est que chez
nous le vestibule est le mĂȘme. Ainsi, des enfants Ă qui on doit, par
mesure de salut public autant que par humanité, éviter la prison et
ouvrir une maison d'éducation, débutent précisément par cette
prison qu'on s'ingéniera plus tard à leur épargner. Une petite fille
mendie, ou elle erre Ă l'abandon sans domicile, ou elle a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e
dans la bande que formaient ses pĂšre et mĂšre : on commence par la
mettre en prison en attendant que, six mois aprĂšs, on la confie Ă
la maison d'éducation, afin, comme auront dit justement son défen-
seur et peut-ĂȘtre aussi le ministĂšre public, afin de lui Ă©viter la
flétrissure de la prison. Mais cette flétrissure, elle l'a et la gardera,
car la prison qu'elle a subie a beau ĂȘtre qualifiĂ©e de prĂ©ventive, elle
n'en aura pas moins été la prison, avec les promiscuités que nous
tolérons, que nous imposons encore en 1892.
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132 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
A Paris, on avait mis les filles en prévention à la Conciergerie.
Elles y étaient mal, dit-on, et je n'y contredis pas, les ayant vues
là peu proprement tenues, médiocrement surveillées et logées dans
des conditions trÚs peu salubres. Mais, pour remédier au mal, on
les interne en ce moment... oĂč cela? A Saint-Lazare! Il est vrai
qu'un jour peut-ĂȘtre elles y bĂ©nĂ©ficieront de la compagnie des
SĆurs de Marie-Joseph, et qu'en attendant elles sont isolĂ©es pen-
dant la nuit (le quartier qu'on leur a aménagé le permettait); mais
enfin, elles auront été à Saint-Lazare, l'unique prison de toutes les
femmes arrĂȘtĂ©es, jugĂ©es ou condamnĂ©es dans Paris pour quelque
cause que ce soit.
D'oĂč vient qu'on se rĂ©signe Ă de telles anomalies? Sans doute
de ce qu'on a toujours l'habitude, en France, de présumer la cul-
pabilitĂ© de la personne arrĂȘtĂ©e. La mesure mĂȘme qui, en vertu de
l'arrĂȘt de non-discernement, envoie une enfant en correction
semble toujours une concession, une sorte de grĂące. Et encore a-
t-on gardé cette idée que la maison de correction est aussi mau-
vaise, pire peut-ĂȘtre que le bagne auquel, du reste, elle conduit.
Alors, se dit-on, pourquoi tant se gĂȘner? De tels enfants en valent-
ils la peine? Eh bien, j'admets, si l'on veut, que, pour un adulte,
cette présomption de culpabilité soit, dans la grande majorité des
cas, la plus vraisemblable des hypothĂšses; j'admets que, pour eux,
il faille renoncer, dans la pratique, Ă cette formule protectrice que
tout accusĂ© doit ĂȘtre rĂ©putĂ© innocent et traitĂ© comme tel jusqu'Ă sa
condamnation! Je dis qu'il y a, non seulement excÚs de sévérité,
mais faux calcul et imprévoyance grave à mettre les enfants, les
jeunes filles surtout, sous la mĂȘme loi. Un enfant est arrĂȘtĂ©; prĂ©-
sumez que la faute en est Ă ses parents et non Ă lui, vous risquerez
moins de vous tromper; puis vous serez amené, par cette seule
idée, à prendre tout de suite en sa faveur des mesures non seule-
ment plus humaines, mais plus favorables à la moralité publique.
AprĂšs la prĂ©vention et aprĂšs l'arrĂȘt viennent les dĂ©lais d'appel :
l'enfant, celui-lĂ mĂȘme qu'on a dĂ©clarĂ© avoir agi sans discerne-
ment et que l'on a, en conséquence, « acquitté », demeure en
prison. Nous n'avons pas encore d'asiles spéciaux pour ce genre
de prévenus ou de détenus. C'est seulement quand les délais
d'appel seront expirés que le ministÚre de l'intérieur pourra choisir
à l'enfant sa maison d'éducation correctionnelle et se préoccuper
de l'y faire parvenir.
Ici, la situation des filles est devenue, chez nous, meilleure que
celle des garçons. J'ai raconté, en un autre lieu, comment les
garçons envoyés en correction n'arrivent souvent à la colonie que
par groupes et aprÚs avoir fait, dans des prisons départementales,
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 134
plusieurs étapes désastreuses. Les filles sont conduites beaucoup
plus vite Ă leur destination et elles y sont conduites individuelle-
ment. Jadis, on les expédiait, d'une façon quelconque, sous la
garde d'un homme de police ou d'un gendarme. Un abus criminel,
surpris et dénoncé par une inspectrice générale en tournée, fit
renoncer Ă ce systĂšme. C'est une personne, c'est, par exemple, une
religieuse de la maison mĂȘme qui est avisĂ©e et qui vient prendre
l'enfant sans retard. « Hier, me disait une SĆur, l'une de nous a
ramenĂ© une enfant d'Ărras; aujourd'hui, on nous en annonce une
nouvelle qui nous attend Ă Douai : une autre SĆur ou la mĂȘme
repart tout aussitÎt. »
J'ai entendu, non sans terreur, un fonctionnaire exprimer la
crainte qu'on eût de la peine à conserver ce systÚme si humain,
mais trÚs onéreux. Il coûtait moins cher lorsque les Compagnies de
chemin de fer accordaient aux religieuses la faveur de voyager,
sous certaines conditions, à quart de place. Un député radical
ayant dénoncé ce scandale, on le fit cesser, ce dont les bureaux du
ministĂšre de l'intĂ©rieur n'ont pu ĂȘtre que trĂšs ennuyĂ©s et gĂȘnĂ©s.
Us ont bien demandé aux ordres religieux, chargés de la direction
des maisons correctionnelles, de prendre à leur compte la moitié
de la dépense du transport. Les communautés y ont consenti, mais
le budget pénitentiaire demeure grevé de l'autre moitié, et il s'en
plaint. VoĂĂ souvent Ă quoi aboutit la haine qui ne raisonne pas!
Quoi qu'il en soit, la maison d'éducation correctionnelle est faite
pour retirer un enfant d'un milieu corrupteur. Si, sous prétexte de
lui assurer ce bienfait, on commence par le plonger dans un milieu
pire que celui auquel on veut l'arracher, on compromet d'avance
et lourdement l'Ćuvre de salut. C'est lĂ un point sur lequel il est
impossible de trop insister.
J'arrive aux maisons mĂȘmes oĂč doit ĂȘtre Ă©levĂ©e l'enfant de
moins de seize ans que les juges ont acquittée pour manque de
discernement.
Pendant longtemps, l'Ătat n'eut Ă sa disposition que des maisons
religieuses, et notamment les couvents dits du Bon-Pasteur. Je n'ai
point connu ces derniers Ă©tablissements au temps oĂč ils servaient
à cet usage : je ne puis ni les attaquer ni les défendre. Je concÚde
sans peine qu'ils devaient ĂȘtre imparfaits. La science pĂ©niten-
tiaire est aussi complexe et aussi difficile que nulle autre, et il ne
fallait pas demander Ă des congrĂ©ganistes, Ă des femmes, d'ĂȘtre
affranchies si tÎt de préjugés dont bien des gens, réputés plus
Ă©clairĂ©s, ont encore tant de peine Ă se guĂ©rir. Les enquĂȘtes de
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134 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES TILLES
l'Assemblée nationale de 1873 ont mis en lumiÚre les plus grave»
de leurs défauts. Des hommes au-dessus de tout soupçon, comme
M. Roussel et M. Othenin d'Haussonville1, ont déclaré que la
discipline de ces maisons n'agissait souvent qu'Ă la surface; qu'elle
pliait l'enfant à des pratiques dépourvues d'efficacité morale; qu'on
y gardait les pupilles plus qu'on ne les élevait; qu'on y faisait vivre
l'institution par des travaux faciles, mais sans utilité pour l'instruc-
tion et pour l'avenir des pensionnaires; que le jour, enfin, oĂč on
libĂ©rait ces derniĂšres, on ne rendait Ă la sociĂ©tĂ© que des ĂȘtres
passifs, habituĂ©s Ă la dissimulation, Ă l'hypocrisie mĂȘme, toutes
pleines de convoitises secrÚtes, mûres, en un mot, pour le désordre,
comme les statistiques de certains bas-fonds ne réussissaient que
trop Ă le prouver.
Je tiens tout cela pour acquis et je reconnais de grand cĆur que
l'Ătat avait le devoir d'intervenir. C'est sa mission de provoquer la
lumiÚre, de la répandre et d'amener, soit les particuliers, soit les
groupes sociaux, à se conformer aux leçons qu'il a recueillies. En
continuant à demander à la charité privée son concours, l'Etat
pouvait-il lui imposer des conditions? Pouvait-il s'associer Ă elle en
quelque sorte et lui communiquer cette force précieuse qu'il n'a
lui-mĂȘme qu'Ă puiser dans les conseils dĂ©sintĂ©ressĂ©s de ses hauts
fonctionnaires et dans la doctrine de ses corps savants? Oui, certes,
il le pouvait, et mĂȘme il le devait. Mais il y a malheureusement
pour l'Etat une autre façon d'intervenir : elle consiste à se défier
de tout ce qui émane de l'initiative privée ; elle consiste à multiplier
les fonctionnaires subalternes sans volonté et sans idées, et à se
conduire comme si tout ce qui est enlevé à la liberté individuelle
était autant de gagné pour la puissance publique. De ces deux
mĂ©thodes, quelle est celle que l'administration, â ou ceux qui lui
font la loi, â ont pratiquĂ©e jusqu'ici? Faire la lumiĂšre, il* ne parait
pas qu'on s'en soucie beaucoup, puisqu'on nous fait attendre quatre
ans les rĂ©sultats de la statistique criminelle et que l'existence mĂȘme
de cette statistique, Ćuvre admirable, fondĂ©e sur une tradition de
soixante-dix ans, s'est trouvée l'année derniÚre gravement compro-
mise. Mais voyons de prÚs ce qu'on a fait : voyons ce qu'on a été
sur le point de détruire, et le lecteur jugera.
Lors d'un procÚs récent (dont je ne veux me servir que pour ce
qui m'est absolument nécessaire), un haut dignitaire de l'Etat,
4 EnquĂȘte parlementaire de 1873.
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 135
cité comme témoin, faisait l'apologie de la maison de la Fouilleuse,
et il disait : « Nous l'avions établie sur le modÚle de la maison de
correction d'Auberive, qui avait parfaitement réussi *. » On s'étonne
que des hommes d'une telle valeur essayent d'en imposer ainsi au
public. La maison correctionnelle d'Auberive avait parfaitement
réussi? Alors pourquoi l'a-t-on supprimée? Est-ce qu'elle n'était pas
encore mieux placĂ©e, â pour les pensionnaires, â dans un coin
reculé de la province, qu'au pied du mont Valérien? Quand on a
eu de la peine Ă faire bien venir un arbre auquel on tient, on ne
se hùte pas, en général, de le transplanter ; et si on le coupe, c'est
qu'on ne pouvait plus en espérer de bons fruits.
Dans une mission qui m'a été confiée, j'ai eu la permission de
voir beaucoup de choses; mais on ne m'a pas ouvert les archives
et on ne m'a point révélé tous les résultats du passé. Voici cepen-
dant ce que je puis dire de cette maison d'Auberive.
Pour la créer et la peupler on a commencé par retirer toutes les
pupilles placées dans sept maisons du Bon-Pasteur. Ces maisons,
livrĂ©es Ă elles-mĂȘmes, privĂ©es de la petite allocation de 0 fr. 50
par jour que l'Etat leur payait pour chaque enfant, ont-elles
subsisté? Se sont-elles transformées, et comment? J'essayerai plus
tard de le dire; mais les enfants que l'Etat leur reprenait, oĂč les
mettait-il? Dans les locaux d'une ancienne maison centrale de
femmes récemment évacuée : premiÚre tache originelle dont il est
difficile en éducation correctionnelle de pouvoir jamais se laver.
Sans doute, l'administration subissait lĂ une tentation Ă laquelle
elle ne pouvait que malaisément résister. Par une singuliÚre coïnci-
dence, tandis que la statistique criminelle2 nous montre des chiffres
toujours croissants de crimes et de délits, la statistique pénitentiaire3
nous donne des chiffres toujours décroissants de prisonniers et de
prisonniĂšres. OĂč chercher la cause de cette contradiction? Dans
l'adoucissement dé la répression, dans l'accroissement du nombre
des grĂąces, puis dans les effets d'un certain nombre de lois nou-
velles, la loi de la libération provisoire, qui permet au condamné de
ne pas faire tout son temps de détention, la loi de la rélégation, qui
dégage nos prisons au détriment de nos colonies, la loi Béren-
ger, etc. De tout cela résulte que plusieurs maisons centrales
semblent devenir inutiles et que, par mesure d'économie, on en
évacue quelques-unes pour en répartir les effectifs sur les établis-
sements conservés. Mais que faire alors des locaux vides? On aurait
1 Ou (d'aprÚs les comptes rendus de divers journaux), « qui avait donné
d'excellents résultats ». (Voy. le Temps, les Débats, etc., du 15 août dernier.)
a Dressée par le ministÚre de la justice.
'Dressée par le ministÚre de l'intérieur.
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m L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
pu tout simplement les vendre, et des industriels s'y seraient proba-
Mement installĂ©s. On aurait pu aussi les garder pour le jour oĂč l'on
renoncera à l'expérience ruineuse de la transportation. On a mieux
aimé en faire des établissements publics d'éducation correction-
nelle, et c'est pour les remplir qu'on a repris à tant d'établisse-
ments privés les enfants qu'on leur confiait.
Ă quel moment opĂšrait-on cette transformation? Au moment oi
toute l'Europe se préoccupait de modifier de plus en plus l'action
publique envers les enfants et de la faire, non plus répressive et
pénitentiaire, mais éducatrice et bienfaisante. Or on a beau rédiger
des rĂšglements fort humains sur le papier, il est impossible de
mettre des enfants dans des locaux jusque-lĂ remplis de criminels
et de détenus, sans exercer sur leurs imaginations, sur leurs senti-
ments une action funeste. Ce qui agit n'est pas seulement la dis-
position des lieux, la clÎture et ces aménagements sentant partout
lĂ dĂ©fiance, invitant partout Ă la ruse, c'est aussi, c'est peut-ĂȘtre
surtout, le souvenir. La différence qui existe entre des enfants
acquittés par le bénéfice de l'article 66 et des individus vraiment
condamnés est bien légÚre : le public a de la peine à la comprendre
et il est toujours disposé à la méconnaßtre. Comment, dÚs lors,
veut-on que des enfants la saisissent et qu'ils se prennent pour
autre chose que pour des ĂȘtres vouĂ©s Ă la mĂȘme rĂ©pulsion dĂ©gra-
dante que les condamnĂ©s ordinaires, quand ils savent n'ĂȘtre que
leurs successeurs? Il n'y a pas lĂ une conjecture, une crainte, il y
a un fait d'expérience parfaitement constaté, sur mille paroles et
mille petits faits, par tous ceux qui ont manié les populations
pénitentiaires.
Est-ce pour cela que la colonie correctionnelle d'Auberive était
si mal vue par les habitants du pays? La maison étant aujourd'hui
dispersée, il est difficile de savoir toute la vérité. Mais je puis rap-
porter, en en garantissant l'exactitude, le fait suivant. La commune
d'Auberive s'avisa d'interdire son cimetiÚre aux petites détenues de
lĂ colonie, et il y eut Ă ce sujet une lutte assez vive. La directrice,
à laquelle on ne peut refuser quelque volonté (elle aussi a comparu
comme témoin dans le récent procÚs de la Fouilleuse), voulut avoir
le dernier mot. Une enfant étant venue à mourir, les gendarmes,
â qui l'avaient peut-ĂȘtre arrĂȘtĂ©e jadis, â durent protĂ©ger sa
pauvre dépouille et l'escorter, sabre au clair, jusqu'à sa derniÚre
demeure. J'admets, si l'on veut, qu'Auberive, que je ne connais
pas, ne soit pas un lieu fort hospitalier, et il est certain que
M. Theuriet n'en a pas peint la société sous des couleurs bien
séduisantes. Mais cet acharnement devant la mort, et devant la
mort d'une enfant, a quelque chose de si cruel, qu'on ne peut se
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L'EDCCATIOft CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 137
défendre de cette idée qu'on avait de faire bien peu de chose pour
dissiper de si impitoyables préventions.
Si j'en crois d'autres témoins, les amateurs de promenades pou-
vaient rencontrer, dans les bois environnants, telle jeune fille dĂ©jĂ
grande à laquelle une surveillante de la colonie ménageait d'agréa-
bles sorties. Les correspondances n'étaient pas non plus trÚs sévÚ-
rement triées; les photographies y entraient et elles y restaient; ce
fut seulement le jour oĂč le personnel fut dispersĂ© qu'on essaya de
les retirer, pour ne pas laisser partir ailleurs les témoins indiscrets
d'une telle tolérance.
Quoi qu'il en soit, l'administration, qui avait cru faire des éco-
nomies en transformant la maison centrale d'Auberive en établis-
sement correctionnel, dut fermer ce dernier établissement. Pour le
remplacer avec avantage, elle créa la maison de la Fouilleuse. On
a assez parlé de cette maison : il est tout à fait inutile de chercher
Ă renouveler le scandale. Tout le monde a lu le dernier procĂšs. Je
me contenterai de dire, sans crainte d'ĂȘtre dĂ©menti par aucune
personne faisant autorité : ce ne sont pas les vrais coupables qui
ont comparu devant la justice.
Les personnes chargées de liquider ce passé désastreux ont fait
comme elles ont pu. Les administrateurs les plus éminents et les
plus honorables (certes, nous en avons de tels !), ne peuvent ni
rompre instantanément les traditions, ni déchirer les traités qu'ils
sont obligés de subir jusqu'au bout, ni disposer du budget et des
rapporteurs de la commission du budget. Ce sont d'ailleurs ceux-lĂ
mĂȘme qui avaient remplacĂ© Auberive par la Fouilleuse qui ont
ménagé à la Fouilleuse une héritiÚre dans la maison de Cadillac. J'ai
visité cette derniÚre il y a quelques mois : je ne parlerai donc ici
que de ce que j'ai personnellement vu; il y a de quoi reconstruire
trÚs suffisamment l'histoire morale des établissements disparus.
Qu'est-ce que Cadillac? TrÚs anciennement, c'était le chùteau
d'Ăpernon, et plusieurs piĂšces contiennent encore de magnifiques
cheminées plus ou moins mutilées, dont on préserve les restes
avec des grillages en fil de fer assez disgracieux. Mais plus
récemment le chùteau avait été transformé en une maison centrale
de femmes; voilà ce dont il a gardé les traces les plus visibles et
les souvenirs les plus vivants. Vous vous présentez à la porte de
l'établissement, c'est un gardien-chef qui vous ouvre. Vous lisez
1 On a mis rĂ©cemment Ă la tĂȘte de l'administrationjpĂ©nitentiaire un
homme plein de fermetĂ©, de tact et d'expĂ©rience, M. Lagarde. Il a dĂ©jĂ
réparé bien des désordres. Restera-t-il assez longtemps pour achever son
Ćuvre? Tous les honnĂȘtes gens et tous ceux qui s'intĂ©ressent Ă la bonne
exécution des peines doivent le souhaiter.
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138 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
bien : un gardien-chef, trĂšs brave homme, j'en suis absolument
convaincu, mais qui, avec ses énormes clefs et son uniforme
complet, vous annonce tout de suite une prison. Il est venu lĂ
par permutation, aprÚs avoir été de maison centrale en maison
centrale; sa seule présence au seuil de l'édifice y met authenti-
quement le sceau pénitentiaire. Les habitants qui passent là saus
entrer ont vu quelques années plus tÎt son collÚgue, babillé de
mĂȘme, monter la garde pour des prisonniĂšres adultes. Ils croient
que rien n'est changé. De là une hostilité ou une défiance moins
grave assurément que celle que nous avons vue manifestée si
tragiquement Ă Auberive, mais de la mĂȘme nature. Comment
veut-on qu'il n'en rejaillisse pas quelque chose et mĂȘme beaucoup
sur les dispositions des enfants?
Lorsqu'on a voulu, dans le procÚs de la Fouilleuse, décharger
les accusés, on a essayé de charger gravement les enfants. On a
dit qu'il y avait parmi elles un groupe de vraies condamnées. Si
cela Ă©tait, il y aurait peut-ĂȘtre lieu de faire un retour sur ces
mélanges et de se demander pourquoi on n'a pas de maisons
distinctes pour des personnes d'origines si différentes. En réalité,
les filles condamnées sont trÚs peu nombreuses dans les établisse-
ments correctionnels. Dans la derniĂšre statistique du ministĂšre
de l'intérieur (1888), je vois qu'il y en avait une à la Fouilleuse :
ce n'était pas la peine d'élever cette unité à l'état de groupe
menaçant. Puis, si les choses sont pour les filles ce qu'elles sont
pour les garçons, les enfants condamnés ne sont pas plus mauvais
qu'un grand nombre de ceux qu'on acquitte en vertu de l'article 66.
Il y a mĂȘme des directeurs qui soutiennent qu'ils le sont moins;
ils s'appuient sans doute sur cette idée (elle n'est paradoxale
qu'en apparence) qu'un enfant qui s'est montré méchant, violent,
résolument et audacieusement perverti, sera quelquefois plus
facile à ramener qu'un enfant ayant longtemps vécu dans la
paresse et dans l'habitude de certains vices légalement permis.
Seulement, ces derniers enfants, si mauvais qu'ils soient devenus,
ne le sont pas devenus par leur faute; à ce titre, ils méritent des
égards et des soins. Il y a donc là , je le veux bien, un problÚme
trÚs délicat. Mais, de toute façon, les populations enfantines sont,
à part des exceptions négligeables, toutes composées d'acquittées.
Leur persuader qu'elles sont des personnes soumises au mĂȘme
rĂ©gime, destinĂ©es au mĂȘme mĂ©pris que des prisonniĂšres, c'est lĂ ,
encore une fois, un faux calcul dont la société risque de subir
longtemps les fùcheuses conséquences.
Mais entrons dans cette maison de Cadillac avec laquelle, une
troisiĂšme fois, l'Ătat a voulu montrer ses aptitudes Ă rĂ©former lui-
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L'ĂDUCATION CORiCCTlONNEUE DIS JÂŁUNBS FILLES 139
mĂȘme les jeunes filles. J'ai dit que, pour peupler ses premiĂšres
misons, et celle-ci aussi par consĂ©quent, l'Ătat avait repris Ă des
Ă©tablissements libres les enfants qu'il leur avait confiĂ©s. Il a mĂȘme
été sur le point de ruiner plus d'un de ces établissements et de
ceux qu'il a le plus loués dans ses propres publications. Cadillac
n'est cependant pas complÚtement laïcisé; on y trouve des reli-
gieuses en assez grand nombre. Mais, autre sujet d'étonnement,
ce n'est pas l'Ătat qui les a fait venir. Il y a lĂ un cas qui mĂ©rite
qu'on le raconte et qu'on le médite.
La maison de Cadillac est une maison Ă l'entreprise; autrement
dit, l'Ătat a passĂ© pour elle, comme pour tant de nos prisons, un
contrat qui met l'entretien du mobilier, la nourriture des pension-
naires, la solde des employés, au compte d'un entrepreneur et
abandonne en retour Ă celui-ci le travail des enfants. L'entrepre-
neur de Cadillac est le mĂȘme industriel israĂ©lite qui avait pris
à son compte l'organisation matérielle de la Fouilleuse (comme
aussi, je crois, celle d'Auberive), et auquel il a fallu payer, quand
on a fermé la Fouilleuse, un dédit de 250 000 francs. Il est évident
qu'il a su Ă©galement, Ă Cadillac, soutenir ses propres intĂ©rĂȘts, ce
qui est tout Ă fait dans la nature, et ce dont il n'y a pas lieu de
s'étonner. Il a donc posé ses conditions et pour les faire accepter,
sans doute, il a employé des moyens humains. Ces moyens lui ont
réussi. Parmi ces conditions, il en est une qui est particuliÚrement
fùcheuse : il lui faut continuellement un nombre d'enfants fixé,
ou du moins un minimum au-dessous duquel l'administration des
prisons n'est plus libre de descendre. FĂčt-il dĂ©montrĂ© surabon-
damment que la prospérité morale de la maison exige une réduction
notable de l'effectif, elle ne pourrait, d'ici à longtemps, opérer
cette réduction : elle est liée par le traité. Une autre condition
imposée par l'entrepreneur a quelque chose de plus inattendu :
il a voulu que les ateliers fussent dirigés, non par des surveillantes
laĂŻques, mais par des SĆurs. VoilĂ pourquoi nous trouvons Ă
Cadillac les SĆurs de la Sagesse. Elles ont beaucoup hĂ©sitĂ©, paraĂźt-
il, à se faire ainsi les gardiennes du travail et des bénéfices d'un
négociant juif. Mais celui-ci tenait à elles. Pour décider la commu-
nautĂ©, il a fait construire aux portes mĂȘmes de l'Ă©tablissement
une « Ă©cole professionnelle » de trĂšs confortable apparence oĂč
certains travaux doivent ĂȘtre soit prĂ©parĂ©s, soit achevĂ©s; et il a
offert cette maison à la congrégation. Y trouve-t-il son avantage?
Apparemment, mais lui n'a pas charge d'Ă mes, il conduit ses
affaires de son mieux. Quand il discute un contrat, comme il ne
dispose pas de la puissance publique, il s'applique Ă mettre de son
cÎté toutes les chances possibles de succÚs.
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MO L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
On ne peut pas dire que ceux qui ont accepté son traité et orga-
nisé la maison en conséquence en aient fait autant. Il y a tout
d'abord dans l'ensemble un premier dualisme qui choque. Les
religieuses sont les surveillantes du travail manuel; elles régnent
dans les ateliers, y coupent le travail, y distribuent les tĂąches, y
choisissent les lectures Ă faire Ă haute voix, y imposent le silence.
Le personnel officiel, directeur, inspectrice, peut bien, sans doute,
quand il le veut, traverser les ateliers et jeter un coup d'Ćil sur ce
qui s'y passe; mais ce n'est pas là qu'il a autorité. De par son
feraité, l'entrepreneur fait surveiller son travail par des personnes
de son choix. D'autre part, les religieuses ne pénÚtrent pas dans le
reste de la maison; ni au réfectoire, ni dans les récréations, ni
dans les classes, ni au dortoir, elles ne peuvent rien, ne sont rien.
Dans toute cette partie de la vie intérieure, elles sont remplacées
par quatre institutrices et six surveillantes laĂŻques. Ainsi, la direc-
tion morale et mĂȘme la surveillance, dans ce qu'elle a de plus
indispensable, de plus grave et de plus délicat, est, pour ainsi dire,
coupée en deux. Les ententes suspectes, les amitiés malsaines ou
scandaleuses, les complots ou projets de révolte, tout cela peut
s'ébaucher dans un premier milieu, se continuer dans un second,
et bĂ©nĂ©ficier dans chacun d'eux de l'ignorance oĂč sont les uns de
ee qui a pu se passer chez les autres. Ajoutez que, de ces deux
personnels en présence, le laïque et le religieux, les enfants s'ar-
rangent pour n'en craindre et n'en respecter aucun. Une fille est-
elle punie par les religieuses, elle les dénigre à l'avantage des
dames; est-elle punie par une dame, elle vante les religieuses; mais
finalement elle déteste à peu prÚs également toutes les religieuses
et toutes les laĂŻques.
La direction officielle représentant l'Etat n'a, en définitive, pas
beaucoup plus d'unitĂ©. A la tĂȘte de la maison est un directeur,
ancien colonel, ayant à cÎté de lui ou au-dessous de lui (je ne sais
trop) une inspectrice. Qu'au directeur, une fois qu'on en avait pris
un, il ait été nécessaire d'associer une dame pour la surveillance de
beaucoup de choses, c'est ce qui est évident. Mais qu'il faille,
au-dessus de la direction féminine, mettre un militaire, c'est ce qui
se comprend beaucoup moins. Il y a ici 309 enfants, ayant, en
moyenne, quatorze ou quinze ans, cela est vrai, et parmi elles,
10a viennent de la Fouilleuse. Il semble que ce dernier mot réponde
à tout. « 104 enfants de la Fouilleuse, monsieur! Quel désordre
elles nous ont amené! Que de peines elles nous donnent! Tant
qu'elles seront lĂ , tant que leur souvenir ne sera pas perdu, jamais
nous ne pourrons rien obtenir! » Et, en effet, huit jours avant mon
arrivée, une révolte avait éclaté. Mais ne vaudrait-il pas mieux
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 141
prévenir les révoltes par une bonne organisation que de préparer
d'avance des moyens, d'ailleurs trÚs inefficaces, pour les réprimer.
Me permettra-t-on de dire (je tiens le fait d'une vénérable supé-
rieure) que, dans une ville du centre de la France, des filles en
correction ayant su qu'il y avait dans leur voisinage un corps de
garde, elles se révoltÚrent sans motif, dans l'unique but de se faire
empoigner?
Non, cette seconde dualité n'est pas beaucoup meilleure que la
premiÚre, et je m'en aperçois tout de suite. Le directeur est un
homme excellent, voulant le bien, apercevant parfaitement toutes
les lacunes du systÚme auquel il préside; l'inspectrice est une per-
sonne extrĂȘmement distinguĂ©e. L'un me reçoit obligeamment dans
son cabinet, tandis que l'autre se dévoue à me montrer l'établisse-
ment. Celui qui est censé avoir le plus d'autorité ne peut aller,
pour ainsi dire, nulle part, retenu, ici par le traité avec l'entrepre-
neur, là par une réserve bien naturelle. D'autre part, celle qui, par
son caractĂšre, est destinĂ©e Ă ĂȘtre partout, n'est en quelque sorte
qu'une déléguée. Voilà une organisation que rien ne justifie. J'ai vu
Ă Frasnes-le-ChĂ teau (dans la Haute-SaĂŽne), 400 gamins, dont
beaucoup avaient quinze, seize, dix-huit ans, gardés et dirigés par
35 religieuses. Comment admettre que, pour l'éducation de filles,
quelles qu'elles soient, des femmes ne puissent pas suffire?
Ce qu'on entend et ce qu'on voit dans l'intérieur de la maison
n'est pas fait pour adoucir ce premier jugement. L'aménagement
matĂ©riel n'est pas mĂȘme suffisant. Il y a de hautes et belles piĂšces
qui se souviennent d'avoir fait partie d'un antique chĂąteau; mais Ă
peine a-t-on pu trouver, dans un petit coin, de quoi installer fort
mal une ou deux baignoires, pour 300 enfants! Le personnel
réclame; on lui répond que la maison est à l'entreprise et qu'on
n'a pas de crédits pour les bùtiments. L'entrepreneur, à son tour,
répond que son traité l'oblige à entretenir et à faire fonctionner
des appareils existants, mais qu'il ne l'oblige pas Ă en acheter. Il
s'agirait d'un établissement dit libre, l'Etat y serait beaucoup plus
maĂźtre qu'il ne l'est chez lui. Au cas, tout Ă fait invraisemblable,
oĂč la direction privĂ©e se refuserait Ă faire le nĂ©cessaire, on lui
intimerait l'ordre de commencer les travaux dans les huit jours,
sous peine de ne plus recevoir de pupilles; et la communauté obéi-
rait aussitĂŽt. A Cadillac, les cellules de punition ne sont guĂšre plus
nombreuses que les baignoires; pour ĂȘtre exact, il y en a trois ; lors
de la derniÚre révolte, il a fallu mettre six filles à la fois dans
chaque cellule et en enfermer un grand nombre pĂȘle-mĂȘle dans les
caves.
Mais oĂč j'ai ressenti l'impression la plus triste, c'est encore dans
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142 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DBS JEUNES FILLES
la cour de récréation. Non pas que les enfants m'aient affligé par leur
mélancolie et leur mutisme, loin de là ! L'inspectrice me dit qu'elles
sont gĂ©nĂ©ralement trĂšs gaies. Je m'en aperçois. Elles le sont mĂȘme
trop : elles le sont jusqu'Ă l'effronterie. Je les vois lĂ par centaines,
toutes rĂ©unies sous un hangar oĂč elles se pressent les unes contre
les autres dans des groupes ou dans des rondes capables de dissi-
muler tout ce que l'on veut : il n'est pas plus aisé de discerner ce
qu'elles peuvent se dire Ă travers leurs chants et leurs cris assour-
dissants. Or que sont ces enfants? Quels avaient été leurs défauts
dominants au moment de leur arrestation? Le vol et le vagabon-
dage; mais, comme je l'ai dit, chez les filles le vagabondage n'est
qu'un mot sous lequel il y a toujours autre chose. On devine donc
ce qu'elles apportent ici de science précoce, de regrets et de ruse
perverse pour se créer entre elles l'équivalent de ce qu'elles regret-
tent. LĂ , me disent tous ceux qui s'occupent d'elles Ă un titre ou
Ă un autre, lĂ est le mal universel, constant « Ă©pouvantable », â
c'est le mot dont on se sert, â contre lequel il faut lutter nuit et
jour. Comment lutte-t-on? Je ne le vois guĂšre. Quelqu'un que je
sais Ă mĂȘme d'avoir trĂšs bien vu, de trĂšs prĂšs et avec une juste
indulgence, me dit que toutes ces misĂšres n'ont pas dĂ» ĂȘtre tou-
jours irrémédiables. Il a vu arriver bien des enfants corrompues par
les pires exemples, perdues par l'abandon, dĂ©jĂ elles-mĂȘmes flĂ©tries,
malgré leur jeune ùge. Il croit cependant que ces souvenirs péri-
raient encore assez vite ou perdraient beaucoup de leur venin, si la
promiscuité de la maison et la liberté qu'on s'y procure ne complé-
taient ces souvenirs, ne les cultivaient et ne les développaient.
Et cela peut se dire, non pas de quelques-unes de ces enfants,
mais « des trois quarts ».
Le travail qu'on leur impose n'a rien qui puisse combattre ces
fléaux en les intéressant à ce qu'elles font et en les préparant à la vie
sérieuse. Elles ont tous les jours deux heures de classe et huit heures
de travail manuel. Comme avant d'entrer à l'établissement elles
avaient grandi à l'abandon, elles sont toutes pleines d'inégalités :
aussi le groupement naturel d'aprĂšs l'Ăąge est-il trĂšs difficile. On
les groupe à la classe d'aprÚs l'état de leur instruction, à l'atelier
d'aprĂšs leur habiletĂ© professionnelle. Une mĂȘme enfant voyage
ainsi de groupe en groupe, ici sous la conduite des SĆurs, lĂ sous
celle des institutrices, sans qu'on sache, ainsi que me le fait
observer le directeur lui-mĂȘme, qui est-ce qui est responsable
d'elle. Personne ne peut comparer sa conduite ici et lĂ , voir par
oĂč elle pĂšche le plus, par quelle aptitude ou quelle espĂšce de talent
on pourrait le mieux la prendre pour l'amener enfin dans la bonne
voie. Quant au travail manuel, il est tout aménagé (y a-t-il lieu
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DBS JEUNES FILLES 143
d'ĂȘtre surpris) pour les intĂ©rĂȘts de l'entrepreneur. Il s'agit sim-
plement de la fabrication de faux-cols et de manchettes pour
l'exportation; cette fabrication s'exécute avec une division du
travail qui ne fait agir qu'un mĂ©canisme toujours le mĂȘme et avec
une sédentarité qui permet à toutes les imaginations malsaines de
se donner libre cours.
On fait, il est vrai, la lecture. Comme je dis la vĂ©ritĂ©, â telle
que je la vois, â Ă tout le monde, je dirai tout simplement que
ces lectures m'ont jparu assez pauvrement choisies. Mais cette fois
encore je ne m'étonne de rien. La congrégation à qui on a demandé
exclusivement des surveillantes pour les ateliers n'a évidemment
pas envoyé ce qu'elle avait de plus instruit, de mieux exercé, de
plus distingué, comme elle l'eut fait, j'en suis sur, si on lui eût
laissé la charge et la responsabilité de l'éducation. On me permet
donc de regarder le livre de lecture. L'inspectrice qui m'accom-
pagne ouvre une page, hausse les épaules et ne dit rien. Je feuil-
lette plus longtemps : le livre est d'un auteur profondément inconnu
(de moi, du moins). Il est consacré à la sainte Vierge, mais est
tout rempli d'un symbolisme subtil, poussé à outrance à travers des
détails puérils. Pour qui sait de quoi ces enfants sont capables et
comment ils se servent de la moindre ambiguïté ou de la moindre
analogie dans les syllabes pour trouver Ă tout un sens inconvenant,
il n'y a rien de bon à espérer de telles lectures.
Reste la grande question : comment prépare-t-on la sortie de
ces enfants et leur rentrée dans la société? La réponse malheureu-
sement sera brÚve; et d'aprÚs tout ce qui précÚde, le lecteur doit
la présumer : on ne prépare rien du tout. D'abord à quoi veut-on
que l'on destine ces jeunes filles? Au service? On ne le leur apprend
pas. A la couture? Mais elles n'ont jamais fait qu'une seule chose,
et on ne peut pas les envoyer fabriquer encore des manchettes,
puisque les manchettes se font toutes â ou peut s'en faut â Ă
Cadillac. Elles retournent dans leurs familles, comme toutes le
désirent, quelles que soient leurs familles et quels que soient les
avertissements qu'on leur donne. Celles qui passent par Paris peu-
vent bénéficier, si elles le veulent, des bons soins de la société de
patronage des libérées. Quelques-unes sont suivies et placées par
les soins tout individuels d'une personne qui, sans titre officiel, mais
vivant dans la maison, essaye de les connaĂźtre et s'efforce en secret
de leur ĂȘtre utile1. Mais, en rĂ©sumĂ©, il n'y a pas, pour ces jeunes
filles, de patronage spécial, organisé, obligatoire. On ne sait pas
ce quelles deviennent! Voilà la phrase, dont je suis étonné moi-
1 Pourquoi en secret? Je n'ai pu savoir si c'était uniquement par modestie
et par vertu, ou par crainte de se faire accuser d'excĂšs de zĂšle.
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m L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
-mĂȘme, mais que je retrouve dans mes notes pour l'avoir Ă©crite sur
les lieux, presque sous la dictée de ceux qui me faisaient visiter
rétablissement. Si, par hasard, on le sait pour quelques-unes, il
s'agit de choses qu'on aimerait encore mieux ignorer, parce qu'on
n'y peut rien. Quand j'avais questionné l'administration sur les
liaisons qu'on a tant de peine à combattre, j'avais demandé si ces
amitiés se continuaient hors de l'établissement. On me répondit
qu'elles essayaient à coup sûr de se continuer entre les filles
libérées et celles qui ne l'étaient pas encore. \ chaque instant on
arrĂȘte des lettres qui font Ă l'ancienne compagne toutes sortes de
confidences. S'il est question d'autre chose que des souvenirs de
la maison correctionnelle, la correspondance n'en devient pas plus
édifiante : « Je suis allée au bal masqué, j'ai vu Charles, j'ai vu
Ernest. » Ces correspondances sans doute sont arrĂȘtĂ©es... presque
toujours. Il est malheureusement certain que quelques-unes* â on
ne sait comment, â trouvent le moyen de parvenir Ă leur triste
destination.
Auberive, â qu'on a dĂ» supprimer, â la Fouilleuse, â qu'on
a dĂ» supprimer Ă©galement, â Cadillac, â oĂč toutes les bonnes
volontés sont liées par un traité dont on vient de voir le caractÚre,
â voilĂ comment l'Ătat a inaugurĂ© son rĂŽle de rĂ©formateur des
jeunes filles. Il est douloureux de voir gaspiller ainsi les res-
sources précieuses qu'offre une administration telle que la nÎtre,
douloureux de voir des hommes de mérite veiller ainsi à l'exécution
de mesures trĂšs certainement contraires Ă celles qu'ils eussent con-
seillĂ©es. D'oĂč vient ce dĂ©sordre? De ce que tels fonctionnaires, trĂšs
exercĂ©s, trĂšs instruits, trĂšs dĂ©gagĂ©s de prĂ©jugĂ©s, reçoivent tout Ă
coup des ordres dont l'inspiration vient d'ailleurs. A cÎté, au-
dessus, au-dessous d'eux se glissent des gens que la politique
seule a poussĂ©s et que l'on case lĂ oĂč l'on a trouvĂ© ou fait de la
place. Puis, non moins subitement, s'élÚve un souffle émané d'une
majorité confuse : des nuages s'amoncellent qui doivent crever sur
le dos de quelqu'un : les maisons privées sont là pour les recevoir.
Ceux qui seraient les plus capables de discerner leurs points faibles
et de les aider dans de nouveaux progrĂšs, savent aussi quels sont
les services qu'elles rendent. Mais, en de telles circonstances
comme en beaucoup d'autres, il faut plier devant l'orage, quitte Ă
employer ensuite toute son expérience et tout son zÚle à réparer
silencieusement les dégùts.
Si l'affaire de la Fouilleuse n'Ă©tait pas venue, â par un concours
de circonstances tout à fait étrangÚres à la vraie science péniten-
tiaire, â Ă©mouvoir le public, les apparences savamment embellies
d'un succĂšs menteur autorisaient l'administration Ă retirer toutes
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 145
ses papilles de maisons anciennes, de maisons admirables aux-
quelles on imposait la misÚre ou la ruine. On a été bien heureux de
les retrouver, ces maisons qui subsistaient encore. On leur avait
porté un tort matériel considérable en leur retirant brusquement
bon nombre de pensionnaires : on leur a ensuite porté un tort
moral non moins grave en leur renvoyant des groupes entiers de
filles n'ayant passé par Auberive ou par la Fouilleuse que pour
s'y concerter dans la haine, dans la violence, dans la grossiÚreté et
dans la ruse. Allons cependant Ă ces maisons ; rendons-nous
témoins de leurs efforts, de leurs luttes et des résultats qu elles
obtiennent.
Bien que je m'applique à parler tout spécialement de l'éducation
correctionnelle (visée par l'article 66 de notre Code pénal), je ne
puis me dispenser de dire ici quelques mots des Ćuvres catholiques
pour jeunes filles, en gĂ©nĂ©ral. Lorsque l'Ătat a entrepris cette
Ćuvre de relĂšvement, il ne s'est adressĂ© Ă la charitĂ© privĂ©e que
parce que celle-ci Ă©tait dĂ©jĂ prĂȘte et avait des institutions toutes
fondĂ©es. Si, un jour ou l'autre, l'Ătat gardait pour ses maisons Ă lui,
comme celle de Cadillac, toutes les jeunes filles destinées, par
application de l'article 66, Ă ĂȘtre dĂ©tenues et Ă©levĂ©es dans une
maison de correction, les établissements religieux ne disparaßtraient
pas nécessairement. Il est à présumer qu'ils se remettraient d'eux-
mĂȘmes en quĂȘte de brebis Ă©garĂ©es ou du moins les appelleraient et
leur ouvriraient leurs portes. Il ne manque pas d'enfants en danger,
d'enfants matériellement ou moralement abandonnées, d'enfants
déjà vicieuses, déjà compromises, et pour lesquelles il est urgent
de trouver un asile avant que la police, la magistrature et l'admi-
nistration pénitentiaire ne se chargent de leur en fournir un. Le
nombre de ces enfants recueillis augmenterait mĂȘme beaucoup si
les idées de bienfaisance libre et préventive continuaient à gagner
du terrain parmi nous, comme elles en ont tant gagné, par exemple,
en Suisse et dans plus d'un autre heureux petit Ătat.
Quand on se met en route, comme je l'ai fait, pour visiter les
maisons de correction proprement dites, on trouve, à cÎté d'elles
et quelquefois dans les mĂȘmes locaux, des institutions conçues Ă
peu prĂšs sur le type dont je viens de parler. Elles offrent une
variété correspondante à celle des misÚres humaines. On y trouve :
1° des orphelinats; 2° des maisons ou des quartiers dits de pré-
servation, depuis le simple ouvroir, oĂč des travailleurs, des domes-
tiques, des pÚres et mÚres de bonne volonté, mais trÚs occupés au
dehors, envoient dans la journĂ©e leurs filles demeurĂ©es honnĂȘtes,
10 octobre 1892. 10
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146 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
jusqu'Ă des refuges, oĂč il est urgent que la prĂ©servation agisse avec
efficacité, car le mal est proche; 3° des refuges pour prisonniÚres
libérées; 4° des asiles ouverts librement à toutes celles, femmes ou
filles, qui, sans vouloir ou sans pouvoir entrer dans la vie religieuse,
éprouvent le besoin de se mettre à l'abri, femmes séparées, filles
poursuivies, femmes ou filles se dĂ©fiant justement d'elles-mĂȘmes,
de leur état d'abandon, de leur incapacité ou de leur faiblesse;
4° des maisons de correction libre, recherchées par des pÚres,
mÚres ou tuteurs qui veulent prévenir l'action des tribunaux et ne
cherchent point à exercer légalement ce que le Code appelle le
droit de correction paternelle.
En présence de tant de demandes, toutes également intéres-
santes, les institutions charitables ont un double souci, et l'exiguité
de leurs ressources matérielles rend parfois ce souci trÚs pénible :
elles ne voudraient repousser personne, et elles ne voudraient pas
opérer de mélanges injustes ou fùcheux.
La question de savoir qui l'on peut impunément réunir et qui
l'on doit séparer est une des plus épineuses de la science péniten-
tiaire, mais je crois que les personnes qui sont en contact journa-
lier avec le mal et qui lui consacrent un dévouement vraiment
dĂ©sintĂ©ressĂ© sont mieux Ă mĂȘme que qui que ce soit de la rĂ©soudre.
Je tiens à prendre des faits concrets et vérifiables.
On peut, par exemple, visiter Ă Bordeaux, â ville trĂšs riche en
institutions charitables et en crĂ©ations libres, â la maison dite Refuge
de la Miséricorde, Il y a là environ 300 personnes qui, au premier
abord, accusent des origines bien inégales. On n'y trouve ni pri-
sonniÚres libérées ni enfants au-dessous de quinze ans : on estime
que ces deux catégories ont à Bordeaux ce qui leur est nécessaire ;
mais on y trouve des femmes* mariées, des femmes séparées, des
veuves, des filles-mĂšres, des jeunes filles de quinze ans au moins.
Une premiÚre ressemblance entre toutes ces réfugiées est qu'elles
sont lĂ sans nulle contrainte et sans nul secret. On n'y admet une
femme qu'avec l'autorisation de son mari, une fille qu'amenée par
ses parents, et, â trait plus original, â l'enfant mineur, elle-
mĂȘme, doit dĂ©clarer qu'elle se laisse amener et qu'elle reste dans
la maison librement. Toutes ces personnes peuvent donc s'en aller
de mĂȘme, sous la seule condition, si elles sont mineures, que leurs
parents soient prévenus. Enfin, s'en trouve-t-il d'humeur incons-
tante et de volontĂ© mobile qui, aprĂšs ĂȘtre sorties, demandent Ă
rentrer; on considĂšre que la maison est particuliĂšrement faite pour
tous ces caractÚres chancelants. Avec une condescendance inépui-
sable comme la miséricorde sur laquelle on prend modÚle, on ouvre
la porte Ă quiconque frappe. On ne juge personne que sur sa con-
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 147
daite dans l'établissement, et on ne renvoie que celles qui, dans la
maison mĂȘme, se montrent trop mauvaises, trop insubordonnĂ©es et
trop paresseuses. Ce n'est pas qu'on soit bien difficile : la généralité
travaille assez peu et surtout assez mal. Quant au mélange de ces
diverses catégories, on le croit sans péril par ce seul fait que les
jeunes filles qu'on surveille ont au moins quinze ans (et n'oublions
pas que nous sommes dans une grande ville et dans le Midi). La
SĆur qui me montre le Refuge m'expose, â avec une libertĂ© de
langage dont je voudrais qu'il me fĂ»t permis de m'inspirer, â que
les plus jeunes de ses pensionnaires n'ont plus rien Ă apprendre de
fùcheux des plus ùgées. Elle me dit qu'avec leur imagination
ardente et leurs illusions encore si tenaces, elles valent moins et
donnent plus de mal que les filles de vingt et vingt-quatre ans qui
ont failli. « Celles-ci, me dit-elle, ont aimé, elles ont été trompées :
leur épreuve est faite... »
Une autre maison de Bordeaux, moins considérable et de plus
modeste apparence, offre des subdivisions plus rigoureuses : c'est
la Solitude de Nazareth, tenue par les SĆurs de Marie-Joseph.
Gelles-ci ne pouvaient oublier qu'elles sont instituées surtout pour
la surveillance des prisons* Aussi leur solitude bordelaise est-elle
tout d'abord un refuge pour les prisonniÚres libérées. On accepte
celles qui viennent; et, s'il en est parmi elles qui, heureuses de
vivre dans la maison et craignant de se retrouver dans le milieu oĂč
elles ont succombé, demandent à rester, on les garde. Je hasarde
une objection : « Mais alors vous risquez de n'avoir plus de place
pour celles qui, sortant de prison, n'ont besoin que de quelques
jours et d'un peu d'aide avant de se reclasser dans la société. » On
me rĂ©pond en souriant qu'on ne sacrifie pas celles qu'on connaĂźt Ă
celles qu'on ne connaĂźt pas encore; qu'on fait le bien quand il se
présente; que, d'ailleurs, ces demandes ne sont plus fréquentes. Les
femmes libérées ne viennent plus aussi volontiers au sortir de la
prison, â ce qui, en passant, prouve combien il serait nĂ©cessaire
d'avoir une bonne organisation de patronage, jointe Ă une pratique
bien conduite de la libération conditionnelle.
Au moment de ma visite il n'y a que dix libérées. Aussi a-t-on
cru pouvoir compléter le refuge en y admettant des enfants de plus
de treize ans, confiées par l'Assistance publique. Tutrice des enfants
qu'elle a placĂ©es, l'Assistance est maĂźtresse, â comme un chef de
famille, â de placer oĂč elle le veut ceux de ces pupilles qui sont
difficiles et qui ne peuvent demeurer sans inconvénients graves
chez les particuliers auxquels ils avaient été confiés. Or je remarque
partout (pour les filles comme pour les garçons) que l'Assistance,
administration publique cependant, cherche soigneusement à éviter
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148 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
Ă ses mauvaises tĂštes les colonies correctionnelles de l'Ătat. TrĂšs
sagement et trÚs maternellement elle leur cherche çà et là de ces petits
asiles Ă travers lesquels elle les disperse. C'est ainsi qu'au mois de
mai dernier, elle avait quatre jeunes filles dans la solitude de
Nazareth. Dix libérées et quatre enfants de plus de treize ans, les
religieuses pensaient que ce n'était pas là pour leur refuge une
population malaisée à surveiller, ni qui appelùt des subdivisions.
Du reste, la SĆur me dit, elle aussi, que ces enfants dont on est
heureux de se décharger sur elles, ne valent pas mieux, en général,
valent peut-ĂȘtre moins que les libĂ©rĂ©es amenĂ©es par le repentir et
animées du désir de se relever.
A cÎté de ce refuge est un orphelinat, puis un ouvroir fréquenté
par des filles d'honnĂȘtes ouvriers. Mais ces deux institutions, quel
que soit le nombre des enfants, sont tout à fait séparées.
J'ai trouvĂ© Ă Montpellier des Ćuvres semblables, inspirĂ©es du
mĂȘme esprit, soit pour isoler, soit pour grouper leurs pension-
naires. On m'avait indiqué une maison qui longtemps s'est appelée
la maison des Madeleines. Le peuple, qui ne renonce pas vite Ă ses
appellations, paraßt lui avoir conservé ce nom. Elle ne le mérite
pourtant plus. Elle avait autrefois ce qu'on appelle vulgairement
des « repenties », pauvres filles dont le nom seul rappelle suffisam-
ment les malheurs; mais les circonstances ont amené l'institution
à fonder un orphelinat, à développer un groupe de préservation et
enfin à ouvrir un pensionnat ordinaire qui aide le reste de rétablis-
sement à vivre. DÚs lors l'établissement tout entier s'est appelé
institution Sainte-Marthe : on a dirigé les repenties ailleurs pour
éviter un mélange qui, cette fois, eût été dangereux; du moins
l'eût-il été pour l'orphelinat et le pensionnat sinon pour le groupe
de préservation. Ce dernier nu?t fait toujours un peu l'effet d'un
euphĂ©misme. PrĂ©server, d'ailleurs, n'est dĂ©jĂ plus la mĂȘme chose
que conserver : c'est un mode de vigilance qui indique que l'en-
nemi a été vu et qu'il approche. On s'applique sans doute à ce que
ce mot encore indulgent soit justifié de mieux en mieux et à ce
que l'ensemble de la maison bénéficie du rapprochement dont on
l'honore sans que ni la réputation ni surtout la moralité des autres
pensionnaires en souffre. La Supérieure, qui est là depuis quarante
ans, me dit que ce qui domine aujourd'hui et de plus en plus chez
celles qu'on lui donne à préserver, c'est la paresse. (Or je n'ai pas
besoin de rappeler l'aphorisme populaire.) Elle se plaint aussi, â
comme beaucoup d'autres, â des retraits abusifs et prĂ©maturĂ©s des
parents qui préservent volontiers leurs filles quand elles ont sept
ans, mais qui huit ou dix ans aprĂšs ne sont plus aussi soucieux du
danger, lequel pourtant a grandi, comme l'enfant. Mais l'institution
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 149
tient à respecter la liberté absolue de chacune : elle n'accepte une
enfant que si l'enfant mĂȘme dĂ©clare expressĂ©ment y consentir.
Est-ce là une rÚgle à recommander à tous les établissements de ce
genre? Non, à coup sûr; mais, dans la diversité des maux qui ap-
pellent une égale diversité dans les remÚdes, cette condition est
pour quelques établissements un heureux moyen de sélection. Elle
permet, j'imagine, de faire plus souvent appel aux moyens persua-
sifs et de demander cependant davantage, en rappelant toujours,
en faisant croire, si l'on veut, Ă l'enfant qu'il est lĂ par un acte de
sa volonté personnelle.
à quelques pas de l'institution Sainte-Marthe, j'ai trouvé encore
Ă Montpellier le refuge de Notre-Dame des Roches. 11 y a lĂ deux
quartiers entiÚrement séparés, dont chacun a sa porte, une école
ordinaire et un refuge. Ce dernier est ouvert aux filles de plus de
douze ans, et les conditions dans lesquelles on les amĂšne pour la
plupart font que les SĆurs ne voient pas plus d'inconvĂ©nients ici
qu'Ă Bordeaux Ă les mettre avec des filles de vingt et vingt-quatre
ans. Plus fermé, plus mystérieux, plus claustral que tout ce que
j'ai vu jusqu'à présent, ce refuge me paraßt tel, que celles qu'on
ne veut plus accepter Ă Sainte-Marthe peuvent y ĂȘtre envoyĂ©es, je
le suppose, sans aucun inconvénient. Les malheureuses qui, au
bout de quelque temps, doivent ĂȘtre dirigĂ©es sur une maternitĂ© y
viennent aussi et y restent dans de certains délais. Au milieu
d'elles, me dit la Supérieure, est plus d'une fille que les parenls
veulent soustraire aux suites d'une inclination qui les alarme.
De semblables institutions, il y en a dans toute la France. Mais
ces exemples suffisent, je crois, pour montrer tout ce que les créa-
tions de la charité libre et religieuse ont de souplesse et comment
elles admettent, comment, au besoin, elles provoquent les change-
ments qui leur permettent de mieux s'adapter aux nécessités
sociales. Il n'est donc pas étonnant que l'administration ait pu
trouver là tout ce qu'elle voulait pour assurer l'éducation correc-
tionnelle en exécution de la loi.
Henri Joly.
La suite prochainement.
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REVUE LITTĂRAIRE
ROMANS ET LIVRES DE CRITIQUE
Ce qui fait le charme des romans de M. Paul Margueritte, c'est
qu'ils n'ont point un air de romans, j'entends au sens oĂč ce mot
signifie arrangement artificiel et déformation de la réalité. Mais, au
contraire, ils sont trĂšs prĂšs de la vie; et ils en donnent avec un
rare bonheur l'impression, impression de quelque chose d'incom-
plet, d'indĂ©cis et de fuyant, mĂȘlĂ© de mal et de bien sans qu'on
sache lequel l'emporte, endolori par des misĂšres de toute sorte,
mais bercé par l'illusion, consolé par la pitié. L'observation y part
d'un esprit clairvoyant et libre de tout parti pris. L'analyse y
pénÚtre des nuances de sentiments trÚs délicates et trÚs justes. Le
récit n'y admet que des combinaisons d'événements fort simples,
de celles qui forment justement ce qu'on appelle le train ordinaire
des choses. Et sur ces images fidĂšles de la vie flotte une tristesse
sans colÚre, la mélancolie résignée de l'homme qui sait et qui
comprend.
Sur le retour1 est l'étude d'une crise sentimentale chez un
quadragénaire qui tombe subitement amoureux d'une trÚs jeune
fille, songe à l'épouser, et averti à temps de la folie qu'il va faire,
souffre, se dĂ©bat et se soumet. Le colonel de FrancĆur a quarante-
huit ans. Il est célibataire : la peur d'aliéner sa liberté, une timidité
instinctive, la crainte d'un choix malheureux, l'absence d'affection
vraie, l'ont tenu écarté du mariage. Il a conservé, grùce à une
existence trĂšs chaste, une vigueur et une jeunesse physiques que
de moins ĂągĂ©s lui envieraient. Il est surtout jeune de cĆur, croyant
peu au mal, ayant toujours marché droit devant lui, émettant
comme une vérité banale cet aphorisme : que la vie est beaucoup
plus simple qu'on ne dit. Et ces dispositions le mettent Ă la merci
d'une surprise du cĆur... Un jour qu'il est venu pour passer un
congé chez son frÚre, à la campagne, il rencontre dans le parc
! Paul Margueritte, Sur le retour. (Chez Kolb.)
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REVUE LITTĂRAIRE 151
une toute jeune fille, seize ans, je pense, et charmante avec la
brassée de roses qu'elle tient. Ce qu'il éprouve auprÚs d'Yveline,
c'est d'abord un trouble inexpliqué, un embarras dont il ne se rend
pas compte, tout neuf qu'il est dans les choses de l'amour. Le
sentiment a tÎt fait de grandir et de se préciser en grandissant :
c'est un besoin d'avoir Yveline tout à lui et rien qu'à lui. 11 aperçoit
sans doute l'absurditĂ© d'une telle union. Il se fait Ă lui-mĂȘme
toutes les objections du bon sens... et il les lĂšve Ă mesure. Son
projet peu à peu lui paraßt moins insensé, d'une réalisation possible,
probable. Lorsqu'il surprend un bout de conversation d'Yveline avec
un petit cousin qu'elle a. « Tu te trompes, lui dit-elle. Et oĂč as-tu
l'esprit d'ĂȘtre jaloux de ce gros homme?. Bien sĂ»r, je lui plais; et
j'ai pour lui de l'affection. Mais je ne peux pas l'aimer. Et tu sais
bien, méchant, que ce n'est pas lui que j'aime. » Le « gros homme»
en reçoit comme un coup en plein cĆur; et il en fait une maladie,
étant, au surplus, de complexion apoplectique. Avec la santé la
raison lui revient. Il prend son parti en brave homme qu'il est...
Sans doute il n'oubliera pas. Les années maintenant vont se hùter
pour lui. Ce sera bientĂŽt la vieillesse. Mais il reverra Yveline telle
qu'elle lui est apparue, cvec des roses plein sa robe. Cette appari-
tion lui sera douce. Ce court roman, resté tout idéal, parfumera
ses derniÚres années. C'est poui quoi il mourra ayant eu sa part de
bonheur. Car ceux-lĂ sont heureux qui n'ont pas Ă©treint leur rĂȘve.
A l'histoire de M. de FrancĆur, qui est quelque chose comme
l'idylle d'un cuirassier, une autre histoĂźr^ est parallĂšle qui est
singuliĂšrement plus douloureuse : celle de Lilia sa belle-sĆur.
Elle aussi, la pauvre, elle est « sur le retour ». Et de s'en aper-
cevoir cela est cruel, quand on sait aussi que le mari qu'on a est
trÚs jeune et disposé à profiter de sa jeunesse. Elle s'ingénie pour
le retenir. Elle a des coquetteries et des minauderies qu'on ne lui
connaissait pas. Cela en pure perte, naturellement. Et il ne lui
reste bientĂŽt plus qu'Ă pardonner. â Ces deux romans s'appellent
l'un l'autre et se fondent aisément. Car chez le quadragénaire
dĂ©daignĂ©, chez la femme trompĂ©e, c'est une mĂȘme blessure qui
saigne, une mĂȘme souffrance venue du regret de ce seul vĂ©ritable
bien : la jeunesse.
Le livre de M. Margueritte laisse une impression non point
pénible, mais à la fois de tristesse et d'apaisement. C'est un livre
Ă lire en ces grises journĂ©es d'octobre oĂč tout nous parle de dĂ©clin.
11 accompagnera bien la rĂȘverie de ceux qui regardent derriĂšre eux
leurs vingt ans. 11 éveillera chez eux des pensées sérieuses : « ce
retour pensif que l'ùge mûr fait souvent sur le passé, un vague
regret de la jeunesse partie et du temps qui s'écoule, et aussi le
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152 REYDE LITTĂRAIRE
sentiment de tout ce qu'il y a eu d'incomplet, de mal venu et de
stĂ©rile, pour les siens ou pour soi, dans les existences mĂȘme les
moins à plaindre ».
Cependant qu'il souffle parmi les lettrés un vent de nouveauté
et d'inquiétude, on devine bien que la masse des lecteurs reste
fidĂšle aux conventions oĂč elle a depuis longtemps l'habitude de se
plaire. C'est ce qui explique le succĂšs des romans de M. Ohnet et
qui le rend trÚs légitime. M. Ohnet n'est pas un esprit inquiet.
11 estime qu'un roman doit ĂȘtre romanesque ou alors c'est que les
mots n'ont pas de sens. Le genre romanesque a été porté à sa
perfection, notamment par Feuillet. Et tous les trente ans environ,
les chefs-d'Ćuvre ont besoin d'ĂȘtre refaits. Nemrod et Ci0 1, c'est
encore le Roman d'un jeune homme pauvre, mais transporté dans
un autre milieu et entouré de moins de vraisemblance.
Cela se passe à la campagne, naturellement; les grands bois étant
propices Ă la naissance de l'amour et fournissant Ă la rĂȘverie senti-
mentale le cadre le plus approprié. Le jeune hvjmme, Clément de
Pont-Croix, est de noblesse trĂšs authentique; il a perdu toute sa
fortune dans le krach de l'Union : \\ a dĂ» vendre ses biens patri-
moniaux au banquier juif Sélim Nuno. Celui-ci a une fille : Esiher.
Vous voyez tout de suite le roman se dessiner. La premiĂšre fois
qu'Esther rencontre ClĂ©ment, celui-ci est vĂȘtu d'Ă©toffe grossiĂšre, Ă
la façon des paysans; mais sa distinction native le trahit. La seconde
fois, il sort de l'eau oĂč il s'Ă©tait jetĂ© pour sauver un enfant. Maxime
Odiot ne sauvait qu'un chien. Une méchante femme suscite des
difficultés aux deux jeunes gens. Mais enfin tout s'arrange suivant
leurs désirs. Esther se convertit au christianisme et, aprÚs avoir fait
mine d'entrer au couvent, elle obtient d'épouser celui qu'elle aime...
Sans doute il y avait moyen de renouveler ce vieux sujet; on pou-
vait y ajouter quelque intĂ©rĂȘt par l'Ă©tude du monde oĂč l'action est
transportée et qui est le monde de la finance. Mais ici encore, et je
ne sais pour quelle cause, M. Ohnet est tombé tout de suite dans le
convenu. Toutes les fois qu'on nous présente un banquier juif dans
les romans, et que ce soit dan3 F Argent, de M. Zola, ou dans le
Nemrod, de M. Ohnet, il est entendu que ce banquier doit ĂȘtre une
maniÚre de grotesque outrageusement berné en amour. Il faut
croire ou que le personnel de la haute banque se recrute exclusi-
vement parmi les imbéciles, ou que les romanciers ont mal vu.
Mais on n'a le choix qu'entre ces deux partis. â H y a d'ailleurs
4 Georges Ohnet, Nemrod et Cie. (Chez Oliendorff.)
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REVUE LITTĂRAIRE t5?
dans le nouveau livre de M. Ohnet des incidents dramatiques, un
meurtre, suffisamment d'adultÚre, un incendie, des épisodes de
chasse et des termes de vénerie. Ce n'est pas ennuyeux. Combien
de gens, au surplus, ne prennent un livre que parce que la lecture
est le divertissement qui laisse à l'esprit le plus de liberté pour
penser Ă autre chose 1
C'est surtout le savant que s'est appliqué à mettre en lumiÚre
l'auteur d'une belle étude sur Léonard de Vinci, M. Gabriel
Séailles l. Les conclusions en sont curieuses et n'intéressent pas
seulement l'histoire de Léonard, mais elles nous renseignent sur la
naissance et sur la formation de l'esprit moderne. A coup sur,
l'Ćuvre scientifique de LĂ©onard de Vinci n'est pas une Ćuvre
achevĂ©e, complĂšte, oĂč tout se tienne. Elle ne se compose que de
fragments. Mais ses manuscrits contiennent les éléments de la plus
vaste des encyclopédies. Il portait toujours avec lui un petit carnet
sur lequel il consignait des observations de tout genre, jusqu'Ă ce
qu'il fût rempli. Les manuscrits que nous possédons sont ou ces
carnets mĂȘmes, ou, quelquefois, les extraits des notes les plus
importantes qu'ils contenaient. C'est de la lecture de ces manuscrits
que M. Séailles a dégagé la conception que Léonard s'est faite de la
science.
On ne croirait pas qu'on ait affaire Ă un homme du quinziĂšme
siĂšcle. La scolastique n'existe pas pour lui. Avec la mĂȘme libertĂ©
d'esprit il évite les dangers de l'humanisme. Déjà il ne reconnaßt
qu'une maltresse, qui est l'expérience; et on trouverait spontané-
ment appliqués par lui tous les procédés de l'induction que les
logiciens ont par la suite dénommés et catalogués. L'expérience
comme point de départ, la forme mathématique comme point
d'arrivée, telle est la conception qu'il se fait de la science, et c'est
aussi bien celle que s'en font les modernes. A la lumiĂšre de cette
conception il va juger et condamner les fausses sciences de son
temps. C'est un préjugé avec lequel il faut en finir, que celui qui
nous montre un Vinci préoccupé de magie, « initié au grand
Ćuvre », Ă la recherche de la « loi hyperpbysique » qui livrerait
Ă l'homme d'un seul coup toutes les puissances de la nature.
D'autres, au rebours, ont fait de lui un positiviste. « Faire de Léo-
nard un positiviste, un précurseur d'Auguste Comte, écrit spiri-
tuellement M. Séailles, voilà qui le mettrait à l'avant-derniÚre mode,
si la magie est la derniÚre1. » Ni dévot des sciences occultes, ni
1 Gabriel SĂ©ailles, LĂ©onard de Vinci, l'artiste et le savant. â Essai de
biographie psychologique. (Chez Perrin.)
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154 REVUE LITTĂRAIRE
étranger au sentiment du mystÚre, Léonard est un esprit complet :
il n'oppose pas les contraires, il les concilie.
On peut le suivre maintenant à travers la diversité des sciences
particuliÚres. Il n'en est pas une qui n'ait sollicité son attention, et
presque pas une oĂč il n'ait fait Ćuvre de divination et laissĂ© la
trace brillante de son génie. Vasari parle de son goûtet de sa sin-
guliÚre aptitude pour les mathématiques; et ses manuscrits nous
montrent qu'il garda toute sa vie le goût des sciences exactes : des
pages nombreuses sont couvertes de constructions géométriques
et de calculs. â LĂ©onard regarde la nature en peintre. Insensible-
ment le savant reparaĂźt dans l'artiste. Du phĂ©nomĂšne il remonte Ă
la cause. Il devient botaniste par surcroit. â L'anatomie l'a occupĂ©
toute sa vie. Dans la prĂ©face du traitĂ© qu'il rĂȘve d'Ă©crire, il Ă©nu-
mÚre les qualités que doit avoir celui qui veut analyser le corps
humain, et qu'il espÚre avoir été les siennes : « Si tu as l'amour
d'une telle science, peut-ĂȘtre en seras-tu empĂȘchĂ© par le dĂ©goĂ»t;
tu seras peut-ĂȘtre empĂȘchĂ© par la peur d'habiter pendant les heures
de la nuit en compagnie de ces morts écartelés, écorchés et épou-
vantables Ă voir. Si tu surmontes cette crainte, peut-ĂȘtre te man-
quera-t-il le dessin précis que suppose une telle description, etc.
Si toutes ces choses se sont trouvées en moi, c'est ce dont rendront
tĂ©moignage les cent vingt livres que j'ai composĂ©s sans ĂȘtre arrĂȘtĂ©
ni par la cupidité, ni par la négligence, mais seulement par le
temps. » â Ces formules reviennent frĂ©quemment sous la plume
de M. Séailles : Léonard est le fondateur de l'anatomie figurée;
Léonard est le fondateur de l'anatomie comparée; Léonard est le
précurseur du mécanisme moderne, etc. Que s'il est décidément
impossible de lui attribuer la découverte de la circulation du sang,
du moins ne saurait-on nier qu'il ait inventé le canon se chargeant
par la culasse et la mitrailleuse. Et il se peut bien qu'il y ait de
la part du biographe quelque complaisance pour son auteur. Mais
Léonard est de ceux qu'on peut admirer pleinement sans crainte
de les surfaire.
Léonard de Vinci est-il donc un isolé dans son époque? A-t-il eu
des clartés particuliÚres et comme des illuminations refusées à ses
contemporains? Mais on sait bien que la méthode est mauvaise qui
consiste Ă rompre les attaches par oĂč un grand homme se relie Ă son
temps, et à imaginer que le génie se développe sans rien devoir au
milieu. Léonard nous montre seulement développées en lui, avec
toute leur vigueur et leur énergie, des tendances qui étaient celles
de plusieurs esprits distinguĂ©s du mĂȘme temps. Cent ans avant
Galilée, il y a en Italie une petite société de libres esprits qui ne
sont pas encombrés par l'érudition, grisés par l'ivresse du beau
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REVDE LITTĂRAIRE 155
langage. Ils n'étudient les anciens que pour profiter de leur expé-
rience. Aux hypothÚses trÚs générales ils préfÚrent l'observation
des faits particuliers. Ils ont des yeux et ils s'en servent pour voir.
Ils pratiquent d'instinct la bonne méthode. Mais nous soupçonne-
rions à peine leur obscur labeur sans les manuscrits de Léonard de
Vinci, qui ont ainsi l'importance d'un document de premier ordre
pour l'histoire de la pensée. Telle est bien la conclusion qui se
dégage de l'étude patiente de M. Séailles : « La mise au jour des
manuscrits de Léonard de Vinci recule les origines de la science
moderne de plus d'un siÚcle. 11 faut renoncer à cette idée que le
quinziĂšme siĂšcle appartient tout entier encore aux scolastiques et
aux humanistes leurs adversaires. Conscience de la vraie méthode,
application réfléchie de ses procédés, union féconde de l'expérience
et des mathématiques, voilà ce que nous montrent les carnets si
longtemps oubliĂ©s du grand artiste... Ces mĂȘmes manuscrits nous
montrent qu'à cette date il n'était pas un penseur solitaire, créant
de toutes piĂšces une Ćuvre secrĂšte, sans passĂ© ni avenir. Autour
de lui d'autres hommes, artistes, voyageurs, gentilshommes, libres
esprits de toute sorte, avec moins d'ampleur et de génie à coup
sĂ»r, collaboraient Ă la mĂȘme Ćuvre. Les origines de la science
moderne doivent ĂȘtre reculĂ©es jusqu'au quinziĂšme siĂšcle. J'ajoute
<pie comme les humanistes avaient Platon, Cicéron, Virgile, ces
novateurs avaient leur ancien, un maĂźtre digne de leur choix :
ArchimĂšde. L'esprit humain pas plus que la nature ne fait des
sauts brusques. L'étude des faits montre la continuité dans le pro-
grÚs. II faut renoncer une fois pour toutes à ce préjugé, que Bacon
â et Descartes ont inventĂ© la science. »
Peut-ĂȘtre songez-vous que LĂ©onard de Vinci a bien pu appli-
quer d'une façon plus ou moins consciente les procédés de l'induc-
tion, mais qu'il est pour nous d'abord et surtout un grand artiste,
le peintre de la CĂšne et de la Joconde, et qu'on lira longtemps
encore ses titres de gloire sur le mur du couvent de Sainte-Marie
des GrĂąces, plutĂŽt que de les aller chercher dans ses manuscrits. Cela
est vrai. Et M. Séailles est si loin de l'ignorer que ce point de vue
domine toute son étude. Ce qu'il s'est proposé, c'est de chercher
dans les dĂ©couvertes du savant et dans les Ćuvres de l'artiste
l'unitĂ© d'un mĂȘme gĂ©nie. Il a bien vu que l'originalitĂ© du Vinci
réside dans le merveilleux équilibre d'une ùme qui concilie les
dons que les autres hommes ne se partagent qu'en les opposant.
Léonard n'est un homme prodigieux que parce qu'il est un homme
complet. L'image le mÚne à l'idée, l'action à la science, la science
le ramÚne à l'action, l'idée au sentiment et à l'image. Tout se
relie, se tient, s'unit dans l'harmonie vivante de ce grand esprit.
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156 REVUE LITTĂRAIRE
Cela mĂȘme a tentĂ© le psychologue qu'est M. SĂ©ailles. Il a vu eo
Léonard un des rares hommes qui ont réalisé en eux « la pléni-
tude de l'humanité ». Il a voulu dresser de toute sa hauteur une
grande figure humaine. Il y a réussi en menant à bonne fin une
étude aussi séduisante qu'elle est solide.
Les amis de Bossuet seraient mal venus Ă se plaindre. Il n'en
est pas un parmi nos grands écrivains, dont on se soit en ces
derniers temps plus occupé, plus constamment et avec plus de
bonheur. Le Bossuet de M. Lanson, X Histoire critique de la prédi-
cation de Bossuet{ par M. l'abbé Lebarq, les éditions partielles dues
Ă MM. BrunetiĂšre, Gazier, RĂ©belliau, la grande Ă©dition des Ćuvres
oratoires de Bossuet, publiées par M. l'abbé Lebarq 1, ont été
comme autant de preuves de la ferveur qu'on apporte aujourd'hui
à l'étude de ce génie si véritablement grand. Mais pour le livre que
M. Rébelliau consacre à Bossuet, historien du protestantisme f,
ce n'est pas seulement un bon livre, â fruit de longues annĂ©es de
labeur patient, témoignant de l'érudition la plus sûre, et d'autant
de libertĂ© d'esprit que de dĂ©licatesse de goĂ»t â mais c'est un de
ces livres qui font date, qui renouvellent l'aspect d'une question et
ouvrent la voie aux recherches prochaines.
Le travail de M. Rébelliau lui a servi de « thÚse » pour le doc-
torat; c'est une thÚse, en effet, qu'il s'est proposé d'y soutenir,
Ă savoir que X Histoire des variations des Ăglises protestantes « est
un ouvrage vraiment scientifique et presque aussi digne de l'estime
des historiens que de celle des lettrés ». Sans doute il valait la
peine de le démontrer, puisque ce qu'on a le plus souvent contesté
Ă Bossuet, c'est son talent et c'est sa science d'historien. Cela non
pas seulement parmi les controversistes ennemis du prélat catho-
lique. Mais Nisard parlant de Y Histoire des variations n'en loue
guÚre que l'incomparable beauté. Sainte-Beuve définit l'esprit de
Bossuet un esprit de doctrine, d'ordonnance, d'exposition logique
et oratoire, lyrique mĂȘme. SchĂ©rer Ă©crivant le rĂ©cit plus ou moins
fictif d'une conversation tenue sur Bossuet par plusieurs lettrés de
1 Ćuvres oratoires de Bossuet, Ă©dition critique complĂšte, par M. l'abbĂ©
J. Lebarq. â 11 a Ă©tĂ© dĂ©jĂ parlĂ© de cette importante publication dans le
Correspondant. Le tome IV, comprenant les années 1661-1666, vient de
paraßtre (chez Desclée, de Brouwer).
1 Alfred Rébelliau, Bossuet historien du protestantisme. Elude surT « Bistoire
des Variations » et sur la controverse entre les protestants et les catlioliques au
dix-septiĂšme siĂšcle (chez Hachette).
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REVUE LITTĂRAIRE 157
notre temps, prĂȘte Ă l'un des interlocuteurs, et sans y contredire,
cette impertinence : « Bossuet, un homme qui n'avait rien lu, qui
ne savait rien... »
Ce qui fait d'abord qu'on se défie de Bossuet comme historien,
c'est qu'il est un écrivain religieux, un polémiste, qu'il ne peut
donc aborder avec dĂ©sintĂ©ressement l'Ă©tude de la vĂ©ritĂ©, et mĂȘme
qu'il ne le doit pas. A ce premier grief, ou plutĂŽt Ă cette imputa-
tion toute gratuite et à cette fin de non-recevoir M. Rébelliau oppose
les seuls arguments qui signifient : il les tire soit de la direction
générale des travaux de Bossuet, soit de l'analyse de sa méthode
historique, telle qu'on la trouve appliquée dans Y Histoire des varia-
tions. II est faux d'abord que l'éducation ecclésiastique que Bossuet
avait reçue dût le rendre impropre aux obligations du métier d'his-
torien. Pendant la premiÚre moitié du dix-septiÚme siÚcle, les mem-
bres du clergé français avaient eu dans le renouvellement de la
science historique une part considĂ©rable. Au temps oĂč Bossuet fai-
sait à Paris son cours de théologie, déjà déclinait cette scolastiquc
dont les spéculations ne répondaient plus aux besoins modernes
de l'esprit religieux. DĂšs sa jeunesse, il a pu voir l'introduction de
cette « bonne théologie » qui « n'est proprement que de l'histoire » .
Plus tard c'est dans la société des savants et des érudits que se
plaira Bossuet, plutÎt que parmi les littérateurs et les philoso-
phes. On peut mesurer linfluence que ce « milieu » a exercée
sur Bossuet par l'inspection des livres d'histoire composés entre
1670 et 1688. On s'y convainc que Bossuet, au moment oĂč il
compose son grand ouvrage, était fort loin d'ignorer les minuties
de la recherche et de l'interprĂ©tation critique des faits. â Mais c'est
ce que prouve surabondamment l'étude directe de X Histoire des
variations. DÚs le début de son livre, Bossuet indique la méthode
qu'il suivra dans le choix de ses documents. « Luther et les autres
réformateurs, écrit-il, paraßtront souvent sur les rangs; mais je
n'en dirai rien qui ne soit tiré le plus souvent de leurs propres
ouvrages et toujours d'auteurs non suspects. » Tel est le double
principe dont Bossuet ne s'est pas départi : préférer aux auteurs
de seconde main les auteurs originaux, écarter les auteurs suspects.
Par ce propos délibéré d'écarter les informations propres à éveiller
la défiance de ses adversaires, on voit de combien de « sources »
Bossuet s'interdisait l'usage volontairement et par un excĂšs mĂȘme
de scrupule. Car ce ne sont pas seulement les auteurs catho-
liques qu'il se trouve obligé de repousser, mais, en de certains cas,
par exemple sur Luther, il se retranche du mĂȘme coup la plus
grande partie des écrivains réformés, et réciproquement sur le
compte de Zwingle et de Calvin, la plupart des historiens ou théo-
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158 REVUE LITTERAIRE
logiens luthériens. Sont encore « suspects » pour Bossuet les
écrivains légers et inexacts. Jamais il ne cite des auteurs trÚs
populaires pourtant au dix-septiĂšme siĂšcle et que Jurieu lui-mĂȘme
allÚgue à chaque pas, un Mézeray, un Davila. De savoir choisir ses
documents et en discuter la valeur, c'est pour un historien la
condition premiĂšre : encore faut-il savoir tirer parti de ces docu-
ments et les mettre en Ćuvre. Bossuet a au plus haut degrĂ© ce sens
de l'histoire, cet esprit fait d'imagination et de bon sens, de divi-
nation hardie et de prudence méticuleuse, par qui le passé ressus-
cite et se lĂšve des textes les plus ingrats.
On affecte ensuite de ne prendre V Histoire des Variations que
pour une Ćuvre oratoire. Basnage reprochait Ă Bossuet ses
« figures » et ses « apostrophes », ses « réticences affectées », ses
« injures » et ses « emportements ». Pour Jurieu l'évÚque de
Meaux a « fait le comédien ». Mais ces tours oratoires qu'on reproche
ici Ă Bossuet sont en trĂšs petit nombre : on les compte. Jamais ils
ne tiennent lieu des raisons et des faits. L'éloquence reste à l'inté-
rieur. Elle est le souffle qui circule Ă travers la discussion et qui
l'anime. Aussi bien M. Rébelliau remarque finement que l'état
d'esprit oĂč se trouve Bossuet, tandis qu'il suit pas Ă pas les Ă©gare-
ments de la RĂ©forme, ne prĂȘte guĂšre aux grands mouvements
d'éloquence. Il compare l'impression que Bossuet reçoit de cette
enquĂȘte sur le passĂ© du protestantisme Ă celle que de pareils sujets
inspirent à Bayle. « Chez l'un comme chez l'autre, chez le penseur
sceptique comme chez le chrétien dogmatique et croyant, sur de la
vérité qu'il tient et fier de savoir s'y tenir, c'est une joie réelle que
de découvrir les contradictions auxquelles l'intelligence humaine
est invinciblement vouée. Mais tandis que chez Bayle cette joie
s'épanche en un persiflage impitoyablement malin, Bossuet ne la
laisse percer que d'une façon plus retenue : par un dédain compa-
tissant et une douce ironie à l'égard de ces sectaires dévoyés,
victimes de leur désobéissance et dupes de leur présomption. » De
lĂ des traits de raillerie, des remarques piquantes et plaisantes
qui sont comme d'un « Bossuet en belle humeur .>. Au surplus on
ne voit pas pourquoi, dans un génie aussi riche, certains dons
excluraient nécessairement les autres : et il n'implique pas contra-
diction que Bossuet soit, dans des Ćuvres diffĂ©rentes et tour Ă tour,
orateur et historien.
M. Rébelliau n'a garde de prétendre qu'on ne puisse prendre
nulle part Bossuet en défaut. Mais il pense justement que ni des
erreurs de fait peu nombreuses, ni des jugements un peu exclusifs,
n'entament la valeur totale d'une histoire oĂč rĂšgne une presque
continuelle vérité. Par l'exactitude de l'information, par la rigueur
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REVUE LITTERAIRE 159
de la méthode, par la hardiesse de jugements que pour la plupart
la science moderne a confirmés, Y Histoire des Variations reste une
« Ćuvre encore aujourd'hui considĂ©rable de recherche scientifique » .
Mais Bossuet n'est pas un « auteur », au sens profane du mot.
Faire Ćuvre d'art ou de science ne saurait ĂȘtre son but, et le seul
dessein qu'il poursuive, prĂȘtre catholique, c'est de ramener les Ăąmes
Ă la religion catholique. A ce point de vue, Bossuet a-t-il rempli son
projet, et quel a été le résultat de sa controverse? Les livres ont
leur destin. V Histoire des Variations devait porter le trouble
dans la conscience des protestants : en fait, elle a déterminé cette
Ă©volution libĂ©rale oĂč le protestantisme de nos jours a trouvĂ© de
nouvelles forces et une situation plus nette. Il y a plus. « Les livres
sont rares, écrit M. Rébelliau, qui vont au fond des choses, pous-
sent les raisonnements au point extrĂȘme, dissipent les malentendus
inconscients et les conventions menteuses. Mais de tels livres sont
féconds en conséquences imprévues. Leur choc puissant ne déter-
mine pas seulement des réactions immédiates, mais des ondulations
lointaines, propres Ă surprendre l'auteur mĂȘme, de qui elles dĂ©pas-
sent l'ambition ou parfois contrarient les courtes vues. V Histoire
des Variations paraĂźt avoir eu un de ces contre-coups ironiques.
Bossuet y a travaillé indirectement à hùter la formation de ce chris-
tianisme simplifié, réduit à un symbolisme complaisant, large et
vague, devenu aujourd'hui la religion secrÚte de tant d'incrédules
pieux. Christianisme dénaturé, sans doute, et que ce grand ortho-
doxe aurait eu raison de haĂŻr de toute l'ardeur de sa foi si docile et
si prĂ©cise, â mais qui, du moins, dans le dĂ©clin ou l'Ă©clipsĂ© des
croyances surnaturelles, mortes ou endormies, a l'avantage d'offrir
à toutes les aspirations mystiques, à toutes les bonnes volontés
charitables, la communion pacifique dont elles auront éternellement
besoin. » De fait, on imagine malaisément un résultat plus différent
de celui que Bossuet s'Ă©tait proposĂ©; et d'ĂȘtre comme l'ancĂȘtre du
moderne néo-mysticisme, c'est à coup sur la gloire qu'il serait le
moins disposé à revendiquer.
GrĂące Ă M. RĂ©belliau, ce livre, â le plus beau sans doute qui
soit parti de la main de Bossuet, â est aujourd'hui commentĂ©,
expliquĂ©, Ă©clairĂ© par l'Ă©tude du milieu oĂč il a paru. Mais il est des
services qui obligent. M. Rébelliau nous doit maintenant de conti-
nuer ses travaux. L'histoire de la controverse religieuse, depuis la
fin du dix-septiĂšme siĂšcle, est un sujet qui peut le tenter, et il a
assez de savoir, assez de liberté et de gravité d'esprit, un talent
assez maĂźtre de soi, pour se trouver Ă la hauteur d'une pareille
tĂąche.
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t60 REVUE LITTĂRAIRE
Mme Ackermann... Comme ce souvenir de l'écrivain, mort il y a
quelques années à peine, est déjà effacé! Comme cela est loin de
nous! 11 semblait Ă Mmo Ackermann, dans les derniers temps de sa
vie, qu'on l'oubliait, que ses plus beaux vers n'éveillaient plus
d'écho, que le courant de la pensée moderne se détournait d'elle.
11 lui semblait bien. Cette ardeur de négation, cette violence dans
le blasphÚme, cela surtout venant d'une femme, nous paraßt étrange,
bizarre, en mĂȘme temps qu'un peu dĂ©plaisant, et nous cause moins
de trouble que d'étonnement. Mme Ackermann conservera des lec-
teurs, ou elle en retrouvera, ayant écrit quelques pages qui ne
périront pas. Mais il faudra un peu de temps pour qu'on replace
l'auteur des Poésies philosophiques à son rang.
Aussi M. le comte d'Haussonville, pour nous présenter un por-
trait de Madame Ackermann1, a-t-il bien fait de se hĂąter, et de
venir avant que l'oubli se fût épaissi sur cette mémoire. C'est un
portrait rapide, esquissé en quelques traits et dont on ne saurait
trop louer l'aisance et l'élégante pénétration. M. d'Haussonville a
eu entre les mains des lettres et des papiers inédits qui lui ont
permis de pénétrer dans l'intimité de vie de son auteur : c'est la
femme qu'il a voulu faire revivre devant nous, plutĂŽt que l'artiste.
Il s'est proposé de substituer à l'idée qu'on serait tenté de se faire
de Mmo Ackermann, comme d'une prophétesse irritée, ayant sans
cesse à la bouche le blasphÚme et la malédiction, l'image vraie qui
est celle d'une bourgeoise vivant paisible et modeste. Il est difficile,
en effet, d'imaginer plus complĂšte opposition entre la vie d'un
Ă©crivain et son Ćuvre : et c'est ce contraste qui est piquant. Cette
désespérée fut, en somme, une femme heureuse. Victoire Choquet
Ă©tait laide; elle avait dĂ©passĂ© la trentaine; elle rĂȘvait encore d'ĂȘtre
aimée. Elle eut cette bonne fortune, inexpliquée mais réelle, d'ins-
pirer Ă un excellent homme, qui Ă©tait en mĂȘme temps un homme
distingué, la plus ardente passion. Le philologue Paul Ackermann,
jeune, et qui n'avait point trop une tournure de philologue, la vit
à Berlin et s'éprit pour elle d'un amour qu'il considéra d'abord
comme sans espérance. Ce fut un roman. Comme les romans de
jadis, il se termina par un mariage. Le mariage fut exquis. Les
deux époux connurent le bonheur parfait. Il est de l'essence du
bonheur parfait d'ĂȘtre de peu de durĂ©e. Paul Ackermann mourut
au bout de trois ans.
4 Comte d'Haussonville, Madame Ackermann, d'aprĂšs des lettres et des
papiers inédits. (Chez Lemerre.)
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REVUE LITTĂRAIRE 161
Quelque temps aprĂšs, nous retrouvons Mme Ăckermann, non
point consolée, sans doute, mais trÚs apaisée. Elle a acheté prÚs
de Nice un petit domaine oĂč elle s'est retirĂ©e. Elle le cultive elle-
mĂȘme; elle taille sa vigne et soigne ses arbres fruitiers. Elle est
toute entiĂšre Ă ses plantes et Ă ses bĂštes. Point de trace dans sa
correspondance, ni de ses chagrins passĂ©s, ni d'aucune rĂȘverie
philosophique. Dans les derniers temps de sa vie, ceux qui l'appro-
chĂšrent connurent en elle une vieille femme de caractĂšre accommo-
dant, d'humeur assez enjouée, prenant la vie comme elle venait, et
beaucoup moins pessimiste dans ses propos que dans ses vers. Elle
a d'ailleurs toujours été d'avis qu'une femme ne doit pas écrire.
« Une femme artiste ou écrivain, dit-elle, m'a toujours paru une
anomalie plus grande qu'une femme qui serait agent de change ou
banquier... La femme est un ĂȘtre infĂ©rieur dont la principale fonc-
tion est la reproduction de l'espĂšce... Le bas-bleu est un ĂȘtre
contre nature, un monstre dans toute l'acception du mot. » Ce qui
ne l'empĂȘcha pas de tenir Ă sa rĂ©putation littĂ©raire.
D'oĂč est venue, Ă Mme Ăckermann, l'inspiration? Ce n'est pas
des mécomptes de sa vie, et le cri de révolte n'est pas chez elle le
prolongement Ă ' un cri de souffrance. Mais elle avait eu une enfance
mal dirigée, une éducation à bùtons rompus, tour à tour mystique
et voltairienne. Plus tard, dans sa solitude, elle se prit de goût pour
les livres des philosophes et s'attacha Ă la doctrine des positivistes.
Néanmoins la conviction philosophique ne satisfaisait pas tous les
besoins de son ùme. Elle a écrit : « J'étais de nature religieuse ».
Mais si la nature était religieuse, l'esprit ne l'était pas. C'est dans
ce désaccord et dans cette contradiction que M. d'Haussonville va
justement chercher l'origine de l'espĂšce particuliĂšre du talent qui
fut celui de Mme Ăckermann. DĂ©sespoir tout philosophique, venu
de la lecture des livres plus que de l'expérience de la vie, issu de
la tĂšte et de l'imagination, mais qui n'a pas passĂ© par le cĆur...
peut-ĂȘtre est-ce ce qui fait qu'on admire sans doute Mme Ăcker-
mann, mais qu'on n'est pas attiré vers elle.
René Doumic.
10 octobre 1892. **
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UN ĂVĂQUE CONTEMPORAIN
MGR MARET
M. l'abbé Bazin, chanoine de Saint-Denis, a terminé par un troi-
siĂšme volume la Vie de Mgr Maret, qu'on pourrait plus justement
intituler : Vie de Mgr Maret, Mémoires pour servir à l'histoire de
son temps.
Les documents y abondent, en effet, et sont de la plus haute impor-
tance pour l'histoire religieuse, philosophique et politique de ce siĂšcle.
Pendant plus de cinquante ans, Mgr Maret put assister, en témoin
ou en acteur, aux principaux événements qui occupÚrent, en France, le
monde des esprits. Philosophe, théologien, journaliste, il n'est guÚre
de questions qu'il n'ait abordées; il est peu d'hommes de quelque célé-
brité qu'il n'ait pratiqués; et, lorsqu'il fut évoque, la Sorbonne, qui
était pour ainsi dire son diocÚse, fut comme le centre d'activité d'o&
sa pensĂ©e et ses desseins rayonnĂšrent, avec Ă©clat et non sans bruit, Ă
travers les rangs de Pépiscopat français.
De là , des écrits nombreux et de tout genre : livres, mémoires, lettres,
discours, articles de journaux et de revues. De lĂ aussi, en non moins
grand nombre, les félicitations, les encouragements de ses admirateurs
et de ses frĂšres d'armes, ou les critiques et les attaques de ses adver-
saires. Et, comme le prélat était un athlÚte infatigable, de là , ses
réponses et ses répliques aux uns et aux autres.
L'historien a raison de dire que l'ensemble de ces écrits atteste « une
somme prodigieuse de travail ». Ce n'est pas qu'il ait eu, lui, beaucoup
de peine à les recueillir et à les collectionner ; son héros l'avait fait
d'avance avec ce soin et cet esprit d'ordre et de méthode qu'il portait
en toutes choses. La difficultĂ© Ă©tait de les mettre en Ćuvre et de faire
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I* HiRBT 16i
revivre un homme aussi considérable parmi les diverses péripéties du
siÚcle qu'il avait traversées.
M. le ebanoine Bazin se dĂ©fend d'avoir voulu faire une Ćuvre d'art.
Le principal mérite qu'il revendique pour son livre, c'est a d'avoir
été composé avec des documents officiels et des correspondances de
chaque jour ». L'auteur est trop modeste. Nous croyons que son livre
a d'autres mérites.
On n'y trouve point, il est vrai, cet habile arrangement des faits
dont le but calculé est de donner à un homme un relief qu'il n'a pas
eu; et, à une vie, l'éclat d'une gloire imaginée. Notre auteur s'est
contenté de dépouiller les manuscrits dont il a hérité, et, par un tra-
vail qui ne laisse pas de trahir uue forte originalité, il en a tiré une
histoire tout unie, suivant presque toujours l'ordre chronologique,
accumulant les témoignages les plus variés, et mettant à les citer ce
scrupule particulier que donne la piété filiale jointe à la conscience
d'un honnĂȘte homme.
Mais la variété mÎme de ces témoignages et l'importance des évé-
nements ou des discussions qui s'y rattachent communiquent Ă son
rĂ©cit un intĂ©rĂȘt qui se soutient, si plutĂŽt il ne va croissant, d'un bout
Ă l'autre des trois volumes. Vous y voyez paraĂźtre, comme en des
tableaux vivants, les grandes affaires de l'école lamennaisienne, les
formes nouvelles du panthéisme au dix-neuviÚme siÚcle, les attitudes
multiples de l'épiscopat et du clergé au regard du libéralisme en
politique, les transformations successives du parti catholique et ses
divisions intestines, l'histoire de la Sorbonne et des études ecclé-
siastiques parmi les vicissitudes de ce siÚcle tourmenté, et pour finir,
les mémorables querelles qui marquÚrent la préparation et la tenue
du concile du Vatican. On suit avec une curiosité émue toutes ces
luttes oĂč tant d'hommes illustres furent engagĂ©s et oĂč s'agitĂšrent de
si grosses questions. L'historien nous les raconte avec des piĂšces Ă
l'appui, le plus souvent inédites, propres toujours à frapper l'attention.
Il aune verve et un entrain qui décÚlent un polémiste; son style sent
la poudre; c'est, par moments, un peu trop peut-ĂȘtre le style du
journal : mais, en revanche, que de pages excellemment écrites et
d'une réelle élévation ! M. Bazin a une trÚs haute idée, et, pour ainsi
dire, le culte de son héros, et il en parle avec l'accent communicalif
de la religion et de l'amour.
Rien d'étonnant qu'on lui ait reproché d'avoir voulu faire un pané-
gyrique. M. Bazin s'en défend avec énergie; mais a-t-il raison?
Si Ton appelle panĂ©gyrique une Ćuvre oĂč l'auteur loue son hĂ©ros,
de parti pris, montrant ce qui lui est avantageux, cachant ce qui
pourrait lui ĂȘtre dĂ©favorable, il est manifeste que la Vie de Mgr Maret
ne mérite point ce reproche. Des documents et des faits y sont rap-
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164 M" IĂRET
portĂ©s, que des critiques, mĂȘme dĂ©sintĂ©ressĂ©s, peuvent interprĂ©ter
contre le prélat.
Mais si le panégyrique consiste à raconter sincÚrement la vie d'un
homme, avec la conviction qu'il n'a rien fait que de louable ni rien
dit que d'irréprochable, et qu'il y a devoir à défendre et à honorer sa
mémoire, on ne peut le nier, M. l'abbé Bazin, quoi qu'il puisse dire,
est bien le panégyriste, et un panégyriste éloquent de son « vénéré
maßtre ».
Nous voyons bien qu'il a mis quelques réserves dans son récit: elles
sont si rares et si peu sensibles I Aurait-il nui Ă son personnage en lui
laissant ses ombres? Nous croyons le contraire. La part de la vérité
est trop grande pour que celle de la justice ne la grandisse pas encore.
Et lorsqu'un homme s'est trouvĂ© mĂȘlĂ© Ă tant de combats, a Ă©tĂ© con-
tredit en tant de maniÚres, s'est engagé à fond dans les affaires les
plus graves et les plus tumultueuses, sans que, du reste, il ait jamais
forfait & la conscience et à l'honneur, c'est nous intéresser davantage
Ă sa vie, c'est nous la rendre, Ă la fois, plus attachante et plus ins-
tructive, que de nous montrer les illusions dont il a pu ĂȘtre quelquefois
victime, et de nous dire avec le respect que commande une grande
figure : Summi sunt homines tamen*.
Citons un exemple. En 1852, le Sénat, reconstitué par le prince*
président, eut à se prononcer sur le rétablissement de l'empire.
Mgr Sibour, qui était sénateur, « eut, à ce sujet, plusieurs conférences
avec l'abbé Maret ». Il était fort perplexe. Convaincu « qu'il ne restait
à la France d'autre forme logiqïie de gouvernement que la république »,
l'abbé Maret adressa un long Mémoire à son éminent ami, pour lui
prouver que « les intĂ©rĂȘts de la Franco, ceux de l'Eglise et son propre
honneur, » lui faisaient une obligation de « voter contre le rétablisse-
ment de l'empire héréditaire ». Son langage respire l'indépendance et
la sagesse d'un PÚre de la foi. « Un gouvernement >st ce que le font
son origine, son principe, sa tradition et la fatalité [des circonstances.
Or, si on envisage toutes ces choses, si on ne se laisse pas tromper
par les apparences, on peut dire que l'empire n'est et ne sera que la
violence, l'équivoque, l'absolutisme et le servilisme, l'abaissement des
caractĂšres et de la nation elle-mĂȘme, un nouveau levain de discorde
civile et, finalement, la guerre étrangÚre 2. »
Voilà ce qu'écrivit, un jour, Mgr Maret. Et, fidÚle à ses principes
démocratiques, qui furent ceux de toute sa vie, il se tint à l'écart du
nouveau régime pendant plusieurs années.
Mais un autre jour vint oĂč des motifs trĂšs respectables, â nul n'en
1 Tacite.
2 Tome I", p. 139.
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M" MARET 165
peut douter, â lui persuadĂšrent qu'il ne pouvait indĂ©finiment se
dérober aux avances jdu pouvoir, qu'aprÚs tout, « l'empire n'était que
la démocratie couronnée » , et qu'il était possible d'en tirer parti pour
le bien du pays et de la religion. Il se rallia. C'était beaucoup. Il devint
l'ami et le conseiller de l'empereur : n'était-ce pas trop? Le caractÚre
bien connu du prélat et ses habitudes de haute piété plaident en
faveur de ses intentions, et le défendent contre tout soupçon d'ambi-
tion vulgaire et d'intĂ©rĂȘt personnel. Mais se trompa-t-il dans Tune ou
l'autre de ces deux rencontres? Non, peut-ĂȘtre. Cependant n'Ă©tait-ce
pas le devoir de l'historien de le dire?
M. Bazin ne le dit point. Il est absolument épris de son sujet; il l'a
pratiqué trente ans et plus; il en a vu, d'aussi prÚs que possible, les
cÎtés réellement admirables : faut-il s'étonner que son admiration lui
ait caché quelques points douteux? Sa conscience est à couvert, puis-
qu'il n'a rien a celĂ© de ce qui pouvait ĂȘtre moins favorable Ă son
vinérable ami ». Et puisque, en vérité, ses jugements n'Îtent rien à la
libertĂ© des nĂŽtres, ne lui faisons pas un grief de se donner lui-mĂȘme
en admirateur sincÚre et en historien ému « d'un profond penseur,
d'un savant théologien, d'un grand et saint évoque ». Les historiens de
marque ne firent-ils pas de mĂȘme Ă l'Ă©gard de leurs hĂ©ros?
Il
Aussi bien la tùche serait-elle délicate, sinon difficile, de juger un
homme aussi complexe et d'une nature aussi riche que fut Mgr Maret.
C'est, tout ensemble, dans la complexité et dans la richesse de ses
dons, qu'il faut voir la raison des contradictions et des attaques inces-
santes auxquelles il fut en butte et qui semblent scandaliser son his-
torien. Mgr Maret avait l'Ăąme douce, pacifique, pieuse, et son esprit
était d'un lutteur. Par ses habitudes de foi, sa droiture inflexible, son
vif sentiment de la justice et du bien, il appartenait aux premiers
siÚcles du christianisme; et son intelligence était si ouverte aux idées,
aux aspirations et aux nécessités de son propre siÚcle, que beaucoup
le prenaient pour un moderne et presque un novateur. 11 y en eut qui
le qualifiĂšrent de naĂŻf, et d'autres qui le traitĂšrent comme on ferait un
ennemi de l'Ăglise. 11 fut Ă©voque, Ă©vĂȘque de la grande Ă©cole, ferme-
ment attaché aux principes, mais persuadé que, pour en porter la
lumiĂšre aux peuples, il faut descendre jusqu'Ă eux; voulant et cher-
chant des réformes, mais « ne les voulant et ne les cherchant que par
l'autoritĂ© de l'Ă©piscopat et de l'Ăglise ' ».
De tels hommes ne sont pas toujours compris 2.
* Notes intimes.
1 f Je n'ai pas toujours été compris. » (Ibid.)
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168 H* MARET
Que leurs adversaires les contredisent, c'est la moindre des choses :
leur plus dure épreuve est de se voir abandonnés par leurs propres
amis ; et cette épreuve ne leur manque jamais.
Aujourd'hui encore, bien des lecteurs seront surpris en voyant la
maniÚre dont Mgr Maret régla, de tout temps, le détail de sa vie privée.
Rien de mieux ordonné ni qui annonce davantage l'esprit ancien du
sacerdoce. Son historien nous fait connaßtre des « examens de cons-
cience » et des « résolutions de retraites » qui attestent un sens inté-
rieur trÚs délicat, trÚs affiné, et une sincérité d'ùme absolue. Get
homme, qui préconisa si fort la science et la liberté, entend, avant
tout, soumettre ses vues aux motifs de la foi, et mesurer ses pas aux
conseils des supérieurs hiérarchiques. S'il doit écrire, prendre un
parti, faire une démarche, il prie d'abord, et il réfléchit, devant Keu,
aux raisons qui doivent déterminer sa conduite. Cette méthode fut
celte de toute sa vie : son « Testament » et « la Conclusion de ses
Notes intimes » nous montrent jusqu'à quel point il sut l'appliquer.
Nous avons lĂ une profession de foi et une confession d'une Ăąme
simple, belle, pénétrée de l'esprit de Dieu, vrais monuments d'une vie
qui fut tout entiÚre consacrée à la caose de Jésus-Christ et au service
de son Ăglise. On comprend que l'historien» « n'ait pu retenir ses
larmes en les transcrivant ».
Un autre aspect, non moins inconnu peut-ĂȘtre, de cette vie, Ă la
fois si pure et si tourmentée, nous est révélé dans la correspondance
du prélat avec Ozanam. Quelles lettres ravissantes ont échangées ces
dfeux hommes de science et de foi! Ozanam touche aux portes de l'au-
delà : il va en Bretagne, aux Pyrénées, en Italie, disputant à la mort
un reste de lui-mĂȘme ; mais il pressent l'Ă©ternitĂ© qui approche, et ses
tristesses mĂȘlĂ©es d'espĂ©rance donnent Ă son cĆur les accents d'une
indicible poésie. Mgr Maret est un de ses confidents de la derniÚre
heure. L'amitié qu'ils ont l'un pour l'autre est tendre et pleine
d'abandon. On est remué en lisant cette expression des idées et des
sentiments d'un esprit qui jette un suprĂȘme regard sur les choses et
les événements de la terre, sans qu'il ait encore renoncé à tout espoir
de vivre; et ce qui n'est pas moins touchant, c'est l'assiduité, la solli-
citude, le dĂ©vouement du prĂȘtre, du « thĂ©ologien » et de «l'ami », qui
console le malade, lui porte « le pain des forts », ne peut se résoudre
à le voir si prématurément mourir.
Ces lettres sont comme la note douce d'une histoire oĂč presque tout
est sĂ©vĂšre, de longue haleine, passionnant : M. Bazin les devait Ă
l'agrément de son récit et au repos de ses lecteurs.
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IF MARIT 167
ĂIĂ
Nous l'avons dit, en effet, ce prĂ©lat, au cĆur si bon et Ă l'Ăąme si
dĂ©licate, fut eo mĂȘme temps un des plus iofatigables lutteurs de notre
siĂšcle. « Depuis de longues annĂ©es, â c'est lui qui parle ainsi dans
son testament, â j'ai dirigĂ© toutes mes Ă©tudes, mes efforts et mon
cÚle, vers un but que j'ai cru nécessaire : la conciliation de la science
avec la foi; de la sociĂ©tĂ© moderne avec l'Ăglise de Noire-Seigneur
Jésus-Christ. Sans vouloir sacrifier aucun principe, en restant toujours
fidÚle et soumis aux doctrines catholiques, j'ai cherché cette concilia-
tion avec ardeur; je l'ai poursuivie dans mon enseignement, dans mes
livres, dans les affaires ecclésiastiques que j'ai pu traiter. »
Là fut véritablement son champ de combat. Il y trouva quelques
heures de gloire et de longs jours d'amertume; mais il ne se laissa pu
plus enivrer par le succĂšs qu'abattu par la contradiction.
Nul, du reste, ne fut un lutteur plus honnĂȘte, plus loyal, plus con-
vaincu. Le tonde sa polémique était toujours élevé : il affectait presque
U modération et l'indulgence lorsqu'il combattait un mécréant; et,
quels que fussent ses antagonistes, il leur reconnaissait, en principe,
et jusqu'à preuve contraire, la conviction dans les idées et la bonne
foi dans la discussion. Venait-il à découvrir l'astuce et Pbypocrisie, il
éclatait alors en de superbes colÚres, et son indignation se traduisait
par de vraies « philippiques » qui forçaient le silence et le respect de
ses détracteurs. Mais il ne savait ni il ne pouvait aller bien loin dans
cette voie : le calme était au fond de sa nature, la charité la dominait
comme un besoin; il y revenait sans effort et sans rancune.
C'est assez dire qu'il croyait à l'efficacité et aux bienfaits de la dis-
cussion. Il la cherchait; il y appelait directement, et avec une cour-
toisie parfaite, les adversaires de ses doctrines, connus ou inconnus :
une simple indication lui suffisait quelquefois pour le mettre sur la
piste d'une opposition, et il y courait, ce mot aux lÚvres : « Je vous
prie, expliquons-nous. »
Les mémoires furent, avec le livre, la maniÚre préférée de sa pÎle-
nique. Il en adressa aux pouvoirs puWics, aux évéques, au Souverain
Pontife, sur les sujets les plus graves et les plus élevés. Vous en trou-
verez peu qui aient vieilli; quelques-uns sont de vrais chefs-d'Ćuvre de
logique et d'éloquence; tous se recommandent par un profond amoar
de ht vérité et un ardent désir de la faire triompher. Le moyen de n*
pas Ă©couter avec respect l'homme, le prĂȘtre, l'Ă© vĂȘque, qui, aprĂšs chacun
de ses écrits, et, plus tard, en les rappelant tous en regard du juge-
ment de Dieu, nous dit, aveo la simplicité d'une ùme qui s'examine .;
⹠l'ai cru remplir un devoir. »
C'est que ce vaillant athlĂšte connaissait singuliĂšrement les temps et
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168 M" MARET
les lieux oĂč il avait & combattre. Il les avait Ă©tudiĂ©s de prĂšs, et il
s'était préparé à la lutte par d'étonnants labeurs. Lisez seulement
cette sĂ©rie de ses premiĂšres Ă©tudes, qu'il appelle lui-mĂȘme « Ătudes
préliminaires » et qu'il avait rédigées dans les dix premiÚres années
de sa vie sacerdotale : « TraitĂ© de philosophie; â Essai sur les rap-
ports de la foi et de la raison; â Dissertation sur la politique; â
Etude sur les rapports de la foi et de la science; â Essai historique;
â Notes sur la philosophie de M. de Lamennais; â Dissertation cri-
tique sur le livre de M. Pierre Leroux, de V Humanité. » L'historien
trouve cette nomenclature « froide ». Nous pensons qu'elle est simple-
ment éloquente et tout à fait suggestive pour ceux qui aspirent au
noble et périlleux honneur de défendre la vérité. Avant de se jeter
dans l'arĂšne, Mgr Maret avait, pour ainsi dire, pris possession de son
siÚcle; il en avait sondé les faiblesses, les besoins, les tendances; et
de là vient que son premier ouvrage, l'Essai sur le panthéisme, fut
un coup d'Ă©clat qui le rĂ©vĂ©la Ă l'Ăglise ot Ă la philosophie. D'emblĂ©e,
il était allé droit à la grande hérésie contemporaine ; et on peut dire
que, depuis, il ne lùcha plus sa proie : le panthéisme eut en lui le
plus perspicace et le plus rude de ses adversaires.
Ce qui lui donnait une autorité exceptionnelle dans ses discussions
avec les rationalistes, c'était précisément cette position qu'il avait
prise, dĂšs les premiers pas de sa carriĂšre, de travailler sans relĂąche Ă
u la conciliation de la raison et de la foi ». Ses cours de Sorbonne, si
suivis et oĂč « l'on allait pour penser », n'eurent pas d'autre objet. Le
pouvoir et la valeur de la raison humaine, la grandeur de la science,
les droits de la liberté et du progrÚs, n'étaient pas de vaines formules
dans la bouche du savant professeur : il en parlait avec le sentiment
d'un, inébranlable respect. 11 se plaisait à montrer ce qu'il y a de bon
et de généreux dans les principes de la société moderne ; et, loin de le
séparer de la foi de Jésus-Christ, il entendait qu'on en proclamùt la
légitimité et l'origine chrétienne. Qui aurait pu le suspecter ensuite,
quand il se prenait à dénoncer les écarts et les erreurs de son siÚcle?
L'Ere Nouvelle fut, un instant, la tribune oĂč il dĂ©fendit ses idĂ©es
avec le plus d'ardeur. On était en 1848. Alors les catholiques étaient
unis dans la lutte et formaient une brillante armĂ©e, oĂč thĂ©ologiens et
philosophes, orateurs et publicistes, hommes de parole et hommes
d'action, étaient tous ligués contre l'ennemi commun. Louis Veuillot
sonnait la charge au nom de la libertĂ© et de la dĂ©mocratie, en mĂȘme
temps que Lacordaire et Montalembert. Le vent était à la république,
et l'épiscopat devançait le vent. « Nous avions des positions superbes,
Hous disait un jour l'Ă©vĂȘque de Sura, avec la chaleur d'un inconsolable
regret; nous n'avions rien cédé et nous pouvions tout avoir. » La
division éclata dans les rangs des croyants, et Mgr Maret en connut
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M" MARET 169
toute l'aigreur. Devenu l'un des principaux tenants de « l'école libé-
rale », ceux qu'il appelait « les ultra-catholiques » lui firent une guerre
sans merci; et lui-mĂȘme, pour les combattre, usa de toute son influence
et de tous ses moyens. On l'attaqua dans ses meilleurs écrits, tel que
son beau livre Philosophie et religion et ses discours si remarqués
sur la Dignité de la raison humaine et la Nécessité de la révé-
lation. Ce n'est pas la chose la moins curieuse de toute cette querelle
que de voir le doyen de la Sorbonne défendu, alors, par le R. P. Félix,
Mgr Plantié et Mgr Guibert, contre un docteur de Louvain et D. Gué-
ranger, a ces hommes qui ne cherchent que polémiques et disputes »,
disait l'archevĂȘque de Tours '. On ne dĂ©sarma point, a L'affaire de
TĂ©vĂȘchĂ© de Vannes » vint ajouter & l'irritation des esprits; et lorsque
les premiers bruits de la convocation d'un concile se répandirent en
France, les catholiques s'y trouvaient franchement séparés en deux
parts, qui avaient, de la « chose publique » et des « choses de Rome »,
des conceptions 1res différentes, mais également passionnées.
Nous n'avons à apprécier, ici, ni les idées ni la conduite de
Mgr Maret, à cette période la plus orageuse de sa vie. Nous disons
seulement : lisez son histoire. Vous y trouverez les documents les
plus précieux, et qui jettent une vive lumiÚre sur les événements qui
marquĂšrent la tenue du concile du Vatican. Ils ne suffiraient pas, sans
doute, à donner de ce concile une idée complÚte ni absolument
désintéressée; mais quiconque voudra le bien connaßtre devra les
étudier.
Ce qui n'est pas contestable, c'est qu'alors, comme toujours, le
pieux prélat n'entendit poursuivre qu'un seul et unique but : le bien
da l'Ăglise. La dĂ©claration que contient son testament, Ă propos de
son livre du a Concile », on peut, sans hésiter, l'appliquer aux actes
qui en suivirent la publication : « Je puis dire que cet ouvrage, autant
qu'il était en moi, a été écrit avec les soins et les précautions que
demandaient la sagesse sacerdotale, l'amour de l'Ăglise et du Saint-
SiÚge. »
Toujours appuyé sur ces considérations d'une foi antique, son noble
esprit ne connut ni les vues étroites ni les mesquines récriminations.
Mais à quelles épreuves cruelles et périlleuses dut-il faire front, pour
qu'il ait pu dire : « Je remercie Dieu de n'avoir pas permis que ma'
faiblesse y succombùt a. » Il ne nie point « qu'il ait pu donner occasion
à des jugements qui ne lui furent pas favorables »; mais ce fut « sans
le vouloir et sans le savoir », et il demande « qu'on lui pardonne ». Il
sait bien, du moins, ce que lui firent souffrir plusieurs de ses frĂšres,
et « il leur pardonne de tout cĆur » .
« Tome l", p. 443.
2 Testament.
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m W MARET
Cela est d'un beau caractÚre. Qu'est-ce que les réserves que Yoo
peut faire sur certains points d'une vie aussi longue et aussi remplie?
Il aut bien reconnaßtre que c'est une vie non moins édifiante qu'ins-
tructive. Avec l'exemple d'un grand travail et d'une piété toujours
soutenue, nn prĂȘtre y trouvera plus d'une inspiration pour ses Ă©tudes,
des vues justes et profondes sur l'Ă©tat des esprits et de la sociĂ©tĂ© Ă
l'heure prĂ©sente, et, ce qui vaut pent-ĂȘtre mieux encore, celte expĂ©-
rience consommée d'un homme qui fréquenta tant d'hommes et qui
éprouva toutes les extrémités de leurs opinions et de leurs sentiments.
Son historien semble parfois vouloir l'eu venger tant il en a gardé
un pénible souvenir! Il imite le prélat en traitant ses adversaires avec
modération et eourtoisie; mais on sent, par moments, qu'il les a sur
le cĆur; et, si le dĂ©bat venait Ă se rouvrir sur la mĂ©moire de son
« cher maßtre », ce n'est pas lui qui s'en plaindrait : il tient d'autres
« documents » en rĂ©serve ; il serait prĂȘt Ă riposter.
Quelqu'un se lÚvera-t-il pour contester sur les points épineux de son
livre et sur les questions, autrefois si brûlantes, qu'il y a touchées?
Nous en doutons. Le temps a terriblement marché; un siÚcle, semble-
t-il, nous sépare du concile du Vatican : la bataille est ailleurs.
Le livre de M. Bazin n'en subsiste pas moins (le mot est de TĂ©vĂȘque
de Rodez) comme « un arsenal de piÚces et de mémoires dont on ne
pourra se passer », si l'on veut connaßtre l'histoire de l'Eglise de
France au dix-neuviĂšme siĂšcle. Il y a plus. Parmi ces piĂšces et ces
mémoires, la vie d'un savant et d'un évoque se déroule, dont le talent
toujours actif et la vertu jamais découragée furent en proie aux
agitations du plus mobile et du plus étrange des siÚcles : ce livre est
aussi un monument. Il appartenait au vaillant chancelier de la Sor-
bonne de l'élever h la mémoire de celui qui en fut la derniÚre gloire
et le dernier soutien.
Arsenal et monument, souhaitons que, avec un grand exemple, il
sorte de là un incessant appel aux « hommes de science et de foi ».
Ceriains pessimistes prétendent que ces hommes nous manquent;
l'Ă©vĂȘque de Nancy disait naguĂšre qu'on n'en vit jamais plus qu'au-
jourd'hui : nous ne savons qui croire? Mais qu'ils se montrent donc,
s'il y en a, et qu'ils agissent; car, en vérité, il n'est que temps.
L. DffFOUGEltĂY.
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REVUE DES SCIENCES
En vacances. â Les nouveaux chemins de fer de montagne. â Lignes Ă
crĂ©maillĂšre. â Premier chemin de fer de montagne en France. â La
ligne d'Aix-les-Bains au mont Revard de 1500 mĂštres d'altitude. â Le
panorama. â Station climatĂ©rique. â La ligne de Grlion aux rochers de
Naye Ă 2000 mĂštres. â CrĂ©maillĂšre Riggenbach et crĂ©maillĂšre Abt. â
Le mont Blanc. â Les glaciers de la vallĂ©e de Chamonix» â Grue gĂ©nĂ©-
rale des glaciers du mont Blanc. â Le glacier des Bossons. â La mer
de glace. â La lumiĂšre Ă©lectrique en 1892. â Ăclairage de Rome. â
Installation de Tivoli-Rome. â Utilisation des chutes d'eau. â Trans-
port Ă©lectrique de 1200 chevaux Ă 30 kilomĂštres. â L'Ă©clairage Ă©lectrique
au village. â Les torrents en Suisse et la lumiĂšre Ă©lectrique. â Eclai-
rage des hĂŽtels. â A Montreux, Villeneuve, Martigny, Andermatt,
Ragatz, Zermatt, etc. â ThĂ©rapeutique : Le vieux neuf. â La mĂ©decine
vibratoire au dix-huitiĂšme siĂšcle. â En 1785. â Le TrĂ©moussoir de
l'abbĂ© de Saint-Pierre. â La chaise de poste. â EpidĂ©mie cholĂ©rique. â
Nouveaux traitements. â MĂ©thode par entĂ©roclyse. â Injections d'eau
salĂ©e. â RĂ©gime prĂ©ventif : l'acide citrique. â Le vin antiseptiq ue du
choléra.
Les chemins de fer de montagne se'nraltiplient tous les ans. C'est Ă
qui maintenant aura son petit chemin de fer à crémaillÚre. Depuis les
premiers succÚs du Rigi-Bahn, en 1872, on a cherché à faciliter par
ce moyen l'accĂšs des sommets moyens. Chemin de fer de Vitznau-
RĂŻgi, de Arlh-Goldau-Rigi, chemin du Pilate, du Generoso, du Brunig,
de Zermatt, etc. En France on a inauguré le mois dernier un premier
chemin de fer de montagne, la ligne d'Aix-les-Bains an mont Revard.
C'est un début qui promet pour nous. Grùce à l'obligeance de l'admi-
nistrateur de la compagnie du Revard, nous avons pu, avant l'inau-
guration, faire l'ascension du Revard dans un excellent petit wagon.
On sait que le mont Revard est cette montagne Ă la croupe arrondie
à laquelle est, en quelque sorte, adossée la ville d'Aix. Jadis, les bons
marcheurs seuls tentaient l'ascension. Le sommet n'est qu'Ă 1550 mĂš-
tres ; mais encore est-il que le premier venu ne se hasardait pas Ă
franchir les 1460 mÚtres environ de différence de niveau qui sépare le
lac du Bourget du plateau du mont Revard. Aujourd'hui, le premier
soin de celui qui dĂ©barque Ă Aix est de monter au Revard, d'oĂč la vue
est splendide. Les regards peuvent errer à Taise sqr la région qui
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172 REVUE DES SCIENCES
s'abaisse du cÎté du RhÎne, et de l'autre sur celle qui s'élÚve jusqu'aux
sommets les plus élevés des Alpes françaises. D'un cÎté, Tresserve,
le lac, l'abbaye de Haute-Combe; de l'autre, le Jura, les formes arron-
dies de SalĂšve et des Voirons, de la Tournette qui domine le lac
d'Annecy. Au midi, les Alpes dauphinoises, la chaĂźne de Belledone et
des Sept-Laux, puis le beau groupe des montagnes calcaires qui
constituent le célÚbre massif de la Grande-Chartreuse. EnOn s'élevant
bien au-dessus de toutes ces sommités, le massif du mont Blanc. Vu
du Revard, le mont Blanc se présente sous un aspect tout différent de
celui que les touristes de Cbamonix lui connaissent. Son profil est
magnifique. On dirait d'une sorte de muraille blanche crénelée se
dressant dans le bleu du ciel. On distingue facilement cependant dans
les lignes argentées qui bordent le massif étincelant, le DÎme-du-
Goûter, l'Aiguille-du-Goûter, etc. L'ascension du mont Revard serait
dĂ©jĂ lĂ©gitimĂ©e par la seule vue du mont Blanc. Il est peut-ĂȘtre lĂ
encore plus beau qu'ailleurs. El ceux qui le connaissent bien, qui
l'ont admiré à GenÚve ou à Chamonix ne seront pas d'un avis con-
traire. Car il faut savoir voir le mont Blanc. Les amateurs n'ignorent
pas qu'il est surtout beau de Sallanches, de la croix de FlégÚres, du
Brévent et du col de Balme. Il est également imposant au mont Revard
d'oĂč il s'aperçoit dans toutes ses lignes principales.
La nouvelle ligne entreprise par la Société des chemins de fer de
montagne régionaux présente un parcours de 9200 mÚtres. La pente
moyenne est de 16 pour 100. On franchit la distance en une heure
environ. Le systÚme adopté n'est plus celui de Rigi, ce n'est plus la
crémaillÚre Riggenbach, mais bien la crémaillÚre du Pilate, la cré-
maillĂšre Abt. La locomotive, au lieu de se hisser au moyen d'une roue
droite verticale qui mord sur les échelons d'une étroite échelle disposée
au milieu de la voie, saisit avec deux roues latérales les dents d'une
double crémaillÚre posée aussi & plat au milieu des deux rails. Il y a
toujours dans le mode d'attaque des roues dentées latérales au moins
trois dents en travail. Aussi le train progresse doucement sans secousse
et en parfaite sécurité. Les pentes au Revard n'ont rien qui puissent
effrayer les plus timorés. La pente maximum est de 20 pour 100. Au
Generoso, prĂšs de Lugano, on trouve des pentes de 23 pour 100, au
Rigi, de 28 pour 100; au Pilate, de 48 pour 100. La locomotive
entraĂźne un petit wagon Ă trois compartiments de 10 places. L'ascen-
sion est trÚs agréable. On commence la construction de deux grands
hĂŽtels sur le plateau. Le mont Revard constituera une station clima-
térique de premier ordre. Nous ne verrons pas sans un certain plaisir
les malades, aprĂšs une cure Ă Aix, n'ĂȘtre plus obligĂ©s de gagner la
Suisse pour trouver des stations d'air. Nous ne manquons certes pas
de sommets en France. Mais nous manquons d'hĂŽtels, de sanatorium,
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REVUE DES SCIENCES 173
de kurort, comme on dit encore. L'air de la montagne est souverain.
Hais encore est-il qu'il faut trouver Ă se loger convenablement et Ă se
nourrir bien. L'air, sans une nourriture appropriée à des estomacs
délicats, ne saurait suffire. Nous espérons qu'on pourra trouver au
mont Revard ce qu'il nous a fallu aller, jusqu'ici, chercher fort loin.
La Suisse bien entendu ne s'endort pas dans ses succĂšs. En atten-
dant le chemin de fer de la Jungfrau, elle continue Ă faire escalader
ses montagnes fleuries par la fameuse crémaillÚre. Nous venons de
voir aussi la nouvelle et intéressante ligne qui monte de Glion aux
rochers de Naye. Tous les touristes se rappellent le petit chemin de
fer de Terri tet-Glion qui porte une moyenne annuelle de 80 000 voya-
geurs du bord du lac Léman (375m) à Glion (675m) sur une sorte de
promontoire du mont de Gaux. Au-dessus de Glion se dresse la paroi
des rochers de Naye dont le profil hardi attire l'attention de ceux qui
passent en bateau à vapeur sur le lac Léman. Les rochers de Naye
sont Ă l'altitude de 2045 mĂštres, plus hauts que le Rigi (1800), Ă peu
prĂšs aussi hauts que le Pilate (2100). La nouvelle ligne part de Glion,
passe par le plateau de Gaux, puis par Jaman, oĂč l'on a dĂ» percer un
tunnel de 245 mĂštres; enfin on arrive Ă Naye station (1975m). Comme
toujours en Suisse, on a construit sur le plateau terminal un bel hĂŽtel.
Il est superflu d'ajouter que le panorama est de toute beauté.
Là encore aussi on a adopté la crémaillÚre Abt. Les pentes sont
trĂšs accessibles. Elles varient depuis 8 pour 100 jusqu'Ă 20 pour 100.
La locomotive qui pĂšse seulement 66 tonnes avec son approvision-
nement de charbon ne pousse qu'un seul wagon de 50 places. En
une heure et demie, on a franchi la différence de niveau de 1300 mÚtres
environ qui sĂ©pare Glion de Naye. On peut ĂȘtre certain que dĂ©sormais
les hĂŽtels vont se multiplier tout le long de la ligne de Gaux Ă Jaman.
Heureux hĂŽteliers suisses! Chacun trouvera l'altitude qui convient
à son tempérament. La Suisse devient de plus en plus une grande
usine destinée à loger et à nourrir les cinq parties du monde.
Nous avons profilé des grandes chaleurs pour aller revoir quelques
glaciers de la vallée de Chamonix. Il y a quelques années les glaciers
étaient [en décroissance. On s'était demandé si on les reverrait avec
leur splendeur passée. On peut se rassurer. Le glacier du RhÎne, si
fréquenté par les touristes ne recule plus guÚres. Nos glaciers de
Savoie sont en^pleine crue.
M. Venance-Payot, le naturaliste si expérimenté et si connu de
Chamonix, quij suit avec persévérance le mouvement des glaciers de
la vallée a bien voulu nous accompagner aux Bossons, l'admirable
glacier qui descend du mont Blanc. Le glacier des Bossons est en
pleine croissance depuis une quinzaine d'années, aprÚs une longue
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i?4 ihue dis semas
période de retrait. En 1883-84, le glacier a progressé, d'aprÚs les
mesures de M. Venance-Payot, de 48 mĂštres. De 1884 Ă 4885 de
49 mĂštres. De 1885 Ă 4886 de 43 mĂštres. Et ainsi Ă peu prĂšs chaque
annĂ©e. En mĂȘme temps le glacier s'exhausse et s'Ă©largit. Il s'est surĂ©levĂ©
vers sa base prÚs du point terminal de plus de 20 mÚtres. Cette année,
en 1892, il a dĂ» gagner encore environ 40 mĂštres au moins. Tous les
ans, on creuse une gratte dans la glace pour le plaisir des touristes
qui s'engagent dans ces galeries miroitantes d'une glace azurée superbe,
et, chaque année, la grotte descend, se brise et disparaßt entraßnée
dans le mouvement général de la masse glacée» En 1892 encore, on a
creusé la grotte annuelle, une galerie de 50 mÚtres environ. Quand
nous l'avons vue, elle était déjà descendue avec toute la coulée.
An lieu de se trouver au point oĂč elle avait Ă©tĂ© façonnĂ©e au pic et Ă la
pioche, elle était descendue au moins 40 mÚtres plus bas. L'entre-
preneur de la galerie ne manque pas chaque année de construire &
un niveau plus élevé sachant d'avance que la grotte descendra d'une
cinquantaine de mÚtres pendant Télé. Le mouvement de crue est
évident. La crue commencée en 4875 continue donc sans cesse. La
progression totale est d'au moins depuis le commencement de la crue
de 320 mĂštres. Cette annĂ©e le mouvement a Ă©tĂ© gĂȘnĂ© par les grandes
chaleurs on pour mieux dire, le front du glacier a fondu et a
paru diminuer l'avancement. L'épaisseur des glaces a diminué. Les
grandes chaleurs de juillet, d'août et de septembre ont agi assez pour
faire fondre des masses énormes, d'au moins 10 à 45 mÚtres d'épais-
seur. Les aiguilles admirables qui se trouvent Ă la base du glacier
ont perdu, d'aprĂšs M. Venance-Payot, plus de 20 mĂštres de hauteur.
Elles étaient d'une élégance et d'une beauté incomparables au mois
d'avril, quand le soleil n'avait pas ébréché leurs cimes blanches. Le
glacier des Bossons est certainement Ă la fois un des plus imposants
et des plus jolis qu'on puisse voir. Avec les pyramides glacées de la
base et avec les séracs immenses qui montrent leurs façades éclatantes
sur les hauteurs, on ne peut rĂ©ellement rĂȘver de spectacle plus fĂ©erique.
C'est en 1818 que, de mémoire d'homme, le glacier des Bossons eut
sa plus grande Ă©tendue. A cette Ă©poque, les glaces envahirent 4 Ă
5 hectares de terrain labourable, dont le propriétaire fut ruiné. Un
propriétaire voisin avait fait construire une grande maison à destina-
tion d'hĂŽtel. Il abandonna le projet, pensant que le glacier traverserait
la vallée entiÚre et qu'il faudrait faire un tunnel dans la glace pour
arriver Ă Chamonix. On vit en effet prendre au glacier des proportions
telles que de nouveau comme autrefois, on fit des processions pour
conjurer le fléau. Une de cep processions planta entre deux gros blocs
de la moraine, une croix qui ne fut point dépassée, et qui marqua la
limite précise de l'invasion. M. Venance-Payot nous a montré la croix
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RCTUE DES SCIENCES 17$
qui gßt aujourd'hui par terre à moitié pourrie. On pourrait bien eu
replacer une autre. Les deux blocs sont lĂ pour servir de limite; mais
enfin nous aimerions mieux la croix de 1818 remise en état et conso-
lidée. Depuis lors, le glacier a reculé lentement et ensuite avec des
alternatives de perte et de gain. En 4850, sa retraite mesurait plus
de 200 mÚtres. En 1854, il n'était plus qu'à 154 mÚtres de la croix. En
1868, M. Payot trouva uue distance de 553 mĂštres de la croix au pied
du glacier. L'épaisseur avait diminué aussi considérablement, peut-
ĂȘtre environ de 80 Ă 100 mĂštres. C'est en 1880 que le mouvement de
crue s'est dessiné franchement. En 1892, la base du glacier est encore
Ă 300 mĂštres Ă peu prĂšs de l'ancienne croix '.
Le glacier des Bois qui fait suite Ă la mer de Glace est en crue. Le
glacier d'ArgentiĂšres est en crue, le glacier du Tour est en crue. Tous
ceux qui ont traversé la mer de Glace au Montanvert par le « mauvais
pas », ont pu constater la progression du glacier des Bois. Il y aura
donc encore de beaux jours pour les tonristes. Il va sans dire que la
crue d'un glacier n'entraßne pas celle de son voisin. L'écoulement
dépend de causes trÚs complexes, la largeur du bassin, l'épaisseur du
nĂ©vĂ©, la pente, la longueur du glacier, etc. Un glacier peut ĂȘtre en
progression, et le glacier voisin en décroissance. Quant au mont Blane^
ses neiges étincellent toujours superbement par-dessus celles du
DÎme-du-Goûter, et les alpinistes, en nombre assez grand, ont pu
atteindre la cime dans la premiĂšre quinzaine de septembre. On voit,
avec le télescope, la cime immaculée noircie d'une petite tache sombre,
c'est la cabane Janssen. Cette année, on monte jusqu'aux rochers
rouges, la cabane-refuge qui permettra d'élever en 1893 un petit
observatoire en bois au sommet du mont Blanc. On a abandonné le
projet de l'observatoire en pierre. L'observatoire en bois avec fonda-
tions dans la couche glacée paraßt plus pratique.
La ville de Rome possédait depuis trois ou quatre ans une installa-
tion importante d'éclairage électrique par courants alternatifs et trans-
formateurs fonctionnant Ă 2000 volts avec machines Ă vapeur. C'est
mĂȘme Ă Rome que l'on a fait une des premiĂšres applications des
courants alternatifs sur large échelle à la production de la lumiÚre
électrique. Longtemps en effet, on donna la préférence aux courants
continus. Mais pour franchir de grandes distances, il est préférable
d'avoir recours aux courants alternatifs, qu'on peut aisément produire
avec des pressions de 4 Ă 5000 volts. Il n'existe pas d'installation Ă
courants continus dépassant 3000 volts.
* On lira avec intĂ©rĂȘt Ă ce sujet les diverses publications de M. Venance-
Payot sur la marche des glaciers de la vallée de Chamonix : Notices sur la
variation périodique des ylaciers, etc.
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176 REVUE DES SCIENCES
L'installation de Rome, souvent agrandie cependant, était devenue
insuffisante pour faire face aux demandes sans cesse croissantes de
courant électrique. On songea à utiliser la puissance hydraulique des
chutes de Tivoli situées à 28 kilomÚtres de Rome. Le travail vient
d'ĂȘtre terminĂ©, et il est extrĂȘmement remarquable.
L'énergie mécanique des chutes de Tivoli a été transportée au
potentiel de 5000 volts aux portes de Rome. LĂ elle subit une premiĂšre
transformation. Le courant toujours dangereux de 5000 volts est
ramené au potentiel de 2000 volts. De là il est canalisé dans la ville et
ramené encore à la pression de 100 volts, par une nouvelle transfor-
mation. Les appareils dits « transformateurs » qui opÚrent cet abais-
sement dĂ©pression ont aujourd'hui un rendement de 96 pour 100 Ă
pleine charge. On perd donc trÚs peu en route. Il y a quelques années
on n'aurait pu opérer cette transformation économiquement.
La station hydraulique est établie à Tivoli dans la villa Mecenate,
ancienne résidence de MécÚne, le ministre de l'empereur Auguste.
Elle est alimentée par une chute d'eau de 110 mÚtres de hauteur. Le
débit atteint 3500 litres par seconde. Cette véritable riviÚre est amenée,
sur un ancien viaduc romain, dans un canal de 150 mĂštres de long et
de 3 mĂštres de large, Ă une station oĂč est Ă©tablie l'usine hydraulique,
Ă flanc de montagne, dans une situation trĂšs pittoresque. L'eau
débouche dans une salle de 25 mÚtres de long et de 15 mÚtres de large
par un gros tuyau se subdivisant en trois branches. Chaque branche
va alimenter un groupe de trois turbines, deux turbines de 350 che-
vaux, une turbine de 50 chevaux, type Girard. Ces 9 turbines engen-
drent au total 1200 chevaux. Les deux turbines de 350 chevaux de
chaque groupe actionnent directement des dynamos; la petite turbine
de 50 chevaux actionne la machine excitatrice qui met en action les
grandes dynamos productrices du courant. Chaque dynamo donne
un courant de 5100 volts et de 42 ampĂšres.
De l'usine hydraulique le courant est envoyé à Rome par un cùble.
La ligne traverse presqu'en ligne droite la Campagne romaine et se
compose de 4 cùbles en fil de cuivre. Chacun de ces cùbles est formé
d'un toron de 19 fils de 2mai,6 de diamĂštre, ce qui donne une section
totale de 100 millim. carrés. L'ensemble des 4 cùbles pÚse environ
100 tonnes. La Campagne romaine est généralement déserte; on a dû
cependant prendre des précautions pour éviter tout danger. Les cùbles
sont soutenus par des isolateurs à boule placés sur poteaux. PrÚs de
lu porta Piase trouve l'usine de transformation du courant. 32 trans-
formateurs réduisent le potentiel de la ligne à 2000 volts. Enfin, le
courant ainsi modifiĂ© est dirigĂ© par cĂąbles sur les lieux d'utilisation oĂč
il est encore ramené à la pression de 100 volts. Toute cette installa-
tion fonctionne avec une régularité parfaite.
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REVUE DES SCIENCES 177
Pour juger du progrÚs réalisé, il faut se rappeler que c'est en 1873,
pour la premiĂšre fois, que M. Fontaine transmit, Ă l'Exposition de
Vienne, au Prater, devant l'empereur, un cheval de force Ă une dis-
tance de 50 mĂštres. Or Ă Tivoli-Rome, on transporte 1200 chevaux Ă
28 kilomĂštres.
Les applications électriques se multiplient. En Suisse notamment
les chutes d'eau sont utilisées pour éclairer les bourgades et les villages,
les hĂŽtels, etc. Ainsi au-dessus de Terrhet-Glion, en amont du hameau
de Souzier, on a établi un vaste réservoir taillé dans le roc, et l'eau qui
s'en échappe fait fonctionner les turbines qui fabriquent l'électricité
nécessaire à la marche des petits tramways électriques de Vevey au
chĂąteau de Chillon. Le soir cette usine envoie du courant Ă Montreux,
à Territet, jusqu'à la bourgade de Villeneuve située à l'extrémité
du lac Léman. Des lanternes électriques éclairent le port et la
principale rue avec une grande économie sur l'ancien éclairage &
l'huile. De mĂȘme, dans le Valais, Ă Martigny, ville et campagne, le
centre des excursions au mont Saint-Bernard et Ă Ghamonix, on
a tiré parti d'une chute d'eau pour envoyer de l'électricité dans les
rues et les hÎtels. A Ragatz, à l'entrée de la jolie vallée de la
Tamina, Ă l'aide d'un barrage en bois de 2m,50 de hauteur, on a
détourné de la riviÚre une quantité d'eau d'environ 340 litres par
seconde que l'on fait parvenir Ă des turbines par un tunnel de 150 mĂštres
de long, percé dans le rocher. On a groupé deux turbines de 200 che-
vaux et une de 100 chevaux, au total 500 chevaux, qui travaillent sous
une chute effective de 15m,60. Les dynamos alimentent environ
1200 lampes Edison de 10 Ă 120 bougies pour les hĂŽtels Hof Ragatz et
Quellhof et environ 55 lampes Ă arc dans le port, la rue de la Gare et
la gare mĂȘme. Elles servent aussi Ă actionner deux ascenseurs Ă©lec-
triques pour personnes et deux pour marchandises. Les turbines
mettent en mouvement une pompe rotative marchant sous 50 mĂštres
de pression et alimentant un réseau d'eau. Cette installation bien
comprise est due Ă MM. Rieter et Ci0, de Winterthur; les dynamos
ont été fournies par les usines d'Oerlikon.
Rien de neuf sous le soleil. L'école de la SalpÚtriÚre vient de remettre
en vigueur la médecine vibratoire. Les vibrations, les oscillations en
chemin de fer, les ondulations vibratoires transmises au cerveau
amÚnent, paraßt-il, des améliorations dans un certain nombre de
maladies nerveuses. La méthode était considérée comme moderne.
Nenni, elle remonte au moins au dix-huitiĂšme siĂšcle. M. Cabanes,
dans Y Intermédiaire des chercheurs et des curieux, montre qu'un
certain abbĂ© de Saint-Pierre peut ĂȘtre, Ă bon droit, considĂ©rĂ© comme
un précurseur de M. Charcot et de ses élÚves. L'abbé de Saint-Pierre
10 octobre 1892. 12
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178 REVUE DES SCIENCES
avait entendu dire à Chirac, premier médecin du roi, qu'un des
remĂšdes les plus ef6caces contre beaucoup de maux, que Ton attribue
à la mélancolie, aux vapeurs, à la bile, etc., était un voyage en chaise
de poste, « qui roule rapidement sur le pavé pendant plusieurs jours. »
Chirac avait guéri par ce moyen un Anglais du spleen. Mais la chaise
de poste n'est pas à la portée de toutes les bourses, l'abbé de Saint-
Pierre pensa que Ton pouvait y suppléer « par un fauteuil affermi sur
un chùssis qui causerait des secousses fortes et vives *. » Le jeu de
ce fauteuil à ressort était tel, qu'il secouait celui qui y était assis tout
comme une chaise de poste. On le nomma trémoussoir. Le 31 dé-
cembre 1734 fonctionna le premier trémoussoir construit par le
machiniste Duguet. Ce fauteuil mécanique fit fureur. Tout le monde,
mĂȘme les biens portants, voulurent avoir un trĂ©moussoir de
l'abbé de Saint-Pierre. L'ingénieux abbé assurait, du reste, dans le
Mercure de France, que son fauteuil était trÚs utile aux gens bien
portants, car il les mettait à l'abri des « saignées de plénitude ». Les
goutteux se trouveront bien de l'emploi du trémoussoir, ajoutait l'abbé,
car ils ne sont malades que par défaut d'exercice, et ils feront ainsi de
l'exercice sans se fatiguer. Le trémoussoir était aussi recommandé
aux ministres, par son inventeur, dans les termes suivants : « Le
grand Ăąge de nos ministres ne leur laisse pas souvent assez de force,
ni le ministĂšre assez de loisir pour aider la transpiration par la pro-
menade à pied ou à cheval. Or la machine supplée avantageusement
ou au manque de force ou au défaut de loisir et fera ainsi durer la
vigueur du corps et de l'esprit dans les iftinistres ùgés et les rendra
plus longtemps plus sains et par conséquent plus utiles à leur patrie. »
Le boniment de l'abbé porta ses fruits. Le fauteuil eut vraiment
grande vogue. Yoltaire lui-mĂȘme flt le plus grand Ă©loge du fauteuĂŻl-
trémoussoir. Il annonça joyeusement au comte d'Artois (septembre
1744) qu'il venait de se mettre dans le « trémoussoir » de l'abbé de
Saint-Pierre et qu'il s'en trouvait fort bien. Le lendemain, Astruc, un
des oracles de la faculté de Montpellier, laissa déborder son enthou-
siasme pour la nouvelle invention. Il la prĂŽna, la prescrivit. Le cons-
tructeur, dit-il, de ce fameux « fauteuil de poste » demeure à Paris,
rue de r Arbre-Sec, au Vase d'Or, et s'appelle Duguet. La réclame,
comme on voit, ne date pas d'aujourd'hui. Le docteur Astruc ajoutait :
« Les malades qui voudront essayer chez eux de la machine pendant
quelques jours, donneront 3 livres pour le premier jour et 25 sols
pour chacun des autres jours qu'ils le garderont. On donne 12 sols
pour voir la machine et en faire l'essai. »
Malgré tout, l'abbé de Saint-Pierre ne fit pas fortune avec l'invention,
« Mercure de France, décembre 1731.
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REVUS DES SCIENCES 179
pas plus que Duguet l'« excellent ingénieur machiniste ». On eut beau
rappeler que les trémoussoirs s'étaient répandus à la Haye,' en Allema-
gne, à Bruxelles, à Londres, etc., la machine resla reléguée pendant
plus d'un siÚele dans la galerie d'archéologie médicale dont elle vient
d'ĂȘtre exhumĂ©e en Fan de grĂące 1892. Le fauteuil de la SalpĂȘtriĂšre
rappelle, en effet l'ancien trémoussoir.
On peut espérer que l'épidémie cholérique si violente à Hambourg et
relativement si bénigne à Paris et dans les principales capitales de
l'Europe, va entrer en décroissance et qu'elle prendra fin en novem-
bre. On a cherché un peu de tous cÎtés, comme toujours en pareil
cas, de nouveaux remĂšdes. Il nous faut citer parmi les traitements
expérimentés avec succÚs celui de M. le professeur Cantani de
Naples. M. Cantani a exposé sa méthode, dans le détail de laquelle
nous ne saurions entrer, dans un article du Berliner klin Woch.
La base du traitement consiste Ă faire pĂ©nĂ©trer dans l'intestin grĂȘle,
en forçant la valvule de Baudin par une opération que l'auteur
appelle « enléroclyse », un à deux litres d'une infusion de camomille
contenant de 5 Ă 20 grammes d'acide tannique. L'acide tannique est
un des bons antiseptiques du choléra. Il ajoute en outre 25 gouttes de
laudanum et 40 grammes de gomme arabique. Le liquide doit ĂȘtre
injecté à . 40 degrés. Cette injection est répétée à plusieurs reprises.
CUuiquement, la statistique de Cantani est superbe : 100 pour 100 de
guérisons. Cantani dit textuellement. « Les 83 malades traités dans le
premier stade par Tentéroclyse tannique chaude ont tous guéri. »
BĂȘla Angyar aurait obtenu des rĂ©sultats identiques : 76 cas, 76 guĂ©-
risons. Dans le second stade de la maladie, le procédé réussit moins
bien. Il vaut mieux recourir aux injections d'eau salée à 7 pour 100.
L'eau salée si employée en France par le professeur Hayem est
aujourd'hui trÚs répandue en Allemagne. MM. Samuel, Neumann
injectent dÚs le début la solution suivante : eau distillée 1000 gr.,
carbonate de soude 1 gramme, sel marin 6 Ă 7 grammes.
Parmi les moyens préventifs, nous avons déjà cité l'emploi de
l'acide citrique Ă la dose de i gramme par litre. M. Pick en Allemagne
vient de découvrir que le vin était un antiseptique du choléra.
Nous ajouterons surtout le vin riche en tannin, car nous avions fait la
mĂȘme remarque il y a quelques annĂ©es. M. Piek a trouvĂ© que le vin
tuait aussi le bacille de la flĂšvr6 typhoĂŻde. Au bout d'un quart d'heure,
du vin ajouté à une culture de bacilles du choléra avait tué tous les
bacilles. Conclusion facile. Poire du vin en temps d'épidémie cholé-
rique... sans en abuser.
Henri de Parville.
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CHRONIQUE POLITIQUE
Le 8 octobre 1892.
S'il est une vérité manifeste, c'est que, sous notre troisiÚme
République, l'égalité des Français devant la loi existe de moins en
moins. Le privilÚge est ressuscité, il s'affiche cyniquement, non
pas au profit de l'élite, ce qui serait une excuse, mais au profit de
la lie. Lie et élite, nous ne prenons ces mots que dans l'ordre
social, intellectuel et moral. Le gouvernement agit, comme s'il se
sentait menacé par tout ce qui, dans tous les pays et dans tous les
temps, a été estimé la meilleure force des gouvernements. Il traite
en ennemi tout ce qui représente un principe de moralisation et
de vertu. Jamais les tarĂ©s et les ratĂ©s n'ont Ă©tĂ© plus en fĂȘte, ce
sont les rois de notre République. Ils ont besoin pour leur rÚgne
que tous les gens qui valent mieux qu'eux ne comptent plus. On
arrive à ce singulier spectacle qu'aujourd'hui on se réhabilite léga-
lement par les moyens qui, ailleurs, dĂ©gradent. Ătes-vous membre
d'une congrĂ©gation religieuse? Vous ĂȘtes frappĂ© d'une incapacitĂ©
civile; vous avez beau ĂȘtre un savant, rĂ©pondre Ă tous les pro-
grammes, remplir toutes les conditions réglementaires, vous ne
pourrez pas, mĂȘme appelĂ© par la volontĂ© des populations, enseigner
dans les écoles publiques. Voulez- vous redevenir citoyen français?
Faites-vous moine défroqué; oh! alors, dignus es intrare.
Dans l'arrondissement de Saint-Omer, dont un ancien bona-
partiste, plus tard protégé de M. Dufaure, M. Ribot, ministre des
affaires étrangÚres, est le député, quatre jeunes gens se présentent
pour concourir aux fonctions trĂšs peu politiques de conducteur de
ponts et chaussées. Visé par l'ingénieur en chef, leur dossier est
en rÚgle; ils ont satisfait à toutes les prescriptions que la loi a éta-
blies pour tous les citoyens français. Soudain un ordre survient de
Paris, il est signé du ministre des travaux publics, il parte défense
de laisser concourir ces quatre jeunes gens. Leurs parents ont
commis le crime de les faire élever par les Maristes de Saint-
Omer; ces enfants expieront, par leur carriÚre brisée, le crime de
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CHRONIQUE POLITIQUE 181
leurs pÚres. Telle est la liberté sous le régime actuel, et telles sont
aussi la justice et la pudeur.
Trop souvent nous lisons dans les journaux des récits d'arresta-
tions et de détentions exercées, pour les plus futiles prétextes dont
le jury fait justice, sur des membres du clergé séculier et régulier.
Il y a quelques jours, un substitut d'Orléans s'amusait à garder en
prison, pendant trois semaines, un vicaire et une religieuse que le
procureur de la République était obligé de relùcher en leur adres-
sant des excuses. Presqu'au mĂȘme moment un scandale, se joi-
gnant à beaucoup d'autres, éclatait en plein Paris; plusieurs gros
négociants, des entrepreneurs de travaux publics, qui passent pour
appartenir au monde opportuniste, conviaient, chez un restaurant de
la rue de Richelieu, deux cent soixante filles prostituées et se
livraient à de telles orgies, bientÎt suivies ou accompagnées de vols
de couverts d'argent, que le restaurateur dut requérir les gardiens
de la paix pour mettre Ă la porte, aprĂšs en avoir forcĂ© plusieurs Ă
restitution, les soupeurs et les soupeuses. Les flagrants délits
étaient réels, palpables, notoires; y a-t-il eu, comme pour le
pauvre vicaire et la pauvre religieuse d'Orléans, quelques envois
au dépÎt? Il a fallu le cri public pour apprendre par un commu-
niqué que la justice s'était mise en mouvement, elle court encore.
L'année derniÚre, on se rappelle avec quel tapage le gouverne-
ment annonçait qu'il avait expulsé du territoire français un prédi-
cateur d'origine étrangÚre, coupable d'avoir parlé en moraliste sur
l'état de l'armée avec une rigueur qui, tout excessive qu'elle était,
n'était rien auprÚs des appréciations de M. Zola, dans sa Débùcle.
Nous venons d'avoir Ă Marseille une espĂšce de pot-pourri de la
dĂ©magogie universelle oĂč, aprĂšs avoir cherchĂ© Ă tuer, dans l'Ăąme
des citoyens, le patriotisme, et, dans l'Ăąme des soldats, la discipline,
un orateur, M. Liebknecht, a fait le procĂšs, en bon Allemand qu'il
est, non seulement Ăą la Russie, mais Ă l'alliance que nous avions
ou voulions avoir avec elle. Cet intrus, qui semblait un agent
provocateur de Berlin, a-t-il été immédiatement reconduit à la
frontiÚre? Si plat envers la Russie qu'il finirait par dégoûter par
ses obséquiosités, le ministÚre l'aurait bien voulu; plus plat encore
envers les radicaux sans lesquels il ne serait pas, il a tenu Ă faire
savoir que, si M. Liebknecht avait quitté notre pays, c'était à son
heure, selon son bon plaisir.
Nous parlions du congrĂšs de Marseille; est-il un plus frappant
témoignage de l'égalité dérisoire qui existe entre les citoyens fran-
çais? On se rappelle encore les poursuites dirigées contre les syn-
dicats catholiques du Nord et les condamnations prononcées contre
leurs membres. A Marseille, tout était illégal ; plus de six cents
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162 CHRONIQUE POLITIQUE
associations étaient représentées au congrÚs des délégués des syn-
dicats ouvriers. 11 est de notoriété publique que la plupart de ces
syndicats violaient, par leur constitution comme par leur groupe-
ment, les prescriptions de la loi de 1884. Un journal républicain,
qui le constatait, se bùtait d'ajouter : « Nous n'insistons pas là -
dessus, parce qu'il est entendu que les syndicats ra Jicaux et socia-
listes font ce qu'ils veulent, et que les sévérités judiciaires sont
rĂ©servĂ©es Ă ceux que n'aime pas l'extrĂȘme gauche. » Mais voilĂ qui
est plus fort! Dans cette assemblĂ©e oĂč tout Ă©tait illĂ©gal, une asso-
ciation, qui se contentait d'ĂȘtre lĂ©gale, a eu la naĂŻvetĂ© de croire
qu'elle pourrait siéger tout comme les autres pour dire son mot
dans la question ouvriÚre; c'était l'Union syndicale des employés
de chemin de fer. Ces innocents se sont donc présentés pour causer
de leurs intĂ©rĂȘts professionnels; dĂšs leurs premiĂšres explications,
ils ont compris qu'ils gĂȘnaient l'assistance. Ainsi ils n'Ă©taient pas
d'avis d'une grÚve universelle qui, appliquée aux chemins de fer,
pourrait ouvrir la France à l'invasion; ils ont été bafoués par un
congrÚs dont l'Allemand Liebkneckt était le coq. Bref, de cette
assemblée illégale, un des rares syndicats qui, né dans la légalité,
voulait y rester, a été expulsé. Le gouvernement a-t-il été au moins
remercié par ses protégés qui, plus encore, sont ses protecteurs? 11
leur livrait tout : la loi, la société, la patrie; ils l'ont payé de sa
peine en le dénonçant comme un tas de « bourgeois repus », pour
lesquels il n'y aurait que le choix entre le balai et la potence.
Nous cherchons en vain quelque sphĂšre oĂč le mĂȘme systĂšme de
gouvernement ne fonctionne pas, oĂč le mĂȘme mĂ©pris de l'Ă©galitĂ©
des Français devant la loi ne rĂšgne pas. Un prĂȘtre a-t-il en chaire
abordé une question qui, essentiellement religieuse, touche à la
morale sociale? Une SĆur a-t-elle fait la priĂšre ou enseignĂ©, mĂȘme
indirectement, le catéchisme dans l'école? Vite, la répression, sou
vent la plus brutale ou la plus mesquine, arrive. Pendant ce temps-
lĂ le maire de Saint-Denis emploie les salles de son hĂŽtel de ville Ă
y cĂ©lĂ©brer des bapiĂȘmes civils qui, parodie outrageante des cĂ©rĂ©-
monies de l'Eglise, sont une contravention évidente aux disposi-
tions de la loi municipale et Ă la destination des bĂątiments muni-
cipaux. Ces jours-ci, le directeur des cultes reçoit un reporter de
journal, il s'exprime sur un vénérable prince de l'Eglise, sur les
personnages les plus considérables du clergé, avec une inconve-
nance et une grossiĂšretĂ© de langage qui, mĂȘme dans un estaminet,
seraient choquantes. Supposez que ce soit un Ă©vĂȘque qui ait tenu,
sur le directeur des cultes ou tel autre fonctionnaire, ce honteux
langage! Comme la suppression de traitement aurait été vite pro-
noncĂ©e! Le ministre de la guerre infligeait un mois d'arrĂȘt Ă un
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CHRONIQUE POLITIQUE 183
colonel qui avait oublié d'inviter un préfet à un carrousel. Contre
l'épiscopat, tout est permis, tout est licite; insulter l'Eglise est une
des façons de se donner des titres à l'avancement
Le bruit court, et bien des signes annoncent, que le gouverne-
ment est en train de procéder à une nouvelle application des
décrets de 1880 contre les congrégations. Il songerait à traquer
les quelques Jésuites qui seraient rentrés dans leurs anciens éta-
blissements. Le moment serait, en effet, bien choisi pour cette
besogne! C'est le moment oĂč la rĂ©cente rĂ©union du Grand Orient
de France, dans le local de la rue Cadet, a montré la franc-maçon-
nerie de plus en plus en rébellion déclarée contre la loi sur les
associations, de plus en plus décidée, avec la complaisance et la
complicité du gouvernement, à mettre bas son vieux masque phi-
lanthropique, à procéder partout comme une société, à la fois
secrÚte et publique, de guerre contre la religion de la majorité des
Français. Nous le demandons encore Ă quiconque n'a pas cessĂ© d'ĂȘtre
un honnĂȘte homme: oĂč est l'illĂ©galitĂ©? Dans la prĂ©sence de quatre
Jésuites au lieu de trois, sous un toit commun? Ou bien dans la
constitution d'un grand club central, ayant ses affiliations dans
toutes nos communes, qui, sous le nom de franc-maçonnerie,
entend prendre la direction de la politique, formuler des mandats
impératifs, mettre les députés en demeure de voter immédiatement
la sĂ©paration de l'Eglise et de l'Ătat, la suppression du budget des
cultes comme de l'ambassade auprĂšs du Vatican, toutes les con-
sĂ©quences extrĂȘmes de la laĂŻcisation Ă outrance? Pour rappeler
les mots en usage : sont-ce quatre Jésuites réunis ensemble qui
forment le pĂ©ril tant redoutĂ© d'un Ătat dans l'Ătat? Ou bien ne
sont-ce pas toutes ces loges maçonniques éparpillées sur notre
territoire et mues par des politiciens de Paris? LĂ encore, comme
au congrÚs de Marseille, les quelques francs-maçons qui ont voulu
ne pas trop violer la loi ont eu le dessous. D'aprĂšs les nouvelles
qui ont circulé, le représentant de la loge de Reims aurait déclaré
que sa loge cesserait de faire partie de l'obédience du Grand
Orient, si, contrairement aux constitutions maçonniques, des réso-
lutions impératßves étaient prises sur des questions purement poli-
tiques. Le Grand Orient a passé outre, sachant bien que, dans
toutes les illĂ©galitĂ©s oĂč il voudrait aller, le gouvernement le sui-
vrait comme un chien en laisse. Tandis que le gouvernement
assure ainsi, non seulement l'impunité, mais toutes les faveurs du
privilÚge aux loges maçonniques, il fait fermer, prÚs de Tourcoing,
la chapelle du Haut-Mont, et il s'occupe Ă fouiller les maisons des
JĂ©suites; toutes ces vilenies se tiennent et sortent de la mĂȘme
lùcheté.
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1*4 CHRONIQUE POUTIQOE
A l'heure oĂč nous Ă©crivons ces lignes, le gouvernement dĂ©cerne
des funérailles solennelles à un homme qui n'a d'autre titre à la
célébrité que la guerre satanique dont il a poursuivi le Christ et le
christianisme : demi-savant, brillant écrivain de second ordre;
ayant publié des livres dont le scandale a fait pour les deux tiers
le succÚs, et qui, l'attrait de la nouveauté passé, suppurent l'ennui;
n'étant jamais parvenu à présenter une doctrine qui put faire
réfléchir un esprit sérieux, mais ayant jeté à pleines mains dans
l'air des microbes malsains pour le trouble des faibles; sophiste
qui a usé sa peine à dépouiller l'humanité de toute foi, de toute
consolation, de toute espĂ©rance, et qui, de l'aveu mĂȘme de ses
admirateurs, comme le journal le Temps, ne lui a offert en échange
qu'une fumée insaisissable ; l'auteur de la Vie de Jésus et de
tAbbesse de Jouarre, â deux ouvrages de la mĂȘme inspiration et
de la mĂȘme valeur, â n'a Ă©tĂ© quelqu'un en ce monde que parce
qu'il s'était fait l'ennemi personnel du Crucifié. C'est à , cet homme
que, pour faire une profession publique d'impiété, le gouvernement
accorde des obsĂšques triomphales; et, en mĂȘme temps, ce gou-
vernement grotesque supprime les traitements de trois prĂȘtres
bretons coupables, à ses yeux, d'avoir indignement refusé les
sacrements !
Mais, il faut le dire, le gouvernement s'Ă©vertue en vain Ă
rĂ©chauffer de son mieux la question clĂ©ricale, â cette question clĂ©-
ricale que M. Gambetta avait inventée pour endormir ce qu'il appe-
lait, en la niant, la question sociale. La guerre stupide qu'il fait
Ă la religion ne fait que rendre plus intense et plus formidable la
guerre que les multitudes ouvriÚres, qu'il travaille à désespérer et
à corrompre, font à la société. La question sociale se dresse, née
de misÚres que recouvre et accroßt notre prospérité d'apparat,
formĂ©e de revendications oĂč, Ă des idĂ©es parfois justes, Ă des
besoins trop souvent lĂ©gitimes, se mĂȘle comme une fiĂšvre de
destruction. Le gouvernement ne sait que faire; composé de gens
qui jouissent, il n'a pas cessé d'exploiter et de flatter pour son
avantage particulier les passions de ceux qui souffrent. Ce qui se
passe à Carmaux est le résultat de ce qu'a engendré parmi nous
une fausse politique, et l'indice de ce qu'elle nous prépare. En soi,
rien de plus simple à l'origine que le point de départ de cette crise
menaçante : une compagnie a-t-elle le droit de remercier un de
ses employĂ©s qui, empĂȘchĂ© par d'autres occupations qu'il a libre-
ment acceptées, ne peut plus lui fournir son travail dans les
conditions primitivement débattues et consenties? La réponse
n'était pas douteuse, elle était affaire de bon sens et d'équité. Un
radical que nous regrettons de ne plus voir dans le ministĂšre
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CHRONIQUE POLITIQUE 185
Freycinet-Ribot, dont il était le membre le plus modéré et, somme
toute, le plus courageux, M. Yves Guyot, disait avec raison que si
la compagnie de Carmaux ne pouvait ni ne devait ĂȘtre tenue de
payer à son employé un traitement qu'il ne gagnait plus, c'était
aux amis privés ou politiques de cet ancien employé, parmi les-
quels il se rangeait, Ă se cotiser ensemble pour remplacer ce
traitement par un don volontaire.
Les meneurs de Garmaux n'ont pas entendu de cette oreille-lĂ ;
et ils ont organisé la grÚve que nous voyons, et qui, par ses pro-
cédés plus encorg que par ses proportions, ouvre les perspectives
les plus sombres pour notre société démantelée, encore plus trahie
qu'attaquée. Sans pitié pour la ruine qu'ils apportaient au foyer de
milliers de pauvres gens, des politiciens de bas étage, des ouvriers
pour rire, des farceurs, se sont installés à Garmaux; ils recrutent et
commandent des patrouilles pour enfermer dans leurs domiciles ou
les forcer d'y rentrer les mineurs qui veulent travailler; ils impo-
sent la grÚve par la terreur. Le gouvernement les étonne eux-
mĂȘmes par sa bassesse; il a osĂ© souffrir que, pour faire reculer les
patrouilles de gendarmerie, un député, M. Baudin, n'eût qu'à se
mettre, revĂȘtu de son Ă©charpe, Ă la tĂȘte des grĂ©vistes. Plus dĂ©fĂ©-
rent encore, il a peu à peu retiré de la voie publique, demeurée
libre aux perturbateurs, toute patrouille de gendarmerie. Le voyant
si couard devant les anarchistes, ses fonctionnaires les ont cour-
tisés à leur tour; le préfet du Tarn n'a pas craint, pour encourager
la grÚve, de déclarer « que la Compagnie était en rébellion ouverte
contre le suffrage universel ». Ne voilà -t-il pas que, donnant tort
mĂȘme aux juges qui ont eu le courage de condamner quelques-
uns des coupables, le gouvernement parle de punir toutes les
compagnies en les expropriant d'une façon ou d'une autre?
La situation est tellement monstrueuse que, mĂȘme des rangs
républicains, il s'élÚve des cris contre le gouvernement misérable
qui, déshonorant la France devant l'étranger, rend les armes
devant la dĂ©magogie. Le Journal des DĂ©bats n'est pas seul Ă
dire : « En lisant le récit de ce qui se passe à Carmaux, on est
tenté de se demander si l'on vit dans une société réguliÚrement
organisĂ©e ou en pleine anarchie. On croit rĂȘver en assistant Ă ce
spectacle. » Le plus officieux des journaux, le Temps^ n'est pas
moins explicite : « Il s'agit de savoir à quoi sert le gouvernement,
et pour quoi mĂȘme nous nous donnons le luxe d'en avoir un, s'il
est permis et possible à des comités privés, grévistes ou non,
de créer à leur usage de petits gouvernements locaux de cette
nature. » Il conclut par ces paroles dont la gravité et le justesse ne
seront pas contestées : « Si des citoyens ont le droit de s'armer et
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186 CflaONIQUE POLITIQUE
de s'organiser pour faire prévaloir leurs volontés par la force, ceux
qu'ils menacent n'ont-ils pas exactement le mĂȘme droit qu'eux?
Allons-nous voir, dÚs lors, les ouvriers de Carmaux qui prétendent
rester indépendants du syndicat de la grÚve s'armer à leur tour
jusqu'aux dents et, puisque l'Ătat ne les protĂšge plus, se prĂ©parer
Ă se protĂ©ger eux-mĂȘmes? Ou bien la Compagnie fera-t-elle ce que
font, paraĂźt-il, certains patrons aux Etats-Unis; recru tera-t-elte
quelques centaines d'agents pour défendre les demeures et la vie de
ses employĂ©s? â Vous vous rĂ©criez, vous trouvez cela exorbitant 1
Pourquoi donc? Si la police de l'Etat s'efface, si les citoyens indé-
pendants ne sont pas protégés, croyez-vous que l'idée ne leur
viendra pas de se défendre? Nous aboutissons donc fatalement à la
guerre civile ou, tout au moins Ă l'anarchie. » L'anarchie, c'est lĂ
l'Ă©tat oĂč nous descendons sans cesse, anarchie stagnante aujour-
d'hui, violente et sanglante peut-ĂȘtre demain. M. Jules Ferry, qui a
quelques prĂ©tentions Ă ĂȘtre un homme de gouvernement, a consiguĂ©
ainsi son opinion dans son journal Y Estafette : « OĂč en sommes-
nous? OĂč allons-nous? Que veut-on? Est-ce un systĂšme nouveau
que l'administration, la force armée abaissant l'autorité publique
devant les fauteurs du désordre?... Il s'agit de savoir si l'adminis-
tration va laisser dans Carmaux l'autorité qui lui appartient à ce
tas de députés quelconques venus du dehors et à ces débitants de
socialisme surchauffé qui se sont abattus sur la ville dans le but de
pousser les mineurs aux résolutions exaspérées. Il s'agit de savoir
si le gouvernement n'a plus pour mission de faire respecter les lois
et d'assurer aux travailleurs de Carmaux et de partout la sécurité,
la liberté du travail. En un mot, y a-t-il encore quelque chose?
Ou n'y a-t-il plus rien? VoilĂ ce que l'on se demande. Et c'est
grave. »
Contre les périls d'une société mal gardée par un gouvernement
infidÚle à sa mission, nous ne voyons présentement qu'une res-
source : c'est l'union de tous les bons citoyens sous le drapeau
de la libertĂ© dans le droit commun. L'union est nĂ©cessaire, mĂȘme
réalisée, elle pourra à peine suffire à sa tùche, établir un centre
puissant de résistance sociale au milieu de tant de machinations
et de destruction. Cette union n'est possible que par un programme
de liberté qui, dominant toutes les divisions particuliÚres, laisse
à chacun sa dignité et intéresse chacun à la cause de tous. Quelque
chose de cette union a déjà existé à la fin de l'empire, lorsque
les dangers d'une politique aventureuse se dressaient Ă nos fron-
tiÚres; elle s'est appelée l'Union libérale, vaste effort de garantie
mutuelle d'oĂč sortit cette assemblĂ©e de Versailles qui, sous le coup
de nos malheurs fit luire un instant l'espérance ou l'illusion d'uae
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CHRONIQUE POLITIQUE 187
réconciliation de tous les Français. Il y eut alors comme une
TrĂȘve de Dieu autour de l'autel de la Patrie.
Dans le discours qu'il vient de prononcer Ă Montauban, M. le
comte d'Haussonville a trÚs heureusement rappelé cette Union
libĂ©rale, oĂč son nom a figurĂ© avec honneur; et il l'a non moins
heureusement invoquée au secours de notre pays dans la crise
peut-ĂȘtre mortelle qu'il traverse. Il a dit : « Quand des hommes
d'une égale sincérité cherchent avec un égal désir d'entente une
plate-forme commune, je n'admets pas qu'ils ne puissent la trou-
ver. » Rien de plus vrai, rien de plus politique. En tenant ce lan-
gage, H. d'Haussonville s'adressait aux hommes dont M. le comte
de Mun est l'éloquent interprÚte; il leur faisait observer avec jus-
tesse que, mĂȘme pour la dĂ©fense de la religion, le terrain purement
religieux n'était pas, devant les dispositions actuelles du pays, un
bon champ de bataille. Quel terrain reste-t-il pour y recruter le
plus de soldats et le plus d'alliĂ©s? Celui oĂč tous, conservateurs,
royalistes, catholiques, pourront unir leurs mains « avec celles de
tous les défenseurs sincÚres des grandes libertés publiques » .
A cette union d'honnĂȘtes gens, il n'y a pas d'obstacle sĂ©rieux
dans la réalité des choses. M. d'Haussonville reconnaßt avec raison
qu'il est des convictions qu'on ne peut déposer à volonté; la force
mĂȘme de ces convictions est souvent la mesure de l'honneur. Il
sait, de plus, que jamais personne n'a demandé de sacrifices de ce
genre, parce que ce serait demander l'impossible. Il sait que
l'Ăglise, en particulier, a toujours fait de la fidĂ©litĂ© non un pĂ©chĂ©,
mais une vertu. Son éminent confrÚre à l'Académie, Mgr Perraud,
a donné sur toutes ces matiÚres, que la passion embrouille, un com-
mentaire des instructions pontificales, qui, revĂȘtu de l'approbation
expresse de Léon XIII, satisfait à toutes les exigences de la délica-
tesse la plus ombrageuse.
Comment, par exemple, en France, la monarchie qui a magni-
fiquement rempli dix siĂšcles de notre histoire, dont les deux tiers
du nÎtre, n'aurait-elle laissé dans les ùmes ni un souvenir, ni
mĂȘme, au milieu des obscuritĂ©s douloureuses de l'heure prĂ©sente,
une espérance? Le supposer, ce serait exagérer encore la légÚreté
française. Dans la belle lettre dont il a comme paraphé et scellé le
discours de Montauban, Monsieur le comte de Paris a rappelé ce
long passé de la royauté qui, selon un mot bien connu d'Armand
Carrel, a fait la France, et qui, dans l'Ăšre dĂ©mocratique oĂč notre
patrie entre à pas de géant, quoique à tùtons, pourrait la servir, la
guider, la refaire encore. Se plaçant, non à une date isolée de nos
rĂ©volutions dont la meilleure ne valut rien, mais en plein cĆur de
notre histoire nationale, le prince a démontré victorieusement que,
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188 CHRONIQUE POLITIQUE
dans la période centenaire qui expire aujourd'hui, la République
avait été l'exception et l'accident. Lorsqu'elle fit sa premiÚre appa-
rition, il y a cent ans, elle n'était qu'une surprise à la volonté de la
France qui, trois mois auparavant, par les adresses de soixante-
quinze départements, avait* adhéré à la lettre de La Fayette écrivant
de son camp de Maubeuge, le 16 juin 1792, à l'assemblée Législa-
tive : « 11 faut que le pouvoir royal soit intact! » Dans la Terreur
qui était survenue, la République se trouvait la carte forcée de tous
les crimes déjà commis, et qui en préparaient d'autres. Ceux qui
la proclamaient, n'y croyaient pas; si elle ne l'eût guillotiné, Danton
l'aurait trahie au profit d'un roi que, dans ses conversations in-
times, il désignait. Barras et Sieyës avaient chacun, dÚs 1795,
leur candidat au trĂŽne. Benjamin Constant, qui s'avisa vers ce
temps-là de se faire républicain, disait plus tard : « Je ne savais
pas alors qu'il n'y avait au fond de républicains, en France, que
moi et ceux qui craignaient que la royauté ne les fßt pendre. »
Mais, en mĂȘme temps qu'il a revendiquĂ© pour les Français le
droit, qui ne leur est pas contesté, de conserver leurs souvenirs et
leurs espérances, M. d'Haussonville a réclamé un autre droit, non
moins légitime, celui que tous les partis ont de ne poser au pays
réuni dans ses comices que les questions de leur programme poli-
tique dont ils sont eux-mĂȘmes juges. C'est leur droit, c'est mĂȘme
leur devoir; car, en ne faisant pas ce triage préliminaire, en agi-
tant des questions inopportunes, un parti risquerait de compro-
mettre, non seulement sa cause elle-mĂȘme qu'il livrerait Ă un Ă©chec
toujours fĂącheux, mais des intĂ©rĂȘts sacrĂ©s, d'un Ă -propos plus
urgent, qui, mĂȘlĂ©s Ă ces questions engagĂ©es en pure perte, ren-
contreraient moins d'adhérents, plus d'ennemis, des défiances plus
nombreuses, des défaites plus certaines. L'Union libérale, sous
l'Empire, n'avait pas de ces difficultés; la législation en vigueur
lui avait simplifié la tùche; elle contraignait les partis à se limiter
aux questions nĂ©cessaires. L'Empire, qui finit par tolĂ©rer, mĂȘme
par encourager les clubs anarchistes, n'aurait jamais permis les
conférences monarchistes. Le serment imposé aux candidats leur
donnait Ă tous comme un uniforme officiel. Des hommes, venus de
bords trÚs différents, s'unissaient sans peine sur le terrain consti-
tutionnel, que beaucoup mĂȘme abordaient, non seulement pour y
passer, mais pour y loger; on le vit bien le 2 janvier 1870, lorsque,
des rangs de l'Union libérale, sortirent des ministres, des ambas-
sadeurs, des conseillers d'Ătat.
L'acceptation loyale du terrain constitutionnel que Léon XIII
demande à tous les bons citoyens soucieux de défendre, devant la
France d'aujourd'hui, la religion et la société, est, dans la pensée
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CHRONIQUE POLITIQUE 189
de ce grand Pape, la condition indispensable de l'union de tous
pour la liberté. Cette acceptation est -elle plus dure que le serinent
sous l'Empire? Qui oserait le prétendre? N'est-elle pas une néces-
sité? N'est-elle pas un fait? On la met en action, sauf à la discuter
en parole. Sans doute il y a des formules, des déclarations
bruyantes, des reniements de soi-mĂȘme, que la conscience et le
goût interdisent; l'honneur sait bien trouver le point et saisir la
nuance. Au fond, qui, dans l'arÚne électorale, ne suit pas les ins-
tructions du Pape? Qui les désavoue? Quels candidats conserva-
teurs préparent le scrutin en faisant faire dans leurs arrondissements
des conférences monarchistes? S'il est incontestable que les partis
ont le droit de développer selon l'occurrence tout ou moitié de leur
programme, la prudence, la tactique, d'autres considérations
encore leur conseillent de ne pas abuser de ce droit. Des attitudes
et des langages trop différents avant et pendant le scrutin se
feraient concurrence et tort, ils s'annuleraient réciproquement, on
n'aurait le bénéfice d'aucun. Les masses humaines ont l'esprit
simple. La monarchie ne se présentant pas parce qu'elle sent que
son heure n'est pas venue, il faut bien mettre le pied quelque part,
suivre sur le terrain du régime établi un pays qui, obligé de vivre,
ne peut ni ne veut rester dans le vide. Politique d'autant plus
aisée que la République est un gouvernement impersonnel et ano-
nyme, soumis Ă la loi du suffrage universel qui introduit dans son
sein une clause perpétuelle de révision.
La monarchie sera-t-elle l'en-cas suprĂȘme et sauveur de la
France? Seule, c'est la République qui en décidera. Un régicide
de 1793, Thibaudeau, disait, en voyant les fautes de ses amis :
« C'est la République qui étouffera la République. Cela s'opérera
comme cela, ou ne s'opérera jamais. » La situation n'a pas changé.
Par leurs loyaux services, par leur loyale entente avec les modérés
du pays, avec les honnĂȘtes gens de tous les partis, c'est aux
conservateurs Ă tĂącher d'enrayer la RĂ©publique sur la pente oĂč
elle précipite la France. Mais s'ils n'y réussissaient pas, si la chute
arrivait, leur loyauté ne serait pas perdue, elle aurait été encore le
moyen le plus sĂ»r d'amener la France mĂȘme rĂ©publicaine Ă chercher
dans la monarchie la meilleure des républiques.
Nous avons déjà pris plaisir à reproduire dans les pages de ce
recueil les rÚgles de conduite, trÚs sages et prévoyantes, que, sans
rien abaisser de son droit, M. le comte de Paris indiquait, il y a
quelques années, à ses amis : « Ce n'est pas par des polémiques
journaliĂšres contre la RĂ©publique que nous arriverons Ă inspirer Ă
la France la foi qu'elle doit avoir en nous. C'est elle-mĂȘme, frappĂ©e
par le spectacle de nos efforts Ă la servir et Ă lui ĂȘtre utile, c'est
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190 CHRONIQUE POLITIQUE
elle-mĂȘme dont la pensĂ©e doit se tourner vers nous, c'est elle-mĂȘme
qui doit se dire ee qu'elle serait avec nous. La droite ne doit pas
faire dans la Chambre de la politique anticonstitutionnelle. Elle
doit combattre uniquement sur le terrain conservateur et poar les
idées conservatrices. Elle doit tout entiÚre suivre cette politique
qui convient aussi bien, dans l'enceinte de l'Assemblée, aux roya-
listes les plus intransigeants qu'aux plus intransigeants des amis de
M. Thiers. » Un journal qui rappelait récemment ces instructions
royales, remarquait qu'elles ne différaient pas sensiblement des
instructions pontificales. Il y a du vrai dans cette remarque, et les
conservateurs, les royalistes en particulier, ne peuvent que se
réjouir de cette concordance. M. le comte d'Haussonville a eu, dans
son discours de Montauban, de nobles accents pour saluer « le glo-
rieux pontificat qui nous aura fait assister Ă la rencontre de la
démocratie et de l'Eglise. » Et, avec une fierté bien naturelle, il
rapprochait du vieillard sacré, qui a jeté sur les misÚres contempo-
raines le regard compatissant du Christ, l'auguste exilé qui, dÚs sa
jeunesse, visitant le9 ateliers et les mines, interrogeant les souf-
frances, proposant les remĂšdes, s'est fait l'ouvrier de la paix
sociale.
C'est qu'en effet il n'est pas indifférent d'avoir le Pape avec soi
ou contre soi. Plus que jamais, la derniÚre force de nos sociétés
désemparées est là . Un instinct universel le révÚle à tous, à mesure
que le flot de la démocratie monte avec ses rumeurs orageuses, on
sent que si la paix peut venir de quelque part, elle viendra de
l'Eglise romaine. Mise en regard de nos congrĂšs et de nos grĂšves,
tout remplis de cris de haine, la Ligue démocratique de Belgique,
qui, formée d'une centaine d'associations ouvriÚres et plus de cent
mille membres, vient de tenir ses assises Ă Bruxelles, dans la
Maison du Peuple, a montré comment, sous l'action chrétienne,
les redoutables conflits pourraient se dénouer par la justice et la
charitĂ©. En Hollande, Ă Bade, dans le reste de l'Allemagne, mĂȘme
spectacle sous l'influence de prĂȘtres Ă©clairĂ©s et dĂ©vouĂ©s, parmi
lesquels nous nous reprocherions de ne pas citer le docteur
Scbaepman, député, dont les catholiques des Pays-Bas célébraient,
le mois dernier, avec des effusions touchantes, le vingt-cinquiĂšme
anniversaire de l'ordination.
De ce Nouveau-Monde que Christophe Colomb découvrit, il y a
juste quatre cents ans, le cardinal Gibbons écrivait naguÚre :
« Quand, de la Campagne romaine, on regarde la Ville éternelle,
un seul objet se détache nettement sur l'horizon, dominant la masse
confuse des édifices et les couvrant, pour ainsi dire, de sa majesté :
c'est le dĂŽme de Saint-Pierre. C'est l'image de ce qui nous frappe
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CHRONIQUE POLITIQUE 191
quand d'ici nous regardons vers l'Europe. Au-dessus des hommes
et des intĂ©rĂȘts qui s'agitent dans ce vieux monde, toujours nous
voyons s'élever, dans sa grandeur solitaire, la noble et sereine
figure du Pape Léon XIII. » Quelques conservateurs français
affectent volontiers des airs de guerre contre le Pape, dont ils faus-
sent et outrent les intentions; ils se trompent, mĂȘme dans l'intĂ©rĂȘt
de leur cause. Monsieur le comte de Chauabord, qui avait tant de
grùce dans l'esprit, disait un jour à M. Berryer : « Mon cher Ber-
ryer, je ne veux ni ĂȘtre ni paraĂźtre en dĂ©saccord avec vous, parce
que la France me donnerait tort. » Les conservateurs français peu-
vent, bien davantage encore, se répéter ces paroles à l'égard de
Léon XIII; en querelle avec lui, Us seraient sûrs d'avoir tort
dans l'opinion du monde.
Louis Joubert.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
L'Art ancien, Orient, A thĂšnes, Rome.
Revue illustrĂ©e des chefs-d'Ću-
vre de l'antiquité classique, par
A. Pellissier, ancien élÚve de
PEcole normale supérieure, agrégé
de philosophie, professeur de 1 Uni-
versité, honoré, en 1885, d'un
prix monthyon par PAcadéinie
française. Grand in-8°. â Tours,
Alfred Marne et fils, 1892.
Aujourd'hui qu'on a singuliĂšre-
ment élargi le cadre de l'instruction
des jeunes filles, elles doivent avoir
des clartĂ©s de tout, mĂȘme de l'Art
ancien et de ses merveilles. Mais en
vérité, il fallait toute l'expérience
d'un champion émérite de l'éduca-
tion chrétienne pour résoudre un
problĂšme qui semblait insoluble :
rendre la connaissance et l'apprécia-
tion des beautés de l'art grec acces-
sibles mĂŽme aux jeunes filles par le
choix scrupuleux de modĂšles aignes
d'ĂȘtre exposĂ©s aux plus chastes re-
gards. Pour frontispice, la Minerve de
Phidias; dans le cours du volume, la
Diane de Gabies, Y Apollon CitharĂšde,
le chĆur ravissant des Muses ou
des Niobides; voilĂ les nobles ima-
ges qui sont l'objet d'un commentaire
aussi élevé que savant et instructif.
La librairie Marne s'est surpassée
dans l'impression et l'illustration de
ce beau volume.
Le PassĂ© de sĆur Monique, par
François Vilars. Un vol. in-18.
Prix *: 3 fr. 50. (E. Pion, Nourrit
et C*.)
Charmant roman que les jeunes
filles peuvent lire. Elles ne trouve-
ront que de bons exemples dans la
vie de cette gracieuse Denise, si tou-
chante dans sa piété filiale, si ver-
tueuse au milieu des périls d'une
union mal assortie, si généreuse
dans son renoncement Ă toutes les
joies de la terre.
La forme répond au fond. Elle est
d'une simplicité qui n'exclut ni le
charme ni la finesse.
Uun des
Arménie, Kurdistan et Mésopo-
tamie, par le comte de Gholbt,
lieutenant au 76* régiment d'in-
fanterie. Un vol. in-18. Prix : 4 fr.
(E. Pion, Nourrit et C«.)
L'auteur a parcouru plus de cinq
mille kilomĂštres au travers de l'Em-
pire turc. Son Ćuvre est des plus
instructives, son style, plein de na-
turel et d'agrément, fait suivre sans
fatigue ses longues périgrinations.
Bien de plus pittoresque que la des-
cente du Tigre en ĂĂ©lek, sorte de
radeau porté par des outres en peau
de mouton. De nombreuses photo-
§raphies faites par l'auteur achÚvent
e nous initier aux détails de ce
pays qui n'est guĂšre connu que des
savants.
Seul de son siĂšcle. Traduction et
discussion du roman communiste
Looking Backward,de M. Ed. Bel-
lamy, par M. le vicomte Combes
de Lestradb. i vol in-18. Prix :
3 fr. 50. (Guillaumin).
Un auteur américain, fort réputé,
M. Edw. Bellamy, a écrit sous la
forme d'un roman attachant et agréa-
ble Ă lire, une description minu-
tieuse de ce aue sera la société à la
fin du vingtiĂšme siĂšcle si ses amis
les communistes triomphent.
Le savant auteur des Eléments de
sociologie et de Y Histoire de la Banque
de Naples, M. Combes de Lestrade,
a eu l'idée trÚs neuve de réfuter ce
panĂ©gyrique en le traduisant. â
AprĂšs chaque chapitre, il prend
corps à corps les théories de M. Ed.
Bellamy.
Cette sorte de tournoi est extrĂȘ-
mement intéressante. Le lecteur se
sent rassuré en voyant combien les
doctrines subversives sont aisément
acculées à des impossibilités.
Dans le bref appendice qui ter-
mine le volume, M. Combes de Les-
trade passe en revue les diverses
formes du socialisme, et on peut
dire qu'aucun livre n'est plus actuel
au lendemain de la grande manifes-
tation du l«r mai.
gérants : JULES GERVAIS.
TAM1U â B. D* SOTB IT TUA, IM PS., 18, B. DM rOMt'ft-B.-JACQUBS.
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LA REVUE DES REVUES
le numéro d'octobre contient entre autres
Le Conflit Scandinave, par Bjornson.
Ma profession de foi, par le comte Léon
TolstoĂŻ.
Carnot chansonnier.
Paris littéraire ;de Vogué, Taine, Ohnet,
Barrés, etc.), par T. Ghild.
Le Socialisme chrétien, par Bonghi.
Le Clergé et le Commerce.
La Littérature macabre, par J. Clarbtib.,
La Bible en danger, par T. Huxley.
L'Avenir de la psychologie, par le prof.^
Ch. Richet. x
La Pluie artificielle, par H. de Varigny.^
La Guerre entre les cellules.
Sommaire analytique des revues fran-
çaises et étrangÚres.
Etc., etc.
Le succĂšs obtenu par notre publication, dans ces derniers temps, nous permet d'annoncer Ă nos
abonnés que les numéros de la Revue sont augmentés de 16 pages, à partir de la livraison
d'octobre. Maigre cet agrandissement sensible, le prix d'abonnement restera le mĂȘme.
Les nouveaux abonnés d'un an, à partir du lep janvier 1893, qui feront parvenir le
montant de leur abonnement directement Ă la Revue des Revues, recevront gratuitement tous
les numéros devant paraßtre jusqu'à la fin de Tannée.
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228.
247.
282.
302.
343.
388.
398.
1 A
9tt OCTOBRE 1899
I. M. RENAN m' DHULST.
II. L'HOMME. â II. â fin M» DE NADA1LLAC.
âą III. GLADSTONE. â VI. â conclusion M. DR0N8ART.
âą IV. LA MUSIQUE ET L'AME MODERNE q. DEREPAS.
â V. SANS LENDEMAIN. â II B"« C. DE BAULNV.
VI. L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES * **"'
FILLES EN FRANCE ET A L'ĂTRANGER. â II.. HENRI JOLY.
VII. LBftCEUVRES ET LES HOMMES, courribr du thbatrb,
DB LA LITTBRATURB BT DBS ARTS. . VICTOR FOURNEL.
VHI. IV CBfifrENAIBfc DĂ CHRISTOPHE COLOMB, â
CHRONIQUB MpTIQUE LOUIS JOUBERT.
IX. BULLETIN BIBfiftfeRAPHIQUE.
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14, RUR DR L'ABBAYE, 14
1802
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BACCALAURĂATS
LETTRES. 1» Parti* : MM. Aubert, Auge, Baffoy, Bsnnier, Baumard, Blum, Bourdonneau, Brandicourl
Brûlé, Brunel, Brunereau, BruyÚre, Buffe, Candegabe, Gasada? ant, de Céligny, Oestre, Cbatellier, OaudB
de Clomesnil, Deges, Delaiby, Denis, Denisot, Désandré, Desmons, Devaux, Doublot, Durr, du Fresna|
Gacbet, Gibert, Goin, Hanne, Henri, Hérel, Houdé, Jacottin, Juy. de la Barthe, Lamothe, La Ramée
Lecomte, Lembesat, Leraltre, Marquet, Masson. Mathieu, Moins, de Mondésir, Murer, PanthÚs, Paumfei
Pas, Perrody, Petin, Piétresson de Saint-Aubin, Pinault, de Pradelle, Bouard, Saint-Aurens, 8attgns4
Schwecbler, Sébastien, Tabourier, Vatrin, Verjus, Villaret.
LETTRES. âąâą Partie t MM. Amand, Amy, AndrĂ©, AymĂ©, Bachimont, BailliĂšre, Basaier, Baseilhac, Blgotte
ttinoche, Bleynie, Boch, Boulen, Brunereau, Brunet, Ghapuis, Ghatelier, Gbaudet, Coupa, Gugnin, Dontan
Denis, Détandré, Deville, Dieupart, Dubarry, Duhamel, Durand, Emery, Gardivaux, Gely de Cottelongoc
Géminel, Gentilhomme, Hocquart, Lamothe, Lapeyre, Larose, Le FUliùtre, Leraltre, UgniÚres, Luquet
Marx. Mettey, Mignard, Miquet, Moinet, Molin, Moret, Morisseau, Morlet, Nicolas, Olivry, Oodart, PanthĂš)
Parai, Petit, Petrequin, Piétresson de 8aint-Aubin, Racoillet, Bamonet. Regnard, Rey, Rodùt, Salignat, d
Saligny, Schwechier. SĂ©bastien, Simart, de Souvolle, StrohĂȘxer, TnĂ©bault, Traverse, Vallon, Vernot
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Laisney, Lalla, Lamare, Lannou, Lapeyre, Lecourt, Legendre, Lemoine, Lepage, Léry, Loufsy, Maingourd
Marcotte, Maricot, Martin, Mayence, Meidinger, Mignard, MoĂŻse, Monin, Morel, Mourisseau, Morlet
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M. RENAN
NOV 7 1892
Autrefois les journaux n'accordaient guĂšre qu'une mention
rapide aux morts illustres. Ils annonçaient la disparition des
hommes qui avaient occupé la scÚne du monde et laissaient aux
grands recueils périodiques le soin de rappeler comment ils
l'avaient remplie.
Aujourd'hui les feuilles quotidiennes cumulent le rĂŽle du nou-
velliste et celui du critique; et la Revue bi- mensuelle arrive bien
tard pour donner sa note dans le concert d'éloge ou de blùme qui
s'élÚve autour d'un cercueil.
Toutefois les lecteurs du Correspondant s'étonneraient à bon
droit de ne rien trouver ici sur l'écrivain qui a fait tant de bruit
dans ce siĂšcle, qui pouvait, avec ses dons merveilleux, y faire tant
de bien et qui meurt aprÚs y avoir fait tant de mal. En répondant
à l'appel qui m'a été adressé par l'honorable directeur de ce recueil,
en entreprenant d'esquisser cette figure étrange et composite que
le voile funÚbre vient de recouvrir, je n'échapperai pas, je le sais,
au péril de redire ce qu'on a pu lire ailleurs. Et ce n'est là que le
moindre embarras de ma tĂąche. Bien d'autres causes me la ren-
dent redoutable. PrĂȘtre, je vais parler d'un homme que l'Ăglise
a nourri dans son sein et qui l'a cruellement frappée. Ma foi
semble m'interdire l'indulgence; la charité, qui est la foi en action,
me déconseille la sévérité. Lu par des croyants, j'aurais horreur de
paraßtre tiÚde dans la réprobation de l'erreur et dans la condamna-
tion de l'apostasie; exposé par la publicité à rencontrer des in-
croyants pour lecteurs, je ne me pardonnerais pas d'avoir blessé
par une parole dure la bonne foi d'une seule Ăąme. Pour naviguer
entre ces écueils, je remettrai l'aviron aux mains de la justice et je
chargerai la miséricorde de tenir le gouvernail.
Je serai court, parce que le sujet est connu. Il l'est particuliĂšre-
ment des familiers de ce recueil, car ils n'ont pas oublié les pages
lumipeuses que traçait ici mĂȘme, il y a neuf ans, une main de
2« LrtrcuisoH. â 25 octobre 1892. 13
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194 M. RENAN
prĂȘtre et d'ami, aujourd'hui glacĂ©e par la mort l. Je dirai quelque»
mots de la vie d'Ernest Renan, de son Ćuvre, de sa personne,
de sa mort.
I
Pour raconter sa vie, deux livres suffisent : ce qu'il a dit lui-
mĂȘme de ses premiĂšres annĂ©es dans les Souvenirs d 'enfance et de
jeunesse; ce que M. Cognùt y a, d'une main sûre, ajouté ou
rectifié. Le reste est encore présent à la mémoire des contempo-
rains. Il suffira de le rappeler.
Ernest Renan naquit à Tréguier le 27 février 1823. Cette petite
ville des Ctees-du-Nord, aujourd'hui silencieuse et morte, était
autrefois le siÚge d'un évÚché et le loyer d'une vie religieuse
intense. Le pÚre de l'écrivain «était marin. Il avait fait contre les
Anglais les guerres maritimes de la Révolution et de l'Empire; il
avait passé plusieurs années sur les pontons. Comme son propre
pÚre, il était attaché à la cause de la Révolution.
Sa mÚre tenait, par le cÎté maternel, à la bourgeoisie de Lannion,
par le cÎté paternel, au pays Bordelais. La premiÚre de ces deux
origines l'aurait faite, au dire de son fils, légitimiste et chrétienne;
la seconde, libérale «en politique et souriante & l'égard d'ua scepti-
cisme discret.
C'est en rapprochant tons ces étécoents divers d'hérédité, que
M. Renan s'amuse, dans ses Souvenirs, Ă expliquer les contradic-
tions de sa nature. Au fond, il n'y a rien lĂ que d'ordinaire. En
dehors des paysans, qui, autrefois du moins, vivaient rivés au sol,
U n'est guĂšre de famille qui nVit fait, par le jeu des alliances, des
emprunts répétés à des contrées diverses, à des conditions inégales.
Si des tendances disparates sont, dans l'individu, le résultat de ces
mĂ©langes de sang, elles ne crĂ©ent pas pour eeta un ĂȘtre contradic-
toire : elles se fondent «dans un tempérament physique et moral
qui Fort de matiÚre aux exercices de la liberté. C'est l'excuse trop
facile de ceux qui ont dĂ©sertĂ© la lutte contre eiu-raĂȘraes, de se
représenter comme la résultante fatale 4e leurs antécédents physio-
logiques. Us disent volontiers ; je devais ĂȘtre oe que je suis ; ils
diraient av«c plus de vérité : je n'ai pas au vouloir autrement.
Rien dans l'enCance d'Ernest Renan ne présageait «a destinée
future. Son pĂšre, aprĂšs avoir servi l'Ătat, n'avait pas renoncĂ© i la
marine. U s'était fait capitaine de cabotage. Un jour, on trouva son
cadavre sur la grĂšve du GoĂȘlo, dans qu'on ait jamais su Ă quel
* M. Renan hier et aujourd'hui, par M. l'abbé Cogaat. Paria, Gémis, 4883.
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If. lĂŻNĂN &5
accident il avait succombé. Sa mort réduisit les siens à ude gÚne
voisine de la misÚre. Retirée à Lannion, Mae Renan fit suivre à son
fils les cours dn collĂšge de cette ville. Deux ou trois ans a^rĂšs, la
famille était de retour à Tréguier. C'est là que se décida l'avenir
d'Ernest. Si ses Souvenirs d enfance n'étaient pas un livre si dan-
gereux â et d'autant pins dangereux qu'il est plus charmant, â je
dirais au lecteur d'aller contempler lĂ les peintures exquises qu*
l'auteur nous a laissées des maßtres qui ont formé son enfance. 11
faut rendre cette justice Ă M. Renan qu'il constitue parmi les
apostats une exception Ă peu prĂšs unique. Les autres se font d'or-
dinaire les détracteurs passionnés de ce qu'ils ont quitté. Quand
vous voyez un homme s'acharner contre le clergé, dépenser le talent
qu'il possĂšde Ou celui qu'il n'a pas Ă peindre les hommes d'Eglise
sous les plus odieuses couleurs, vous pouvez parier hardiment que
c'est un défroqué. M. Renan, qui a fait plus que bien d'autres pour
tuer la foi, n'a jamais ni raillé ni invectivé le christianisme. Quant
aux prĂȘtres, il n'en parle qu'atec reconnaissance et respect. Voici
ce qu'il dit de ses maĂźtres de TrĂ©guier : « Ces dignes prĂȘtres otit
été mes premiers précepteurs spirituels, et je leur dois ce qu'il peut
y avoir de bon en moi... J'ai eu, depuis, des maĂźtres autrement bril-
lants et sagaces; je n'en ai pas connu de plus vĂ©nĂ©rables, et voilĂ
ce qui cause souvent des dissidences entue moi et quelques-uns de
mes amis. J'ai eu le bonheur de connaßtre la vertu absolue... » Plus
tard il ne s'exprimera pas autrement sur Saint-Sulpice. « C'est
avant tout, dit-il, une école de vertu... Ce qu'il y a de vertu dans
Saint-Sulpice suffirait pour gouverner un monde, et cela m'a rendu
difficile pour ce que j'ai trouvé ailleurs. » Et enfin, résumant en
deux mots tout ce qu'il a vu du monde ecclésiastique, il ne recule
pas devant une déclaration qui fera bondir les impies, et qui cau-
sera aussi quelque surprise à plus d'un bon chrétien 4 moins
heureux que Renan dans quelques-unes de ses rencontres : « Le
fait est que ce qu'on dit des mĆurs clĂ©ricales est, selon mon expĂ©-
rience, dénué de tout fondement. J'ai passé treize ans de ma vie
entre les mains des prĂȘtres, je n'ai pas vu l'ombre d'un scandale :
je n'ai connu que de bons prĂȘtres. »
Certes, ces aveux font honneur aux hommes vénérables qui furent
les premiers initiateurs de M. Renan. Mais il ne m'en coûte pas de
reconnaĂźtre qu'ils lui font honneur Ă lui-mĂȘme.
On sait comment, à l'ùge de quinze ans, V élÚve du petit sémi-
naire de Tréguier fut transplanté à Paris. L'abbé Dupanloup, chargé
par Mgr de Quétea de diriger le petit séminaire de Saint-Nicolas,
avait entrepris de faire de cette maison un modÚle d'éducation reli-
gieuse et de culture littéraire. Il s'informait avec soin des enfants
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196 M. RENAN
qui, mĂȘme au loin, donnaient de grandes espĂ©rances. Le palmarĂšs
du collÚge de Tréguier tomba sous ses yeux. Ernest Renan avait eu
tous les prix de sa classe. Il voulut l'avoir, il le fit venir; et c'est
ainsi que ce petit Breton sauvage entra dans Paris par la porte du
sanctuaire. BientĂŽt il allait la franchir pour se jeter dans la grande
mĂȘlĂ©e des opinions du siĂšcle. Que fĂ»t-il advenu s'il n'eĂ»t pas quittĂ©
sa Bretagne? M. Renan a pris plaisir Ă se poser cette question II a
conclu qu'il fût devenu chanoine ou grand vicaire de Saint-Brieuc.
Ces futurs contingents se prĂȘtent Ă tous les jeux de l'hypothĂšse.
On a reproché à M. Renan d'avoir été ingrat envers Mgr Du-
panloup. Le fait est qu'il n'existait entre ces deux esprits aucune
de ces conformités nécessaires à la sympathie. Néanmoins on
trouverait, dans le chapitre consacré aux souvenirs de Saint-Nicolas
du Chardon net, tout ce qu'il faut pour composer la figure noble
et attachante qu'a peinte avec tant d'amour l'éminent biographe de
l'Ă©vĂȘque d'OrlĂ©ans. Si M. Renan fait peu de cas du talent tout
littéraire de Mgr Dupanloup, il reconnaßt en lui cette flamme ardente
oĂč venait s'Ă©chauffer l'Ăąme de la jeunesse; et par deux fois il rend
un touchant hommage Ă son cĆur : d'abord, Ă l'occasion d'une
lettre écrite par l'élÚve à sa mÚre et qui lui conquit, par son accent
de tendresse, l'affection de son maĂźtre; plus tard, Ă l'occasion d'une
offre généreuse et délicate que lui fit Mgr Dupanloup pour l'aider
à traverser les premiÚres difficultés de l'existence aprÚs sa rupture
avec l'Ăglise.
De Saint-Nicolas, M. Renan, sa rhétorique achevée, passa natu-
rellement au séminaire d'Issy. Son éducation toute marquée de
l'empreinte ecclésiastique, l'austérité de sa vie d'étude, son igno-
rance absolue de tout le temporel de la vie, â j'emprunte ici ses
expressions, â tout le portait sans dĂ©libĂ©ration et sans effort vers
le sacerdoce.
Nous ne reviendrons pas ici sur les portraits dans lesquels sa
plume a fait revivre et la douce poésie de cette paisible maison
d'Issy et ces inoubliables figures de Sulpiciens : M. Gosselin, l'homme
poli et sage; M. Manier, la modération vivante; M. Pinault, reste
de savant perdu dans le mystique austĂšre; M. Gottofrey, le
psychologue dont le regard perçant découvrit le premier, et avant
Renan lui-mĂȘme, la blessure mortelle qu'avait reçue sa foi.
La philosophie scolastljue, peu attrayante en général aux huma-
nistes sortant de Saint-Nicolas, offrit Ă l'esprit chercheur d'Ernest
Renan un aliment appropriĂ©. En mĂȘme temps, son goĂ»t pour l'Ă©ru-
dition trouvait Ă se satisfaire datis les lectures qu'il faisait Ă
M. Gosselin et dans celles par lesquelles il remplaçait, aux heures
de récréation, tout exercice physique, au grand détriment de sa
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M. RENAN 197
santé. C'est là qu'il fit connaissance avec la philosophie allemande,
c'est là qu'il se laissa séduire au mirage de cet idéalisme fuyant
qui fait le fond de toutes ses Ćuvres. Des aveux qu'il fait lui-
mĂȘme il rĂ©sulte, en dĂ©pit de ses dĂ©clarations contraires, qu'avant
mĂȘme de passer en thĂ©ologie et d'aborder l'exĂ©gĂšse biblique, il
avait déjà perdu la foi, puisque déjà il en avait ruiné la base. Le
Symbole des apÎtres développe en douze articles toute la série des
mystĂšres rĂ©vĂ©lĂ©s ; mais quelle peut ĂȘtre l'adhĂ©sion de l'esprit Ă ces
mystĂšres quand il n'entend pas au sens vrai le premier mot de
cette profession de foi, qui est une parole de raison : Je crois en
Dieu, Créateur du ciel et de la terre.
En commençant ses études théologiques, M. Renan était pan-
théiste. Laissant de cÎté pour un temps l'examen des fondements
rationnels de la religion, il se mit à en étudier les fondements
historiques. Ce fut, pour sa croyance déjà frappée à mort, le coup
de grĂące. M. Renan essaye de montrer dans ses Souvenirs ce qu'un
tel dénouement avait de fatal. Pour lui la révélation est d'avance
condamnée par la philosophie ; car elle serait de la part d'un Dieu
personnel une volonté particuliÚre, et Dieu est impersonnel, et le
monde n'obéit qu'à des lois générales. Ce qui est impossible ne
saurait ĂȘtre vrai. Les thĂ©ologiens donnent, du fait de la rĂ©vĂ©lation,
une foule de preuves. Chacune est entamée par la critique.
L'orthodoxie les défend, « car elle a réponse à tout ». Seulement
ses réponses sont subtiles. Or, dit-il, « une réponse subtile peut
ĂȘtre vraie. Deux rĂ©ponses subtiles peuvent mĂȘme, Ă la rigueur, ĂȘtre
vraies Ă la fois. Trois, c'est plus difficile. Quatre, c'est presque
impossible. Mais que, pour dĂ©fendre la mĂȘme thĂšse, dix, cent,
mille rĂ©ponses subtiles doivent ĂȘtre admises comme vraies Ă la
fois, c'est la preuve que la thĂšse n'est pas bonne. Le calcul des
probabilités, appliqué à toutes ces petites banqueroutes de détail,
est, pour un esprit sans parti pris, d'un effet accablant. »
C'est ainsi que M. Renan explique et justifie son exode moral.
On pourrait lui répondre que si les solutions de l'apologétique
sont subtiles, c'est que les difficultés de la critique auxquelles ces
solutions doivent satisfaire pĂšchent d'ordinaire par l'un de ces
deux dĂ©fauts opposĂ©s : ou bien elles sont subtiles elles-mĂȘmes,
ou elle3 sont équivoques. Or le moyen de suivre un adversaire
sur le terrain des minuties sans devenir minutieux soi-mĂȘme? Et le
moyen, d'autre part, de révéler le sophisme caché dans des géné-
ralisations abusives sans reprendre en détail l'analyse qui a précédé
la synthÚse pour découvrir le point précis 0C1 l'erreur a été commise?
C'est donc exécuter trop sommairement la révélation chrétienne
que de faire appel au calcul des probabilités contre la vérité des
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m M- RWA&
solutions subtiles. M. Renan a jeté celte phrase dans ses Souvenirs*
pour tenir la place d'une explication qu'il ne pouvait donner en*
peu de mots*. A.u fond, les motifs intellectuels qui l'ont détaché de
la foi sont ceux qui se trouvent développés dans tous ses écrit*.
Or, si Ton y regarde de prĂšs, Va priori d'une philosophie natura-
liste en mĂȘme temps qu'idĂ©aliste y a jouĂ© le grand rĂŽle, et la cri-
tique historique a été la servante de cette impérieuse souveraine.
C'est ce que nous montrerons tout 4 L'heure en parlant de l'Ćuvre
de Renan.
Pour le moment nous racontons sa vie et nous en sommes»
arrivĂ©s Ă l'instant critique sur lequel se concentre tout l'intĂ©rĂȘt
de cette biographie.. Certes,, si le pauvre clerc minoré * qui, le
& octobre 1845-, descendait pour la derniÚre fois le perron du séaûr
naire de Saint-Sulpice pour aller changer d'habit dans C hĂŽtel de
Mu% CĂ©leste, fĂ»t restĂ© toute sa vie l'ĂȘtre obscur et ignorĂ© qu'il Ă©tait
alors, personne ne se fût inquiété de savoir ce qui, ce jour-là * set
passait dans son ùme. Mais il a gravi rapidement lea degrés qui
conduisent à . la notoriété, puis à l'illustration littéraire; il a exercé»
pour le malheur d'un grand nombre, une; véritable hégémonie. dans,
un certain ordre d'études dont il a su élargir le cadre et multiplier
les points de contact avec tous, les domaines de la pensée. Cepen-
dant, ce n'est pas cette partie la plus longue et la plus brillante,
de, sa carriĂšre qui attire l'attention inquiĂšte de ses contemporains..
On veut savoir pourquoi il a passé d'un camp à l'autre. Et lea
raisons scientifiques exposées en elLes-mÚmes ne contentent pas la
curiosité publique; oa voudrait pénétrer le secret de cette, cons-
cience, assister aux luttes d'abord sourdes, puia violemtes, qui pré-
cédÚrent la. crise finale.. Tant il est vrai que de tous, les théùtre»
l'Ăąme humaine est celui oĂč se jouent les seuls drames dont l'intĂ©rĂȘt
nei faiblisse jamais.
Cette curiosité*, aera-t-elle satisfaite par les confidences, que
M.. Renan a faites aa public? Il y aurait quelque naïveté, à le
croire. Ce n'est probablement pas pour s'humilier qu'il a écrit
cette confession. De fait, Le soin q1u'il prend de soigner son attir
tude, le ton satisfait q/ji accotnpag,iie tout le récit, le peu d'estime,
qu'en toute occasion ce singulier moraliste a témoigné pour l'humi-
lité,, nous obligent d'écarter cette hypothÚse. Ne pouvant apprendre
au vrai de sa bouche le secret de son évolution intérieure, il faut
nous résigner ai l'ignorer; car, en pareille matiÚre, tout jugement
porté, du dehors est suspect et. récusable. Parmi les croyants sia-
4 M- Raaan n'ai mçu que la tonsure tt les quatre ordres mineurs; il n'a
jamais été. jusqu'au, sous-diaconat, qui seul engage.
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M. JENAX 199
cÚreo, il se trouver* -des esprits bornés et simplistes qui n'hésite-
ront pas Ă trancher la question dans le sens de la mauvaise foi
absolue. l& christianisme est vrai, diront-ils; Renan en a connu
la vĂ©ritĂ©, puis il Ta reniĂ©e ; il n'a pas pu ĂȘtre de bonne foL A
l'imposé, les incroyants, les sceptiques et certains spiiitualistes
libéraux qui mettent la liberté bien au-dessus de la vérité* diront :
Cet homme a été élevé dans le préjugé chrétien, tout contribuait
Ă l'y enfermer pour toujours, habitudes, influences, intĂ©rĂȘts. Seule
la science, ou ce fu'il a pris pour elle, l'en a détaché; pour suivre
cette voix intérieure, pour refuser à la religion de son enfance et
de sa profession, 4. la religion de ses bienfaiteurs, la continuation
d'un .hommage extĂ©rieur qui ne pouvait plus ĂȘtre sincĂšre, il a Cait
des sacrifices dont le coût était certain et immédiat, dont le gain
était problématique et lointain. Ce que les chrétiens appellent
l'apostasie de Renan «st un acte héroïque, un rare exemple de
profité intellectuelle et de loorage moral.
Mous croyons que la vérité est entre ces deux jugements trop
absolus. Si nous nous permettons d'indiquer une voie intermé-
diaire, ce n'est pas avec l'insolente prétention de nous faire juge
de la conscience d'un homme : ce jugement n'appartient qu'Ă Dieu.
Mais le cas de M. Renan n'est pas unique ; dans des circonstances
différentes et moins remarquées, il se produit sans cesse* Laissant
donc it la justice divine l'homme qui vient de mourir et le recom-
mandant à la divine démence, essayons, pour l'instruction de ceux
qui liront ces pages, de rappeler les principes de solution que la
doctrine catholique apporte au redoutable problĂšme de la respon-
sabilité d'une -ùme dans la perte de la fbL
Si les vérités révélées étaient évidentes* d'une évidence au moins
discursive, on pourrait les ignorer; mais, aprĂšs les avoir connues,
nul ne pourrait leur retirer l'adhésion de son esprit. Les théorÚmes
de géométrie n'ont pas d'apostats.
Les vérités morales d'ordre rationnel peuvent avoir des apostats :
tel a cru à la spiritualité, A J'i lu mortalité de l'ùme; il cesse d'y
croire. Cependant les raisons qui motivaient d'abord son assenti-
ment avaient nue valeur absolue; mais, pour les dégager, pour les
dĂ©fendre contre les apparences de raisons contraires, il y avait, Ă
cÎté du rÎle de l'esprit, un devoir de la volonté : le devoir de
chercher le vrai comme une forme du bien et de s'y attacher en
résistant aux influences malsaines qui en détournent. Or la volonté
n'est pas toujours fidĂšle Ă ce devoir : elle se lasse parfois de cette
lutte; les passions prennent le dessus : l'orgueil, le désir de secouer
le joug de la loi, la curiosité vagabonde» l'appel des sens, quo
sais-je, dent autres tendances malsaines, comprimées trop mollo-
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200 M. RBNAN
ment par une liberté défaillante, deviennent les complices du
sophisme et entraßnent l'esprit à ne considérer que les cÎtés obscurs
de la vérité, pour chercher dans cette obscurité l'excuse du renie-
ment qu'il prépare.
Plus encore que les principes de la philosophie morale, les dogmes
révélés ont ce caractÚre mixte qui appelle le concours du libre
arbitre dans les opérations de l'esprit. Non seulement plusieurs de
ces dogmes dépassent la raison humaine, mais tous sont proposés
comme venant de Dieu par la voie d'une manifestation surnatu-
relle, dont les miracles et d'autres signes doivent garantir Ă la
raison la réalité pour l'obliger ensuite à l'obéissance. Le chrétien
qui veut se rendre compte de sa foi, doit donc vérifier les titres de
créance du témoignage qu'on lui présente comme divin, puis, la
vérification faite, croire à ce témoignage. Il y a là deux opérations
successives : l'examen des motifs de crédibilité et l'acte de foi. Or,
à ces deux degrés, la volonté travaille à cÎté de l'intelligence. Elle
travaille au premier degré, comme lorsqu'il s'agissait des vérités
morales : la discussion de l'authenticitĂ© des Ăvangiles, par exemple,
est affaire de critique, mais des mobiles d'ordre moral entrent en
jeu, parce que l'esprit entrevoit toute sorte de conséquences morales
derriÚre la solution affirmative ou négative. C'est à la volonté de
faire prévaloir le désintéressement sur la passion. Ce premier pas
franchi, l'acte de foi est préparé; s'il jaillit de l'ùme, il sera raison-
nable ea ce sens que la raison l'approuve; mais ce n'est pas elle
qui l'inspirera. L'acte de foi est un acte libre accompli sous l'in-
fluence de la grùce et qui tend vers une fin supérieure à l'économie
naturelle de nos puissances. Par lĂ mĂȘme qu'il est libre, il est sans
cesse révocable; sans cesse aussi, à propos de mille rencontres,
renaĂźtra le devoir de le renouveler explicitement ou implicitement
et, avec ce devoir, le péril de le méconnaßtre, la tentation de s'y
soustraire.
Il est donc bien vrai qu'on ne peut perdre la foi que par sa faute.
L'hypothÚse d'une ùme qui aurait adhéré sincÚrement à la révéla-
tion chrétienne et qui, sans manquer jamais de rectitude, de fidé-
lité, de désintéressement, de courage, sans négliger le devoir de la
priÚre aux heures de trouble, sans écouter les suggestions de
l'orgueil ou de3 sens, serait entraßnée par des motifs purement
scientifiques Ă l'abandon de la croyance, une telle hypothĂšse est
incompatible avec la vérité du dogme, avec la justice et la bonté de
Dieu. C'est pour cela que l'apostasie est un péché grave, le plus
grave, en un sens, de tous les péchés, parce qu'il sépare plus pro-
fondément de Dieu qu'une simple révolte contre la loi morale, et
jette plus complĂštement l'Ăąme humaine hors du chemin de sa des-
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M. RENAN 201
tinée. A cet égard, ceux que j'appelais tout à l'heure les croyants
simplistes ont raison. OĂč ils se trompent, c'est quand ils se persua-
dent que cette cassure s'opĂšre en une seule fois; qu'un homme
passe toujours brusquement de la croyance à l'incrédulité; qu'il
est toujours possible Ă d'autres qu'Ă Dieu d'assigner le moment ou
les moments qui, dans ce naufrage de la foi, correspondent Ă une
dĂ©faillance coupable du libre arbitre; qu'enfin, Ă l'instant oĂč
l'homme dont il s'agit se sépare extérieurement de ses frÚres, il
ment actuellement à sa conscience et ne se décide que par des
motifs intĂ©ressĂ©s. OĂč ils se trompent encore, c'est quand ils jugent
d'autrui d'aprĂšs eux-mĂȘmes, d'un esprit naturellement flottant et
aventureux d'aprĂšs leur propre esprit timide et ami de la rĂšgle;
lorsqu'ils déclarent frivoles et sans valeur des objections redou-
tables dont ils ne comprennent pas la portée.
Dans l'impuissance oĂč nous sommes de dĂ©terminer le rapport
variable qui s'établit à chaque instant dans l'esprit de l'apostat
entre les lumiÚres qui l'éclairent à un moment donné et l'accueil que
sa volonté leur fait, nous n'avons jamais le droit d'affirmer sans
preuve, et comme conclusion d'un raisonnement a priori, que cet
homme, à tel jour, à telle heure, a manqué de bonne foi. Nous
l'ignorerons toujours, et cette ignorance crée pour nous, à l'égard
de celui qui s'égare, un devoir de respect et de miséricorde.
Et puis, il est un élément important qui relÚve encore de la
liberté humaine, mais beaucoup moins de la liberté de l'apostat
que de celle des autres : c'est la proportion qui devrait toujours
exister, qui n'existe pas toujours, entre le progrÚs de l'apologétique
et le dĂ©veloppement de la science. De mĂȘme que, pour les simples,
l'apostolat est la condition extérieure de l'acquisition de la foi, pour
les esprits cultivés, une exposition scientifique du christianisme est
la condition de sa conservation. Si l'apĂŽtre manque Ă sa mission,
il y a des Ăąmes simples qui ne connaĂźtront jamais l'Ăvangile et
dont la bonne volonté n'aura pour le salut d'autres ressources que
les moyens extraordinaires dont une Providence miséricordieuse se
réserve le secret. Pareillement, si le travail scientifique, qui est
une des fonctions des pasteurs et des enfants de l'Ăglise, se ralentit
et s'attarde alors que la science indépendante accélÚre sa marche,
il se produit un écart, une sorte de hiatus, et ceux-là seuls qui ne
savent rien de leur temps échapperont au péril de tomber dans la
crevasse. Or c'est là ce qui s'était produit en France au lendemain
de la Révolution. Le clergé se recrutait avec peine, il était pauvre,
il suffisait difficilement aux besoins du ministĂšre ordinaire. Les
anciennes universités étaient détruites, les traditions théologiques
interrompues; l'enseignement des sciences sacrées ne se donnait
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392 tf. MMN
pTtrs que dans les séminaires, sons une forme à la fois élémentaire
et vieillie. Et c'Ă©tait le moment oĂč l'Allemagne renourefetit la
philosophie pour la dĂ©truire, oĂč KEnrope entiĂšre renouvelait Bes
sciences historiques pour lfes acheminer sut fe voie des; ptas mer-
veilleuses conquĂȘtes. Comment un esprit qui sfowvrait k ces pro-
digieuses nouveautés n'eût-il paa été surpris et comme scandalisé
dte trouver ses maßtres étrangers à m mouvement aussi puissant
et aussi général ? Comment n'ëût-3 pas été tenté' d'identifier ses
croyances avec ^insuffisance de Tapparei? apologétique employé
pour en démontrer fa. valteur!
La preuve que ce ftrt là une des causes qui préparÚrent la dbnte
de M. Renan, c'est le souvenir respectueux ou reconnaissant qu'A
conserva de ceux de ses maßtres qu'il trouva mieux armés pour* la
défense de la foi : M. Gsuraier, exégëte de fancienne école, mais
héftraïsant consommé; M. Ee Bir, surfont, femiïier arec tous les
travaux de la critique allemande et ne craignant pas, du moins en
matiÚre de philologie pure, de s'en approprier les méthodes et les
conclusions. Que fĂčt-iĂŻ arrivĂ© si, sur d'autres terrains, notamment
sur celui que l'éruditfon historique ouvre- à l'apologiste chargé de
vérifier ltes origines du christianisme, il eût rencontré ce que nos
facwftés- libres de théologie offrent aujourd'hui aux clercs amis de
la science, une initiation ptfns sûre, des vues moins timides, des
principes moins* étroits et dtes réponses mieux adaptées aux diffi-
cultés nouvelles ? Et puisque fet perversion* du sens* philosophique
avait précédé dans; son esprit les écarts du sens critique, quel
secours nreftt-iß pas trouvé, dÚs le début de ses études ecclésias-
tiques, sï le- séminaire cFIssy eût ressemblé alors Úà ce qu'il est
devenu en ces* derniers temps, sons fimpruteion de PĂźe IX et de
Léon X1FI, et sr, au lien d'un spiritualisme tout cartésien, c'est-à -
dire rĂ©fractaire tout ensemble Ă l'adaptation thĂ©ologĂźque et Ă
Fadaptation scientifique, H1 eût été accueilli au- seuil dte la psycho-
logie et de la métaphysique par dtes maßtres pénétrés de cet esprit
Ă la fois traditionnel1 et hardi qur rend la philosophie die saint
Thomas susceptible de se rajeunir éternellement au contact de
TexpérienceT Je ne dis pas- qu'alors il* eût échappé aux séductions
de Terreur, car il est toujours oiseux de conjecturer ce qu'eût fart,
dans des circonstances diffĂ©rentes, celui qui n'a pas su rĂ©sister Ă
l'Ă©preuve sous la forme qu'elle a revĂȘtue pour lui. Je dis seulement
que dtes facilités lui ont manqué pour là résistance et que des
circonstances plus heureuses les lui auraient offertes. ĂĂ y a Kt pour
nous un motif dte plus de nous rĂąterdire ce3 jugements durs et
tranchants que se permettent trop aisément ceux qui ne trouvent
pas en eux-mĂȘmes les Ă©lĂ©ments du doute serentifĂŻque.
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V. RENAN TO
Aux causes extérieures de sa défection, il faut ajouter, paraßt-il,
fkifluenee «xcrcĂ©e de loin sur Bon esprit par une sĆur tendrement
aimée et que les nécessités <te l'existence avaient conduite ea
Bologne pour y remplh- les fonctions d'institutrice privée, fl
«emble qu'Henriette Renan ait précédé son frÚre dans la désertion
des -croyances. Ihi cĂŽtĂ© oĂč Ăźl aurait dĂ» trouver affermissement
et secours dans la crise de son Ăąme, il recevait donc une sorte
d'encouragement Ă s'affranchir du joug de la foi. Comme Ăźl arrive
d'ordinaire, cette influence, s'exerçant dans le sens de ses ten-
dances naturelles, fut plus forte que celle d'une niĂšTe sincĂšrement
chrétienne, «que les témérités d'esprit de son fils alarmaient et affli-
geaient sans qu'elle trouvĂąt dans ?a tendresse le secret de le
retenir sur la pente oĂč il glissait depuis longtemps.
Le lecteur nous pardonnera de nous ĂȘtre arrĂštĂ© si longtemps
sur cette phase décavé de la vie d'Ernest Renan. C'est que, en
effet, tout le reste sort de là comme la conséquence sort de son
principe. La biographie de TĂ©crivain pourrait s'arrĂȘter Ă 48S5.
Depuis cette date jusqu'Ă ea mort, il n'y a plus rien Ă raconter de
('homme : ses années, ce sont ses oeuvres.
Au sortir de Saßnt-Sulpice, l'affection miséricordieuse de l'abbé
Dupantoop essaya de lui ménager encore le moyen de se ressaisir,
en l'envoyant comme surveillant ecclésiastique au collÚge Stanislas,
alors dirigĂ© par TabbĂ© Gratry. L'accueil de ce prĂȘtre Ă©minent fut
des plus charitables, mats l'influence de son esprit à la fois mathé-
matique et rĂȘveur fut nulle sur l'intelligence de celui que sollici-
taient à la fois TidéaBsme et la critique. Renan jugea inutile la pro-
longation (Tune situation intermédiaire, et au bout de peu de jonrs,
entrant résolument dans la vie séculiÚre, il alla demander aux
ingrates et obscures fonctions de répétiteur au pair, dans une insti-
tution du qaartier Saint-Jacques, l'indépendance que réclamait sa
pensée.
DÚs lors, un labeur acharné devint la rÚgle de ses jours. 11
s'enfonça dans les études sémitiques, compléta sa formation,
jusque-là trÚs élémentaire, en matiÚre d'hellénisme, se mit au
rourant des récentes découvertes de l'orientalisme, et fut bientÎt
en état de collaborer à divers recueils : le Journal des Savants, le
Journal de F Instruction publique, la Revue des Deux Mondes, le
Journal des Débats. Entre temps, il concourait pour les prix aca-
démiques; en 18S8, il obtenait le prix Volney pour un mémoire
sur les langues sémitiques; peu aprÚs, une étude sur la langue
gretque au moyen Age lui valait une autre récompense. En 1819,
M. ftersot le choisissait pour suppléant dans sa chaire au lycée de
Versailles. Une mission en Italie lui permettait de recueillir les
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204 M. RENAN
matériaux de sa thÚse sur Averroës et Faverroïsme. C'est ainsi
qu'aux grades de bachelier et de licencié es lettres, conquis en
passant, Ă travers tant de travaux, il put ajouter bientĂŽt celui
de docteur qui devait lui ouvrir l'accÚs de l'enseignement supérieur.
Ernest Renan était sorti de l'obscurité; sans s'agréger au corps
universitaire, il avait noué avec le personnel de l'instruction
publique des relations qui lui permettaient de choisir sa tĂąche et
d'obtenir pour ses productions les plus puissants patronages.
En 1850, sa sĆur Henriette Ă©tait revenue de Pologne. Il Ă©tait
allé la chercher jusqu'à Berlin, heureux de voir de prÚs et sur place
un grand foyer de science allemande. Au retour, il s'installa avec
elle dans un petit appartement de la rue du Val-de-GrĂące.
Peu aprĂšs, il achevait de fixer sa vie par son mariage avec
Mlle Scheffer, fille d'Henry et niĂšce d'Ary Scheffer.
Enfin, en 1856, à trente-trois ans, l'Académie des inscriptions
et belles-lettres l'appelait Ă occuper dans son sein le fauteuil
d'Augustin Thierry. Ainsi le succÚs venait à lui de tous cÎtés. La
route aride et dĂ©solĂ©e oĂč, neuf ans auparavant, il s'Ă©tait engagĂ©
seul, sans soutien et sans ressources, l'avait conduit en peu de
temps aux honneurs réservés d'ordinaire à ceux qui ont vieilli dans
le labeur. Si la vie présente pouvait épuiser les désirs de l'homme,
il faudrait pardonner à M. Renan d'avoir si souvent étalé dans ses
écrits l'aveu quelque peu insolent de son bonheur.
Le moment approchait oĂč le travail allait devenir pour lui, non
plus l'instrument de la conquĂȘte, mais la source de l'influence; oĂč,
maĂźtre enfin de sa destinĂ©e, il pourrait tirer de son portefeuille, dĂ©jĂ
richement garni, l'Ćuvre principale qui devait recevoir l'empreinte
de l'ouvrier.
Cette Ćuvre, faut-il le dire, Ă©tait cette histoire des origines du
christianisme, dont la Vie de Jésus fut le premier chapitre. Avant
de jeter sur le papier cette histoire qui, depuis quinze ans, s'écri-
vait chaque jour dans sa tĂšte, il voulut aller voir les lieux qui en
furent le théùtre. C'est en 1860 qu'il entreprit, avec sa sĆur, le
voyage de Palestine.
On sait qu'Henriette Renan y trouva la mort. Ce que son frĂšre a
écrit de sa tendresse pour elle nous oblige de croire que cette perte
fut cruelle Ă son cĆur. Mais pourquoi alors en a-t-il parlĂ© d'une si
Ă©trange façon dans ses Souvenirs? Atteint lui-mĂȘme par la fiĂšvre
qui emporta Henriette, il ne connut qu'aprÚs sa guérison la fatale
nouvelle. C'est ce qu'il traduit dans ces incroyables lignes : « Je
n'ai jamais beaucoup souffert. 11 ne dépendrait que de moi de croire
que la nature a mis plus d'une fois des coussins pour m'épargner
les chocs trop rudes. Une fois, lors de la mort de ma sĆur, elle
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M. RENAJĂ 205
m'a, à la lettre, chloroformé pour que je ne fusse pas témoin d'un
spectacle qui eĂ»t peut-ĂȘtre fait une lĂ©sion profonde dans mes sens,
et nui à la sérénité ultérieure de ma pensée. » Plus d'un lecteur
trouvera sans doute qu'une sensibilité qui s'applaudit d'avoir perdu
l'occasion de s'exercer est peut-ĂȘtre moins sensible qu'une autre :
elle est en tout cas moins dévouée.
Revenu en France, et tandis qu'il écrivait la Vie de Jésus,
M. Renan obtint la chaire d'hébreu au CollÚge de France. On sait
comment les déclarations contenues dans sa premiÚre leçon ame-
nÚrent sa révocation. Le gouvernement impérial croyait encore
alors que la mission d'enseigner au nom de l'Ătat est incompatible
avec l'outrage adressĂ© Ă une religion reconnue par l'Ătat et qui est
celle de la majorité des Français. D'autres gouvernements en ont
jugé autrement. En 1870, M. Renan remonta dans sa chaire; il l'a
occupĂ©e presque jusqu'Ă sa mort; il Ă©tait mĂȘme devenu administra-
teur du CollÚge de France. L'acte d'autorité de 1860 attira au
professeur dépossédé les sympathies de la jeunesse libre penseuse.
On peut dire que sa popularité date de là . Parmi ceux qui honorÚ-
rent alors en sa personne un martyr de la science, combien étaient
en état de juger la valeur scientifique de ses blasphÚmes? L'esprit
frondeur a été de tout temps l'esprit français.
La Vie de Jésus parut peu aprÚs. Le scandale fut immense, le
succĂšs aussi. Scandale pour les croyants, dira-t-on, succĂšs auprĂšs
des incroyants. Le classement n'est pas aussi simple. Oui, les vrais
croyants s'affligÚrent et les impies se réjouirent; mais il se trouva,
parmi ceux qui ne partagent pas notre foi, des esprits élevés et des
cĆurs bien faits qui sentirent l'inconvenance d'un tel Ă©crit sous
une telle plume et le danger d'une Ćuvre destructive dont les
croyances positives ne devaient pas seules souffrir. Hélas I il se
trouva aussi et surtout nombre de chrétiens frivoles à qui les
grùces du style, le charme et l'éclat des peintures, là molle séduc-
tion d'une pensĂ©e flottante, enfin de perfides hommages rendus Ă
la divine figure qu'on voulait dépouiller de son nimbe, firent illu-
sion sur le caractÚre du livre, sur sa difformité morale et sa nuisance.
Jusque-là , M. Renan avait écrit pour se taire connaßtre. Depuis
l'apparition de la Vie de Jésus, il écrivit pour répandre sa pensée.
II développa, en six autres volumes, sa façon d'expliquer la nais-
sance et la propagation du christianisme. Les ApĂŽtres, Saint Paul,
r Antéchrist, les Evangiles, l Eglise chrétienne, Marc-AurÚle, tels
sont les titres des écrits qui forment ce qu'on pourrait appeler
l'Ćuvre centrale de sa vie.
Dans les intervalles de ces publications et durant la période qui
en suivit l'achĂšvement, il donna au public des Ćuvres fragmen-
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30* IL RUAI
tairas, fruit, le plus souvent, de ses travaux antérieurs, et aussi des-
opuscules nouveaux dans lesquelles, sous la forme du dialogue ou
du drame, il s'essayait au rĂŽle de moraliste. Nous verrons tout Ă
l'heure comment il y réussit.
C'est en 1878 que l'Académie française lui ouvrit ses partes. Il y
remplaçait Claude Bernard. Plus que jamais, depuis cette époque,
il tint à se mettre en communication avec le grand public, délais-
sant les épines de la science pour les fleurs d'une littérature sou-
riante et sceptique, quelquefois légÚre ou pire encore.
Dans ses derniÚres années, le démon sérieux le ressaisit sans
chasser néanmoins le démon joyeux. On le vit alors aborder une
seconde série d'études religieuses. AprÚs l'histoire du christianisme
primitif, il entreprit d'écrire l'histoire d'Israël, appliquant à l'An-
cien Testament la méthode dissolvante qu'il avait empruntée aux
Allemands et mise au service de ses rares facultés littéraires. Le
troisiĂšme volume de cet ouvrage parut peu de mois avant sa mort.
On dit qu'à sa derniÚre heure, il a réglé avec son éditeur ce qui
regarde la publication des deux derniers tomes. Ainsi, jusqu'Ă
l'instant suprĂȘme, cet homme qui se dĂ©fendait d'ĂȘtre impie et qui
se dĂ©clarait l'ennemi acharnĂ© du systĂšme, a travaillĂ© sans relĂąche Ă
tuer dans les autres la foi qu'il avait perdue.
Il
Nous avons racontĂ© la vie, il faut maintenant parler de l'Ćuvre :
tùche épineuse entre toutes, car il faudrait, pour la bien remplir,
une compétence presque universelle. M. Renan a touché à tout.
Son esprit souple ne souffrait pas de barriĂšres; il excellait Ă les
tourner. C'était le charme de son talent de parler de tout à propos
de chaque question. Tandis qu'il jetait dans le grand courant de
la publicité française les résultats de la critique allemande, il ne se
contentait pas d'ajouter à oes formules négatives le charme et le
prestige de son style : il faisait encore appel aux ressources de son
esprit idéaliste pour ouvrir sur les problÚmes de l'exégÚse les
perspectives d'une philosophie attrayante qui alliait aux séductions
de la bonhomie l'illusion de la profondeur. 11 a réussi ainsi à faire
entrer les arguties de la controverse biblique dans ce domaine
ouvert de la littĂ©rature oĂč chacun se sent chez soi. Le public lui
sut gré do cette flatterie, qui faisait croire au plus épais des bour-
geois qu'il entendait quelque chose aux disputes d'école.
ie lecteur n'attend pas que nous donnions ici l'analyse raisonnée
des trou te- cinq ou quarante volumes qui composent l'édition corn-
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», iiNAft m
plÚte des eervrages de M. Renan. Ce* qu'on, attend de no», c'est
me indication sommaire qui permette & chacun de se faire vne joste
idée de cette production- féconde.
L'oeuvre de Renan se décompose en trois parts : celle du savaat,
celle du philosophe, celle di* moraliste.
A l'Ćuvre savante se rattachent les premiĂšres publications de
l'ĂȘcmaĂtf, Y Histoire des? langues sĂ©mitiques, aujourd'hui vieillie et
dĂ©passĂ©e*, maĂŻs qui, Ă - l'Ă©poque oĂč effle parut, marquait un progrĂšs
réel de V esprit français dans la voie de l'érudition philologique; la
thĂšse sur Ăvem&s et rtwerroĂŻ&m, qui n'Ă©chapperait pas, Ă l'heure
présente, an reproche que nul alo*s ne songeait à lui adresser;
celui d'ĂȘtre superficielle ; & bette traduction de Job ; l'ingĂ©niĂ©e»
essai d'interprétation naturaliste du Cantique des Cantiques;
l'étude médiocrement sérieuse et passablement scandaleuse dû
Kokelcth, ou livre de l'Ecclésiastev dont il s'efforce de faire un
traité d'épicuréisme discret et raffiné; mm surtout les deux grands
ouvrages d'histoire religieuse que nous avons mentionnés pli»
haut : les Origines du ckristimiisme et IHistoire du peuple
iïlsraël.
A l'Ćuvre du philosophe appartiennent, outre sa thĂšse sur
Averroës et ses Dialogues philosophiques, un grand nombre de
fragments dont il a réuni quelques-uns dans les Feuilles détachées
ou à lai suite de» Dialogues; par exemple la Lettre à M. Berthelot\
t Avenir de la métaphysique, l'étude sur Amiel, etc. ; d'autres
sont demeurés à l'état de dispersion-, comme FA venir de la science,
Ćuvre de sa jeunesse, publiĂ©e dans ses derniĂšres annĂ©es ; Y Origine
du* letngage, etc.
Ă fĆavre du moraliste, en donnant Ă * ce mot un sens trĂšs large;
nous rattacherions ses drames : CaliĂŽan, F Eau de Jouvence, le
PrĂȘtre deNĂ©mi, FAbdesse de Jxntawc, les Essais de morale et de
crrĂšiqtte, fes Souvenirs d'enfance et de jeunesse et une foule de
fragments.
De ces trois Ćuvres, la plu» considĂ©rable est celle que nous
avons appelĂ©e savante; mais c'est FĆuvre philosophique qui a
inspiré tout le reste; c'esc elle qui a rendu l'intelligence (te Renan
impropre à garder la foi chrétienne, qui a fait de lui l'apÎtre persé-
vérant d'une doctrine vide dont le seul article consistant est la
négation du surnaturel; c'est elle enfin qui finit par avoir raison,
dans son ùme, des principes de haute moralité que l'éducation
chrétienne y avait laissés; elle fit de loi, sur ses vieux jours,
l'étrange prédicateur qui a voulu amuser son siÚcle et qui a réussi
Ă le scandaliser. . .
Parlons donc d'abord du philosophe;
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208 M. RENAN
Pas plus en philosophie qu'en histoire ou eu exégÚse, M. Renan
n'est original, si pour ĂȘtre original il faut avoir dĂ©couvert quelque
chose. Il a cherché toute sa vie et il n'a rien trouvé que ce que
d'autres avaient trouvé avant lui. De bonne heure et dÚs le sémi-
naire, il se détacha du spiritualisme cartésien, mais ce fut sous
l'influence de la philosophie allemande. Et cependant on ne peut
pas dire qu'il sût copié personne. Qu'est-ce donc qui lui appartient
en propre? Est-ce d'avoir mĂȘlĂ© le naturalisme Ă l'idĂ©alisme? Mais
bien d'autres l'avaient fait avant lui. C'est plutĂŽt le dosage du
mélange. Chez ses devanciers, l'un des deux éléments tend presque
toujours Ă absorber l'autre; chez lui, ils s'unissent sans se neutra-
liser. On peut dire que la philosophie de Renan est rigoureusement
naturaliste, car il admet sans restriction que le monde existe par
soi et, sans l'intervention d'aucune cause transcendante, débute
par « une période atonique, au moins virtuelle, rÚgne de la méca-
nique pure, mais contenant déjà le germe de tout ce qui doit
suivre 4 ». Mais cette philosophie n'est pas moins idéaliste, car elle
pose « une conscience obscure de l'univers qui tend à se faire, un
secret ressort qui pousse le possible à exister » . Cette conscience
va croissant avec le développement des choses; au terme de son
progrÚs, elle se confondra avec l'idéal absolu et lui conférera la
rĂ©alitĂ© : « Dieu n'est pas encore; il sera peut-ĂȘtre un jour. » VoilĂ
bien l'idéalisme; mais la preuve que le naturalisme n'abdique pas
devant lui se trouve dans ce peut-ĂȘtre que nous avons soulignĂ©.
C'est qu'en effet, pour Renan, rien n'est moins certain que la
réussite finale^ et cela parce que les combinaisons possibles
s'essayent au hasard, que l'intelligence résulte et ne précÚde pas,
ce qui est la formule propre du naturalisme. Il est vrai que sans
cesse il parle du génie de la nature, de sa prévoyance, de son
habileté à éviter les impasses; mais c'est là un anthropomorphisme
d'un nouveau genre dont il n'est pas dupe lui-mĂȘme et que nous
aurions tort de pren.dre au sérieux.
Savez-vous, par exemple, comment l'intelligence se superpose Ă
la sensation ? C'est par le fait de la douleur. Tout d'abord la vie
n'a revĂȘtu que la forme sensitive; la douleur en a Ă©tĂ© la consĂ©-
quence. L'ĂȘtie sensible a voulu Ă©carter la douleur : pour cela il
fallait raisonner ses moyens de défense; la raison alors lui est
venue
2
Cette raison humaine n'est qu'un premier stade de la pensée.
D'autres ĂȘtres viendront, dont les facultĂ©s seront Ă notre intelli-
1 Lettre Ă M. Berthelot. Fragments philosophiques, p. 175.
2 Examen de conscience philosophique.
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M. RBNĂfl 209
gence ce qu'est celle-ci Ă l'instinct des animaux : tout cela, bien
entendu, si le charbon ne vient pas à manquer à l'humanité avant
qu'elle ait réussi à le remplacer, ou si quelque cataclysme ne vient
pas éteindre, avec notre race, l'avenir de l'univers. Ainsi cet idéal,
qui est censé gouverner le monde, est à la merci d'un accident
matériel comme l'épuisement des houillÚres ou quelque désordre
astronomique. En réalité, n'est-ce pas le naturalisme qui a le der-
nier mot? Oui, selon la logique; mais si vous considérez la ten-
dance d'esprit chez Renan, il faut dire que c'est l'idéalisme qui
garde la préséance.
VoilĂ la philosophie de notre auteur. Au fond, c'est celle de bien
des gens aujourd'hui. Il ne l'a pas découverte, il l'a apprise par
morceaux à l'école de Hegel dans sa jeunesse, à l'école de Darwin
dans son ùge mûr. Sa liaison intellectuelle avec M. Berthelot a
développé chez lui l'habitude de regarder la nature comme un fait
qui suffit Ă sa propre explication. Tous ses souvenirs spiritualistes
se sont transformĂ©s, se retirant du mystĂšre des origines oĂč ils ne
trouvent plus leur place, pour se porter vers le mystĂšre des fins
ultérieures qui leur offrent un abri dans le grand inconnu qu'elles
cachent. Mais l'esprit qui a reçu d' autrui cette discipline est
un esprit d'artiste : c'est dans la mise en Ćuvre de la thĂ©orie qu'il
révélera ses qualités personnelles. Sa philosophie est moins une
doctrine qu'une forme de pensée : cette forme, il l'appliquera
librement Ă tout ce qu'il touche, Ă l'histoire comme Ă la science,
Ă la religion comme Ă la morale. On lui reprochera des contradic-
tions perpétuelles; il répondra en y montrant avec orgueil la preuve
de l'unité qui préside à toutes ses conceptions, unité bizarre qu'on
ne peut reconnaĂźtre du dehors, mais qui prend conscience d'elle-
mĂȘme Ă travers le conflit des assertions opposĂ©es.
Dans cette philosophie, il y a ce qu'il appelle des certitudes, il
y a des probabilitĂ©s, il y a des rĂȘves !.
Les certitudes, ce sont l'impersonnalité de Dieu, l'inutilité de la
priÚre, l'impossibilité du surnaturel, le caractÚre enfantin et provi-
soire des religions positives avec leurs prétentions parallÚles à une
origine révélée.
Les probabilités développent un systÚme d'optimisme fort diffé-
rent de celui de Leibnitz ou de Malebranche, car ici le triomphe
du bien, ou du moins sa prédominance sur le mal, n'est pas
l'Ćuvre d'une Providence prĂ©voyante, loin de lĂ . Si Dieu existait
depuis l'origine, le pessimisme serait irréfutable, car on a le droit
d'ĂȘtre sĂ©vĂšre envers une intelligence infinie qui pouvait Ă©viter les
1 C'est la division du livre des Dialogues philosophique^
25 octobre 1892. 14
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2* M; RHIA-N
combinaison» fùcheuses, et qui tes a laissées se produire. Mais si ïes
efcoses se poussent par haeard, on ne saurait leur imputer les chocs
douloureux qu'elfes causent et les résulats maï venus qu'elles
amĂšnent. B fout, au contraire, adtnirer (pie cette force, primi-
tivement inconsciente et qui Test encore en graade partie^ s'en
tire avec si peu d'accidtewtS' et laisse ressortir déjà un actif à fe
balance du bien*. On le voit, l'optimisme de Sfc Renan ne déroge
pas à son naturalisme atbée. Toutefois, par ce temps d'idée» noires
importées d'Allemagne, un penseur qui dit son fait à Scbopenharaer,
mérite, par ce cÎté seulement, quelque sympathie.
Le rĂȘve, c'est L'heureux aboutissement de tous tes essais de la
nature : c'est la victoire totale et absolue Ai bien1; c'est l'idéal plei-
nement rĂ©afis* dan* une pleine conscience' de kri-mĂȘtne. Cela
sera-t-il jannafe? 0» peut l'espérer. Alore Dieu serait.
Il y aérait encore beaucoup à dire sur la philosophie que nous
analysons. Ce qa'on vient de tire suffit largement Ă expliquer l'alti-
tude prise par M. Renan* dans l'interprétation qu'il a donnée de ce
grand fait historique : la naissance et le développement chr chris-
tianisme.
Nous1 voici donc arrivés à la. partie capitale de Pauvre. Deux
séries l'époisent : ta premiÚre prend le christianisme à son origine,
dans la personne de son fondateur; la seconde remonte à sa prépa-
ration, en faisant l'histoire de cette civilisation qui a servi de véhicule
à la révélation biblique.
Mais dĂ©jĂ nous savons dans quel esprit ce douMe travail va ĂȘftre
entrepris. M. Renan est de ceux qui se vantent le plus souvent
d'abhorrer l'histoire écrite ad prvbandum. Pourquoi donc ne craint-
il pas d'énoncer une thÚse jusque dans la préface de ses récits?
Qu'on relise l'introduction des ApĂŽtres : on y lira cette phrase :
« Comment, d'ailleurs, prétendre qu'on doit suivre à la lettre des
documents oĂč se trouvent des impossibilitĂ©s? Les douze premiers
chapitres des Actes sont un tissu de miracles. Or une rĂšgle absolue
de fa critique, c'est de ne pas donner place dans les récits histori-
ques à des circonstances miraculeuses. » Voilà bien une thÚse, ou
je ne m'y connais pas. A la différence des critiques de fécole de
Tubßngue, M. Renan reconnaßt l'authenticité du livre des Actes;
il ne refuse pas à saint Luc le caractÚre de témoin oculaire pour
une partie des- faits, de témoin auriculaire du premier rang pour le
reste. Il semble donc qu'il doive admettre son témoignage. Et de
fait il l'admet pour tvai ce qui n'est pas miraculeux ; à l'égard de
ce qui serait un miracle, il le rejette, en vertu d'une rĂšgle absolue
de la critique. Quelle est cette rĂšgle? C'est qu'un fait impossible ne
saurait ĂȘtre vrai. D'accord. Mais le miracle est-il impossible? VoilĂ
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M. JMKA9 211
la question. Et qui la tranchera? La critique? Ce n'est pas de sa
compétence. Ce sera bel et bien la philosophie. M. Renan a beau
ajouter : « Cela n'est pas la conséquence d'un systÚme métaphy-
sique : c'est tout simplement un fait d'observation. On n'a jamais
constaté de faits de ce genre. » L'observation n'est pas juge des
possibilités. Les anciens observateurs de la nature estimaient
impossibles bien des choses que nous voyons tous les jours parce
qu'ils ne les avaient jamais vues. Ils avaient tort de se prononcer
trop vite. 11. Renan a ce tort-lĂ . Et puis est-il vrai qu'on n'a jamais
observé de miracles? Que tous les faits miraculeux qu'on peut
Ă©tudier de prĂšs se rĂ©solvent en illusions? Il y a, mĂȘme de nos jours,
des savants qui sont moins tranchants. Parmi les miracles de
Lourdes, par exemple, si beaucoup restent douteux ou explicables,
plusieurs retiennent l'attention des plus sévÚres appréciateurs :
l'explication naturelle n'a pas été trouvée. La question de possi-
bilité reste donc pendante au tribunal de l'expérience; elle ne sera
dirimée qu'au tribunal de la métaphysique.
Est-ce à dire que, pour un esprit dégagé de tout parti pris phi-
losophique, l'étude des documents révélés ne présente aucune
difficulté? Ce serait une exagération de le prétendre. Pourquoi
méconnaßtre que, la doctrine de l'inspiration impliquant la véracité
des livres saints, toute partie du récit sacré qui parait inconciliable
soit avec d'autres parties de l'Ăcriture, soit avec des vĂ©ritĂ©s histo-
riques bien Ă©tablies, doive nĂ©cessairement arrĂȘter le critique ? Tout
ce que je veux dire, c'est que le préjugé antisurnaturel prédispose
celui qui en est imbu à précipiter son examen et à rejeter ce qui
l'embarrasse dans les faits lorsqu'il lui suffit, pour résoudre le
problĂšme, de faire appel Ă son systĂšme. Ainsi le croyant rencon-
trera une apparente contradiction entre deux Ăvangiles : il cherchera
à les concilier. S'il n'y parvient pas k l'aide d'une exégÚse rigou-
reuse, il se demandera s'il n'est pas permis d'admettre une certaine
latitude dans la façon d'entendre la garantie que l'inspiration
apporte aux assertions de détail. Le critique naturaliste n'aura pas
besoin d'appeler à son secours ces petites libertés : du premier
coup il se dĂ©livre de ce qui le gĂȘne et taxe d'erreur ou d'imposture
l'écrivain que nous regardons comme inspiré. On nous dit que
notre foi en l'inspiration gÚne notre indépendance en face des
textes et des faits : je demande si la rĂ©solution arrĂȘtĂ©e d'exclure
toute intervention de Dieu dans les affaires humaines laisse Ă
l'esprit plus d'impartialité dans l'examen des uns ot des autres.
Un exemple entre mille fera comprendre qu'il ne suffit pas de ne
croire Ă rien pour rester sineĂšre. Dieu n'a pas besoin de nos men-
songes pour se défendre, disait saint Augustin aux croyants peu
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212 M. BENAN
éclairés qui pensaient servir par des supercheries littéraires la
cause de la foi : Non indiget Deus mendacio nostro. La critique
rationaliste ne dédaigne pas de recourir parfois à de véritables
tours de passe-passe.
Dans le livre des ApĂŽtres* M. Renan se trouve en face du grand
fait de la résurrection. 11 doit le nier, puisqu'il est, dans son
systĂšme, impossible. Mais ce qu'il ne peut nier, c'est le fait de la
croyance à la résurrection : fait primitif, contemporain de la mort
de Jésus, car il s'est produit dans la huitaine qui l'a suivie et il
n'a jamais cessé depuis; il a été le grand ressort de la prédication
évangélique. DÚs le début, Pierre et les apÎtres se donnent comme
les témoins de la résurrection de Jésus1. Or comment aurait-on pu
attester la résurrection d'un homme dont le corps eût été encore
dans le tombeau? Il faut donc admettre l'enlĂšvement du corps, et
M. Renan le dĂ©clare. Mais lui-mĂȘme voit les difficultĂ©s, les impos-
sibilités de l'hypothÚse. Ce ne sont pas les ennemis de Jésus qui
ont pu opĂ©rer l'enlĂšvement; ils eussent par lĂ mĂȘme accrĂ©ditĂ© la
croyance à la résurreciion. Alors ce sont les disciples? Dans un
accÚs de sincérité, M. Renan reconnaßt que cette supposition ne
vaut pas mieux. Si les premiers chrétiens n'avaient été que de
vulgaires imposteurs, Ă la bonne heure ! Mais on ne peut nier qu'ils
aient cru eux-mĂȘmes, et fermement, et jusqu'Ă la mort, Ă la rĂ©sur-
rection; et ce seraient eux qui auraient été à la fois les acteurs et
les dupes d'une mĂȘme comĂ©die, enlevant le corps pour tromper les
Juifs et en venant Ă se tromper eux-mĂȘmes, Ă vivre et Ă mourir
au service de cette mystification? « On ne peut guÚre admettre
cela, dit avec raison notre auteur; quelque peu précise que fût la
réflexion chez de tels hommes, on imagine à peine une si étrange
illusion. »
D'accord. Ainsi la croyance à la résurrection suppose l'enlÚve-
ment; et la croyance à la résurrection rendait l'enlÚvement impos-
sible. VoilĂ un problĂšme qui ne laisse pas d'ĂȘtre Ă©pineux. Savez-
vous comment M. Renan s'en tire? En déclarant la question oiseuse
et insoluble. Insoluble, je le crois bien, quand on écarte la seule
explication valable, la résurrection. Mais oiseuse! Si cela est oiseux,
4 Act. i, 22. â Il s'agit d'Ă©lire un apĂŽtre en remplacement de Judas. Pierre
dit : « Choisissons un de ceux-ci pour qu'il soit avec nous témoin de la
résurrection de Jésus. »
Act. h, 32; ni, 45 â Dans sa premiĂšre prĂ©dication au jour de la Pente-
cÎte, Pierre dit : < Ce Jésus, Dieu l'a ressuscité; nous en sommes les
tĂ©moins. » MĂȘme affirmation dans les mĂȘmes termes, devant le peuple
assemblé sous le portique de Salomon, aprÚs la guérison du boiteux par
Pierre et Jean. Les textes analogues sont innombrables.
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M. BDUK 213
qu'est-ce qui est intéressant dans celte histoire, et pourquoi l'écri-
vez-vous?
Veut-on un second exemple des actes d'improbité historique
auxquels un critique se voit condamné par cette exclusion du sur-
naturel, qui devait l'affranchir de toute partialitĂ©? Dans ce mĂȘme
volume des ApĂŽtres* M. Renan rencontre la conversion de saint
Paul. Ce n'est pas chose facile Ă expliquer humainement. Voici ce
qu'en disait un critique protestant, M. Bungener, dans sa Vte de
saint Paul : « Nous pouvons en appeler là -dessus à l'homme qui a
le plus consciencieusement étudié, au point de vue critique et
négatif, la vie de notre apÎtre. Baur, avec les années, sans renoncer
à l'explication dite naturelle, a laissé voir qu'il en était de moins en
moins satisfait. Dans son dernier grand ouvrage : le Christianisme
et C Ăglise aux trois premiers siĂšcles, dont une seconde Ă©dition
retravaillée a paru peu avant sa mort, il déclare que la conversion
de saint Paul lui est toujours demeurée un problÚme, et qu'aucune
analyse psychologique ni dialectique ne peut expliquer suffisam-
ment le mystÚre de l'acte par lequel Dieu lui a révélé son Fils. »
M. Renan est condamné par son systÚme à fournir cette expli-
cation que Baur déclarait impossible. Pour y parvenir, il ajoute au
récit et retouche les faits. La conversion de saint Paul est racontée
trois fois dans le Nouveau Testament : une fois au livre des Actes,
par saint Luc, son fidĂšle compagnon, qui en tenait de sa bouche
tous les dĂ©tails; deux fois par l'ApĂŽtre lui-mĂȘme : une fois Ă JĂ©ru-
salem, dans un discours aux Juifs; une seconde fois à Césarée,
devant Festus1. Ces trois versions sont parfaitement d'accord entre
elles. Ou il faut rejeter les textes, ou il faut les prendre comme ils
sont. A quelle autre source d'informations ira puiser le critique
pour modifier le témoignage du seul témoin dont la déposition soit
venue jusqu'à nous? Or, d'aprÚs ce témoignage, Paul se rendait de
Jérusalem à Damas, respirant la haine et le meurtre, porteur des
ordres d'extermination qu'il avait lui-mĂȘme provoquĂ©s contre les
chrétiens. Pas un mot dans le triple récit qui laissé place dans son
ùme à des hésitations, à des troubles, à des remords. C'est un
zélote, un pharisien, qui croit honorer Dieu par son fanatisme
féroce.
M. Renan a besoin de supposer une évolution progressive dans
les sentiments de l'ApĂŽtre : il la suppose. Le texte y contredit :
qu'importe?
Vers l'heure de midi, Saul se voit tout à coup entouré d'une
grande lumiÚre plus éclatante que celle du soleil. Il est ébloui, il
4 Act. ix, xxu, xxvi.
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214 i. mu
tombe à terre; une voix lui parle en langue syriaque. Il lui répond;
la voix réplique ; c'est la voix de Jésus qu'il persécutait dans ses
disciples. Saul 9e relÚve; ses yeux sont aveuglés, mais son ùme est
changée.
M. Renan traduit ainsi : Saul était accablé par la chaleur; l'éclat
terrible du soleil lui causa une ophtalmie ; le passage brusque de
la plaine embrasée aux frais ombrages des jardins de Damas dut
amener un transport au cerveau. « Ces accidents sont, dans
ces parages, tout Ă fait soudains. En quelques minutes on est
foudroyé. »
Soit, mais l'apparition, la voix? Qu'Ă cela ne tienne. Ce seront
des hallucinations consécutives à l'attaque. « Quand l'accÚs est
passé, on garde [impression d'une uuit profonde traversée
d'Ă©clairs oĂč Ton a tu des images se dessiner sur un fond noir. »
D'aprÚs le récit sacré, Saul, précipité de son cheval, se relÚve en
tĂątonnant. On le conduit Ă Damas. Il n'est pas malade, mais il est
aveugle. Ananie, averti par le Seigneur, va le visiter, lui touche les
yeux, lui rend la vue.
Pour M. Renan , Saul est malade, il a le délire, il voit Ananie
dans ses rĂȘves, puis l'ophtalmie se guĂ©rit et il reste persuadĂ© que
tout s'est passĂ© comme il le racontera lui-mĂȘme.
VoilĂ les explications du critique. Pourquoi tant d'imagination?
Pour éviter le surnaturel. Mais ces inventions sont frivoles. Peut-
ĂȘtre; aussi bien l'auteur n'y tient pas. Il se peut que rien de tout
cela ne soit arrivé, qu'un drame intérieur et tout psychologique se
soit seul accompli dans l'Ăąme de l'ApĂŽtre. C'est mĂȘme l'hypothĂšse
que M. Renan préfÚre. Ainsi l'on peut choisir : ou bien, si l'on
veut rattacher la conversion de Saul à des faits extérieurs, il faut
prendre avec les textes des libertés étranges que condamnerait la
critique historique si la philosophie ne les exigeait; ou il faut
admettre qu'il ne s'est rien passé au dehors et que Saul n'a été
qu'un halluciné. Entre ces deux hypothÚses, M. Renan reste en
suspens. Une fois de plus la question lui semble oiseuse. Ne
serait-ce pas plutĂŽt parce que, Ă la serrer de trop prĂšs, il serait
acculé à une troisiÚme explication, celle dont il ne veut pas, l'expli-
cation surnaturelle?
Nous avons donné quelque développement à ces deux exemples,
parce qu'on y prend sur le fait la tyrannie du systĂšme. Nous ne pou-
vons plus accorder qu'un regard d'ensemble Ă l'ouvrage tout entier.
Le scandale causé par la Vie de Jésus a rendu quelques-uns des
nÎtres injustes pour l'écrivain qui avait fait de son talent un si
dangereux et coupable usage. Parce que M. Renan a porté une
main sacrilĂšge sur l'objet d'une croyance, d'un culte et d'un
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M. WUtf 115
amour qoTJ irait partagés avec nous; parce qu'il n'a pas craint de
ramener qiielqnes-unes des pages les pi as sublimes de l'Evangile
am proportions d'une idylle, et d'introdaire parfois dans cette
idylle des sous-entendus blasphématoires; parce qu'il a sacrifié en
Mainte fewcontn* la sincérité bistoriqae aux préjogés de l'impiété,
*» a voĂ»ta, â et l'Ćuvre Ă©tait bonne, â ruiner son crĂ©dit dans
l'opinion ; mais on a forcé la Mie en Un refusant toot savoir, toute
originalitĂ©, mĂȘme tout talent. On a rĂ©pĂ©tĂ© qu'il n'avait fait que
copier les ĂMemands ; ce n'est pas exact : il a accordĂ© beaucoup plus
qu'on n'accordait avant lui, dans le camp rationaliste, 4 l'authen-
ticité et à la valeur des testes du Nouveau Testament. Par tari, les
synoptiques, les Actes, la plupart des Epttres de saint Paul ont été
reportés à la date qui leur appartient, et, bien qu'il ait torturé ces
documents lorsqu'il y trouvait le surnaturel, c'est déjà beaucoup dé
les avoir remis Ă leur vraie place. Aujourd'hui, mĂȘme en Alle-
magne, on n'ose plus abaisser autant qu'on le faisait il y a quarante
ans Tépoque de ta composition de ces livres. SI. Renan est pour
beaucoup dtaas cette justice rendues
Et puis, il y a autre chose dans l'histoire des origines chré-
tiennes, qu'une discussion de testes. 11 y a l'Ćuvre de l'historien et
de l'artiste. La premiÚre suppose la connaissance du cadre général
au milieu duquel1 se dĂ©veloppe le christianisme naissant. Il faut ĂȘtre
familier avec l'hi stoire profane, avec l'antiquité ecclésiastique, avec
les documents écrits, les monuments figurés, avec tout ce qui pewt
éclairer les obscurités des faits et en combler les lacunes. Autre
est la tùche de l'artiste : e est à lui de mettre e» owrvre rows ces
matériaux de l'érudition, d'en faire un to«t harmonieux, de le faire
vivre devawt les yeux du lecteur.
Nous résumerons notre appréciation en disant que M. Renan a bien
rempli cette double tĂąche, toutes les fois que l'intĂ©rĂȘt de sa thĂšse
naturaliste ne l'a pas obligé de locrniv à son talent on à son savoir.
La condusioo de ce grand ouvrage se trouve Ă la fin du septiĂšme
volume, intitulé MavoAnrÚie. Kle porte l'empreinte de la contra-
diction qoi est au fond de l'esprit de Retatn. « Le Christianisme,
dit-il, est, de fait, la religion des peuples civilisés; chaque nation
l'admet en des sens divers, sdon son dbgré de culture intellectuelle.
Le libre penseur, qui s'en passe tout Ă , fait, est dans son droit ;
mais» le libre penseur constitue un cas* in dividuel1 hautement respec-
table; sa siluatio» intellectuelle et morale ne saurait encore ĂȘtre
celle d'wne aaftiun on de* l'humanité. »
Oui, mais veut-oa savoir ce que doit ĂȘtre ce christianisme ctont le
monde ne* pet«J se passer? 11 gardera ses livres sacrés qui <c cons-
tituent les archives religieuses de l'humanité » ; mais1 va appïï-
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216 M. RENAN
quera à ces livres « les rÚgles d'interprétation et de critique » qui
les convaincront presque partout d'erreur ou de mensonge. « De
mĂȘme pour le dogme : rĂ©vĂ©rons, sans nous en faire les esclaves, ces
formules sous lesquelles quatorze siÚcles ont adoré la sagesse
divine. » Des dogmes qu'on révÚre sans s'en faire les esclaves sont
des dogmes qu'on juge et auxquels on ne croit pas. Que pourront-
ils sur les esprits qui se mettent au-dessus d'eux? Reste le culte.
« Cherchons à en éliminer quelques scories choquantes : tenons-le
en tout cas pour chose secondaire, n'ayant d'autre valeur que les
sentiments qu'on y met. »
Ainsi voilà un christianisme dont les livres sacrés sont convaincus
d'erreur, dont les dogmes sont subordonnés à la critique d'un
chacun, dont le culte est chose secondaire et sans valeur propre.
C'est là ce qui est nécessaire à l'humanité. Un tel nécessaire nous
paraĂźt tout ce qu'il y a de plus superflu.
Au reste, M. Renan l'a bien senti, ce christianisme évidé a trouvé
sa forme dans le protestantisme moderne. Or quelle est aujour-
d'hui l'influence du protestantisme libéral? Libre à M. Renan de
railler le catholicisme qui « continue de s'enfoncer, avec une rage
désespérée, dans sa foi au miracle». Toujours est-il qu'il est vivant
et agissant, aimé de ses adeptes qui lui confient leurs espérances,
redoutĂ© de ses ennemis qui le poursuivent de leurs violences, mĂȘlĂ©
par sa doctrine et par ses Ćuvres au grand mouvement social de
notre temps. Le protestantisme libéral justifie de plus en plus la
définition qu'on en a donnée : // est une porte ouverte pour sortir
du christianisme; il n'inspire Ă personne ni amour ni haine, il
n'éveille ni crainte ni espérance.
Ayez donc l'audace de dire que le christianisme est mauvais; ou
si vous le proclamez admirable et bienfaisant, nécessaire à l'huma-
nité, épargnez-vous le ridicule de dire qu'il sera tout cela dans la
mesure oĂč il cessera d'ĂȘtre lui-mĂȘme.
Nous avons dit plus haut comment pour compléter son histoire
des origines du christianisme, M. Renan fut amené à rechercher ces
origines dans le peuple juif. De là son Histoire d'Israël, qui fut le
dernier de ses grands ouvrages.
Il faudrait beaucoup plus de temps et surtout de compétence que
nous n'en avons, pour juger ce travail. Les lecteurs du Correspon-
dant ont eu la primeur d'un travail parallĂšle, entrepris dans un
esprit bien diffĂ©rent, par l'Ă©minent archevĂȘque de Tours. En lisant
Mgr Meignan, on fait, en chrétienne et sûre compagnie, le voyage
attrayant que M. Renan accomplit, de son cÎté, à la suite d'une
caravane dont les chefs de file s'appellent Reuss, Kuenen et
Wellhausen.
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M. RENAH S17
On sait, â et M. l'abbĂ© de Broglie a expliquĂ© ici mĂȘme avec
autant de savoir que d'intĂ©rĂȘt, â quelle rĂ©volution radicale la
critique germanique et hollandaise a introduite dans la façon tradi-
tionnelle de concevoir la composition de la Bible !. Pour ces nova-
teurs, l'ordre des livres doit ĂȘtre complĂštement interverti dans
l'Ancien Testament. Le monothéisme n'est pas primitif en Israël;
il fut l'invention tardive du prophétisme. Pour convertir leurs
patriotes au nouveau dogme, les prophĂštes du sixiĂšme et du cin-
quiÚme siÚcle avant notre Úre, s'emparÚrent de vieilles légendes
nationales fixĂ©es par l'Ăcriture vers le rĂšgne de Roboam et les
retouchÚrent dans le sens des idées qu'ils voulaient implanter.
Quand ils travaillÚrent sur deux rédactions parallÚles, ils essayÚrent
avec plus ou moins de bonheur de les fondre en une seule. Les
traces encore visibles de la soudure permettent de distinguer, dans
la GenÚse, par exemple, les passages empruntés au document
jéhoviste et ceux qui sont de source élohiste.
H. Renan, dans sa jeunesse, avait professé le caractÚre primitif
du monothéisme hébraïque. Les travaux de Reuss et des autres que
j'ai nommés l'ont converti à la nouvelle exégÚse, dont le principal
défaut, comme l'a fort bien montré M. l'abbé de Broglie, est de
remplacer les miracles divins contenus dans la Bible par un miracle
humain vraiment impossible. Etant donné un peuple polythéiste de
tradition, entouré de nations qui restent polythéistes de fait, il
faut expliquer comment quelques ascĂštes ont pu, en fabriquant de
fausses annales, faire croire Ă ce peuple que ses ancĂȘtres n'avaient
adoré qu'un seul Dieu et lui avaient transmis une religion, une
liturgie, une histoire pleines de l'intervention de ce Dieu unique,
de ses bienfaits et de ses chĂątiments.
Cette difficultĂ© n'a pas plus arrĂȘtĂ© M. Renan que ses doctes
patrons. 11 est parti de cette donnée pour raconter les origines et
le développement de la nationalité et de la religion d'Israël.
Une fois admise la base ruineuse de l'édifice, il faut reconnaßtre
que l'architecte construit avec talent. Les matériaux, le plan, ne
sont pas Ă lui; mais la disposition, l'art, la couleur, lui appartien-
nent. Bien que pénétré de l'esprit que nous avons défini, ce livre
est assurément moins impie et moins dangereux que l'autre ouvrage.
Il Test encore beaucoup. La conjecture y occupe toute la place que
laisse vide le silence des documents, et cette place est immense.
M. Renan ne s'en cache pas. 11 le dĂ©clare mĂȘme avec une Ă©trange
désinvolture dans sa préface : « Il ne s'agit pas, en de pareilles
histoires, de savoir comment les choses se sont passées : il s'agit de
1 Les nouveaux historiens d'Israël. Paris, Putois-Cretté.
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ni m. vmhM
se figarar les diverses maniÚres dont elles «ont pu se passer. Ce qui
n!a pas été virai dans un cas l'a été «dans l'autre. »
Pour «écrire ainsi, l'auteur fconmenee par «'imbiber ea quelque
sonde de tout «ce qne les tcvtes ibnt owanaitre on laissent deviner ;
pais il se recueille et compose son récit comme le ferait un poÚte.
Le charme ne fait pis défont à ce genre de composition ; l'autorité
maaque davantage. On sent un tomme qui a tout appris dus le
livre ûtspùré, mats qui prétend savoir mieax et «comprendre pins
parfaitement que l'écrivain «acre ce qu'il raconte.
Ici comme ailleurs, M. Renan représente la nuance modérée de
l'esprit révolutionnaire en histoire. U est le disciple discret des
Allemunds et va moins loin qu'eux dans la réaction contre la tra-
dition. Il leur earç>rauite leur méthode et la manie avec moins de
brutalité.
Il est servi dans ses recherches par une connaissance approfondie
des langues sĂ©mitiques, du moins de l'hĂ©breu. Il avoue lui-mĂȘme
ĂȘtre un mĂ©diocre arabisant. Le syriaque, qu'il connaĂźt bien, ne lui
est guÚre d'usage dans «es études sur l'Ancien Testament. Mais
que sent de lui contester la qualité d'hébraïsant? C'est un procÚs
de tendance -que rien ne justifie. Si l'on veut dire qu'il doit tout
à aon maßtre, M. Le Hir, et qu'en fait de grammaire comparée des
tangues sémitiques, il ne l'a jamais égalé, on ne kit que répéter
l'aveu par lequel il s'est honoré dans ses Souvenirs. Ceux qui ont
suivi son cours au CollÚge de France sont d'accord pour déclarer
qu'on y trouvait une excellente initiation Ă la critique textuelle des
livres hébreux.
Sou instruction sémitique présente néanmoins une lacune con-
sidérable; il n'est pas assyriologue. Non seulement il n'a pas
rĂ©parĂ© par lui-mĂȘme ce qui manquait de ce cĂŽtĂ© Ă nĂ©s connais-
sances Ă l'Ăąge oĂč il les avait acquises, â nul ne soupçonnait aJors
ce qu'on pourrait tirer du cunéiforme en matiÚre d'exégÚse biblique,
â mais plus tard, quand tant de beaux travaux mettaient Ă sa
portée des résultats certains, il a négligé d'exploiter ces nouvelles
ressources. Théoriquement, il a bien su reconnaßtre que l'avenir
de la science biblique était de ce cÎté; mais, pratiquement, il n'en
a tiré aucun parti. Son Histoire d'Israël traite légÚrement les
données ^historiques fournies par l'assyriodogic. Son siÚge était fait,
il se sentait vieux et avait hĂąte de clore don cycle ; le temps lui
manquait pour le rouvrir.
Nous pensons avoir donné au jecteur profane une idée suffisante
de oette partie de l'Ćuvre de Renan que nous avons appelĂ©e
l'Ćuvre savante. Deux mots nous suffiront pour caractĂ©riser la
partie morale.
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M. RIXAH 2t9
La rĂšgle des mĆurs n'a jamais fixĂ© par elle-mĂȘme l'attention de
cet esprit impatient du joug. Il l'a considérée en psychologue, en
observateur, en curieux. Le mot qui vient le plus habituellement
sons sa plume quand il parle de la morale, est celui d'amusement.
11 s'amuse à regarder les hommes évoluer dans la vie, sous l'impul-
sion de ces deux mobiles : l'égoïsme et le dévouement. Sans doute,
il parle avec enthousiasme, j'allais dire avec onction, de ce besoin
d'idéal, de cette soif de sacrifice qui serait dans l'homme la plus
absurde contradiction, si elle n'était au contraire le grand ressort
du progrÚs, le nisus caché qui pousse le monde vers une fin supé-
rieure, imparfaitement aperçue et toujours désirée. Mais, jusque
dans ses plus Ă©loquents dithyrambes en l'honneur « du bon ĂȘtre
qu'est l'homme », on sent percer une pointe d'ironie. Et puis, il ne
fiiut pas serrer de trop prĂšs la doctrine morale contenue dans ces
tirades. Cette vertu qu'il exalte, en quoi consiste- t-el le? En ceci ou
en cela, an choix, quand mĂȘme cela devrait ĂȘtre le contraire de
ceci. « Le moyen de salut n'est pas le mĂȘme pour tous, dit-il, dans
l'éloge d'Amiel : pour les uns, c'est le renoncement, le sacrifice;
pour d'autres, le via, les femmes, la morphine, l'alcool La vertu
rigoureusement correcte est une aristocratie; tout le monde n'y
est pas également tenu. Celui qui a reçu le privilÚge de la noblesse
intellectuelle et morale y est obligé; mais la bonne vieille morale
gauloise n'imposait pas les mĂȘmes charges Ă tous : la bontĂ©, le
courage et la gaieté, la confiance dans le Dieu des bonnes gens,
suffisent pour ĂȘtre sauvĂ©. II faut que les masses s'amusent l. »
Ailleurs : « La nature a intĂ©rĂȘt i ce que la femme soit chaste et
Ă ce que l'homme ne le soit pas trop. De lĂ un ensemble d'opinions
qui couvre d'infamie la femme non chaste, et frappe presque de
ridicule l'homme chaste 2. »
Rechercher ce que fut la vie privée de celui qui concevait ainsi
la morale, serait une usurpation sur un domaine qu'on doit res-
pecter. Ce qui nous appartient, ce sont les propos tenus en public.
Dans ses derniÚres années, M. Renan, trÚs convaincu de son
importance, parlait volontiers de lui-mĂȘme. A mainte reprise, dans
ses Souvenirs, par exemple, et dans un discours Ă des jeunes gens,
il a exprimĂ© une sorte de regret d'ĂȘtre restĂ© trop fidĂšle aux austĂšres
habitudes de son éducation religieuse; il a recommandé aux
hommes de demain de ne pas imiter sa pruderie et de jouir de la vie.
Cotte pruderie, si elle a préservé sa conduite, n'a pas déteint
sur son langage. Les publication» légÚres dont il a émaillé ses
< FeuMes détachées, p. 383.
* Liakgms phUosopkiquis, p. 27*
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220 M. RENAN
Ćuvres depuis dix ans, vont de la grivoiserie au scandale. L'Ăb-
besse de Jouarre est celui de ses Ă©crits oĂč il a le plus oubliĂ© le
respect de lui-mĂȘme et du lecteur. Ses autres drames sont simple-
ment légers. Caliban est une étude politique empreinte de scepti-
cisme moral. LEau de Jouvence, qui le continue, brode sur un
fond de psychologie historique de scandaleuses anecdotes oĂč l'im-
piĂ©tĂ© s'allie Ă la licence. Le PrĂȘtre de NĂ©mi est d'une inspiration
plus pure, mais si la morale a moins Ă y souffrir, le sentiment
religieux y reçoit de cruelles blessures.
Une derniĂšre tache de la morale de M. Renan, c'est sa complai-
sance pour le suicide. Son argument favori pour combattre le
pessimisme est d'allĂ©guer que presque toujours, mĂȘme dans l'indi-
vidu, la somme des biens l'emporte sur celle des maux; et il ajoute
que la douleur elle-mĂȘme n'est un mal que dans les cas trĂšs rares
oĂč, dĂ©passant le bien-ĂȘtre, elle est en mĂȘme temps contrainte et
inévitable. Pourquoi se plaindre du bilan de l'existence si, à le
supposer désavantageux, on a le moyen de s'y soustraire? On ne
saurait absoudre plus lestement la défaillance de l'homme qui se
dérobe à l'épreuve par la mort.
Telle est, dans son ensemble, l'Ćuvre de Renan. Par les dons
merveilleux qu'elle révÚle, elle ne pouvait manquer d'attirer l'at-
tention et d'exercer une influence considérable sur l'esprit de son
époque. Par le scepticisme qu'elle distille, par le froid mortel
qu'elle jette sur les Ăąmes, par les allures insinuantes qui la rendent
pénétrante, enfin par le privilÚge qu'elle a su conquérir d'inté-
resser le grand public aux conclusions de la critique négative, elle
mĂ©rite d'ĂȘtre appelĂ©e nĂ©faste et classe son auteur parmi les mal-
faiteurs de leur temps et de leur pays. La tristesse qu'éveille le
spectacle d'une vie ainsi remplie ne trouve d'adoucissement que
dans la prévision assez commune parmi les meilleurs juges que
cette Ćuvre vieillira vite et ne survivra guĂšre Ă celui qui Ta
construite.
III
AprĂšs avoir racontĂ© la vie et l'Ćuvre, reste-t-il quelque chose Ă
dire sur la personne? Il semble que le caractĂšre de l'homme se lise
assez clairement dans les événements et dans les travaux qui ont
rempli sa carriĂšre. Toutefois il reste quelques traits Ă fixer. Nous
allons les esquisser en peu de paroles.
Si l'on pouvait toujours attacher une valeur absolue aux affirma-
tions de M. Renan, rien ne serait plus facile que de peindre son
portrait : il suffirait de copier celui qu'il a brossĂ© lui-mĂȘme d'un
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M. RENAN 221
pinceau alerte à la fin de ses Souvenirs. Mais le démon de l'ironie
qui bourdonnait toujours à son oreille, l'a encore inspiré dans cette
reprĂ©sentation de lui-mĂȘme. Il est difficile de prendre trĂšs au
sérieux Ténumération des quatre venus qu'il assure avoir emprun-
tées à ses anciens maßtres : la pauvreté, la modestie, la politesse
et la moralité. Qu'il y ait eu en lui quelques linéaments de ces
vertus, on le peut accorder sans peine. Bien qu'il aimĂąt le bien-
ĂȘtre, il n'a jamais sacrifiĂ© au dieu-Mammon. Ses Ăąpres dĂ©buts dans
la vie ont mĂȘme quelque chose de trĂšs honorable. 11 n'y a pas de
raison de lui refuser la politesse. Lui-mĂȘme se charge d'attĂ©nuer
l'éloge qu'il se décerne en cette matiÚre, lorsqu'il explique sa
courtoisie par un certain mépris de son prochain. On lui marchan-
dera plus justement la modestie : ù l'égard du contentement de soi,
il était bien de la famille des gens de lettres. Nous avons dit ce que
nous pensons de sa moralité. Le ciel nous préserve de la contester!
Mais nous l'aurions voulue moins modeste, pour le coup, et, Ă
certaines heures, moins dissimulée sous les dehors de la grivoiserie
ou de quelque chose de pire encore.
Mais que dire de son cĆur? Nous avons vu quelles singuliĂšres
actions de grùces à l'Etemel lui ont inspirées les circonstances qui
accompagnĂšrent la mort de sa sĆur. En matiĂšre d'amitiĂ©, ses
théories ne sont pas moins surprenantes. Sans doute il est beau
devoir deux ĂȘtres vivre d'une mĂȘme pensĂ©e et trouver leur bonheur
moins Ăą jouir l'un de l'autre qu'Ă jouir ensemble de la contempla-
tion d'une mĂȘme vĂ©ritĂ©. Mais si tel fut le caractĂšre de sa liaison
intellectuelle avec M. Berthelot, on n'y voit pas clairement la part
du cĆur et l'on se demande ce que cette amitiĂ© eĂ»t perdu du cĂŽtĂ©
de l'esprit à laisser les deux amis moins persuadés qu'ils n'ont rien
à attendre l'un de l'autre. « Nous demander un service, dit-il,
serait, à nos yeux, un acte de corruption, une injustice à l'égard
du reste du genre humain; ce serait au moins reconnaĂźtre que nous
tenons à quelque chose. » La premiÚre de ces deux assertions
indique beaucoup de froideur; la seconde, beaucoup d'orgueil.
L'une et l'autre déconcertent les pauvres gens qui croient avec
nous et avec le genre humain que l'ùme de l'amitié véritable est
avant tout le don rĂ©ciproque de soi-mĂȘme.
Il est une derniÚre particularité que nous voulons relever en
M. Renan : elle a trait Ă son Ćuvre, mais elle tient Ă son caractĂšre;
c'est le choix qu'il a fait de la tĂąche principale qui a rempli sa vie.
Lui-mĂȘme le dĂ©clare en plus d'une page de ses Ă©crits : la philo-
sophie de la nature l'attirait autant et plus encore que les sciences
historiques ? il n'était pas moins bien armé pour y exceller; l'amitié
de M. Berthelot lui aurait ouvert, s'il l'eût voulu, l'accÚs des
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5Ă2 M. RBNAH
sciences naturelles. Pourquoi a-t-il choisi la critique? Pourquoi,
entre tant d'objets sur lesquels la critique peut s'exercer, a-t-il
choisi les bases historiques de la foi?
C'est le seul écrivain de notre siÚcle qui, en dehors des rangs
chrétiens, ait abordé cette entreprise. On ne saurait assez s'étonner
de l'abstention des autres. VoilĂ , par exemple, un spiritualiste
éminent comme M. Jules Simon. Sa ferme raison résiste & l'inva-
sion des doctrines positivistes. Il demeure jusqu'au bout de sa
longue et féconde carriÚre le tenant de l'ùme, du devoir et de
Dieu. Du christianisme pas un mot dans ses nombreux écrits, si
ce n'est pour le saluer en passant comme une grande force morale,
mais aussi pour ajouter qu'il demeure en dehors dé son symbole.
Cependant l'auteur de la Religion naturelle n'ignore pas les pré-
tentions du christianisme à représenter la forme divinement obli-
gatoire de la religion et de la morale. Si cette prétention est fausse,
comment n'est-il pas tenté de la confondre? Si elle a quelque proba-
bilité en sa faveur, comment se croit-il dispensé de la vérifier?
Personne ne s'étonnerait de voir un rationaliste respectueux de nos
dogmes les soumettre à l'épreuve d'une critique indépendante* On
est surpris au contraire de cette abstention systématique dont
l'apparence courtoise cache ou un étrange dédain, ou une inexpli-
cable négligence.
Tout autre Ă©tait la situation de M. Renan. Transfuge de l'Ăglise,
mĂȘme, si l'on veut, transfuge sincĂšre, Ă©tait-il obligĂ© de se faire, du
jour au lendemain, lo juge de la doctrine qu'il avait désertée? Qui
donc lui eût reproché de garder pour lui ses négations ou ses
doutes, et de consacrer Ă quelque grande et utile besogne scienti-
fique les rares facultés dont la nature l'avait doué, sans choisir
prĂ©cisĂ©ment le domaine oĂč il devait se rencontrer, chaque jour,
face Ă face avec ses souvenirs; oĂč il devait avoir pour adversaires
nécessaires ses amis, ses frÚres de la veille? Mieux qu'un autre, il
savait quelle blessure il allait caoser Ă cette Ăglise que, naguĂšre
encore, il appelait sa mÚre. Le champ de? la recherche érudite est-il
donc si étrok qu'il fût contraint de porter la pioche sous les fonde»
ment mĂȘmes de l'Ă©difice sacrĂ© qui avait abritĂ© sa pieuse jeunesse?
Le détail du procédé n'est pas moins choquant que l'entreprise
elle-mĂȘme. Je veux bien que ce soient les nĂ©cessitĂ©s de son sujet
qui l'aient entraĂźnĂ© i dĂ©buter p&r le volume oĂč l'adorable figure du
Sauveur Ă©tait en cause. Mais cela mĂȘme ne devait-il pas lui faire
tomber la plume des mains* et f avertir de laisser i d'autres ce qu'il
ne pouvait dĂ©cemment traiter loi-mĂȘme? Les hommes de foi rat
ressenti vivement l'injure sanglante adressée i leurs plus chÚres
croyances par l'on de ceux qui les avaient professées avec eux. Bt
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M. HUA* 2*3
ils n'oût pas été seuls à juger que l'Auteur de la Vie de Jéstrs
aurait dĂ» ĂȘtre le dernier Ă rĂ©crire. M. Renan tombe dans le travers
qui ooosiste Ă faire de sa conduite *ue rĂšgle et uo modĂšle lorsqu'il
dit dans Ben Introduction ; « Pour bine l'htatohie d'uae religion,
il est «écossaise prewiÚnemeut *Ty avoir cru, pour la comprendre;
eu second lieu de n'y plus croire d'une maniĂšre absolue, car la foi
absolue est incompatible avec l'histoire sincÚre. » Si la foi crée «m
préjugé favoraMe* est-<oe que l'incroyance, surtout lorsqu'elle se
rattache à un systÚme, lorsqu'elle se propose pour but de détacher
l'esprit des autres du surnaturel qu'on a soi-i&Úme reûié, ne çe&s~
titue pas une prévention au moins équivalente en sens contraire?
Non, &O0, ce n'est pas avec la séréoité qu'il affecte, c'est avec le
érouble intime d'une ùme qui voudrait se rassurer elle-mÚne en
multipliait autour d'elle les imitateurs de sa défection, que
M. fteean a entrepris soja ouvrage. 11 eût mieux lait, tout le monde
eu conviendra, d'abandonner Ă d'autres cette province du savoir.
11 n'est pas nécessaire d'avoir été au séminaire peur apprendre
l'bébreu, ni d'avoir cru, puis renié, pour étudier eu historien le
grand fait de l'apparition du christianisme. La foi honnĂȘte d'un
chrĂ©tien, la raison honnĂȘte d'un libre penseur Ă©tranger Ă nos
croyauicea, sont des préparations d'esprit qui valent largement celle
de l'apostat au point de vue scientifique; elles sont infiniment
supérieures aa point de vue moral. Là epoore* j'ose le dire, il a
manqué à 11. Renan une de ces délicatesses qui ne s'apprennent pas
dans les livres. On les trouve dans son cĆur... quand on a du
cĆur...
V!
M. Renan avait tenu trop de place dans la vie littéraire de son
temps pour que sa mort ne fût pas un événement. L'importance
d'un personnage se mesure moins Ă la valeur absolue de son
osuvre qu'à l'influence qu'elle a exercée. Que sert de dire quo
M. Renaa ne fut pas un penseur original, si sa pensée a été l'une
des plus contagieuses de son époque? Que sert de dire qu'il a
«mprunié sa science aux Allemands, s'il a su passionner pour les
questions oĂč s'exerce l'Ă©rudition germanique, tant de lecteurs
français qui n'auraient jamais touché à une traduction de Baur, ni
ouvert les savante ouvrages, écrits pourtant dans notre langue par
11, Reues?
De mĂŽme donc que le public, en lisant les Souvenir* de M. RenaĂźt,
i'était intéressé aux débuts de sa carriÚre, il se demandait avec une
curiosité émue qu'elle en serait la fin. Dans une page qu'on ne relit
pas aujourd'hui sans effroi, l'auteur de la Vie de Jésus a « protesté
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224 M. RENAN
d'avance contre les faiblesses qu'un cerveau ramolli pourrait lui
faire dire ou signer » sur son lit de mort. « C'est Renan sain d'es-
prit et de cĆur, comme je le suis aujourd'hui, disait-il, ce n'est pas
Renan à moitié détruit par la mort... que je veux qu'on croie et
qu'on écoute. » Puis, fidÚle au systÚme d'équilibre qui ne lui per-
mettait pas d'énoncer une impiété sans y joindre quelque propos-
pieux, il ajoutait : « Je renie les blasphÚmes que les défaillances de
la derniÚre heure pourraient me faire prononcer contre l'Eternel1. »
Tous, amis et adversaires, dans des sentiments différents sans
doute, mais avec une égale anxiété, se demandaient si ce défi à la
miséricorde serait tenu jusqu'au bout.
Plus d'un indice permettait d'en douter. Dans ses derniĂšres
annĂ©es, nous l'avons dit, M. Renan parlait beaucoup de lui-mĂȘme
au public. Presque toujours il mĂȘlait Ă ses dĂ©clarations satisfaites
quelques propos ambigus, de forme plaisante, mais d'accent troublé,
sur le mystĂšre d'outre-tombe. 11 parlait de la mort avec horreur,
avec colÚre. Dans sa réponse académique à M. Pasteur, faisant
l'éloge de Littré, il lui reproche en quelque sorte d'avoir été trop
résigné devant elle.
« La mort, dit-il, selon une pensée qu'admire M. Littré, n'est
qu'une fonction, la derniĂšre et la plus tranquille de toutes. Pour
moi, je la trouve odieuse, haïssable, insensée, quand elle étend sa
main froidement aveugle sur la vertu et le génie. Une voix est en
nous, que seules les bonnes et grandes Ăąmes savent entendre, et
cette voix nous crie sans cesse : « La vérité et le bien sont la fin
« de ta vie; sacrifie tout le reste à ce but »; et quand, suivant l'appel
de cette sirÚne intérieure, qui dit avoir les promesses de vie, nous
sommes arrivĂ©s au terme oĂč devrait ĂȘtre la rĂ©compense, ah! la
trompeuse consolatrice! elle nous manque. Cette philosophie, qui
nous promettait le secret de la mort, s'excuse en balbutiant, et
l'idéal, qui nous avait attirés jusqu'aux limites de l'air respirable,
nous fait dĂ©faut quand, Ă l'heure suprĂȘme, notre Ćil le cherche.
Le but de la nature a été atteint; un puissant effort a été tenté;
une vie admirable a été réalisée, et alors, avec cette insouciance
qui la caractérise, l'enchanteresse nous abandonne, et nous laisse
en proie aux tristes oiseaux de la nuit. »
Ailleurs, et en maints endroits, il parle de l'enfer; il en parle sur
un ton badin, mais en homme que cette question poursuit; il en
parle à tout propos, par conséquent hors de propos, ce qui n'arri-
verait pas Ă un libre penseur tranquille dans le nihilisme de sa foi.
Ainsi qu'avait Ă faire, je le demande, le dogme de l'enfer avec la
1 Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 377.
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M. RENAN Vb
propagation de la langue française? C'est pourtant dans une confé-
rence faite devant une société qui poursuit ce but, qu'il a trouvé
moyen de placer une tirade qui serait d'assez mauvais goût si
mĂȘme elle n'Ă©tait pas impie. Mais c'est lĂ une maniĂšre d'ĂȘtre impie
qui n'est pas celle des vrais incroyants :
« Je reçois, dit-il, tant de lettres qui m'annoncent la damnation
éternelle, que j'ai fini par en prendre mon parti. Ce ne sera pas
trÚs juste; mais j'aime mieux l'enfer, aprÚs tout, que le néant. Je
suis persuadé que je réussirai à tirer parti de la situation, et, si je
n'ai affaire qu'au bon Dieu, je crois que je le toucherai. Il y a des
théologiens qui admettent la mitigation des peines des damnés. Eh
bien ! dans mes insomnies, je m'amuse à composer des pétitions,
des placets que je suppose adressés à l'Eternel du fin fond de
l'enfer. J'essaye presque toujours de lui prouver qu'il est un peu la
cause de notre perdition, et qu'il y a des choses qu'il aurait dĂ»
rendre plus claires. Parmi ces placets, il y en a d'assez piquants,
et qui, je le crois, feront sourire l'Eternel. Mais il est clair qu'ils
perdront tout leur sel, si je suis obligé de les traduire en allemand.
Préservez- moi de ce malheur, Messieurs, je me fie à vous pour que
le français soit la langue éternelle. Je suis perdu sans cela. »
M. Renan est tellement hanté de cette idée qu'il ne s'aperçoit pas
de ses répétitions. Ainsi, le discours que je viens de citer a été
recueilli dans les Feuilles détachées. Eh bien, la préface des Feuilles
dĂ©tachĂ©es réédite, presque dans les mĂȘmes termes, le petit morceau
sur les placets Ă lEternei Une autre fois, c'est au Journal des
DĂ©bals qu'il envoie un dĂ©veloppement du mĂȘme genre sur le Pur-
gatoire. Décidément, M. Renan pensait trop aux fins derniÚres pour
un homme qu'elles n'eussent point préoccupé.
Hélas! il ne lui a pas été donné de choisir, à la derniÚre heure,
entre le maintien ou le désaveu de ses blasphÚmes. Depuis long-
temps il se sentait atteint, mais quand la mort vint, ce fut, comme
l'annonce l'Evangile, à la façon d'un voleur. Une fatigue, un refroi-
dissement, une congestion Ă la poitrine, et, avant que cet accident
eĂ»t revĂȘtu un caractĂšre de gravitĂ©, un accident plus terrible, l'apo-
plexie, voilĂ comment la mort l'a pris. DĂšs que le danger fut
reconnu, la connaissance avait disparu. De loin, il avait désiré
de mourir ainsi, promptemeit et Ă son insu. Si son Ăąme, avertie
par les troubles avant-coureurs de la crise suprĂȘme, a pu, ne fĂ»t-ce
qu'un instant, se ressaisir devant le grand inconnu qui l'attendait,
fasse le Ciel que les précautions sacrilÚges prises par lui d'avance
contre le pardon ne l'aient pas privé de cette visite miséricordieuse
oĂč la bontĂ© de Dieu fait une derniĂšre fois ses ofĂŻres Ă la libertĂ©
humaine, avant de s'effacer devant la justice!
25 octobre 1892. 15
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226 M. RKNĂN
AprÚs la mort, la sépulture. On pouvait s'attendre à voir tout le
camp de la libre pensée, tout le diocÚse de Sainte-Beuve en émoi
pour faire au renĂ©gat de l'Ăvangile de triomphantes obsĂšques. Ce
qu'on ne pouvait prévoir, c'était que le gouvernement ajoutùt aux
honneurs officiels qu'appelaient les titres du défunt, le privilÚge
inexplicable de funĂ©railles cĂ©lĂ©brĂ©es aux frais de l'Ătat.
On se demande vainement quels services extraordinaires M. Renan
avait rendus Ă l'Ătat. Il avait eu, pendant sa vie, les Ă©moluments et
les dignités correspondant à ses fonctions et à son mérite. Sa car-
riÚre d'écrivain lui avait procuré profit et gloire. On peut dire que
la société lui avait largement payé sa dette, si tant est qu'elle en
eût une envers lui.
Mais l'Ătat! que venait-il faire, avec son budget qui est l'argent
de tous, dans ces honneurs rendus Ă un simple particulier? Qu'on
n'invoque pas les titres scientifiques ou littéraires du défunt,
devenu, dira-t-on, une gloire nationale. C'est aller trop loin et
rompre toute proportion. AmpĂšre, Cauchy, Dumas, ont autrement
glorifié l'esprit français, la science française; ils ont été enterrés
aux frais de leurs familles.
Mais peut-ĂȘtre les opinions politiques de M. Renan le recomman-
daient aux faveurs officielles? Loin de lĂ ! Il n'Ă©tait mĂȘme pas
républicain. Dans les derniers temps, sans doute, voyant le triomphe
de la république, il lui avait fait quelques politesses : au fond il ne
l'aimait pa3. Son régime préféré eût été le gouvernement libéral
d'un bon despote. Il n'avait pas beaucoup plus de goût pour la
démocratie, « cette fiÚvre, dit-il, qui brûle le sang d'un peuple ».
Dans un beau parallÚle, il a comparé la Macédoine à la GrÚce * :
c'a été pour donner la préférence à la Macédoine. 11 a vu dans le
gouvernement démocratique « un puissant agent de corruption
sociale ». Rien de tout cela ne semblait le désigner aux prédilec-
tions du régime actuel.
HĂ©las! l'explication qui semble introuvable, est trop facile Ă
trouver. La dépouille de Renan a reçu les honneurs publics, parce
que Renan fut de son vivant et reste par ses écrits un des plus
dangereux ennemis de la foi chrétienne. DerniÚrement un homme
politi |ue important, M. le sénateur Ranc, disait, en constatant je
ne sais plus quelle nouvelle ruine morale : « Allons! la déchristia-
nisation marche! C'est le but, aprÚs tout. » Parole sincÚre dont
nous serions tenté de remercier son auteur. O.jß, nous le savons
bien, la déchristianisation est le but. SI. Ranc le dit, nos maßtres
le pensent et agissent en conséquence. Il ne faut perdre aucune
1 Saint Paul, p. 135.
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M. RENAN 227
occasion d'ébranler dans l'ùme du peuple ce qui peut y rester de
religion. La glorification publique d'un homme qui a déserté et
outragé la foi est un acte de haute politique. On l'accomplit avec
notre argent, avec l'argent de ceux dont cet homme a blessé les
croyances.
Le bruit court que le gouvernement ne s'en tiendra pas lĂ et
qu'un projet de loi doit ĂȘtre prĂ©sentĂ© aux Chambres pour dĂ©crĂ©ter
la translation des restes de M. Renan au Panthéon. Cette derniÚre
folie nous paraĂźtra moins absurde que la premiĂšre. 11 n'y avait
aucune raison pour mĂȘler l'Ătat aux obsĂšques d'un Ă©crivain de
valeur, mais de moyenne taille. Au contraire, on ne peut contester
que dans une église profanée le corps d'un renégat ne soit à sa
place. Tandis que son Ăąme, pour emprunter son langage, voltigera
éternellement, sous la forme d'une mouette blanche, autour de la
cathédrale de Tréguier, se heurtant aux vitres closes et ne pouvant
-pĂ©nĂ©trer dans le sanctuaire, sa dĂ©pouille dormira oĂč a dormi celle
die Voltaire* en attendant que quelque retour des choses humaines
la rejette en. quelque coin du monde oĂč l'avenir l'oubliera comme
il oubliera l'Ćuvre destructive de celui qui a dit de lui-mĂȘme : Je
suis un prĂȘtre manquĂ©.
M. d'Hulst.
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L'HOMME*
11
Dans le cours de ce travail, j'ai déjà fait justice d'un certain
nombre d'arguments mis en avant pour justifier la descendance
animale de l'homme. 11 en est un plus important que les autres dont
j'ai dit un mot, et sur lequel il faut revenir avec plus de détails.
On nous concĂšde bien l'exactitude de nos distinctions, quand il
s'agit des races supérieures, à la civilisation si brillante; mais en
est-il de mĂȘme pour ces races malheureusement trop nombreuses
qui croupissent dans une misÚre et une dégradation, dont elles ne
cherchent mĂȘme pas Ă sortir? Il est facile de citer certaines popula-
tions du centre de l'Afrique ou du nord de l'Amérique, les Eskimos,
les Cafres, les Hottentots, les Fuégiens, les Australiens, bien
d'autres encore. Ces populations ne forment-elles pas de véritables
chaßnons qui rattachent par des degrés insensibles l'homme le plus
élevé à l'animal? Ne peut-on justifier cette comparaison au point
de vue intellectuel? En d'autres termes, n'est-il pas possible
d'établir une échelle humaine, au sommet de laquelle nous voyons
des races admirablement douées, puis successivement des races de
plus en plus inférieures, pour arriver enfin à des hommes incapa-
bles de tout progrĂšs, de toute civilisation, Ă des hommes touchant
de prÚs à l'animalité?
Les faits sont indéniables2; il est, sur des points du globe trÚs
4 Voy. le Correspondant du 10 octobre 1892.
2 La vie sociale des Eskimos de la cÎte du Groenland est peu développée,
ils n'ont aucua magistrat, aucun chef ayant de l'autorité sur eux. Chaque
communautĂ© est une sociĂ©tĂ© Ă part, oĂč l'organisation familiale est toute
patriarcale. Plusieurs familles logĂ©es dans la mĂȘme maison forment une
association, dont le plus vieux chasseur est le chef. Les différents habitants
de la maison ont Pobligation de s'entr'aider dans toutes les circonstances
et de partager au besoin le produit de leur pĂȘche ou leurs provisions d'hiver.
Ils sont polygames et les liens du mariage sont des plus faibles. VoilĂ ce
que racontent les derniers explorateurs qui les oat visités.
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L'HOMME m
différents, des hommes plongés dans la plus indescriptible barbarie,
sans lois, sans chefs, sans organisation sociale, vivant souvent
dans une complÚte promiscuité1, ne connaissant du mariage que
l'union sexuelle, rompue, comme chez les animaux, dĂšs que les
enfants peuvent se suffire Ă eux-mĂȘmes. Mais ces hommes sont- ils
tombés dans cette misérable situation par les difficultés, les exi-
gences de la vie? Ne descendent-ils pas plutĂŽt d'ancĂȘtres moins
barbares? Est-il, demanderons-nous encore, des races humaines
incapables de s'élever au-dessus de la situation dégradée qui a
été celle de leurs auteurs ; ou bien ces sauvages appartiennent-ils
Ă des races civilisĂ©es et sont-ils arrivĂ©s Ă l'Ă©tat oĂč nous les voyons
par des circonstances qu'ils n'ont pu dominer?
C'est par des exemples surtout que nous parviendrons à ré-
soudre ces questions dont l'importance n'est pas à démontrer.
Peu de régions présentent, au point de vue de la civilisation, un
contraste aussi marqué que l'Australie. Sur les cÎtes, des ports
au commerce florissant, grandissant sans cesse en nombre et en
importance, des villes riches, bien bĂąties, oĂč se rencontrent toutes
les merveilles du progrĂšs moderne, une population instruite,
avancée, se gouvernant librement sous l'égide tutélaire de la
Grande-Bretagne. A cÎté de cette richesse, de cet épanouissement
de la vie, de ce magnifique avenir, on voit, dans l'intérieur de la
plus grande partie du continent australien 2, une sécheresse pour
ainsi dire permanente, une végétation misérable et rabougrie, des
animaux fuyant, épouvantés, cette nature morne et désolée. Quel-
ques rares indigÚnes, à l'aspect hideux, à la saleté repoussante,
disséminés par familles peu nombreuses, errent dans ces solitudes
sans demeure fixe et avec l'unique préoccupation d'assouvir leur
faim. Dans cette lutte de chaque jour, de chaque instant, contre
les difficultés de la vie, tout progrÚs est interdit et on ne saurait
s'étonner de voir des anthropologistes classer les Australiens
parmi les races les plus dégradées, les placer au plus bas de
l'échelle humaine. Quelques savants vont plus loin encore, ils se
refusent Ă regarder ces races comme issues de la mĂȘme souche
que les EuropĂ©ens, comme appartenant Ă la mĂȘme humanitĂ©.
Le portrait que tracent des indigĂšnes, les rares explorateurs qui
ont visitĂ© ces contrĂ©es maussades, sans ĂȘtre assurĂ©ment flatteur,
montre l'exagération de ces conclusions. Ils tiennent à la fois,
1 On ne peut affirmer qu'une race entiÚre ait vécu dans la promiscuité.
Ce serait lĂ un fait exceptionnel. On peut consulter sur la question
Ed. Westermarck, The History of human Mariage. London, 1891.
aLa superficie de l'Australie est d'environ 8 millions de kilomĂštres
carrés, les trois quarts de celle de l'Europe.
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m L'HOME
nous apprend M. Haie1, du type malais et du type africain; leur
couleur Tarie du brun foncé au brun rouge 2. Leur taille est plattt
petite, leurs membres sont bien proportionnĂ©s; la tĂȘte est large,
le front étroit et fuyant, les yeux sont noirs et enfo&oés dans les
orbites, le nez est aplati, le prognathisme trÚs marqué et les os du
crùne présentent une grande épaisseur. En revanche, les cheveux
no sont pas laineux comme ceux des nÚgres, raides et frisés
comme oeux des Malais, mais fins et soyeux comme chez les races
blfcnctaes. Les basùmes ont en général la barbe longue et fourme
d'un «noir de jais ou d'un brun trÚs foncé; tout le systÚme pileux
enfin est trÚs développé.
Le3 nombreuses tribus disséminées dans toule l'Australie ont
sans doute un lien commun entre elles, bien qu'elles présen-
tent sur certains points de notables différences, qui justifient les
appréciations si diverses de ceux qui les ont visitées. Contrai-
rement à ce qui a été avancé, on trouve chez elles une véri-
table organisation sociale; mais lĂ oĂč la misĂšre, la situation
sont semblables, il ne peut ĂȘtre question de chefs ni de maĂź-
tres; le sexe et l'ùge assurent scßds la prééminence, les vieil-
lards commandent, les jeunes gens obéissent. L'opinion assez
générale que chez les Australiens les femmes sont enlevées de
force, et que} leur consentement Ă ce que l'on ne pevt appeler un
mariage n'est jamais nécessaire, est absolument fausse; nulle
part, les rÚgles relatives au mariage lie sont plus sévÚiés ni mieux
observées. L'exogamie3 est une de ces rÚgles; les différents dans
se marient entre eux, et ces mariages créent des liens de protec-
tion et d'appui auxquels aucun Australien ne saurait se refuser4.
Les guerres qui s'élÚvent entre des tribus rivales sont d'ordinaire
peu sanglantes; elles dorent peu, la paix se rétablit promptement
par l'entremise des vieillards des deux partis et généralement aprÚs
la mort d'un seul combattant.
MalgrĂ© ces traits plus favorables peut-ĂȘtre que ceux que l'on
s'attendait Ă trouver chez eux, il est impossible de omettre en doute
l'extrĂȘme dĂ©gradation oĂč sont plongĂ©s les Australiens, dĂ©gradation
4 Les notes 4e M. Halo ont été rédigées sur des observations personnelles
faites par cet éminent savant en Australie.
3 On en rencontre qui se rapprochent des mulĂątres. Il ne faut pas
oublier que sur une terre de l'étendue de l'Australie, on n« peut Tamener
les races indigĂšnes Ă un type unique.
8 UmyamĂše est le mariage Interdit entre le6 membres d'une mĂŽme tribu,
Vendoganie par contre se dit quand le mariage est permis dans ces conditions.
4 M. Howitt, autorité trÚs considérable pour ce qui regarde l'Australie,
croit que ces rĂšgles matrimoniales sont trĂšs anciennes. (Journ. Anthr. Insti-
tue of Great Britain, aug. 1888.)
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L'HOMME 23!
que le contraste avec les colons anglais rend pins saisissante
encore. Elle est due au milieu dans lequel ils sont condamnĂ©s Ă
vivre, aux circonstances adverses contre lesquelles il leur faut
lutter, et M. Haie peut demander, sans craindre de contradiction,
si la race aryenne ou sémite la mieux douée, la plus intelligente,
avait Ă©tĂ© condamnĂ©e pendant de longues* sĂ©ries de gĂ©nĂ©rations Ă
de semblables conditions de vie, ne serait-elle pas tombée au
niveau des Australiens? La barbarie de ces derniers n'implique
donc pas une infĂ©rioritĂ© intellectuelle, elle doit plutĂŽt ĂȘtre attribuĂ©e
au milieu dans lequel ils végÚtent4.
Tout montre la justesse de cette conclusion. Si dans leurs rap-
ports avec les Européens, les indigÚnes se montrent hautains et
sournois, si on a pu, non sans quelque raison, les accuser d'une
invincible stupidité, les enfants amenés jeunes dans des centres
civilisés ont surpris par leur intelligence les instituteurs aux-
quels ils étaient confiés1. Leur facilité à apprendre les langues, la
musique surtout, dépasse celle des enfants blancs leurs camarades,
et jusqu'à l'ùge de la puberté, ils se montrent, comme les jeunes
nĂšgres aux Ătats-Unis, supĂ©rieurs Ă eux.
Un autre fait est plus intéressant encore ; nous l'emprunterons
au récent travail3 d'un savant canadien, M. Horatio Haie, qui
jouit, sur les questions d'ethnologie et de linguistique américaines,
d'une autorité incontestée. Pour M. Haie, le développement de
rintelligence et celui du langage sont corrélatifs, et la parole n'est
que le reflet de la pensée. Tous les dialectes australiens sortent de
la mĂȘme souche4, et ce n'est pas sans un certain Ă©tonnement que
l'on constate la perfection qu'ils ont atteinte. Leur grammaire
possÚde sept déclinaisons5; une d'elles est spéciale aux noms
propres, une autre aux noms de lieux. Chaque déclinaison compte
4 Garl Lumboltz dit que la situation matérielle des habitants du Queens-
land est analogue Ă celle des premiers habitants de l'Europe Ă Page de
pierre. (Au pays des cannibales. Voyages d'exploration chez les indigĂšnes de
l'Australie orientale.)
3 DÚs 1846, tes Bénédictins espagnols avaient établi une école à 70 milles
de Penh, la capitale du West-Australia. Tons les rapports constatent les
rapides progrÚs des enfants indigÚnes qui leur étaient confiés.
* Language «* a Test of mental Capacity being an Attempt to démons trate the
true Basis of Anthropology (Tram. Royal Soc. of Canada, vol. IX, 1891).
4 M. Haie a vĂ©rifiĂ© ce fait par lui-mĂȘme pour les indigĂšnes de la partie
est de r Australie. Le docteur Fred. MĂčller, dans le voyage scientifique de
la frégate autrichienne Novare, a pu étendre ces observations aux Austra-
liens des autres parties du continent et notamment Ă ceux de la partie
ouest. Le docteur Mûller ajoute que les langues indigÚnes, tout en gardant
leurs affinités primitives, sont en pleine décadence.
8 La premiÚre grammaire australienne a été publiée, il y a quelques
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232 L'HOMME
de dix à onze cas1 plus logiquement établis que dans les langues
aryennes, ajoute M. Haie. Les verbes ont des conjugaisons ; on les
combine, avec des adjectifs, pour modifier leur signification. Les
temps ou les modes sont nombreux. La racine comprend, en
général, une ou deux syllabes et des suffixes qui remplacent les
pronoms. Le verbe ĂȘtre prend plusieurs formes; il se conjugue
comme notre propre verbe ou comme le verbe esse en latin. De
nombreux noms enfin dérivent des verbes, ils aident, par des
affixcs, à la facilité et à la fécondité de l'expression. On retrouve ce
procédé dans le sanscrit et dans le grec, et aussi, mais à un degré
moindre, dans le latin et dans l'allemand moderne 2.
La conclusion Ă tirer de ces faits par les linguistes, dit M. Haie,
est que, dans de- conditions de vie moins dures, moins misérables,
ces races auraient non seulement maintenu le niveau de leurs
ancĂȘtres, mais elles se seraient aussi rapidement dĂ©veloppĂ©es que
leurs congénÚres plus favorisés. Cette conclusion ressort avec plus
de force encore pour ceux qui admettent, avec Max Millier 3, que le
raisonnement et le langage sont identiques, ou pour parler plus
exactement qu'ils sont, comme la chaleur et le mouvement, des
manifestations diffĂ©rentes de la mĂȘme force.
Nous ne suivrons pas notre auteur dans ses considérations sur
l'origine des Australiens. Il suffira de dire ici qu'il se refuse Ă voir
en eux les représentants des populations primitives du globe et
qu'il les croit de souche dravidienne 4, issus des peuples qui occu-
paient THindoustan avant l'arrivée des Aryas et qui comptent
aujourd'hui encore plus de cinquante millions de représentants
disséminés dans toute la péninsule hindoustanique5. Sir Monnier
années déjà , à Sydney, dans la Nouvelle-Galles du Sud, par le Révérend
S. E. Threkeld.
1 Deux nominatifs, un génitif, deux datifs, un accusatif et quatre ou cinq
ablatifs. Nous renvoyons au savant travail de M. Haie (p. 94) pour les
intéressants exemples qu'il donne.
3 H faut cependant ajouter que les conclusions de M. Haie sont contes-
tées. Le révérend docteur Farrar voit, dans cette richesse de la langue de
certaines peuplades sauvages, l'impossibilitĂ© oĂč ils sont d'arriver Ă une
idée abstraite ; de là la nécessité pour eux d'une abondance de mots et de
circonlocutions. La réponse de M. Haie, les exemples qu'il donne (/. c,
p. 103, 404) réfutent amplement l'opinion du docteur Farrar.
3 Science of Thought, chap. i.
4 Ces immigrants, si nous acceptons cette hypothĂšse, arrivĂšrent proba-
blement par le golfe de Garpentaria et les cĂŽtes est de l'Australie. C'est
sur ces points que lo langage a conservé les formes dravidiennes les plus
accentuées, dit M. Haie. Rien ne permet, quant à présent, de ûxer la date
de ces immigrations.
5 Nous citerons parmi eux les Telugus et les Tamills. Gliac me de ces
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L'HOMME 235
Williams l les dit travailleurs, industrieux, d'un caractÚre indépen-
dant. Ils remplissent aux Indes de nombreuses fonctions domesti-
ques, et toujours ils se montrent fidÚles, dévoués, tempérés, fils
soumis et respectueux de la vieillesse; quelques-uns de ces traits
se retrouvent, nous venons de le voir, chez les Australiens.
Les Dravidiens furent vaincus par les Aryas, quinze cents ans
environ avant notre Ăšre. Au moment de l'invasion, les premiers
étaient probablement supérieurs en civilisation à leurs vainqueurs,
mais incapables de résister à des adversaires plus belliqueux et
mieux organisés. Si nous acceptons les conclusions de M. Haie et.
d'autres savants linguistes, c'est de cette race comparativement
élevée que sont issus les Australiens tombés aussi bas que nous les
voyons, sous l'empire de circonstances contre lesquelles aucune
race, si bien douée qu'elle fût, n'aurait pu lutter. L'évidence du
langage, comme l'évidence de l'histoire, montre que l'état de bar-
barie dans lequel sont plongées de trop nombreuses populations
n'implique aucune infériorité de puissance intellectuelle, mais,
seulement, si je puis me servir de ce mot, sa suspension . l
Cette barbarie ne laisse-t-elle aux races qu'elle étreint aucun
moyen de lui échapper? Nous prouverons le contraire, en montrant
des Ă© migrants appartenant Ă une race aussi sauvage que les Aus-
traliens progresser rapidement dĂšs qu'ils ont pu fuir le milieu qui
pesait si cruellement sur eux.
Les Tinneh3 habitent, au nord de l'Amérique, la région qui
s'étend de la baie de Hudson à l'est, jusqu'à l'Alaska à l'ouest,
triste pays de rochers et de marais, de lacs peu profonds et de
riviĂšres dangereuses. La vĂ©gĂ©tation arrĂȘtĂ©e par le froid est nulle,
la stérilité perpétuelle; quelques arbres rabougris se montrent seuls
de loin en loin. Des animaux à fourrure précieuse forment la faune.
Le chasseur les poursuit avec acharnement, dans l'espérance d'un
gain fort aléatoire. Quand cette ressource manque, les habitants
doivent se nourrir des mousses et des lichens qu'ils arrachent aux
peuplades compte environ de 15 Ă 16 millions de membres. (Robert Cust,
Languayes of East Indies.)
4 Modem India and Indians.
3 Nous reproduisons les propres paroles de M. Haie (L c, p. 101, 102).
âą Thus tbe Australians, whom some to eager theorists hĂąve accepted as the
best représentatives of primeval Mao, prove to be tbe oflspring of one of the
most highly *.»ndowed races of soutbern A*ia. »
3 Leur nom véritable est « DénÚ-Djinjié ». Les ethnologistes américains
les appellent aussi « Athabascans », nom qui leur a été donné par Gallatin,
dans le Synopsis of the lndian Tribes. (Voy. aussi H. Haie, /. c, p. 81 et
jtassim; et A. Pioard, BibliothÚque de linguistique et d'ethnographie améri-
caines.)
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m
rochers. Ils errent sans demeure fixe, sans organisation sociale, et
quand le froid les contraint de s'arrĂȘter ou quand la chasse les
retient sur un point, ils élÚvent rapidement de misérables huttes
en branchages recouverts de terre battue ou de peaux de bĂȘtes.
Ecrasé par un climat glacial, le Tinneh, disent ceux qui ont vécu
dans le pays, est égoïste, orgueilleux, dur pour les vieillards, les
femmes, les malades qui sont des bouches inutiles, d'une indul-
gence, au contraire, excessive pour les enfants. Gomme tant d'autres
sauvages, il est poltron, menteur et paresseux; en revanche, il est
sobre, peu vindicatif, humain, gĂ©nĂ©reux mĂȘme, pour ceux dont il
peut attendre quelque service. Le vol et la violence, si communs chez
les Polynésiens, lui sont inconnus. Les Tinneh ne manquent assu-
rément pas d'intelligence; mais cette intelligence, semblable & celle
des enfants, ne s'est jamais ouverte, faute d'occasions favorables.
Leur langage est non moins remarquable que celui des Austra-
liens : variĂ©tĂ© des expressions, richesse des inflexions, aptitude Ă
modifier des mots, nombre des verbes auxiliaires, modes différents
du verbe ĂȘtre qui, comme dans les langues aryennes, sert Ă former
les temps, tous les caractÚres en un mot témoignant d'une langue
avanoée s'y rencontrent '. Nous sommes loin de la forme aggluti-
native que l'on regardait comme la rĂšgle des langues primitives
américaines, et il est permis d'appliquer aux Tinneh ce que Max
Mûller disait des Iroquois : « The people who fashioned such a speech
must hùve been powerful reasoners and accurate classifiers. » Nous
en conclurons que les Tinneh, comme les Australiens, descen-
dent d'une race civilisée et que, comme les Australiens, le milieu
auquel ils sont condamnés les a conduits à leur barbarie actuelle.
Peuvent-ils y Ă©chapper et redevenir ce qu'Ă©talent leurs ancĂȘtres?
Ici, heureusement, nous n'en sommes plus réduits aux conjectures
et nous possédons des preuves irréfutables. Des rameaux sortis
des Tinneh sont descendus vers le sud ; on a pu suivre les traces
de leur émigration à travers les pays qui forment aujourd'hui la
Colombie anglaise, les Ătats de Washington et d'OrĂ©gon dĂ©pen-
dant de la grande république américaine, jusqu'aux riches vallées
de la Californie du Nord. LĂ les Hupa, c'est le nom qu'ils prirent,
s'établirent, et M. Stephen Povers dépeint leurs descendants comme
la plus belle race de toute la région * . « Ils sont, ajoute-t-il, les
Romains de la Californie par leur valeur, par la domination qu'ils
1 Darwin, poursuivant son thÚme favori, n'hésite pas à prétendre que la
construction à la fois réguliÚre et complexe d'une langue est un signe
d'infériorité. « En ce cas, lui répond M. H. Haie (I. c, p. 83), le grec de Platon
et l'arabe d'Avicenne sont des langues inférieures. »
3 Contributions to North American Ethnology.
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1/MOmiE 235
ont exercée sur tontes tes tribus établira ayant eux dans le pays,
les Français, par la facilité avec laquelle leur langue, qu'ils ont
imposée, s'est propagée à des distances considérables. » Leur
supériorité se montra également par une rapide adaptation à la
civilisation plus avancée des peuples qu'ils avaient soumis. Ils
apprirent à élever des maisons hautes et commodes, à construire
des barques, et pendant de longs siĂšcles Ă se servir de coquilles,
unique monnaie courante de la Californie et qui était absolument
Ă©trangĂšre Ă leurs ancĂȘtres.
Les Navajos, sortis des Hupa, gagnĂšrent i'Arieona et le Nouveau-
Mexique, od les Espagnols les rencontrĂšrent, quand, en 1541, ils
envahirent la région. Ils cultivaient la terre, ils arrosaient leurs
champs au moyen de canaux (aeequias) construits avec une grande
intelligence; ils élevaient d'immenses greniers pour conserver leurs
grains et ils habitaient des maisons commodes, souvent à moitié
souterraines. Les couvertures des Navajos, les objets en argent
repoussé qu'ils fabriquaient dÚs le seiziÚme siÚcle, sont célÚbres
dans toute l'Amérique, et s'il est probable qu'ils apprirent à les
produire des Indiens des Pueblos qui occupaient le pays avant leur
arrivée, il est certain qu'ils firent faire à cette fabrication de grands
progrÚs '. Leur intelligence se montre plus élevée encore dans leurs
chants religieux et dans leurs légendes. La priÚre ou plutÎt le
récit mythologique d'un shaman Navajo est vraiment remarquable
et mĂ©ritait d'ĂȘtre conservĂ©e 2. Nous pouvons aussi citer le chant
des moncagnes, Ćuvre d'une riche imagination, oĂč se rencon-
trent de nombreux et curieux détails historiques et mythologiques.
A un autre point de vue, le progrÚs n'a pas été moins rapide.
Les femmes, chez les Tinneh, sont achetées à leurs parents et
réduites au plus misérable esclavage. Les femmes des Navajos, au
contraire, sont libres de choisir celui qu'elles veulent épouser;
aprĂšs leur mariage, elles restent les maltresses du logis, conservent
la propriété de ce qu'elles ont apporté ou de ce qu'elles peuvent
personnellement gagner et sont généralement consultées sur toutes
les entreprises importantes 3.
1 Washington Mathews, The Navajo Weavers. The Navajo Silversmiths .
(Report Bureau of Ethnology, t. II et III.)
* Cette légende a été reproduite dans Y American Anthropologist (avril 1888).
Elle rappelle par certains cÎtés, et cette analogie est intéressante, la déesse
Ishtar descendant dans PHadĂšs pour retrouver son amant Thammuz qu'elle
avait perdu. (Rawlinson, Religions of the ancient World, en. n.) Cette der-
niÚre légende, que les briques assyriennes nous ont livrée, est, dit M. Haie
(l. c, p. 88), trÚs inférieure comme composition à celle des Navajos.
3 La légende des Navajos sur la différence du traitement des femmes
chez les Tinneh du Nord et les Tinneh du Sud est curieuse. Un jour, les
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236 L'HOMME
Tels sont les remarquables progrĂšs accomplis en cinq ou six
siĂšcles par les Tinneh Ă©chappĂ©s au rude climat oĂč vĂ©gĂ©taient leurs
pĂšres. Ils justifient amplement nos conclusions que les races sau-
vages sont issues de races plus civilisées, qu'elles sont intellec-
tuellement aussi bien douées que celles que nous appelons supé-
rieures, qu'elles ne sont tombées dans la barbarie que par suite
du milieu oĂč elles vivaient, que, rendues enfin Ă un milieu plus
favorable, elles peuvent rapidement s'élever à un état bien diffé-
rent. Les sauvages n'offrent donc ni physiquement ni intellectuel-
lement aucun rapport avec l'animalité; ils ne sauraient servir
d'Ă©chelon pour relier l'homme Ă l'animal, fĂ»t-il mĂȘme un anthropo-
pithĂšque quelconque.
Telle est aussi la conclusion de M. Haie *. « Le philologue, dit-il,
découvre dans les langues australiennes ou fuégiennes la preuve
d'une capacité mentale qui, dans d'autres circonstances, aurait
placĂ© ceux qui les parlaient dans une condition bien supĂ©rieure Ă
leur condition actuelle. » La tùche de l'historien futur sera de mon-
trer par quelles catastrophes les peuples réduits aujourd'hui à cet
état de barbarie ont été violemment séparés du monde et comment,
par suite de la dispersion et de l'isolement, ils sont déchus de leur
civilisation primitive pour tomber dans leur état actuel 2. Mais il
ne faut jamais oublier, en écrivant cette douloureuse histoire, que
l'humanité vient de loin et que l'historien, en essayant de la
remonter, s'arrĂȘte bien vite3.
Durant cette longue histoire, un autre fait n'est pas moins
frappant. Si haut que nous remontions dans le passé, si loin que
nous portions nos recherches, nous voyons toujours et partout
les mĂȘmes produits de l'industrie de l'homme; toujours et partout,
les mĂȘmes nĂ©cessitĂ©s font naĂźtre chez lui les mĂȘmes inventions.
Nous ignorons ou, du moins, nous ne connaissons que trĂšs impar-
faitement les premiĂšres migrations des peuples. Nous ignorons
femmes de ces derniers, lasses des indignités auxquelles elles étaient sou-
mises, se mirent en grĂšve, quittĂšrent leurs foyers, traversĂšrent la riviĂšre
et s'établirent sur l'autre rive. Pendant quatre ans, les deux sexes vécu-
rent séparés. Au bout de ce laps de temps, les femmes, ne pouvant
plus tenir Ă leur solitude, suppliĂšrent leurs maris de les reprendre. Los
nommes hésitaient et délibéraient entre eux, lorsque trois ou quatre
femmes, plus ardentes ou plus pressées que les autres, s'efforcÚrent de
traverser la riviĂšre Ă la nage et se noyĂšrent dans leur tentative. La question
fut tranchée par ce dévouement; les hommes cédÚrent et, depuis ce mo-
ment, ils consentirent à traiter leurs femmes comme leurs égales.
* Loc. cit., p. 108.
2 Abbé Thomas, De la condition primitive du genre humain. (Correspondant,
1885.)
3 Darmesteter, les ProphÚtes d}Israël.
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L'flOMMK 237
comment les continents ont été primitivement peuplés, et un de
nos plus sûrs moyens d'investigation est la comparaison des
objets fabriqués par l'homme, que les fouilles mettent au jour.
La pierre a été la premiÚre arme, le premier outil de l'homme ; le
silex gisait à ses pieds, il apprend rapidement à le faire éclater
au feu, Ă le tailler Ă grands Ă©clats, Ă lui donner une pointe, Ă
l'insérer dans un manche en corne ou en os qui lui permit de la
manier avec plus de facilité. La premiÚre hache était trouvée.
Il serait long d'Ă©numĂ©rer tous les points oĂč ces haches se ren-
contrent. On les recueille dans les vallées de nos fleuves et de nos
riviĂšres, tantĂŽt mĂȘlĂ©es Ă des alluvions caillouteuses, tantĂŽt dissĂ©-
minées à la surface du sol. Si elles sont encore rares en Allemagne,
elles abondent dans le sud-est de l'Angleterre, en Italie, en
Espagne, en Algérie, dans l'Hindoustan. Partout elles présentent
des types identiques, partout elles tĂ©moignent des mĂȘmes pro-
cédés de fabrication. M. de Ujfalvy a rapporté de la Sibérie méri-
dionale des haches en diorite ou en serpentine; d'autres explora-
teurs signalent les reliques de l'Ăąge de pierre auprĂšs de Tobolsk
ou à l'est de l'Oural. A l'autre extrémité du grand continent asia-
tique, un dépÎt de cendres situé en Syrie, à l'entrée d'une grotte
auprÚs du Nahr-el-Kelb, a livré des silex taillés en couteaux ou en
grattoirs ; plus récemment, on a reconnu une station préhistorique
à Hanoueh, à l'est de Tyr; puis d'autres plus considérables sur
le plateau du SinaĂŻ. Toutes ces piĂšces se rapprochent des anciennes
formes de nos régions. Les dépÎts de la Nerbudda, les couches
à ossements dû Godavery, ont donné un grand nombre d'outils
en agate, des couteaux, des grattoirs presque toujours ovalaires
sur une de leurs faces, plates sur l'autre, rappelant le type chel-
léen, et M. Rivett Garnac annonce la découverte d'armes et d'outils
en pierre dans le Banda, district sauvage et montagneux Ă peine
encore exploré, situé au nord-ouest de l'Inde. Les grattoirs, dit-il,
ressemblent curieusement Ă ceux des Eskimos; les pointes de
flÚche aux pointes de flÚche les plus primitives trouvées en
Amérique.
Les outils de Trenton ou de Little Falls dans le Delaware ou dans
le Mississipi, les flÚches trouvées dans le loess glaciaire de la
Nebraska, les tÚtes de lance provenant des dépÎts quaternaires
de Walter River (tNevada), qui tous peuvent compter parmi
les plus anciennes reliques de l'homme en Amérique, ne diffÚ-
rent en rien de ceux trouvés sur les rives du grand fleuve de
l'Egypte ou dans les Ăźles du Japon. Le capitaine Burton rappor-
tait de la cÎte de Guinée une hache en pierre dont M. Evans
signalait la ressemblance avec les haches provenant de la GrĂšce
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238 L'AĂWtt
ou de r Asie Mineure. Les officiers anglais recueillaient de nombreux
spécimens semblables dans leur campagne contre les Ashantis, et
le major Feilden dans une excursion Ă travers le Transvaal et
le Natal *.
Il y a quelques années, à une réunion de la Société d'anthropo-
logie de Vienne, on constatait la remarquable ressemblance d'ins-
truments en pierre apportés du Michigaa et de l'Uruguay avec une
bĂąche provenant de Catane, une autre trouvĂ©e Ă AngermĂčnde, dans
le Brandebourg, ou bien encore avec les haches Scandinaves 2.
J'ai moi-mĂȘme assistĂ© Ă des expĂ©riences du mĂȘme genre; on mĂȘlait
des objets en pierre des provenances les plus diverses, des conti-
nents les plus éloignés, et souvent il était difficile aux plus experts
de dire leur provenance. Les magnifiques expositions de Paris,
en 1878 et en 1889, ont permis à chacun d'en juger, et il n'était
guÚre possible à l'observateur de parcourir nos galeries préhis-
toriques, sans ĂȘtre frappĂ© de cette similitude du travail le plus
ancien que nous connaissions.
La hache ne put longtemps satisfaire Ă des besoins qui se mul-
tipliaient; des pointes, des scies, des percuteurs, des grattoirs,
toujours tirés de la pierre, viennent compléter l'outillage de l'homme
quaternaire. La flĂšche permet d'atteindre l'oiseau qui s'envole,
l'animal qui fuit, le harpon de frapper le poisson qui paraĂźt Ă
fleur d'eau, le hameçon de le poursuivre dans les eaux profondes.
Ce ne sont pas lĂ des inventions faciles qui viennent naturel-
lement à l'esprit humain. Comment comprendre qu'elles se pré*
sentent vers les mĂȘmes temps sur tant de points diffĂ©rents,
comment comprendre la similitude des moyens employés par des
hommes dispersés sur des continents éloignés, sans rapports entre
eux, autrement que par l'identité du génie de l'homme. Cette
identité, à son tour, ne peut s'expliquer que par l'unité d'origine
dont la science apporte au besoin une preuve nouvelle.
Nous avons dit les changements orographiques et climatériques
du globe, produits par des circonstances encore mal connues 3.
Sous l'influence de ces changements, la faune subit une trans-
formation complÚte. Le rhinocéros, le mammouth, le grand ours,
le mégacéros, le machairodus, disparaissent pour toujours. L'hip-
popotame abandonne l'Europe pour les fleuves de l'Afrique; le
renne se dirige vers le nord. A leur place apparaissent nos
* Notes on Stone lmplements front South Africa. (Journ of anthropological
InstUute of Great Britain, 1883.)
a Mittkeilungcn, 1879. â Putnam, Chipped Stone Implements. (BulL of the
Essex Irwtitute, 1885.)
* Correspondant des 25 octobre, 10 novembre 1888, 10 et 25 avril 1891.
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L'HOMME 239
premiers animaux domestiquĂ©s : le bĆuf, le mouton, la chĂšvre,
le chien. L'homme, témoin de ces changements, continue sa marche
ascendante; de nomade il devient sédentaire, de chasseur, agri-
culteur et pasteur» Partout nous constatons chez lui des mĆurs
nouvelles, des idées nouvelles, une vie nouvelle. Si les métaux
restent encore inconnus, s'il faut les chercher au fond de l'Asie
ou de l'Afrique, à cÎté d'objets de toute sorte encore grossiÚre-
ment taillés, nous voyons des haches, des celts, des lames de
formes diverses, des pointes de flĂšches, tous admirablement polis
par le frottement prolongé d'une pierre contre une autre pierre, et
ce mĂȘme changement, ce mĂȘme progrĂšs se voient chez des peu-
plades dispersées dans les pays les plus divers. Partout des polis-
soirs, dont l'usure montre les longs services, sont nombreux;
partout les rochers, les blocs erratiques, portent des incisures
qui attestent le mĂȘme usage.
Parmi ces objets, les pointes de flĂšches sont les plus nom-
breuses. C'est par centaines qu'on les recueille dans les dépÎts
aurifÚres du Brésil, sur les bords duMaronidans la Guyane fran-
çaise, sur les rives de la Plata, dans les plaines de la Patagonie,
dans les nombreux Ătats de l'AmĂ©rique du Nord. Partout, elles
témoignent d'une population déjà considérable; partout, elles disent
les luttes et les combats que ces hommes ont eu Ă soutenir; par-
tout aussi, leur forme tantĂŽt triangulaire, tantĂŽt Ă ailerons ou Ă
pédoncles, les rapproche des formes connues de nos régions. Dans
des conditions biologiques et climatériques différentes, l'Américain
comme l'EuropĂ©en arrive aux mĂȘmes conceptions, aux mĂȘmes
créations.
Si la pierre reste toujours l'arme ou l'outil par excellence, elle
devient rapidement insuffisante; l'homme apprend Ă supplĂ©er Ă
cette insuffisance, et nos musées possÚdent des séries complÚtes de
dards, de pointes, d'aiguilles finement travaillées, de flÚches barbe-
lées tirées des os ou du bois des cervidés. L'iuvention des barbetures
mĂ©rite que l'on s'y arrĂȘte un moment. Les pointes rĂ©currentes ren-
daient le coup plus dangereux, le projectile restait dans les chairs
et l'animal ne parvenait pas à s'en débarrasser. Mais ce n'était pas
là leur seul but; disposées en série des deux cÎtés de la flÚche,
elles la soutenaient dans sa course aérienne, comme les ailes de
l'oiseau, qui peut-ĂȘtre en avait inspirĂ© l'idĂ©e premiĂšre, et augmen-
taient sa précision et sa portée. Les tertres de San-Francisco, les
puits de cendre de Madisonville (Ohio), les kjĂŽkkenmĂŽddings des
cĂŽtes de l'Atlantique et du Pacifique donnent des milliers de ces
instruments de toute forme et Ă tout usage. Tous sont semblables
Ă ceux recueillis en Europe. La poterie raconte la mĂȘme histoire ;
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240 L'HOMME
ce n'est pas sans étonnement qne Ton compare les vases trouvés
sous les mounds de l'Ohio avec ceux provenant de l'allée couverte
de West-Kennet, en Angleterre, ou que l'on retrouve sur les bords
du Mississipi ou du Missouri, des poteries prĂ©sentant les mĂȘmes
formes, portant les mĂȘmes anses, les mĂȘmes goulots, jusqu'aux
mĂȘmes ornements que celles de Troie ou de MycĂšnes mises au
jour par les fouilles de Schliemann.
Les superstitions qui s'attachent aux pierres taillées, supersti-
tions qui se montrent dans tous les temps et à toutes les époques,
ne sauraient ĂȘtre omises. Partout on attribue Ă ces pierres une origine
surnaturelle, partout on les considĂšre comme des amulettes desti-
nées à protéger leur propriétaire, sa maison ou son troupeau1. Les
paysans de notre Bretagne comme ceux de la Belgique, les habi-
tants du Nord comme ceux du Midi, les placent dans leurs demeures
ou dans leurs étables, et souvent ils les attachent au cou du taureau
ou du bélier, le chef du troupeau. Les moudjiks russes les regardent
comme douées d'une vertu spéciale et les lÚguent à leurs enfants
comme un précieux héritage. Ou croyait encore en Ecosse, à la fin
du siĂšcle dernier, que les haches polies servaient aux Ăąmes errantes
pour frapper Ă la porte du purgatoire3. Eu Scandinavie, on les
plaçait dans le lit des femmes pour faciliter l'accouchement. Au
Japon, la croyance populaire veut que les génies du vent et de la
tempĂȘte lancent sur la terre des celts et des pointes de flĂšches. On
les conserve dans les temples, et, pour certaines maladies, une
parcelle réduite en poudre est un remÚde souverain3. Les Ashantis
les adorent comme des divinités et, dans leur marche sur Coomassie,
les soldats anglais purent voir une pierre placée sur un autel, objet
de la plus profonde vénération. Cette superstition s'explique
chez des nÚgres ignorants : de violents orages accompagnés de
coups de tonnerre redoublés, sont suivis en Afrique de pluies dilu-
viennes qui lavent le sol et amĂšnent souvent Ă la surface des pierres
taillées. Leur découverte est saluée de cris de joie; les Sraman-bo 4,
disent les indigĂšnes, s'enfoncent dans la terre au moment de leur
chute, ils se relĂšvent peu Ă peu, quand ils doivent porter bonheur Ă
un homme ou Ă une tribu.
Le nom mĂȘme donnĂ© Ă ces pierres rappelle leur origine. Les
Romains les appelaient ceraunia, de^spxWç, tonnerre; et nous les
voyons encore mentionnées sous ce nom dans le .catalogue d'un
* Evans, les Ages de la pierre, trad. franc., p. 58 et suiv; â Cartailhac,
CAge de la pierre dans les souvenirs et les superstitions populaires.
2 Wilson, Prehisloric Annals ofScotlanl, t. I, p. 191.
3 H. Von- Siebold, ZeiUchrift fur Ethnologie, t. X, Berlin, 1885.
4 Littéralement : les pierres tombées du ciel.
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L'HOMME 241
noble Véronais publié en 1656. Chacun a lu, dans Shakespeare, le
chant funéraire de Cymbeline :
Fear no more the lightning flash,
Nor the ail dreaded thunder stone.
Nous trouvons les Donner-Keile en Allemagne, les Donner-axt
en Alsace, les Donner- beitels en Hollande, les Torden-Steen en
Danemark, les Torden-Keile en NorwĂšge, les Thorsoygar en SuĂšde;
Thor, chez les nations du Nord, était le dieu de la foudre. Les Celtes
désignaient les pierres polies sous le nom de Men-gurun et c'est
encore le nom, si je ne me trompe, que leur donnent les paysans
bretons; ils croient que ces pierres oscillent chaque fois que le
tonnerre se fait entendre. Les Pedrus de lamp dans le Roussillon,
les Ylderim-tachi dans l'Asie Mineure, les Rai-fu-seki-no-rui au
Japon, les Baton-Gontour chez les Malais, ont la mĂȘme signification.
Les nĂšgres du Soudan ou de la cĂŽte occidentale d'Afrique croient,
comme les hommes du Nord, que les silex travaillés sont les foudres
que Sango, le dieu du tonnerre, lance sur la terre, et, peu de temps
avant sa fln déplorable, le noble Gordon envoyait au Caire trois
haches de pierre trouvĂ©es chez les Niam-Niam, oĂč elles Ă©taient
l'objet d'un culte superstitieux comme tombées du ciel1. Nous
voyons cette croyance profondément enracinée dans la haute Bir-
manie comme dans le Nicaragua, chez les Javanais comme chez les
Cambodgiens. M. Houbé, de Saigon, a recueilli, dans la province de
Bien-Hoa (Cochinchine), un nombre considérable de pierres portant
la marque du travail de l'homme; les Annamites les disent les
pierres de la foudre; elles sont probablement dues aux Mois, les
premiers occupants du pays*.
N'est-ce pas aussi au culte superstitieux des pierres qu'il faut
rapporter certains rites religieux ou funéraires, que l'étude de
l'antiquité montre à chaque pas? A son arrivée dans l'ßle de
CrĂšte, Pythagore, au dire de Porphyre, se fit purifier par les prĂȘtres
du mont Ida avec des pierres de la foudre. Les Etrusques portaient
Ă leur cou des colliers de pointes de flĂšches en silex. Les mages
persans les recherchaient pour les cérémonies mystiques de leur
culte, et les vieux Indiens les déposaient respectueusement dans
leurs temples. Les Arabes, nous apprend Hérodote, pour donner
« Bull. InsL Egyptien, 1886.
2 Anthropologie, t8'J0, p. 506. On peut consulter, sur ces étranges supersti-
tions, une intéressante noie insérée par M. Alexandre Bertrand dans la
deuxiÚme édition de son important travail, la Gaule avant les Gaulois,
p. 190 et suiv.
25 octobre 1892. 16
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242 L'HOMME
une sanction Ă leurs engagements, incisaient leurs veines avec une
pierre tranchante. En Egypte, le cadavre avant l'embaumement
devait ĂȘtre ouvert avec un silex. Les prĂȘtres de CybĂšle usaient
d'une lame semblable pour la mutilation qu'ils s'imposaient en
souvenir de la mutilation d'Atys. Les Israélites se servaient d'ins-
truments en pierre pour la circoncision, les Aztecs pour les sacri-
fices, oĂč des milliers de victimes succombaient misĂ©rablement, et
quand le dieu Gimawong visite son temple de Labode sur la cĂŽte
d'Afrique, ses adorateurs lui offrent un taureau qui doit ĂȘtre immolĂ©
avec un couteau en silex.
Une telle unanimité qui persévÚre à travers les siÚcles, qui se
retrouve dans les pays les plus diffĂ©rents, ne peut ĂȘtre attribuĂ©e au
seul hasard. L'intelligence de l'homme, mĂȘme dans ses tristesses,
mĂȘme dans ses superstitions, est toujours et partout la mĂȘme. C'est
la leçon qui ressort éclatante de toute l'histoire de la vie.
III
Il m'a souvent été demandé à quelle époque on pouvait faire
remonter l'apparition de l'homme sur le globe. Ma réponse a été
invariable; dans l'état actuel de la science, il est impossible de
fixer une date précise. Comme on a pu le voir dans mes travaux
précédents, les anthropologistes sont profondément divisés sur la
question de savoir à quel moment l'homme est arrivé, soit en
Europe, soit en Amérique. Les uns tiennent qu'il a assisté sur les
deux continents Ă la grande extension des glaciers, les autres, au
contraire, qu'il n'a paru qu'aprĂšs leur recul. Enfin, un troisiĂšme
groupe adopte une solution que certains faits semblent prouver,
mais que l'on ne saurait encore affirmer avec une complĂšte certi-
tude. L'homme aurait vécu et en Europe et en Amérique pendant
une de ces périodes de réchauffement que nous constatons, durant
ces temps qui ont laissé sur tout le globe leur ineffaçable empreinte.
Une autre question est intimement liée à celle-là et ne saurait en
ĂȘtre sĂ©parĂ©e. OĂč le premier homme a-t-il Ă©tĂ© créé? Si c'est en
Asie, comme le veut l'opinion générale, il a fallu un temps assez
long, mais qu'aucun chronomĂštre ne permet de mesurer, pour que
la population devßnt assez considérable pour permettre des migra-
tions sur d'autres continents. Notre ignorance sur ces questions
est encore grande, et c'est sous d'expresses réserves qu'il faut
l'aborder.
M. de Mortillet la tranche avec facilité. Il attribue aux temps
quaternaires durant lesquels l'homme a certainement vécu, une
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L'HOMME 24S
âądurĂ©e de deux cent vingt-deux mille ans l. A cette durĂ©e dĂ©jĂ
suffisamment longue, il faudrait encore ajouter les six nulle ans
-qui forment l'époque historique et une durée de dix mille ans environ
qui s'est écoulée entre les temps géologiques et les premiÚres civi-
lisations reconnues en Egypte. Nous arrivons donc Ă un total de
deux cent trente mille ou de deux cent quarante mille ans.
Ces chiffres, est-il besoin de l'ajouter, sont absolument fantai-
sistes; ils ne reposent sur aucun fondement sérieux et ils ne justi-
fient que trop ce que M. de Longpérier, appelait dédaigneusement
le roman prĂ©historique. La tendance actuelle, au contraire, Ă
la suite d'études plus complÚtes et d'observations mieux contrÎ-
lĂ©es, est d'abaisser les chiffres, ceux mĂȘme, bien autrement mo-
dérés, qui ont été mis en avant. C'est en Amérique que ces études
ont été suivies avec le plus de succÚs. Là aussi, on rencontre
les mĂȘmes difficultĂ©s qu'en Europe et, s'il est permis d'accepter
la présence de l'homme durant les périodes de réchauffement
qui ont arrĂȘtĂ© la marche des glaciers et amenĂ© des phases de
recul, là aussi, les impossibilités ne sont pas moins grandes
pour dater avec quelque précision les phénomÚnes glaciaires. On
s'accorde à placer, à la fin de cette époque, la formation des célÚ-
bres gorges du Niagara. Sir C." Lyell * portait leur Ăąge Ă 35 000 an*;
aujourd'hui, que l'on connaßt mieux ces phénomÚnes et que l'on
a observé avec plus de soin l'érosion des rochers qui forment les
gorges, M. W. Upham ne parle plus que de 10 000 ans, et M. Gil-
bert rĂ©duit mĂȘme ce chiffre Ă 7000* . C'est dĂ©jĂ pour l'homme
américain une antiquité assez respectable qui s'augmenterait encore,
si l'on admet que la formation des chutes du Niagara est posté-
rieure au dĂ©pĂŽt des graviers de Trenton, oĂč il a Ă©tĂ© recueilli des
ossements humains et des outils en argilite, preuves indiscutables
de l'existence de l'homme.
D'autres chiffres viennent confirmer celui donné par M. Gilbert.
En étudiant la chute de Saint-Anthony sur le liississipi, on peut
évaluer la durée de la période postglaciaire ou récente à 8000 ans ;
le docteur Andrews, en prenant pour base l'érosion causée par les
vagues sur les rives du lac Michigan, parle de 7500 ans. Le pro-
fesseur Winchell, par l'étude des rochers qui bordent le Mississipi,
4 M. de Mortillet divise, on le sait, les temps quaternaires en quatre
périodes distinctes que l'on reconnaßt à l'industrie humaine. Le cheiléen
aurait duré 78 000; le moustérien, 100 000; le solutréen, 11 000; le mag-
dalénien, 33 000 ans. {Le Préhistorique, premiÚre édition, p. 627.)
a Principles of Chology, neuviĂšme Ă©dition, p. 2. â Travels in Nortk Ame~
rica, 1. 1, p. 32.
0 Proc. Boston Soc. of Natural History, t. XXIII.
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?44 L'HOMME
le professeur Wright, en mesurant le remplissage successif de trou»
naturels appelés /carnes, arrivent à un calcul à peu prÚs semblable.
M. Emerson d, par l'étude des rives des lacs Lahontan et Bonne-
ville, parle d'un maximum de 10 000 ans. Prestwich 2, enfin,
pense que la pĂ©riode oĂč le froid Ă©tait Ă son maximum peut ĂȘtre
comprise entre 15 000 ou 20 000 ans, et que la période postgla-
ciaire ne remonte pas Ă plus de 10 000 ans. Nous avons lĂ des
dates que l'on peut attribuer Ă l'existence de l'homme, suivant
qu'on le croit contemporain de l'avancement ou du retrait des
glaciers.
Je ne puis dissimuler ce que ces calculs ont d'hypothétique. Ils
s'appuient sur des faits actuels, sur des observations actuelles; or
rien ne permet de croire que les faits aient Ă©tĂ© les mĂȘmes, que leur
intensité n'aie nullement varié durant les ùges géologiques. La
concordance de ces faits est cependant frappante; elle montre
l'exagĂ©ration de ceux qui donnent trente et mĂȘme cent cinquante
mille ans d'antiquitĂ© Ă l'homme dont on a reconnu les vestiges Ă
Claymont (Delaware). Cet homme daterait, prétend- on, de la
grande extension des glaciers dans la région 3.
On voit combien l'antiquité de l'homme, en Amérique comme en
Europe, est liée à l'extension des glaciers dont aucun fait connu ne
permet de fixer avec quelque précision la durée. Ces questions sont
Ă l'ordre du jour, et peut-ĂȘtre des Ă©tudes nouvelles permettront-
elles d'ĂȘtre plus affirmatif. Je ne serais pas Ă©loignĂ©, pour ma part,
de croire avec M. Arcelin, un de nos savants les plus consciencieux
et les plus compétents, que de plus amples informations, loin de
prouver la trÚs haute antiquité de l'homme, établiront, au con-
traire, que les phénomÚnes glaciaires sont plus récents que l'on
n'Ă©tait jusqu'ici disposĂ© Ă l'admettre. Tel paraĂźt ĂȘtre aussi l'avis de
M. Warren Upham. Les observations actuelles, dit-il, permettent
de croire que la fin de la période glaciaire est bien plus moderne
qu'on ne le pensait4; mais si l'homme, ajouterons-nous, vivait
certainement Ă ce moment, rien de ce que nous savons aujour
d'hui ne permet de fixer ni l'époque, ni les conditions, ni le mode
de son arrivée sur les deux continents que nous étudions.
* The cause of the glacial Period (American Geologist 1890).
1 Considérations on the Date, Duralion and Conditions of the glacial Period
ivith Référence to the Antiquity of Man (Quart Journ. of the Geological Soc. of
London, t. XLIII, p. 398).
3 Wright, Putnam, Proc. Boston Soc. of Natural Hist., t XXIV.
4 « The présent tendency appears towars the shortening of the prehisto-
ric period of human life. » (Mac Gee, American Anthropologist, 1892.) â Le
congrĂšs de gĂ©ologie rĂ©uni rĂ©cemment Ă Washington parait ĂȘtre entrĂ© dans
]a mĂȘme voie.
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L'HOMME 245
Quelles que soient les difficultés qui nous environnent, nous
pouvons, semble-t-il, attribuer Ă l'existence de l'homme sur la terre
une durée de dix à douze mille ans. L'histoire donne une certaine
consistance à cette hypothÚse. La période historique remonte en
Egypte, au rÚgne de Menés1, à cinq mille ans avant notre Úre.
Mais, au delà de cette période, on pressent des temps nécessaire-
ment trĂšs longs, pendant lesquels les nouveaux arrivants ont
occupé la vallée du Nil. Un peuple nombreux s'est développé; un
gouvernement, que nous connaissons sous le nom de l'Ancien
Empire, s'est fondé; des lois, un culte, celui des Suivants d'Horus,
ont été établis; toute une organisation sociale a été créée. Les
textes historiques de l'Ancien Empire sont peu connus; c'est plus
tard seulement que les rois couvrirent d'inscriptions les fastueux
monuments rappelant leur nom et leurs victoires. Une de ces
inscriptions, bien postérieure il est vrai, puisqu'elle date de
l'époque des Lagides, fait remonter aux Suivants d'Horus le projet
de construction du temple de Denderah2.
Les vieux rois d'Our, en ĆaldĂ©e, peuvent rivaliser d'antiquitĂ©
avec les plus anciens rois de l'Egypte. En étudiant les populations
de l'Assyrie, on prétend reconnaßtre, chez elles, quatre races prin-
cipales3. La premiÚre, d'un type inférieur, serait autochtone, c'est-
Ă -dire d'origine inconnue; c'est d'elle que sont sortis les peuples
qui, sous le nom de Touraniens, de Ligures ou d'IbĂšres, ont envahi
toute l'Europe occidentale. Ensuite serait arrivée d'Afrique une
race sémite par le langage, mais différant par les traits du type
sémite, tel que nous le connaissons. Les Akkadiens auraient cons-
titué la troisiÚme race que certains anthropologistes disent éteinte,
mais que le docteur Topinard croit retrouver dans les Aryas. La
race arménienne, enfin, serait la derniÚre venue. Ces quatre races
ont donné naissance aux divers lypes répandus dans le vaste
empire babylonien.
Bien que l'on ne puisse rigoureusement prouver cette suite de
migrations, il est possible, il est probable mĂȘme, que les choses se
sont ainsi passées, et nous pouvons en conclure qu'un temps aussi
long que celui que nous avons vu en Egypte avait dû s'écouler
1 Le plus grand désaccord rÚgne sur la date du rÚgne de Menés. Bunsen
le place à 3059 ans avant Jésus-Christ; Lepsius, à 3692; Brugsch, à 4455;
Mariette, Ă 5004. Les listes royales de Saqqarah et d'Abydos donnent
raison aux chiffres les plus élevés. (Chabas, Etudes de V Antiquité historique
d'aprÚs les sources égyptiennes et les monuments réputés préhistoriques, deuxiÚme
édition, Paris, 1873.)
1 Cette inscription a été déchiffrée par Mariette, ce qui est une garantie
de son authenticité.
3 Journ. Anthr. Inst. of Great Britain, 1888.
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246 L'HOME
avant qu'un gouvernement et -un pays fussent constitués en
Assyrie. Mais nos textes «ont loin d'ĂȘtre ou complets ou prĂ©cis. Un
cylindre de Nabcraide, roi de fiabylone, qui appartient au British
Muséum, donne la plus ancienne date connue 3750 ans avant notre
Úre1. Une figurine en cuivre trouvée à Tello par M. de Sarzec
remonte un peu plus haut ; elle date, dit M. Oppert, de 4000 ans
environ2, une inscription enfin d'Ăssurbampal, qui rĂ©gnait sur
l'Assyrie au septiÚme siÚcle avant Jésus-Christ, parle d'une con-
quĂȘte de la Babylonie par un ElamĂźte, 1635 ans avant la prise de
Suse, c'est-à -dire 2280 ans avant l'Úre chrétienne. Elle est jusqu'ici
le plus ancien événement mentionné par les textes cunéiformes3,
mais le texte fait aussi mention de trois cent cinquante rois ayant
régné avant Sargon et d'une époque mythologique ayant précédé
ces rois. En admettant l'exagĂ©ration de ces dĂ©tails ou mĂȘme de
quelques-uns d'entre eux, il est difficile de ne pas accorder Ă ces
races asiatiques une antiquité aussi grande que celle des races qui
ont peuplé la vallée du Nil.
Nous pourrions facilement poursuivre ces citations, mentionner
les plus anciens peuples de l'Inde ou de la Chine. Si tous les faits
attestent la grande antiquité de l'homme, tous témoignent aussi de
l'incertitude qui rĂšgne sur les premiers temps oĂč il a vĂ©cu. Cette
incertitude n^st-elle pas une incitation au travail! Certes, les
découvertes de notre génération placeront bien haut dans l'histoire
notre siĂšcle, aujourd'hui, si prĂšs de sa fin; mais le champ reste
encore vaste, et ceux qui nous remplaceront, achĂšveront, j'en ai
la ferme espérance, le magnifique monument dont nos savants
maßtres ont jeté les bases.
Marquis de NĂ dĂ illĂ c.
4 Rawlinson, AthenĆum, 9 dĂ©cembre 4880.
2 Cette figurine est un personnage divin agenouillé et tenant dans ses
mains une pointe.
3 G. Smith, JSarhj Hist. ofBabyhnia.
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GLADSTONE1
ITOUVELEE RĂFOBME ĂLECTOBALE. â AFFAIRES D'EGYPTE. â DIFFICULTĂS
EN ASIE MINEURE ET DANS LES COLONIES. â SIX ANNĂES D'OPPOSITION.
â M. GLADSTONE HOMME DE LETTRES. â M. GLADSTONE (( AT HOME » .
â CONCLUSION.
XXIX
NOUVELLE RĂFORME ĂLECTORALE
La question d'Irlande absorba de telle sorte l'attention et le temps
des législateurs de Westminster, aprÚs le retour de M. Gladstone
aux affaires, qu'il ne put présenter son nouveau bill de réforme
avant le 28 février 1884. « C'était, dit le Premier, l'accomplisse-
ment d'une promesse faite depuis longtemps par le parti libéral;
c'était une satisfaction accordée au désir du pays tout entier; c'était
surtout une proposition faite dans le but d'ajouter Ă la force de
FEtat f » Nous n'avons pas à discuter ici l'exactitude de cette derniÚre
assertion, mais on peut affirmer sans crainte que le besoin d'exten-
sion du suffrage, dans des proportions aussi larges que celles du
projet de loi, ne se faisait pas universellement sentir en Angleterre.
Les uns, en grand nombre, étaient parfaitement indifférents; les
autres comprenaient trop bien qu'avec le suffrage presque univer-
sel, on livrait, dans l'avenir, le pays au radicalisme; or ce n'est pas
le radicalisme qui a fait la grandeur et la force de l'Angleterre ;
voudra-t-il, saura- t-il les continuer?
M. Gladstone, qui voit, dans chaque mesure nouvelle proposée
par lui, un principe vital et une panacée infaillible, déclara « qu'il
* Voy. le Correspondant des 25 juin, 10 et 25 juillet, 25 août et 25 septem-
bre 1892.
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348 GLADSTONE
apportait l'union et l'union seule; que sa défaite serait synonyme
de désunion et de désunion seule. » Nos voisins admirent beaucoup
ce genre de phrases : celle-ci eut un grand succĂšs. Le bill passa
et deux millions de votes vinrent s'ajouter Ă ceux qui existaient
déjà . La réforme se faisait plus particuliÚrement au profit des
classes agricoles, dont M. Chamberlain plaida éloquemment la cause.
Ainsi qu'il le dit, l'ordre nouveau avait succédé à l'ancien, et, par le
fait, il n'y avait aucune raison logique à alléguer pour refuser aux
ruraux ce que l'on avait donné aux ouvriers des villes. Au reste le
systÚme électoral demeurait aussi compliqué que par le passé.
M. Gladstone se vantait de ne désirer abolir aucune des anciennes
catégories d'électeurs et le nombre en est grand! Il se contentait
d'y ajouter. Mais il ne faut pas désespérer; si M. Gladstone continue
à défier le temps pendant quelques années encore, il trouvera des
raisons péremptoircs de démolir cette fabrique compliquée et d'ins-
taller sur ses ruines le suffrage universel pur et simple. Alors peut-
ĂȘtre aura-t-il le droit d'annoncer son dernier avatar. Nous disons
peut-ĂȘtre? L'Irlande, l'Ecosse et l'Angleterre bĂ©nĂ©ficiaient unifor-
mément de la nouvelle loi ; pour l'Irlande, le résultat immédiat fut
de transformer M. Parnell en grand électeur, mais nous avons vu
que V union prédite par M. Gladstone n'y avait rien gagné et que
les concessions sans cesse arrachées ne devaient aboutir qu'à sa
complÚte défaite. En cette circonstance encore, il eut à compter
avec l'opposition trÚs légitime de la Chambre des lords. L'énorme
extension du suffrage exigeait, aux yeux de tous les gens sensés,
une réforme parallÚle dans la distribution des siÚges électoraux et
les pairs refusaient de sanctionner Tune sans l'autre. En 1866,
pour une réforme beaucoup moins radicale, M. Gladstone avait
déclaré qu'une nouvelle distribution des siÚges ne le cédait en
importance qu'Ă la question de suffrage et que rien ne pourrait
ĂȘtre plus bas, plus mĂ©prisable, que la conduite d'un gouvernement
qui proposerait la loi de réforme pour gagner la généreuse con-
fiance de ses partisans, et excluerait la mesure complémentaire
indispensable. Mais en 1884 M. Gladstone était pressé; les affaires
d'Egypte avaient, discrédité sou ministÚre; il avait besoin de pré-
senter une loi populaire avant les élections prochaines, et l'oppo-
sition des lords l'exaspéra. Il proféra contre eux des menaces aussi
attentatoires aux droits indiscutables de la Chambre haute qu'in-
compatibles avec les devoirs et la dignité d'un premier ministre.
Les pairs tinrent bon, et M. Gladstone fut contraint de céder.
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GLADSTONE 249
XXX
AFFAIRES D EGYPTE
La politique étrangÚre de M. Gladstone n'a jamais été heureuse
au point de vue anglais; une tendance de plus en plus marquĂ©e Ă
remplacer la dure réalité des faits, et les nécessités pratiques qu'ils
engendrent, par une sentimentalitĂ© humanitaire se prĂȘtant admira-
blement aux grandes phrases, mais médiocrement aux solutions
rapides, et plus encore la préoccupation constante de blùmer et de
défaire ce que ses adversaires politiques avaient fait, l'ont presque
toujours renvoyé au pouvoir embarrassé, compromis par des enga-
gements pris, des principes proclamés qui, une fois aux prises avec
la réalité, l'ont jeté dans des hésitations, des contradictions et des
violences dont l'effet a été désastreux. Nous avons vu dans quel
état d'abaissement relatif il avait laissé l'Angleterre en 1874, et quels
tristes débuts avait eus son ministÚre de 1880-1885, aux Indes, en
Afghanistan, au Transvaal. Il fut moins heureux encore en Egypte.
Il faudrait un volume entier pour raconter les péripéties de cet
imbroglio qu'on appelle la question d'Egypte; nous ne pouvons
l'aborder ici qu'au moment oĂč l'Angleterre se dĂ©cida tout Ă coup, en
juin 1882, Ă agir seule, sans tenir compte plus longtemps des
atermoiements de la politique Freycinet qui avait succédé à la poli-
tique de Gambetta résolue et favorable à l'intervention active.
L'émeute du mois de juin avait fait de nombreuses victimes, les
Européens s'étaient sauvés en foule du Caire et d'Alexandrie, on
travaillait activement aux fortifications de cette derniĂšre ville, oĂč le
khédive Tewfik s'était réfugié; Arabi-Pacha, soutenu par l'Alle-
magne et l'Autriche, décoré du médjidjé par le Sultan, nommé
ministre de la guerre par le khédive, était tout-puissant et défiait
la France et l'Angleterre, lorsque celle-ci, sans avertissement
prĂ©alable Ă ses alliĂ©s ou plutĂŽt Ă ses associĂ©s, donna l'ordre Ă
l'amiral sir Beauchamp Seymour, d'abord d'interdire les travaux de
fortifications, puis, sur le refus d'obéir à son injonction, de bom-
barder les forts d'Alexandrie, si ceux qui commandaient l'entrée de
la rade ne lui Ă©taient pas remis pour ĂȘtre dĂ©sarmĂ©s.
La flotte française se retira à Port-Saïd, et l'on sait que, par une
aberration à jamais condamnable, les députés français, détruisant
en un jour les résultats acquis par tant d'années d'efforts fructueux,
sacrifiant les intĂ©rĂȘts les plus graves sous le triple rapport des
finances, du commerce et de l'influence politique dans la Méditer-
ranée, paralysÚrent, par leur vote, l'action légitime, nécessaire,
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250 GLADSTONE
patriotique et internationale de la France. L'Angleterre restait
maßtresse du terrain; elle ne Ta plus quitté; mais elle reconnaßt
elle-mĂȘme que, grĂące Ă M. Gladstone, ses dĂ©buts de suzeraine n'y
furent pas tous glorieux.
En ordonnant le bombardement d'Alexandrie, on n'avait oublié
qu'une chose : c'est qu'on n'avait pas assez de troupes pour occuper
la ville aussitÎt que les forts seraient réduits au silence. A la faveur
d'une trĂȘve de quelques heures, Arabi et son armĂ©e abandonnĂšrent
la ligne des fortifications, et la ville resta livrée pendant deux jours
au pillage, Ă l'incendie, Ă toutes les horreurs que peut commettre
une populace sans frein d'aucune sorte. Deux mille Européens,
presque tous levantins, furent massacrés, le khédive menacé dans
sa résidence ; la cité de palais et de jardins ne fut plus qu'une
« cité de destruction », comme si un nouvel Omar y eût marqué
son passage. Enfin, l'amiral Seymour se décida au débarquement
de ses marins, et Tordre se rétablit sur des ruines.
Le khédive était désormais un jouet dans les mains de l'Angle-
terre; il fut convenu que celle-ci allait le protéger contre ses soldats
rebelles ; or jamais Tewfik n'avait rien demandé aux flottes anglaises
et françaises et jusqu'au dernier moment il avait agi de concert
avec Arabi, dont les soldats étaient les siens. M. Justin Mac Carthy
a spirituellement dit que la conquĂȘte de l'Egypte par les Anglais,
au profit du khédive, lui rappelait fort les « CÎtes de Fer » de
Cromwell, combattant pour le roi. Mais en sait qu'en fait de machia-
vĂ©lisme politique, Albion en remontrerait Ă Machiavel lui-mĂȘme. Il
est curieux plus qu'édifiant de voir des hommes qui, dans la vie
privée, reculeraient avec horreur devant la seule apparence de la
tromperie ou du mensonge, du manque de probité le plus léger,
accepter en toute tranquillité de conscience les arguments les plus
tortueux et les actes les moins loyaux, s'ils croient l'intĂ©rĂȘt national
engagé. M. Gladstone et le parti libéral en général faisaient
profession de détester la guerre, avaient toujours poursuivi de
leurs malédictions ceux qui la faisaient sans nécessité absolue, se
posaient en représentants et en défenseurs de principes hien supé-
rieurs aux passions humaines; il n'en fut pas moins an été que
l'armée du khédive était rebelle et que le devoir de l'Angleterre
(jamais en pareil cas le mot devoir n'est omis) l'obligeait à protéger
le souverain en danger ! Les troupes britanniques arrivĂšrent donc
en bon nombre. Sir Garnet Wolseley, « l'heureux général », marcha
contre Arabi avec 13 000 hommes et soixante canons, défit et dis-
persa ses troupes en vingt minutes à Tel-el-Kébir, le fit prisonnier
et prit le Caire. Arabi fut jugé, condamné i mort, puis gracié et
exilé à Ceylan, sur parole.
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GLĂD6T6NB 251
Le reste fat facile; on s'installa en déclarant qu'on s'en irait
quand on aurait restauré en Egypte l'ordre, la stabilité, les
finances et moralisé le pays; cela pouvait durer indéfiniment. Le
premier acte Ă©tait jouĂ©. Le second devait ĂȘtre plus dramatique.
Depuis longtemps une rébellion se préparait dans le Soudan
égyptien; de 1870 à 1&79, Baker-Pacha, l'illustre et courageux
adversaire des trafiquants d'esclaves et aprĂšs lui le plus illustre et
non moins héroïque général Gordon avaient consacré leur vie et les
efforts d'une énergie surhumaine à établir dans cette région semi-
barbare un état de choses (fui ressemblùt à un gouvernement.
AprÚs la déposition d'ismaël, Gordon quitta le Soudan : « Je ne
suis ni un Napoléon ni un Colbert, dit-il en partant, mais je puis
me rendre ce témoignage, que j'ai forcé les marchands d'esclaves
dans leurs repaires et que je me suis fait aimer du peuple. » Le
nouveau gouvernement sembla s'appliquer à détruire tout le bien
que Gordon avait fait, à exaspérer les populations en les pressu-
rant, en lançant sur elles Turcs* Circassiens et Rashi-Bouzouks.
Les mécontents eurent promptement un chef ; toute rébellion, dans
ces pays musulmans, revĂȘt un caractĂšre religieux, et quelque
prophÚte prend la direction du mouvement avec l'autorité que lui
confĂšre le fanatisme. Cette fois ce fut Mahommed-Achmet, fils d'un
charpentier de Dongola, qui se présenta comme le mahdi annoncé
par Mahomet. On envoya des troupes contre lui; aprĂšs des alterna-
tives de victoires et de revers, il s'établit solidement dans le Kor-
dofan. En 1883, lord Dufferin, qui représentait alors l'Angleterre
en Egypte, conseilla de le laisser tranquille et de ne pas essayer
d'étendre l'autorité khédivale au delà du Nil Blanc. On l'écouta
avec toute la politesse orientale, on le laissa partir persuadé qu'on
agirait d'aprĂšs ses conseils et l'on n'en fit rien.
Alors commença cette période inqualifiable d'action égyptienne
et d'inaction anglaise qui conduisit Ă de si lamentables catas-
trophes. Assez naturellement, les officiers anglais, comme le général
Hicks, envoyés contre les Soudanais, considéraient le représentant
de l'Angleterre (c'était alors sir Edward Malet) comme une puis-
sance et s'adressaient à lui pour obtenir les forces et l'autorité
nécessaires, ou sinon la permission de se retirer à temps. Sir
Edward, organe de lord Granville et de M. Gladstone, poussait Ă
l'extrĂȘme le systĂšme de non-intervention et de non-responsabilitĂ©,
remettait solennellement les dĂ©pĂȘches et les appels dĂ©sespĂ©rĂ©s du
général Hicks au chef du ministÚre, Chérif-Pacha, et laissait mas-
sacrer les troupes insuffisantes avec leur chef.
Toutes les garnisons égyptiennes, à Khartoum, Sinkat, Tokbar,
Berber, Dongola, Kessala, Armandel, Fashoda, Seunaar, étaient
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252 GLADSTONE
dĂ©sormais dans le plus grand pĂ©ril. Le colonel de CoĂ«tlogon, Ă
Khartoum, TewfikrPacha, à Sinkat, furent sacrifiés comme le général
Hicks. Sir Evelyn Baring, qui avait remplacé sir Edward Malet,
demanda des instructions. Lord Granville télégraphia que le gou-
vernement anglais ne pouvait prĂȘter ni troupes anglaises ni troupes
indiennes, que, sil était consulté, sir Evelyn devait conseiller
d'abandonner le Soudan dans de certaines limites. S'il était con-
sulté! On continuait la sinistre comédie qui prétendait faire croire
que l'influence anglaise, dans les conseils du gouvernement égyp-
tien, était purement nominale, et qu'on ne devait jamais offrir un
conseil, mais attendre qu'on le demandĂąt. Le gouvernement de Sa
Majesté ne pouvait rien faire qui rejetùt sur lui la responsabilité de
la guerre.
La paralysie qui semblait avoir frappé les deux gouvernements,
dura jusqu'au commencement de 1884. Alors l'Angleterre déclara
qu'elle allait adopter une nouvelle ligne de conduite, donner des
avis et qu'elle entendait ĂȘtre Ă©coutĂ©e. Il fallait renoncer au Soudan.
Un officier supérieur anglais serait envoyé à Khartoum, avec pleins
pouvoirs pour organiser le gouvernement Ă venir et retirer toutes
les garnisons. On sait ce qui suivit. L'intrépide Gordon partit sans
un soldat, accompagné seulement par son ami Stewart, traversa le
dĂ©sert sur un dromadaire, et atteignit Khartoum, qui devait ĂȘtre
son calvaire et son tombeau.
Il proposa certaines mesures qui peuvent paraĂźtre extraordi-
naires, insensĂ©es mĂȘme, Ă ceux qui ne savent rien du pays et de la
situation, mais que lui suggéraient son expérience et les nécessités
urgentes, terribles du moment. On refusa de l'écouter. BientÎt les
communications télégraphiques cessÚrent, un voile noir tomba
entre le héros abandonné et le monde civilisé, se releva une ou
deux fois, puis la nuit se fit jusqu'au jour oĂč l'on apprit d'une
maniÚre certaine la mort de l'héroïque victime. D'autres étaient
sacrifiĂ©es en mĂȘme temps. Baker-Pacha et le colonel Burnaby,
envoyés avec un nombre dérisoire de volontaires fellahs amenés
enchaßnés, contre Osman-Digna, le principal lieutenant du mahdi,
furent mis en déroute à Teb, malgré leur valeur personnelle, et
regagnĂšrent Ă grand' peine le port de Trinkitat, oĂč ils rĂ©ussirent (au
prix de quels efforts!) Ă rembarquer le peu d'hommes qui leur
restaient.
Pour la troisiÚme fois, les armées du madhi avaient battu les
troupes commandées par des chefs anglais. Le monde musulman
tout entier, en Afrique, en Turquie, en Asie Mineure, jusqu'au
fond des Indes, retentit de cette nouvelle que les armes de l'An-
gleterre tombaient dans la poussiÚre devant l'étendard vert de
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GLADSTONE 253
l'Islam. Non seulement l'honneur, le prestige, mais la sécurité
de l'empire britannique étaient en jeu. L'opinion publique, trÚs
émue, demandait qu'on agßt énergiquement et vite. L'amiral Hewet
prit le commandement suprĂȘme, le gĂ©nĂ©ral Grabam dirigeait les
opérations sur terre. Des combats sanglants furent livrés, Osman-
Digna repoussé avec peine, aprÚs avoir contraint Tokat à capituler,
ses troupes dispersées, et alors, à la stupeur de tous, le générai
Grabam reçut l'ordre d'évacuer le pays et de reprendre la mer avec
ses soldats. A ce moment, Gordon vivait encore; il avait pu envoyer
un émissaire pour supplier qu'on expédiùt deux escadrons de cava-
lerie Ă Berber, afin d'ouvrir un chemin Ă deux mille femmes et
enfants; on refusa. Lui-mĂȘme, abandonnĂ© par ses troupes, trahi
par deux cheiks soudanais, venait d'essuyer une défaite. Dans ces
circonstances, le gouvernement anglais jugea opportun de retirer
ses régiments de Souakim !
Jusqu'en 1885, malgré les clameurs de l'opposition dans les
Chambres et l'intĂ©rĂȘt passionnĂ© qu'excitait dans le public la situa-
tion de Gordon, on ne tenta rien de plus. Enfin, on résolut d'en-
voyer une expédition de secours sous les ordres du général Wol-
seley. On n'admettait pas que Wolseley put échouer. Mais cette
fois les difficultés de l'entreprise étaient exceptionnelles. Les mau-
vaises nouvelles se succédÚrent ; des combats acharnés contre les
Arabes du désert causaient des pertes douloureuses. Le colonel
Burnaby, dont la vie semblait jusque-là protégée par quelque
charme magique, tomba Ă Abu-Klea. BientĂŽt on apprit que Stewart,
le dévoué compagnon de Gordon, et Frank Power, le correspondant
du Times, avaient été tués par trahison à Kharjioum. Gordon était
donc seul, bien seul cette fois, dans une situation affreuse, inextri-
cable. Non, Gordon n'était plus seul! Il était allé rejoindre ses
derniers fidÚles; l'Angleterre l'avait envoyé à une mort lente et
horrible; son supplice avait duré douze lorigs mois. Elle sentit que
ce sang retombait sur sa gloire et entachait sa renommée. Le
deuil fut universel, profond, mĂȘlĂ© de honte. M. Gladstone parut le
porter un peu légÚrement. Pendant les jours d'anxieuse attente, il
eut la malencontreuse idée, lui qui fréquente peu les théùtres,
d'aller au Criterion voir une piĂšce comique et de rire de tout cĆur
en public. Le lendemain la mort de Gorçlon était confirmée et les
journaux ne se gĂȘnaient pas pour rapprocher les deux faits. On
affirma que le Premier s'était montré fort étonné des embarras
Uhe fuss) que Ton faisait à propos de l'infortuné Gordon. Nous
voulons croire que c'était une calomnie, mais il est certain qu'il
eut le triste courage de déclarer en pleine Chambre « qu'aprÚs
tout, si Gordon était resté à Khartoum, c'est qu'il l'avait bien voulu,
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25! GLĂBSTOKK
qu'il avait obstinément refusé de se servir des moyens de salut qui
tout le temps, ou du moins longtemps, avaient été à sa portée.
Pourquoi ne s'était-il pas éloigné par le Sud? » C'est que Gordon ne
jugeait pas les choses au mĂȘme point de vue que M. Gladstone.
Ayant accepté une mission de laquelle dépendaient tant de vies, il
aurait considéré comme une désertion déshonorante de mettre son
salut au-dessus de sa mission. Tant qu'il espéra un secours, il
resta pour diriger son entreprise jusqu'au bout et quand il n'espéra
plus, il resta pour mourir avec ceux qu'il n'avait pu sauver. 11
avait trop attendu pour pouvoir s'échapper désormais.
Gordon sacrifié, Khartoum perdu, l'armée anglaise retirée du
Soudan, le mahdi maßtre de la situation, tels étaient les résultats-
de la lutte dans la haute Egypte. Dans l'Egypte proprement diter
les embarras ne manquaient pas; les nations qui avaient de grands
intĂ©rĂȘts financiers Ă sauvegarder, demandaient des garanties. On
désirait savoir combien de temps l'Angleterre occuperait le pays :
les réponses restaient vagues; on partirait un jour sans doute; on
ne nourrissait aucun projet de conquĂȘte, mais quand et comment
s'effectuerait le départ? C'était l'inconnu ; SI. Gladstone en tom-
bant du pouvoir laissa la question aussi embrouillée que jamais;
elle l'est encore et le sera aussi longtemps qu'il plaira aux Anglais.
Il se pourrait bien que ce fût pour toujours 1
XXXI
DIFFICULTĂS EN ASIE MINEURE ET DANS LES COLONIES
Au moment oĂč les affaires d'Egypte prenaient un aspect de»
plus sombres, d'autres nuages s'élevÚrent à l'horizon politique, du
cÎté de l'Asie Mineure. On apprit tout à coup que Merv s'était
offerte à la Russie et que la Russie n'avait pu résister à ses
instances. Elle avait bien promis, un peu vaguement peut-ĂȘtre, de
ne pas prendre l'oasis, mais elle ne s'était pas engagée à ne pas
l'accepter si elle s'offrait. Le ministÚre anglais était joué; l'Angle-
terre devint furieuse.
On sait que l'histoire se rĂ©pĂšte souvent. De mĂȘme que l'empereur
Nicolas n'avait pas cru la guerre avec l'Angleterre possible tant
que son ami, lord Aberdcen, serait au pouvoir, de mĂȘme l'empereur
Alexandre III ne craignit aucune opposition de la part de M. Glad-
stone, qui, depuis tant d'annĂ©es, employait toute son Ă©loquence Ă
vanter les vertus de la Russie, Ă nier ses projets ambitieux en Asie,
et les dangers qu'elle pouvait faire courir Ă la domination anglaise
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CLAU6T01E *55
aux Indes. Le tsar n'avait pas assez compris qu'il s'agissait avant
tout d'opposition Ă la politique de lord Beaconsfield. Tout comme
l'Angleterre, la Russie avait marchĂ© de conquĂȘte en conquĂȘte, au
nom de la civilisation et de l'humanité. Le parti clairvoyant et
prévoyant, au Parlement et dans la presse, n'avait cessé de jeter
l'alarme. M. Gladstone avait toujours rĂ©pondu que s'il convenait Ă
la Russie d'agrandir son empire en Asie, c'était son affaire et qu'il
4tait inutile de se prémunir contre un danger imaginaire sur la
frontiĂšre des Indes, jusqu'Ă ce qu'elle commĂźt ouvertement un acte
-d'agression.
Une lettre de Mme Olga de Novikoff, Ă la Pall Mail Gazette, fit
âącomprendre, avec une franchise qui ne pouvait plus laisser subsister
de doute, combien cette maniÚre de voir répondait aux sentiments
de son pays. « Notre position est claire, dit-elle ; au nord de l'Oxus,
en dehors des frontiĂšres de l'Afghanistan, la Russie a les mains
libres. Elle avancera ou se retirera, établira des garnisons, des
agents ou des résidents, annexera, protégera ou fera ce que bon lui
semblera, selon ses intĂ©rĂȘts ou ceux de ses sujets d'Asie. Nous
ferons notre devoir sans en demander la permission Ă personne et
ne songerons pas plus Ă donner des explications au sujet de l'occu-
pation de llerv, que l'Angleterre n'a songé à en donner à propos de
l'occupation de Candahar. J'espÚre que la Russie a définitivement
rompu avec l'habitude absurde de fournir des assurances toutes
les fois que les Anglais s'inquiĂštent de nos progrĂšs. Nous ne nous
considĂ©rons comme responsables qu'envers nous-mĂȘmes et nous
seuls. »
L'Angleterre reçut fort mal ces franches déclarations. M. Glad-
stone dut s' apercevoir que les craintes de lord Beacoosfield étaient
autre chose que des craintes de vieille femme. Saisi de panique, il
appela précipitamment les réserve» de la marine et de l'armée, pria
les Communes de voler six millions sterling et demi (un demi-million
de plus que lord Beaconsfield n'avait demandé pour développer les
défenses du pays), et la guerre paraissait imminente en 1885,
lorsque le miuistÚre fut renversé. Chose singuliÚre, ce furent les
conservateurs, si furieusement attaqués pour leur politique agres-
sive, qui maintinrent la paix. On peut estimer Ă h; 20 000 000
(500 millions de francs), ce que le ministÚre Gladstone coûta de
1880 à 1885, somme représentant une income-tax de 6 pence
par livre, plus ÂŁ 9 000 000 qu'il faut ajouter au compte de l'Egypte.
Toute cette interminable discussion avec la Russie au sujet de
Merv et de Pendjeh, les escarmouches de M. Gladstone avec son
Parlement auquel il ne veut, ou ne peut, ou n'ose dire la vérité,
forment le plus stupéfiant spécimen de jeux sur les mots, de feintes,
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256 GLADSTONE
de subterfuges qui se puisse concevoir. Il faut avoir longuement
étudié les procédés du célÚbre orateur, pour se rendre compte de sa
maestria dans l'emploi d'expressions qui peuvent ĂȘtre diversement
interprétées, ou ne rien signifier du tout. On en arrive à ne plus
ĂȘtre certain de la signification des mots, ni de la portĂ©e des faits,
ni du faux, ni du vrai; on se frotte les yeux pour savoir si l'on voit
blanc ou noir, quand il est question $ arrangements qui ne sont
pas des ententes^ $ opérations militaires qui ne sont pas la guerre,
d'un envoyé du gouvernement qui n'est pas rappelé^ mais seule-
ment prié de revenir à Londres, de l'envoi de 10 000 hommes
accompagnés de canons Armsirong qui est une démonstration
pacifique^ de l'extermination des Arabes par amour de la paix et
d'aprÚs les principes de ladite paix, de Gordon qui n'est pas cerné
à Khartoum, mais seulement entouré de troupes hostiles formant
plus ou moins une chaĂźne autour de la ville, etc. C'est par milliers
que ces exploits d'escrime verbale brillent dans les discours et
explications de M. Gladstone. Peut-ĂȘtre la politique les exige-t-elle?
C'est une bien belle science!
Pendant longtemps, en lisant les séances consacrées aux affaires
d'Asie Mineure, on se demande si le premier ministre anglais a
mission de plaider pour les rivaux de l'Angleterre, si l'on a devant
soi le serviteur d'un pays libre, ou un dictateur impérieux que toute
interrogation met en fureur. Puis subitement, acculé, aux abois,
forcé dans ses derniers retranchements, contraint d'avouer qu'il
s'est laissé jouer, que tout ce qu'il a soutenu, défendu avec les
ressources infinies de sa dialectique et de ses arguties, ne reposait
que sur des erreurs, le vieux lutteur fait hardiment face Ă l'adver-
saire, l'étourdit par un discours à grand effet, lui déclare tout
d'une haleine qu'il renonce à écraser le mahdi, mais qu'il entend
se préparer à demander réparation au gouvernement responsable
des hauts faits des Skobeleff, Kauffmann, Komaroff et autres, et
que pour cela il lui faut 162 millions de francs. On les vote, mais
sans enthousiasme.
Ce n'est pas tout. Tandis que la discussion s'aigrissait avec la
Russie, les rapports se tendaient avec l'Allemagne. Pendant que
M. de Giers se jouait de M. Gladstone en Asie Mineure, le prince
de Bismarck en faisait Ă peu prĂšs autant en Afrique, Ă Angra
Pequena.
La lecture de certains Livres-Blancs allemands dut ĂȘtre vrai-
ment pénible aux maßtres jusqu'alors reconnus de la politique
coloniale. Ils retrouvaient là ces alternatives de défi, de menace
et d'acceptation du fait accompli qui leur avaient été imposées en
diverses circonstances. On avait affaire à forte partie; se débar-
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GLADSTONE 257
rasser du prince de Bismarck n'était pas chose facile, on le subis-
sait sans en retirer aucun bénéfice, car on l'avait mécontenté.
Tout d'abord il avait demandé, sans paraßtre y attacher grande
importance, si la juridiction de l'Angleterre s'étendait au delà des
territoires occupés par elle en Afrique. Lord Granville, soit inno-
cemment, soit dans la crainte d'ĂȘtre entraĂźnĂ© perfidement Ă assumer
des responsabilités nouvelles, avait répondu négativement. Aus-
sitĂŽt la Prusse avait saisi les territoires en question pour s'en faire
une colonie. On ne s'y attendait pas. Lord Granville, revenant sur
ce qu'il avait avancé, déclara que l'Angleterre avait réellement des
droits sur le pays environnant s'il lui convenait de l'annexer: elle
ne pouvait permettre... Les Allemands, qui avaient déjà pris pos-
session, se placĂšrent sous la protection de M. de Bismarck; on y
consentit cordialement; mais pour sauver au moins les apparences,
on voulut stipuler que l'Allemagne n'établirait pas de colonies
pénitentiaires. L'Allemagne refusa; on baissa pavillon et l'on pria
humblement le gouvernement impérial de protéger les sujets anglais
qui pourraient s'égarer sur le territoire devenu allemand.
Il y eut d'autres difficultés au sujet de la Nouvelle-Guinée. Les
Australiens émirent la prétention de considérer l'océan Pacifique,
comme leurs eaux, oĂč personne ne devait s'installer. Le prince de
Bismarck se plaignit Ă sir Edward Malet, de ce que partout oĂč les
Allemands essayaient de fonder une colonie, les Anglais s'empres-
saient de leur enlever tout moyen d'extension en acquérant les
terres autour d'eux. Dans une dĂ©pĂȘche au comte Munster, alors
ambassadeur à Londres, le chancelier de fer déclarait que s'il ne
pouvait obtenir un bon vouloir qu'il entendait reconnaĂźtre par ses
bons offices dans des affaires plus proches, il rechercherait Caide
de la France aux mĂȘmes conditions.
L'ambassadeur ne réussissant pas, le prince envoya son fils, le
comte Herbert, Ă Londres; il n'obtint que des assurances d'excel-
lentes intentions exprimées en termes généraux qui avaient peu de
valeur en regard des faits.
Pressé de dire ce qu'il désirait, M. de Bismarck répliqua enfin
« que F entérite à laquelle il était arrivé avec la France, en consé-
quence de F impossibilité d'y parvenir avec {Angleterre, le mettait
hors d'état d'aborder désormais la question comme il l'avait fait
précédemment ». Dans un entretien avec un personnage politique
anglais, le prince ajouta : « Jusqu'à il y a deux ans, j'ai tout fait
pour faciliter la politique anglaise en Egypte et ailleurs, mais
depuis j'ai été traité d'une maniÚre différente par l'Angleterre
dont les actes ne s'accordaient pas avec ses professions de foi. »
Tout cela humiliait et blessait profondément l'orgueil et les inté-
25 octobre 1892. 17
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258 GLADSTONE
rets britanniques. En mĂȘme temps des inquiĂ©tudes Ă©taient Ă©veillĂ©es
du cÎté des Indes et des colonies australiennes. Aux Inde», il
s'agissait de réviser tes lois de procédure criminelle, de faire
cesser certain privilÚge, grùce auquel les Européens ne pouvaient
ĂȘtre jugĂ©s que par des magistrats de leur race. L'agitation fut aussi
grande à Londres qu'au Bengale. Ils étaient nombreux ceux qui
trouvaient périlleux d'affaiblir moralement des maßtres déjà 6i fai-
bles numériquement. Pendant plusieurs mois la lutte continua
ardente, acharnée; rien n'avait si profondément remué le grand
empire indien, depuis la rébellion de 1857. On en sortit par un
compromis, en remplaçant un privilÚge par un autre. Le principe
de l'autorité des juges indigÚnes fut reconnu, mais les Européens
acquirent le droit d'exiger un jury dont la moitié serait composée
d'Anglais ou Américains, ou des deux nationalités*
Autre question plus grave encore peut-ĂȘtre, et ressemblant fort
Ă celle qui soulevait l'Irlande; une loi agraire, cousine germaine
du Umd-bill irlandais, vint s'immiscer entre les Zemindan ou
propriétaires et les Ryots ou cultivateurs. Cette ingérence de l'Etat
dans et contre les droits de la propriété est grosse de dangers
pour l'avenir, au sein de populations si denses, si ignorantes, et
chez lesquelles régnent tant d'idées différentes et contradictoires.
Déjà la politique révolutionnaire de 11. Gladstone porte ses fruite
dans ces rĂ©gions Ă©loignĂ©es. A force de prĂȘcher l'autonomie et le
gouvernement local en Angleterre, il a éveillé et, par ses discours,
encouragé des aspirations -de cette nature dans la partie éclairée
de la population indienne. Les efforts louables du gouvernement
anglo-indien pour répandre l'instruction ont produit des résultats
admirables sans doute, mais dont quelques-uns pourront bien créer,
quelque jour, de terribles embarras aux conquérants. L'Inde est
entrée dans la voie des meetings et de la libre discussion ; déjà les
différentes provinces demandent qu'on leur accorde ce que M. Glad-
stone déclare légitime et indispensable pour l'Irlande, l'Ecosse et le
Pays de Galles. L'unité de l'empire est malade; qui l'a mise en cet
état? Personne ne peut en disputer la gloire à l'associé de M. Parnell.
En ce qui touche le mécontentement des colonies australiennes
sous le second ministĂšre Gladstone, on ne saurait blĂąmer la ligne
de conduite adoptée par celui-ci. Autant il avait agi sans nécessité
contre les intĂ©rĂȘts de son pays, en rabaissant l'importance de
l'union étroite avec ses enfants des Antipodes et en s aliénant leur
affection, autant il fit acte de prudence en refusant de devenir
solidaire d'une nouvelle loi Munroë que les colonies australiennes
prétendaient imposer à toutes les terres de l'océan Pacifique, quitte
à partir en guerre contre les diverses puissances européennes dont
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GLĂDCTONB 25»
le drapeau flottait sur certains pointa de l'immense espace.
Pour résumer en quelques lignes la politique extérieure de
H. Gladstone* au point de vue des intĂ©rĂȘts anglais et de la recon-
naissance que hii doit sa patrie, nous laisserons la parole Ă deux
membres Ă©miĆnts du parti libĂ©ral. Voici ce qu'Ă©crivait, en 1875,
lord Russell, le collĂšgue et, sous bien des rapports, l'admirateur
du « grand vieillard » : « En 1868, je n'avais aucune raison de
supposer, quand j'abandonnai la direction du parti libéral, que
M. Gladstone fût moins attaché que moi à l'honneur natkmal,
moins fier que moi des exploits de notre nation sur terre et sur
mer, qu'il détestùt l'extension de nos colonies et que les mesures
proposées par lui eussent pour but de réduire le grand et glorieux
empire dont on lui confiait les intĂ©rĂȘts, Ă une manufacture de
cotonnade et de drap, à nn marché pour les marchandises à bon
compte; que l'armée et la marine seraient réduites, par de mes-
quines économies, à un état de faiblesse et d'inefficacité... Par sa
politique étrangÚre, il a terni l'honneur national, compromis les
intĂ©rĂȘts nationaux et abaissĂ© le caractĂšre national. »
En 1884, un autre membre, moins illustre, mais fidĂšle et influent
do mĂȘme parti libĂ©ral, lord Fortescue, Ă©crivait dans une lettre an
Times : « Je pensais comme lord Russell quant au premier minis-
tĂšre de M. Gladstone. Mais je suis d'avis que depuis il a fait bien
plus. 11 a causé ou fait des guerres sanglantes, mais sans honneur
pour son gouvernement, dans différents pays. Il a entrepris des
négociations de natures diverses sans gloire ni profit pour l'Angle-
terre... En quatre ans, il a fait descendre l'Angleterre de la
glorieuse situation que lord Beaconsfield lui avait conquise Ă
Berlin au second rang parmi les nations qu'il noos avoue lui
voir réservé sans le moindre regret. »
Comment s'étonner qu'aprÚs avoir infligé de telles blessures à la
fierté nationale, le second ministÚre Gladstone, monté si triompha-
lement au pouvoir, se soit effondré sous un choc assez faible en
apparence? Quoiqu'il eût paru résister à bien des causes d'ébran-
lement, il était miné dans ses assises. Il tomba sur une question
relativement puérile. Celle de l'eau à Londres avait renversé lord
Beaconsfield; celle du whisky fut fatale Ă M. Gladstone. Les
libéraux de la Chambre s'étaient bien opposés aux votes de censure
demandés par les conservateurs, parce qu'il fallait avant tout
contrecarrer ceux-ci; « mais, nous dit M. G. W. C. Russell, ils
sentaient qu'ils ne pouvaient plus soutenir une politique répugnant
à la raison et à la conscience ». Il ajoute que le ministÚre appelait
la défaite comme une délivrance et un moyen d'échapper à ses
nombreux et divers embarras.
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260 GLADSTONE
Ce fut peut-ĂȘtre le sentiment de plus d'un ministre, mais non
celui de M. Gladstone. Il prouva sa détermination de revenir avec
tous ses avantages personnels, en refusant la pairie que lui offrit
la reine, en combattant avec acharnement l'administration conser-
vatrice jusqu'à ce qu'il l'eût de nouveau remplacée, le 29 jan-
vier 1886, et enfin en sollicitant un plébiscite sept mois seulement
aprÚs son retour, lorsque son home rule bill fut repoussé. C'était
aller trop vite; la démocratie anglaise, appelée à exercer un pouvoir
récemment acquis, n'avait pas encore été suffisamment travaillée,
manipulée, endoctrinée pour approuver en un instant ce qu'on lui
avait toujours appris Ă juger dangereux et condamnable : l'habi-
tude, cette force qui mine les volontés comme l'eau creuse le roc,
n'avait pas eu le temps de faire son Ćuvre. Les revirements subits
sont plus faciles aux esprits inondés de lumiÚres qui ont éclairé
pour eux toutes les faces de toutes les questions et leur ont montré
de quel cÎté se trouvent les meilleures chances de réussite pour leurs
desseins et leurs ambitions. Il fallut donc s'avouer vaincu momen-
tanément et attendre de meilleurs jours. A soixante-dix-huit ans,
il eût été permis de n'y pas trop compter, mais M. Gladstone était
si jeune encore, que sa nouvelle passion l'absorbait tout entier; il
ne songeait plus du tout Ă soigner exclusivement son Ăąme, comme
en 1874.
XXXII
SIX ANNĂES D'OPPOSITION
La préoccupation dominante et caractéristique de M. Gladstone
dans l'opposition, c'est de rendre le gouvernement du pays impos-
sible à tout autre que lui. Les six années écoulées de 1886 à 1892
ont prouvé que ses efforts n'y parvenaient pas toujours, mais en
vérité il s'y appliqua de son mieux par la plume et par la parole,
par toute obstruction possible à la Chambre, par les tournées de
discours dans les provinces, par les lettres aux journaux et les
articles aux revues, par des « interviews » jusqu'au coin des rues!
Certes, il n'y a pas eu de sa faute si les adversaires honorables de
lord Salisbury ont reconnu, de plus ou moins bonne grĂące, que
l'administration du chef conservateur avait été heureuse pour
l'Angleterre, en dépit de bien des difficultés.
Six mois seulement aprĂšs la promulgation de la loi contre les
crimes (crimes act) en 1887, cette loi que le radicalisme reproche
tant à M. Balfour, les délits de boycotting étaient tombés de 4835
Ă 2075.
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GLADSTONE 261
Rien de tout cela n'a refroidi l'ardeur d'opposition de M. Glad-
stone; de plus en plus il s'est inféodé au parti qui, chaque jour,
par la voix de ses représentants les plus accrédités, proclame sa
rĂ©solution de rĂ©sister aux lois gĂȘnantes. Le botjcottiny, qu'il
flétrissait si énergiquement au début, n'était plus en 1887 « qu'une
combinaison » (comme en Italie), une maniÚre d agir exclusive!
« Ce sont peut-ĂȘtre, disait-il Ă une rĂ©union de pasteurs dissidents
chez le docteur Parker, de trĂšs mauvaises choses, mais qui peuvent
ĂȘtre les seules armes dĂ©fensives d'un peuple pauvre et dĂ©couragĂ©. »
De la pauvreté actuelle en Irlande, nous avons démontré l'énorme
diminution, grĂące aux efforts continuels de toutes les adminis-
trations depuis un demi-siÚcle. Quant au découragement, on a le
droit de demander à quoi ont servi, s'il existe réellement, toutes
les mesures d'une partialité stupéfiante, que M. Gladstone lui-
mĂȘme a introduites successivement et dont chacune devait apporter
une solution finale? Avoir fourni tant d'armes aux mécontents
contre le droit et la légalité, et prétendre que les combinaisons
criminelles sont leurs uniques ressources, c'est condamner sa
propre ligne de conduite, plus sévÚrement qu'aucun antagoniste.1
John Stuart Mill, que l'on n'accusera pas d'ĂȘtre rĂ©actionnaire et
tyrannique, Ă©crivait en 1861 : « Un seul grief rĂ©el, celui de l'Ăglise
établie, subsiste en Irlande. » Ce grief, M. Gladstone l'a fait dispa-
raĂźtre, et depuis, combien de faveurs, nous ne disons pas de jus-
tices, il a fait pleuvoir sur l'Ăźle-sĆur! Parler aujourd'hui de dĂ©cou-
ragement, c'est aller contre la vérité. Un mécontentement basé sur
des erreurs et des convoitises soigneusement entretenues par les
politiciens qui en vivent, voilà le fait réel et dont l'Irlande est la
premiĂšre victime.
L'abandon de tous ceux qui mettent la vraie liberté, le respect de
tous les droits dans toutes les classes, et les intĂ©rĂȘts gĂ©nĂ©raux du
pays au-dessus des passions de parti, oblige M. Gladstone Ă
s'appuyer sur les partis extrĂȘmes, Ă marcher avec eux, Ă ĂȘtre radical
ou Ă n'ĂȘtre pas; or il veut ĂȘtre, Ă tout prix. Sa foi illimitĂ©e en lui-
mĂȘme, sou impĂ©rieux besoin d'imposer sa volontĂ© ont dĂ©sormais
l'à preté des passions de vieillesse, et, pour les satisfaire, il flatte
toutes les aspirations, caresse tous les rĂȘves, entretient les espĂ©-
rances les plus subversives. Une seule fois, il s'est arrĂȘtĂ© devant
une difficulté insurmontable jusqu'ici, la question des huit heures;
on en a Ă©tĂ© si surpris que cet acte d'honnĂȘtetĂ© politique Ă©lĂ©mentaire
a été transformé, par ses admirateurs, en acte de vertu sublime,
presque surhumaine. Mais, en revanche, que de paroles menaçantes
pour le maintien de l'unité dans l'empire! Que d'excitations au
manque de loyalisme envers la monarchie et de soumission aux lois
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262 GLĂDOT0M
faites par le parlement impĂ©rial! Et ce n'est pas seulement Ă
l'Irlande qu'elles s'adressent, c'est Ă l'Ecosse, c'est au Pays de
Galles. En cette fin de siĂšcle, oĂč les efforts tendent partout k
reconstituer et à resserrer les nationalités, M. Gladstone semble
prendre à tùche de détruire celle de son pays, de ce pays quir
séduit par ses talents, entraßné par sa parole et ses promesses, lut
a confiĂ© plusieurs fois ses intĂ©rĂȘts et ses destinĂ©es! Qoe dirait-il si,
dans sa chÚre Italie dont il a tant vanté la reconstitution, un homme
situé comme lui élevait la voix pour exciter le Midi contre le Nord,,
pour soulever la Sicile contre te Piémont? C'est pourtant ce qu'il
fait depuis des années, en Angleterre, qualifiant son gouvernement
de joug Ă©tranger. « Je suis heureux, Ă©crit-il un jour Ă un Ăcossais,
de voir que, dans le manifeste, vous avez fait un pas vers la libre et
pleine considération de la question de savoir dans quelle mesure le
Parlement actuel et les arrangements du gouvernement répendent
aoi besoins de l'Ecosse. »
Dans une brochure sur « la question d'Irlande », il s'exprime-
ainsi : « Ce qui n'est pas moins probable, mais encore plus impor-
tant, c'est que le sens de leur nationalité en Ecosse et dans le pays
de Galles, excité par cette controverse, pourra s'étendre plus large-
ment qu'auparavant. Le Pays de Galles et l'Ecosse mĂȘme peuvent
se demander si le systĂšme existant de confier le maniement de
toutes leurs affaires Ă un corps constituĂ© oĂč l'Ă©lĂ©ment anglais
domine dans une proportion aussi écrasante qu'au Parlement
d'aujourd'hui, et continuera probablement Ă dominer, si ce systĂšme
répond pleinement et en toute justice à ce qu'il y a de différent et
de spécifique dans les populations. L'Ecosse qui, pendant tut
siÚcle et demi, se vit refuser tout réel systÚme représentatif, peut
commencer à se demander si, aprÚs avoir, au début, éprouvé
quelque chose ressemblant Ă une antipathie sans raisonnement, elle
ne s'est pas récemment laissé entraßner à un culte superstitieux ou
du moins, à une soumission irréfléchie. »
Ainsi des ruisseaux de sang auront coulé, puis l'apaisement sera
venu, les torts auront été si amplement réparés, que l'Ecosse sera
devenue proverbialement fidÚle et dévouée à la monarchie anglaise,
pour que, dans un but de parti et d'ambition, un serviteur respon-
sable de cette monarchie cherche à réveiller les mauvaises passions
endormies et les souvenirs douloureux du passé, à défaut de pré-
textes suffisants dans le présent!
Les pernicieux conseils ne se perdent pas plus que les mauvaises
semences. L'Ecosse et le Pays de Galles, qui n'avaient pas songĂ© Ă
demander des législatures séparées, se mirent à tenir des meetings
dans ce but. « On prétend que les Gallois ne sont pas une nation,
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GLADSTONE 263
s'écriaient leurs orateurs; il n'y a qu'une maniÚre de répondre :
c'est de montrer qu'ils en sont une. »
Si donc les instigations de M. Gladstone portaient tous leurs
fruits, il n'y aurait plus cette Grande-Bretagne dont tous les
sujets (excepté les Irlandais) sont fiers depuis longtemps de
s'appeler Bretons, car ils se servent de ce terme, « Briiish sub-
jects », bien plus que du mot Anglais. à la place du grand et fier
empire, se formerait une fédération mal unie de provinces
mutuellement jalouses et hostiles. M. Gladstone peut ĂȘtre un trĂšs
abondant et trĂšs brillant orateur; il est moins certain qu'il soit un
bienfaisant ciloyen. MalgrĂ© la rĂ©pugnance que l'on Ă©prouve Ă
ternir une haute renommĂ©e, on ne peut se dissimuler Ă soi-mĂȘme
<jue souvent les procédés de M. Gladstone laissent percer une cer-
taine perfidie. « Il ne veut pas s'expliquer; » â « il n'exprime (pas
d'opinion », mais les sous-entendus qu'il suggÚre, n'en ont que
plus de force. Comment, par exemple, qualifier autrement cette
entrée en matiÚre, au sujet d'une discussion nouvelle sur ces fer-
mages sans cesse abaissés pour la derniÚre fois, et toujours déclarés
trop élevés, jusqu'à ce qu'on ne les paye plus du tout? C'était
en 1886, au début de la session, hien peu de temps aprÚs que
M. Gladstone eut fait fixer les loyers, pour quinze années au moins,
sans que wn pût Jes faire changer! « Il n'exprimait pas d'opinion,
-mais la rĂ©colte pourrait ĂȘtre mauvaise (il parlait le 19 aoĂ»t!) et
alors... alors nous savons quelle opinion prévaut en Irlande, dit-il;
c'est que, en conséquence des changements dans les valeurs agri-
coles, il est difficile de maintenir les fermages judiciaires. Ces
mĂȘmes fermages qu'il venait d'imposer aux propriĂ©taires! AussitĂŽt
M. Parnell présenta un bill qui réduisait de nouveau les loyers de
SO pour 100. Qu'en serait-il resté? M. Gladstone, accusé à la
Chambre d'ĂȘtre devenu le chef des « Nationalistes » (c'Ă©tait le
flatter et lui donner la place de Parnell), répliqua qu'il était
ravi d'avoir encouragé les Irlandais à espérer la réalisation de leurs
justes demandes. « En Irlande, ajouta-t-il, la loi n'est pas admi-
nistrée dans un esprit irlandais, elle est faite par des étrangers et
43e présente sous un aspect étranger-, nous pouvons enseigner la
.légalité, mais vous ne pouvez pas assurer l'ordre social en Irlande. »
On répondit à cette invite par le Plan de campagne qui per-
suada aux fermiers irlandais, ou mĂȘme les força de ne payer qu'une
partie de leur fermage fixée par eux, aux agents de la Ligue natio-
nale. M. Gladstone sanctionnait ce que, six ans auparavant, il avait
qualifié de confiscation, de spoliation, de rapine, d'attaque contre
les fondements de la société. Son lieutenant, M. John Morley, accen-
tuait la nouvelle doctrine en rappelant aux Irlandais que le Parle-
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264 GLADSTONE
ment de Westminster ne faisait jamais son devoir, Ă moins qu'on
n'exerçùt sur lui une pression à laquelle il ne pouvait résister, et
que l'Irlande devait faire sentir sa résistance.
Puis, pour faire Ă©clater la sympathie qui l'unissait dĂ©sormais Ă
M. Parnell, malgré les nouvelles et violentes manifestations de
révolte en Irlande, M. Gladstone reçut à Hawarden « le roi sans
couronne », accompagnĂ© de sa suite, avec tous les honneurs dus Ă
Sa Souveraineté. « Surpris et profondément troublé », M. Bright
écrivit à lord Hartington : « Les paroles, les écrits de M. Glad-
stone et surtout la réception de la députation irlandaise me sem-
blent l'avoir entraßné si loin dans la mauvaise voie, que nous ne pou-
vons plus espérer de lui une politique modérée. En ce moment ses
alliés en Irlande, Dillon, O'Brien et Cle, poussent les choses aux
extrĂȘmes, et ni lui ni M. Parnell ne disent un mot pour prĂ©venir ou
diminuer la calamité que je crois imminente. »
Ce mot ne fut jamais dit, et l'intimité des deux chefs continua
jusqu'aux neuf derniers mois de la vie de Parnell. A cette date
s'élevÚrent, entre les deux hommes politiques, des dissentiments au
sujet du nouveau home rule bill que voulait présenter M. Gladstone.
Nous n'insisterons pas sur l'attitude de celui-ci dans la tragi-
comédie qui mit fin h la toute-puissance du tribun irlandais. On
a beaucoup reproché, en France, à M. Gladstone, sa dureté pour le
pĂ©cheur. Il n'aurait pu agir autrement, lors mĂȘme qu'il l'aurait
désiré, et, certes, il ne le désira pas. Il n'avait qu'à gagner à la chute
de M. Parnell, dont les idées pouvaient toujours se séparer des
siennes sur une partie quelconque du programme et dont la supré-
matie en Irlande mettait obstacle Ă la sienne. Mais, en outre,
l'illustre vieillard est une des plus complÚtes et des plus admirées
personnifications du cant anglais. Ses pieuses démonstrations,
sincĂšres au fond bien qu'un peu pharisiennes dans la forme, ses
emphatiques protestations de dévouement à la vertu ont été, sont
toujours pour beaucoup dans le culte que lui a voué son parti. Les
dissidents surtout, ces « non-conformistes » dont toute la poli-
tique consiste Ă travailler au disestablishment de l'Ăglise autre-
fois si chĂšre au grand leader, et qui ne peuvent prononcer trois
paroles sans qu'une au moins soit tirée de la Bible, se seraient
éloignés comme de Satan lui-mÎme, d'un chef capable d'excuser
l'ami de Mme O'Shea; or les « non-conformistes » sont légion en
Ecosse et dans le Pays de Galles, sans compter ceux d'Angleterre.
On ne mécontente pas à la légÚre des électeurs si nombreux,
d'autant plus forts en cette circonstance, que le clergé catholique
d'Irlande, maĂźtre inspirateur des votes en son pays, devait naturel-
lement agir dans le mĂȘme esprit qu'eux. Tout au plus pourrait-on
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GLADSTONE 265
reprocher Ă M. Gladstone de ne s'ĂȘtre pas prononcĂ© plus prompte-
ment et d'avoir paru attendre le verdict de l'opinion générale. On
pourrait aussi se demander s'il ignorait une situation que tous les
amis et principaux partisans de Parnell connaissaient depuis des
annĂ©es et s'il avait voulu, dans l'intĂ©rĂȘt de la cause, bĂ©nĂ©ficier du
mystÚre dont s'enveloppait le chef irlandais. Quoi qu'il en fût,
quand le scandale eut éclaté, M. Gladstone déclara, au bout de
quelques jours, qu'il se retirerait du débat plutÎt que de rester
l'associé d'un homme qui avait violé le sixiÚme commandement. Le
schisme qui se fit dans le parti est présent à toutes les mémoires; le
mariage de M. Parnell avec Mmc O'Shea n'y changea rien, car bien
des gens, les violents surtout, éprouvaient du soulagement à se
sentir débarrassés d'un chef absolu, dont la volonté n'admettait pas
un instant le partage dans l'autorité. BientÎt la mort mit fin aux
souffrances du roi découronné, mais sans rétablir l'union et la
concorde parmi ses anciens sujets.
Quant à M. Gladstone, il se prépara à la nouvelle lutte que les
années, en s'écoulant, allaient forcément ranimer; il redoubla
d'efforts pour faire pénétrer dans les masses indifférentes l'idée
qui désormais primait chez lui toutes les autres : faire de l'Irlande
un centre autonome, de plus en plus séparé de la Grande-Bretagne.
En cela comme en tout, les idées de M. Gladstone ont subi une
transformation complĂšte. L'acte d'Union, qu'il qualifiait autrefois
de splendide, était devenu en 1886, aprÚs la conversion aux
théories de M. Parnell, des nationalistes et des land-leaguers un
acte de bassesse et de coquinerie! l {blackguardism.)
Comment s'était opérée cette métamorphose dans l'opinion du
législateur, il l'expliquait l'année suivante, en exhortant ses com-
patriotes à étudier l'histoire de l'Irlande : « J'ai, disait-il, fait de
mon mieux depuis quelque temps pour connaĂźtre les vicissitudes
passées de l'infortuné pays, et j'en sais juste assez maintenant pour
comprendre que mon savoir est des plus imparfaits, pour avoir
un aperçu de la grandeur et de la complexité de la tùche. » Ainsi
donc depuis vingt ans M. Gladstone légiférait pour l'Irlande,
s'attaquait Ă son systĂšme agraire, le plus ardu de tous les problĂšmes,
en complÚte ignorance de son passé! AprÚs cet étrange aveu, on
conçoit que les meilleurs amis de M. Gladstone lui reprochent sa
témérité.
1 Lettre Ă M. Leveson-Gower.
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266 GLAD&TOKE
XXXIII
M. GLADSTONE HOMME DE LETTRES
Nous n'avons jusqu'ici touché qu'incidemment, et surtout au
point de vue politique et religieux, aux travaux littéraires de
M. Gladstone; c'est pourtant une des phases de sa vie si remplie
qui mérite d'appeler l'attention, car elle met en lumiÚre l'activité
prodigieuse de cette riche nature, la diversité de ses goûts, l'étendue
de son érudition, son amour sincÚre et constant pour toutes tes
belles manifestations du génie humain et son extraordinaire puis1-
sance de travail. En mĂȘme temps, elle fait connaĂźtre et apprĂ©cier
les qualités et les défauts de sa nature intellectuelle, les ressorts
qui font mouvoir sa pensée et ses sentiments, l'ardeur de certains
enthousiasmes et certaines défaillances de jugement, une ingénio-
sité dans les théories qui va jusqu'au paradoxe, une subtilité dans
les hypothĂšses qui approche du pathos, une argumentation souvent
plus spécieuse et passionnée que juste et impartiale, enfin, une
facilité dangereuse et une surabondance auxquelles il succombe
dans ses écrits comme dans ses discours, ce qui rend la lecture de
ses Ćuvres laborieuse, lors mĂȘme qu'elle est intĂ©ressante. Ainsi
que Ta dit son panégyriste, M. Barnett Smith, « on est stupéfait du
nombre infini de sujets qui ont fixé l'attention de M. Gladstone,
mais on ne reçoit pas de ses essais cette lumiÚre éclatante et pure
que les plus grands critiques ont le privilÚge de répandre sur les
sujets et les hommes qu'ils interprÚtent. Si ces écrits sont souvent
vigoureux, ses phrases heureuses et bien tournées, il n'a pas un
style distinct, personnel , comme celui d'un Macaulay, par exemple. »
D'autres lui ont imputé « un manque absolu d'imagination, grùce
auquel il rassemble des vérités par induction, plutÎt qu'il ne les
conçoit et les réalise, arrive par des raisonnements plus ou moins
subtils Ă des conclusions plus ou moins plausibles, plutĂŽt qu'il ne
perçoit de grandes idées avec cette puissance de divination qui fait
le génie d'un Newton ou d'un Gibbons ».
Si les écrits de M. Gladstone ne sont pas destinés à laisser des
traces profondes dans l'ordre des idées générales, intéressantes
pour tous, ils seront toujours curieux Ă consulter pour quiconque
voudra se rendre un compte exact de cette organisation complexe.
Nous avons dit quel retentissement avaient eu ses brochures, ou
plutĂŽt ses pamphlets politico-religieux : [Eglise et lEtat, les
Décrets du Vatican, Ritaalisme et Vaticanisme, les Prisons de
flapies, les AtrocitĂ©s bulgares. Toutes sont Ćuvres de passion et»
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GUDsroK m
venant 4 l'heure psychologique, ont agité l'opinion; ce s'est pas <ie
l'histoire.
Dans l'ordre d'idées purement littéraire, c'est surtout HomÚre,
ce sont les problÚmes inséparables de son nom qui ont absorbé la
plus grosse part des préoccupations intellectuelles de M. Gladstone.
Certes, il n'est resté indifférant devant aucun des beaux génies de
l'antiquité ou des temps modernes; il a suivi avec amour, en
Italie, les traces de Virgile, d'Horace, de Catulle, de Dante, du
Tasse, de Manzoni, spécialement de Dante, qui tient la seconde
place dans son admiration ; il a traduit avec talent des fragments
de leurs Ćuvres, mais c'est 'la GrĂšce et HomĂšre qui se sont emparĂ©s
le plus fortement de son imagination, qui ont ouvert le champ le
phis vaste à ses recherches, à ses méditations, à ses théories, en
poésie, en histoire, en géographie, en ethnographie, en religion
antique. Son enthousiasme pour ce qu'il appelle Xhomérologie, ne
-s'est jamais refroidi. On peut donc comprendre avec quel intĂ©rĂȘt
passionné H visita les ßles grecques et parcourut des sites aussi
familiers à son érudition que sa terre natale l'est aux souvenirs de
sa propre vie. Un bref sommaire des conclusions auxquelles il est
arrivé sur l'histoire personnelle d'HomÚre et l'analyse de ses
poÚmes épiques se trouvent dans un des précis de littérature
publiés en 1878 par l'éditeur Macmillan.
L'année qui précéda sa mission aux ßles Ioniennes il avait
publié : Place d HomÚre dans [éducation classique et les recher-
ches historiques. L'année suivante (1858) , parurent : Etudes sur
sur HomÚre et la période homérique; puis, en 1869 : « Juventus
mundi », les Dieux et les Hommes de [époque homérique; en
1876, Ă ce moment de sa vie oĂč il annonçait vouloir consacrer la
fin de son existence Ă son salut et aux lettres, il produisit : le Syn-
chronisme homérique et Recherches sur [époque et le lieu de
naissance d'HomÚre; enfin, en 1890, Indications pour [étude
d'HomĂšre.
En général, les critiques compétents ont été sévÚres dans leurs
appréciations des théories et des conclusions de M. Gladstone, tout
en rendant pleine justice à ses efforts et à l'activité extraordinaire
de son esprit; à son goût sincÚre pour des études qui contrastent si
«étrangement avec la direction qu'il a donnée A sa vie; à l'étonnante
somme de labeur qu'il s'est imposée de son plein gré, et qui, mal-
heureusement, semble avoir eu pour résultat de charmer ses jours
(c'est déjà beaucoup), plutÎt que d'élucider dans une mesure con-
â sidĂ©raMe, des questions dĂ©battues plus ou moins vainement, depuis
4es siĂšcles.
M. Gladstone croit en la personnalité d'HomÚre et n'admet pas
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268 GLADSTONE
les théories allemandes et autres qui veulent que Y Iliade soit une
compilation de ballades dues Ă diffĂ©rents auteurs et non l'Ćuvre
d'un seul esprit. « Il y a, dit-il, dans les poÚmes d'HomÚre, ce que
j'appellerai une unité d'atmosphÚre qui, selon moi, n'a jamais été
l'Ćuvre d'un faussaire ou d'un imitateur. » Il pense qu'HomĂšre,
dont le nom ne reprĂ©sente peut-ĂȘtre pas celui du poĂšte, mais un
terme générique signifiant auteur, produisit ses poésies, une géné-
ration ou deux aprÚs la guerre de Troie, quand les témoins de
l'événement ou leurs enfants pouvaient l'entendre. Sur le lieu de
sa naissance^ Scio ou tout autre, il ne se prononce pas et n'attache
au fait qu'une importance secondaire, taudis qu'il considÚre l'étude
de ses Ćuvres comme une nĂ©cessitĂ© absolue pour comprendre
l'esprit grec, qui a été l'un des principaux facteurs dans la vie
civilisée du monde chrétien.
C'est surtout la corrélation que M. Gladstone a voulu établir
entre les poĂšmes d'HomĂšre et les Ăcritures saintes, qui a surpris
ses critiques et exercé leur sévérité. Il a cherché les principes
cachés de la croyance des anciens Grecs, lorsque déjà les grandes
divinités pélasgiques avaient été remplacées par celles de l'Olympe
destinées à régner pendant tant de siÚcles.
Comparant les poĂšmes d'HomĂšre aux Ăcritures sacrĂ©es de l'An-
cien Testament, M. Gladstone déclare qu'ils ne peuvent rivaliser
avec ces derniĂšres, en ce qui touche le grand et incomparable
code fondamental de vérité et d'espérance, mais il explique com-
ment, selon lui, les uns peuvent ĂȘtre regardĂ©s comme le supplĂ©-
ment des autres, parce qu'ils dépeignent avec une vérité absolue
notre nature tout entiÚre, le cercle complet de l'action et de l'expé-
rience humaine, à une époque beaucoup plus analogue à celle des
patriarches qu'Ă toute autre.
Selon notre auteur, la tradition hébraïque, l'attente d'un Sau-
veur à la fois humain et divin, se répandant par le monde à mesure
que les familles et les contemporains des patriarches se disper-
saient, favorisa le principe anthropomorphique et posa la base du
systĂšme complet en unissant la gloire des attributs divins Ă la
forme de l'homme. La croyance familiĂšre de l'entretien de Dieu
avec les patriarches fut aussi favorable Ă ce mĂȘme principe qui
exige une forme se rapprochant du type humain. Loin de sa source,
le courant se corrompit et la religion devint mythologie.
Aux yeux de M. Gladstone, HomĂšre est un voyant, un prophĂšte
qui a composé ses poÚmes pour rendre les hommes meilleurs, et les
Grecs sont un second peuple choisi de Dieu. « Comme les Hébreux,
ils ont une place marquée, distincte dans un sens spécial et supérieur:
l'Ă©ducation et la prĂ©paration de la race humaine pour l'Ăvangile ! »
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GLADSTONE 269
Cette préparation évangélique repose sur deux principes : l'un
humailis tique, qui leur a inspiré la pensée de représenter leurs
divinités sous la forme humaine; le point culminant de ce principe
est personnifié dans Apollon, l'un des types de l'incarnation du
Sauveur!
Le second principe est le développement d'excellence physique
et morale accordé aux Grecs, afin d'élever la nature universelle de
l'homme au niveau qui devait lui ĂȘtre assignĂ© comme crĂ©ature et
enfant du Créateur, son PÚre.
Tout cela, et bien d'autres choses (la ceinture d'Iris représentant
l'arc-en-ciel, par exemple), avait si complÚtement échappé aux cri-
tiques de tous les temps, qu'on ne peut s'étonner si les idées de
M. Gladstone furent reçues avec un sourire de surprise et de scep-
ticisme. La jeunesse seule fut séduite par la nouveauté de la doc-
trine. Les critiques sérieux s'exprimÚrent avec les égards dus à la
situation, au courage, à la bonne foi de l'auteur, à son intrépidité,
à son amour « pour le prince des poÚtes », amour si passionné
qu'il a fait dire à ce compatriote de Shakespeare : « Il n'y a pas
d'autre auteur de qui l'on puisse dire que l'Ă©tude de son Ćuvre
n'est pas seulement une question de critique littéraire, mais une
étude complÚte de la vie sous tous ses aspects... » Passer de l'étude
d'HomĂšre aux affaires ordinaires du monde, c'est quitter un palais
enchanté pour la lumiÚre froide et grise d'un jour polaire.
Les Ă©gards, toutefois, n'empĂȘchĂšrent pas des jugements, en
général sévÚres, basés pour la plupart sur ce fait que l'auteur
avait fondé tous ses arguments principaux sur ce principe erroné
que le texte était strictement exact, de sorte que le caractÚre
illusoire des prémisses avait réagi sur les conclusions.
Aux études sur HomÚre, il faut ajouter un article, dans la Quar-
terly Review, sur Y Iliade de Lachmann; un autre, daté de 1877,
sur « les Ătats d'Ulysse », et la prĂ©face Ă©crite pour la MycĂšne du
docteur Schliemann. M. Gladstone est d'avis que le site de Troie a
Ă©tĂ© vraiment dĂ©couvert par cet explorateur, grĂące Ă ses fouilles Ă
Hissarlik.
Si considérables que soient ses études sur les immortels poÚmes
grecs, elles ne représentent qu'une partie du labeur littéraire de
l'homme d'Ătat. Nous avons dit combien il a Ă©tĂ© et est encore infa-
tigable dans sa collaboration aux revues. Il aborde tous les sujets,
pour ainsi dire, sans exception. Il a, comme il le dit, glané parmi
ses écrits si divers, exclu les essais de nature strictement classique
ou de controverse et réuni en sept volumes ceux qu'il a choisis.
Combien il pourrait grossir ce nombre s'il rassemblait ses incalcu-
lables communications aux journaux 1 Ses principaux discours for-
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270 GUDSTOffE
ment, ainsi que nous l'avons indiqué, dix antres volumes. Il ne faut
pas oublier non plus quelques traductions entreprises, pour la plu-
part, avec la collaboration de son beau-frĂšre, lord Lyttelton.
Nous reproduisons volontiers le jugement porté sur ces produc-
tions diverses par M. G. R. Emerson, biographe trĂšs bienveHlaat,
mais dont l'admiration ne va pas, comme celle de IL Baraett Smith,
jusqu'au fétichisme aveugle. « M. Gladstone, dit-il, est toujours
érudit, instruit, exact (ceci est fort discutable et discuté), maßtre
en toutes les formes de composition, mais il parait manquer de
rinstinct supérieur, de la susceptibilité d'émotion, de la maßtrise
inconsciente en matiÚre de langage, comme instrument de la pensée,
qui distingue l'écrivain vraiment grand. Dans ses écrite comme
dans ses discours, il y a l'abondance, la force, les ornements rhé-
toriques, mais peu d'imagination et peu de ces phrases qui traver-
sent les siÚcles, lumineuses comme le cristal, pénétrantes et
vigoureuses. »
L'un des secrets de l'influence exercée par M. Gladstone sur ses
auditeurs, c'est, nous assurent ses panégyristes, l'ardeur de ses
convictions. Peut-ĂȘtre, mais ses convictions ont tant variĂ©, qu'il
faut possĂ©der la mĂȘme disposition kalĂ©idoscopique ou une heureuse
ignorance pour les partager toutes. Quant à la sûreté de son juge-
ment, comment la concilier avec ces variations perpétuelles? Au
reste, nous n'en donnerons qu'un exemple qui nous paraĂźt con-
cluant. Dans un article publié par la Revue d'Edimbourg, et trai-
tant de la guerre franco-allemande, se trouve l'appréciation sui-
vante de notre époque : « Le plus grand triomphe de notre siÚcle,
triomphe remporté dans une région plus élevée que celle de la
vapeur et de l'électricité, sera celui du principe du droit public
comme principe -dominant, gouvernant la politique européenne; ce
sera l'héritage commun et précieux de tous les pays, bien supérieur
it l'opinion passagÚre d'aucun d'eux. »
Le siÚcle du droit public, ce siÚcle qui aura vu le démembrement
de la Pologne, la spoliation du Danemark, la suppression du
Hanovre, le dépouillement de toutes les autonomies germaniques
au profit de la Prusse et, suprĂȘme iniquitĂ©, l'asservissement de
T Alsace-Lorraine! le siĂšcle oĂč l'on aura entendu sans frĂ©mir,
accepté sans révolte, cet axiome : « La force prime le droit! »
Si le dogme de l'infaillibilité gladstonienne résistait k cette évi-
dence, il serait trop facile d'en trouver mille autres dans l'Ćuvre
de celui que certains de ses compatriotes appellent « l'Ulysse de
l'Angle terre! »
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GLADSTONE 271
XXXIV
Bf. GLADSTONE « AT HOME ))
La somme Ă©norme de travail que reprĂ©sente l'Ćuvre Ă©crite et
parlée de M. Gladstone, aurait été irréalisable sans des habitudes
de régularité, d'ordre intellectuel auxquelles il a été immuablement
fidÚle. C'est à Hawarden surtout et pendant les mois ou les années
de repos relatif, dans les intervalles de ses grandes batailles poli-
tiques, qu'il a produit la majeure partie de ses Ćuvres; c'est lĂ son
vrai « home » ; c'est là que se trouve cette bibliothÚque immense
qui a fini par empiéter sur tout le reste du chùteau. En 1891,
M. Gladstone entreprit de ranger ses livres d'aprĂšs le systĂšme qui
lui parut le meilleur; selon son habitude, il voulut que le public
profitùt de ses idées, et il les exposa dans le Nineteenth Century.
11 trouva le moyen de ranger systématiquement vingt mille volumes
dans deux piĂšces, vastes il est vrai. Mais le flot suivait le flot, les
caisses, les ballots arrivaient toujours ; on n'osait plus les ouvrir,
ne sachant comment disposer du contenu; une annexe en fer fut
construite pour donner asile Ă d'autres milliers de volumes. On dit
que leur propriétaire a l'intention de fonder une bibliothÚque
publique dont eette construction sera le point de départ. Dans
fancienne comme dans la nouvelle installation, la place de chaque
livre a été désignée par M. Gladstone, et il éprouve rarement la
Moindre difficulté à trouver ce qu'il cherche; c'est encore un des
résultats de sa merveilleuse mémoire. La collection est riche en
ouvrages contemporains et en littérature courante, plus encore en
ouvrages classiques et thĂ©ologiques; ceux qui ont rapport Ă
HomĂšre, Ă Dante et Ă Shakespeare, ses trois grands cultes, sont
trÚs nombreux. Dans la bibliothÚque de Hawarden sont placées
trois tabtes dont l'une est occupée par Mm0 Gladstone; des deux
autres l'une est réservée pour la correspondance, la troisiÚme pour
les travaux littéraires du maßtre. Dans les profondes embrasures
des fenĂȘtres sont des faisceaux de cannes, des haches et divers
objets offerts à différentes époques.
A travers la piÚce sont dispersés des bustes, des portraits gravés
d'amis et de collĂšgues parmi lesquels on remarque Sydney Herbert,
le duc de Newcastle, Canning, Tennyson, le grand poĂšte qui vient
de s'éteindre, l'ami de jeunesse et de toute la vie, que les méta-
morphoses successives de l'homme politi |ue avaient attristé et vers
la fin refroidi. « Le Temple de la paix », comme on appelle la
bibliothĂšque Ă Hawarden, est toujours ouvert aux hĂŽtes de la maison
qui désirent lire tranquillement.
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272 GLADSTONE
La correspondance est en trĂšs bon ordre, ainsi que les docu-
ments officiels et les memoranda. Pendant bien des années, ces
documents, dont les premiers remontent Ă soixante ans au moins,
furent accumulés dans diverses armoires en bois, disséminées un
peu partout. Si le feu avait pris dans cette antique demeure, des
piĂšces du plus haut intĂ©rĂȘt historique auraient Ă©tĂ© dĂ©truites.
Aujourd'hui elles sont en sûreté dans l'édifice octogone, dont le
maĂźtre est trĂšs fier.
La routine quotidienne de cette vie si occupée est bien connue.
M. Gladstone se lÚve à sept heures, se rend à l'église, rentre
déjeuner et, jusque vers deux heures, s'absorbe dans sa corres-
pondance et ses travaux les plus sérieux. C'est pendant ces heures
de recueillement qu'il préparait autrefois ces budgets romantiques
qui exerçaient sur lui une sorte de fascination. Dans un moment
de franchise il disait : « Je trouve aussi difficile de sortir du pouvoir
que d'y entrer. Pendant neuf ou dix mois de l'annĂ©e, je suis prĂȘt
à m'en aller, mais pendant les deux ou trois qui précÚdent le
budget, je commence à sentir la démangeaison de le manipuler. »
C'est facile Ă concevoir; c'Ă©tait son chef-d'Ćuvre de prestidigi-
tation politique!
AprÚs le lunch, M. Gladstone écrit et lit encore pendant une
heure; puis il fait une longue promenade et en rentrant se remet
Ă sa table oĂč il prend une tasse de thĂ©; souvent, aprĂšs le dĂźner, il
lit jusqu'Ă onze heures, Ă moins qu'il ne s'abandonne aux joies du
trictrac, son jeu favori. Il estime fort les échecs, mais trouve le jeu
trop lent et trop excitant pour le cerveau. Il aime beaucoup la
musique et comme plusieurs personnes de sa famille l'ont cultivée
avec succÚs, il est aisé de le satisfaire à ce sujet *.
En ces derniÚres années la famille de M. Gladstone l'a dissuadé
de se livrer Ă son exercice de bĂ»cheron dangereux pour le cĆur Ă
son Ăąge; cependant il y revient de temps Ă autre, sans doute pour
se bien prouver Ă lui-mĂȘme qu'il est toujours jeune!
La sollicitude la plus vigilante entoure l'illustre vieillard; lui
éviter des fatigues inutiles ou des émotions désagréables est pour
les siens le premier, le plus doux des devoirs. Sa femme et sa fille
dépouillent la plus grande partie de sa correspondance, dont un
dixiĂšme Ă peine passe sous ses yeux. On le sait trĂšs jaloux de sa
popularité, trÚs facilement affecté par la critique et l'on éloigne
soigneusement de lui les écrits qui pourraient lui déplaire. Mm0 Glad-
stone va mĂȘme jusqu'Ă interdire les discussions de nature Ă l'irriter.
On raconte qu'un soir, à diner, une grande dame s'étant permis
1 Les détails qui précÚdent sont empruntés à une communication faite
au Daily Graphie par un voisin de M. Gladstone.
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GLADSTONE 273
d'entamer un débat avec son hÎte, alors au pouvoir, reçut ce mot
que la maßtresse de la maison lui fit passer : « On ne discute pas
avec le premier ministre! »
Malgré cette susceptibilité, M. Gladstone n'en est pas moins vu
à son grand avantage dans son intérieur. Sa vitalité extraordinaire,
l'intĂ©rĂȘt qu'il prend aux moindres choses, rĂ©pandent la vie et
l'animation partout oĂč il est. « Hospitalier, courtois, il a conservĂ©
les maniÚres un peu cérémonieuses d'autrefois, nous dit M. Rus-
sell; aux jeunes et aux vieux, aux hommes et aux femmes, il fait
la politesse de paraĂźtre admettre qu'ils sont Ă son niveau et suffi-
samment éclairés pour pouvoir le suivre et le comprendre. Ses
maniĂšres envers ses infĂ©rieurs intellectuels sont mĂȘme drĂŽles Ă
force d'humilitĂ©. Il consulte, interroge avec dĂ©fĂ©rence, discute lĂ
oĂč il aurait parfaitement le droit d'imposer son opinion et cherche
av idem ment des lumiÚres auprÚs de véritables enfants. » Ce serait
le cas de dire en langage familier : Ne vous y fiez pas ! car per-
tonne n'a plus conscience (et c'est bien légitime) de sa supériorité
et n'est plus disposĂ© (ce qui l'est peut-ĂȘtre moins) Ă concevoir une
haute opinion de ceux qui lui rendent hommage.
Sous ce rapport, Hawarden a dû lui procurer de douces émo-
tions. On sait que M. Gladstone, qui a manqué une de ses nom-
breuses vocations, en n'étant pas clergyman^ lisait réguliÚrement
jusqu'à ces derniers temps les répons et quelquefois l'épltre, le
dimanche, à l'église paroissiale dont son fils est pasteur. Ce jour-là ,
des trains de plaisir amenaient une foule curieuse de tous les pays
environnants, les routes étaient noires de monde; les paroissiens,
obligés d'aller chercher un refuge dans les chapelles du voisinage,
en furent tellement incommodés, qu'enfin le vicaire amateur cessa
de faire résonner ses accents sonores sous la voûte de son temple.
L'empressement du public le dimanche, joint aux représentations
sylvaines du ministre-bûcheron, avait si profondément troublé le
repos du chĂątelain et mis en tel danger les fougĂšres de ses
ombrages, que malgré le soin et l'amour de sa popularité, il se vit
contraint d'annoncer, en 1891, que, pendant les grandes vacances
d'été, les grilles de son parc seraient fermées. Néanmoins il arrive
parfois qu'une compagnie joyeuse, ignorant la nouvelle consigne,
se présente aux portes. On ne veut pas la désappointer, et l'infor-
tuné grand homme est forcé ou de s'enfermer, ou de braver l'en-
thousiasme importun des excursionnistes. Belle occasion de méditer
sur les inconvénients de la gloire et le fardeau des grandeurs !
A tout prendre et malgré quelques exhibitions regrettables,
Hawarden est le cadre le plus favorable Ă la figure dont nous
essayons de faire le portrait.
25 octobre 1892. 18
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m GLADW0RI
La vie familiale, la pureté de* sentiment» de l'homme privé, la
fidélité à , la pensée religieuse qui court comme un fil d'or à travers
toute la trame d'une existence si complexe et si mélangée, le dédain
des intĂ©rĂȘts venais, voilĂ les beaux cĂŽtĂ©s du caractĂšre et de la car-
riÚre de M» Gladstone. Si sa religion manque de simplicité et d'hu-
milité» elle est sincĂšre. Si sa situation de fortune lui a permis d'ĂȘtre
désintéressé, il n'en a pas moins négligé pendant ansez longtemps
ses affaires personnelles- pour se sentir, à un certain moment, obligé,
surtout dans l'intĂ©rĂȘt de sa nombreuse famille, de rĂ©duire son
grand train, de quitter sa fastueuse résidence du Régent' s Park,
qu'il occupait depuis dix-huit ans et d'en prendra une beaucoup
plus roodesta; lĂ , ne pouvant plus loger les collections dlobjets
d'art dont il avait fait sa récréation, sinon avec un goût trÚs sûr,
du moins avec une véritable jouissance, il n'hésita pas à s'en défaire
par une vente publique.
Si ce fut une épreuve, elle fut partagée par la femme intelli-
gente et courageuse qui lui a. voué un culte et qui a voulu sa part
de toutes les vicissitudes comme des joies et des triomphes. Le
25 juillet 1889, on célébrait le cinquantiÚme anniversaire de cette
union qu'on pouvait appeler en toute vérité « un mariage d'or ».
Le Sursum corda qu'on chanta à l'église await assurément un écho
dans ces deux cĆurs.
Les témoignages de respect et d'affection affluÚrent; l'un» des plus
touchants fut certainement la lettre suivante du grand chrétien qui
se nommait Henry Manning et ne croyait pas, comme tant d'autres,
que la différence de croyance dût rompre à jamais les amitiés.
« ChÚre Mme Gladstone,
«Lors.de notre' derniÚre rencontre, vous m'avez dit : Je n'oublie
pas les jours d'autrefois. En vérité, je puis en dire autant Donc au
milieu, de tous, ceux qui vous féliciteront sur le cinquantiÚme anni-
versaire de votre vie de famille, je ne peux rester silencieux* De
mes rives tranquilles, je vousai suivis tous deux sur la mer de» tu*
multes publics. Vous savez combien j'ai; été prÚs d'approuver William
dans sa carriĂšre politique, surtout en> ce qui touche l'Irlande depuis
vingt.ans* J?ai vu aussi vos Ćuvres de charitĂ© pour le peuple, Ćuvres
dans* lesquelles, vous le savez, je- sympathise de tout cĆur avec
vous. Ils sont rares ceux qui célÚbrent un jubilé comme le vÎtre,
et combien peu de nos anciens amis et compagnons vivent encore l
« Nous avons eu une longue montée sur ces 80 degrés, car
mĂȘme vous ne rester pas loin en arriĂšre et j'espĂšre « que nous ne
« briserons paa la cruche à la. fontaine. » Je m'émerveille de votre
activité et de votre résistance à ce temps (la chaleur de juillet).
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Que toutes les bénédictions «oient sur vous deux jusqu'à la finJ
âąCroyez-^noi toujours Ă tous affectueusement.
« Henby, E. card. Manning. »
En ce jour si plein d'émotions et de souvenirs, M. Gladstone n£
voulut pas que l'on contristĂąt la souveraine dont il a cependant
diminuĂ© le 'rĂŽle et peut-ĂȘtre Ă©branlĂ© le trĂŽne. Il alla. plaider Ă la
Chambre en faveur de la liste civile que M. LafeouchĂšre voulait
faire réduire -et revint triomphant (reprendre sa place au loyer.
XXXV
CONCLUSION
Nous aimerions conclure sur ce consolant tableau d'un intérieur
si digne de tous 'les respects, 'mais il nous faut jeter un regard
d'ensemble sur la longue vie que nous avons essayé de faßte
connaĂźtre et aussi sur l'avenir encore incertain que le vdte (te
juillet 4892 TĂ©serve peut-ĂȘtre Ă l'homme d'Ătat et Ă son pays.
Il y a cent ans, la 'révolution française battait son plein, et
TAngleterre, qui l'avait d'abord accueillie avec -sympathie, con>-
mençait à sren effrayer beaucoup. Bile sentait confusément dans
le peuple, plus clairement dans les classes supérieures, que te
détroit ne serait pas une barriÚre pour les idées, qu'un élémertt
dangereux à l'ordre de choses sur'le juel s'étaient 'fondées sa'forcfe
et sa puissance modernes allait pénétrer chez elle, s'infiltrer dans
les assiseset les murailles de l'édifice politique et social élevé par
elle pendant le cours des siÚcles et l'ébranler, sinon le détruire.
Toutefois elle ne s'attendait *pas: Ă ce que l'Ćuvre de transformation
marchùt si vite; elle ne prévoyait pas qu'un siÚcle plus tard, le
pays conservateur et aristocratique par excellence serait presque
aussi profondĂ©ment rĂ©volutionnĂ© que la France elle-mĂȘme. !Une des
qualités distinctives du peuple anglais, une de ses forces et de ses
sauvegardes, avait toujours été la lenteur avec laquelle il se prépa-
rait aux grandes crises. « ^Regardez avant de sauter » avait toujotrm
compté parmi ses maximes favorites. Quelques hommes sont venus
qui ont bouleversé ses habitudes, forcé son génie, qui l'ont entraßné
dans les aventures, qui ont agité les ondespopulaires et fait montet
Ă tet surface tout ce que leurs -profondeurs recelaient de convoitises
et d'appĂ©tits dont elles-mĂȘmes avaient Ă peine eu conscience jusque-
là . Alors -se sont répandus dans l'atmosphÚre politique et sociale,
les miasmes' délétÚres1 qui menacent toutes les sociétés européennes
et auxquelles!' Angleterre avait paru devoir échapper plus' longtemps
que les autres 'pays. En un laps de temps remarquablement court
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276 GLĂDSTONR
dans la vie d'un peuple, les revendications illégitimes et subver-
sives du radicalisme socialiste et anarchiste ont succédé aux aspi-
rations légitimes d'une liberté sage et pondérée; la démocratie,
bien prÚs de devenir la démagogie, a tout envahi, a sapé toutes
les anciennes institutions, a détruit l'un des grands partis politiques
dont l'histoire d'Angleterre atteste les précieux services, a remplacé
le gouvernement du choix par celui du nombre, de l'intelligence
par celui de la force ignorante et brutale, en un mot a doté l'An-
gleterre de tous les bienfaits et de tous les dangers révolutionnaires
dont nous jouissons sur le continent.
Au nombre des hommes qui ont accéléré la marche des événe-
ments par une surexcitation en partie factice, M. Gladstone occupe
incontestablement le premier rang. MĂȘlĂ© Ă tous les mouvements, il
a voulu les diriger, et c'est lui qui a été entraßné par eux. Soit qu'il
espérùt les enrayer au moment dangereux, soit qu'il craignßt de
compromettre son autorité de chef, il a toujours avancé plus loin,
plus rapidement, emporté par la vitesse acquise, poussé par les forces
qu'il avait déchaßnées. En touchant à tout il a tout ébranlé; il a,
comme le lui avait prédit son ami Wilberforce, travaillé à détruire
tout ce qui lui Ă©tait le plus cher, Ă mettre en pĂ©ril cette Ăglise, dont
il se dit encore le fils le plus respectueux, ce trÎne, « le plus
illustre du monde », écrivait-il au pauvre jeune duc de Clarence,
mort récemment, l'unité de cet empire, qui, dit-il, fait partie de sa
vie, de sa chair et de son sang, cette Chambre des lords, qui est un
des rouages indispensables de la constitution et qu'il respecte, s'il
faut en croire M. Russell ; il a excité l'antagonisme des classes
comme on ne l'avait jamais fait en Angleterre, porté atteinte [aux
principes sur lesquels repose la propriĂ©tĂ© et semĂ© la discorde Ă
pleines mains en prĂȘchant toujours la concorde et la charitĂ©. Par
amour du pouvoir, il a divisé pour régner; par une confiance
illimitĂ©e en lui-mĂȘme, il a cherchĂ© tous les moyens d'imposer ses
idées; par impatience de la contradiction il est allé plus loin
qu'il ne le prĂ©voyait et ne le dĂ©sirait peut-ĂȘtre. Car nous ne
doutons pas que ses intentions n'aient été souvent bonnes et
généreuses. Facilement optimiste, il a pensé, comme tous les domp-
teurs, rester le maĂźtre des forces qui rampaient devant lui. Mais
elles se sont bientÎt dressées menaçantes, et c'est lui qui a dû
les suivre. Abandonné par les troupes d'élite qui, d'abord, l'avaient
fidÚlement secondé, il s'est créé une armée plus nombreuse, mais
trÚs inférieure, au moyen de la réforme électorale, en persuadant
à des masses parfaitement indifférentes jusque-là , surtout dans les
campagnes, que le bulletin de vote était l'objet de leur plus cher
désir et serait la clef qui leur ouvrirait un paradis terrestre. D'homme
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GLADSTONE 277
d'Etat il s'est fait démagogue et tribun, et pour réussir en ce
nouveau rÎle, ses défauts l'ont servi autant que ses brillantes
facultés. La foule ignorante ne discerne pas ce qu'il peut y avoir
de redondant et de banal dans une élocution surabondante, de vide
dans les phrases à effet, de faux dans les jugements, d'erroné dans
l'énoncé des faits; elle admire de confiance; elle admet naïvement
les protestations, les promesses, surtout si l'orateur est sympa-
thique d'aspect, de voix, de geste, vibrant, vivant, exubérant,
optimiste, plausible comme l'est M. Gladstone, prĂȘt Ă tout promettre,
quitte Ă voir plus tard. Chez la foule, le sentiment l'emporte sur la
rĂ©flexion, et la vue seule de ce vieillard extraordinaire, rompu Ă
toutes les habiletés oratoires, qui peut en appeler à un long passé
en le présentant sous le jour le plus favorable selon les circons-
tances, parler avec émotion « d'une voix qui tombe et d'une
ardeur qui s'éteint », ou plutÎt qui s'éteindrait si elle ne s'était
tracée une derniÚre tùche à laquelle elle consacrera ses derniÚres
forces, cela seul, disons-nous, suffirait pour assurer au « grand
vieillard » les applaudissements et les votes.
Mais ce n'est lĂ qu'un de ses nombreux atouts. On a vu, par ses
récents discours à Newcastle et à Edimbourg, quelles espérances il
encourageait chez les Irlandais, les non-conformistes, les ruraux,
dans le parti ouvrier, chez les enthousiastes de gouvernement
local, voire mĂȘme chez les socialistes qui voient aujourd'hui deux
des leurs, MM. Asquith et Acland, dans le ministĂšre. Il est vrai qu'il
y a tant de formes de socialisme, que sir William Harcourt a pu
dire sans ĂȘtre trop paradoxal : « Socialistes! nous le sommes tous ! »
Pour le moment, tout le monde espĂšre, sans en excepter les
conservateurs et les libéraux raisonnables qui voient, dans la mul-
tiplicité des programmes, la pierre d'achoppement sur laquelle
tombera peut-ĂȘtre leur adversaire.
M. Gladstone a conduit l'empire britannique au bord d'un pré-
cipice qui est l'inconnu. La halte de 1886 Ă 1892 n'aura-t-elle
servi qu'à retarder le déluge pour un instant? Le torrent radical
emportera- t-il ce qui reste de la vieille constitution anglaise? Qui
pourrait le dire !
Le premier coup porté par lord Grey et les whigs en 1832
n'avait en apparence rien d'inquiétant. La réforme se faisait au
profit d'une bourgeoisie riche, éclairée, ne demandant qu'à multi-
plier et resserrer les liens qui l'unissaient déjà à l'aristocratie,
liens nombreux, car on sait avec quel soin intelligent la noblesse
anglaise s'est appliquée depuis longtemps à absorber le meilleur de
la classe moyenne. Parler aujourd'hui d'une aristocratie féodale en
Angleterre, c'est ignorer de quels éléments elle se compose. Assu-
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rément les titres historiques n'y «ont pas rares, mais en somme
die représente la richesse acquise par le travail bien pkis que les
traditions fĂ©odales pures. Le saflg bourgeois, eu empĂȘchant le sieu
de s'appauvrir mx de s'éputeer, Jwi a infusé l'intattigenee des cen*
quĂȘies modernes, sans lui faire perdre les qualitĂ©s d'esprit et et
jugement qui appartiennent forcĂšrent aux hommes habituĂ©s Ă
traiter Les affaires du pays .Ă un point de vue plus haut, plus eom~
péà en«if et pks indépendant que celui des éVusde ia faveur pepii*
lairc. M. <iladetatie se dit encore parfois l'élÚve de Jiabwt Peel ; se
nppelle-iudl reertaio disoowrsde^on maille, prononcé à filasg<w «at
dont (voici latpéroeaisaaa?.. « Quand vous aurez alïaibli ou .aboli lia
Chambre des pairs, «combien de temps pensez*vojus que survivra
le (privilÚge (de h monarobie héréditaite? Je vais vous le dires il
survivra juste aussi longtemps que les priuilÚges -et les préroga-
tives de (ta monarchie pourront ĂȘtre »des instruments utiles et des
outils dans les mains de k démocratie, destinée, selon vous, à passer
triomphante snr les ruines de la ChamÚwe-des lords! »
Est-ce Ă cela que vise H. Gladstone? dPas encore peut-ĂȘtre, .mus
souvent les leaders -populaires :8oet dépassés par leurs troupes.
Et TAngleterFa, t|n en -pense-rt-elle? On a 'le droit et mĂȘme le
devoir, car c'est la (vĂ©ritĂ©, ide dire qoe jusqu'ici l'hostilitĂ© âŠenvers
la Chambre haute n'existe que dans u»e minorité ultra-radicale,
que le pays est encore assez -sage pour oomprendre la nécessité
absolue d'un pouvoir modérateur, et les dangers .-mortels que
Serait coorir à la vraie 'liberté la dictature d'une Chambre unique,
ou seulement trop prépondérante.
âąCette prĂ©pondance, les divers reforrn bills ont eu pour but 8e
l'augmenter. Cduri de (1666 Ta transférée des classes supérieures
aus artisans ^et au« laboureurs, >et déjà bien des 'résultantes se sont
dégagées de ce fait; déjà Ton peut constater que l'on est plus divisé
par les intĂ©rĂȘts et tes «prĂ©jugĂ©s de classe <et de parti ; que l'esprit de
critique et de .mécontentement se manifeste plus largement, ea
dépit des concessions ^arrachées ; que l'homogénéité d'opinions et
d'aspirations n'a jamais Ă©tĂ© moindre que depuis le jour oĂč le
nombre et la nature des prétentions ont pu augmenter sans obstacle;
d'autre part, on voit que la -nécessité de s'adresser à des masses
plus considérables «d'électeurs a fait surgir un plus grand nombre
d'orateurs sĂ©rieux, de -dĂ©putĂ©s assidus, diminuĂ© Ćlui des hommes
politiques dilettanti et des macbinesĂ voter; mais en mĂȘme temps
on reconnaßt «que la (cohésion et la discipline «des «partis -s'affaiblis-
sent «et ique l'esprit net le ton des Communes vont s'abaissait de
{Aus en 'plus, fin 186A, 'H. Gladutane se plaignait des atteintes
portées à k liberté et à 'la (dignité des débats ; on aurait pu lui
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GUĂùïONB 230
népondre en termes familiers,: A qui. ta faute £ Espérez-vous; Mon-
sieur le ministre, que le parti ouvrier et les révolutionnaires; inlanf
dais vous enverront, dés- représentants aussi re-pectueux. de la
forme, aussi patients, aussi courtois* aussi maĂźtres de leur* erapoi-
tements que les fils cadets de lords ou les gradués d!Oxfoniet de
Cambridge? A, toutes les époques on a put reprocher des violonnes*
des éraris de langage, des attaque» vulgaires* l'oubli, mom^utané
des rĂšgles de la courtoisie Ă . quelques natures exceptionnellement
irascibles et promptes à , s?exaspér.er dajis l'ardeur de la discussion;
mais jamais,, avant la derniÚre réforme radicale., ces écarta Savaient
été érigés en. systÚme, avec l'intention, avouée sans honte de
changer les dĂ©bats du Parlement en quenelles: de taverne, et mĂȘme
de les rendue impossibles. C'est, un. mal; qui exigera, des remĂšdes
Ă©nergiques si la gouvernement parlementaire, n'est pas destinĂ©, Ă
devenir une* lugubre plaisanterie..
Une autre consĂ©quence de la* rĂ©solution dĂ©mocratique, imposĂ©e- Ă
L'Angleterre, serai probablement le changement plus. fréquent dßadmi-
mstration^ en supposant que le parti, radical laiese vivre les auire&.
On ne: reperça donc probablement pas ces, longues périodes de
gouvernement q/ii mettaient le pa$s sous l'influença whig; avec les
Walpole^ou tory avec les Pitt. Si elles avaient leurs- inconvénients
comme tout ce qui. est humaiui, elle» donnaient à . la, direction des
affaires une force et une stabilité dont. les. avantages étaient grandsi
Mais les démocraties sont? capricieuses, aiment à changer pour le
plaisir de- changer. L' Angleterre vient d.'en avoir la preuve dans, la
chute d'un, ministÚre qui. avait fort bien, mené ses. affaires et contue
leqpel personne* saurait pu exprimer un. grie£ sérieusement fondé>
L'hiatoire^d' Aristide se répétera toujours.
M. Gladstone voulait revenir au pouvoir;, ses- nouvelles recrue»
L'ont fidÚlement servi.. Selon, son habitude,, il a parlé beaucoup*
parfois pour ne rien, dire, souvent pour dire' des choses trĂšs. discu-
tables. Peu importe! Le prophĂšte populake devait avoir- raison* Ce
que Carlyie a appelé Hero^Worship , le culte irraisonné,. aveugle et
souvent éphémÚre de la foule pour une individualité à laquelle,
pendant un. temps plus ou. moins, long, elle accorde Uxuie& les
vertus et confĂšre la toute- puissance,, c'est encore lĂ * un autre,, un
des plus grands périls de. la. suprématie démocratique* car ce sont
plutĂŽt les plus forts et les plus brillants* que les meilleurs et les plue
sages qui. excitent son admiratiiML et réunissent ses- suffrages. C'ost
la docirinerservile.de l'influence purement personnelle miee au sen*
vice des exigences de parti, c'est en cette circonstance,, la dictature
démagogique proclamée sur les ruine» du parti libéral qui refusait
d'ĂȘtre L'instrument des. erreurs- et de l'ambition de M». Gladstone.
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280 GLADSTONE
Si inquiétante que puisse paraßtre la situation intérieure de
l'Angleterre, en face des problĂšmes multiples qui s'agitent dans
l'ùme et dans l'esprit de ses populations et que les promesses témé-
raires de M. Gladstone lui présentent comme aisés à résoudre, il
est trois sauvegardes inhérentes à sa nature, à son histoire, qui la
prĂ©serveront peut-ĂȘtre des bouleversements trop radicaux et des
crises mortelles : c'est d'abord le sens pratique, la raison calme et
prudente qu'elle apporte dans la conduite des choses de la vie,
dont elle peut se départir parfois, quand elle cÚde aux entraßnements
de l'enthousiasme, mais qu'elle n'abandonne pas d'ordinaire assez
longtemps pour qu'il en résulte des conséquences irrémédiables.
C'est, en second lieu, la longue pratique de la vraie liberté, de
la libertĂ© sans licence, jointe au respect des lois qui l'empĂȘcherait
probablement, du moins on peut l'espérer, de subir la tyrannie
d'une classe, de faire ou d'accepter des lois arbitraires, attenta-
toires à sa dignité et à sa conscience.
Enfin, et c'est sans doute la garantie la plus sûre, il y a le sen-
timent religieux profond qui, pour l'immense majorité dans l'empire,
est la base sur laquelle repose la vie sociale et familiale. On
trouve des incrédules et des athées en Angleterre comme dans
toute grande agglomĂ©ration d'ĂȘtres humains (il y en a mĂȘme parmi
les ministres qui entourent M. Gladstone); certes ce n'est pas dans
les fonds de la population de Londres qu'il faut aller chercher des
chrétiens modÚles, mais ce n'est là qu'une infime minorité dans
l'ensemble. La multiplicitĂ© mĂȘme des sectes tĂ©moigne de la force
toujours active du sentiment religieux auquel « le grand réveil
wesleyen » du siÚcle dernier, a donné une vitalité nouvelle ; et la
diversité, la discussion perpétuelle des croyances, entretiennent un
fonds d'ardeur qui éloigne l'indifférence. Dans quelque partie du
royaume que l'on soit, des Hébrides au Land's End, qu'on entre
dans une église ou dans un temple, le dimanche, on les verra
remplis d'hommes autant que de femmes. Qu'on pénÚtre au foyer
des humbles ou des grands, on y trouvera les Livres saints et
la préoccupation du devoir religieux pour tous. Si grands que
soient les pĂ©rils de la loi du nombre, ils semblent devoir ĂȘtre
moindres chez un peuple croyant ; car, quel que soit le dogme, la
morale est la mĂȘme et les obligations qu'elle impose rie diffĂšrent
pas. S'il existe quelque part un frein aux passions subversives, il
est lĂ plus que partout ailleurs; suflira-t-il et surtout subsistera-t-il?
Il faut reconnaĂźtre qu'Ă ce point de vue, l'influence de M. Gladstone
a été salutaire. En toute circonstance, dans toutes les phases si
diverses de sa carriĂšre politique, dans l'administration des affaires
& l'intérieur et à l'extérieur, il a constamment et partout envisagé
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GLADSTONE 281
le cÎté religieux de la question, proclamé les droits de la religion
à la premiÚre et la plus haute place dans les préoccupations du
public; on pourrait mĂȘme dire qu'il l'a plus d'une fois fait inter-
venir lĂ oĂč elle n'avait que faire, mais c'Ă©tait chez lui un besoin et
une habitude et l'une des preuves les plus convaincantes de la
puissance du sentiment religieux en Angleterre, c'est que celui de
M. Gladstone a largement contribué à fonder sa popularité. C'est
la confession constante de sa foi, Ă propos de tout, et nous osons
ajouter Ă propos de rien quelquefois, qui a fait naĂźtre autour de lui
une légende de sainteté acceptée par un trÚs grand nombre et trÚs
utile Ă son influence.
Qu'on se représente le sourire sceptique et l'air ennuyé ou rail-
leur qui, dans un auditoire français, accueilleraient les sermons
politiques d'un orateur situé comme l'est M. Gladstone, et l'on aura
la mesure de la différence d'esprit qui anime et sépare les popula-
tions, mĂȘme Ă©clairĂ©es, ou passant pour telles, des deux cĂŽtĂ©s du
dĂ©troit. Nos Ă©vĂȘques dĂ©putĂ©s n'oseraient pas faire intervenir, dans
leurs discours à la Chambre, la Bible et l'Evangile et les leçons de
morale religieuse dans une proportion comparable Ă celle que se
permet l'orateur anglais. Tout récemment, encore, interviewé à ce
sujet, il répondit : « Il faut, c'est notre devoir, veiller au maintien
de la foi. Il faut croire au Tout-Puissant invisible. C'est lĂ la fin de
l'homme, là est sa plus grande espérance. Sans cette idée, toute
civilisation est impossible. L'homme a besoin de croire en un Dieu
personnel, et, aprÚs soixante années de vie publique, pendant les-
quelles j'ai beaucoup médité, ma conviction est profonde : je crois
en la personnalité de Dieu. »
Malheureusement pour l'empire britannique, M. Gladstone a cru
aussi trop fermement, avec une confiance trop orgueilleuse et une
témérité trop imprudente, en sa propre personnalité, à son rÎle,
selon lui, providentiel. Sans but bien déterminé, cherchant sans
cesse sa voie, il n'a pu ĂȘtre un guide sur.
AprĂšs l'avoir suivi dans bien des aventures, l'Angleterre propre-
ment dite a entrevu l'abßme et s'est retirée de lui. Arrivé avec elle
au bord du prĂ©cipice, il aurait, si l'heure suprĂȘme sonnait pour lui,
plus de raisons que le grand Pitt mourant de s'écrier : « Oh! mon
pays ! Dans quel état je laisse mon pays ! » Mais il y aurait entre eux
cette différence que Pitt, exclusivement dévoué à la grandeur de
l'Angleterre, n'avait travaillé que pour elle, tandis que M. Glad-
stone, infatué de ses missions et de ses expériences successives, n'a
songĂ© qu'Ă dĂ©truire l'Ćuvre de ses grands prĂ©dĂ©cesseurs, sans
savoir ce qui serait reconstruit sur les ruines.
Marie DronsĂ rt.
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LA MUSIQUE ET L'AME MODERNE
« L'évolution est le passage de l'homogÚne indéfini à l'hété-
rogÚne défini. » Cette formule, qui est en abrégé la célÚbre défi-
nition de Spencer, nous permet de déterminer le rÎle de l'art en
général et, en particulier, de ta musique.
L'aube et Tendance de la vie des peuples, comme de celle des
individus, est marquée par la naïve impressionahilité et de con-
fuses aspirations. C'est la saison et Fbeure des éclosions spon-
tanées et des promesses. Tout fermente et germe.
Alors, les modes de l'activité humaine se distinguent à peine
les uns des autres. On sent, on pense, on agit tout Ă la fois. On
se bat en pariant et en chantant.
Longtemps, l'art, la science et la morale demeurĂšrent mĂȘlĂ©ea.
Platon lui-mĂȘme identifie le beau et le bien, et la vertu n'est
guÚre pour lui que la connaissance des divines idées. La reli-
gion, elle aussi, est comme absorbée dans ce tout homogÚne et
indéfini.
La musique, sous sa forme rudimentaire, est d'abord associée
Ă tous les farts de la vie religieuse, civile et militaire. Tout cela,
en eftet, se produit, non pas en vue de fins délibérément voulues,
mais sous l'impulsion inconsciente de l'instinct. Le sentiment
est l'unique et universel t moteur; il répand sur toute chose sa
teinte indécise. Or la musique est, par excellence, Fexpression
de l'activité sourde et vague.
A l'aube succÚde l'éclatante lumiÚre du jour, puis les nuances
variées du couchant; à l'uniformité verte du printemps, les mois-
sons dorées de l'été, les fruits de l'automne; aux aspirations de
la jeunesse, les rĂ©solutions viriles et les actes arrĂȘtĂ©s de l'Ăąge
mûr. Quand ht civilisation est avancée, la religion a formulé ses
dogmes, la métaphysique ses principes, la science ses décou-
vertes, la politique ses institutions. Le travail s'est divisé et orga-
nisé. La vie de l'individu, chacun accomplissant sa fonction soli-
dairement avec tous, est devenue une série et une combinaison
d'actes aux contours précis. Nous voilà à l'hétérogÚne défini.
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LA m&\<m «T L'AITE «ODBftKE 283
Du mĂȘme coup, chacun des modes de l'activitĂ© humaine a cott-
<ju» son indépendance. L'art vit de sa vie propre. Bien plu»,
chacun des beaut-arts tend vers l'autonomie et y parvient. Gomme
le goût dm précis est alors trÚs vif, TmAuence et la prospérité saat
assurés à ceux d'entre eux qui traduisent le plus fidÚlement les
dĂ©veloppements explicites et dĂ©finis de la vie, & l'architecture, Ă
te sculpture, à la peinture, enfin et surtout à la littérature. Celle--
ci comporte des genres étiquetés et classés. Les genres didac-
tiques acquiÚrent en flu de compte la prépondérance; on en vient
à regarder lés écrits scientifiques comme seute dignes d'occuper
te» esprits sérieux. Il se trouve des écrivains pour soutenir cette
thĂšse, que le roman M-mĂšme doit etw scientifique.
Double erreur I d'abord c'est revenir Ă f la c&nfuston primitive et
Méconnaßtre la loi de l'hétérogénéité. Puis c'eùt igttOrer la véritable
essence de l'art. Non pas qu'il faille Ăźe regarder comme un etojet
de luxe, y voir comme une fleur charmante mai* stérile à la sur-
face de la civiltearttort. Le culte ĂȘe la bĂ«tntĂ© est aussS essentiel Ă
TĂąrne humaine que la recherche du vrai ou la pratique du bien ;
a fortiori doit-il l'emporter infiniment sur lé souci du Confortable
et do bien-ĂȘtre matĂ©riel. Mais la prĂ©cision esthĂ©tique diffĂšre de la
précision scientifique f . L'art exprime ce qu'on ne saurait encWfe
en des formuler et en des nombres, ce qui reste d'aspirations et
d'élans, débordant les limites de9 choses accomplies. J&mà ßs, en
effet, notre activité* n'épuise sa source et M Canalise tbus s&
flots.
QooĂŻ qtf il en soit,, Ă ces Ă©poques? d'une toĂ©tĂ©ttfgĂ©nĂ©ttĂ© peut-ĂȘtre
excessive, d'un gofct exclusif pour ce qui est n^thétà afiquefoerit
défini, Vmmweiettt est refbotÚ, circonscrit, méconnu, ùti profit,
du. moin»ow te eroitt, dtes1 éjafs de conscience <f Claßr^ et distincte »
(Deacartes).
Quelle place cette* transformation a?-t-elfe laisse ai te' dtasfitju'e?
NĂ©cessairement une trĂšs' petite. « EHc exprime YiftĂȘtftittiĂ©ihte. Son
domaine commence1 oĂč s-'arrĂšte cel'ni de la parole 2. » Quand les
savants et les philosophes préteifdfcnt au motfopolé' dé la périmée
et accaparent? Tatuemiew publique, quand' lés lßttéfà feutë eux-
mĂȘmes croient» ne pouvoir retenir quelques' suffrages qu'eti rĂ©gu-
larisant le plus1 possible lk poésie et l'éloquence, et en se montrant
stricts observateurs' de1 la claire raison; quelles charités; qtiël rÎtÚ
peuvent rester k ce1 retour qu'on1 appelle un mtfsideto? Il nV plufc
qu'un parti à f prendre :' imiter ses1 confrÚres' en' e&ttiétiqdé; les
* J'ai- développé cette idée dans- un- récent opuscule : lax Musique et le
Bessin, considérés comme moyens d'éducation. Paris, Poussielgue, 1892?
aEIie PĂȘcaat:
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284 LĂ MUSIQUE ET L'AME MODERNE
sculpteurs» les peintres, les architectes et les littérateurs; mettre
sou talent au service de la puissance et du faste, domestiquer sa
muse. Allez, petits violons de Lulli, dans les galeries de Mansart,
parmi les statues de Coysevox et les toiles de Le Brun, agrémenter
les ballets de MoliÚre, pour divertir Sa Majesté !
En écrivant cela, loin de moi la pensée de nier ou d'abaisser le
gĂ©nie ou mĂȘme le caractĂšre des grands artistes du dix-septiĂšme
siÚcle. La rÚgle jamais n'a complÚtement réussi à étouffer, à tuer
l'inspiration et l'Ă©lan. On peut mĂȘme soutenir qu'en les comprimant,
elle leur donne plus de densité et de force. Je constate simplement
que la musique, en France, dans ses premiers chefs-d'Ćuvre,
subit le sort commun et mĂȘme, plus rigoureusement que les autres
arts, le joug de l'étiquette; elle affecte des formes extraréguliÚres,
des formules carrées, des périodes, dont les membres sont en
nombre invariable; dont la terminaison est correcte comme un
salut de courtisan ou une révérence de grande dame dansant le
menuet. Non, Lulli ni Rameau ne sont pas de véritables primitifs;
ils n'en ont pas la naïveté émue; ils sont policés et emprisonnés
dans Je moule officiel.
Le moule ! Combien de temps ne faudra-t-il pas pour qu'il soit
brisé! Aujourd'hui encore ceux qui veulent en sortir n'ont-ils pas
encouru le reproche d'extravagance? Toute l'école française du
milieu du dix-neuviÚme siÚcle, tout le répertoire applaudi par la
génération qui a précédé la nÎtre, Auber, Boieldieu, Hérold, ne
procĂšdent-ils pas de Rameau et de ses fidĂšles successeurs? .
Toutefois, aux oreilles attentives, les symptĂŽmes d'une Ăšre nou-
velle étaient depuis longtemps révélés. Berlioz fut compris de
quelques-uns et suivi par une phalange. Aujourd'hui la Damnation
de Faust a conquis la popularité. On proclame maßtres Gounod,
Saint-Saëns, Massenet, Reyer, sans parler de ceux qui viennent de
disparaĂźtre, Delibes, Lalo, Guiraud, aprĂšs Bizet.
Qui sait mĂȘme si, dans les impertinences de l'intimitĂ©, les plus
chauds partisans de la musique de demain ne commencent pas Ă
traiter ceux-lĂ de vieilles barbes?
Chose singuliĂšre, ceux qui tiennent actuellement l'avant-garde
du mouvement de rénovation, les Bruneau, les Vincent d'Indy, les
Georges HĂče, semblent reconnaĂźtre pour leur vrai maĂźtre un prĂ©dĂ©-
cesseur de tous ceux-là , un contemporain de Berlioz, qui a vécu
encore plus ignoré et plus méconnu que lui et dont le génie n'est
encore admis que d'un nombre relativement restreint de connais-
seurs : j'ai nommé César Franck.
Il est Ă©vident qu'une Ă©tude approfondie sur l'Ćuvre de ce musi-
cien s'impose et ne peut manquer de paraĂźtre avant peu. Ce n'est
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LA MUSIQUE ET L'AME MODERNE 285
pas mon intention de l'essayer ici. Je voudrais seulement recher-
cher le véritable caractÚre et le rÎle de la musique nouvelle et
comment elle répond et doit satisfaire aux besoins, aux exigences
de l'Ăąme moderne.
II
D'aprÚs M. Cousin, sensualisme, idéalisme, scepticisme, mysti-
cisme, telles sont les quatre tendances qui dominent tour Ă tour
dans l'histoire de la philosophie et par conséquent dans l'histoire
de la civilisation. En dépit des railleries de ses adversaires, sa loi
me semble en train de se réaliser une fois de plus.
Il pouvait se flatter lui-mĂȘme d'avoir mis fin au sensualisme du
dix-huitiÚme siÚcle par son éclectisme spiritualiste. Puis une réac-
tion se fit au nom du positivisme et du kantisme. Le positivisme,
nĂ© en France avec Ă. Comte, Ă©clairci par LittrĂ©, revenu d'Angle-
terre plus large et plus fort, était l'expression philosophique du
goĂ»t pour les prĂ©cisions de la science, en un temps oĂč dĂ©couvrir
une loi des phénomÚnes naturels et l'appliquer à l'industrie sem-
blait le véritable objet des efforts intellectuels. Le kantisme était
une protestation de la morale contre la domination des idées utili-
taires. Mais l'impératif catégorique resta dans les livres des initiés,
et les industriels ne nous ont pas donné ce qu'ils promettaient : le
bonheur. Affaiblissement du sens moral, amÚres déceptions, tel
fut le résultat de tant d'efforts. D'ailleurs, positivistes et kantistes,
n'étaient-ils pas d'accord pour nous interdire la connaissance de
ce qui dĂ©passe les phĂ©nomĂšnes ? Ceux qui se piquaient d'ĂȘtre de
« bons esprits » restÚrent donc dans l'abstention à l'égard de
toutes les questions vraiment vitales pour l'Ăąme humaine : celles
de l'origine et de la fin. C'était le scepticisme et, chez quelques-uns
sous sa forme la plus détestable : le dilettantisme.
Dans cette période, pour le dire en passant, les beaux-arts * et
en particulier la musique, furent nĂ©cessairement rĂ©duits Ă n'ĂȘtre
qu'agréables. Ce fut le beau temps des opéras à cavatines, en
attendant le rÚgne de l'opérette.
Mais le scepticisme est intenable et le dilettantisme trop aristo-
crate pour un temps de démocratie. La science d'ailleurs, depuis
qu'elle est tombée aux mains des ingénieurs militaires pour tuer
de plus loin et plus vite, ensuite, ce qui est autrement odieux, aux
mains des anarchistes pour la besogne qu'on sait, la science est
devenue suspecte. C'est l'art qui, pour le moment, semble en béné-
ficier. Jamais le « Salon » â ou plutĂŽt les Salons, car ils se sont
* On comprend alors l'importance de Part industriel.
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2S6- Ut MflSiĂU* ET L'AJMB UNNUTC
multipliĂ©s* â n'ont eut autant de- visiteur» qu'au lendemain des
exploits s de la dynamite,.
Mai* oet engouement tout extérieur n'est; pour les observateurs
attentifs, que le symptĂŽme d'un fait incomparablement plus intĂ©rĂȘt
sant : un renouveau du mysticisme.
Relisez la Préface du Disciple et les Sensations d Italie, de
P. Bourget, les études de Jules Lemaßtre dans la Revue Bleue, de
Mfelchior de Vogtié dans la Bévue des Deux Mondes, de l'abbé Klein
dans le Correspondant, et jusqu'aux articles des chroniqueurs les
glus frivoles : de toutes parts ce renouveau est signalé. Je n'hésite
pas. J'ajoute seulement qu'il faut tenir compte du fait, si on veut
ou comprendre l'heure présente ou exercer une influence. Philo-
sophes, hommes politiques, littérateurs, artistes, quiconque Igno-
rerait serait eu retard': l'Ăąme moderne,. du dernier moderne, est
mystique !
m.
L'ùme humaine ne l'a-t-elle pas toujours été? Il est facile de
traiter de chimÚres la: religion et la métaphysique; il est impossible
d'imposer longtemps silence aux éternelles, aux plus impérieuses
revendications de l'Ăąme. Seulement, comme on peut tromper
l'appétit toujours renaissant de l'estomac par des aliments factices,
-r- au risque de dĂ©tĂ©riorer l'organe, â il arrive aussi que l'Ăąme
s'étiole et.se détraque si on lui fournit une nourriture malsaine et
si on lui en donne le goût et la passion. Or le mysticisme actuel
met en circulation beaucoup de produits frelatés. Trop souvent, il
renouvelle les aberrations- de ce que les historiens, bien informés et
exacts dans leurs expressions, ont appelé le faux mysticisme, depuis
les rĂȘveuses extases de Plotiu jusqu'aux, grossiĂšres incantations
de Jamblique le thaumaturge. N'a-t-on pas fait au mysticisme
l'outrage d'y voir la recherche de sensations { inéprouvées qu'on
demande Ă la morphine ou Ă la suggestion hypnotique, quand ce
n'est pas à des voluptés inavouables? N'ose-t-on pas qualifier de
mystiques les bals du Courrier- Français et les chansons du Chat-
Noir?*
1 « Sensation.» est u& des tenues dont on a abusé au dix-huitiÚme siÚcle.
Diderot Ă©crit : t La .vue des vĂȘtements de mon pĂšre, mort depuis peu, me
produisit une sensation pénible. » Il était assurément plus correct, plus
conforme au génie de la langue française, de dire sentiment ou émotion.
On avait perdu l'habitude de cet abus de langage : on y revient mainte-
nant; ou écrit communément sensation, d'art. 11 est vrai que certams esthé-
ticiens soutiennent quele-plaisirartistique et l'ivresse* la plus -grossiĂšre sont
de mĂȘme nature! Ici et lĂ vibratious du cerveau!
2 Au Ckat-Noir, entre deux chanson* orduriÚres, dites : d'un toflt;n»cabre,
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LĂ UUSIQUI W L'Altt K0MMW W
Sans parler davantage de ces odieuses « fumisteries », il est
-certain que le mysticisme contemporain ne rappelle que de trĂšs
lo'ra celui de Ylrmlation ou de P Itinerarium mentis ad Deum.
Dieu s'appelle Y au-delà , l'irréel, Y idéal, au besoin le grand XI
Ce n'est pas le lieu d'examiner Ă quel point sont vides ces
expressions, et de dém<rotrçr qu'une religion non positive n'est pas
positivement une religion, que des nuages ne sont pas de la philo-
sophie et que l'Ăąme humaine se fatiguera vite de ne poursuivre
qu'un insaisissable fantĂŽme.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a en elle, dans ses profon-
deurs les plus intimes, de l'indéfini, de l'indéterminé, et que ces
Ă©lĂ©ments inconscients se mĂȘlent Ă toute sa vie, Ă toutes ses Ă©mo-
tions, Ă toutes ses pensĂ©es, Ă tous ses actes et Ă plus forte raison Ă
ses croyances. Les théologiens et les philosophes les plus intrépides
Ă sonder et Ă formuler Dieu, Ă soutenir que nous le connaissons
positivement et mieux que tout autre ĂȘtre, avouent que notre
connaissance n'est pas adéquate, que notre esprit n'aperçoit qu'une
portion infime de cet abĂźme insondable. Les dogmes religieux les
plus nettement définis laissent place aux effusions illimitées de la
priÚre et de l'amour. Le sentiment du divin sera toujours mystérieux.
Voilà ce que nous avons gardé ou retrouvé du mysticisme. Saturée
de précision scientifique, affinée par ses efforts pour réaliser toutes
sortes de progrÚs, fatiguée de leur inutilité relative, déçue et
pourtant avide, l'Ăąme moderne cherche l'oubli, le repos, avec je ne
sais quelle passion, dans la rĂȘverie grisante et grise de l'au-delĂ .
Or, c'est là , là précisément, que doit intervenir la musique.
IV
Essentiellement, la musique est l'expression de l'au-delĂ . Quand,
pour tout le monde, l'au-delĂ s'appelait nettement Dieu, aux Ăąges
de foi toute simple, il était naturel que la musique fût l'auxiliaire
du culte, qu'elle accompagnùt les formules sacrées. Elle disait ce
qui ne se peut enclore en des mots, fussent-ils inspirés. Quand le
prĂȘtre Ă l'autel chante la PrĂ©face, c'est-Ă -dire les paroles qui prĂ©-
cédent immédiatement la partie essentielle du saint sacrifice et
que, dans une priĂšre suprĂȘme, il Ă©voque au secours de la faiblesse
humaine et Ă l'appui de son sacerdoce la puissance infinie de Dieu
et aussi toute la hiérarchie des puissances célestes, sa pensée
il paraĂźt que cela suffit pour les rendre artistiques, â on a donnĂ©, il est
vrai, un mystÚre : la Marche à ? Etoile, d'un mysticisme irréprochable. La
partition de H. ProgeroUes a paru avec l'approbation de plusieurs Ă©vĂȘques!
â Tout se voit aujourd'hui !
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288 LĂ MUSIQUE ET L'AME MODERNE
pénÚtre si avant et si haut dans le mystÚre de l'infini, qu'il lui faut
emprunter les ailes de la musique. Une grave mélodie soutient le
texte liturgique et lui prĂȘte un accent qui rĂ©sonne et emporte l'Ăąme
dans l'illimitĂ©. Aux Ă©poques oĂč la musique n'Ă©tait pas encore un
art indépendant, elle avait trouvé là un domaine propre, un emploi
digne de sa force. Ce fut pour cet art divin comme une longue
incubation.
Les premiers grands musiciens qui le cultivĂšrent pour lui-mĂȘme,
les premiĂšres grandes Ćuvres instrumentales, sont encore des auxi-
liaires du culte. C'est J. Sébastien Bach qui vraiment créa la
musique telle que nous la comprenons aujourd'hui. Il informa, du
souffle de son incomparable génie, la matiÚre préparée par les pri-
mitifs et par la spontanĂ©itĂ© populaire. Or l'Ćuvre immense de Bach
contient, en germe ou déjà explicites, tous les genres. Mais il est
par-dessus tout un musicien religieux, un musicien d'église. Avant
mĂȘme qu'on eĂ»t formĂ© l'orchestre dans toute son organique et
vivante complexité, l'orgue était là qui en tenait lieu, et je ne
m'étonne pas que les premiÚres symphonies fussent des piÚce»
d'orgue. MĂȘme, toute la puissance expressive des instruments Ă
cordes avait déjà été utilisée dans les fugues que Bach écrivit pour
violon seul et avec lesquelles Joachim étonne aujourd'hui les oreilles
les plus raffinées, remue les ùmes les plus rebelles à l'émotion. Or, ces
fugues, on les exécuta d'abord pendant les Offertoires dans l'église
de Leipzig. Je suis persuadé que les fidÚles, en les entendant,
interprétées avec la conviction que donne la foi, éprouvaient tout
autre chose qu'une émotion pùmée et étonnée. Ils trouvaient cela
tout naturel. Ce langage, qu'Ă bon droit nous qualifions de sublime,
traduisait la surabondance du sentiment religieux qui les animait,
que leurs priÚres ne suffisaient pas à exprimer adéquatement.
L'illimitĂ© ne peut ĂȘtre Ă©galĂ©. Seule cette musique pouvait suivre et
guider l'élan des ùmes au delà de la pensée définie, dans l'au-delà ,
vers Dieu.
V
Le drame se détacha du culte dÚs le moyen ùge; la musique
devait s'en séparer aussi. Mais la fonction naturelle du drame est
de reproduire le jeu et les conflits des passions humaines. Celle de
la musique, ne nous lassons pas de le redire, est, mĂȘme lorsqu'elle
n'est plus liturgique, de dépasser les bornes de la vie purement
humaine.
Dans Yoratorio que cultivent Haendel et Haydn apparaĂźt un
reste de liturgie. Mais voilĂ , par ce dernier, la symphonie propre-
ment dite, l'Ćuvre instrumentale par excellence, créée et lancĂ©e. La
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LA MUSIQUE ET L'AMĂ MODERNE 289
prodigieuse facilité de Mozart le conduit à écrire sous toutes les
formes, avec une sorte d'indifférence. A certains égards, c'est
peut-ĂȘtre fĂącheux. En tout cas, la symphonie s'incarne bientĂŽt en
Beethoven, â je regarde comme symphoniques mĂȘme sa musique
de chambre et ses Ćuvres pour piano. Avec lui, la musique atteint
le maximum de sa valeur expressive. Elle revĂȘt son caractĂšre dĂ©fi-
nitif. â Je dis son caractĂšre et non pas ses formules ou combi-
naisons. â Elle n'est plus liturgique, elle demeure religieuse.
J'entends par lĂ , â et il faudrait ici un terme spĂ©cial, â qu'elle
exprime exclusivement l'indéfini du fond de l'ùme humaine, ce
que ne sauraient faire ni les équations scientifiques, ni les vers
des poĂštes, ni mĂȘme les autres arts, Ă cause de la forme arrĂȘtĂ©e de
leurs moyens d'expression.
Ne parlons pas de la période bùtarde des fioritures, ni des opéras
oĂč la musique ne figure plus qu'Ă titre dĂ©coratif. Certes, la dĂ©cora-
tion fut parfois du meilleur goût et, comme telle, capable de
charmer les dilettanti; â plus souvent d'un goĂ»t dĂ©testable,
propre Ă corrompre le sentiment esthĂ©tique du public et mĂȘme des
amateurs. Venons enfin Ă la musique actuelle, non pour en faire
une étude, mais seulement pour en marquer la tendance.
VI
Je l'ai dit plus haut et j'y reviens : cette tendance est manifes-
tement mystique.
Deux noms émergent parmi la phalange nombreuse des musiciens
modernes de valeur : Berlioz en France, Wagner en Allemagne.
De notables différences les distinguent : M. Ernst, dans son
étude sur Wagner et le Drame contemporain, les signale assez
exactement. Mais ils ont ceci de commun : leurs Ćuvres les plus
considérables et les meilleures, ou les plus appréciées de leurs
admirateurs, nous transportent dans un monde surhumain.
Seulement, chez l'un et chez l'autre, le surhumain est souvent le
fantastique.
La Damnation de Faust procĂšde, bien entendu, de GĆthe. Aux
prises avec le réel et fatigué de ses déceptions, Faust essaye d'y
échapper. Pour cela, il invoque MéphistophélÚs. Celui-ci réalise pour
lui les rĂȘves de son imagination. Mais ces rĂȘves sont un mĂ©lange
d'aspirations inassouvies et de sensualité; en somme, une révolte
malsaine et malfaisante contre les lois de la nature et contre la loi
morale. 11 pervertit Marguerite; il en abuse et il la laisse. Mettons
sur le compte de MéphistophélÚs ce qu'il y a de mauvais en ces
actes. Ne retenons à son actif que la soif de l'idéal. 11 n'en est pas
25 octobre 1892. 19
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290 LA MUSIQUE ET L'ĂME MODERNE
moins vrai que cet idéal n'étant pas d'accord avec le devoir, m
mysticisme est faux, contraire Ă la vraie nature de l'Ăąme. D'oĂč perte
de l'équilibre, divagation et ruine. Finalement, Marguerite <obtieot
son pardon ei le sauve ; c'est la rédemptrice. Mais elle le libÚre, et
quelque sorte malgré lui, sans aucun mérite de sa part, sans
aucune réponse à la grùce. C'est la prédestination fatale qui trans-
forme, par -une heureuse mais inexplicable et immorale fatalité,
celui qui s'est damné en un élu. Suffira-t-il donc à une créature
humaine de trouver insuffisantes les jouissances légitimes ou sim-
plement naturelles pour obtenir l'apothéose? C'est la glorification
des exigences de Tégoïsme. Je veux bien, encore une fois, que cet
égoïsme ne soit pas banal, terre à terre; qu'il ait des envolées vers
l'infini et l'irréel. Mais ce n'est là qu'une déviation, un égarement
des aspirations supérieures de l'ùme humaine. Faust veut faire à la
fois l'ange et la bĂȘte. Au fond, il essaye d'angĂ©liser la bote. Telles
ces pbiloaophies qui prétendent diviniser l'homme, tout ce qui est
dans l'homme.
Ainsi s'expliquent la violence, l'incohérence, le manque d'équi-
libre de la partition de la Damnation de Faust. Sincérité absolue
dans l'élan vers l'insaisissable, énergie incomparable pour briser
les fers de l'Ă me captive, soit! Berlioz rencontre, pour traduire cela,
des accents trÚs pathétiques, parfois sublimes. Rien de banal; nulle
étroitesse; le convenu est écarté, la mélodie est originale, les
modulations ont des nuances infinies, l'harmonie ose l'imprévu :
tout cela remue, entraßne, surélÚve. Mais nous avons perdu pied
et nous errons dans l'espace, peut-ĂȘtre dans le vide : c'est la vieille
et instructive légende d'Icare. Je me trompe : ce sont les fantasti-
ques chevauchées à travers le chaos des éléments, trop semblables
Ă un cauchemar pour ĂȘtre une ascension vers l'idĂ©al. L'originalitĂ©
est la marque du génie, et le génie est fait p#ur nous -révéler et
nous rappeler le divin. Mais l'étrangeté et la folie avoisinent le
génie et l'originalité : gare aux abßmes d'en bas quand nous voulons
gravir les sommets. Le public s'est familiarisé avec toutes les
audaces de la musique de Berlioz, comme un touriste acquiert
l'expérience du guide. Mais ne serait-ce pas m détriment de l'émo-
tion ? On appelle cela l'éducation de l'oreille et l'on s'en félicite.
Cela prouve, dit-on, que l'art véritable se popularise. Pour ma
part, je serais tenté d'éprouver ici un regret. J'aurais préféré que
cet art-là demeurùt le régal d'un petit nombre d'initiés.
Est-ce dédain aristocratique pour la foule? Pas du tout. Je
souhaite passionnĂ©ment que les chefs-d'Ćuvre soient connus,
compris et admirés du plus grand nombre. Mais je n'accorderais le
titre de chefs-d'Ćuvre, c'est-Ă -dire d'Ćuvre dont la perfection
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IA MTOJODBEr I/ĂME MĂDBRMB 29)
achevée soit pour- toujours et pour tous incontestable, qu'à un
nombre relativement' petit de parutions â parmi lesquelles je ne
compte point celle de la Damnation de^ Faust i
Pourquoi? Je l'ai déjà dit. C'est qu'elle renferme trop de pages
troublées et troublantes. Or iln'y a pas dé trouble sans hésitations,
sans tùtonnements, sans défaillances, Berlioz cherchait; avec une
ardeur et une 'borne foi sou vont couronnées de suocÚÎ, mais pas
toujours. Il cherchait avec trop d'inquiétude, avec une ùpreté de
désirs par trop ihiense, et aussi avec- des préjugés- et des igno-
rances. Berlioz et sa musique, c'est ltëmedu milieu du dix-neuviÚme
siÚcle, agitée de nobles tourments, mais se jetant tour à tour dans
Porgieet'dans la chimÚre, avec l'illusion de conquérir un bonheur
autre que tous les bonheurs permis et possible» ou mĂȘme dĂ©sirĂ©s
parles à meséquilibrées» Chose singuliÚre ! Nous-avons le goûtdes
apothéoses» Opéras et féeries se terminent par là . Bien pins-, un
poÚte ou un' homme politique peuvent* prétendre à l'apothéose, en
plein dix-neuviĂšme siĂšcle, en guise de funĂ©railles-, â Ă moinsque,
l'occasion et le chemin manques* leur vie» ne se termine, comme
en certains* drames- contemporains, par un * coup de revolver sur
une tombe: Mais, dans cette extrĂ©mitĂ© mĂȘme-, on cherche (a mise en
scÚne, l'auréole; l'approbation de sentiment, si égaré, si perverti
soit- il j La Damnation de Faust , bien antĂ©rieure Ă tout cela, â
Berlioz Ă©tait e© avance de cinquante ans sur ses- contemporains*, â
se dénoue- à . la fois par l'apothéose et la^ perdition désespérée. Mar-
guerite s'évapore dansrune vague lumiÚre» Faust disparaßt dans un
sombre chaos : l'orchestre à la fois se déchaßne et* s'éteint; la
mélodie s'évanouit au sein d'étranges et suspensifs accords : que
reste-t-il dans l'Ăąme de l'auditeur? Le trouble et rien que le trouble.
Combien dangereux serait Ă ce moment, oĂč elle est dĂ©sarçonnĂ©e et
désemparée, l'appùt d^une jouissance positive! Certes les disposi-
tions intimée- sont tout autres/aprÚs l'audition d'une» sytnphonie de
Beethoven, mĂȘme de la symphonie en ut mineur, sans parler du
finale» de la 9^Tsi Ă©nergique âąet1 si net dans ses accents de triomphe.
Joie ou liberté : peu importe ce qu'il a chanté alors; joie et liberté
c'est dti reste toutun. En toute hypothĂšse, c'est la force, c'est la
santé, c'estilawie, et no» pas des- nuages plus -ou «moins^ roses, plus
ou moins sombres, autour de la mort, mal déguisée par l'espoir
vapore»xet équivoque d'une survivance qui fait songer à la fois au
paradis de Mahomet et au nirvana des Hindous*.
En somme, l'Ćuvre de Berlioz est d'un rĂš?oUĂŽ: aigri autant que
d?un tfoyaDtriiHprieti Sa sincérité et son ardeur à 'pewrstrivre l'idéal
sont, ùmes yeux, sa seule excuse. Et cenesonrtini les détails de
sa vie ni, see coofidences qui imposent- celte, conclusion, mais
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292 LA MUSIQUE ET L'AME MODERNE
l'impression que laisse sa musique, oĂč le souci de briser le moule
des conventions n'est pas tempéré suffisamment par le goût de
la clarté et l'éloignement pour le chimérique.
Néanmoins, dans la nuit qui s'était faite en France sur Fart
lansical ou, si Ton aime mieux, tandis qu'on donnait Ă la langue
de Beethoven un éclat factice, une aisance toute superficielle,
Berlioz a eu le mérite et il a aujourd'hui la gloire d'avoir renoncé
aax succÚs faciles et préparé le réveil. Il a compris cette vérité
capitale que la musique humaine n'est pas un chant d'oiseau ou
un « art d'agrément » , mais l'écho ou l'expression directe de ce
qu'il y a de plus profond et de plus divin dans notre Ăąme.
Ce serait mĂȘme une injustice d'oublier, en caractĂ©risant son
génie, YEnfance du Christ. C'est un oratorio un peu pùle. Berlioz
effleure le mystÚre. Il en saisit la poésie touchante, mais du dehors.
Il n'en pénÚtre pas le secret. C'est gracieux, frais, aérien, mais
son Enfant Jésus n'est pas le futur Rédempteur. Autour de lui se
donnent des concerts angĂ©liques; l'humanitĂ© ne tressaille pas Ă
son aspect en de sublimes espoirs. Quoi qu'il en soit, c'était du
courage Ă Berlioz de songer Ăą traiter pareil sujet au milieu d'une
société frivole et gouailleuse. En cela encore il était précurseur. 11
ouvrait la voix Ă nos modernes mystiques. Qui sait mĂȘme si la
crise actuelle une fois passée et l'apaisement de l'ùme retrouvé
dans de pures croyances, cette Ćuvre sereine et limpide ne char-
mera pas tout particuliÚrement la postérité. Elle n'est pas gùtée du
moins par des prétentions philosophiques et théologiques comme
les drames musicaux de Wagner.
VII
Ces prétentions, on ne peut en effet les oublier quand on veut
juger le réformateur d'outre-Rhin, puisque ses admirateurs les
plus chauds, sinon les plus Ă©clairĂ©s, et lui-mĂȘme ne le permettent
pas. Pour le dire tout de suite, ce qui fait le plus de tort Ă Wagner
auprĂšs des bons esprits, ce sont les partis-pris de son systĂšme. Oui,
il est systématique, non pas seulement en théorie, mais dans la
pratique de son art; non pas uniquement comme poĂšte, mais comme
musicien.
La littérature wagnérienne est déjà fort riche. Nul musicien n'a
été étudié plus à fond et, certes, si l'opposition s'est, en France,
montrée un peu bruyante et trÚs passionnée, il n'a pas à se plaindre
de ses commentateurs. Pour eux, il est un prophĂšte, un dieu. On
fait des pĂšlerinages Ă Bayreuth; on y officie dans son temple;
toute irrévérence y est traitée de sacrilÚge et, par irrévérence, il
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LA MUSIQUE BT L'AME MODERNE 293
faut entendre le moindre doute, la plus légÚre critique. Toutefois,
Saint-Saëns, qui fut et qui reste son admirateur et, à certains
égards, son disciple, a fait justice de la wagnerolùtrie ! ; et John
Garteret, en recueillant des caricatures, a ramené le dieu à des
proportions humaines. Bref, il demeure justiciable de la critique.
Je m'examinerai pas ici son procédé favori du leitmotiv. Pris
en lui-mĂȘme, c'est peut-ĂȘtre, comme parle Rubinstein, « un pro-
cĂ©dĂ© naĂŻf qui prĂȘte plutĂŽt Ă la plaisanterie qu'Ă une discussion
sérieuse2 ». Ce qui parait plus digne d'attention, c'est la maniÚre
dont Wagner fait dériver d'un motif fondamental tous les thÚmes
principaux d'un drame ou mĂȘme, comme dans la tĂ©tralogie, d'une
suite de drames. Cela fonde, dit-on, l'unité de la composition.
Soit. Mais Wagner n'a pas inventé cela : on peut dire que les
quatre premiĂšres mesures de la Symphonie pastorale la contien-
nent virtuellement tout entiĂšre, et, Ă plus forte raison les quatre
premiĂšres de la Symphonie en ut mineur. Encore Beethoven a-t-il
plutÎt indiqué, par ces débuts, l'allure et le caractÚre dominant de
ces Ćuvres et ne s'est-il pas astreint Ă y prendre quelques notes
pour passer, par transformation insensible, aux divers thĂšmes de
ces symphonies. Ce qui est propre Ă Wagner, c'est l'abus du pro-
cĂ©dĂ©. II se contraint Ă n'ĂȘtre plus qu'ingĂ©nieux. De mĂȘme, lorsque,
ayant constituĂ© ainsi plusieurs phrases, il les mĂȘle systĂ©matique-
ment par une polyphonie savante, mais gĂȘnante parfois pour le
sentiment.
Cela tient d'ailleurs Ă sa conception mĂȘme du drame musical et
de la fonction de l'orchestre. C'est encore un point sur lequel bien
des débats se sont engagés sans solution possible. Car, là -dessus,
qui imposera ou fera prévaloir son avis? Ce qui est certain, c'est
qu'ici, comme en tout, Wagner érige sa pratique en principe
absolu. C'est la musique de l'impératif catégorique! N'en déplaise
au maßtre et aux disciples, l'excÚs de leurs prétentions les ruine.
On pourra toujours soutenir que la musique n'est pas faite pour
exprimer des situations définies, des idées, des objets. Le motif du
feu, de l'épée, de l'or du Rhin,, celui du renoncement, de l'amour,
de la délibération, etc., le thÚme de Siegfried ou du sommeil de
Brunnhilde, tout cela ne signifie pas grandchose. Le spectateur a
entendu une phrase au moment oĂč il voyait une scĂšne. L'asso-
ciation se fait dans son esprit et sa mémoire entre les deux sensa-
tions; l'une rappelle l'autre : rien de plus. Exemple : dans Rhein-
gold, premiÚre partie de la tétralogie, à un moment donné la
trompette fait entendre le thÚme de l'épée. « Ce thÚme, dit
1 Voy. Harmonie et mélodie.
2 La Musique et ses représentants, voy. te Ménestrel du 7 février 1892.
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m U* MUSIQUE . ET I/AM* IIOKMĆ
M; Ernst, représentera désormais lfc pensée1 qui vient' de naßtre
dans l'Ăąme du maĂźtre1 des dieu** Wotan, pensĂ©e d'oĂč sortiront* les
wulkyries et les héros-. »
De bonne foi; comment telle» ou telles- notes: peuvent-elles
exprimer que Wotan est'décidé à lutter pour se maintenir en posses-
sion du Walhall contre le destin? Si plus tard, quetyups' unes de
069 notes engendrent un motif1 nouveau, en mĂŽme' temps que
Wotan procrée les walkyries, il n'y a, entre lÚs deux générations
qu'un parallélisme tout extérieur, une analogie plastique. Je*concttp-
rais volontiers, en empruntant Ă M. Ernst lui-nnĂȘme cette phrase :
«Le moyen est assez puéril; par bonheur la musique est1 riche: »
Oui, parbonheur! car la richesse de la musique n'est' pas néedh
procédé, mais- du génie du compositeur que son1 systÚmes beau*
coup1 plus- gĂȘnĂ©* que* soutenu*
Je disais tout Ă l'heure que Bferiioz affecte de renier toute rĂšgle.
Wagner a poussĂ© plus* loin encore le mĂ©prisdĂš toute prudence Ă
l'égard de» habitudes de l'oreille. Maintes combinaisons mélodiques
ou harmoniques, que les maĂźtres- avaient' crues contraires Ă la cons-
titution mÎme des fibres auditives et par suite au plaisir esthé-
tique, sont' employées avec une sorte1 d'affectation- par Wagner.
Maison mĂȘme temps ce novateur hardi s'est embarrassĂ© dans les
minutes d'une scolastique qu'il a lui-mĂȘme inventĂ©e et forgĂ©e et
qu'il déclare inviolable: l'arc-en-ciel est un phénomÚne dérivé des
phénomÚnes primitifs de la nature; donc la mélodie de* Parc-en-
ciel devra ĂȘtre issue du primitif thĂšme delĂ nature, de lĂ UrmĂ©-
lodiel Et ainsi partout et toujours, dans- cette musiqae,absolument
dépourvue de siropticité, d* naturel, de spontanéité.
Revenons à l'erreur fondamentale de Wagner, celle d*ofc dérivent
toute» les autres : il pensequ'un motiFmusical peut avoir par lui-
mĂȘme un sens dĂ©terminĂ©; tandis qu'au vrai une idĂ©e, une situation;
la vue d'un objet, sont accompagnés de sentiments, dont là surface
seulement est consciente, dont l'intime profondeur demeure voilée.
C'est précisément cette partie qui est la plus intense, là ' plus
vivante et qui communique la vie aux parties visibles. Dh tréfonds
de la vie intérieure et dé l'ùme du musicien monte la pbfrase musi-
cale; elle traduit ce qu'il y a d'inconscient dans l'émotion dés
personnages; elle réveille les émotions et les aspirations qui dor-
ment dans les- replis secrets de l'ùme dés auditeurs,1 voilà l'origine,
l'obiet et le rĂŽle do lĂ - musique.
Mais, comme disent unanimement philosophes et' théologiens,
l'Ăąme porte en eHe, au plus intime^ d'eHe-mĂȘmele pressentiment t
le sens du divin. Et voilĂ pourquoi toute vraie. musiq^fc est reli-
gieuse ou mĂȘme mystique..
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LĂ MUSIQUE ĂT VĂ'ME IODBRNE 295
VIII
Ce n'est pas le mysticisme qui fait dĂ©faut dans l'Ćuvre et dans
la musique de Wagner. Ce scolastique est parfois un illuminé. H
amalgame les légendes de la vieille poésie germanique avec la
méiaphynique des disciples devant, et nous voilà jetés, promenés,
égarés dans le Walhall, parmi les dieux et les déesses de la mytho-
logie Scandinave, Ă moins que Tannhauser ne nous conduise avec
lui dans le Venusberg, aux pieds'de l'hellénique déesse, transplantée
pour la circonstance sur une montagne rhénane. Qu'est-ce que
tout ce pathos, auquel est nĂ©cessaire d'ailleurs, de l'aveu mĂȘme
des fidÚles de cette religion wagnérienne, une mise en scÚne cons-
tamment féerique et jusqu'à un temple, je veux dire un théùtre
approprié et agencé comme aucun ai/tre ne l'est? Plonger la salle
dans l'obscurité, cacher l'orchestre, dissimuler les changements de
décors sous des nuages de vapeur, faire entrevoir dans un pays de
rĂȘve des monstres, des ĂȘtres surnaturels, des hĂ©ros, des -walfcy ries,
des dieux, et déclarer tout cela indispensable pour que Ton
comprenne cette musique : rien que d'énoncer ces conditions me
met en défiance contre elle. Cela ressemble trop à des séances
d'hypnotisme et d'hallucination, avec un peu du charlatanisme des
prestidigitateurs. En tout cas, nous voici loin de la simplicité de
Bach et des morceaux exécutés par un violon seul aux messes de
l'Ă©glise de Leipzig. La musique est-elle donc par elle-mĂȘme sĂź
impuissante qu'il lui faille, bon gré mal gré, s'unir à tous les autres
arts? Une symphonie de Beethoven est si expressive, qu'Ă cdlui qui
l'a entendue une fois à l'orchestre, il suffit qu'on la louche, réduite
au piano, pour que tout son ĂȘtre tressaille d'une Ă©motion qui va Ă
l'infini.
Non pas à un infini fantastique, tout matériel en somme, puisqu'il
est fait de sensations exacerbées et poussées au maximum d'inten-
sité, en un mot d'hallucination. C'est là le grand reproche que je
ferais Ă Wagner. Il sait que l'Ăąme humaine a besoin de l'au-delĂ
et que la musique peut le lui donner par elle-mĂȘme, toute seule;
et il nous soumet, des heures durant, Ă une tension continue de
l'esprit, des yeux, des oreilles, pour nous donner quel au-delĂ ?
De la mythologie alambiquée et symbolique, quand elle n'est pas
sensuelle et licencieuse, car le réalisme s'y marie étrangement avec
l'idéalisme.
Mais, me dira-t-on, vous écartez à dessein te dénouement, vous
vous arrĂȘtez Ă la prĂ©face, vous oubliez le Saint-Graal et ParsĂźfal !
J'avoue n'avoir pu réprimer un sourire et une exclamation, en
lisant dans le récit d'un PÚlerinage à Bayreuth que la derniÚre
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296 LA MUSIQUE ET L'AME MODERNE
partie des Nibelungen% que Parsifal contient tout le catholicisme,
lequel résumerait toutes les religions de l'humanité. Le catholi-
cisme interprété par le prophÚte et docteur Wagner est d'ailleurs
assez élargi par sa musique pour embrasser toutes les générations
dans l'avenir! Ăvidemment il manquait Ă la religion de JĂ©sus-
Christ, pour devenir vraiment catholique dans le temps et dans
l'espace, de revĂȘtir la forme wagnĂ©rienne. Parsifal est l'Ăvangile
des siĂšcles futurs, et Bayreuth la capitale religieuse du monde! Je
plains le pape dans son Vatican suranné!
Franchement, tout cela est un peu grotesque, et les amis sont
quelquefois bien maladroits, surtout quand ils reçoivent l'exemple
de haut : Wagner lui-mĂȘme s'est proclamĂ© infaillible!
En toute sincérité, on ferait mieux de laisser le dogme aux
théologiens et la métaphysique aux philosophes, que de les popu-
lariser sous cette forme, qui les dénature à les rendre méconnais-
sables. Aux ùges de foi naïve et de soumission complÚte aux déci-
sions de l'autoritĂ© doctrinale, il n'y avait peut-ĂȘtre pas d'inconvĂ©nient
à mettre en scÚne, sous forme de mystÚres, la Légende dorée , et
toutes les légendes de la piété populaire. La situation est tout
autre aujourd'hui. Sans doute la science n'a pu et ne pourra jamais
satisfaire Ă certaines exigences de l'Ăąme humaine : cette phrase est
maintenant un lieu commun dans toutes les écoles philosophiques,
dans tous les milieux éclairés. Il nous faut autre chose. Nous
avons besoin de croire. Mais la critique ne perd pas du coup tous
ses droits. Notre croyance ne sera jamais ce que fut celle de nos
pÚres. Des légendes, des mythes, fussent-ils symboliques, c'est
viande creuse pour la foi moderne. MĂȘme la poĂ©sie du culte serait
insuffisante et le Génie du Christianisme nous laisse indifférents
et sceptiques. Il faut d'autres apologistes que Chateaubriand..., Ă
plus forte raison que Wagner.
D'ailleurs la musique liturgique se comprend ; mais de la théo-
logie en musique, des arguments musicaux, cela est inepte. Le
thÚme du Saint- Graal ne donne pas la moindre idée de la trans-
substantiation, et le thÚme de la foi ne convertira à coup sûr aucun
incrédule. Wagner est le premier qui ait mis en musique les paroles
de la consécration : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. »
Dans les messes de Bach, d'Haydn, de Mozart et des autres, on ne
chante que les priĂšres et tout au plus le Credo, parce que la
musique soulĂšve l'Ăąme dans la sphĂšre de l'infini oĂč les mots per-
dent leur acception humaine, oĂč la pensĂ©e entrevoit des lointains
inaccessibles, vers lesquels l'entraĂźne l'ardeur du sentiment. Mais
les formules sacramentelles sont respectées : on leur laisse leur
rigueur consacrée et immuable.
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LA MUSIQUE ET L'AME M0DER5E 297
Et puis laissons la messe à l'église; ne la transportons pas au
théùtre. Si Ton veut écrire des drames musicaux, que Ton inter-
prĂšte des sentiments humains; et, si le sentiment religieux est, Ă
bon droit, considĂ©rĂ© comme tenant une grande place, peut-ĂȘtre la
place capitale dans le drame de l'humanité; si, comme tel, il est un
élément dramatique et théùtral, qu'on le prenne comme sentiment,
c'est-à -dire comme élan indéfini, indéterminé, enveloppant les
situations et les pensées de vibrations inaperçues, semblables aux
harmoniques qui constituent le timbre des sons.
En résumé, Wagner se trompe par exagération, sur le rÎle de la
musique : il lui prĂȘte une exactitude qui n'est pas dans sa nature.
D'un autre cÎté, son surnaturel, tout allemand, présente des
éléments trop disparates, nous jette dans un monde chimérique,
fantastique : c'est du faux mysticisme.
Ces graves réserves faites, il convient de reconnaßtre que son
gĂ©nie est plus fort que son systĂšme. A chaque instant, il Ă©chappe Ă
l'étreinte des procédés de sa scolastique pour traduire en accents
expressifs les joies et les douleurs, les désirs et les espérances de
l'Ăąme humaine, aperçue Ă travers les rĂȘves du mythe.
D'autre part et surtout, son mysticisme est fait de bizarreries et
d'éléments hétérogÚnes mal amalgamés : mais enfin les élans de
l'Ăąme au delĂ des horizons visibles s'y retrouvent et, pour Wagner,
le rÎle de la musique est de les soutenir aprÚs les avoir éveillés.
Il exagĂšre seulement la fonction du drame musical. La philosophie
allemande arrive volontiers Ă cette conclusion que Yart est la forme
supérieure et définitive de l'activité humaine. L'art résumerait et
subsumerait en lui métaphysique, morale, religion. Wagner a pris
cela au pied de la lettre et il s'est proclamĂ© grand prĂȘtre de l'esthĂ©-
tique et nouveau messie. C'est lĂ son grand tort.
IX
Infiniment plus modeste se montra César Franck que la postérité
mettra peut-ĂȘtre au-dessus de Berlioz et de Wagner, et que mes
jeunes prennent plus volontiers comme maĂźtre. Sa musique est
encore trop peu connue pour que de simples allusions soient
suffisamment claires. Ce qu'on sait, d'aprĂšs les fragments entendus,
c'est que, aussi personnel que Berlioz et que Wagner, il n'a pas les
emportements et les incertitudes du premier, il n'est pas systéma-
tique comme le second. Sûr de lui, maßtre de sa pensée, dans une
voie nettement tracée, il ose, avec une tranquille assurance, les
plus hardies nouveautés en fait de rythme, de modulations, de
polyphonie. Mais jamais il ne se donne, comme Wagner, l'air de
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298 LA» MUSIQUE ET L'AME MODERNE
vouloir braver et choquer l'oreille ! Beaucoup plus sobre,, il ne jette
pas,, au courant d'une Ćuvre comme dans une mĂȘlĂ©e, la masse des
cuivres et leurs sonorités poussées au maximum. Il ne cherche pas
l'intensité suraiguë des sensations. Une atmosphÚre de limpide
sérénité baigne sa mélo lie et son harmonie, à . la fois originales et
savantes,, avec une apparence de simplicité archaïque. Berlioz et
Wagner procĂšdent de Beethoven. C!est jusqu'Ă Bach, en passant
par Mozart, le Mozart du Requiem, qu'il faut remonter pour trouver
l'ancĂȘtre direct de CĂ©sar Franck. Il n'emploie pas les formules
favorites de Bach ni ses procédés de contrepoint Les modulations
sont plus libres, disons-le aussi, plus vagues; les rythmes sont,
non pas plus originaux, ceux de Bach défient sous ce rapport toute
concurrence,, mais moins accentués; il a moins de variété et surtout
de mouvement: d'aucuns l'accusent d'ĂȘtre monotone, la polyphonie
est plus chromatique : l'archaĂŻsme, eu un. mot* n'est pas dans les
procédés et le style, mais dans le caractÚre, dans la physionomie
de cette musique et dans l'esprit qui l'anima. Nul, depuis, Bach,
n'a mieux éludé et atténué la matérialité du son. Sans doute Men-
delssohn, par exemple dans le scherzo du Songe (Tune nuit d'été,
est comme aérien; mais c'est par un procédé en quelque sorte
mécanique : des notes trÚs brÚves, piquées par les instruments, les
cordes jouant souvent en pizzicato : c'est de la» légÚreté tout exté-
rieure.. Schuman» r bien supérieur en cela à Mcndelssohn, dépasse
les limites de la maûÚre et de la sensation, en déplaçant constant
ment l'équilibre de la tonalité : on perd pied pour ainsi dire et l'on
est comme entraßné dans un fluide qui vous soutiendrait et vous
bercerait,, sans q/i'oni en sentßt la résistance : c'est un peu un eflTe.
de rĂȘve; c!est,.si l'on veut, la rĂȘverie mĂ©lancolijjue. CĂ©sar Franck
ne laisse pas du tout sous cette impression. Avec des notes tenues
et continues, des accords ou des contrepoints trĂšs nets, il arrive
cependant Ă une immatĂ©rialitĂ© extrĂȘme. La sensation est minime.
En revanche, la vie intérieure du sentiment est peu à peu suscitée,
accrue, pleine, mais dans une sorte de paix, de repos dans le- mou-
vement, de régularité dans l'allure, qui su quelque Ghose de
hiératique*
Pour unitaire en un mot, c'est le sentiment religieux et mystique
dans toute sa pureté. César Franck s'est inspiré directement de la
liturgie et de la théologie chrétiennes, en les prenant telles qu'elles
sont, sans y mélanger aucune imagination mythiquet aucune diva-
gation philosophique. 11 prend pour texte le Discours sur la mon-
tagne, essaye de saisir le sens Ă la fois humain et divin des paroles
du Christ, puis d'éprouver les dispositions intérieures, les états
d'ùme qu'elles Décommandent, et iL écrit les Béatitudes. Le mystÚre
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IA MUSIQUE BT L'AME M0DBBKE 299
de la Rédemption lui montre l'humanité repentante, puis libérée
et marchant vers la gloire dans la joie sacrée de la grùce : il chante
la foi, l'espérance, l'amour! Le recueillement et la sereine solennité
d'une Procession lui dictent des vacants simples et larges, -sans
aucun raffinement alambiqué. C'est vrai, c'est une piété vivante,
une sincÚre émotkm.
X
>Bt tfest ahfidi que doit:procéder 'le musicien, -Vil juge à ipropos
4e mettre *en musique des paroles «religieuses ou de traiter orches-
trale eue nt une situalion, une scÚne, un sentiment empruntés à un
culte. Ou respectez le dogme et l'esprit d'une religion ou laissez-les
complÚtement de cÎté. N'allez pas surtout, comme Massenet,dam
Marie-Magdeleine ou dans Bérodiaùe, -combiner je ne sais quel
mysticisme équivoque avec des passions sensuelles. Rien n'est plus
propre à égarer, à -fausser -l'élan de l'à me vers Dieu.
Si la foi orthodoxe n'est pas votre 'fait, et si cependant votre
ùme, fatiguée des réalités terrestres, aspire à mieux, ou si, à tra-
vers les spectacles de la nature, sublime ou gracieuse ; si, au plus
profond de votre »vie intime et de vos émotions, vous sentez palpiter
Dieu, cela c'est encore le sentiment religieux non défini mais bien
rĂ©el et peut-ĂȘtre trĂšs intense. MĂȘme la joie ou la tristesse, sou-
levées en nous par des événements purement humains, mais plus
hautes et plus larges que l'égolsme de la sensation, sont encore
une manifestation (de lasuréminenocdenotre nature ^t souvent le
tibemin vers l'idéal.
Tout cela, cercles, est digne d'ĂȘtre traduit et cĂ©lĂ©brĂ© dans le lan-
gage incomparable de la musique, et ce langage sera d'autant plus
expressif que le compositeur renoncera à un prosélytisme indiscret
en faveur de 'Mlle ou telle idée, de tel ou tel systÚme. Le ohamp
ouvert ainsi Ă l'inspiration n'est-il donc pas assez large? C'est l'illi-
mité, l'indéfini du sentiment, l'irréalisé du désir et de l'espérance,
la surabondance de l'amour'!
(Pour rappeler ici ce que je disais plus haut, aine religion non
positive n «st pas 'positivement une religion, des 'nuages ne -sont
pas une philosophie; la littérature vaporeuse ou alambiquée -est
une méprise; la 'peinture -et la sculpture «symbolistes » sont des
enfantillages. Toutes ces formes de Tant ne sauraient se passer de
quelque élément défini »ni rester dans l'incousoient. Mais, quand les
9entiutents, les pensées, 'les résolutions qui ont im objet déterminé
ont été exprimés et guidés par la religion, la philosophie, la science,
la littérature et les autres arts, seule la musique suffit .à ce qui
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300 Lk MUSIQUE ET L'AME MODERNE
reste et veut se traduire au dehors de notre vie intérieure. Seule
elle est susceptible d'un sens libre, large, non arrĂȘtĂ©, sans cesser
d'ĂȘtre un langage.
. Apprenons-la donc et cultivons-la, cette
Douce langue du cĆur, la seule oĂč la pensĂ©e,
Cette vierge craintive et d'une ombre offensée,
Passe, en gardant son voile et sans craindre les yeux *.
Puisque l'ùme moderne est affamée d'idéal, puisque les certitudes
de la science ont surexcité sa curiosité sans l'assouvir, puisque le
mysticisme la tente et l'attire, soyons convaincus qu'en attendant
mieux, la musique prend une importance d'actualité qu'elle n'a
peut-ĂȘtre jamais eue.
Seulement, pour remplir efficacement sa mission et guider l'Ăąme
moderne vers une rĂ©gion de lumiĂšre et de paix, oĂč, la crise passĂ©e,
elle rencontrera enfin le repos que réclament ses agitations et son
inquiétude présentes, la musique évitera de se perdre à son tour
dans le fantastique, l'alambiqué, l'étrange, le vaporeux. Entre l'exac-
titude et le néant du sentiment et de la pensée, elle se tiendra dans
cette voie intermĂ©diaire oĂč l'a placĂ©e, plus sĂ»rement que tous les
autres, l'impĂ©rissable Beethoven, oĂč l'ont maintenue tous les vĂ©ri-
tables classiques.
Ce terme, d'ailleurs, n'est nullement étroit et exclusif. Déjà , il
désigne Mendelssohn, Weber et Schumann, aussi couramment que
Mozart et Haydn. La distinction entre romantiques et classiques
est souvent oubliée. A. de Musset, Lamartine et V. Hugo seront
peut-ĂȘtre, un jour, pour quelques-uns de leurs vers, comptĂ©s parmi
les classiques à cÎté de Corneille, de Racine et de Boileau. Pour
ĂȘtre- classique, il n'est pas nĂ©cessaire de s'astreindre Ă la rĂ©gularitĂ©,
Ă la carrure, Ă des formes arrĂȘtĂ©es. La musique est classique dĂšs
que, non contente de chatouiller agréablement l'oreille, elle est
assez puissante pour dépasser la sphÚre des sensations et pénétrer
jusqu'aux entrailles mĂȘme de l'Ăąme humaine; dĂšs que, au lieu de
se complaire à l'ingéniosité des procédés, elle jaillit des profondeurs
les plus intimes du sentiment. A ce compte, Berlioz et Wagner ne
sont pas des classiques, quand, reproduisant et imitant les phéno-
mĂšnes physiques, ils remuent seulement les nerfs, ou, tombant
dans un autre excĂšs, ils font flotter l'imagination dans le monde
irréel des fantÎmes. Mais ils méritent ce titre toutes les fois que,
faisant passer la vigueur ou l'exquise tendresse de leur émotion
4 A. de Musset, le Saule,
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LĂ MUSIQUE ET L'ĂME MODERNE 301
dans des pages inspirĂ©es, ils s'adressent Ă l'Ăąme mĂȘme de leurs
auditeurs.
De ce point de vue, César Franck, plus sûrement et plus habi-
tuellement qu'eux, est un classique.
Bref, la musique, comme toutes les formes de l'art,* est classique
sous cette unique condition, que, sortant de la sphĂšre essentiel-
ement changeante et relative du monde extérieur et sensible,
brisant l'étroitesse des impressions trop particuliÚres et anormales,
elle s'élÚve et nous élÚve avec elle, dans la région universelle et
Immuable oĂč l'Ăąme humaine, comme telle, plonge ses racines et
boit la vie Ă mĂȘme la source.
J'admets donc volontiers que les cadres de l'art musical peuvent
ĂȘtre Ă©largis, que l'oreille de l'homme peut ĂȘtre initiĂ©e Ă des formes
inconnues jusqu'ici de la mélodie, de l'harmonie, de la polyphonie,
des timbres, du rythme. Je crois cependant qu'on pourrait se con-
tenter du domaine ouvert à la musique par Sébastien Bach. Je
demeure convaincu, en tout cas, que les musiciens de l'avenir ne
toucheront l'ùme de leurs contemporains de la bonne façon, que
s'ils restent fidĂšles Ă Y esprit qui animait, soutenait et inspirait les
maĂźtres et, par-dessus tout, Beethoven !
G. Dekepas.
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SANS LENDEMAIN'
>1V
Le train rapide s'arrĂȘtait Ă ta station de Bernay, «tout Ă©clairĂ©e par
les rayons d'un diaud soleil de juillet. Odette, penchée à fa portiÚre
du coupé, poussait des exclamations joyeuses :
â 'GĂ©rard, nous* voi*Ă arrivĂ©s, laissez 'donc votre Figaro /^Prene*
mon sac, voulez-vous? OĂč est 'mon ombrelle? Ah I je l'ai Ă la main,
dĂ©pĂȘchez-vous donc, je vois la voiture. Tante Yo'ande a envoyĂ© le
panier et les poneys noirs. J'espĂ©rais qu'elle viendrait elle-mĂȘme,
mais elle a été retenue sans doute, ou bien elle a trouvé qu'il
faisait trop chaud.
Tout en parlant, la jeune femme avait rajusté son voile et ramas*
sait son éventail, son flacon et autres menus objets disséminés sur
la banquette. Gérard, rejetant son journal, se leva pour l'aider, tandis
qu'elle poursuivait son monologue :
â Quel bonheur d'avoir fini cet horrible voyage! On Ă©touffait
dans cette boite, heureusement que j'ai dormi ; mais cela ne m'em-
pĂȘchait pas de sentir la poussiĂšre, j'en suis toute couverte. Pourvu
qu'il n'y ait personne pour nous voir arriver, nous ne sommes pas
présentables. Regardez donc de quel cÎté est le valet de pied. Ah!
justement je le vois qui vient.
Elle s'était élancée sur la plate-forme sans attendre le secours de
Gérard et interrogeait le valet de pied.
â Bonjour Robert, tout va bien au chĂąteau? comment est madame
la marquise?
Et sans écouter la réponse, elle se dirigeait en courant vers la
voiture.
â Ah! voilĂ mes amis « Punch et Judy ». Vous ĂȘtes plus noirs
1 Voy. le Correspondant du 10 octobre 1892.
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sam LEfĂźDHfAm 303
et plus beaux que jamais, mes chéris 1 Voyez, Gérard, quels amours
de chevaux; ils sont presque Ă moi, tante Yolande savait me faire
plaisir en les envoyant.. Mais, partons* fit-elle en sautant dans la
Victoria Mondez vite, les domestiques se débrouilleront bien tout
«cris pour les bagages.
ML de Valrégis prit place à cÎté d'elle.
â Sommes-nous loin ? demaoda-t-il pour dire quelque chose.
â Non 1 Ă peine vingt minutes, et le chemin est dĂ©licieux»
Dans le fait» on était en pleine contrée normande-; peu de pers-
pective, mais à droite* à gauche,, en avant, en arriÚre, une végéta*-
tĂąoni luxuriante, des fouillis de verdure, qui donnent, au voyageur
visitant ce pays pour la premiĂšre fois, la sensation de s'ĂȘtoe perdu
dans quelque labyrinthe dont il doit renoncer Ă trouver l'issue.
L'aurait de ces bocages verdoyants n'est pas toujours durable. A
la longue, l'air y fait défaut, on y éprouve comme un immense
besoin d'espace et de sommets; mais la premiĂšre impression est toute
d'enchantement, et ceux qui, comme Gérard* y apportent un esprit
iaqjiikt et irrité s'étonnent de l'influence apaisante qu'exerce cette
nature, dont les horizons restreints semblent bannir de l'Ăąme toute
agitation trop fonte, toute émotion trop* violente.
A son insu, Gérard se laissait gagner par la douceur ambiante
fui se dégageait de chaque buisson, de chaque brin d'herbe. La
voiture pissait sur une route ombragée d'ormeaux. D'un cÎté et de
T autre, de grasnes prairies sillonnées d'eau,, constellées de pùque-
rettes et de boutons d'or, et ici et lĂ les belles vaches normandes
relevant la tĂȘte au bruit des roues et promenant leur bon regard
paresseux sur les nouveaux arrivants. Les pensées sombres s'envo-
laient d'elles-mĂȘmes nue se sentant pas Ă leur place dans ce coin
d'Arcadie.
Tout Ă coup, Odette sursauta.
â On voit le chĂąteau, comme il se pnĂ©sente bien* n'est-ce pas?
A gauche, sur le versant d'une hauteur boisée, bien en; lumiÚre
sous les rayons du soleil couchant, se détachait le chùteau de Sur-
ville, jolie construction de briques sans grand caractĂšre architec-
tural, mais plaisant Ă l'Ćil avec son amas de clochetons roses, ses
balcons perdus dans les clématites, ses larges terrasses descendant
jusque sur les pelouses semées de corbeilles diaprées.
â Mon Dieu, que c'est gai* que c'est gai ! rĂ©pĂ©tait Odette. Avoue»
qu'il vaudrait mieux que Pierrefitte...
La voiture faisant halte devant le perron arrĂȘta cette rĂ©flexion
malencontreuse. D'un bond, Odette se trouva sur les marches :
â C'est nous, tante Rolande, c'est nousl. ciiartrelle; et elle se
jeta dans des bras ouverts pour la Décevoir.
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304 SANS LENDEMAIN
Tante Yolande! Odette avait dit tante Yolande! Gérard n'était-il
pas le jouet de quelque absurde mystification? Cette grande jeune
femme à la chevelure dorée, aux traits purs et délicats qu'aucune
ride n'effleurait, cette femme si ridiculement jeune, si parfaitement
belle, c'était là cette tante Yolande qu'il avait décidé a priori devoir
ĂȘtre une réédition de sa belle-mĂšre, réédition que la Providence
n'aurait ni revue ni corrigée! C'était là cet épouvantail qu'il avait
voulu fuir! Et soudain une pensée d'un irrésistible comique lui
traversa l'esprit! C'était là cette tante à héritage dont Jeanne de
Langeac faisait sonner les millions et sur laquelle Mm* de Valrégis
fondait des espérances. Mon Dieu! que tout cela lui paraissait drÎle!
La voix de la jeune femme interrompit ses réflexions :
â VoilĂ donc mon nouveau neveu ! Puisque Odette ne remplit
pas son devoir et ne me présente pas son mari, la présentation se
fera toute seule.
Elle était debout, souriante devant lui, un éclair de gaieté mali-
cieuse dans ses grands yeux d'un bleu profond.
Encore mal revenu de sa surprise, Gérard s'inclina d'un mouve-
ment gauche et frĂŽla de ses lĂšvres la main qu'elle lui tendait. Mais
vainement il cherchait Ă articuler une parole. Yolande ne parut pas
s'apercevoir de son trouble.
â J'espĂšre, poursuivit-elle, cordiale, qu'Odette vous a fait
toutes mes commissions, que vous savez combien vous ĂȘtes le bien-
venu chez moi. Le mari de ma chÚre niÚce a une place toute gardée
d'avance dans mon cĆur.
Puis, d'un ton plus léger :
â Ah ! je sais bien que rien n'est plus ennuyeux qu'une tante,
j'en ai eu pour ma part dont le seul souvenir me donne le frisson.
Enfin, je m'efforcerai de faire mentir la réputation proverbiale...
Et regardant autour d'elle :
â Odette a disparu et tous mes hĂŽtes se sont dispersĂ©s, ils
auront craint d'assister Ă des effusions de famille, mais venez, vous
prendrez une tasse de thé avant de monter chez vous.
Le précédant, elle lui fit traverser un hall et deux ou trois salons.
Au bout du dernier, dans l'embrasure d'une fenĂȘtre arrondie, un
samovar aux reflets cuivrés trÎnait sur une table basse. Autour de
la table, chaises et fauteuils reculés en désordre, tasses à moitié
pleines, posées à droite et à gauche, témoignaient d'une fuite
récente et précipitée.
â Plus personne, fit Yolande avec une jolie mine de consterna-
tion. Oh ! je ne suis pas en peine d'Odette, elle a ses habitudes ici,
mais vous... mon neveu, asseyez-vous et faisons connaissance.
Dextrement, avec la grĂące facile d'une maĂźtresse de maison bien
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SANS LENDEMAIN 305
versée dans son rÎle, elle lui préparait une tasse de thé que Gérard
prenait d'un mouvement machinal, puis, se laissant glisser dans un
fauteuil, elle continuait la conversation :
â J'aurais voulu venir au-devant de vous, et voilĂ que toute une
caravane de voisins m'est arrivĂ©e au moment oĂč je montais en
voiture. Pas moyen de les renvoyer; il faut compter avec les sus-
ceptibilités de province! Ah! on parle de la liberté des champs!
Mais c'est lĂ qu'on doit venir pour savoir jusqu'oĂč peuvent aller
les exigences sociales.
Elle se mit Ă rire, d'un petit rire amusĂ© qui paraissait rĂ©pondre Ă
quelque pensée intime.
â J'ai beaucoup de voisins, murmura-t-elle avec une inflexion
comique, et quand on vient Ă Surville, il faut y apporter des provi-
sions de sociabilité. Odette vous a-t-elle averti?
Le naturel de Mm* de Surville gagnait Gérard, qui peu à peu
reprenait son sang-froid.
â On m'a souvent accusĂ© d'ĂȘtre un sauvage, rĂ©pondit-il. J'ai
bien peur, madame, qu'il ne soit déjà tard pour me convertir.
â Madame? interrogea Yolande, avec un sourire. Madame? Est-
ce ainsi que vous reconnaissez les liens de parenté? Il faut m'appeler :
« ma tante », monsieur mon neveu!
â Ah ! vous n'y songez pas, dit-il, souriant Ă son tour. En vĂ©ritĂ©,
vous devez voir que c'est tout Ă fait impossible.
â Je ne vois pas cela du tout, reprit-elle, demandez Ă Odette
si je n'ai pas toujours pris mon rÎle de tante au sérieux. Et je vois
que ce rĂŽle n'est pas prĂšs de finir, fit-elle gaiement. Que de choses
je vais avoir Ă rĂ©former en vous ! De votre propre aveu, vous ĂȘtes re-
belle Ă toutes les obligations, celles du monde et celles de la famille ! . . .
Mais je neveux pas trop exiger au début, poursuivit-elle en se levant.
Aujourd'hui, d'ailleurs, il est trop tard. On dĂźne Ă huit heures, et
j'entends le premier signal... Je vais vous montrer votre chemin.
Au mĂȘme instant Odette entrait en tourbillon.
â J'ai tout vu... tout vu... dit-elle en sautant au cou de sa
tante. Gomme c'est gentil de nous avoir mis dans le pavillon de
l'ouest. Ah! que je suis contente! Je viens de la serre oĂč j'ai Ă©tĂ©
voler un gardénia pour mettre dans mes cheveux. C'est permis,
n'est-ce pas, tante Yolande?
Mmé de Surville sourit à l'entrain de la jolie enfant.
â Tu es ici chez toi, ma chĂ©rie, fais en sorte que ton mari se
sente aussi chez lui. A tout Ă l'heure, mes enfants.
Elle affectait un petit ton maternel, Ă la fois bizarre et charmant
dans cette bouche si jeune. Ătait-ce habitude ou coquetterie invo-
lontaire? Gérard ne pouvait se remettre de sa surprise. Odette, lui
25 octobiib 1892. 20
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306 SANS LENDEMAIN
exhibant en détail toutes les merveilles de leur installation, ne trou-
vait chez lui qu'une attention distraite.
â Mais regardez donc, GĂ©rard, criait-elle impatientĂ©e; peut-on
voir quelque chose de plus élégant, de plus complet? Ce bijou de
salle de bains ! On voudrait y passer toute sa journée. Et cet amour
de terrasse sur laquelle ouvrent nos chambres! C'est lĂ que nous
dĂ©jeunerons le matin. Et le petit salon! Oh! tante Yolande pense Ă
tout. Il y a un piano, voyez. Est-ce pour vous ou pour moi? Mais
vous n'admirez rien ; vous ĂȘtes lĂ comme un somnambule ! A quoi
pensez- vous, pour avoir une figure si extraordinaire?
Gérard tressaillit comme quelqu'un qui se réveille.
â Je croyais, dit-il enfin, j'avais cru comprendre que M"0 de
Surville Ă©tait la sĆur de Mmo de Larcy.
â Mais sans doute, fit Odette Ă©tonnĂ©e. OĂč avez-vous l'esprit? Ne
vous l'a-t-on pas dit cent fois? Comment! je vous ai tant parlé de
tante Yolande et vous en ĂȘtes encore Ă demander si elle est la sĆur
de maman !
â Sa sĆur, sa sĆur! mais ce n'est vraiment pas possible!
exclama GĂ©rard. Elle serait plutĂŽt la vĂŽtre. â Et puis, rĂ©primant
un sourire â Mmo de Larcy et elte ne se ressemblent en rien, en
rien du tout, pas mĂȘme un air de famille. Quand vous parliez de
votre tante, d'une tante qui vous avait élevée, je m'imaginais une
personne d'un ùge... raisonnable. J'avoue que la réalité ne répond
en rien au portrait que je m'étais fait d'elle.
â Eh bien! je suis ravie, interrompit Odette en battant des
mains. Vous aurez eu une agréable surprise ! AprÚs cela, pourquoi
vouliez-vous absolument que tante Yolande fût vieille! Je ne vous
ai jamais rien dit de son ùge; il est vrai que je n'y ai jamais pensé;
mais, en y réfléchissant, je crois bien qu'elle a une douzaine d'an-
nées de plus que moi. Trente ans ! ce n'est déjà pas si jeune. Quant
à son peu de ressemblance avec maman, ce n'est pas bien étonnant
lorsqu'on va au fond des choses. Ne saviez-vous pas qu'elles ne
sont que demi-sĆurs? Non? Au fait cela n'a pas grande importance.
Seulement je croyais que Mme de Langeac vous avait donné tous ces
détails.
â Mais je ne sais rien, dit GĂ©rard, qui, pour la premiĂšre fois,
trouvait de l'intĂ©rĂȘt Ă ce que disait sa femme. Mettez-moi donc au
courant, Odette.
â Oh ! j'ai l'horreur des revues rĂ©trospectives ; cependant, si
cela vous amuse... Mon grand-pĂšre maternel, M. de Vanessan,
avait été marié deux fois : la premiÚre, avec Mlla de Rochetharsis;
maman est née de ce premier mariage. Je crois que grand-papa ne
l'aimait pas beaucoup, car elle n'a jamais du ĂȘtre jolie, ma pauvre
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SIRS LENDEMĂIM 907
petite mĂšre. Pourtant il l'a toujours gardĂ©e auprĂšs de lui; mĂȘme
quand grand'maman est morte, il n'a pas voulu la mettre au cou-
vent. Aussi vous jugez quel chagrin pour elle lorsqu'un beau matin,
son pĂšre est venu lui annoncer qu'il se remariait. Elle avait vingt-
cinq ans déjà et ne s'attendait guÚre à ce coup. C'est à la suite d'un
voyage en Russie que grand-papa avait pris cette belle décision.
Cela ne lui a pas porté bonheur. Sa seconde femme, elle s'appelait,
je crois, la princesse Sandomir, était une fantasque qui lui a rendu,
dit-on, la vie insupportable. Heureusement, elle a eu le bon esprit de
mourir en lui laissant tante Yolande. Grand-papa se sentait cassé,
malade, et tante Yolande n'avait pas dix-sept ans qu'il s'est dĂ©pĂȘchĂ©
de la marier Ă M. de Surville, un vieux bonhomme qui avait presque
autant de millions que d'années. « Cela ferait un bon protecteur »,
disait grand-pÚre, par le fait il n'a rien protégé du tout, car il est
mort au bout de dix-huit mois. C'est ce qui vous explique que tante
Yolande soit veuve depuis plus de dix ans. Ouf I voilĂ tout le mys-
tĂšre dĂ©brouillĂ©. Ătes-vous satisfait? Sauvez-vous, j'ai Ă peine le
temps de passer une robe !
Oui, le mystÚre était débrouillé de la façon la plus naturelle.
Maintenant, Gérard se souvenait en effet que ce récit d'Odette
n'était pas entiÚrement nouveau pour lui, qu'on lui avait expliqué
que Mmo de Larcy et Mme de Surville n'Ă©taient pas de la mĂȘme mĂšre.
Mais ce renseignement lui avait échappé aussitÎt recueilli. Ce qu'il
ne s'expliquait pas Ă l'heure actuelle, c'est pourquoi il demeurait
impressionné d'un fait aussi insignifiant. Que Mme de Surville fût
jeune ou vieille, laide ou jolie, que lui importait? En quoi, cela
pouvait-il le toucher?
Descendant au salon avec Odette un peu aprĂšs le second appel
du « gong », GĂ©rard sourit en lui-mĂȘme en voyant ce que «c sa
tante » entendait par la vie des champs : les hommes en cravate
blanche, les femmes en grand décolleté ne paraissaient guÚre en
harmonie avec la simplicitĂ© des mĆurs rustiques ; seuls le parfum
de l'hĂ©liotrope et de la verveine pĂ©nĂ©trant Ă travers les fenĂȘtres
ouvertes, le gazouillement des oiseaux, la perspective des bosquets
et des allées sinueuses du parc, vous avertissaient que vous étiez
bien réellement en villégiature et non dans quelque salon du Paris
exclusif. L'étalage des toilettes claires faisait croire au premier
abord à une réunion nombreuse; en réalité une vingtaine de per-
sonnes seulement Ă©taient Ă©parpillĂ©es en petits groupes, causant Ă
bĂątons rompus. Odette, qui semblait en plein pays de connaissance,
courût des uns aux autres, se jetant dans les bras des jeunes
femmes, distribuant des poignées de main à tous, n'accusant nulle-
ment la timidité traditionnelle de la jeune mariée. Avec une satis-
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308 SANS LENDEMAIN
faction qu'elle ne prenait pas soin de dissimuler, elle présentait
M. de Valrégis; et sans doute sa vanité paraissait excusable, car
aucun mari n'était mieux fait pour flatter l'amour-propre de celle
qui portait son nom.
Ce soir-là , sans qu'il s'en rendßt compte, Gérard se sentait moins
dĂ©couragĂ©. Ătait-ce le soulagement d'avoir Ă©chappĂ© aux douceurs
exaspérantes de la lune de miel? A son insu sa physionomie s'ani-
mait, son cĆur se dilatait, il respirait plus librement. AprĂšs tout,
l'existence n'était pas si'mauvaise, l'avenir n'avait pas dit son der-
nier mot. Pourquoi, pour lui comme pour les autres, ne renferme-
rait-il pas des probabilités heureuses?
Le hasard lui avait donné pour voisine de table une jeune Russe
qu'il se rappelait avait rencontrée dans le monde l'hiver précédent,
la comtesse Arghéroff. Jolie laide, trÚs connue pour le mordant de
son esprit, le modelé de ses mains et les ressources inépuisables
de sa coquetterie endiablée. On lui faisait la cour comme on la fait
toujours Ă une femme qui le veut absolument, et elle accueillait
tous les hommages sans en rebuter aucun. Bonne créature du reste
et assez intelligente pour se taxer à sa vraie valeur, elle se résignait
Ă ce que ses succĂšs n'eussent pas de lendemain ; l'attrait du nouveau
surtout la dominait. Selon ses théories, la vie était trop courte pour
relire deux fois le mĂȘme ouvrage.
En se trouvant Ă cĂŽtĂ© de GĂ©rard, l'instinct de conquĂȘte et d'ap-
propriation se réveilla en elle; l'occasion était précieuse. Un beau
garçon, marié de la veille, qui devait, pour le moment au moins,
se croire amoureux de sa femme ; ce serait intéressant d'opérer une
diversion.
Avecl'habiletéjqui, chez elle, naissait de l'habitude, elle commença
à disposer ses batteries ; mais Gérard ne s'apercevait pas de son
manĂšge.
C'est un réfractaire, pensa Mme Arghéroff, il ne faut pas l'effarou-
cher. Et ne manquant ni de tact ni de souplesse, elle se contenta
pour ce premier soir d'ĂȘtre amusante, bonne enfant.
â Je vois que vous ĂȘtes un peu dĂ©paysĂ©, monsieur de ValrĂ©gis,
dit-elle au début, voulez-vous de moi pour guide sur ce terrain
nouveau?
Et, sans perdre un coup de dent, elle lui faisait la biographie
caustique de toutes les personnes présentes :
â Vous voyez ce personnage solennel Ă la droite de Mme de Sur-
ville, c'est le marquis de Teillac, cet entĂȘtĂ© politique dont toute la
carriÚre se résume en trois mots : Il a échoué à ladéputation ! On dit
pourtant qu'une fois, sous l'Empire, il a cru avoir décroché la tim-
bale... Une majorité de quatorze voix. D'un bond, il s'est précipité
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SANS LENDEMAIN 300
chez son tailleur et s'est commandé un bel habit chamarré. Mais,
entre temps on a cassé l'élection et, au second tour, plus de majorité 1
LĂ -bas, Ă gauche, c'est la marquise de Brizeux, de bonne maison,
et qui a pourtant la manie d'étaler ses alliances comme la derniÚre
des parvenues. Je crois que, du cÎté maternel, il y a quelque tare,
un grand-pĂšre dans les tissus ou dans les porcelaines, c'est ce qui
explique le cĂŽtĂ© snob. A deux places d'elle, M. ĂrgelĂšs, le littĂ©-
rateur, un charmant homme; seulement, il retarde un peu, il en
est encore à la désespérance, un des fondateurs de la « Petite-
Morgue ». Tout cela est bien démodé. Vis-à -vis, la vieille comtesse
de Mervy, qui depuis quinze ans promĂšne ses filles de bal en raout et
de plage en chùteau dans le vain espoir de s'en défaire. Yolande,
qui est bonne, les invite tous les ans pour leur ménager des entre-
vues, mais il faut croire qu'elle ne connaßt que des célibataires
endurcis. Cette année c'est le petit Mc Trevor qui est la victime
dĂ©signĂ©e, ce grand blond Ă l'air bĂȘta avec un monocle. Il n'est pas
au courant du complot ou il aurait déjà pris la fuite. Ne sachant
rien, il restera, parce qu'on reste toujours Ă Surville le plus long-
temps possible ! C'est une des rares maisons oĂč on ne s'ennuie pas.
Voyez plutĂŽt. Nous sommes une vingtaine, et pourtant c'est la morte-
saison, plus d'un mois avant l'ouverture de la chasse!
Elle s'arrĂȘta un instant pour reprendre haleine.
â C'est la premiĂšre fois, monsieur de ValrĂ©gis, que vous venez
ici? Oh! alors, vous allez subir le charme. Mais, au fait, j'oubliais.
Une parenté si proche... naturellement, vous serez beaucoup chez
MMe de Surville?
â On m'assure qu'elle est ma tante, dit GĂ©rard avec une expres-
sion perplexe, mais jusqu'à présent j'ai beaucoup de peine à le
réaliser.
Un fin sourire erra sur les lÚvres de Mme Arghéroff.
â 11 est vrai! Yolande n'a rien de la tante classique. Comme
elle est jolie! n'est-ce pas?
Son regard était fixé sur la jeune maßtresse de maison avec une
expression affectueuse que ne déparait aucune jalousie. Et cepen-
dant un peu de jalousie féminine eût été excusable vis-à -vis de cette
incontestable et merveilleuse beauté.
â Elle ne ressemble Ă personne, reprit Mmo ArghĂ©roff en se
retournant vers GĂ©rard. D'autres ont peut-ĂȘtre des traits aussi fins,
des dents aussi blanches, un teint aussi pur; d'autres peuvent avoir
de l'esprit et de la séduction, mais toutes les perfections physiques
ou morales s'effacent devant celles de Yolande. Observez son
regard, limpide comme celui d'un enfant, profond et, par moments,
attristé comme celui d'une femme qui a beaucoup pensé, beaucoup
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310 SANS LENDEMAIN
souffert, mais toujours et avant tout bon et indulgent aux faiblesses
humaines, des faiblesses qu'elle ne connaĂźt pas, mais qu'elle excuse.
Ah! vous vous étonnez de mon emballement ; ne me prenez pas
pour meilleure que je ne suis. D'ordinaire, je n'admets pas si facile-
ment la supĂ©rioritĂ© d'une autre, mais Yolande est un ĂȘtre Ă part et,
je le répÚte, si adorablement bonne ! C'est banal, la bonté, mais,
chez elle, non. C'est un attrait puissant et qui lui crée des enthou-
siastes comme moi, par exemple, ou comme Mm* de Valrégis, je sais
qu'elle a un culte pour sa tante.
â Oh! ceci, je puis l'affirmer, rĂ©pondit GĂ©rard.
Et, tout Ă coup, le souvenir de ses impatiences Ă la seule men-
tion de tante Yolande se dressa devant lui, et il éprouva je ne sais
quelle irritation contre lui-mĂȘme. Ces jugements hĂątifs, ne repo-
sant sur rien, lui paraissaient Ă l'heure actuelle le fait d'un esprit
extravagant, dépourvu d'équilibre.
â Sans doute, continuait Mma ArghĂ©roff, Yolande a Ă©tĂ© pour
M11* de Larcy une seconde mÚre. On riait de l'autorité qu'elle avait
su prendre, Ă©tant elle-mĂȘme presque une enfant. Mais elle a tou-
jours été plus sérieuse que son ùge, les épreuves mûrissent, et la
chĂšre crĂ©ature, qui mĂ©ritait si bien d'ĂȘtre heureuse, ne l'a jamais Ă©tĂ©.
â A juger sur les apparences, elle devrait pourtant l'ĂȘtre, dit
Gérard. Quel sort plus enviable que celui d'une femme jeune, belle,
riche et affranchie de toute dĂ©pendance!... Qui pourrait songer Ă
la plaindre?
â Peut-ĂȘtre ceux qui la connaissent et qui savent combien elle
est peu faite pour se contenter d'un bonheur superficiel, d'un bon-
heur bĂȘte. Je ne sais si elle attache un grand prix Ă ĂȘtre belle, mais
à coup sûr ses millions ne la rendent pas heureuse. Sur la question
argent, elle n'est pas de son siÚcle. Quant à son indépendance...
pour ce qu'elle en fait!... Vous me direz Ă cela qu'il ne tiendrait
qu'à elle de l'aliéner, mais je doute que sa premiÚre expérience l'y
encourage beaucoup. On l'a mariée à seize ans avec un abominable
cynique qui ne croyait Ă rien qu'Ă ses rhumatismes et qui,
dans l'intervalle des crises, développait des théories immorales et
les mettait en pratique du mieux qu'il pouvait. Toute autre que
Yolande se fût perdue à cette école de dépravation. Elle, non. Elle
est restĂ©e elle-mĂȘme; seulement qui pourra dire le mal que lui a
fait cette connaissance prématurée des vilains cÎtés de l'existence ?
Ah ! je sais bien ! tous tant que nous sommes nous devons Ă un
moment donné voir les choses telles qu'elles sont, c'est-à -dire fort
laides. Oui, mais il ne faut pas perdre ses illusions trop tĂŽt, ou
toute la vie s'en ressent. C'est ce qui est arrivé à Yolande. C'est
pour cela qu'elle ne se remariera jamais. On aura beau l'aimer de
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SUIS LENDEMAIN 311
l'amour le plus vrai, elle ne s'y fiera pas : on a brisé en elle la
facultĂ© d'ĂȘtre heureuse.
â C'est une prophĂ©tie bien sombre, fit GĂ©rard avec un geste
d'incrédulité. Ne me permettez-vous pas de croire, madame, que
votre partialité trÚs évidente dramatise un peu la situation ? Mm* de
Surville n'a pas l'air d'une personne chez laquelle le mal de vivre
opĂšre de si cruels ravages !
â Le mal de vivre! Avec cela qu'il ne nous tient pas tous! Sans
doute, à voir Yolande, elle ne paraßt pas bien désespérée, elle rit»
c'est possible, elle est mĂȘme trĂšs gaie par moments. Qu'est-ce que
cela prouve ? N'avons-nous pas tous l'air enchantĂ©s d'ĂȘtre au monde?
C'est une affaire d'éducation, pas autre chose.
On se levait de table. Habituellement la monotonie des soirées de
campagne n'était pas connue à Surville; elles s'animaient tantÎt
d'un tour de valse, tantÎt de tableaux vivants improvisés, parfois
d'une charade ou d'une comédie de paravent. Mais ce soir-là , vu
la chaleur accablante, les plus impatients d'agir étaient tombés
d'accord que le mieux serait de ne rien faire. On avait fui les
lumiÚres du salon pour se réfugier dans la pénombre de la terrasse.
La conversation languissait, chacun se laissait vivre, s'abandonnant
au bien-ĂȘtre de cette silencieuse nuit d'Ă©tĂ©.
Gérard, impressionné de ce qu'il venait d'entendre, se tenait h
l'écart, repassant dans son esprit les révélations de Mme Arghéroff.
Ne se trompait-elle pas? Etait-il vrai que sous son apparente insou-
ciance M*6 de Surville cachĂąt tant de douloureux scepticisme ? 11 s
pouvait aprĂšs tout. Pour ĂȘtre malheureux, ne suffit-il pas d'ouvrir
les yeux et d'y voir clair? Des ĂȘtres inconscients et bornĂ©s comme-
comme Odette, par exemple, poursuivent leur chemin sans trouble,
ne regardant jamais au delĂ , ignorant mĂȘme qu'un au-delĂ existe.
Mais M-* de Surville devait ĂȘtre pĂ©trie d'une autre essence. En
l'observant d'ailleurs, on devinait que cette sĂ©rĂ©nitĂ© pouvait n'ĂȘtre
qu'un masque. Cette bouche mobile, ce front largement découpé,
ne trahissaient-ils pas tout un monde de pensées et d'aspirations?
M** Arghéroff avait dit d'elle tout à l'heure : « Comme elle est
jolie! n'est-ce pas? » Mais c'était presque lui faire injure. Elle valait
mieux, mille fois mieux qu'une jolie femme.
Soudain, dans l'obscurité, une ombre se pencha sur lui.
â C'est donc vrai, vous ne vous ĂȘtes pas calomniĂ© en vous
traitant de sauvage? Faut-il que, dĂšs ce soir, j'entreprenne mon
oeuvre de réforme?
Gérard se leva précipitamment.
â Je vous demande pardon, dit-il avec un peu d'incohĂ©rence, la
nuit est si belle, on est si bien là . Je me suis attardé sans y songer.
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312 SANS LENDEMAIN
â Oh ! pour cette fois, je pardonne, dit Yolande, s'amusant de
sa confusion, j'ai la prĂ©tention d'ĂȘtre une tante sĂ©vĂšre, mais je ne
veux pas inspirer la terreur. Ce serait un mauvais systĂšme vis-Ă -vis
d'un grand neveu comme vous. Vous vous aviseriez peut-ĂȘtre de
mettre mon autorité au défi !
â Je ne crois pas, murmura le jeune homme, cherchant aussi Ă
plaisanter, les sauvages sont de nature trĂšs douce, demandez aux
missionnaires; ils vous diront qu'on a facilement raison d'eux...
quand on veut s'en donner la peine.
â Je suis sĂ»re que vous serez docile, rĂ©pondit Yolande avec
cette légÚre intonation étrangÚre qui, dans certains mots, révélait
son origine slave. Gomme premier acte de soumission, vous allez
abandonner votre petit coin et vous mĂȘler Ă vos semblables; tout
le monde demande Ă vous connaĂźtre, venez â et d'un geste affec-
tueux, elle passa son bras sous le sien â venez, et surtout n'ayez
plus peur de moi, Gérard.
M. de Valrégis tressaillit. Qu'y avait-il donc? N'était-ce pas dans
Tordre? Sa tante ne devait-elle pas l'appeler par son nom? Oui,
mais il en avait ressenti une chaleur au cĆur, un ravissement subit
et inexplicable, et en mĂȘme temps il Ă©prouvait une sensation
singuliÚre : il lui semblait que ce nom de Gérard, si familier à son
oreille, il venait de l'entendre prononcer pour la premiĂšre fois...
Mme Arghéroff n'avait rien exagéré en vantant les agréments de
Surville. Aucune maßtresse de maison ne possédait à l'égal de
Yolande le secret de recevoir, cette science difficile qui consiste Ă
s'occuper de ses hĂŽtes sans s'en occuper trop, Ă laisser Ă chacun le
sentiment de son indépendance tout en lui donnant l'impression
qu'il est le bienvenu.
Je ne sais quel philosophe de salon disait un jour : « Je vais tous
les ans à la campagne dans des maisons qui reçoivent. Eh bien ! je
n'ai jamais pu déterminer lesquels étaient les plus satisfaits de ceux
qui partent ou de ceux qui voient partir. »
Cette observation, qui n'a rien de paradoxal, n'avait pas ici son
application. Yolande ne mesurait pas son hospitalité, ses invités se
sentaient chez eux et mieux que chez eux. On eût dit qu'au seuil de
cette riante demeure expiraient toutes les petites préoccupations
qui, Ă la honte de notre misĂšre humaine, assombrissent la vie plus
encore que les grandes douleurs. Pour tous, un séjour à Surville
était une halte bénie, une suspension de tous les ennuis quotidiens,
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SANS LENDEMAIN 313
on ne s'en arrachait qu'Ă regret et on ne manquait jamais d'y
revenir.
Gérard était mieux que tout autre en disposition d'apprécier les
douceurs de cette existence. Il avait été si peu gùté jusque-là . Ses
meilleures années consumées dans l'intérieur mesquin de la rue de
Vaugirard oĂč, jour par jour, il assistait Ă ce triste spectacle d'Ă©co-
nomies forcĂ©es, de lutte pour conserver les apparences, oĂč, jour par
jour, il devait écouter les lamentations monotones de la pauvre mÚre
Ă bout de courage.
Pour elle, il est vrai, l'horizon s'était éclairci, son cher désir
s'était réalisé; mais pour Gérard, qu'avait-il trouvé dans ce mariage
acceptĂ© moitiĂ© par faiblesse, moitiĂ© par dĂ©vouement? Pas mĂȘme un
simulacre de bonheur, et maintenant, aprĂšs ces fatigantes semaines
de Pierrefitte, c'était un soulagement de pouvoir détourner son
esprit de ses sottes déceptions conjugales pour le reporter sur le
mouvement mondain et intellectuel auquel il se trouvait mĂȘlĂ©.
Les prédictions de Mme Arghéroff s'accomplissaient. Il subissait
le charme de Surville.
La liberté, avons-nous dit, y était érigée en principe. Yolande
n'ignorait pas qu'un des plus grands écueils à la campagne est de
commencer la journée de trop bonne heure. Aussi n'exigeait-elle
mĂȘme pas qu'on se rĂ©unĂźt pour dĂ©jeuner; on avait toute latitude
pour se faire servir chez soi, et la plupart des femmes profitaient de
la permission. Les aprÚs-midi étaient trop courtes pour les mille
occupations de ces gens dĂ©sĆuvrĂ©s : parties prolongĂ©es de tennis
qui, ici comme en Angleterre, avait ses fanatiques ; organisation de
charades et de tableaux vivants ; répétitions de la piÚce, qui deman-
dait une plus longue étude. Et quand à tout cela il fallait ajouter
le dernier roman Ă parcourir, la correspondance Ă mettre Ă jour,
les flirtations à mener à bien, ce n'était pas une exagération
d'affirmer qu'on n'avait pas une minute Ă soi.
Pourtant, lorsque venait cinq heures, on abandonnait tout pour
se retrouver autour de la table de thé. C'était le moment de la
causerie, de cette causerie sautillante et sans apprĂȘts qui sĂšme au
hasard les mots inédits, les observations fines, cette causerie fran-
çaise dont aucune autre nation que la nÎtre ne possÚde le secret,
ni mĂȘme la comprĂ©hension. Cette heure-lĂ Ă©tait la plus apprĂ©ciĂ©e
Ă Surville, et se prolongeait souvent si tard que l'on restait sourd
à l'appel du « gong », et ce n'étaient que les huit coups de
l'horloge du chĂąteau qui donnaient le signal de la dispersion.
Les. femmes alors se sauvaient en désordre pour combiner une
toilette hĂątive... ou qui aurait dĂ» l'ĂȘtre.
Ce genre de vie avait pour Gérard tout le prestige de la
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314 SANS LENDEMAIN
nouveauté. En outre, il voyait fort peu Odette qui, entraßnée par
le mouvement, recherchait moins les effusions du tĂȘte-Ă -tĂȘte. Sa
fantaisie se dépensait ailleurs. Elle s'était découvert la vocation
des planches et, secondée par le petit Mc Trevor, qui opinait qu'une
femme n'est jamais bĂȘte lorsqu'elle a une jolie figure, elle prĂ©parait
ses débuts dans un proverbe de Musset. Douée d'une mémoire
assez sûre, elle récitait sa partie avec autant d'aplomb et aussi peu
d'intelligence qu'une perruche apprivoisée. Mc Trevor applaudissait
de parti pris, lui jurant qu'elle Ă©tait nĂ©e pour ĂȘtre actrice.
Un instant, elle avait Ă©tĂ© prise de scrupules ; peut-ĂȘtre son mari
verrait-il d'un mauvais Ćil ses rĂ©pĂ©titions quotidiennes avec un
homme jeune et qui, selon l'esthétique d'Odette, était le plus sédui-
sant du monde. Mais Gérard se montrait au-dessus de toute fai-
blesse de ce genre, il paraissait mĂȘme fort content qu'elle eĂ»t
trouvé .un moyen aussi effectif de se distraire. DÚs lors, pourquoi
se gĂȘner? La seule manifestation de jalousie qu'elle rencontrĂąt Ă©tait
celle de M11" de Mervy. Quinze années de déceptions n'avaient
servi de rien à ces jeunes personnes, elles considéraient Robert
M° Trevor, le seul éligible en ce moment à leur portée, comme
leur propriété légitime, et l'audace tranquille avec laquelle Odette
empiétait sur leur terrain les remplissait d'indignation. Mais, pas
plus Odette que Mc Trevor ne se doutaient des critiques ouvertes
et des anathĂšmes secrets que leur camaraderie innocente faisait pleu-
voir sur eux, et tandis qu'ils passaient de longues heures dans la
galerie disposée en salle de théùtre, Gérard jouissait d'un repos déli-
cieux. Pour la premiĂšre fois depuis son mariage, l'ardeur du travail le
reprenait. Mettant à profit une liberté qu'il n'avait jamais eue aussi
complÚte, il restait des matinées entiÚres à son piano. On eût dit
que son inspiration s'alimentait Ă quelque source nouvelle, qu'il
Ă©tait comme transportĂ© hors de lui-mĂȘme dans des sphĂšres inexplo-
rées. Et lorsque, à la suite de ces exaltations, il redescendait sur la
terre, il se sentait meilleur, plus porté à l'indulgence. Tout l'inté-
ressait, mĂȘme les prĂ©dictions politiques de M. de Teillac, mĂȘme les
confidences attristées de Mmc de Mervy, au sujet de l'humeur réfracr
taire des Ă©pouseurs, mĂȘme enfin le manĂšge savant de Mmo ArghĂ©-
roff, plus acharnée que jamais dans sa chasse à déclarations.
Tout cela cependant n'était que choses à cÎté. Ce que Gérard voyait
surtout à Surville, c'était Yolande, cette Yolande qui avait surgi
devant ses yeux comme une surprise radieuse et qui, Ă mesure que
les jours s'écoulaient, exerçait sur lui une séduction qui l'irritait
parfois, qui le charmait toujours et Ă laquelle pas un seul instant il
ne songeait Ă se soustraire. Aussi ne s'avisait-il pas de se demander
pouf quel motif il l'observait^ans cesse, analysant chacune de ses
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SANS LENDKMĂIN 315
paroles, notant Ă part lui la grĂące de ses moindres gestes et dĂ©mĂȘ-
lant, Ă travers son expansion apparente, une autre Yolande que per-
sonne ne connaissait. Par moment il lui prenait une irrésistible
envie de se rapprocher d'elle, de toucher le fond de cette nature
inaccessible qui, sans calcul, sans mépris pour les autres, renfer-
mait d'instinct tout ce qu'il y avait de meilleur en elle. 11 eût aimé
aussi Ă lui parler Ă plein cĆur, Ă lui confier toutes les misĂšres de
son passé, de son présent ; il la connaissait si peu, et pourtant il
sentait qu'à elle il pourrait tout dire, ses pensées les plus folles et
les plus ardentes, et qu'elle comprendrait tout, quelle trouverait un
remÚde à tout. Mais, en dépit de cet élan qui le poussait vers elle,
leur intimitĂ© ne faisait aucun progrĂšs. La faute n'en Ă©tait pas Ă
Mme de Surville. Son attitude bienveillante, loin de se démentir,
s'était accentuée. Elle cherchait à gagner la confiance de ce neveu
inconnu, lui témoignant une sympathie affectueuse à laquelle, par
une contradiction inexplicable, Gérard ne répondait pas. Parfois
mĂȘme on eĂ»t dit que les encouragements de Yolande le faisaient
souffrir, qu'il ne pouvait supporter le ton amical qu'elle adoptait vis-
à -vis de lui. Malgré son insistance, il s'était constamment défendu de
lui donner ce nom de « tante Yolande », qu'elle réclamait gentiment,
comme un privilĂšge : peut-ĂȘtre se rappelait-il le temps, pas bien
Ă©loignĂ©, oĂč ces deux mots qu'Odette rĂ©pĂ©tait sans cesse, rĂ©sonnaient
à son oreille comme une note irritante. Mais c'était plutÎt l'absurdité
de l'appellation qui Je choquait! En réalité, n'était-il pas de son ùge?
DÚs lors, quelle invraisemblance de lui donner ce titre vénérable I
Cette timidité de Gérard, cette barriÚre impalpable qui s'élevait
entre Yolande et lui devait pourtant céder, grùce à un léger inci-
dent. Il avait été décidé un soir, à l'unanimité, qu'on irait le lende-
main passer l'aprĂšs-midi dans une petite ville d'eaux toute fraĂźche-
ment éclose, située à deur heures de Surville. Gérard, que ne
séduisait aucun des amusements ennuyeux des stations balnéaires,
s'était dérobé au dernier moment. Renfermé chez lui, il avait
entendu le tapage du départ au milieu duquel se distinguaient les
éclats de rire d'Odette, trÚs surexcitée par la perspective impro-
bable de faire fortune aux « petits chevaux », et lorsque le bruit des
roues s'était perdue dans le lointain, il avait poussé un soupir d'al-
légement. Sa défection était passée inaperçue, et le silence qui
rĂ©gnait dans le chĂąteau lui donnait la sensation trĂšs douce d'ĂȘtre
bien seul avec lui-mĂȘme et son travail. Et justement il avait besoin
de recueillement; depuis quelques jours, il marchait d'un pas mal
assuré, se heurtant aux difficultés techniques, ne rencontrant pas
l'expression juste de sa pensée. Mais aujourd'hui il lui semblait
ĂȘtre en meilleure disposition. HĂ©las 1 aprĂšs une heure de tĂątonne-
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316 SANS LENDEMAIN
ments, il dut reconnaßtre que son état d'inertie persistait et qu'il ne
ferait rien de bon. Se levant de son piano, il se promenait nerveu-
sement de long en large, se demandant avec amertume si sa voca-
tion artistique n'était pas une illusion de sa vanité, lorsqu'un léger
coup frappé à sa porte vint l'interrompre, la porte s'entr'ouvrit et
il aperçut le charmant visage de tante Yolande,
â Je vous dĂ©range, je suis indiscrĂšte, dit-elle en hĂ©sitant sur le
seuil du petit salon. Mais, voulez-vous un aveu, un aveu humiliant?
Eh bien! je m'ennuyais toute seule! J'ai prétexté une migraine pour
me dispenser de la promenade, les parties en masse m'exaspĂšrent,
mais je suis punie de mon mensonge, car je n'ai pu me fixer Ă rien.
J'ai voulu écrire une lettre, impossible de sortir d'une phrase; j'ai
voulu lire, je ne comprenais pas; alors, je me suis réfugiée vers
vous pour vous faire part de ce désastre de mon intelligence.
Tout en parlant, elle s'était avancée.
â Vrai, je ne vous dĂ©range pas, GĂ©rard?
â Vous me rendez le plus grand des services, rĂ©pondit-il. Sa
voix tremblait un peu, peut-ĂȘtre par suite de son irritation rĂ©cente,
mais déjà il se sentait calmé. Je m'obstinais à une besogne dont je
suis absolument incapable, c'est une charité de la suspendre.
â Alors, comme moi, dit-elle en riant; il faut croire qu'il y a
quelque chose dans l'air. Mais, probablement, votre besogne était
plus difficile que la mienne. Ah! je devine, continua-t-elle, en se
rapprochant du piano, oĂč quelques feuillets de papier Ă musique,
barbouillĂ©s et noirs de ratures, gisaient Ă©pars. Ma sĆur m'avait bien
dit que mon neveu était un compositeur de grand avenir. Seule-
ment, je ne sais pourquoi, je n'ai jamais osé aborder ce sujet avec
vous. Et pourtant, je m'y intéresse, oh ! mais beaucoup. Ce serait
une prétention de me mettre en dehors des profanes, mais la
musique et moi nous sommes si bonnes amies, depuis tant d'années.
Vous me montrerez vos Ćuvres, n'est-ce pas? peut-ĂȘtre pas tout de
suite, mais plus tard, quand vous serez plus en confiance avec votre
tante Yolande.
â Je n'aurais pas besoin d'une plus longue Ă©preuve pour avoir
confiance, dit Gérard avec plus de laisser-aller que d'habitude.
Mais c'est de moi-mĂȘme que je me dĂ©fierais. Sans parler d'amour-
propre â je ne crois pas en avoir une dose exagĂ©rĂ©e â j'aurais honte
de vous soumettre ces misérables productions qui sont si peu ce
que je voudrais. Je me demande en vĂ©ritĂ© pourquoi je m'acharne Ă
bégayer une langue que je ne parlerai jamais, pourquoi je ne jette
pas au feu tout ce travail inutile. Ce ne devrait pas ĂȘtre un sacrifice
puisque je vois si clairement qu'il ne vaut rien. Et pourtant... je
ne puis pas... je ne puis pas...
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SANS LENDEMAIN 317
â Vous ĂȘtes dans une pĂ©riode d'humeur noire, dit Yolande avec
son doux sourire. C'est le meilleur des signes; les médiocres sont
toujours contents d'eux! Ne savez-vous donc pas que les plus grands
gĂ©nies passent par ces phases oĂč ils cessent de croire en eux-mĂȘmes?
Mais, à cÎté de ces crises' de doute, ils ont les heures de foi et
d'espoir. Oh ! j'imagine combien ces heures-lĂ doivent compenser les
fatigues de la lutte; on souffre, on désespÚre, on meurt parfois,
qu'importe, si on a la conscience d'avoir vécu; on se heurte à un
monde sceptique et railleur; eh bien! on l'arrache Ă son scepti-
cisme, on fait taire ses railleries, on le force Ă s'incliner. Ah! ce
doit ĂȘtre une ivresse que cette victoire, un rĂȘve si beau qu'il vaut
bien d'ĂȘtre achetĂ© par des nuits d'insomnie...
Elle s'arrĂȘta, comme embarrassĂ©e de sa fusĂ©e d'Ă©loquence.
â Et voilĂ pourquoi, ajouta-t-elle, voilĂ pourquoi, GĂ©rard, vous
ne brûlerez pas vos cahiers et vous continuerez à bégayer, en atten-
dant que vous parliez couramment comme un grand garçon. C'est
là le pronostic de tante Yolande! Je suis sûre que vous ne le
démentirez pas.
Gérard demeurait suspendu à ses paroles.
â Comme vous lisez bien en moi, dit-il ; en quelques mots, vous
avez résumé toutes mes alternatives. Ah! oui, j'ai parfois de beaux
rĂȘves, de bien beaux; seulement Ă mes heures raisonnables, je me
dis que ce sont des rĂȘves insensĂ©s, et que le rĂ©veil est rude! D'ail-
leurs à quoi bon l'exaltation toute seule? C'est le génie qu'il
faudrait Dans l'art, c'est comme dans la vie, il y a le petit nombre,
le trÚs petit nombre des arrivés, puis la masse des humains, ceux
qui marchent bĂȘtement devant eux, sans se douter qu'il y ait autre
chose à faire; puis, enfin, ceux qui, comme moi, se traßnent péni-
blement sur la route, entrevoyant une voie plus haute, mais man-
quant de forces pour y atteindre. Eh bien, ceux-lĂ sont les plus
malheureux, pourquoi en faire partie? Pourquoi ne pas se dire : la
vie ne contient qu'un bonheur trĂšs relatif, ne nous Ă©puisons pas Ă
chercher un bonheur absolu? L'humanité ne produit que de trÚs
loin en trĂšs loin un ĂȘtre supĂ©rieur, rĂ©signons-nous Ă rester dans la
foule.
Yolande secoua la tĂȘte.
â Il ne dĂ©pend pas de nous de nous rĂ©signer, dit-elle. On suit
sa voie, quoi qu'on en aie. Vous aurez beau vouloir vous confondre
dans la foule, si vous n'en ĂȘtes pas, vous souffrirez de son contact,
sans arriver Ă vous y perdre. Non, croyez-moi, tout vaut mieux
que cette sagesse désabusée. Mais voilà bien de la philosophie pour
une journée d'août avec 30 degrés à l'ombre. Revenons au terre-à -
terre, voulez-vous?
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3ia SĂ NS LENDEMAIN
Paresseusement, elle s'était glissée dans un fauteuil ; mais, malgré
l'effort qu'elle faisait pour reprendre sa maniĂšre habituelle, on
sentait qu'elle restait sous une impression sérieuse. Gérard, assis
presque Ă ses pieds , sur une chaise basse, suivait les mouvements
de sa physionomie; et, tandis qu'avec une gaieté voulue, elle
discourait de tout et de rien, lui se sentait pris d'un désir fou de
lui arracher son masque de sĂ©rĂ©nitĂ©, de la forcer Ă ĂȘtre elle-mĂȘme,
telle qu'il la devinait, et non la femme souriante et équilibrée qu'elle
se montrait Ă tous. Et, creusant cette pensĂ©e, il ne prĂȘtait qu'une
attention distraite aux mille sujets quelle effleurait, il rĂ©pondait Ă
peine. Yolande s'aperçut enfin de sa préoccupation.
â A quoi donc pensez- vous, GĂ©rard? Toujours aux sommets
inaccessibles! Du courage, voyons. Vous n'ĂȘtes qu'un enfant de
désespérer ainsi. N'avez- vous pas toute votre vie devant vous?
Gérard eut un geste de protestation.
â Vous me demandez Ă quoi je pense, dit-il, cĂ©dant Ă une impul-
sion irréfléchie, ce n'est pas aux sommets inaccessibles, non, je
pensais à un vieux conte allemand que j'ai lu il y a bien des années.
â Je ne sais pourquoi il me revient Ă la mĂ©moire, â c'est l'histoire
d'une fillette qui, toute petite, est tombée dans la mer; les sirÚnes
l'ont recueillie et elle est devenue la plus belle parmi ses compa-
gnes; elle est heureuse, elle le serait peut-ĂȘtre jusqu'Ă la fin si, un
jour, elle ne s'avisait de regarder du cÎté de la terre et de vouloir
y retourner. On la laisse partir, mais une fois au milieu des mor-
tels, elle est prise d'une immense tristesse, elle voudrait redevenir
sirĂšne. Il n'est plus temps! Neptune la condamne Ă rester
femme, mais, de son état primitif, elle conserve un privilÚge :
son regard a la vertu de consoler la souffrance des autres. Et
l'histoire, qui est morale, ajoute qu'au bout de trĂšs peu de temps
et en raison du bien qu'elle accomplit, elle se résigne à sa
propre infortune.
â Vous racontez trĂšs mal, fit Yolande avec un rire un peu con-
traint, je me souviens moi aussi avoir lu ce conte dans mon enfance.
La vérité, c'est que Neptune condamne la sirÚne à rester femme
pour la punir de sa versatilité. Il lui fait observer avec justesse que,
lorsqu'on a tout pour ĂȘtre heureux, il faut remercier le ciel ou la
mer, et se tenir tranquille. La morale qu'on m'a enseignée, à moi,
c'est que le secret du bonheur consiste i ne pas ĂȘtre en querelle
avec sa destinée... Mais il est tard, dit-elle, notre monde va revenir
d'un moment à l'autre. Ne travaillez plus aujourd'hui, Gérard I
Demain, toutes les vapeurs qui vous obscurcissent le cerveau seront
dissipées et vous retrouverez vos forces; surtout, ne pensez pas
trop : à votre ùge, il faut se défier de son imagination.
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SANS LENDEMAIN 319
Elle s'était levée et se dirigeait vers la porte. Gérard, qui l'avait
suivie, la retint d'un mouvement suppliant.
â Vraiment, dit-il, je ne puis pas comprendre pourquoi vous
voulez à tout prix me traiter en petit garçon, et, quand vous vous
targuez de votre dignité de tante, eh bien, si vous n'étiez pas ce que
vous ĂȘtes, ce que je vous devine, je vous accuserais de coquetterie.
Pourquoi me rappelez-vous sans cesse cet absurde lien de parenté
que le hasard a mis entre nous? Je ne sais comment vofc dire cela
sans vous paraĂźtre ridicule, mais je vous sens si bonne, si adorable-
ment bonne, et, en mĂȘme temps, j'ai l'impression que toute cette
bonté ne s'adresse pas à moi, mais à votre neveu, au mari d'Odette.
Alors, je suis trop exigeant sans doute, mais cela ne me contente
pas, cela m'irrite mĂȘme. Je voudrais, non pas la bienveillance de
tante Yolande, mais l'amitié de Mmo de Surville, j'en ai tant besoin,
si vous saviez...
11 y eut un moment de silence. GĂ©rard s'Ă©tait arrĂȘtĂ©, interdit de
sa hardiesse,
â Croyez vous donc que « tante Yolande » ne saurait ĂȘtre une
amie? demanda enfin la marquise, â l'appel du jeune homme sem-
blait l'Ă©mouvoir et la troubler Ă la fois. â N'ayez pas l'esprit mal
fait, Gérard, ne vous perdez pas dans les subtilités. Oubliez, si vous
voulez, que je suis votre tante et croyez tout simplement Ă mon
affection trĂšs vraie, trĂšs sĂ»re, et qui voudrait vous ĂȘtre utile...
Elle avait repris son sang-froid, Gérard se pencha vers elle et,
pieusement, comme on touche à quelque objet précieux, il souleva
ses mains et y appuya ses lĂšvres.
â Merci, dit-il, le pacte est conclu; ce sera si bon d'avoir une
amie comme vous, rien, dans le monde entier, ne saurait ĂȘtre
meilleur.
A partir de ce jour, la glace fut rompue entre la tante et le
neveu. La réserve de Gérard avait fait place à une expansion
absolue et qui lui paraissait la chose la plus douce et la plus
naturelle. Il lui semblait que Yolande et lui s'étaient connus autre-
fois dans un passé lointain, qu'ils ne faisaient que se retrouver
maintenant et que, comme deux amis aprÚs une séparation, ils
devaient reprendre leur amitiĂ© au point oĂč ils l'avaient interrompue,
acquitter un long arriéré de confidences et d'épanchements. Et il
était heureux vis-à -vis d'elle de ne rien déguiser du bien ou du
mal qui était en lui. 11 lui confessait ses tristesses, dont il n'avait
fait l'aveu Ă aucun ĂȘtre vivant, les humiliations de sa jeunesse
obscure et pauvre, les révoltes de son ambition en face des préjugés
étroits de Mme de Valrégis, ses scrupules de piété filiale; et sans
rien préciser du présent, il lui en laissait deviner l'amertume* Il ne
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3Ă0 SANS LENDEMAIN
lui cachait pas combien il se sentait lĂąche en face de l'avenir.
Yolande l' écoutait grave et indulgente; parfois, une larme brillait
sous sa paupiĂšre, le courage lui manquait pour le blĂąmer. Sans
doute, dans un sens, il était coupable; un moraliste austÚre lui eût
victorieusement démontré qu'il n'avait pas eu le droit de lier sa vie
Ă celle d'Odette, puisqu'il ne l'aimait pas, et qu'un mariage sans
amour est une abomination Ă la face de Dieu et des hommes. Mais
la nature de Yolande n'était pas de celles qui jugent, mais de
celles qui comprennent ; et ne dit-on pas que tout comprendre, c'est
tout pardonner? Aussi pardonnait-elle au malheureux garçon qui
avait si cruellement gùché son existence.
DÚs le premier jour, elle avait senti qu'il n'était pas le mari qui
convenait à sa pauvre Odette. Maintenant elle voyait avec épou-
vante la profondeur de l'abßme qui les séparait, et un sentiment de
compassion infinie pour l'un et pour l'autre lui Ă©treignait le cĆur,
mais son tact infaillible l'avertissait que l'erreur était irréparable,
qu'entre une femme comme Odette et un homme comme Gérard,
le malentendu subsisterait jusqu'au bout. Le mieux qu'on pouvait
espérer, c'est qu'Odette n'arrivùt jamais à soupçonner l'indifférence
de son mari. Et quant à celui-ci, sa seule voie de salut c'étaient
le travail, l'ambition satisfaite. Mme de Surville savait d'ailleurs
qu'elle ne le trompait pas en lui disant qu'il était appelé à accom-
plir de grandes choses. Gérard lui avait montré ses travaux, et
Yolande, elle-mĂȘme musicienne consommĂ©e, dĂ©mĂȘlait les Ă©clairs
de génie à travers les incorrections et les inexpériences. Et elle
l'aidait de ses conseils, elle lui indiquait la marche Ă suivre. Par-
fois de sa voix pure, superbement timbrée, elle interprétait un
fragment de ses compositions, et c'était pour lui l'émotion la plus
suave que de s'Ă©couter lui-mĂȘme sur ces lĂšvres aimĂ©es. Il se sentait
si prÚs d'elle alors, il reprenait confiance, il découvrait dans son
Ćuvre des beautĂ©s inconnues que Yolande seule avait su lui
révéler.
Cependant le va-et-vient continuait Ă Survilie, les visites se mul-
tipliaient. Odette avait eu son heure de triomphe dans : Il faut
qu'une porte soit ouverte ou fermée. Il est vrai qu'elle était
demeurée court au milieu d'une phrase, mais le défaut de mémoire
ayant été couvert par des applaudissements, elle se déclarait
enchantĂ©e. M11" de Mervy, renonçant Ă la trop difficile conquĂȘte
de Mc Trevor, dirigeaient leurs batteries sur des points plus vul-
nérables ou qu'elles jugeaient tels. Enfui, Mme Arghéroff Qirtait de
tout son cĆur avec un jeune attachĂ© d'ambassade, peut-ĂȘtre dans
l'espoir de surexciter la jalousie de Gérard, tandis que celui-ci ne
voyait qu'Ă travers un nuage ce qui se passait autour de lui, ne
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SANS LENDEMAIN m
vivait que dans l'attente de l'heure que Yolande accordait tous les
jours.
Beaucoup d'invitĂ©s Ă©taient partis, mais la pensĂ©e de s'exiler Ă
son tour ne serait pas venue Ă GĂ©rard sans une intervention Ă
laquelle il ne songeait guĂšre. Un matin, Odette entra chez lui :
â Maman nous rĂ©clame Ă Paris, annonça-t-eile d'un ton cons-
terné. C'est odieux, n'est-ce pas? Moi qui avais promis à tante
Yolande de rester au moins trois semaines encore ! Mais il n'y a pas
moyen ! Maman est déjà assez mécontente que nous n'ayons pas été
chez elle en Anjou. C'est vraiment la chose la plus contrariante du
monde! Au moment oĂč j'Ă©tais sĂ»re de mon rĂŽle dans le Caprice.
Pour cette fois, Gérard se sentait en harmonie de sentiments
avec sa femme. Allons! le rĂȘve Ă©tait fini ! il fallait dire adieu Ă tout
ce qui l'avait bercé et subjugué depuis trois mois. Non pas à tout
sans doute. LĂ -bas, il reverrait Yolande souvent, tous les jours.
Ne lui avait-elle pas promis d'ĂȘtre son amie? N'aurait-il pas besoin
à tout instant du secours de cette amitié? Mais c'en était fait du
charme intime de l'existence en commun, de cette douceur indéfinis-
sable qu'on Ă©prouve Ă respirer le mĂȘme air, Ă s'asseoir Ă la mĂȘme
table, Ă vivre des mĂȘmes impressions; et Ă la pensĂ©e qu'il ne se
sentirait plus comme enveloppé et réchauffé de sa présence, qu'il
allait se retrouver seul, mille fois plus seul qu'auparavant, il lui
semblait qu'aprÚs avoir été transporté trÚs haut, dans des régions
de lumiĂšre, une main brutale le rejetait tout Ă coup dans la nuit.
VI
A Paris, dÚs les premiers jours, Gérard comprit qu'il allait falloir
se débattre contre toutes les petites corvées de l'existence.
Et d'abord se posait la question d'installation. Provisoirement le
jeune ménage était descendu chez Mme de Larcy, afin de pouvoir
chercher Ă loisir un appartement, ou plutĂŽt un hĂŽtel, car d'appar-
tement, Odette ne voulait pas en entendre parler. D'aprĂšs l'arran-
gement consenti avant le mariage, Mmo de Valrégis devait quitter
la rue de Vaugirard et vivre avec ses enfants. Elle avait donc voix
au chapitre dans le choix de leur future demeure ; fort heureuse-
ment aucune divergence de goûts ne se manifestait jusqu'ici entre
Odette et elle. Toutes deux voulaient le faubourg Saint-Germain ; et
toutes deux étaient d'accord pour sacrifier à la représentation.
N'était-il pas convenu qu'on recevrait au printemps, et belle-mÚre
et belle-fille, pour des raisons différentes, attendaient avec impa-
tience le moment d'ouvrir leurs salons. Mme de Valrégis tressail-
25 octobre 1892. 21
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m SANS LENDEMAIN
lait d'aise Ă l'idĂ©e de se retrouver dans son vrai cadre. Quant Ă
Odette, elle ne rĂȘvait que monde depuis que les assiduitĂ©s de
Mc Trevor avaient développé chez elle une coquetterie jusqu'alors
à l'état latent. Tout en continuant à adorer Gérard, elle admettait
fort bien que d'autres se permissent de la trouver jolie et de le lui
dire, et elle se promettait mille conquĂȘtes... innocentes.
En attendant, la marquise et elle couraient du matin au soir,
faisant toutes les rues bien cotées du faubourg, traßnant à leur
suite l'infortuné Gérard, qui se récusait vainement, assurant qu'il
approuverait tout et que point n'était besoin de le consulter. Enfin,
au bout de trois semaines de recherches, il s'était présenté une
occasion inespérée, un hÎtel dans la rue Saint-Dominique, une
ancienne bĂątisse assez sombre, au fond d'une cour assez triste,
mais dont le cachet de vétusté lui donnait tout à fait bon air.
Mmo de Valrégis connaissait de longue date cet hÎtel qui avait de
tout temps été habité par des membres de sa famille. Aujourd'hui,
la vieille parente qui l'occupait depuis trente ans venait de mourir;
et, tout en endossant une robe de deuil, la marquise se félicitait de
l'heureuse inspiration qu'avait eue sa cousine d'aller se loger dans
un monde meilleur. Elle n'avait pu choisir un momentplus opportun
dans TintĂ©rĂȘt des ValrĂ©gis, l'hĂŽtel semblait construit pour eux : au
rez-de-chaussée, de beaux salons à boiseries antiques; à l'entresol,
un appartement fort complet pour la marquise; au premier, celui
d'Odette et de son mari; le tout assez vaste et assez séparé pour
qu'on fût pleinement indépendant les uns des autres. En trois jours
le bail fût signé et les tapissiers dans la place, Mme de Valrégis se
chargeant de les diriger, car Odette déclarait franchement qu'en
fait de style elle ne commettrait que des hérésies, et qu'elle était
incapable de distinguer entre une chaise Henri II et un fauteuil
Louis XIV. Elle se montrait d'ailleurs ravie de tout ce que décidait
sa belle-mĂšre, qui lui en imposait autant qu'au premier jour par
son prestige de grande dame; et celle-ci, plus que jamais, bénissait
la Providence et Jeanne de Langeac de cette belle-fille inappré-
ciable. Certaines gens pouvaient trouver qu'elle manquait d'esprit.
Bah! cela ne valait-il pas mieux puisqu'elle se laissait guider par
celui des autres!
Ce point capital de l'installation une fois résolu, il en surgit un
second tout aussi important et qui devait mettre la patience de
Gérard à une épreuve plus rude encore. On était à la fin de janvier
et, bien que beaucoup de personnes fussent encore Ă la campagne,
II** de Valrégis pensait qu'on pouvait commencer utilement les
visites de noces. Et cette perspective lui causait une joie d'enfant
C'était une rentrée en scÚne opérée sur un excellent terrain, car
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SANS LDIDEMA1R 323
Odette, toute héritiÚre qu'elle fût, pouvait hardiment se montrer, et,
dans une courte visite de cérémonie, ne pouvait pas beaucoup se faire
entendre. A peine délivrée des tapissiers, la marquise reporta son
activité sur un autre champ et se mit à dresser sa liste. A la suite
d'un travail minutieux, elle arrivait Ă un total de 1550 noms. 1550 1
Ce n'Ă©tait pas mal, cela aurait pu ĂȘtre mieux. La duchesse de
Gardes, dont elle avait consulté un jour le livre d'adresses, allait
Ă 1880. La marquise de Gesvres atteignait 3000. Il est vrai que pour
celle-là son mari était député ; la politique l'obligeait i des conces-
sions, il recevait des gens qu'on ne voyait nulle part. Enfin, 1550,
quand on ne donne ni soirées ni dßners, c'est encore un chiffre assez
respectable, et la marquise se congratulait :
â Comme j'aurais eu tort de m'abandonner, de briser avec le
monde. C'est toujours une faute de ne pas conserver ses relations.
Et c'est ainsi que pendant six semaines, de trois heures Ă sept,
Gérard dot accompagner sa mÚre et sa femme dans cette tournée
fastidieuse. Mme de Valrégis, étant de la vieille école, faisait les
choses en conscience et ne s'en fiait pas Ă l'intelligence d'un valet
de pied pour distribuer ses cartes. En outre, elle ne [se dispensait
jamais d'entrer lorsque les gens étaient chez eux, et il semblait que
ses amis et connaissances se fussent donné le mot pour ne pas
sortir. Et chaque visite était une répétition monotone de la précé-
dente, le mĂȘme Ă©change de politesses banales, les mĂȘmes petits
racontars mondains pivotant autour des mĂȘmes personnalitĂ©s; puis,
uniformĂ©ment, le mĂȘme soin scrupuleux de ne pas oublier d'Ă©voquer
tes liens de parenté, l'alliance remontùt-elle au 40e degré. Gérard,
qui n'avait jamais pris grand souci des obligations de famille, s'im-
patientait de cette multiplicité de parents dont la plupart lui étaient
inconnus. Mais la marquise n'entendait pas raillerie sur ce point et
voyait avec peine que son fils témoignùt aussi peu d'esprit de corps.
Comment ! il avait ignoré jusque-là que les Thélussac et les Van-
vernay Ă©taient leurs alliĂ©s, mais oĂč avait-il la tĂȘte? C'Ă©tait une
parenté trÚs proche : l'arriÚre-grand-pÚre de M. de Thélussac avait
épousé une cousine issue de germain de la grand'mÚre maternelle
de M-* de Valrégis, par conséquent une Salveyrac de Salles. Quant
aux Vanvernay, leur arriÚre-grand' mÚre maternelle était la propre
tante, à la mode de Bretagne, de la grand'mÚre paternelle de Gérard,
une Héricourt de Séry. C'était bien clair. Et comme Gérard déclarait
n'y rien comprendre du tout, elle se retournait désespérée vers
Odette, qui elle, au moins, Ă©coutait avec un intĂ©rĂȘt religieux l'his-
torique interminable des alliances contractées par les Valrégis et les
llontescourt.
Le mois de février s'était écoul* au milieu de ces absorbantes
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324 SANS LENDEMAIN
occupations, et maintenant Gérard entrevoyait un peu de bleu dans
son ciel, car tante Yolande annonçait son arrivée.
Vraiment, il Ă©tait temps. GĂ©rard commençait Ă ĂȘtre torturĂ© de
mille appréhensions. Si elle se décidait à ne pas quitter Surville!
Elle aimait peu Paris, et, depuis deux ans déjà , son hÎtel du Cours-
la-Reine était fermé. Mais, enfin, enfin elle revenait, il n'y avait
plus de doute. Il allait la revoir, l'entendre, le son aimé de sa voix
lui Ă©panouirait le cĆur, lui ferait oublier l'ennui insupportable du
temps passé loin d'elle. Hélas! plus il allait, plus il reconnaissait
la faute irrémédiable qu'il avait commise en se jetant dans l'inconnu
du mariage; et ce qui l'exaspérait le plus contre Odette, c'est
qu'il n'avait rien, absolument rien Ă lui reprocher. Sa bonne
humeur était imperturbable, sa docilité exemplaire. Elle s'habillait
bien, elle avait mĂȘme gagnĂ© en Ă©lĂ©gance et en beautĂ©. Et, s'il
lui échappait de dire quelque sottise, on ne pouvait lui en vouloir,
car il était évident qu'elle n'en avait pas conscience. D'ailleurs,
sa jeunesse avait droit à l'indulgence. Oui, tout cela, Gérard
l'admettait ; il se rendait compte que son malheur n'était pas de
ceux qui méritent grande compassion ; que dans ce malheur-là , un
autre se fût taillé un bonheur fort acceptable. Oui, mais il n'était
pas un autre, il Ă©tait lui-mĂȘme; Odette lui dĂ©plaisait, non pour
ses défauts, mais parce qu'elle était elle; enfin, il souffrait, non
pour des motifs raisonnables peut-ĂȘtre, mais il souffrait, et, que
ce fĂ»t raisonnable ou non, le rĂ©sultat Ă©tait exactement le mĂȘme.
A l'heure actuelle, pourtant, la certitude de revoir Yolande
effaçait tout. Il aurait tant à lui dire aprÚs ce cruel silence de trois
mois, un silence si long et si complet, car ils n'avaient pas mĂȘme
échangé une lettre. Une fois, il avait tenté de lui écrire, mais en
relisant ces lignes tracées tout d'un trait, il s'était effrayé de
ce qu'elles contenaient de tendresse mal dissimulée, et il avait
déchiré ces pages ardentes qui en disaient trop sans doute, et
pourtant tellement moins que ce qu'il sentait au dedans de lui!
Ah! oui, tellement moins! Vis-Ă -vis de lui-mĂȘme, il ne cherchait
plus à se donner le change, il savait de quelle nature était le
sentiment que Yolande lui avait inspiré, hélas ! dÚs le premier
instant. Mais la folie de ce sentiment, elle devait l'ignorer Ă
jamais. Dans ces purs commencements de son amour, il se disait
que c'était assez de bonheur pour lui de vivre dans son ombre,
de s'enivrer en secret de sa chÚre présence. Sa pensée n'osait pas
s'attarder Ă un autre rĂȘve.
Il est de l'expérience générale qu'un événement longuement
désiré ne s'accomplit jamais dans les conditions que nous avons
prévues. C'est ainsi que Gérard, qui avait passé des jours et des
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SANS LENDEMAIN 325
nuits à se représenter sa premiÚre entrevue avec Mme de Surville,
éprouva en face de la réalité un sentiment de violente déception ! Il
avait voulu la trouver seule : aussi, sans se soucier de ce que son
abstention pouvait paraßtre étrange, s'était-il refusé à accompagner
Odette, lorsque celle-ci, le soir mĂȘme de l'arrivĂ©e de tante Yolande,
avait été lui souhaiter la bienvenue. Le lendemain seulement; un
peu tard dans la journée, il s'était rendu au Cours-la-Reine. Yolande
était chez elle. Troublé comme un collégien, il avait monté le
grand escalier de marbre et suivi le valet de pied qui le conduisait
au salon oĂč Mme de Surville recevait. Mais lorsque la porte s'Ă©tait
ouverte devant lui, son émotion joyeuse avait expiré subitement, le
salon était rempli de monde! Assise au coin du feu, Yolande en-
tourĂ©e, souriante, paraissait absorbĂ©e par l'intĂ©rĂȘt de la conversation.
« Comme elle a peu besoin de moi! Comme je suis loin de sa
pensée! » se dit Gérard avec un mouvement d'indignation. Mais sa
colÚre s'évanouit lorsqu'il vit le regard de Yolande s'éclairer en le
reconnaissant, lorsqu'il sentit sa main dans la sienne. Ils n'avaient
été séparés que quelques semaines, et cependant il la considérait
avec une sorte de surprise de la trouver si absolument, si parfaite-
ment belle. Comme là -bas à Surville, il eût voulu s'asseoir à ses
pieds, la contempler pieusement, en silence; mais, hélas! il n'était
pas à Surville, et il devait se conformer à toutes les formalités
banales d'une visite de cérémonie. H s'inclinait devant les femmes
auxquelles Yolande le présentait et, à chaque fois, il lui fallait
entendre cette formule détestée : « Mon neveu, M. de Valrégis! »
Mon Dieu! pourquoi avait-elle tant le goût d'expliquer au monde
entier qu'il était son neveu! Et sa mauvaise chance l'avait pour-
suivi jusqu'au bout. Vainement, il s'était obstiné à prolonger sa
visite au delĂ de toutes les limites, dans l'espoir de rester enfin seul
avec Yolande. Peine perdue! A tout instant, la porte s'ouvrait pour
donner passage Ă de nouveaux arrivants. Au bout de deux heures
de patience ou plutÎt d'irritation fort mal déguisée, il avait aban-
donnĂ© la place, la rage au cĆur, maudissant l'humanitĂ© en gĂ©nĂ©ral
et les amis de Yolande en particulier. Pauvre Gérard ! Son caractÚre
devenait impossible.
Mais les jours suivants l'avaient dédommagé ! Il était retourné au
Cours-la-Reine, non pas à ce détestable moment du five oclocyky
mais de bonne heure, l'heure que Mme de Surville réservait à sa
stricte intimité. Et Gérard, en sa qualité de neveu, avait le droit
d'en faire partie. Au moins, ce titre odieux lui servait Ă quelque
chose. Yolande était seule, et cette fois, il l'avait retrouvée tout
entiĂšre, et cette vague impression que produit invariablement
l'absence, et qui fait que, dans le premier moment, on se sent
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326 SANS LENDEMAIN
comme étrangers l'un à l'autre, s'était dissipée bien vite. Longue-
ment il avait renoué la chaßne interrompue des confidences, et,
comme à Surville, il s'était senti rasséréné par l'influence de la
jeune femme qui ne lui faisait ni sermons ni reproches, mais qui,
par sa seule sympathie, l' Ă©levait au-dessus de lui-mĂȘme. PrĂšs d'elle,
il avait honte de l'abandon de sa volonté, de cet égoïsme qui lui
faisait attacher tant d'importance Ă ses infortunes personnelles;
prĂšs d'elle, il rĂȘvait de briser les entraves mesquines, de vivre pour
son art, de marcher les yeux fixés en haut et de monter toujours,
toujours. Semper altior n'était-ce pas la devise des Valrégis?
Ces aspirations ferventes et jeunes le pénétraient tout entier dans
les heures qu'il passait seul à seul avec Yolande. La fréquence de ses
visites, que ni elle ni lui ne songeaient Ă cacher, n'excitait aucun
commentaire. Ătre jalouse de sa tante eĂ»t paru Ă Odette l'imagina-
tion la plus absurde qui se put concevoir 1 Quant à Mme de Valrégis,
elle se réjouissait de cette intimité entre son fils et Mme de Surville,
dont le charme et la distinction l'avaient conquise dĂšs la premiĂšre
entrevue.
Que cette intimitĂ© pĂ»t ĂȘtre dangereuse pour GĂ©rard, c'est ce que
sa mĂšre n'eĂ»t admis ni mĂȘme compris, Ă©tant de ces femmes qui
restent innocentes à travers les années, qui, n'ayant jamais connu
le mal que de trĂšs loin et par ouĂŻ-dire, envisagent les tentations et
les chutes comme des accidents de mauvais goût qui se passent en
dehors de leur monde. Et pour Mmo de Larcy elle était plus occupée
des dĂ©buts mondains de sa fille que de l'assiduitĂ© de son gendre Ă
l'hĂŽtel du Cours-la-Reine. Le bonheur de voir Odette au nombre
des jeunes femmes les mieux posées et les plus admirées la consolait
de toute une vie d'isolement maussade. Au reste, son orgueil maternel
pouvait se déclarer satisfait. Odette, avec sa beauté de poupée de
cire, riant Ă tout propos sans savoir pourquoi, polie pour tout le
monde et ne disant du mal de personne, était l'objet d'une faveur
universelle. Les femmes, en dépit de sa fraßcheur, de sa jeunesse,
ne voyaient pas en elle une rivale redoutable... Les hommes la
trouvaient jolie et s'amusaient de ses naïvetés qu'ils se répétaient
entre deux cigares, avec amplifications et commentaires. Chacun lui
faisait fĂȘte : aussi, trĂšs grisĂ©e de son succĂšs, GĂ©rard l' occupait-elle
moins; peu Ă peu mĂȘme une pensĂ©e commençait Ă sourdre dans
son esprit : celle que M. de Valrégis n'appréciait pas suffisamment
toute la valeur du trésor qu'il possédait. Ce langage de galanterie
respectueuse qui, partout oĂč elle se montrait, caressait dĂ©licieuse*
ment son oreille, jamais elle ne l'avait entendu dans la bouche de
son mari. D'autres lui parlaient si bien des mille perfections de sa
petite personne, ils lui insinuaient si délicatement quelle était faite
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SANS LENDEMAIN 327
pour tourner toutes les tĂȘtes et enchaĂźner tous les cĆurs. Pourquoi
Gérard ne lui disait-il rien de semblable? Ne serait- il vraiment pas
amoureux d'elle? Mais ici sa vanité se révoltait. Allons donc! ce
n'était pas croyable, seulement Gérard manquait d'expansion...
Puis, sa mélomanie se développait de plus en plus. Elle le voyait
toujours courbé sur ses barbouillages. Pauvre garçon ! Et un petit
sourire de commisération errait sur la bouche rose de la jeune
femme. Elle se garderait bien de le lui dire, mais au fond ce n'était
pas joli du tout, mais pas du tout, ce qu'il composait. On ne pou-
vait pas seulement y dĂ©mĂȘler un air. Et tante Yolande qui l'encou-
rageait! 11 est vrai qu'elle aussi avait de drÎles de goûts! Elle
n'aimait pas Topera italien ! Gomme si on ferait jamais mieux que
Don Pasquale ou Crispino e la Comare !
Pendant tout le carĂȘme, les dĂźners, les soirĂ©es, les rĂ©ceptions
intimes, s'étaient succédé chez les Valrégis, mais les salons n'avaient
pas encore été officiellement ouverts. D'accord avec Odette, la
marquise décida qu'on donnerait un grand bal vers le milieu de
mai.
En bons stratĂšges, belle-mĂšre et belle-fille se partagĂšrent les
rĂŽles : MĆe de ValrĂ©gis lancerait les invitations et s'occuperait des
questions de buffet, de souper et d'orchestre. Odette se vouerait
exclusivement aux prĂ©paratifs du cotillon qu'elle-mĂȘme devait mener
avec le vicomte de Kerdrec, jeune diplomate qui, désespérant de
progresser dans la carriÚre par ce temps de république, poursuivait
une ambition d'un autre genre : celle de faire autorité sur toutes
les questions de monde et d'élégance.
Les femmes le consultaient sur les points les plus divers; l'arran-
gement d'un salon, l'organisation d'une vente de charité, l'épineuse
question de préséances à table, tout, jusqu'à la toilette à adopter
suivant la circonstance. On l'avait baptisé le professeur de chic. Il
mettait chacun dans sa voie et ne dédaignait pas l'occasion de payer
de sa personne. C'est ainsi qu'il avait acceptĂ© de prĂȘter son con-
cours à Odette, quoique, en général, il jugeùt les fonctions de
meneur de cotillon fort au-dessous de lui. Ici, cependant, il conve-
nait de faire exception. Odette était une étoile naissante, mais qui
promettait de devenir un astre de premiÚre grandeur; lancée par
lui, elle deviendrait une femme Ă la mode, une de celles qu'Ătincelle
exalte et que la province admire de loin, dévorant avec avidité le
compte rendu de ses toilettes, de ses soirées, de ses déplacements !
Avec un coup d'Ćil de maĂźtre en de telles matiĂšres, M. de Ker-
drec avait jugé que l'avenir d'Odette était là et qu'à lui revenait
la gloire enviable de la révéler au monde.
Aujourd'hui, la mission de confiance qu'elle lui avait dévolue était
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328 SANS LENDEMAIN
entre elle et lui le prétexte de conférences quotidiennes. Il s'agissait
de trouver du nouveau, de l'inédit. Ce n'était pas trop de leurs
deux intelligences pour atteindre ce résultat.
Gérard, est-il besoin de le dire, se tenait soigneusement à l'écart
de tout. L'obligation oĂč il Ă©tait maintenant de suivre sa femme de
salon en salon ne lui avait pas appris Ă aimer le monde, mais il se
rĂ©jouissait de la fĂȘte projetĂ©e, en voyant combien sa mĂšre en Ă©tait
heureuse, combien elle rajeunissait depuis qu'elle avait reconquis
ses intĂ©rĂȘts d'autrefois. Elle paraissait si bien dans son Ă©lĂ©ment au
milieu de ses préparatifs, dressant ses listes avec une merveilleuse
entente, donnant ses ordres avec une précision que sa longue retraite
n'avait pu altérer. En vérité, la soumission de son fils lui ménageait
une douce vieillesse.
Le grand jour arriva enfin; le ciel s'était montré favorable.
Malgré une chaleur exceptionnelle, pas la plus légÚre menace de
pluie qui pût compromettre l'illumination du jardin. Et toutes les
chances se rĂ©unissaient! Aucune autre fĂȘte, ce soir-lĂ , qui fĂźt
redouter une concurrence inquiétante. Le Paris qui en vaut la peine
serait exact au rendez-vous.
Vraiment, la marquise pouvait ĂȘtre justement fiĂšre en constatant
le résultat obtenu, et tandis qu'elle entendait annoncer d'une voix
sonore les plus beaux noms de l'armoriai de France, qu'elle accueil-
lait chacun avec sa dignitĂ© inimitable, son cĆur se gonflait d'une
joie intense, de celle que doit éprouver l'expatrié lorsqu'il se
retrouve au foyer de famille, dans le cercle des siens. Oui, aprĂšs
quinze années de froissements et d'humiliations, la marquise repre-
nait sa place.
Au reste, pas une ombre au tableau. Dans ces salons admirable-
ment décorés, étincelants de lumiÚres, au milieu du parfum des
fleurs, des sons de l'orchestre, une foule d'élite circulait, brillante et
animée. Les hommes, obéissant pour la plupart à la mode récem-
ment inaugurée, avaient endossé l'habit de couleur, et la note
rouge, dominante, tranchait bien sur l'éblouissement des diamants
et les nuances printaniĂšres des toilettes. Dans la salle de bal, on
dansait avec entrain, tandis que le jardin retentissait de rires se
confondant avec l'harmonie stridente de la musique tzigane. La
gaietĂ© Ă©tait dans l'air, s'imposant, se communiquant Ă tous. Oui, Ă
coup sûr, un triomphe sans conteste; et demain les chroniques
mondaines auraient beau jeu à décrire le spectacle féerique, les
enchantements des Mille et une nuits de cette fĂȘte Ă sensation.
Gérard avait consciencieusement rempli ses devoirs, promenant
les femmes laides et importantes, présentant des danseurs aux
jeunes personnes menacées de rester sur leurs chaises. Il avait su
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SANS LENDEMAIN 329
résister à la tentation de s'attacher aux pas de Yolande, qui, du
reste, s'y était gentiment opposée.
â Ce n'est pas le moment de vous consacrer Ă votre famille,
avait-elle dit en riant; plus tard, peut-ĂȘtre, Ă la fin de la soirĂ©e,
nous commettrons la folie d'un tour de valse.
Et elle s'était éloignée, au bras d'un de ses attentifs, attirant tous
les yeux par le prestige de sa beauté, qui, ce jour-là , avait un
caractÚre plus provoquant que d'habitude. On eût dit que quelque
secret heureux errait sur toute sa personne.
â Pourquoi a-t-elle des joies dont je ne sais rien ? se demandait
Gérard, en la suivant du regard.
Et, mécoutent, il s'était détourné, oubliant son rÎle de maßtre
de maison, lorsqu'une jeune femme, se détachant d'un groupe,
réveilla son attention d'un coup d'éventail. C'était Jeanne de
Langeac.
â Pas du tout galant, mon cousin, vous n'avez pas voulu me
voir lorsque je vous faisais des signes de détresse pour me délivrer
de M. de Lasseval. Cet homme est mon cauchemar; il me relance
dans tous les coins pour me raconter l'histoire de ses mariages
manques et me demander de lui trouver ce qu'il lui faut. J'ai beau
lui dire... poliment que je ne m'occupe que des gens d'un place-
ment possible, il n'a pas l'air de comprendre... Et vous non plus,
vous n'aviez pas l'air de comprendre tout Ă l'heure. Pour vous
punir, vous allez me conduire aux tziganes. .
Elle avait passé son bras sous celui de Gérard et, l'entraßnant
vers le jardin, bavardait Ă plein cĆur :
â Quel succĂšs, mon cher! Est-ce assez rĂ©ussi. Ah! vous pouvez
ĂȘtre fier de votre maman ! Elle s'entend Ă mener les choses, car
vous et Odette, vous n'y ĂȘtes pour rien. Ne me dites pas le contraire,
je n'en croirais pas un mot. Mais Odette est bien jolie; et sa toi-
lette!... une hallucination, en style de journal de modes. OĂč a-t-elle
donc trouvé cette nuance de rose? C'est d'un vaporeux ! Ah ! et puis
il faut dire qu'elle a vingt ans. C'est encore ce qu'il y a de mieux la
jeunesse !
Elle Ă©touffa un soupir, puis secoua la tĂȘte en riant :
â Bah ! il ne faut pas trop se plaindre, quand on a des con-
temporaines comme Mme de Surville. Car elle est de mon Ăąge, ima-
ginez-vous, trente ans et demi, pas un jour de plus. Et quand je
pense que je l'avais présentée à votre mÚre comme une succession
Ă recueillir! Non, est-ce assez absurde! 11 est vrai que je ne l'avais
vue qu'à travers Mme de Larcy, l'erreur était permise. Mais vous ne
m'en voulez pas, Gérard? Convenez que je vous ai donné une tante
adorable.
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330 SAKS LSNDEMAIir
â Mme de Surville est parfaite pour nous, dit GĂ©rard avec une
imperceptible contrainte.
Il lui déplaisait de discuter Yolande dans une conversation banale,
et pourtant, par une contradiction trÚs humaine, il lui était doux
d'entendre son Ă©loge, mĂȘme dans une bouche indiffĂ©rente.
â Je ne sais si elle est parfaite, dit Mme de Langeac en haussant
les épaules. C'est une expression qui la peint fort mal. Ce que je
croirais plutĂŽt, c'est que, sous son apparence impassible, elle doit
ĂȘtre fort dangereuse, de ces femmes pour lesquelles on se tue ou
on devient fou. Car une antre solution avec elle... j'imagine qu'on
ne l'obtiendrait guÚre. La médisance, qui ne respecte rien, est
muette sur son compte. Pouvez-vous croire cela, mon cher? Jeune,
veuve, belle Ă en faire perdre la raison et n'avoir rien sur la con-
science, ni dans le passé ni dans le présent ! On le comprendrait
à la rigueur si elle avait aimé son mari. Mais M. de Surville, peuh !
un vieux débauché qui élevait le cynisme à l'état d'institution!
Comment n'a-t-elle pas cherché des compensations ailleurs?
â Peut-ĂȘtre les compensations, comme vous dites, ne lui ont-
elles pas semblé fort tentantes, interrompit Gérard avec ironie.
Pour qui connaĂźt Ma* de Surville, il parait tout simple qu'elle n'ait
besoin de s'appuyer sur personne. Des natures comme la sienne se
suffisent Ă elles-mĂȘmes.
â Oh ! tout cela est fort joli Ă dire, mais ces belles thĂ©ories de
planer au-dessus de l'humanité ne résistent pas à la pratique.
Chacun a son moment, voyez-vous. J'évite de dire son moment
psychologique, il y a trop longtemps que Bismarck a abusé de
l'expression. Mais, enfin, c'est cela, et votre tante n'y échappera pas
plus qu'une autre. Du reste, si elle est la perfection que vous affirmez,
elle se laissera attendrir par les souffrances qu'elle sĂšme autour
d'elle. Et, vous m'y faites penser, on m'a raconté tout un drame à ce
sujet. Attendez donc, un malheureux dont elle a bouleversé la vie...
Gérard tressaillit.
â Rien qu'un? dit-il en affectant l'insouciance. Le nom de ces
soupirants évincés était légion tout à l'heure.
â Ah ! il est possible que la liste en soit longue, mais on m'a
cité celui-là particuliÚrement. Un Italien, le comte d'Azeglia, d'Aze-
glio, je ne sais plus au juste, qui a fait cent extravagances pour elle
à Naples, il y a deux ans. La chronique assure que, de son cÎté, elle
l'aimait à la folie; mais, fidÚle à ses principes, elle est restée intrai-
table. On dit qu'il a voulu s'empoisonner, qu'il y a eu commencement
d'exécution... Le consolant, c'est que le grand obstacle entre eux,
la comtesse d'Azeglio ou d'Azeglia, comme vous voudrez, a eu cet
hiver le bon esprit de céder la place. Oh! son mari n'y a été pour
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SANS LENDEMAIN 331
rien, Finfluenza a tout fait; en sorte que le voilĂ libre maintenant,
on m'a ajouté qu'il était en route pour venir déposer sa liberté aux
pieds de votre tante; et cette fois, comme ce sera pour le bon
motif, qui peut savoir?
â OĂč avez-vous ramassĂ© cette histoire invraisemblable? demanda
M. de Valrégis.
Il Ă©tait trĂšs pĂąle, mais la faute pouvait en ĂȘtre Ă la lumiĂšre Ă©lec-
trique.
â Invraisemblable! pourquoi donc? reprit Mme de Langeac. Moi,
je trouve que ce serait trĂšs bien. Une femme de trente ans ne peut
pas rester éternellement seule, n'ayant que des neveux et des
niĂšces pour intĂ©rĂȘt dans la vie. Soyez sĂ»r qu'aujourd'hui ou demain,
elle se remariera, c'est indiqué. Alors, autant le comte italien qu'un
autre, puisque je vou3 répÚte qu'ils s'adorent!
Tout en causant, Jeanne de Langeac reprenait le chemin des salons.
â Ramenez-moi oĂč on danse, voulez-vous, GĂ©rard? Le cotillon
doit ĂȘtre commencĂ© et j'ai promis un extra-tour Ă Carvejols. Je suis
en train de le chambrer pour épouser un amour de petite fille qui
ne demande pas mieux. Et lui se laissera faire. Ah! le voilĂ juste-
ment qui me cherche. A tantĂŽt, mon cousin.
Elle était loin déjà . Gérard, sans trop savoir ce qu'il faisait,
s'était rejeté dans une allée obscure, et là , stupidement, il se répétait
la mĂȘme phrase douloureuse qui lui martelait le cerveau. Yolande
se remarier... Yolande se remarier! Mais c'était fou! Cela ne pou-
vait pas ĂȘtre! Qu'il se rĂ©signĂąt Ă ne jamais lui laisser soupçonner
sa misĂ©rable passion, qu'il se brisĂąt le cĆur pour y Ă©touffer son
secret, oui, cela, il en trouverait la force; mais la voir Ă un autre,
sentir un autre amour entre elle et lui? Ah! non, jamais, jamais!
Elle ne commettrait pas celte cruauté. Il irait plutÎt l'arracher des
bras de cet homme, il lui crierait son infamie Ă la figure. Puis, tout
à coup, le sentiment de son impuissance, de l'insanité de sa révolte
se fit jour en lui. Hélas! qu'était-il donc vis-à -vis de Yolande? un
pauvre garçon qu'elle ignorait hier, qu'elle oublierait demain,
qu'elle traitait avec bienveillance Ă cause d'Odette, mais de lui-
mĂȘme, de ce qu'il Ă©prouvait, de ce qu'il souffrait, elle n'avait aucun
souci. L'eût-elle deviné, avec sa manie persistante de le traiter en
enfant, elle se serait bornée à sourire, à ne voir là que le caprice
d'un homme trÚs jeune que les années assagiront, et, se détournant
de lui, elle aimerait ailleurs! Mon Dieu, quel aveuglement avait été
le sien ! Comment cette possibilité qui le cinglait en plein visage ne
s'était-elle jamais présentée à son esprit! Mais, maintenant, c'en
Ă©tait fini de son repos, de ses rĂȘves, de ce fragile bonheur dont il
se berçait, depuis le jour oĂč elle lui avait tendu les mains en lui
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332 SANS LENDEMAIN
promettant d'ĂȘtre son amie. Eh! qu'avait-il Ă faire de son amitiĂ©?
Elle épouserait l'autre, cet Italien qui avait voulu se tuer pour elle
ou fait semblant de vouloir, mais qu'importe! Les femmes, mĂȘme
les femmes comme Yolande, sont touchées de ces exhibitions théù-
trales. Et cet homme Ă©tait libre! Il allait revenir; peut-ĂȘtre Ă©tait-il
dĂ©jĂ revenu. Au fait, cela devait ĂȘtre. Yolande n'avait-elle pas ce
soir quelque chose d'exultant qu'il ne lui avait jamais vu? Mon
Dieu! mon Dieu! Mais il n'osait pas l'interroger; de quel droit?
avec quelles paroles? Il fallait se taire, vivre dans ce supplice d'une
appréhension mortelle. Eh bien! non, ce genre de torture lente, il
n'aurait pas le courage de le supporter.
Perdu dans ce chaos de réflexions, ses pas l'avaient ramené vers
la partie éclairée du jardin. Levant les yeux, il aperçut Mme de
Surville qui s'avançait accompagnée du marquis de Teillac. Sous
le rayonnement des feux électriques, sa physionomie avait quelque
chose de si idéal qu'involontairement Gérard se sentit apaisé. Elle
paraissait tellement en dehors et au-dessus de toute passion humaine !
â Je vous cherchais, dit-il en se rapprochant d'elle.
AprÚs tout, ce n'était pas un mensonge.
â Vous n'avez pas oubliĂ© votre promesse, un tour de valse Ă la
fin de la soirée...?
â Un tour de valse, GĂ©rard? Mais il est si tard, le cotillon va
finir, d'ailleurs, les vieilles femmes de mon Ăąge ne dansent plus.
Allons, allons, ne vous fĂąchez pas, fit-elle en voyant que la figure
de son neveu s'assombrissait. Une promesse est une promesse. Vous
me pardonnez? ajouta-t-elle en se tournant du cÎté de M. de
Teillac. Nous reprendrons notre discussion au souper; mais vous
aurez du mal Ă me convertir, je ne serai jamais pour les entraves
protectionnistes.
Elle se dégagea du bras du marquis et prit celui de Gérard qui
l'entraĂźna d'un pas rapide.
â C'est trĂšs mal ce que vous me faites faire, dit-elle, laisser
mon pauvre ami au milieu d'une discussion si palpitante. Enfin,
s'il faut ĂȘtre franche, je n'en suis pas absolument fĂąchĂ©e.
Elle riait avec un abandon qui de nouveau éveilla les soupçons dans
l'esprit tourmentĂ© de GĂ©rard. Qu'avait-elle donc Ă ĂȘtre si joyeuse?
Ils entrÚrent dans la salle de bal, encore remplie malgré l'heure
avancée.
â H y a trop de monde, fit Mmo de Surville, rendez-moi ma
promesse, Gérard, j'ai horreur des écrasements.
â Rien qu'un tour, supplia-t-il.
â Vous le voulez? Eh bien alors dans l'autre salon, c'est moins
encombré.
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SANS LENDEMAIN 333
Et tandis qu'il lui frayait un chemin Ă travers les danseurs :
â Vous savez, reprit-elle, que vous dĂźnez chez moi demain.
Je n'ai pu obtenir ni Mm* de Valrégis ni Odette; elles déclarent
d'avance qu'elles seront brisées de fatigue, mais, avec vous, je ne
me paye pas de pareilles défaites. C'est un petit dßner improvisé
pour l'arrivée d'Italie d'un de mes grands amis, un comte d'Azeglio,
que j'ai connu Ă Naples. C'est un homme de beaucoup de valeur,
un passionné d'art. Je suis sure qu'il vous plaira. Mais qu'avez- vous
donc? On dirait que vous tremblez et vous ĂȘtes tout blĂȘme. Si je
ne vous savais incapable d'un acte aussi efféminé, je croirais que
vous allez vous trouver mai...
â Mais je n'ai rien, absolument rien, balbutia GĂ©rard. Vous
parliez d'un de vos amis, un Napolitain? Alors vous le connaissez
beaucoup, depuis longtemps?
Yolande le regarda un peu surprise.
â Oui, depuis bien des annĂ©es, et, je vous le rĂ©pĂšte, c'est un
homme hors ligne, que vous apprécierez.
M. de Valrégis eut un mouvement de protestation :
â Ce n'est guĂšre probable, je dĂ©teste les nouvelles connais-
sances, murmura- 1- il comme malgré lui.
De nouveau, Yolande le regarda.
â Comme mon neveu est maussade ce soir! Avez-vous eu quelque
contrariété? Oui, je vois cela, vous savez si mal dissimuler, mon
pauvre enfant. Ah! exclama-t-elle en changeant de ton, nous nous
y sommes pris trop tard, voilĂ le galop final ; pour le galop, je me
récuse. Il faut retourner à vos devoirs d'hospitalité. Tùchons de
gagner la salle du souper avant le flot.
Mais déjà la salle était envahie. On prenait d'assaut les petites
tables, heureusement en assez grand nombre pour que personne ne
soit exposé à rester debout. Odette présidait à l'une d'elles, entourée
d'une cour d'adorateurs, qui la félicitaient. Jamais, de mémoire de
cotillonneur de profession, aucun cotillon n'avait été aussi réussi.
Et la jeune femme rayonnait, riant de tout son cĆur, mangeant Ă
belles dents, sablant le Champagne, heureuse d'ĂȘtre au monde. Son
exemple semblait contagieux. De toutes parts on riait, on bavardait,
on dévorait surtout, les femmes déployant un appétit vigoureux qui
les eût dépoétisées, il y a trente ans, mais qui est de mode dans la
génération actuelle. Et, au milieu de cet étourdissement de con-
versations sans suite, de plaisanteries qui paraissent si ineptes
quand on les écoute de sang-froid, Gérard se sentait comme en
proie Ă un mauvais rĂȘve, qui ne voulait pas finir. Ces gens-lĂ ne
s'en iraient donc jamais 1 Sans qu'il sût comment, il s'était trouvé
séparé de Yolande, et sa malchance l'avait placé à cÎté de deux de
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$34 SANS LERDEMAIH
ses innombrables cousines au vingtiÚme degré, deux jeunes per-
sonnes « dans le train », qui parlaient l'argot de Gyp et se complai-
saient dans les réflexions scabreuses, fiÚres d'étaler leur science.
Il faisait grand jour lorsqu enfin on songea au départ, mais per-
sonne n'était pressé; les femmes s'attardaient i s'envelopper dans
leurs manteaux, on échangeait ses impressions, et surtout on com-
plimentait la marquise qui, fidĂšle Ă son poste, recevait les adieux
des retardataires.
Six heures sonnaient lorsque le roulement de la derniĂšre voiture
s'éteignit sur le sable de la cour. Mme de Valrégis rentrant dans les
salons déserts, suivie d'Odette et de Gérard, poussa un long soupir
de satisfaction.
â Je crois que vous ne devez pas ĂȘtre mĂ©content, dit-elle Ă son
fils, d'un ton d'orgueil contenu. GrĂące Ă ma petite auxiliaire que
voici, â et elle caressa la joue de sa belle-fille, â les choses se
sont passées à merveille. Qu'en pensez-vous?
Pour la premiÚre fois, vis-à -vis de sa mÚre, le pauvre Gérard,
exaspéré de sa longue contrainte, se laissa aller à un mouvement
d'humeur.
â Je pense, dit-il, je pense que tout cela est une abominable
comédie, et, si j'étais libre, les gens qui sortent d'ici n'y remet-
traient jamais les pieds 1
La marquise le considéra un moment avec une pitié indulgente.
â Vous serez un sauvage jusqu'au bout, fit-elle en haussant
doucement les épaules. Heureusement, j'ai Odette pour me seconder.
VII
Tout d'abord, Gérard s'était résolu à inventer un prétexte pour
se dispenser du dĂźner chez Mme de Surville, mais, au dernier
moment, il avait changé d'idée. Puisqu'il fallait boire le calice, i
quoi bon diffĂ©rer? C'Ă©tait une lĂąchetĂ© que ne lui Ă©pargnait mĂȘme
pas la souffrance, car il ne pouvait guĂšre souffrir plus qu'il ne
souffrait. D'ailleurs, il éprouvait je ne sais quelle curiosité maladive
de voir ce rival inconnu. Peut-ĂȘtre, il n'osait l'espĂ©rer, mais enfin
peut-ĂȘtre le rĂ©cit de Jeanne de Langeac n'Ă©tait-il qu'une invention
absurde 1 Peut-ĂȘtre allait-il se trouver en face de quelque mĂ©lomane
Ă cheveux gris, â Yolande n'avait-elle pas dit qu'il Ă©tait musicien?
â quelque contemporain de Listz qui, tout en zĂ©zayant, lui expo-
serait ses doctrines et lui établirait la supériorité de la mélodie sur
l'harmonie ou vice versa. Ahl si cela pouvait ĂȘtre, comme il rirait
de bon cĆur de lui-mĂȘme, comme il pardonnerait vite Ă M"* de
Langeac la nuit de fiĂšvre qu'elle lui avait. fait passer. Hais, le soir,
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SANS LENDEMAIN 335
en entrant dans le salon du Cours-la-Reine, l'illusion dont il s'était
bercé tout le jour s'évanouit soudain. Yolande était debout, prÚs
de la cheminée et, à cÎté d'elle, un homme de trente-cinq ans
environ, Ă la tournure jeune, Ă la physionomie expressive, lui par-
lait Ă demi-voix, avec une grĂące nonchalante, qui n'avait rien de
la vivacité méridionale. Ses cheveux blonds, ses yeux clairs n'accu-
saient pas non plus sa nationalité; pourtant, dÚs le premier coup
d'Ćil, GĂ©rard sentit qu'il Ă©tait en face du comte d'Ăzeglio. Et, sous
l'impression de cette désagréable surprise, il demeurait comme
paralysé, tandis que Yolande le nommait et que le comte lui adres-
sait quelques paroles aimables, dans le plus irréprochable français.
Il était évident que !!"⹠de Surville avait dû faire l'éloge de son
neveu au nouvel arrivant, et celui-ci se montrait d'une cordialité
charmante vis-à -vis du jeune homme. Gérard, toutefois, ne répon-
dait Ă ses avances que par monosyllabes. A table, sa mauvaise
humeur augmenta encore. C'était, comme l'avait dit Yolande, un
petit dĂźner intime, mais oĂč elle avait su rĂ©unir les plus spirituels
causeurs de son entourage. Chacun apportait son contingent de
traits heureux, de réflexions caustiques, et le comte d'Azeglio
l'emportait sur tous par l'originalité primesautiÚre de ses observa-
tions, le tour amusant et imprévu qu'il savait leur donner. Le laisser-
aller italien, qui, chez lui, ne dépassait jamais les bornes de la plus
parfaite éducation, introduisait néanmoins un élément plus naturel
qui entraßnait tous les convives. Seul, Gérard, assis à une extrémité
de la table, se renfermait dans un mutisme entĂȘtĂ©, ne sachant ni
ce qui se disait, ni pourquoi on riait autour de lui. Mais ce qu'il
observait avec une persistance que rien ne lassait, c'était Yolande
et le comte d'Azeglio placĂ© Ă sa droite, â son privilĂšge comme
étranger. Bien que la conversation fût générale, le comte se retour-
nait de temps en temps vers Mm# de Surville, prononçant quelques
mots Ă voix basse, pour elle seule, et alors, â Ă©tait-ce rĂ©alitĂ© ou
vision d'un esprit malade, â alors GĂ©rard croyait surprendre un
trouble dans le regard de Yolande, comme si elle subissait le charme
d'une entente secrÚte. Ce soir-là , sa beauté avait un caractÚre tout
particulier ; moins éclatante que la veille, elle semblait enveloppée
d'une séduction qui créait comme une atmosphÚre autour d'elle.
Toujours ennemie des couleurs voyantes, elle portait une robe de
crĂȘpe mauve, dont le chatoiement argentĂ© rehaussait la blancheur
de ses épaules découvertes. Pas de bijoux, sinon une torsade de
grosses perles qui s'enroulait dans ses cheveux; au corsage, une
rose unique, de celles qu'on appelle « Gloires de Dijon » et
qui exhalent un parfum entĂȘtant, de ces parfums qui ne s'oublient
pas et qui évoquent si puissamment les souvenirs éteints, lorsqu'on
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336 SANS LENDEMAIN
les respire à nouveau aprÚs des années écoulées. Sur tout l'ensemble
de sa toilette et de sa personne flottait quelque chose d'un peu
alangui. Jamais Gérard ne l'avait vue si complÚtement femme.
Une fois, pendant le dßner, elle avait cherché son regard, mais il
avait baissĂ© la tĂȘte, ne voulant pas lire sur son visage l'expression
de reproche qu'il sentait ne mériter que trop. Pour le punir, peut-
ĂȘtre, pendant la premiĂšre partie de la soirĂ©e, elle ne parut pas
remarquer son attitude boudeuse; ce ne fut qu'un peu tard, alors
que déjà quelques convives s'étaient discrÚtement éclipsés, qu'elle
se rapprocha de la petite table oĂč, assis Ă l'Ă©cart, il tournait machi-
nalement les pages d'un album de photographies.
â Je viens vous demander une permission, dit-elle. Vous savez
que M. d'Azeglio est un véritable artiste, et j'ai la plus grande
confiance dans ses appréciations, j'aimerais qu'il entendßt quelque
chose de vous. Vous le voulez bien, n'est-ce pas? Vous n'avez
pas à redouter le jugement des profanes. J'ai éloigné tous ceux qui
ne comprennent pas, je suis sûre de mon auditoire.
Gérard s'était levé avec l'émotion que l'approche d'Yolande
éveillait toujours en lui, mais son front se rembrunit en l'écoutant.
â Oh ! dit-il, je vous en prie, ne me demandez rien ce soir, je
suis si nerveux, si mal disposé, je ne trouverais pas un accord sous
mes doigts.
â Aussi, n'est-ce pas cela que je vous demande, reprit Yolande
en souriant. Je vois trĂšs bien que mon cher neveu, pour une cause
qui m'échappe, est aujourd'hui d'une détestable humeur, qu'il
serait incapable de se faire justice Ă lui-mĂȘme; tout ce que je veux,
c'est qu'il m'accorde sa confiance et me laisse le soin de l'inter-
préter. J'ai là des choses de vous que vous m'avez données à Sur-
ville, et j'essayerai de ne pas leur faire trop de tort, le voulez-vous?
Sa voix avait une inflexion cùline, on eût dit qu'elle devinait tout
ce que Gérard souffrait depuis deux heures et qu'elle venait le
calmer, le consoler. Dans le trouble de sa reconnaissance, il
répondit, sans mesurer ses paroles.
â Si je veux... mais n'est-ce pas tout mon bonheur que quelque
chose de moi vous intéresse...
Les joues de Yolande se colorÚrent légÚrement.
â Venez, dit-elle, sans paraĂźtre avoir entendu.
Elle alla au piano, feuilleta un instant dans des cahiers et plaça
une feuille détachée sur le pupitre. Tout en s'asseyant et en laissant
glisser ses doigts sur les touches :
â Restez lĂ , dit-elle Ă GĂ©rard, Ă cĂŽtĂ© de moi...
Aux premiĂšres notes, le silence se fit. Yolande avait choisi une
petite piÚce composée à Surville, une rapsodie au rythme étrange,
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SANS LENDEMAIN 937
dont les tonalités heurtées, passant brusquement du mode majeur
au mode mineur, semblaient traduire les alternatives désordonnées
d'une nature en conflit avec elle-mĂȘme. GĂ©rard avait jetĂ© lĂ toute la
passion inconsciente Ă©prouvĂ©e dans ces premiers jours oĂč Yolande
s'était montrée à lui ; et cette courte phrase musicale résumait tout
un état d'ùme. Le final s'achevait dans une plainte, une protestation
dĂ©chirante de l'ĂȘtre pliant sous le poids de sa destinĂ©e. La concep-
tion était belle et fortement rendue, mais combien celle qui l'inter-
prétait en savait faire ressortir la beauté. On eût dit que c'était le
cri mĂȘme de son cĆur qu'elle exhalait dans ces notes vibrantes,
qu'elle retrouvait ses propres révoltes dans cette harmonie tour-
mentée. Et tandis que Gérard l'écoutait, son esprit s'éclairait de
lueurs nouvelles. Avait-elle donc souffert comme lui, aimé comme
lui, pour parler son langage avec cette douloureuse conviction?
La derniÚre note s'éteignit, mais un moment de silence continua
à régner comme si chacun hésitait à rompre le charme. Pour cet
auditoire d'élite, un applaudissement eût été banal, importun, il
fallait se remettre lentement de l'impression ressentie.
Enfin, le comte d'Azeglio, qui avait écouté dans une attitude de
recueillement, leva la tĂȘte et, allant vers GĂ©rard, lui tendit la main.
â Je ne vous fais pas de compliments, dit-il, mais que mon
émotion parle pour moi !
Et avec la légÚre emphase dont un Italien ne se dépouille jamais
complĂštement :
â Ah ! poursuivit-il, comme votre grand poĂšte Musset, vous nous
donnez mieux que des chants, vous nous donnez des larmes. Vous
avez un grand avenir devant vous, monsieur de Valrégis.
Et se retournant vers Yolande :
â A vous non plus, je ne vous fais pas de compliment, vous avez
Ă©tĂ© vous-mĂȘme, complĂštement vous mĂȘme, ma questo... pot...
Il avait baissé la voix comme si ces derniÚres paroles renfer-
maient une allusion qu'elle seule pouvait saisir.
Yolande pĂąlit.
â Je n'ai Ă©tĂ© qu'un interprĂšte... convaincu, rĂ©pondit-elle, mais
je suis trĂšs fiĂšre de mon neveu.
Et elle regarda Gérard avec un bon sourire.
â Comme vous, j'ai foi en son avenir !
Les autres convives s'étaient rapprochés. Chacun, à tour de rÎle,
fĂ©licitait le jeune marquis. Lui, pourtant, ne prĂȘtait qu'une oreille
distraite à ces éloges chaleureux qui, par hasard, étaient sincÚres.
Une seule chose le préoccupait : ces trois mots italiens, en apparence
si insignifiants, mais qui, évidemment, avaient un sens caché. Ne
semblaient-ils pas contenir une restriction, un reproche? Le comte
25 octobre 1892. 22
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33g SANS LENDEMAIN
d'Azeglio regardait Yolande avec tristesse en les prononçant, et
elhe... une ombre avait traversé son front. Mais, alors, Jeanne de
Langeac se trompait peut-ĂȘtre, l'accord entre eux Ă©tait moins com-
plet qu'elle ne disait? Pourtant, Yolande semblait heureuse de l'avoir
auprĂšs d'elle. Et lui â tout en le haĂŻssant, il lui rendait justice, â
lui était de ces hommes qui doivent inspirer autre chose qu'une
bonne et tranquille amitié. Non, sa cousine Jeanne avait raison. Ces
deux ĂȘtres Ă©taient faits pour s'adorer, pour ĂȘtre l'un Ă l'autre. Et
Gérard assisterait à ce spectacle de félicité conjugale! Et jusqu'au bout,
il lui faudrait se taire, n'ayant pas mĂȘme la consolation des faibles,
des vaincus dans le grand combat, celle de se plaindre! Qui donc
voudrait admettre sa souffrance? Ah ! décidément, la vie était cruelle!
Ce courant de réflexions le tint éveillé toute la nuit; le lendemain,
il avait la fiÚvre, et prétexta d'une migraine pour ne pas répondre
aux questions de sa mĂšre et d'Odette sur le dĂźner de la veille.
AussitÎt aprÚs déjeuner, il courut chez Yolande, il espérait la
trouver seule. Hélas! le comte d'Azeglio l'avait devancé; il était là ,
assis aux pieds de la jeune femme, Ă la place mĂȘme que GĂ©rard
occupait toujours, qu'il avait fini par considérer comme sienne.
A l'entrée de M. de Valrégis, le comte se leva et lui tendit la
main, toutefois sans la cordialité delà veille : visiblement, son esprit
était ailleurs, et, visiblement aussi, Yolande partageait sa préoccu-
pation. Cependant, toujours maĂźtresse d'elle-mĂȘme, elle eut pour
son neveu l'affectueux sourire qui lui était habituel, mais ses lÚvres
tremblaient, et dans ses yeux on eût dit un voile de larmes non
versées. Une contrainte pesait sur la conversation, qui se ponctuait
d'interruptions mornes, pendant lesquelles on n'entendait que le tic-
tac de la pendule, faisant un tapage exagéré au milieu du silence.
Enfin le comte mit fin Ă cette situation gĂȘnante en s' avançant vers
Mm0 de Surville pour prendre congé d'elle, et, comme achevant une
explication commencée :
â La dĂ©pĂȘche dont je vous parlais m'oblige Ă repartir ce soir
pour Naples, dit-il. C'est donc un adieu momentané, mais j'emporte
l'espoir de vous retrouver dans quelques semaines, puisque vous
voulez bien de moi en Normandie. J'y viendrai dĂšs que vous dai-
gnerez m'y appeler.
â Je serai heureuse de vous y voir, dit Yolande, en pesant sur
ses mots; vous savez que vous serez toujours le bienvenu chez moi.
Elle parlait avec une insistance grave, comme s'il se fût agi de
quelque chose de plus sérieux que d'une simple invitation à la
campagne. Le comte s'inclina sur la main qu'elle lui tendait; puis,
saluant un peu rapidement M. de Valrégis, il sortit. On eût dit qu'il
se dérobait par une fuite à l'émotion des adieux.
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SANS LENDEMAIN 339
Restés seuls, la tante et le neveu demeurÚrent un moment sans
parler. Gérard comprenait que quelque explication décisive avait
précédé son arrivée, mais de quelle nature était cette explication?
D'une nature pénible, à coup sûr, si Ton devait en juger par le
trouble du comte d'Azeglio, par le visage attristé de Yolande.
L'avait-elle repoussé? Mais non; ne l'avait-elle pas invité à Surville?
Que s'était-il donc passé entre eux? Mon Dieu, que n'eût-il pas donné
pour savoir? Yolande toutefois demeurait impénétrable. Elle avait
repris son attitude tranquille, causant de choses indifférentes :
« Odette et Mmd de Valrégis étaient-elles remises de leur fatigue?
Vers la fin de l'aprĂšs-midi, elle passerait rue Saint-Dominique,
pour les féliciter toutes deux du succÚs de la soirée, un succÚs
énorme et de bon aloi, il n'y avait qu'une voix pour le proclamer; »
et elle continuait, cherchant Ă dissiper l'impression de malaise
que le comte d'Azeglio avait laissée en partant. Mais Gérard la
secondait si peu qu'elle abandonna l'effort.
â Quelque chose vous prĂ©occupe, dit-elle en se penchant vers
lui â il avait repris possession de la petite chaise Ă ses pieds. â
Encore quelque tristesse imaginaire qui bouillonne dans ce cerveau
d'enfant. Ah ! croyez-moi, ne vous créez pas de souffrances chimé-
riques, il y en a assez de réelles qu'on ne peut éviter.
Elle soupira tout en interrogeant de ses yeux profonds le visage
bouleversé qui était levé vers elle. Comme si réellement il eût été
un enfant qu'il fallait apaiser, elle appuya sa main sur le front du
jeune homme. Celui-ci frissonna; d'un brusque mouvement il saisit
la petite main au passage et la pressa contre ses yeux et sa bouche,
tandis que sur ses lÚvres sÚches les paroles se pressaient, heurtées,
comme s' écoulant d'une source trop pleine.
â Ne me grondez pas, j'ai tant luttĂ©, si vous saviez, mais je ne
puis plus, vous voyez bien que je ne puis plus. Soyez bonne... ce
n'est pas ma faute si cet amour m'est venu. Et qu'est-ce que je
vous demande, mon Dieu? Rien, rien. Seulement ne vous moquez
pas, ne dites pas que je suis un enfant, cela fait si mal! Je ne
voulais pas vous le dire, je me l'étais juré, et puis je n'ai pas pu...
parce que j'ai eu peur, vous comprenez, peur de celui qui sort
d'ici. Cette idée-là m'a rendu fou. Que je ne sois rien pour vous,
je le veux bien, mais qu'un autre, un autre, ce serait trop affreux...
dites que c'est non... vous devez bien sentir que je ne pourrais
pas le supporter.
Il s'arrĂȘta sans forces. Yolande n'avait pas retirĂ© sa main et de
nouveau il y cacha son visage.
â Pardon, murmura-t-il, encore pardon.
Un mouvement de la jeune femme lui fit relever la tĂšte. Douce-
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340 SANS LENDEMAIN
ment, sans violence, elle cherchait à se dégager. Aucune indigna-
tion, aucune colĂšre ne se lisait sur ses beaux traits pĂąlis, mais
seulement une immense tristesse, cette expression divine de l'Ăąme
qui, ayant elle-mĂȘme cruellement souffert, s'Ă©tonne pourtant que
d'autres soient appelés à souffrir. Non Gérard n'avait pas à redouter
qu'elle se moquĂąt, et cependant cette compassion qu'il lisait dans
ses yeux l'inquiétait au lieu de le rassurer. 11 lui semblait qu'elle
était loin, bien loin, dans des régions que lui ne pouvait atteindre et
qu'elle le regardait de là -haut tandis qu'il se débattait sur la terre
meurtri, blessé et surtout si absolument, si horriblement seul.
â Mon pauvre GĂ©rard, dit-elle enfin, en vĂ©ritĂ© cela ne paraĂźt pas
juste que vous soyez malheureux... Ecoutez-moi, poursuivit-elle.
Que vous soyez sincÚre, je ne puis, hélas! le mettre en doute, mais
qu'il y ait lĂ autre chose qu'une folie fugitive qui traversera votre
cĆur sans y laisser de traces, c'est ce que je crois, c'est ce dont je
suis sûre : et il faut que cela soit. Réfléchissez, voyez quelle chimÚre
est la vĂŽtre. Ne tenez-vous pas Ă la vie par mille liens doux et puis-
sants? N'avez-vous pas votre jeunesse, votre génie? Ne pouvez-vous
pas marcher libre, heureux, aimé, vers cet avenir de gloire qui est
devant vous? Et au lieu de suivre la route que Dieu mĂȘme vous
trace, vous voudriez vous endormir dans je ne sais quel rĂȘve mons-
trueux et impossible, vous ne réagiriez pas contre un entraßnement
que vous prenez pour de l'amour et qui n'est autre chose, croyez-
moi bien, mon pauvre enfant, qu'une imagination morbide dont
tous sourirez vous-mĂȘme et dont vous aurez honte lorsque vous en
serez guéri! Ah! je sais que je vous parais dure. Dieu sait pourtant
que je ne voudrais pas l'ĂȘtre, mais c'est parce que je vous aime d'une
affection profonde, parce que je sens tout le bien qui est en vous que
je voudrais vous sauver de vous-mĂȘme, vous dĂ©tourner d'une voie
fausse, mauvaise, sans issue... dans laquelle vous marcheriez seul.
Elle avait hésité sur ces derniers mots comme s'ils lui paraissaient
difficiles à prononcer. Gérard l'interrompit d'une exclamation
douloureuse.
â Ah I dit-il, comme il est facile de raisonner lorsqu'on n'aime
pas. 11 n'y a qu'un malheur, voyez-vous, c'est que tous les raison-
nements n'y font rien. Démontrez donc à un malade qu'il est plus
logique de vivre que de mourir : si son heure est venue, il n'en
mourra pas moins. Et puis ĂȘtes- vous bien sincĂšre, dites- moi,
lorsque vous traitez mon amour si légÚrement? Mais si vous me
connaissez comme vous croyez me connaĂźtre, vous savez bien que
je ne puis pas aimer par caprice et pour un jour. Je ne suis pas un
enfant, non, mais un homme désespéré qui voit clair dans sa souf-
france et qui sait qu'elle durera autant que lui, et je ne m'en
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SANS LENDEMAIN 341
plains pas. MĂȘme sans espoir, cet amour m'est plus prĂ©cieux que ma
vie, il me fait plus fort et meilleur. Non, Yolande, ne craignez rien
pour moi de votre influence, et surtout, surtout ne me condamnez
pas pour ce moment d'abandon, il ne se renouvelera pas, je vous
le jure. Vous serez étonnée de ma résignation, lorsque l'heure
viendra oĂč vous la mettrez Ă l'Ă©preuve. Oh! je ne vous demande pas
vos secrets, poursuivit-il avec un sourire navré, et cependant si ce
que je redoute était vrai... si, comme on l'assure... vous comprenez,
n'est-ce pas? Si cette horrible chose devait se réaliser, vous aurez
pitié de moi, vous me le direz doucement, avec de bonnes paroles.
J'aurai tant besoin que, malgré tout, vous restiez mon amie...
â Mais de quoi parlez-vous, GĂ©rard? A quoi faites-vous allusion?
demanda Yolande avec une expression inquiĂšte. Ah! je devine,
continua-t-elle tristement. C'est du comte d'Azeglio qu'il s'agit. 11
faudra donc toujours que le monde s'occupe de choses qu'il ne
connaĂźt pas, qu'il ne peut pas connaĂźtre. Mon Dieu, quelle misĂšre
de vivre dans tout cela! Eh bien, je serai franche avec vous. J'ignore
quelle fable on vous a contée; ce qui est vrai, c'est que le comte
d'Azeglio m'a demandé de devenir sa femme, et que, si je m'y
décidais, j'aurais probablement le sort le meilleur qu'on puisse
avoir sur Ja terre. Ma raison me dit qu'en le repoussant je commets
une faute, et pourtant, pourtant je le repousse. Est-ce la terrible
expérience du passé qui m'avertit que toute foi au bonheur est
vaine et que je ne puis pas plus le donner à un autre que l'espérer
pour moi? Ou bien est-ce autre chose, un instinct, un avertissement?
Je ne sais ; mais si la pensée de me voir mariée vous chagrine et vous
blesse, vous n avez rien Ă craindre. Jusqu'Ă la fin â elle souri t Ă travers
ses larmes â jusqu'Ă la fin je resterai toujours la mĂȘme tante Yolande.
Le visage de Gérard s'était illuminé en l'écoutant.
â Ah! cria-t-il, parlez-moi encore, je voudrais vous entendre
toujours. Ah! tout est bien maintenant. Vous pouvez ĂȘtre dure,
impitoyable. Qu'importe ! puisque je ne dois pas vous perdre tout Ă
fait! Ou plutĂŽt je ne vous donnerai plus de motifs d'ĂȘtre impitoyable
et dure. Maintenant que me voilà délivré de cette affreuse angoisse,
je saurai me dominer, renfermer en moi ce que vous appelez ma
folie. Vous serez contente, vous verrez, je dissimulerai si bien que
vous croirez pour tout de bon que vous m'avez guéri.
Il était gai, maintenant, il respirait pleinement, librement, à la
pensée que la menace qui s'était subitement dressée entre lui et son
amour était écartée à jamais, car il ne mettait pas la parole de
Yolande un seul instant en doute. Il la savait si au-dessus d'un
mensonge ou d'un faux-fuyant.
Les jours se suivirent et il demeura fidĂšle Ă sa promesse. Trois
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3« SANS LENDEMAIN
ou qnatre fois par semaine il se rendait au Cours-la-Reine, mais rien
dans ses paroles, rien dans son attitude, ne pouvait donner prise Ă
un reproche. 11 était devenu si maßtre de lui, qu'on eût pu croire que
la prédiction de Mme de Surville se réalisait et que ce qu'il prenait
pour une passion incurable n'était qu'une crise sans lendemain. Lui,
toutefois, ne s'illusionnait guĂšre, il savait que jour par jour son amour
grandissait, et il s'y abandonnait tout entier, ne songeant qu'Ă l'heure
présente. Il allait dans la vie comme un hypnotisé, ne se deman-
dant jamais si les choses pouvaient durer ainsi, s'il pourrait long-
temps encore se résigner à ce rÎle d'adoration passive et muette.
Autour de lui, on s'apercevait peu de sa singularité et de ses
absences. Vis-à -vis d'Odette, il était plus patient, comme puisant
dans son culte pour Yolande une douceur qui lui avait manqué
jusque-là . Et de son cÎté, la jeune femme, plus occupée à supputer
le nombre de ses invitations qu'à étudier les variations d'humeur de
son mari, se montrait de moins en moins exigeante. Mme de Valrégis
eĂ»t pu s'inquiĂ©ter davantage de la maniĂšre d'ĂȘtre de son fils, mais
tout disparaissait pour elle devant une pensée qui, faut-il le dire,
lui tenait plus Ă cĆur que sa tendresse maternelle : elle allait revoir
Kerrefitte! Pour la premiÚre fois depuis quinze années, elle allait
rentrer dans ces murs oĂč sommeillaient tous les souvenirs d'antan !
Sans doute, à certains points de vue, l'évocation serait pénible. Là ,
oĂč elle avait rĂ©gnĂ© belle, jeune, riche, ne reviendrait-elle pas vieille,
courbée, n'ayant que le simulacre de l'opulence? N'importe! elle
pourrait se faire un moment illusion, croire que son foyer n'avait
jamais Ă©tĂ© dĂ©sert, qu'elle Ă©tait encore la mĂȘme marquise de Val-
régis dont la parole faisait loi, devant qui tous s'inclinaient. Odette
n'aurait pas à se plaindre, cette fois, de la mélancolie et du silence
de la vieille demeure. L'existence y serait aussi mouvementée, aussi
mondaine qu'elle pourrait le désirer. Autrefois l'hospitalité des
Valrégis était proverbiale. On renouerait la tradition.
Le départ fut fixé au commencement de juillet. Gérard eût voulu
différer; il lui en coûtait tant de renoncer à la chÚre habitude qu'il
s'était créée de passer deux heures presque chaque jour au Cours-la-
Reine. Il emportait toutefois un espoir. Yolande avait promis de
venir à Pierrefitte dans le courant de l'été; puis, plus tard, à l'au-
tomne, il la rejoindrait Ă Surville, car Odette gardait toutes ses
préférences pour la Normandie, et malgré le plaisir qu'elle se pro-
mettait de jouer Ă la maĂźtresse de maison, elle persistait Ă penser
que nulle part on n'était aussi bien que chez sa tante. En cela, le
méûage était absolument d'accord.
Baronne C. de Baulny,
L» fin prothùkieitiewt» née Rovhbr.
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE
DES
JEUNES FILLES EN FRANCE ET A L'ĂTRANGER'
J'ai laissé le lecteur à Montpellier, restons-y. Montpellier a,
lui aussi, sa Solitude de Nazareth, dirigée, comme celle dB
Bordeaux, par les SĆurs de Marie-Joseph. Bien que la ville
se soit trĂšs Ă©tendue du cĂŽtĂ© du faubourg oĂč cette solitude Ă©tait
installée, la maison n'en a pas moins conservé son aspect de
« maison de campagne » , sur une colline bien ensoleillée (malgré
des abords un peu poudreux) et parfumée comme les coteaux du
Midi. A coup sûr on y sent le couvent, et c'est là le caractÚre qui
domine dans les constructions ; mais les jardins y sont assez vastes
pour que le monastĂšre ressemble infiniment plus Ă un joli pen-
sionnat qu'Ă une prison. LĂ aussi, d'ailleurs, il y a un orphelinat
et un quartier de préservation, sorte de maison de correction libre
et adoucie. Mais ces deux quartiers sont soigneusement séparés
de celui oĂč l'on installe les pensionnaires de l'Ătat : Ă la chapelfe
mĂȘme, ces trois groupes ne sont jamais confondus : les uns sont
dans la nef, les autres se partagent entre les deux branches de lĂ
croix, et grùce à certaines dispositions ingénieuses, c'est à peins
si ces jeunes filles s'aperçoivent de loin les unes les autres. La
maison enfin reçoit des libérées et des filles qui, si elles n'ont pas
Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©es, auraient sans doute mĂ©ritĂ© de l'ĂȘtre ; mais ces deux
classes de recrues volontaires diminuent Ă Montpellier comme 'Ă
Bordeaux. Le peu qui vient encore se mĂȘle aux enfants en correc-
tion, et l'on croit que ce ne sont pas ces derniĂšres qui auraient Ă
se plaindre de ce mélange.
D'aprÚs la derniÚre statistique du ministÚre de l'intérieur, 4e
Nazareth de Montpellier comptait 51 de ces enfants tous envoyées
par application de l'article 66 : 21 pour vol et escroquerie, 12 pour
mĆurs, 9 pour vagabondage. La majoritĂ© avait de quatorze Ă dix-
huit ans. Bien que la maison ait un jardin oĂč elle produit Ă peu
4 yçj-\* C<*r&pçndant du 10 octobre 1892.
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344 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
prÚs tous les légumes et tous les fruits qu'elle consomme, ce n'est
cependant pas aux travaux en plein air qu'elle prépare ses pupilles.
Placée aux portes d'une grande ville, c'est de la population urbaine
qu'elle les reçoit et c'est à elle qu'elle doit les restituer. Elle
s'attache donc à développer en elles un ensemble d'aptitudes qui leur
permettent de se placer. Mais par quel mode de patronage les place-
t-on? Je n'ai point obtenu ici de détails bien précis, et un autre
visiteur fort autorisé1, qui passait quelque temps aprÚs moi dans
la contrée pour y étudier spécialement le fonctionnement du patro-
nage, ne fut pas mieux éclairé. J'en conclus de prime abord, non
pas du tout que la maison ne s'en occupe pas, mais qu'elle place
individuellement ses libérées comme elle peut, qu'elle y arrive à peu
prĂšs, grĂące au peiit nombre des sorties, mais qu'elle ne les suit
pas trÚs longtemps, bref, que l'organisation fait défaut.
. Je suis amené cependant ù faire une autre supposition qui com-
plĂšte la prĂ©cĂ©dente : la Solitude se tient toute prĂȘte Ă garder chez
elle, au refuge, celles de ses enfants qui n'ont pu réussir ù se faire
une situation. Et, en effet, je retrouve de ces jeunes filles Ă Naza-
reth. J'en retrouverai davantage encore Ă Sainte-Anne d'Auray,
maison Ă©galement tenue par les SĆurs de Marie-Joseph. Qu'on me
permette donc de parler de ce dernier établissement; je reviendrai
ensuite à cette hospitalité que l'ordre réserve à ses anciennes pen-
sionnaires, et nous verrons ce qu'il faut en penser.
Il est difficile d'imaginer une visite plus intéressante que celle de
la maison de Sainte-Anne d'Auray. C'est un couvent, mais qui est
neuf, commode et spacieux, presque élégant. On l'a construit dans
la lande bretonne et dans un milieu mélancolique; mais la lande a
été défrichée et elle est devenue verdoyante. D'un cÎté sont de
fort beaux jardins, la plupart en potagers, mais avec de petites
portions de parc en miniature et de jolies allées. A un autre flanc
de l'établissement sont attachées des prairies, puis la vacherie, la
laiterie, des bùtiments de ferme, et une belle buanderie bordée de
rĂ©servoirs d'eau courante qui lui donnent un aspect champĂȘtre et
vivant. Ces divers contrastes ne se font sentir que trÚs légÚrement
et ils se fondent dans un ensemble qui n'a rien d'étroit ni de sévÚre.
Il n'est pas jusqu'au costume des religieuses, dont le blanc et le
noir sont égayés par la bande bleue de leurs voiles, qui ne complÚte
cette grave et douce harmonie.
Ce n'est cependant ni la douceur ni la gravité qui dominent dans
les ùmes confiées ù de tels soins. Mais ici aussi, on rencontre bien
des contrastes et plus difficiles Ă concilier. Comme presque toutes
1 M. Albert RiviÚre, secrétaire général adjoint de la Société des Prisons.
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 345
ces maisoos décidément, l'établissement de Sainte-Anne d'Auray
a son refuge, qui est en mĂȘme temps un orphelinat et un quartier
de prĂ©servation; puis elle a son quartier de correction oĂč il reçoit
les enfants que l'Ătat lui envoie. On compte environ 150 filles dans
la premiĂšre partie de la maison, 155 dans la seconde. Ces derniĂšres
ont généralement de quatorze à quinze ans quand elles arrivent;
presque toutes, me disent les SĆurs, arrivent illettrĂ©es. Ce dernier
témoignage me frappe1. 11 n'y a pas autant d'illettrés, à beaucoup
prĂšs, chez les garçons envoyĂ©s en correction. D'oĂč vient la diffĂ©-
rence? L'ignorance absolue et l'absence de toute culture seraient-
elles encore plus funestes à la moralité des filles qu'à la moralité
des garçons? Et ce commencement d'Ă©ducation qui s'allie, â qu'on
le veuille ou non, â Ă l'instruction proprement dite prĂ©serve-t-il
celles-lĂ plus que ceux-ci? Je le crois. L'homme a de trĂšs bonne
heure une initiative et une liberté d'action qui lui font tirer de lui-
mĂȘme plus de vertus et plus de vices. TautĂŽt il supplĂ©e par son
énergie à l'éducation qu'on ne lui a pas donnée; tantÎt il com-
promet celle qu'il a reçue. La jeune fille a plus besoin d'ĂȘtre Ă©levĂ©e,
et surtout, une fois qu'elle est élevée, elle est mieux à l'abri du
péril. C'est la civilisation, non la nature, qui a fait de la femme un
ĂȘtre moins exposĂ© que l'homme au dĂ©lit; car toutes les fois que
l'absence d'éducation laisse reparaßtre en elle la pure nature, elle
redescend plus aisément la pente qui la ramÚne à la sauvagerie.
Donc, dans les différents quartiers de Sainte-Anne d'Auray, on
trouve de tout : quelques petites filles recueillies comme orphelines,
qui promÚnent çà et là un peu de turbulence permise et de gaieté;
on les voit sur de petits tabourets en train de s'amuser à la poupée;
on les voit grimpant sur les genoux et se pendant au cou des reli-
gieuses, appelant la supérieure grand'maman et sachant discerner
parmi les autres celles auxquelles elles donnent le nom de mĂšre avec
une sincérité naïve et non pas seulement par habitude ou par obéis-
sance au rĂšglement. On voit, d'autre part, des filles trĂšs majeures,
des filles mĂȘme ĂągĂ©es; et entre les unes et les autres, toute la
gamme des tempéraments et des caractÚres que les hasards de la
vie ont altérés, et de ceux que l'éducation religieuse a déjà , en
partie au moins, réformés. On voit des jeunes filles dont l'air can^
dide, â relevĂ© d'une nuance de tristesse, â ne dĂ©parerait pas le
meilleur des couvents; on m'assure que ces dehors n'ont, Ă l'heure
qu'il est, rien de trompeur, et on m'apprend cependant qu'avant
de venir à Sainte-Anne elles ont été plongées pendant une, deux,
1 II n'est point isolé. A l'école Sainte-Odile, maison de correction, prÚs
de Bel fort, on constate chez les arrivantes 80 pour 100 d'illettrées.
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346 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES TILLES
trois années dans les milieux les plus innommables. On m'en
montre d'autres singuliĂšrement plus difficiles Ă rĂ©duire, et celles-lĂ
sont nombreuses. Ce sont surtout des filles de Paris, elles sont
venues avec toutes les audaces, aiguisées et exaspérées dans cer-
tains milieux, comme celui de la Fouilleuse. Ce sont elles qui, en
pleine chapelle, tandis qu'on chante un cantique, mettront un mot
(et quel mot!) Ă la place d'un autre, et lanceront ainsi Ă plein
gosier leur profession de foi de fille perdue.
Voilà des éléments bien nombreux et bien divers. Comment s'y
prend-on pour les cultiver et surtout pour ne pas les mĂȘler tĂ©mĂ©-
rairement? C'est lĂ un travail trĂšs difficile. Pour ma part, je ne
conseillerai jamais à une communauté, quelle qu'elle soit, d'affronter
volontairement une pareille tĂąche, et d'accumuler tant d'enfants
dans les mĂȘmes murs. Mais je proclame bien vite que si les incon-
vénients évidents de ce systÚme (c'est, hélas! le systÚme français
par excellence) peuvent ĂȘtre attĂ©nuĂ©s, c'est par des procĂ©dĂ©s comme
ceux de Sainte-Anne d'Auray plus que par ceux de Cadillac.
D'abord, pour ces 300 filles (dont 155 seulement en correction),
il y a ĂąO religieuses. Quelques-unes, il est vrai, font plutĂŽt acte de
présence, car elles sont ùgées, mais il y en a 35 en pleine activité;
elles sont secondées par bon nombre d'anciennes élÚves, restées ou
rentrées volontairement à la maison, qui prennent part au travail
manuel et servent, si le mot est correct, de contre-maĂźtresses. La
surveillance et la direction sont d'autant mieux assurées que les
enfants ne sont pas tous agglomérées dans un petit nombre de salles.
Pour celles dont l'instruction primaire n'est pas achevée, il y a six
classes. Quant Ă l'instruction professionnelle, qui d'abord complĂšte
et ensuite remplace Ă peu prĂšs complĂštement l'instruction primaire,
Ă ^son tour, elle se subdivise.
Lorsqu'une enfant arrive à l'établissement, ici comme dans les
autres maisons de correction, elle est isolée quelques jours dans une
chambre à part. Le médecin l'examine, et, dans tous les sens du
mot probablement, on la confesse. Son dossier Ă la main, on l'inter-
roge, on l'étudié, on tient compte de son passé, de son origine, des
sentiments qu'elle manifeste, des aptitudes qu'elle peut révéler et
du milieu qui l'attend vraisemblablement dans l'avenir. De toutes ces
conditions réunies, on conclut si on doit la préparer à la vie urbaine
ou à la vie rurale. La met-on dans la premiÚre catégorie, on lui
apprend la couture : ce sera là le fond de son éducation technique.
Mais d'abord, ce sera une véritable éducation, et non pas seulement
un travail destiné à enrichir un entrepreneur. Malgré ce qu'elles
pouvaient justement présumer de mon incompétence, les religieuses
ont tenu Ă me montrer et Ă m'expliquer tous les travaux de leurs
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 347
pensionnaires : on y trouve tout ce que le travail Ă l'aiguille peut
exécuter, depuis le raccommodage des bas et des torchons jusqu'aux
piĂšces les plus fines d'un trousseau de demoiselle riche. Puis, dans
la derniÚre année de son séjour, la jeune ouvriÚre d'origine urbaine
sera mise à tous les travaux du ménage : elle passera successive-
ment par la cuisine, la buanderie, le lavoir, le vestiaire, etc.
Aux jeunes filles d'origine et de destination rurales, on n'a pas
seulement réservé tous les travaux de ferme, de jardinage et de
laiterie (elles ont 15 vaches Ă soigner). Quand leur instruction
primaire est formĂ©e, et alors mĂȘme qu'on la complĂšte par quelques
classes, on leur fait un cours d'horticulture, comprenant tout ce
qu'une paysanne doit ou devrait savoir. En attendant, il est certain
qu'elles font honneur Ă la direction qu'on leur imprime : ce sont
elles qui ont conquis sur la lande cette belle propriété de 11 hec-
tares, aujourd'hui si riante et si bien entretenue. L'étendue d'un
tel domaine, la variété des occupations, le grand nombre des maß-
tresses, tout permet d'atténuer les inconvénients d'une aggloméra*
tion que d'ailleurs, lorsqu'on sort d'une maison de l'Ătat, on est
tenté de trouver trÚs modérée.
Cette diversitĂ© fait aussi que les jeunes filles n'ont pas, â comme
beaucoup de personnes peuvent le prĂ©sumer, â la marque uniforme
du monastĂšre. Qu'on n'aille pas croire surtout que l'on s'applique
à dresser toutes ces enfants à toutes sortes de pratiques dévotieuses.
Des SĆurs exclusivement vouĂ©es Ă la garde des prisonniĂšres et i
l'Ă©ducation correctionnelle n'ont pas, â qu'on nous pardonne le
mot, â cette naĂŻvetĂ©. Elles n'ont garde de compromettre le nĂ©ces-
saire pour essayer d'avoir le superflu ou son apparence. Personne
ne connaĂźt aussi bien qu'elles toutes les hontes humaines dans ce
qu'elles ont déplus invraisemblable; personne n'en parle avec une
plus intelligente et plus libre simplicité; personne ne s'applique &
les guĂ©rir avec plus de bon sens et en mĂȘme temps de douceur.
Plus d'une fois, dans les salles de travail, on me demandait si je
voulais entendre chanter les ouvriĂšres, comme elles le font trĂšs
souvent dans la journĂ©e. On disait alors Ă l'une d'entre elles, Ă
celle qui était la plus capable d'entonner juste, de donner la note
à ses compagnes : « Chantez ce que vous voudrez ! » Eh bien ! on
ne m'a fait ouïr aucun cantique. Assurément, je ne jeux pas dire
qu'elles n'en chantent pas; mais voici ce que j'ai écouté, avec un
commencement de surprise, et en constatant, Ă la maniĂšre dont
tontes chantaient, que ces airs leur étaient trÚs familiers.
C'était d'abord une chanson mettant en scÚne un marin dont la
femme attend le retour, air assez mélancolique, tout à fait adapté
aux habitudes d'esprit des plages bretonnes. C'était ensuite une
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343 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
romance bien connue sur la suite des « beaux jours » dans la vie
de la femme et sur les fĂȘtes qui Ă©gayent l'existence de la famille :
Mais quand je connus le cĆur de ma mĂšre,
Ce fut, mes enfants, mon premier beau jour.
Puis la premiĂšre communion, puis le mariage,
Quand je pris le nom de votre bon pĂšre,
Ce fut, mes enfants, encore un beau jour.
Et enfin la joie suprĂȘme,
Lorsque Dieu me dit : Sois mĂšre Ă ton tour.
Oui, le mariage et la maternité, je l'ai vu dans plus d'un autre
établissement analogue, ce sont là les deux grandes espérances
que les religieuses aiment Ă entretenir dans les Ăąmes de ces
enfants. VoilĂ ce qu'elles leur rappellent Ă toute occasion, depuis
les plus humbles travaux du ménage et de la couture, jusqu'aux
chants oĂč elles leur permettent mĂȘme la rĂȘverie. Certes, quand de
pareils mots sont prononcés, on peut voir sur certaines figures des
sourires et des clignements d'yeux qui ne sont pas Ă encourager; Ă
certains airs de tĂȘte, Ă certains modes de ricanement, on devine des
commentaires qui ne seraient pas à répéter. Mais on m'assure que
ces enfants ne réussissent pas à compromettre, pour la majorité
de leurs compagnes, la salubrité de l'atmosphÚre morale qu'on
s'applique Ă leur faire respirer.
Reste toujours le point le plus important : la sortie. Ici, par
malheur, Sainte-Anne d'Auray ne me paraßt pas trÚs favorisée.
L'honnĂȘtetĂ© mĂȘme du milieu oĂč elle a Ă©tĂ© fondĂ©e ne lui permet
pas beaucoup de placements dans les alentours. Je ne sais si la
population repousse systématiquement ces enfants et les méprise ;
mais lĂ oĂč les familles sont nombreuses, lĂ oĂč il faut mĂȘme songer
à l'émigration, comment trouver des places vides? Les enfants
qu'on peut rendre Ă leurs familles ont Ă©ternises Ă mĂȘme d'y rendre
de grands services et de faire oublier leur passé. Mais celles-là ne
sont pas nombreuses, puisque c'est presque toujours l'absence ou
l'indignité de la famille qui a été la cause déterminante de l'envoi
en correction. Autre difficulté qu'il ne faut pas songer à tourner,
« les placements dans les grandes villes et surtout à Paris (dit une
notice qu'on me communique) sont depuis longtemps déconseillés
par l'administration. »
Alors oĂč sont les dĂ©bouchĂ©s, et pour qui conduit-on avec tant de
soins des éducations si bien entendues et si pratiques? Les reli-
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 319
gieuses font ce qu'elles peuvent, et ce qu'elles peuvent encore le
mieux dans les conditions oĂč elles se trouvent, c'est d'ouvrir leurs
portes à celles qui leur demandent un asile. De là le développement
de leur refuge et cette hospitalité qu'elles donnent à Sainte-Anne,
comme Ă Montpellier, Ă celles de leurs anciennes pensionnaires qui
reviennent sonner Ă leur couvent. Car voici ce que je lis encore
dans la noiiee manuscrite qu'on veut bien me donner : « Généra-
lement, toutes celles qui veulent accepter la tutelle de Mme la Supé-
rieure trouvent dans le refuge de la maison un avenir assuré, soit
qu'elles y entrent en quittant le quartier correctionnel, soit parce
que l'administration, consultée, n'a pas retrouvé leur famille ou que,
comme dans toutes les maisons de ce genre, il arrive que les préfets
répondent que ces familles sont telles qu'il vaudrait mieux que ces
enfants n'en eussent pas. Ils demandent alors aux directrices des
différents établissements de vouloir bien les garder sous leur
tutelle, jusqu'Ă ce qu'elles soient absolument Ă mĂȘme de gagner
leur vie !. « Absolument », on comprend ce que ce mot veut dire :
il veut dire : Ă mĂȘme de gagner leur vie, non plus seulement par
l'éducation qu'on leur a donnée, mais par les facilités qu'elles
trouvent au dehors.
On comprend maintenant pourquoi ces maisons religieuses tien-
nent presque toutes à avoir à cÎté de leur quartier de correction,
un quartier qui ne soit qu'un asile hospitalier. J'admire cette
charité, je me garderais bien de vouloir la décourager, car je crois
qu'il y aura toujours des jeunes filles qui auront l'envie et le besoin
d'y avoir recours. Mais je regretterais beaucoup que ce qui, Ă titre
d'exception, est légitime et touchant tendßt à devenir la rÚgle. C'est
ici que le concours d'hommes de science et d'hommes d'action et
de personnes vivant dans le monde est nĂ©cessaire. 11 permettrait Ă
certains établissements de trouver au loin les bons placements qui
leur manquent, il les empĂȘcherait de vivre sur place d'une vie plus
stérile qu'ils ne le souhaitent et qu'ils ne le méritent. Mais c'est
encore lĂ un point sur lequel je reviendrai pour y insister plus
longuement.
1 La notice dit encore : « Il convient d ajouter que d'aussi tristes situa-
tions sont trop souvent faites (dans toutes les régions) à des jeunes Cites
libĂ©rĂ©es Ă un Ăąge oĂč la protection est le plus nĂ©cessaire et aprĂšs une dĂ©ten-
tion de trop courte durée pour que l'éducation correctionnelle ait pu
produire tous les résultats que l'on serait en droit d'en attendre. » Il est
Ă©vident, en effet, que les SĆurs ne peuvent pas placer aisĂ©ment une fille
que la décision du tribunal libÚre à quatorze ou quinze ans. Enfin la notice
dit : ⹠Les jeunes filles malades ou saus place sont par la suite reçues dans
la maison quand il n'y a pas eu inconduite notoire, et elles sont replacées
ensuite »... si on le peut.
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350 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
Un autre service que nous devons nous appliquer Ă rendre Ă
cette grande Ćuvre est de fournir Ă qui de droit des Ă©lĂ©ments de
comparaison. Il y a dans les ordres religieux beaucoup de variété.
Ce qui a réussi à l'un peut réussir à l'autre, et souvent l'occasion,
une facilité particuliÚre, une inspiration récompensée par le succÚs
peut inaugurer des tentatives qu'il serait fĂącheux de laisser in-
connues et sans imitateurs.
Je n'opposerai cependant point à Sainte-Anne d'Auray l'établis-
sement de Bavilliers ou Ecole Sainte-Odile prĂšs de Bel fort. Non
que cette maison ne mérite qu'on en parle. C'est, au contraire, une
excellente institution oĂč les travaux horticoles et champĂȘtres s'unis-
sent heureusement au travail de la couture et de la broderie.
A Sainte-Odile comme Ă Sainte-Anne, l'effectif, qui est de 100 Ă
110 enfants1, dirigées par 16 religieuses, est divisé en deux
parties : les urbaines et les rurales. Le travail de ces derniĂšres ali-
mente toute la maison de produits frais ; on les obtient de jardins
pleins d'agrément qui se continuent par la belle campagne de la
trouée de Belfort : car Bavilliers est trÚs exactement situé entre les
extrémités des Vosges et les extrémités du Jura. A Sainte-Odile
aussi, les SĆurs ont assurĂ© Ă leurs Ă©lĂšves un cours d'agriculture et
de jardinage, d'aprÚs le programme donné par la Société d'agricul-
ture. Quant aux urbaines, on se souvient que la plupart viennent
des départements lorrains et y retourneront. On les exerce au travail
de la broderie, si connu des campagnes de l'Est, et on les perfec-
tionne en leur apprenant un peu de dessin. Ce qui n'est pas moins
louable que le travail mĂȘme, c'est le soin qu'on a de l'adapter aux
besoins de personnes connues. Les mĆurs plus familiĂšres de
l'Alsace et la popularité dont y jouissait l'ordre de la Providence
de Ribeauvillé 2 avaient permis au couvent de s'y former une clien-
tÚle bourgeoise. Malgré le transfÚrement de la maison sur le terri-
toire français, la clientÚle est restée fidÚle, et l'Ecole Sainte-Odile
reçoit encore de nos anciennes compatriotes de nombreuses com-
mandes de trousseaux. En outre, me dit-on, la maison accepte
tous les travaux de couture qui lui sont offerts dans le village, afin
de familiariser les jeunes filles avec tout le vestiaire qui peut se
confectionner dans un ménage.
4 La maison pourrait contenir 200 pensionnaires; elle les a eues, et alors
le nombre des religieuses était aussi plus élevé.
2 Qui a en Alsace encore de nombreuses maisons et qui dirige sur le
territpire français deux maisons : cette Ăcole Sainte-Odile et l'admirable
Ăcole Saint-Joseph, Ă Frasnes-le-ChĂ teau (Haute-SaĂŽne), pour les garçons.
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES PILLES 351
Toute cette organisation est trĂšs heureuse; et ce qui Test encore
plus, c'est la vie qu'on a su lui donner: car, pour un visiteur non
prévenu, l'Ecole Sainte-Odile ne diffÚre vraiment pas d'une école
ordinaire. Tout y est riant, large, aisĂ© â propre, je n'ai pas besoin
de le dire; â les physionomies des enfants n'ont rien de mal-
honnĂȘte. 11 est vrai qu'on n'y trouve pas de petites Parisiennes;
mais les grandes villes, qu'elles soient de l'Est ou de l'Ouest,
valent-elles aujourd'hui mieux que Paris? 11 arrive donc Ă Bavil-
liers des jeunes filles trĂšs vicieuses et qu'on a besoin de surveiller.
On leur applique un traitement qui n'a rien de cruel : on les met
immédiatement au jardinage avec les jeunes filles chétives et ma-
lingres; et, presque sans exception, elles y trouvent leur guérison
physique et morale. De lĂ , je n'en doute pas, l'impression favorable
dont on est pénétré dans tout le cours d'une longue visite à ces
vastes classes, à ces dortoirs bien aménagés, à ces magnifiques
jardins.
Faut-il maintenant que je m'excuse de revenir toujours Ă la
grosse question : comment prépare-t-on la sortie? On ne veut
point placer d'enfants à Belfort : la garnison, dit la Supérieure, y
est trop nombreuse. On n'aime pas, du reste, et en cela on s'est
mis facilement d'accord avec les instructions de l'administration
pénitentiaire, on n'aime pas faciliter aux libérées les moyens de
devenir domestiques dans les grandes villes, oĂč elles n'ont que
trop de tendance Ă retourner. C'est sur la campagne, c'est sur les
petites communes qu'on s'applique à les diriger. Y réussit-on ? Dans
une certaine mesure, oui. Comme les religieuses ont leur clientĂšle
pour certains travaux de couture et de broderie, elles ont aussi
des familles qui leur demandent avec confiance des bonnes Ă tout
faire pour les travaux de ménage et de petite ferme que l'on cumule
volontiers dans les provinces. Sur un total de 496 libérées (dans
une sĂ©rie de quinze ans), l'Ăcole a placĂ© directement 124 jeunes
filles; 65 rentrées volontairement au couvent, à la suite d'une
maladie, d'un chÎmage ou d'un accident quelconque, ont été
ensuite replacées. Mais le plus grand nombre de beaucoup, 348 ont
été remises à leurs familles.
Pour qui ne vit pas habituellement dans l'étude de ces questions
délicates, ces mots « remises à leurs familles » sonnent trÚs bien.
Plus d'une personne trouvera mĂȘme que faire rentrer l'enfant chez
ses parents, c'est là l'idéal. Oui, ce serait l'idéal, si on avait pu
rĂ©former les familles en mĂȘme temps qu'on rĂ©formait les enfants,
liais il ne faut pas oublier que si ces derniĂšres avaient commis
quelque délit ou donné des signes de désordre précoce, leurs
parents avaient été plus coupables qu'eux. Il ne faut pas oublier
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35* L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
non plus que la plupart de ces familles sont des familles illégales
ou incomplĂštes, ou tardivement formĂ©es, ou travaillĂ©es elles-mĂȘmes
parla misÚre et par le vice, n'attendant, ne provoquant prématu-
rément la sonie de leurs filles que pour tirer d'elles un bénéfice,
quel qu'il soit. Donc, en réalité, enfants remis à leurs familles,
80 fois sur 100, cela veut dire : enfants qu'on n'a pas pu placer dans
le milieu qu'on eût désiré pour elles et qu'on a été en quelque
sorte obligé d'abandonner à la destinée.
C'est donc ici encore l'organisation du patronage qui fait défaut.
Beaucoup de ces libĂ©rĂ©es auraient besoin d'ĂȘtre un peu dĂ©paysĂ©es,
de ne pas ĂȘtre placĂ©es toujours dans le mĂȘme cercle oĂč elles
retrouvent leur passé, celui de leurs familles et souvent les liaisons
qui les ont perdues ou compromises. Quels que soient le zĂšle et
l'intelligence des religieuses, elles ne peuvent suffire Ă une telle
tĂąche : le concours d'hommes s'intĂ©ressant Ă leur Ćuvre sur un
grand nombre de points du territoire leur est indispensable.
En attendant que l'on vienne à créer pareille organisation, deux
établissements me paraissent obtenir des succÚs remarquables, l'un
en travaillant surtout pour la ville, et l'autre pour la campagne, ce
sont : le Bon-Pasteur de Limoges, et la maison établie dans le
faubourg de Darnétal, prÚs Rouen, par les religieuses du Sacré-
CĆur de Saint-Aubin.
Lorsque j'avais quitté Paris pour visiter nos maisons d'éducation
correctionnelle, on m'avait dit à l'administration pénitentiaire :
« Le Bon-Paslcur de Limoges est le seul auquel nous donnions
encore des enfants... Il y a d'ailleurs eu là une révolte en 1890. »
On voit que je ne suis pas arrivé à Limoges trÚs favorablement
prévenu en faveur de Tinsiituiion.
Le premier aspect n'est pas non plus bien flatteur. J'écarte les
orphelines, j'écarte les « petites pénitentes » du refuge (jeunes filles
« exposées » qu'on a retirées momentanément de leurs familles).
Comme Ă Montpellier, comme Ă Bordeaux, comme Ă Sainte-Anne
d'Aumy, on a tenu Ă conserver ces deux quartiers, et en dehors de
l'établissement que je vMte, la congrégation possÚde en ville un
autre asile, l'asile Sainte-Madeleine, destiné aux filles dans la plus
mauvaise et dans la plus triste situation : c'est le Saint-Lazare de
Limoges... Mais dans les mĂȘmes constructions qui abritent l'orphe-
linat et le refuge se trouve aussi le quartier des détenues mises en
Ă©ducation correctionnelle par l'Etat. C'est lĂ ce que j'avais surtout Ă
visiter et c'est là qu'on trouve des enfants n'ayant assurément rien
â d'attrayant.
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 353
Elle sont lĂ 55 jeunes filles de douze Ă dix-huit ans, arrĂȘtĂ©es
pour vol, escroquerie, mendicité, vagabondage et immoralité
publique. Beaucoup viennent de Paris, et, en 1890, ce sont
17 Parisiennes d'environ seize ans qui se sont concertées pour la
révolte. L'alministration a dû juger que la direction n'en était
pas responsable, car elle a continué à y envoyer des enfants,
quoique en moins grand nombre et en s'appliquant fort peu Ă com-
penser la quaniité par la qualité. Je pose à la Supérieure les ques-
tions par lesquelles je dĂ©bule presque partout : « Vous ĂȘtes ici depuis
longtemps? â Sont-ce les mĂȘmes dĂ©fauts qui dominent chez les
arrivantes? â Remarquez-vous un changement, et lequel, dans leurs
dispositions morales? » La réponse est prompte et ne varie guÚre.
« Ce qui domine aujourd'hui et de plus en plus chez les arrivantes,
c'est la dĂ©pravation des mĆurs. Mais il y a une chose qui devient
également plus saillante de jour en jour, c'est la haine du travail
et de l'assujettissement. » La Supérieure, qui est déjà ancienne,
s'Ă©tonne elle-mĂȘme de ce progrĂšs; quelques SĆurs plus jeunes ont
besoin d'avoir leur courage raffermi. Si je le dis, ce n'est point
pour les en blùmer : j'ai trouvé simplement que leurs «ùmes n'étaient
point cuirassées dans l'indifférence et qu'elles ne confondaient
point toutes les pécheresses dans un égal mépris de la nature
tombée. Ainsi, elles avaient parmi leurs pensionnaires une jeune
fille d'une quinzaine d'années qui avait tenté d'empoisonner son
pÚre avec la complicité d'un jeune homme dont elle pensait se faire
épouser. 11 est vrai qu'elle avait été ensuite toute saisie d'horreur
et de remords, qu'elle repoussa son complice et que ce dernier, se
prenant à son tour de ressentiment contre elle, dénonça leur
commun crime pour essayer de la perdre en mĂȘme temps que lui.
Plus d'une religieuse se laissait aller à dire : « On ne. devrait pas
nous envoyer pareil monstre. » Je me permis de leur faire observer
que, sans doute, je comprenais le mouvement qui s'emparait d'elles
devant un ĂȘtre aussi dĂ©naturĂ©, mais que, pour le bon ordre de leur
maison, celle-lĂ Ă©tait peut-ĂȘtre moins dangereuse que beaucoup
d'autres; qu'il valait souvent mieux avoir dans son voisinage un
loup que de la vermine, car la vermine se propage bien davantage,
et on a beaucoup plus de peine à s'eu défendre. C'était là le senti-
ment de la Sup^iieure, qui déclarait que, depuis son entrée à la
maison, cette fille n'avait pas donné de graves sujets de plainte. Il
eût été difficile d'en dire autant de toutes les autres. J'ai beau
rĂ©unir tous mes souvenirs : nulle maison, â Cadillac mis Ă part,
â ne m'a montrĂ© pareille collection de visages effrontĂ©s, ricaneurs
et travaillés par l'idée du vice. Ce n'est pas que les religieuses se
plaignent de voir ces idées aboutir à des désordres réels; mais elles
25 octobre 1S92. 23
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354 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
avouent qu'elles ne les conjurent qu'Ă force de vigilance et parce
que l'effectif relativement restreint de leurs pupilles permet, de
nuit comme de jour, une surveillance efficace : seulement la ten-
dance, quoique comprimée, est toujours forte, et on la sent.
Si l'Ă©tablissement m'a paru mĂ©riter une Ă©tude Ă part, est-ce Ă
cause de l'organisation du travail intérieur? Non encore. La maison
est beaucoup moins bien installée que le Nazareth de Montpellier,
que Sainte-Anne d'Auray, que Sainte-Odile; elle ne connaĂźt pas le
travail de la terre (car je ne puis tenir compte de 1 ou 2 arpents
de prĂ© oĂč paĂźt une vache et oĂč sĂšche la lessive). Le travail manuel
mĂȘme est moins variĂ©, moins Ă©ducatif : c'est du travail commandĂ©
par les magasins du Bon-Marché; on a pris ce qu'on a trouvé, car
il faut vivre.
Ce que le Bon-Pasteur de Limoges a de remarquable, c'est son
patronage. Lorsqu'on est dans le corps de bĂątiment principal, on
descend d'un jardin en terrasse dans un prĂ© d'oĂč s'aperçoit la
campagne; puis, à travers un autre petit jardin, on pénÚtre dans
une maison qui donne sur la rue, et qui, quoique rattachée ainsi
par derriĂšre Ă la maison de correction, paraĂźt, du dehors, en ĂȘtre
tout à fait indépendante. Cette seconde maison est ce qu'on appelle
le patronage. Elle est tenue, sous la surveillance des religieuses,
par des laïques qui achÚvent l'éducation professionnelle des jeunes
filles en vue du travail libre, en ville, dans la clientĂšle bourgeoise.
Celles qui sont là reçoivent donc des leçons complémentaires de
couture, de confection, de repassage, selon leurs aptitudes. Elles
font ainsi trĂšs promptement des ouvriĂšres mises Ă la disposition
de qui les demande; elles vont à la journée et reviennent toutes
coucher, quelques-unes mĂȘme manger Ă la maison *.
Or quelles jeunes filles met-on dans ce patronage? En principe,
toutes celles de l'orphelinat, de la préservation et de la correction
doivent y passer également quelque temps avant leur libération
définitive. On en excepte, me dit-on, celles qui « demandent »
Ă achever leur Ă©ducation lĂ oĂč elles Ă©taient. Je suppose que ce mot
« demandent » doit ĂȘtre pris dans un certain sens et que ce n'est
pas toujours la volonté personnelle des pensionnaires que l'on
consulte. Grùce à la préparation, à la sélection, qui précÚdent ainsi
l'envoi au patronage, celui-ci ne se trouve habité que par des
jeunes filles déjà bien amendées. Aussi les donne-t-on toutes
comme orphelines. L'existence d'un véritable orphelinat dans
l'établissement permet cette légÚre fiction, artifice trÚs humain et
A II y a à Limoges un patronage semblable pour les garçons de Saint-
Ăloi. L'Ă©cole Saint-Joseph de Frasnes-le- ChĂąteau en a un semblable pour
ses garçons, à Besançon.
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 355
trÚs délicat; et il est passé en tradition que les personnes qui
viennent demander une ouvriĂšre ou une domestique au patronage
ignorent auquel des trois quartiers, â orphelinat, prĂ©servation ou
correction, â elle avait appartenu tout d'abord. Du moment oĂč
elle est au patronage, c'est que le passé n'existe plus.
Il y a déjà là une réhabilitation consacrée par une demi-liberté
et par un rĂŽle..., dirai-je social? qui ne peut qu'exercer sur les
pensionnaires grandissantes un attrait moralisateur. Mais ce qui
doit rendre le patronage plus séduisant et engager beaucoup de
filles à le mériter, c'est que chaque année on réussit à en marier
deux en moyenne. â Deux, dira-t-on peut-ĂȘtre, c'est peu! â
Si on y réfléchit, je crois qu'on verra, au contraire, que c'est beau-
coup pour une maison qui ne compte chaque année qu'une dizaine
de sorties environ, et encore de ce nombre faut-il défalquer
celles qui sortent de trop bonne heure, Ă quinze, seize et dix-
sept ans.
Comment ces jeunes filles se marient-elles? Je ne sais si quelque
lecteur, se souvenant de son histoire romaine et du refuge de
Romulus, ne supposera pas qu'on les unit à des libérés de Mettray,
de Saint-Hilaire ou de Saint-Ăloi. Je ne me suis pas permis,
quant Ă moi, cette plaisanterie. Mais je n'ai pu m'empĂȘcher de
demander Ă la SupĂ©rieure oĂč elle trouvait ainsi des maris et si
quelque ecclésiastique, par exemple, se chargeait de ce soin. Elle
me répondit textuellement : « Mais pas du tout! Nos filles se
marient comme tout le monde, avec les jeunes gens dont elles
ont attirĂ© l'attention dans les maisons oĂč elles travaillent. On les
voit habiles, laborieuses, d'un air devenu trĂšs sage; on sait que
chez nous elles font des économies sur les récompenses que nous
leur donnons, qu'elles ont leur trousseau tout prĂȘt; alors on les
demande. â Et puis? â Et puis la jeune fille nous prĂ©vient.
Si la demande lui a paru sérieuse, elle prie le prétendant de
venir me parler. Celui-ci vient, je l'interroge, je prends mes
renseignements; nos filles ont toujours en nous grande con-
fiance. Enfin, quand les renseignements que j'ai recueillis sont
favorables, le mariage se fait; et c'est plus tard une joie pour
notre ancienne pensionnaire de nous amener son mari et ses
enfants. »
VoilĂ ce que j'ai, â tout le monde me croira, â fort admirĂ© au
Bon-Pasteur de Limoges. J'en ai été d'autant plus frappé que, si
ce patronage n'existait pas, rien, dans les années qui précÚdent,
n'est fait pour recommander particuliĂšrement les pupilles et que
tout parait mĂȘme les mettre daĂ»s des conditions d'infĂ©rioritĂ© par
rapport i celles de beaucoup d'autres maisons. Entre ces filles que
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356 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
j'ai décrites tout d'abord et celles qu'on envoie aussi dans les
familles, qu'y a-t-il donc? Il y a tout simplement ce patronage
mĂȘme, aussi prudemment menĂ© que hardiment conçu; il y a cette
préparation graduelle et l'attrait d'une réhabilitation relevée par la
jouissance d'une liberté devenue désormais sans péril.
Une telle expérience laisserait néanmoins des doutes si elle était
toute locale et isolée. C'est pourquoi je pense que le lecteur aura
plaisir à me suivre à Rouen, roule de Darnétal, chez les religieuses
du SacrĂ©-CĆur de Saint-Aubin.
La fondatrice de cette maison n'est autre que la Supérieure
actuelle. Si j'ai retenu fidĂšlement sa touchante histoire, elle avait,
en 1848, pris la charge d'une vingtaine de prisonniĂšres subitement
libérées et jetées sur le pavé. Elle les avait logées comme elle avait
pu, nourries comme elle avait pu, avait reçu quelques légÚres
subventions, puis avait ouvert et peu Ă peu agrandi l'asile actuel,
avec l'aide d'un prĂȘtre aussi intelligent et aussi dĂ©vouĂ© qu'elle,
l'abbé Podevin.
La population totale de l'établissement et de ses annexes a beau-
coup varié dans le cours de ces derniÚres années. Il a atteint 350;
il est tombé à 200 environ ; il remonte aujourd'hui. La cause de ces
oscillations ne doit pas ĂȘtre cherchĂ©e dans l'Ćuvre mĂȘme, mais
dans la succession des projets trÚs divers de l'administration péni-
tentiaire. Quand la direction précédente, je l'ai dit, voulait déve-
lopper sa création de la Fouilleuse, elle suspendait ses envois aux
colonies privées. Celle de Rouen avait donc vu, comme les autres,
diminuer son effectif. C'est pourquoi, elle aussi avait pris la réso-
lution d'ouvrir, dans ses bĂątiments, un petit orphelinat. Il le fallait
bien ; car, je l'ai expliqué déjà , si la maison de la Fouilleuse avait
réussi... ne fût-ce qu'à faire croire plus longtemps à sa bonne
organisation et à ses succÚs, d'autres établissements publics eussent
été créés : les maisons religieuses, cessant de recevoir des pupilles
de l'Ătat, n'avaient donc plus qu'Ă se fermer ou qu'Ă chercher
librement d'autres pensionnaires. L1 Atelier-refuge de Rouen (c'est
le nom spécial sous lequel le ministÚre connaßt cette maison) a
donc eu, alors seulement, son orphelinat. Mais en juillet dernier on
m'annonçait déjà que le recrutement en était suspendu. La Supé-
rieure ne juge plus Ă propos de mĂȘler de simples orphelines Ă
toutes les filles « acquittées » qu'elle reçoit et que Ton recommence
Ă lui confier.
Elle a une raison de plus que beaucoup d'autres pour ne pas
vouloir développer à la fois tant d'éléments. divers; car l'adminis-
tration supérieure lui a remis la tenue et la surveillance d'un
quartier correctionnel. Qu'est-ce donc qu'un quartier correc-
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 35?
tionnelßEn général, une prison ou une partie de prison dans laquelle
on détient : 1° les insubordonnées des maisons de correction ou
colonies telles que celles dont je viens de parler; 2° les mineures
condamnées, en vertu de l'article 67, comme ayant agi avec discer-
nement. La bonne réputation de la maison de la route de Darnétal
a amené l'administration à lui demander de se substituer à la
prison. Ce qui s'est passĂ© il y a deux mois Ă Rouen mĂȘme dans le
quartier correctionnel des garçons de la prison Bonne-Nouvelle
prouve que le cadeau n'était pas sans danger. Non seulement les
religieuses s'en accommodent, mais ces éléments qu'on avait sous-
traits, comme trop pernicieux, aux maisons d'éducation réforma-
trice, elles les restituent graduellement Ă ce dernier milieu, et cela
chez elles : car c'est chez elles qu'elles leur réservent les moyens
de remonter peu Ă peu le chemin qu'elles ont descendu. Toute fille
envoyĂ©e au quartier correctionnel des SĆurs de Rouen (elles en
ont en gĂ©nĂ©ral une quinzaine Ă la fois) commence par y ĂȘtre mise
en cellule. Puis, selon les progrĂšs qu'elle paraĂźt faire et les dispo-
sitions qu'elle manifeste, on la fait sortir de cellule pour travailler
au jardin, mais seule avec une religieuse; puis on lui enlĂšve son
costume de détenue pour lui donner l'uniforme des autres enfants;
et enfin on la fait rentrer dans le groupe mĂȘme de ces derniĂšres,
dans leurs ateliers et dans leurs classes.
Revenons donc à la maison d'éducation correctionnelle propre-
ment dite. Comme Ă Sainte-Anne d'Auray, comme Ă Bavilliers, on
s'y applique Ă distinguer les urbaines et les rurales et Ă leur donner
des occupations différentes dans des locaux différents. A la route
de Darnétal, centre de l'institution, est ce qu'on appelle le Grand-
Quartier : c'est le quartier industriel. Tout à cÎté sont de vastes
jardins potagers oĂč l'on cultive des lĂ©gumes destinĂ©s au marchĂ© de
Rouen. Enfin Ă 2 ou 3 kilomĂštres, sur les flancs d'une colline et
sur un vaste plateau oĂč la vue est admirable, se trouve la ferme
de la Grande-Mare. Cette ferme est reliée au Grand-Quartier par
un fil télégraphique et par un téléphone. Est-ce là du luxe? En
tous cas la communauté n'en est pas responsable. Poteaux et fils
sont le cadeau d'un riche protestant, appartenant, je crois, Ă la
grande famille des Monod. Au cours d'une visite, il avait été si
enchanté de l'établissement, qu'il pria la Supérieure de vouloir bien
accepter ce magnifique souvenir, et les religieuses ne manquent
jamais de signaler avec reconnaissance ce don, qui leur est précieux.
Les filles « acquittées de l'article 66 » que l'administration péni-
tentiaire envoie viennent deonze départements, y compris, depuis la
fermeture de la Fouilleuse, le département de la Seine, c'est-à -dire
qu'il y a lĂ des natures de toute espĂšce, mais ayant surtout une
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358 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
vocation marquée pour la paresse et le désordre, et il faut du temps
pour dĂ©mĂȘler leurs aptitudes utiles, je devrais dire plutĂŽt pour les
faire naßtre. Aussi toutes les arrivantes débutent-elles par le Grand-
Quartier. C'est là qu'elles reçoivent l'instruction primaire, pour
laquelle il n'y a pas moins de dix classes; c'est lĂ ensuite qu'elles
apprennent Ă coudre, Ă raccommoder et Ă laver.
Quand cette premiÚre éducation est à peu prÚs terminée, celles
que l'on range parmi les urbaines restent au Grand-Quartier, mais
travaillent aux ateliers. A ceux qui croient que la routine est
obligatoire dans toutes les maisons religieuses, sont réservées ici de
grandes surprises. Ils ont sous les yeux une importante fabrique
de chemises de tous les modĂšles. D'abord on en coupe un grand
nombre dont on n'achÚve pas la confection : ce sont des étoffes
achetĂ©es Ă Rouen, â il y en a pour prĂšs de 800 000 francs chaque
annĂ©e, â et qu'on remet ensuite Ă des ouvriĂšres libres de Rouen,
qui les terminent. Ainsi de deux maniÚres différentes, la maison, au
lieu d'enlever du travail Ă la ville, ainsi qu'on en accuse si souvent
les couvents et les prisons, lui en donne. Puis, comme il faut
former des ouvriĂšres complĂštes, il y a des ateliers pour les travaux
les plus divers, avec une grande quantité de machines à coudre.
Mais comme le jeu ordinaire de ces machines passe, avec raison,
pour fatigant et surtout pour nuisible au développement normal de
la jeune fille, toutes sont actionnĂ©es par la mĂȘme machine Ă vapeur
qui assure déjà les grosses coupes d'étoffes. Les partisans raison-
nables (s'il en est de tels) de l'émancipation de la femme, appren-
dront-ils avec plaisir que les travaux de magasinage, de coupe et
de couture, que la surveillance des entrées et des sorties, la
comptabilité fort compliquée qu'elles occasionnent, que tout enfin
est effectué par des femmes, pensionnaires ou religieuses? Je leur
dirai alors que dans les jardins et Ă la ferme tout le travail est
Ă©galement 'fait, conduit et surveillĂ© par un personnel de mĂȘme
nature.
Je n'étais nullement attendu à la maison de Rouen ; c'est au cours
de ma visite qu'on m'offrit d'aller à la ferme. Le téléphone deman-
da tout de suite qu'on nous envoyĂąt une voiture : une demi-heure
aprĂšs, un vieux landau d'occasion, mais commode, arrivait, conduit
par une pupille d'environ dix-sept ans, simplement, proprement
vĂȘtue, avec un chapeau de paille de garçon sur la tĂȘte. Je montai
avec la SupĂ©rieure et la SĆur assistante ; et Ă travers des chemins
qui n'étaient pas toujours, il s'en fallait, ni trÚs aplanis ni trÚs
larges, notre jeune conductrice, tout en répondant à différentes
questions de la bonne-mĂšre, nous entraĂźnait avec une ardeur et une
sûreté qui eussent fait honneur à un artilleur expérimenté. Sur une
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 339
notice officielle que l'administration pénitentiaire m'avait confiée,
j'avais lu : « Il n'y a dans toute la ferme qu'un seul homme qui
couche à l'écurie pour surveiller les chevaux; tout le travail,
charrois, labourage, semailles, fauchaison, soins de l'étable, de la
porcherie, de la basse-cour, est fait par les filles, sous la direction
des religieuses. »
Si je n'ai pu assister Ă tant de travaux, qui ne sont pas de toutes
les saisons, j'en ai vu beaucoup. J'ai vu des filles labourer; j'en ai
vu partir sur le dos de leurs gros chevaux, j'ai vu les quarante ou
cinquante vaches de la ferme et ses troupeaux de moutons et toute
sa volaille et toutes les granges. J'ai parcouru l'immense étendue
de la propriété qui comprend, il est vrai, bien des hectares de
mauvaises terres et des fougĂšres ne servant qu'Ă la litiĂšre des
écuries. Avec une si vaste étendue, nulle clÎture n'est possible, et
cependant les Ă©vasions sont extrĂȘmement rares *. Mais ce n'est pas
seulement dans leurs champs que les pupilles ont une certaine
ampleur et une certaine liberté de mouvements. Ce sont elles qui,
Ă tour de rĂŽle, vont porter le lait Ă la ville, de mĂȘme que les jar-
diniĂšres voisines du Grand-Quartier se lĂšvent Ă trois heures du
matin, quand c'est leur tour, pour conduire les voitures de légumes
au marché de Rouen. Enfin, comme le dimanche elles ne peuvent
aller toutes ensemble Ă la messe dans la chapelle de la route de
Darnétal, plusieurs sont envoyées à l'église d'un pelit village, aux
pieds d*une des collines de la ferme; elles sont lĂ comme tout le
monde, trĂšs fiĂšres d'y ĂȘtre pareilles Ă des demoiselles, avec leur
costume du dimanche, et elles s'y comportent parfaitement. Pour
obtenir de tels résultats sans accidents, il faut que les jeunes filles
soient bien préparées, bien choisies, bien dirigées et bien gardées.
Je crois qu'aucune de ces conditions ne leur fait défaut.
On sera peut-ĂȘtre curieux de savoir quelles diffĂ©rences se remar-
quent dans les physionomies, dans les attitudes, les caractĂšres de
ces jeunes filles, suivant qu'elles sont au quartier industriel ou Ă
la ferme. Les différences sont celles qu'on pouvait aisément pré-
voir. Au Grand-Quartier d'abord, les pupilles sont plus rapprochées
de leur origine, en contact plus fréquent avec les nouvelles venues.
C'est donc lĂ qu'on trouve les traces les plus visibles des vices qui
les ont fait envoyer en correction : la paresse, la malpropreté,
l'ignorance crasse, l'étonnement stupide quand une religieuse leur
demande si elles ont entendu parler du bon Dieu, le mensonge,
l'immoralité, le penchant aux liaisons cachées et grossiÚres, avec
* Quand il y a une évadée, c'est presque toujours une des jeunes filles
da Grand-Quartier amenée à la ferme en récréation le dimanche.
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360 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
la coquetterie chez les unes, la méchanceté chez les autres, la
jalousie chez toutes. Bien des défauts nouveaux, l'astuce parleuse,
l'esprit de révolte et de vengeance, la liberté incroyable du lan-
gage, se sont terriblement développés dans la maison, me dit la
Supérieure, depuis qu'on y a envoyé tant d'enfants de Paris et
d'anciens pupilles de ces établissements auxquels on a été obligé
de renoncer. Dans des groupes mĂȘmes qui n'avaient aucune prĂ©-
tention à fournir des modÚles de vertu, l'expression : « Tu es une
fouillarde » est devenu un mot de mépris. Il est vrai, m'ajoute-
t-on, que par compensation on reçoit de moins en moins des
enfants de Rouen et du Havre; lĂ les filles deviennent ce qu'elles
veulent, car on n'y opĂšre plus d'arrestations.
Lorsque les magistrats s'obstincnl, comme le font ceux du Nord
et du Pas-de-Calais, Ă envoyer les enfants en correction pour un
an ou deux, ces pupilles, qui ne font que traverser la ma:son, y
amĂšnent le trouble, donnent beaucoup de peine aux maĂźtresses,
gùtent du travail et ne retirent de leur séjour que trÚs peu de
profit. Celles que Ton garde plus longtemps ne peuvent générale-
ment pas apprendre plus de mal qu'elles n'en connaissaient dĂšs
leur arrivée; mais on peut beaucoup pour le leur fiire oublier et
pour les en dĂ©shabituer. Les SĆurs ne reculent pas devant les
punitions, dont la principale est l'isolement. A Cadil'ac, on manque
de cellules : on n'en manque pas Ă Rouen, et j'ai eu ce plaisir que
ma visite, provoquant quelques explications, a amené chez une
mauvaise tĂȘte une explosion de regrets qu'on n'attendait pas.
C'était une vigoureuse fille d'environ seize ans qui, eu compagnie
d'une arrivée de la Fouillcuse, avait médité et hautement annoncé
je ne sais quel projet pervers et méchant. La Supérieure, qui m'ac-
compagnait et qui parlait à la pénitente, sut apparemment mettre
le doigt sur un point délicat et douloureux; car tout à coup la
recluse se mit Ă sangloter et fit des protestations qui paraissaient
sincÚres. « Ah ! ma fille, s'écria la bonne Supérieure, enfin donc tu
verses des larmes; j'en suis bien heureuse et maintenant j'ai bon
espoir pour toi, car j'avais cru longtemps que tu ne pleurerais
jamais. »
Ici comme Ă Sainte-Anne d'Auray, comme Ă Bavilliers et mieux
encore peut-ĂȘtre, la rĂ©union des deux quartiers, agricole et indus-
triel, permet un autre genre de cure. Outre les jeunes filles d'ori-
gine rurale qui vivent constamment Ă la ferme ou au jardinage,
on emploie à des travaux plus légers, mais en plein air, toutes les
souffreteuses, toutes les rachitiques, toutes les scrofulcuses et les
vicieuses. Ici comme ailleurs on s'en trouve bien.
On obtieut donc incontestablement de bons résultats au Grand-
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 361
Quartier mĂȘme. Il m'a paru pourtant que c'Ă©tait Ă la ferme qu'on
arrivait Ă modifier le plus heureusement les physionomies et les
caractÚres. Cela tient-il à ce que ces filles avaient été tout d'abord
Ă la campagne, qu'elles Ă©taient peut-ĂȘtre plus frustes, mais moins
perverties, et qu'on ne fait ensuite que retrouver en elles le fond
primitif, dégagé de souillures accidentelles? Cela est possible. Mais
il est certain aussi que la vie en plein air, l'activité, la liberté,
les alternances de fatigue physique et de gaietĂ© champĂȘtre et
le robuste appétit qui en découle, exercent une influence trÚs
favorable.
11 ne faut pas chercher lĂ , bien entendu, des natures trĂšs fines
(quoique notre petite conductrice eût une figure et des façons
vraiment intéressantes). Pour qu'une fille pousse la charrue, charge
des voitures et saute sur un cheval, il ne lui faut ni des mains
délicates, ni une voix à chanter des romances; mais en les voyant
partir avec leurs énormes morceaux de pain et leurs bouteilles de
cidre pour s'en aller herser sous l'ardent soleil du dernier été, je
ne pouvais m'empĂȘcher de trouver ce spectacle trĂšs beau dans son
genre. â « Quand vous surveillez, de prĂšs ou de loin, vos filles et
que vous faites semblant de les laisser entiĂšrement Ă elles et Ă leurs
bĂȘtes, de quoi causent-elles, » demandĂ©-je Ă la SĆur spĂ©cialement
chargĂ©e de la ferme. Cette SĆur mĂ©nagerait encore une surprise Ă
ceux qui s'imaginent que ses pareilles ne sont bonnes qu'Ă garder
des filles comme des moutons et un chapelet Ă la main. Cherchez
la plus honnĂȘte figure de fermier normand que vous puissiez
trouver, laissez-lui sa face toute rubiconde, ajoutez-lui de la fran-
chise et de la bonté, sans lui enlever de sa finesse; vous aurez la
directrice de la ferme de la Grande-Mare, trĂšs connaisseuse en
toutes les choses de l'agriculture, trĂšs amie des chevaux, mais
encore plus amie de ses pupilles. Avec un sourire trĂšs spirituel, elle
me répondit : « Oh ! monsieur, elles se disent une foule de choses
qu'un homme d'esprit ne trouverait jamais. â Mais, enfin, les-
quelles? Parlent-elles de leur passĂ©? â Non, elles l'oublient. â De
leur avenir probable? â Quelquefois; mais en gĂ©nĂ©ral elles n'y
pensent pas beaucoup; elles vivent au jour le jour, riant de bon
cĆur de mille riens, de mille incidents de la vie champĂȘtre et de
leur propre vie. â Eh bien ! mais tout cela est trĂšs consolant, car
tout cela est un retour aune sorte d'innocence n'ayant plus rien de
trop niais ni de trop grossier. »
On ne néglige rien d'ailleurs pour relever autant que possible
leurs esprits et donner Ă leur amour des occupations rurales quel-
que chose de plus intelligent.
On leur fait des cours techniques d'agriculture et de jardinage.
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m L'ĂDUCATION GOR&ECTIOMNIUS DES JEUNES FILLES
On leur apprend à tenir des écritures ; on les familiarise enfin avec
une trÚs grande variété de travaux, de maniÚre qu'elles puissent
devenir des fermiĂšres parfaites.
Les résultats de toute cette éducation répondent trÚs heureuse-
ment aux efforts de tous. La maison place facilement ses libérées.
Il est vrai quelle est dans des conditions bien différentes de celles
de Sainte- Anne d'Auray. En Bretagne, les familles sont trĂšs nom-
breuses, et les enfants qu'on a suffisent amplement; la Normandie,
elle, comme on sait, n'a plus d'enfants : une paire de bons bras
bien conduits y est donc assez sĂ»re d'y ĂȘtre bien accueillie ; elle y
est mĂȘme trĂšs demandĂ©e. Faut-il ajouter que si les mĆurs de la
Bretagne sont généralement peu indulgentes aux filles qui ont failli
d'une façon quelconque, le Normand n'y regarde pas de si prÚs?
U n'y a rien de plus vraisemblable. Dans tous les cas, les filles de
ferme, les jardiniÚres de l'établissement de Rouen, sont trÚs
recherchées par les cultivateurs de la région. La Supérieure n'en a
jamais assez pour les places qui lui sont offertes, et un grand
nombre de celles qu'elle donne ainsi ne tardent pas Ă ĂȘtre Ă©pousĂ©es
par les fils mĂȘmes des fermiers qui les occupent.
Avec les filles du Grand-Quartier, la maison n'est pas aussi heu-
reuse. Parmi les libérées placées par elle, les deux tiers le sont
dans des exploitations agricoles; les autres sont placées, pour la
plupart, dans des maisons bourgeoises, comme bonnes Ă tout faire;
un petit nombre comme demoiselles de magasin, quelques-unes
seulement comme couturiÚres et lingÚres. En résumé, dans un
espace de dix ans, l'établissement a compté 558 libérées, sur
lesquelles il en a remis 187 à leurs familles, et en a placé lui-
mĂȘme 371. C'est, on le voit, une proportion inverse de celle que je
remarquais Ă l'Ăcole Sainte-Odile; et, si l'on se rappelle les obser-
vations que je présentais à ce sujet, on conclura que l' Atelier-refuge
de la route de Darnétal et la ferme de la Grande-Mare s'appro-
chent singuliĂšrement de la vraie solution du problĂšme. Elles s'en
rapprochent d'autant mieux que sur ces 558 libérées, elles en ont
marié 180. Je ne répéterai pas ce que j'ai eu à dire des procédés
trĂšs simples par lesquels les religieuses du Bon-Pasteur de Limoges
marient leurs filles : ces procĂ©dĂ©s sont les mĂȘmes Ă Rouen1. On y
* Peu de temps avant mon passage, la Supérieure venait, non d'en conclure
un, mais d'en empĂȘcher un, et c'est lĂ une partie de la tĂąche qui a aussi
sa grande utilité. Une de ses anciennes pupilles était demandée par un
ouvrier peintre fort habile, gagnant, quand il le voulait, 10 Ă 12 francs par
jour, et fort bien de sa personne. La Supérieure ayant appris que ce garçon
s'amusait trop souvent et buvait trop volontiers, la jeune fille renonça
d'elle-mĂȘme au projet.
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 363
trouve aussi la mĂȘme charitĂ©, dans tous les sens du mot, et la mĂȘme
bienfaisance. Les pupilles sont intéressées à leur travail par de
petits bénéfices qu'on leur met en réserve. A la sortie, elles empor-
tent avec elles des livrets de Caisse d'épargne de 75 à 150 francs,
en moyenne; quelques-unes vont jusqu'Ă 300 francs. Et cepen-
dant, dit la notice officielle du ministÚre, « à trÚs peu d'exceptions
prÚs, les libérées mariées ont reçu des secours de la maison en
nature ou en argent, soit à l'époque de leur mariage, soit lorsque,
besoigneuses, elles viennent demander de l'aide au moment d'un
baptĂȘme, d'une maladie, d'une premiĂšre communion, sĂ»res que
leur demande sera toujours bien accueillie ».
J'arrĂȘte ici l'Ă©tude de nos maisons françaises : on peut voir que
ce qui caractérise les maisons libres n'est ni la monotonie, ni la
routine, ni ce qu'on appelle le piétisme ou la bigoterie, ni la mécon-
naissance des intĂ©rĂȘts sociaux du moment, ni enfin l'excĂšs d'indĂ©-
pendance. Je ne nie pas que l'action de l'Ătat, si elle a failli en
certaines occasions les ruiner, ne leur soit, en d'autres, trĂšs utile;
je ne nie pas que des administrateurs aux idées larges et que des
inspecteurs compétents ne puissent faire bénéficier chacune d'elles
des comparaisons qu'ils sont Ă mĂȘme d'Ă©tablir. En disant que cet
accord est souhaitable, qu'il est facile, que les congrégations s'y
prĂȘtent, je ne dis rien qui diminue ni le mĂ©rite des uns ni celui
des autres. Comment cet accord pourrait-il et devrait-il ĂȘtre scellĂ©
plus solidement? Sur quels points importants devrait-il ĂȘtre appelĂ©
Ă travailler? A quelles rĂ©formes devrait-il s'appliquer? Comment, Ă
quelles fins devrait-il ĂȘtre lui-mĂȘme complĂ©tĂ© par l'organisation
d'un patronage libre? Ce sont là des questions qui, aprÚs l'étude
que nous venons de faire, ne peuvent plus paraĂźtre insolubles.
Avant d'y arriver toutefois, je voudrais comparer Ă ce qui se fait en
France ce qu'il m'a été permis de voir récemment dans un certain
nombre de pays étrangers.
Henri Jolt.
La suite prochainement.
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES
COURIUEll DU THĂĂTRE, DE LA LITTĂRATURE ET DES ARTS
La rentrée des collÚges. Une exposition de timbres-poste. La timbromanie.
PiÚces rares et collcctious célÚbres. L'exposition du prince Henri d'Or-
léans. Le centenaire de la levée du siÚge de Lille. Une comédie patrio-
tique de 1792. Le cortĂšge de la ville de Lille. â Un duel Ă l'amĂ©ricaine :
le choléra et M. Stanhopc. Les ravages de l'automne. Ernest Henau et le
Panthéon. Le poÚte-lauréat d'Angleterre : lord Tennyson. La marquise
de Blocqueville. Xavier Marmier. Camille Rousset. lleclor Crémieux.
Ch. Giraud, Vital-Dubray, Emile Signol. â Gymnase : Un drame pari*
sien, par Ernest Daudet. Odéon : le Roi Midai, par M. E. d'Iïervilly;
Mariage d'hier, par Victor Jannet. Le monument de Méhul.
I
Vous et moi, chers lecteurs, nous sommes nés trop tÎt. Du temps
oĂč nous Ă©tions jeunes, â et je ne prĂ©tends nullement faire de votre
jeunesse la contemporaine de la mienne, â quel Ă©tait, par tradi-
tion, le jour le plus triste de l'année? Celui de la rentrée des
classes. Brusquement, sans transition aucune, on était précipité de
la vie large et libre des vacances, de la douce vie de famille, de
l'aimable et tiĂšde atmosphĂšre de la maison paternelle, dans la geĂŽle
glaciale dont la lourde porte, avec un bruit lugubre, se refermait
pour de long* mois derriÚre nous. Avec ses cours étroites, ses
couloirs sombres et interminables, ses murs nus, sa salle d'études
aux tables, noircies et tailladées, ses dortoirs aux longues files de
couchettes de fer, son réfectoire d'aspect aussi sévÚre que celui de
la Trappe, son portier rĂ©barbatif, ses maĂźtres d'Ă©tude Ă l'air dĂ©jĂ
ennuyé, son censeur et son proviseur austÚres, la vieille maison,
mĂȘme les fenĂȘtres toutes grandes ouvertes, sentait toujours le ren-
fermé. Il s'en exhalait je ne sais quelle fade et indéfinissable odeur
de moisi, de morue dessalée, de haricots germes et de racines
grecques. Pour le nouveau surtout, c'était une journée cruelle : il
se sentait dĂ©paysĂ©, perdu, comme si on l'eĂ»t jetĂ©, la tĂȘte la pre-
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 365
miĂšre, au milieu des flots, et, le cĆur serrĂ©, il pleurait longuement
dans les coins, raillé, bafoué, houspillé, bousculé par les grands,
qui se consolaient de leur mieux en faisant souffrir les petits.
On est en train de changer tout cela. Nous avons un ministre de
l'instruction publique qui, depuis Tan dernier, a imaginé de faire
de la rentrĂ©e un jour de fĂȘte. J'ai lu dans des journaux qui passent
généralement pour bien informés qu'il y a eu ce jour-là ou, du
moins, qu'il devait y avoir, ce qui n'est pas tout Ă fait la mĂȘme
chose, divertissements, illuminations, conférence, banquet à l'instar
de la Saint-Charlemagne, avec une pointe de Champagne et des
toasts, que sais- je encore? Mais je crains un peu, Ă vrai dire, que
ce beau programme n'ait guÚre existé que sur le papier, ou qu'on
n'en ait beaucoup rabattu à l'exécution. Des rhétoriciens de Henri IV
et de Louis-le- Grand, interrogés à ce sujet, se sont montrés aussi
surpris que si on leur eût parlé d'un voyage dans la lune, et, à les
en croire, la différence entre la rentrée actuelle et les précédentes
Ă©tait Ă peine visible Ă l'Ćil nu. Pas d'autre confĂ©rence que la classe
ordinaire de l'aprĂšs-midi, ni d'autre illumination que les becs de
gaz de l'étude et des corridors. Le banquet ne leur a été d'une
digestion difficile que parce qu'ils no s'y sont pas assis, et le Cham-
pagne surtout leur a paru une bien amĂšre mystification des chro-
niqueurs; l'économe a sagement, remplacé cette mousse fallacieuse,
et qui coûte cher, surtout depuis que le phylloxéra a envahi les
vignobles, par la vieille et classique abondance.
11 reste au moins une intention, faute de mieux, et elle finira par
aboutir. Jusqu'à présent, elle a produit une circulaire ministérielle
et quelques articles de journaux ; c'est déjà quelque chose.
En rentrant à Paris, nous avons trouvé une nouvelle exposition
assez imprévue, mais qui pourtant devait venir : celle des timbres-
poste. Le temps est bien loin, en effet, oĂč la recherche des timbres-
poste Ă©tait considĂ©rĂ©e comme un amusement enfantin et oĂč l'on
parlait en souriant de la petite bourse des Champs-ElysĂ©es, Ă
l'usage de M. Toto et de M110 Lili. Aujourd'hui les timbres-postes
sont une branche de commerce qui occupe d'innombrables marV
chauds, qui a ses annonces, ses journaux, ses revues, et les
collectionneurs sont devenus, je ne dirai pas légion, ce serait
trop peu dire, mais armée, et armée digne de ces temps de gros
effectifs. Ce n'est plus par milliers, c'est par centaines de mille
qu'on les compte, et ils se recrutent en grande partie parmi les
personnages les plus sérieux, les plus considérables et aussi les
plus fiches, car il faut ĂȘtre riche pour rĂ©unir une collection qui
mérite l'estime d'un véritable amateur. L'une des plus précieuses
était celle du baron Arthur de Rothschild, mort il y a quelques
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366 LES OEUVRES ET LES HOMMES
années. Aujourd'hui les deux plus célÚbres sont celles du tzar
Alexandre III et de M. Philippe de Ferrari, fils de la duchesse
de iGalliera. Cette derniÚre n'est pas estimée à moins de trois
millions de francs. C'est le prix d'une belle galerie de tableaux.
Trois millions, une collection de timbres-poste, cela paraĂźt invrai-
semblable; mais le monde est grand, les révolutions sont fréquentes,
et chaque changement de rÚgne comme de régime, chaque année
qui s'écoule, ajoutent au vieux fonds des catégories nouvelles.
Sur les différents types créés par les administrations des postes
se greffent toutes les variétés de papier et de nuances, qui four-
nissent de nouveaux débouchés à la passion des collectionneurs.
Les timbres-poste ont leurs états comme les estampes, quoique
d'une autre façon. Il n'en existe pas avant la lettre, mais il en existe
dont la raretĂ© et le prix par lĂ mĂȘme s'accroissent en raison de leur
dentelure ou d'une couleur plus ou moins foncée. C'est de la manie
sans doute, mais tout faiseur de collections doit tribut Ă la manie;
il aura toujours la passion de l'exemplaire unique, et il en est du
timbromane comme de l'amateur de gravures qui payera dix fois
plus cher l'estampe avec une lacune remplie dans les tirages subsé-
quents, ou du bibliophile qui recherche toute sa vie avec ardeur la
bonne édition d'un livre, celle qui a les fautes d'impression corrigées
dans la mauvaise. Il y a quinze jours Ă peine nous apprenions, par
un arrĂȘtĂ© de l'Administration centrale des postes, que les timbres
coloniaux surchargés à l'aide de composteurs par les agents, pour
suppléer à des catégories manquantes, étaient devenus l'objet de
spéculations occultes. Des employés se laissaient corrompre par les
marchands qui, mĂȘme en payant ces timbres surchargĂ©s bien au
delà de leur valeur réelle, y trouvaient encore largement leur
compte, grĂące Ă la folie des amateurs. Cette surcharge, en chan-
geant la couleur et la valeur du timbre, créait un article nouveau,
destiné à rester relativement rare, et la joie des collectionneurs fut
Ă son comble quand, Ă cette premiĂšre surcharge, vint s'en ajouter
une seconde en noir, qui spécialisait pour quelques colonies dis-
tinctes le timbre colonial unique.
L'Administration des postes a pris le parti de créer désormais un
timbre pour chaque colonie, dont le nom sera inscrit dans un
cartouche, tandis que la figurine restera la mĂȘme pour toutes :
une République assise, entourée des attributs du commerce et de
la navigation. Cette décision coupe court à une spéculation qui a
tenté et perdu plusieurs agents des postes ; mais, si elle a consterné
les collectionneurs, elle leur offre néanmoins une compensation en
ouvrant de nouvelles catégories.
La création du timbre remonte à un peu plus d'un demi-siÚcle.
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES 367
L'Angleterre l'inaugura en 1840; la France ne Ta adopté qu'en
1849, et il comprenait alors trois séries seulement. Il ne faudrait pas
croire, toutefois, que l'idée n'en fût venue à personne auparavant.
Rien ne naĂźt sans germe, et il faut presque toujours s'y reprendre
Ă plusieurs fois avant de faire triompher l'invention la plus simple.
En 1653, un maĂźtre des requĂȘtes, M. de Villayer, avait Ă©tabli pour
Paris une petite poste, comprenant un systĂšme de boĂźtes oĂč l'on
jetait les paquets, â avis, billets, lettres et missives quelconques,
â qu'on voulait faire porter en ville, moyennant un sou tapĂ©,
c'est-Ă -dire 6 liards. Chaque paquet devait ĂȘtre affranchi Ă l'aide
d'un billet de port payé, acheté d'avance chez le commis général
de la petite poste, au Palais. Cette invention paraĂźt n'avoir obtenu
qu'un succĂšs fugitif et tout de mode, comme les omnibus ou
voitures à 5 sols, quelques années plus tard, et la seule trace qui
nous en reste, en dehors de l'instruction de M. de Villayer, est un
billet de Pisandre à Sapho, c'est-à -dire de Pellisson à MUo Scudéry,
qui faisait partie du cabinet de M. Feuillet de Conches.
Les timbres de la France et de ses colonies suffisaient dĂ©jĂ Ă
crĂ©er une collection curieuse. Parmi ces timbres, celui de 1849 Ă
1 fr., couleur carmin pĂąle, devenu rare, vaut couramment 200 fr.
lorsqu'il n'est pas oblitéré, et celui de la Réunion portant la date de
1853, à 15 ou à 30 centimes, sur papier azuré, un billet de 1000 fr.,
comme la premiÚre émission des Hawaï, avec chiffres au lieu de
dessin. Les timbres de la Guyane anglaise, émis en 1850, valent de
100 Ă 800 francs, selon la couleur. 11 y a beaucoup mieux encore :
un timbre de l'Ăźle Maurice de 1847 atteignait 1500 francs dans ces
derniÚres années et doit monter à 2000 aujourd'hui. Vous com-
mencez Ă comprendre, n'est-ce pas? qu'une collection qui, grĂące
aux innombrables variétés H'état, en arrive à contenir plus de
cent mille exemplaires, puisse coûter 3 millions, lorsqu'elle n'admet
que des types de premiĂšre conservation.
Il est tels de ces timbres qui, par la finesse, la netteté, l'élégance
du dessin, rivalisent avec les chefs-d'Ćuvre de la gravure, par
exemple dans l'Amérique du Sud. On recherche beaucoup ceux du
Guatemala, qui reprĂ©sentent une tĂȘte d'Indienne et un ara perchĂ©
sur une colonne; ceux du Pérou, ornés, suivant leur .catégorie,
d'images trĂšs diverses. Dans les Ătats-Unis Ă©galement, l'image
varie suivant la valeur : c'est tantĂŽt Washington, tantĂŽt JefferĂŽon
ou Franklin, tantĂŽt Christophe Colomb sur sa caravelle. On recherche
aussi ceux du Japon, pour leur rareté plus que pour leur beauté*
S'il en existait par hasard au Dahomey, avec l'effigie du roi Behanzin,
ils obtiendraient en ce moment toutes les faveurs de la cote.
S. M. le Shah de Perse, souverain civilisé et qui aime à venir se
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368 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
frotter aux EuropĂ©ens, a fait frapper sa tĂȘte sur ses timbres-poste,
en dépit des prescriptions du Coran. Mais le portrait le plus répandu
jusqu'ici au moyen de ce cachet volant est, à coup sûr, celui de
S. M. Victoria, reine de la Grande-Bretagne et impératrice des
Indes, depuis bientĂŽt cinquante-trois ans qu'on la colle sur toutes
les lettres expédiées de l'Angleterre, de l'Ecosse, de l'Irlande et
des innombrables colonies anglaises. On peut affirmer que, depuis
l'origine du inonde, aucun autre n'a été tiré à un nombre aussi
prodigieux d'exemplaires. MĂȘme sans tenir compte des effigies
monnayées, si l'on recherchait à quel chiffre approximatif il s'élÚve,
on arriverait Ă un total capable de donner le vertige, mĂȘme aux
statisticiens qui ont calculé combien il s'est écoulé de minutes
depuis la création et combien de fois nos 5 milliards, réalisés en
sous, auraient rempli le trajet de Paris Ă Versailles.
Les timbrophiles sont généralement des gens paisibles. Il s'en
recrute beaucoup parmi les professeurs et les ecclésiastiques. Il
semble bien qu'il n'y ait rien au monde de plus inoffensif que cette
manie et qu'elle ne puisse qu'adoucir les mĆurs. Cependant quel
collectionneur ne serait capable d'un vĆu homicide pour combler
une lacune? Je ne risquerais pas de laisser le bouton du man-
darin sous le doigt d'un fanatique d'incunables ayant vainement
poursuivi le Psautier de Mayence ou la Bible de trente-six lignes,
s'il savait qu'il n'a qu'Ă le presser pour qu'ils viennent d'eux-mĂȘmes
se ranger dans sa bibliothĂšque. On peut trĂšs bien imaginer un
timbre-poste, émis par un pouvoir d'un jour et devenu relative-
ment aussi rare que la monnaie frappée à l'effigie du Charles X de
la Ligue. Et je ne m'étonnerais pas trop si ces gens pacifiques
souhaitaient tout bas des révolutions dont le premier et le plus sur
résultat serait d'enrichir leur collection d'un nouveau type.
Le prince Henri d'Orléans, de retour de son second voyage en
Asie, expose au cercle de la Librairie, avant d'en faire don au
Musée Guimet et au Muséum, les collections trÚs intéressantes
qu'il a rapportées du Laos et du haut Tonkin : collections zoolo-
giques, ethnographiques et mĂȘme commerciales. Le prince a
photographié les différents types indigÚnes, des monumcnls et des
paysages, des intérieurs de temples, des scÚnes militaires et reli-
gieuses. Il a levé à la boussole de grandes cartes qui seront fort
utiles aux explorateurs et aux géographes. Il a recueilli dans les
grottes et les lieux sacrés tout une série de Bouddhas en albùtre et
en bronze qui relĂšvent de l'ethnographie autant que de l'histoire
religieuse, et il a acheté, dans une pagode de Luang-Prabang, une
suite de seize panneaux, trÚs curieux comme échantillons de la
peinture indo-chinoise, oĂč se dĂ©roule, d'aprĂšs les anciens poĂšmes,
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LES GEOVRES ET LES HOMMES 369
l'histoire du charitable roi Pra-Uetsandaha. Manuscrits sur feuilles
de soie avec reliure en bois, poteries, ustensiles, armes, instru-
ments de musique, objets du culte, bijoux et ornements féminins,
costumes des deux sexes, monnaies locales qui yont du lingot
informe aux piÚces les plus récemment frappées, sollicitent de
toutes parts l'attention du visiteur. Il y a mĂȘme une partie prĂ©his-
torique qui ne ressemble pas mal aux objets de l'Ăąge de pierre
trouvés chez nous dans les cavernes. Enfin, quand nous aurons
indiqué encore la collection ornithologique, qui comprend 250 es-
pĂšces, dont beaucoup de formes et surtout de couleurs charmantes,
nous n'aurons pas tout dit, mais nous aurons donné du moins une
idĂ©e de l'intĂ©rĂȘt pittoresque et scientifique de cette exposition.
Nous voguons de centenaire en centenaire. Celui de la levée du
siĂšge de Lille, les 8 et 9 octobre, n'avait aucune opposition Ă
craindre et il a rĂ©uni tous les cĆurs dans le mĂȘme sentiment
patriotique. Au lendemain de Valmy, l'échec des Impériaux au siÚge
de la place forte d'ailleurs si redoutable que la famine seule avait
pu la contraindre, en 1708, à capituler devant des forces immensé-
ment supérieures en nombre et commandées par des capitaines
tels que le prince EugÚne et Malborough, était un second et écla-
tant triomphe pour l'armĂ©e de la rĂ©publique naissante. Et peut-ĂȘtre
fut-il plus populaire encore, d'abord parce qu'il rachetait la prise
de Longwy et la reddition de Verdun, qui avaient si cruellement
humiliĂ© l'amour-propre national et inquiĂ©tĂ© le patriotisme ; puis Ă
cause de la large part qu'y avaient prise la garde nationale et la
population bourgeoise; enfin, pour les traits d'enthousiasme allĂšgre
et joyeux, si je puis ainsi dire, auxquels le bombardement des
Autrichiens donna lieu et oĂč se reconnaissait le tempĂ©rament
national. La plume et le pinceau ont popularisé la vaillante belle
humeur de ce barbier devant la boutique duquel une bombe venait
d'éclater, et qui courut en ramasser un éclat tout fumant, dont il
se servit comme d'un plat Ă barbe, pour raser en pleine rue, sous
la pluie des obus, quatorze de ses compatriotes. M. Gaston MĂ©-
lingue a fait de cet épisode un tableau qui figure en belle place
au musée de la ville.
La joie produite par la nouvelle de la retraite des Autrichiens,
aprĂšs quinze jours de siĂšge et neuf Ă dix jours d'un bombardement
formidable, causa dans le pays une joie générale et profonde. La
Convention décréta que les habitants de Lille avaient bien mérité
de la patrie. La plupart des villes de France lui adressĂšrent de
chaleureuses félicitations. Les chansonniers la célébrÚrent dans
leurs refrains. 11 parut un Hymne aux Lillois, « par leurs frÚres
de la garde nationale de Douai ». De Paris à Lyon, le théùtre n'eut
25 octobre 1892. 24
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371 LES CBUYRia ET LIS SOMMES
garde de laisser perdre un si beau thĂšme civique. J'ai sous les yeux
et je viens de parcourir non sans intĂ©rĂȘt le SiĂšge de Lille ou CĂ©cile
et Julien, comĂ©die en trois actes, mĂȘlĂ©e de chants, paroles du
citoyen Joigny, musique du citoyen Trial fils, jouée le 21 no-
vembre 02, à l'Opéra-Comique national de la rue Favart La piÚce
était bien montée; jugez-en : outre Trial, elle comptait, parmi ses
imterprÚtes, Mi chu, Narbonne, Ghénard, Elleviou, Mme Saint-Aubin»
C'est une idylle patriotique, dont le sujet est naïvement exprimé
dans un air du premier acte :
A l'objet dont il est épris
Le Français est jaloux de plaire,
liais, au premier son du tambour,
U sacrifie
A sa patrie
Son bien, sa vie et son amour.
La piÚce débute à . la campagne, sous les murs de la ville. A la
fia du premier acte, on entend sonner le tocsin et Ton voit affluer
sur la scĂšne les villageois, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs
ustensiles les plus précieux, fuyant devant l'ennemi. Le deuxiÚme
acte se passe dans la ville mĂȘme et met en scĂšne tous les effets
du bombardement. Dans une série de tableaux mouvementés, des
patrouilles traversent le théùtre, les cloches sonnent, la générale
bat, le canon tonne, les bombes pleuvent et allument des incendies;
des groupes d'hommes armés d'échelles et de haches débouchent
de toutes parts; des femmes, conduites par des municipaux, font
la chaĂźne. On voit apparaĂźtre des mĂšres serrant leurs enfants dans
leurs bras, des citoyens portant des femmes écbevelées et éva-
nouies. Des cris partent de l'intérieur d'une maison; les volets
d'une fenĂȘtre volent en Ă©clats, une femme s'y montre, poussant
des clameurs perçantes, jette son enfant, aprÚs l'avoir embrassé,
puis se prĂ©cipite elle-mĂȘme dans les bras tendus pour la recevoir.
La toiture de la maison s'écroule et le feu prend aux maisons voi-
sines. Toute cette mise en scÚne, que j'ai notablement abrégée,
est réglée avec le plus grand soin. Enfin arrive le renfort attendu,
qui va permettre aux assiégés de se défendre sérieusement : il
défile sac au dos, les bonnets de grenadiers et les chapeaux au
bout des baĂŻonnettes, devant les citoyens qui tiennent les mains
levées vers le ciel, en criant : Vive la nation!
Le troisiĂšme acte nous transporte dans le camp autrichien.
Julien s'est couvert de gloire, pour ĂȘtre digne de CĂ©cile, non moins
patriote que lui, mais il a été fait prisonnier et, interrogé par le*
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us euros it us «uns m
général ennemi, il lui fait des réponses héroïques, à la Spartiate*
D'autres épisodes de la lutte et les sorties des assiégés forment
également, comme dans un mimodrame militaire, une série de
scĂšnes muettes, si Ton peut appeler ainsi des scĂšnes accompa-
gnées par le bruit du tambour, de la mousqueterie et du canon.
L'intrépide Julien se débarrasse des soldats qui le gardent, tue
deux officiers autrichiens, enlĂšve un drapeau, et tombe dans les
bras de CĂ©cile et de ses parents, au moment oĂč ils pĂ©nĂštrent dans
les retranchements ennemis, à la suite des troupes françaises. Les
paysans enlevés par les Autrichiens qui les ont forcés de prendre
part i leurs travaux contre la ville, se révoltent, s'emparent des
fusils de leurs gardiens et viennent se réunir aux Lillois, guidés
par un émigré que la grùce a vaincu. Il n'est pas jusqu'au traßtre,
un vieux procureur avare et cupide, ruiné par la Révolution, qui
ne devienne patriote Ă son tour, et la piĂšce finit par la strophe dt
la Marseillaise : Amour sacré de la patrie, mais avec ce nouveaa
refrain :
Honneur et gloire à toi, Dieu rempli de bonté !
Rends-toi toujours l'appui de notre liberté !
« Roulement de tambours, bruit de triomphe, pendant lequel 01
agite les drapeaux, et le rideau tombe au bruit du canon. »
Je ne sais ce que valait la musique de Trial, le fils du célÚbre
chanteur qui a donné son nom à un emploi dans l'Opéra-Comique,
et la comĂ©die elle-mĂȘme est d'une valeur littĂ©raire et dramatique
assez mince; mais elle n'en devait pas moins produire un effet
considérable par ses sentiments patriotiques et républicains, comme
par le spectacle et la mise en scĂšne. Avec les autres piĂšces ana-
logues sur la Prise de la Bastille, le Camp de Grandpré, le SiÚge
de Thionville, la Prise de Toulon, elle est de celles qui suffiraient
à expliquer l'importance énorme que la Révolution attacha toujours
su théùtre, comme au plus puissant de ses instruments de propa-
gande civique.
Le cortÚge organisé par la ville de Lille, pour célébrer le cente-
naire de sa délivrance, offrait dans son immense développement
comme un résumé, en sept époques, de son histoire depuis les
temps légendaires de la princesse Ertnengarde et de son fils
Lydéric, jusqu'à la fin du dix-huitiÚme siÚcle. On a unanime-
ment admiré, non seulement la richesse des costumes et le pitto-
resque arrangement du cortÚge, mais la science archéologique qui
avait présidé à cette reconstitution, et le caractÚre imposant,
l'impression vraiment généreuse qui s'en dégageait. A tous ces
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3tt LES OEUVRES ET LES HOMMES
points de vue, il a laissé bien loin en arriÚre la grande cavalcade
parisienne du centenaire de la république, qui ne fut guÚre qu'une
mascarade gigantesque. On n'avait, plus affaire ici Ă des comparses
infimes et trop souvent burlesques, racolés dans la rue, chez le
marchand de vin, dans les bals de barriĂšres, et revĂȘtus d'oripeaux
décrochés dans la garde-robe défraßchie des théùtres, mais à l'élite
de la bourgeoisie lilloise, qui avait tenu Ă fournir elle-mĂȘme le
personnel du cortĂšge aprĂšs en avoir fait les frais. Pas un merce-
naire parmi ces 2400 personnes, oĂč, Ă cĂŽtĂ© de l'armĂ©e, dont le
ministre de la guerre avait largement accordé le concours, les
meilleures familles de la ville étaient représentées par 500 figu-
rants^ qui n'avaient pas cru s'abaisser en concourant Ă un spec-
tacle que relevait son but patriotique. C'était la population lilloise
tout entiĂšre qui participait Ă la fĂȘte commĂ©morative, comme elle
avait participé jadis à la défense. 11 ne manquait à la splendeur du
défilé qu'un rayon de soleil; mais M. Carnot était là ; comme
d'habitude, le soleil éclipsé s'était caché devant lui, mais il le
remplaçait avantageusement.
II
Le choléra agonise et nous renaissons. Une fois de plus, il s'est
bornĂ© Ă effleurer Paris du bout de son aile noire. A Hambourg mĂȘme,
oĂč il a si cruellement sĂ©vi, il paraĂźt Ă bout de forces et de venin.
On connaßt l'expérience retentissante entreprise par M. Stanhope,
correspondant du New-York-Herald, pour éprouver sur sa per-
sonne l'efficacité du vaccin anlicholérique, inventé par le docteur
Haffkine, de l'institut Pasteur. Il est allé passer une semaine en
partie de plaisir dans l'hÎpital de Hambourg, s'est couché dans le
lit d'un cholĂ©rique, a revĂȘtu ses vĂȘtements, a bu dans le verre d'un
autre, a mangé, cassé son pain, porté des fruits à sa bouche en
prenant soin de ne pas essuyer ses doigts contaminés à leur contact,
a fait enfin, pour absorber le microbe sous toutes ses formes, les
efforts les plus consciencieux et les moins ragoûtants qu'on ait
tentés depuis la fameuse et horrible épreuve du docteur Bochefon-
taine. Il est revenu frais et gaillard de cette campagne dont on ne
saurait contester la vaillance, encore qu'elle se soit accomplie Ă la
mode américaine, avec accompagnement d'un peu de grosse caisse.
Mais si c'est par pur amour de la réclame, pour faire monter le
tirage de son journal et le chiffre de ses appointements, que
M. Stanhope s'est livré à cette expérience, comme l'en ont accusé
des sceptiques, il faut avouer qu'il serait difficile de pousser
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 373
plus loin le dévouement professionnel; que le New- York-Herald,
qui a déjà produit Stanley, sait mettre la main sur des reporters
qui ne sont pas banals, et enfin qu'il est des cas oĂč la rĂ©clame
peut ĂȘtre utile Ă l'humanitĂ©. Le proverbe dit qu'une hirondelle
ne fait pas le printemps : l'acte téméraire de M. Stanhope ne
suffit donc pas à démontrer absolument l'efficacité du vaccin anti-
cholérique, mais il a augmenté la somme des probabilités et fait
faire un pas Ă la question.
Si le choléra est parti, l'automne est arrivée, et ses effets habi-
tuels se sont déjà fait senlir. Les arts et les lettres ont subi des
pertes nombreuses en ce mois. M. Ernest Renan a ouvert le défilé
funÚbre. Je laisse à un collaborateur plus autorisé la tùche délicate
et complexe de pourctraiturer de pied en cap ce virtuose du doute
universel, ce subtil dilettante dont les jolis airs de flûte ont charmé
de leurs variations les gens qui ne mettent rien au-dessus de la
musique, intelligence souple, agile et déliée dans un corps gauche
et lourd, qui accomplit en souriant son Ćuvre dissolvante et sema
la ruine dans les Ăąmes en dodelinant de la tĂȘte et en chantant le
Gaudearnus igitur; ce mélange d'Ariel et de Caliban, d'Hegel et de
Béranger, ce Lamennais aux bajoues rabelaisiennes et aux façons
onctueuses de curé de village, fondant en lui tous les contrastes,
donnant prise aux jugement les plus divers, brûlant ce qu'il avait
adoré, mais avec une torche pareille à un cierge, et que la convic-
tion de l'universelle illusion des choses, au lieu de jeter dans un
pessimisme amer, sombre et dĂ©sespĂ©rĂ©, a conduit au contraire Ă
l'optimisme joyeux d'un épicurien.
Celui que M. Alexandre Dumas a appelé le pape de la libre pensée
a voulu ĂȘtre enterrĂ© civilement. On lui a fait des obsĂšques publiques
et solennelles aux frais de l'Ătat, en attendant, dit-on, les funĂ©-
railles au Panthéon. à un point de vue, du moins, il y sera parfai-
tement Ă sa place : si M. Renan fut le pape, â le pape jovial et
combien peu majestueux! â de la libre pensĂ©e, le PanthĂ©on en est
le temple. Malgré l'architecture de Soufllot, qui n'est pas celle de
M. Renan, entre ce croyant déchu et cette église laïcisée, une
harmonie existe. N'a-t-on point comparĂ©, â c'est M. Jules LemaĂźtre,
je crois, â le cerveau de l'auteur de la Vie de JĂ©sus Ă une cathĂ©-
drale désaffectée? On y fait des conférences, on y met du foin, on
y donne des concerts, quelquefois on y danse, mais il reste tou-
jours le cachet ineffaçable d'une église.
MĂȘme aprĂšs sa mort, M. Renan n'aura pu Ă©chapper au Christ,
qu'il a renié en le couvrant de fleurs : la chapelle du caveau d'Ary
Scheffcr, oĂč l'on a dĂ©posĂ© son corps, est dĂ©corĂ©e d'un tableau du
peintre mystique représentant le Sauveur, et sous le dÎme du
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374 LES «UVUS 1T LES HOMMES
Panthéon, il dormirait encore à l'ombre de la croix. Il est vrai
qu'on a voté 20 000 francs ponr enlever cette croix, mais l'opéra-
tion sera laborieuse et n'est point faite encore. C'est au moment des
funérailles de M. Renan que la question, déjà agitée autrefois, a
été soulevée de nouveau. Et certes, le dépÎt de son corps équivaut,
par lui seul, à l'enlÚvement de la croix. Les caveaux du Panthéon,
souillés jadis par les ignobles restes de Marat, et placés, pour ainsi
dire, sous le patronage de Voltaire et de Rousseau, tendent de plus
en plus Ă devenir le Saint-Denis des libres penseurs, et il faut
avouer que le pauvre cardinal Caprara s'y trouve en compagnie
bien mĂȘlĂ©e et bien compromettante. On parle maintenant d'y trans-
fĂ©rer, en mĂȘme temps que les dĂ©pouilles de M. Renan, celles de
Michelet, â dont ce seraient les troisiĂšmes funĂ©railles, car il a Ă©tĂ©
enterré une premiÚre fois, en 1874, à HyÚres; une deuxiÚme fois,
en 1876, au PĂšre-Lachaise, et c'est beaucoup, mĂȘme pour Michelet;
â celles de Quinet, mĂȘme celles de Henri Martin. Henri Martin
dans le temple des grands hommes, c'est un comble ! Je sais bien
qu'on y trouve déjà les tombeaux de Garnier de LaboissiÚre, de
Cretet de Champmol, de Béguignol, de BéviÚres et de plusieurs
autres illustres personnages aussi profondément inconnus; et si
M. Charles Laurent a pu déclarer, dans le Jour, que M. Renan
n'avait droit qu'à un Panthéon de seconde classe, M. Henri Martin
serait-il autorisé à monter ailleurs qu'en troisiÚme?
Nos voisins d'outre-Manche dispensent avec plus d'impartialité
les stalles funĂ©raires de leur abbaye de Westminster, oĂč lord
Tennyson va prendre place, dans le coin des poĂštes, Ă la suite
de Browning et en attendant Swinburne. Alfred Tennyson avait
succédé à Woodsworth, en 1850, comme poÚte lauréat. C'est une
institution que nous n'avons pas, mais dont il serait difficile de dire
pourtant qu'elle nous manque. Nous avons bien les poÚtes lauréats
de l'Académie française ou des Jeux Floraux, mais le poÚte lauréat
d'Angleterre est tout autre chose. Désigné par le premier ministre,
et non par ses pairs, ni par la critique, il est investi d'un titre
officiel et de fonctions d'Ătat, si je puis ainsi dire; il doit chanter
tous les événements mémorables qui surviennent dans le Royaume-
Uni, et il jouit d'une pension Ă laquelle s'adjoint, par un de ces
usages bizarres qui se perpétuent en Angleterre, pays de la tra-
dition, un tonneau de malvoisie, ou du moins l'indemnité qui le
représente. Ce tonneau est-il chargé de suppléer à l'HippocrÚne
mythologique? C'est bien Ă cette liqueur d'une belle couleur
ambrée, d'un parfum exquis, d'un goût fin, doux et velouté que
la chaste et discrÚte muse de Tennyson a souvent trempé ses
lÚvres, non toutefois sans l'avoir un peu étendue d'eau.
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES 375
Tennyson est mort dans sa quatre-vingt-troisiÚme année. Il
avait débuté dans la poésie avant 1830, et depuis lors, il ne cessa
jamais de produire. Il est resté pendant quarante-deux ans, plus
longtemps qu'aucun de ses prédécesseurs, en possession du titre de
poÚte lauréat. La reine l'avait créé baronnet, puis élevé à la pairie,
mais on le vit rarement à la Chambre des lords. Il dédaignait la
politique et vivait de préférence dans un chùteau solitaire du comté
de Sussex, romantiquement perché à 1200 pieds au-dessus du
niveau de la mer. C'est là qu'on nous Ta montré, s'éteignant
doucement, la main étendue sur un volume de Shakespeare, à la
page oĂč commence Cymbeline, qu'il avait voulu parcourir une
derniĂšre fois sans en avoir la force; un rayon de lune sur ses longs
cheveux blancs comme neige et sur son visage vénérable, empreint
de la sĂ©rĂ©nitĂ© majestueuse qui rĂšgne dans son Ćuvre. Il y a lĂ un
tableau tout fait pour un Millais ou un Burne-Jones, et nous
l'aurons.
Alfred Tennyson a parfois abordé la scÚne, sans y pouvoir
dépasser le succÚs d'estime : jamais poÚte ne fut plus dépourvu
des qualités dramatiques; il a de la délicatesse, de l'élégance et de
la grùce, de la noblesse et de la gravité, un art harmonieux,
mesuré, aristocratique, maïs il manque de chaleur, de force et de
mouvement. Son vrai domaine, c'est l'idylle épique. Ses chefs-
d'Ćuvre, et les plus connus, ou plutĂŽt les moins inconnus en
France, sont Enoch Arden, et ces poÚmes tirés des romans de la
Table Ronde : Enide, Viviane, Elaine> GeniĂšvre, que la librairie
Hachette a publiés à la fin de l'empire en grandes éditions in-folio,
avec des illustrations de Gustave Doré. Il eût mieux valu demander
ces illustrations à Cabanel : malgré ses efforts visibles pour
s'assagir, Doré était un artiste trop vigoureux et trop original pour
Tennyson, dont la poésie, décolorée par la traduction, nous paraßt
bien lente et bien froide. En perdant le3 mérites d'un style dont
les connaisseurs admirent les nuances exquises et les heureux
raffinements, Tennyson, comme tous les poĂštes de sa nature, perd
plus de la moitié de sa valeur. Pour l'apprécier avec justice, fl
faudrait le lire dans sa langue originale. Pendant un demi-siĂšcle,
l'Angleterre s'est mirée en lui comme en son poÚte favori. Il répond
à l'idéal britannique, non pas à ce tempérament anglo-saxon, san-
guin et brutal, qui a trouvĂ© son expression dans les Ćuvres d'un
Ben-Jonson, d'un Marlowe et dans une moitiĂ© de l'Ćuvre de
Shakespeare, mais à ce tempérament sain et bien équilibré du
gentleman correct qui mÚne une vie confortable, élégante, réglée
avec soin, sans excĂšs d'aucun genre, et qui, le soir, dans son
cottage, aprÚs une journée consacrée aux affaires et aux exercices
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376 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
physiques, prend le thé entre sa femme et ses filles, en parcourant
un Keepsake, ou en lisant des strophes écrites par un baronnet en
l'honneur de lord Wellington.
Avec Mmo la marquise de Blocqueville disparaĂźt l'un des derniers
salons littéraires de Paris et l'un des plus recherchés. Elle est
morte au moment oĂč elle rentrait Ă Paris et se prĂ©parait Ă le
rouvrir. Le salon de Mme de Blocqueville n'était pas un bureau
d'esprit : la maĂźtresse de la maison aimait les lettres et les cultivait
elle-mĂȘme; quoiqu'elle eĂ»t ses goĂ»ts, ses opinions, ses prĂ©fĂ©rences,
néanmoins ses réunions n'avaient rien d'exclusif ni d'étroitement
fermé. On y causait librement, entre gens d'esprit bien élevés, et
la marquise, aimable et souriante sous ses cheveux blancs, ne se
donnait pas le ridicule de diriger ostensiblement la conversation
et de la faire dégénérer en monologues ou en conférences. Sans
se poser en cénacle académique, son hÎtel du quai Malaquais
semblait souvent, les lundis soir, une succursale de l'Institut
voisin. Jusqu'Ă sa mort, M. Caro fut l'un des rois de ce salon,
oĂč M. de Pontmartin aussi se montrait souvent, avant de se
retirer définitivement en province. On dit que M. Pailleron, qui
demeurait Ă dix pas, y a fait quelques-unes des observations les
plus piquantes du Monde oĂč Ion s'ennuie; c'est bien possible :
seulement on ne s'ennuyait pas chez elle, pas plus d'ailleurs qu'Ă
la comédie de M. Pailleron.
La marquise de Blocqueville était, comme on sait, le dernier
enfant du maréchal Davout, dont elle a écrit l'histoire en son
meilleur livre. Elle avait voué un culte à la mémoire paternelle et
n'y souffrait aucune atteinte. Rien n'égalait sa vigilance à ce point
de vue : que l'attaque partßt d'un homme tel que le maréchal de
Moltke, ou du plus mince chroniqueur; qu'elle eût trait aux actes
du vainqueur d'EckmĂ»hl et d'Ăuerstaedt ou Ă son caractĂšre, Ă son
inexorable rigueur, ou à l'exaltation qu'il avait montrée pendant la
période révolutionnaire, la réclamation ne se faisait pas attendre,
et, mĂȘme lorsqu'elle n'Ă©tait pas dĂ©cisive, elle Ă©tait toujours em-
preinte d'une éloquence et d'une émotion si filiales qu'elle désar-
mait. Mmo de Blocqueville avait hérité quelque chose de la vaillance
paternelle, on le vit bien pendant le siĂšge, dont elle voulut
supporter les fatigues et les privations, et pendant la Commune,
oĂč, par un mĂ©lange d'Ă©nergie, de sang-froid et de charme, elle
sut, dit-on, arracher la torche aux mains des incendiaires et sauva
non seulement sa maison, mais son quartier, d'une catastrophe.
Elle est restée invariablement fidÚle à ses tendances spiritualistes
et mystiques, qu'elle affirmait encore dans son dernier ouvrage :
A travers tinvisible, et qu'elle a surtout exposées dans les Soirées
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES 377
de la villa des Jasmins, livre prolixe, d'un style un peu précieux,
oĂč l'on se noie, d'autant plus impossible Ă analyser qu'il tient du
roman, du poÚme, du traité de philosophie et de morale, que ses
dissertations psychologiques se mĂȘlent sans cesse de descriptions
mondaines et de paysages lumineux, que les méditations s'y pro-
longent en rĂȘveries, que la vicomtesse de Renneville y alterne
avec Platon, et que, dans ces quatre gros volumes, elle a adopté la
forme du dialogue, comme pour pouvoir se livrer plus abondam-
ment encore à toutes les variations qu'inspire à sa plume féminine
le culte du beau et du bon, â mais plein de vues ingĂ©nieuses,
d'aperçus délicats, quelquefois profonds, et dont, avec plus de
mĂ©thode et de sobriĂ©tĂ©, elle eĂ»t pu faire une Ćuvre durable.
La seule nomenclature des ouvrages de M. Xavier Marmier,
mort dans sa quatre-vingt-quatriÚme année, remplirait plusieurs
pages de ce recueil dont il fut jadis un collaborateur assidu. Parmi
tant de volumes, dont le nombre égale au moins celui de ses années,
aucune de ces Ćuvres Ă©clatantes et supĂ©rieures qui sont des dates
dans Thistoire littéraire, mais force livres aimables et substantiels
à la fois, d'un style élégant, facile et limpide, d'un sentiment moral
toujours pur et irréprochable. Le trait commun qui donne un cachet
d'unité trÚs visible à cette production abondante et d'apparence
si diverse, c'est leur caractĂšre international. Romans, contes, his-
toires, récits de voyage, livres de critique et de souvenirs, tous
nous initient aux idĂ©es, aux mĆurs et usages, aux traditions, Ă la
littérature des peuples étrangers.
DÚs sa premiÚre jeunesse, M. Marmier avait été pris de la passion
des voyages. Il parcourut le monde du pÎle à l'équateur, butinant
partout comme l'abeille, cueillant les plus belles fleurs et les clas-
sant dans son herbier. Un des premiers, il nous a fait connaĂźtre la
Russie et les pays Scandinaves, la Laponie, l'Islande, le Spitzberg,
oĂč il fut envoyĂ© en mission. Ses descriptions et ses rĂ©cits sont
pleins de fraßcheur, de charme, de poésie, et de toutes mes lec-
tures de jeunesse il n'en est guÚre qui m'aient laissé de plus
agréable souvenir que celle de ces Lettres sur le Nord, sur la
Russie, la Finlande et la Pologne; sur F Adriatique et le Mon-
tenegro, etc., qui ouvraient Ă mon imagination des horizons loin-
tains et des perspectives inconnues.
On doit d'autant plus tenir compte à M. Marinier de son intré-
piditĂ© nomade que les moyens de circulation Ă©taient loin d'ĂȘtre en
ce temps-lĂ ce qu'ils sont aujourd'hui. Pas de chemins de fer, pas
de bateaux Ă vapeur. Il fallait de longs mois pour faire le trajet
qu'on parcourt aujourd'hui en quelques jours. Comme le jeune
voyageur jouit de ses découvertes! 11 dessine tous les paysages sur
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378 LES CBDYBES ET LES HOMMES
son album; pas un détail pittoresque, pas une particularité de
mĆurs, pas un souvenir historique, pas une lĂ©gende qui lui
échappe, grùce à sa connaissance des langues locales. Nul n'a plus
contribué que lui à nous ouvrir, par l'analyse ou la critique, par
des traductions et des adaptations, le trésor des littératures étran-
gÚres; seulement il Ta fait à sa façon, simplement, modestement,
sans fracas, avec discrétion et douceur. On a pu le dépasser depuis,
mais, en le replaçant à son époque, il a été vraiment un initiateur.
Durant la période romantique, ses livres, outre leur valeur propre,
offraient un grand charme de nouveauté et satisfaisaient cette
curiosité de couleurs et de formes exotiques qu'on éprouvait alors
de toutes parts.
M. Marmier avait professé la littérature étrangÚre à la faculté de
Rennes et avait été conservateur de la bibliothÚque Sainte-Gene-
viÚve. Il fut du nombre des hommes distingués que le roi Louis-
Philippe choisit pour donner des leçons à ses enfants. La monarchie
de Juillet garda toujours ses préférences, mais ce n'était point du
tout un politique militant, quoiqu'il eût eu la faiblesse de se porter,
ou plutÎt de se laisser porter aux élections législatives dans son
département natal, à Pontarlier, quelques années aprÚs la guerre.
Qu'eĂčt-il Ă©tĂ© faire Ă la Chambre, bon Dieu, cet homme doux et
conciliant, fait pour causer poésie et voyage au coin du feu, avec
des esprits délicats et tempérés comme lui ? Le suffrage universel
lui rendit le service de le laisser à ses chÚres études. En vieillissant,
ce grand voyageur était devenu sédentaire. Il habitait depuis plus
de trente ans dans une vieille maison de la place Saint-Thomas-
d'Ăquin, d'un calme tout provincial, un petit appartement rempli
de livres et de souvenirs de ses excursions, d'oĂč la pioche des
démolisseurs avait pu seule le déraciner l'an dernier. 11 ne sortait
plus que pour aller à l'église, à l'Académie, qui l'avait élu en 1870,
dans les salons amis, oĂč son amĂ©nitĂ©, son esprit, l'agrĂ©ment de
son commerce, le faisaient toujours rechercher, et le Long des quais,
pour faire sa petite récolte quotidienne dans les boßtes des bouqui-
nistes. Ceux-ci connaissaient tous et saluaient avec un respect
affectueux ce grand vieillard maigre, à la figure strictement rasée,
Ă l'Ćil rĂȘveur, aux longs cheveux gris enroulĂ©s derriĂšre l'oreille et
retombant sur le cou, qui ne dédaignait pas de causer familiÚrement
avec eux. On sait qu'il ne les a point oubliés dans son testament,
qui est celui d'un brave homme : en mĂȘme temps qu'il lĂ©guait
. diverses sommes aux pauvres de sa paroisse, aux Ćuvres et aux
écoles congréganistes de sa ville natale, et 30 000 francs à l'Aca-
démie française, pour secouru* chaque année un écrivain dans la
gĂȘne, il leur allouait, sur sa modeste succession, une somme de
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LIS ĆUVRES H LES HOMMES 379
1000 francs, pour célébrer sa mémoire en un joyeux festin. Sous
ce legs, d'apparence un peu romantique, se cache une charité
délicate et souriante, et j'aime à croire que la gaieté du banquet
n'empĂȘchera pas les convives de songer, avec un peu de recon-
naissance et d'attendrissement, Ă ce client d'espĂšce rare dont le
souvenir leur restera cher.
AprÚs M. Renan et M. Marmier, l'Académie française vient de
perdre encore M. Camille Rousset; jamais peut-ĂȘtre elle n'avait Ă©tĂ©
frappée de coups plus répétés. Né en 1821, M. Camille Rousset
n'avait point dépassé cette période d'activité intellectuelle qui peut
se prolonger pour l'Ă©rudit, le critique et l'historien, bien au delĂ
de l'Ă©poque oĂč elle est close d'ordinaire pour les Ă©crivains d'ima-
gination : dans ces derniÚres années, il avait publié encore deux
Ćuvres oĂč ne se trahit aucun dĂ©clin de ses facultĂ©s : Un ministre
de la guerre sous la Restauration : le marquis de Clermont-
Tonnerre, et les Commencements dune conquĂȘte, suite naturelle
de son ouvrage capital sur la ConquĂȘte d'Alger, oĂč il Ă©tudie,
d'aprÚs les piÚces originales f la premiÚre période d'organisation de
notre grande colonie sous le gouvernement militaire; et il préparait
activement un historique complet de nos institutions militaires
depuis deux siÚcles, dont on peut espérer qu'il laisse le manuscrit
à peu prÚs terminé.
M. Cam. Rousset avait débuté en 1841 dans les rangs les plus
humbles de l'UniversitĂ©, comme maĂźtre d'Ă©tudes surnumĂ©raire, Ă
Saint-Louis. Deux ans plus tard, il était agrégé d'histoire. Per-
sonne, sauf ses élÚves du lycée Bonaparte et leurs familles, ne
connaissait son nom lorsque parurent en 1861 les deux premiers
volumes de YBistoire de Louvoisy achevée en 1863. Ce fut, dans
toute la force du terme, une révélation, et une révélation éclatante.
Du jour au lendemain, ce professeur passait au premier rang de
nos historiens, sans avoir rien gardé du collÚge, et la critique
entiĂšre, Saint-Marc Girardin, Nisard, Sainte-Beuve, Pontmartin,
saluait de ses éloges unanimes ce consciencieux, substantiel et
solide ouvrage, si judicieux, si informé, si complet, d'une méthode
sûre, d'une trame serrée, tout entier puisé aux sources les plus
authentiques et souvent les moins connues. L'auteur avait, pour
ainsi dire, complÚtement renouvelé le sujet. V Histoire de Louvois,
oĂč l'on ne sent pas un instant la fatigue, et dont toutes les pages
sont pĂ©nĂ©trĂ©es d'une Ă©rudition profonde sans en ĂȘtre jamais alour-
dies, est un véritable monument, que l'Académie honora trois ans
de suite du premier prix Gobert, en attendant qu'elle témoignùt
mieux encore son estime Ă l'auteur en l'appelant dans son sein
pour succéder à Prévost-Paradol. Les jugements en sont presque
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380 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
toujours aussi irréprochables que le récit des faits, et l'on n'y peut
guÚres regretter qu'un peu de partialité, d'ailleurs inévitable, en
faveur de son terrible héros, une tendance à le grandir dans ses
Ćuvres et Ă l'amnistier dans ses fautes aux dĂ©pens de Louis XIV.
Nommé à la suite de cette publication historiographe et archi-
viste du ministÚre de la guerre, il passa de longues années dans la
studieuse solitude de ce grand dépÎt, se pénétrant, s'enivrant,
comme il Ta Ă©crit lui-mĂȘme dans une de ses prĂ©faces, du bonheur
d'entretenir un commerce intime avec tant de grands hommes, de
tenir entre ses mains les lettres originales d'un Turenne, d'un
CondĂ©, d'un Catinat, d'un Vauban, d'un Luxembourg, d'y dĂ©mĂȘler
tous les secrets de la politique et de la guerre, d'y assister Ă la
conception et à l'éclosion des événements, d'y surprendre pour ainsi
dire l'histoire dans ses germes et ses embryons. Ce fut lĂ que,
aprĂšs son Histoire de Louvois^ il puisa la Correspondance de
Louis XV et du maréchal de NoaMes, enrichie par lui d'une
importante introduction; le Comte de Gisors, qui n'est pas seu-
lement la biographie d'un jeune héros tué à vingt-six ans et dont
la mort fut presque un deuil national, tant on sentait qu'un long
avenir plein des plus hautes et des plus légitimes espérances venait
d'ĂȘtre fauchĂ© dans sa fleur, mais oĂč il a Ă©largi le cadre de l'Ă©pisode
et du portrait, sans néanmoins en sortir, jusqu'aux proportions de
l'histoire; la Grande armée de 1813, la Guerre de Crimée et aussi
ce petit volume des Volontaires (1791-4), qui fut la premiĂšre cause
de sa disgrùce auprÚs du gouvernement républicain et lui valut la
suppression de son traitement, car son enquĂȘte impartiale, appuyĂ©e
sur tous les témoignages sans exception, depuis ceux des généraux
jusqu'à ceux des commissaires civils et des envoyés du Comité de
salut public, portait une atteinte irréparable à cette légende révo-
tionnaire qui n'avait pas seulement Ă ses yeux le tort de fausser
l'histoire, mais encore celui de troubler la question vitale de l'orga-
nisation militaire la plus convenable pour la France. M. Camille
Rousset est, d'ailleurs, un de ces écrivains qui n'ont pas d'autre
histoire que celle de leurs livres, et la dignité de sa vie, entourée
d'une considération universelle, était parfaitement assortie avec le
caractĂšre de son talent.
Quelques jours auparavant, le boulevard avait appris avec stu-
peur la mort volontaire d'Hector Crémieux, l'ancien collaborateur
d'Offenbach, l'auteur $ Orphée aux enfers, cette parodie délirante
dont Yévohé et la bacchanale ont donné le la à toutes les opérettes
de l'empire; un des auteurs du Petit Faust, cette olla-podrida de
lazzi, dont la verve bouffonne confine à la démence. Hector Crémieux
passait pour le type de l'homme gai et de l'homme heureux : heu-
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES 381
reux au théùtre, oĂč sa derniĂšre piĂšce, d'aprĂšs le roman de Ludovic
Halévy, lAbbé Constantin, avait été encore un succÚs; heureux au
jeu, oĂč Ton citait sa veine insolente et oĂč il lui arriva plus d'une
fois, avant la guerre, de mettre la banque de Baden-Baden Ă deux
doigts du saut fatal; heureux en affaires et Ă la loterie, oĂč l'on
citait sa chance comme exceptionnelle. Et voilĂ ce qu'est devenu
cet homme heureux! VoilĂ Ă quoi vient d'aboutir cette joyeuse
humeur : un coup de revolver dans la tempe. On nous a révélé
rĂ©cemment que M. Hector CrĂ©mieux et M. Renan, â l'auteur de la
Bonne aux CamĂ©lias et l'auteur des Origines du christianisme, â
Ă©taient trĂšs liĂ©s, qu'ils aimaient beaucoup Ă se rencontrer et Ă
causer ensemble, que M. H. CrĂ©mieux, â beau sujet de vaudeville!
â se plaisait Ă mettre en relief M. Renan, Ă aiguillonner sa verve
et Ă le faire briller dans le monde ; mais il paraĂźt qu'il ne partageait
point l'optimisme de son illustre ami et que, au fond, le plus gai
des deux n'était pas celui qui en avait l'air. Combien n'en avons-
nous pas vus déjà , de ces amuseurs, couronnant ainsi brusquement
par une mort lamentable une vie toute de plaisirs, jetant d'un geste
désespéré le masque derriÚre lequel ils étouffaient et trahissant le
vide affreux de leur ùme sous la couche de gaieté qui trompait tous
les yeux!
L'art a aussi des pertes Ă regretter : le peintre Charles Giraud
qui, aprÚs avoir déjà fait partie de la mission française à Taïti, lors
de l'affaire Pritchard, avait accompagné le prince Napoléon dans
son expĂ©dition au pĂŽle Nord, â connu par de nombreux tableaux
de genre et d'intérieur, mais dont la réputation fut un peu éclipsée
par celle de son frĂšre EugĂšne; le sculpteur Vital-Dubray, qui a
beaucoup travaillé pour le nouveau Louvre, pour les places et les
monuments publics et qui, sous l'Empire, s'était fait une spécialité
des sujets bonapartistes, car on lui doit, entre autres, un Napo-
léon Ier, une Joséphine, un Cardinal Fesch, un Joseph Bonaparte,
un Napoléon III, sans compter des Lannes, des Abattucci, des
Rouher, etc. ; enfin M. Emile Signol, presque nonagénaire et qui
vivait depuis si longtemps dans la retraite, qu'on ne le croyait géné-
ralement plus de ce monde. L'annonce de sa mort n'a réveillé que
des souvenirs lointains et a causé à peu prÚs autant de surprise que
si l'on eût annoncé celle du pÚre Picot. Signol ne fut pas un grand
peintre, un artiste original et crĂ©ateur, mais un talent honnĂȘte,
consciencieux et pourtant fécond, qui a atteint unjmoment à la
popularité par ce tableau de la Femme adultÚre, exposé au Salon
de 1840, aujourd'hui au Luxembourg, et répandu à un chiffre
innombrable d'exemplaires par la gravure et la lithographie. Grand
prix de Rome en 1830, membre de l'Académie des beaux-arts en
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m les «mu» ET LES HOimES
1860, aprÚs l'avoir emporté sur treize concurrents, dans une lutte
mémorable dont l'acharnement s'attesta par dix tours de scrutin, il
a beaucoup travaillé pour les galeries de Versailles, et plus encore
pour les églises de Paris, car son talent s'est consacré de préférence
aux sujets religieux. On peut se donner une idée trÚs suffisante de
sa maniĂšre sage, correcte et froide en allant voir les quatre grandes
compositions qu'il a peintes dans les deux bras du transept de
Saint-Sulpice.
III
M. Ernest Daudet, si bien connu comme journaliste, comme
romancier et comme historien, a été pris, sur le tard, de l'ambition
d'écrire pour la scÚne. Il pourrait dire, comme le Francaleu de la
Métromanie :
Et j'avais cinquante ans quand cela m'arriva.
Or le théùtre passe pour avoir besoin d'ĂȘtre pratiquĂ© de bonne
heure. On n'y rĂ©ussit complĂštement qu'Ă la condition d'ĂȘtre possĂ©dĂ©
du démon dramatique, et ce démon-là , qui est fort méchantt
n'attend point pour se manifester. Aussi le romancier n'a-t-il pu
dépouiller le vieil homme en passant du livre à la scÚne : un Drame
parisien est ce qu'on peut appeler du théùtre romanesque.
Un viveur effréné, M. de Véran, a été trouvé mort dans le hall
de son hÎtel, à la suite d'une orgie. On soupçonne de ce meurtre
sa maßtresse, Rose Morgan, que tout se réunit pour accabler : elle
est restée seule avec le comte, aprÚs le départ des autres sou-
peurs, et le lendemain elle a porté à son agent de change une
somme de 50 000 francs, qui était dans le coffre-fort de M. de
Véran, et que celui-ci lui avait refusée à plusieurs reprises. Mais,
en dépit des apparences, la vraie coupable est M*e de Véran :
l'auteur nous le laisse clairement deviner dĂšs la fin du premier
acte. Vivant loin de son mari dans une sorte de veuvage moral,
elle était venue, cette nuit-là , du chùteau qu'elle habite en province,
pour lui parler d'une affaire de famille. Elle a pénétré, en le
cherchant, dans le hall encore chaud de l'orgie à peine terminée et,
déjà révoltée de ce spectacle, elle s'est vue poursuivie et menacée
de répugnantes caresses par le comte pris de vin : éperdue de
dégoût et de terreur, elle » saisi un revolver et tiré.
Voilà le fait, j'allais dire le fait divers. Il y a là les éléments
d'un mĂ©lodrame, fondĂ© sur T Ă©ternelle erreur judiciaire, qui a dĂ©jĂ
tant servi, qui servira tant encore aux romanciers et aux dri-
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LBS ĆUVRES BT LES HOMMES 313
maturges. Pour en faire une piÚce littéraire, en y introduisant
âącet intĂ©rĂȘt moral qui seul donne une Ăąme aux pĂ©ripĂ©ties du
théùtre, il faudrait nous montrer la lutte déchirante qui se livre
dans le cĆur de la grande dame entre l'honneur mondain et
l'honnĂȘtetĂ©, entre tous les instincts qui la retiennent et le devoir
qui la pousse Ă sauver l'innocente, surtout quand cette derniĂšre
est une misérable créature qui lui a volé son mari, qui a volé la
fortune de ses enfants, qui l'a blessée dans toutes ses fibres de
femme et de mĂšre et qui, si elle n'a point commis le meurtre dont
on l'accuse, n'en est pas moins digne de tous les chĂątiments. Faut-
qu'une honnĂȘte femme, dont la vie n'a Ă©tĂ© dĂ©jĂ qu'une longue
souffrance, se sacrifie, sacrifie l'honneur de sa famille et celui de
ses enfants pour une coquine, et pour la coquine précisément qui
est la cause de tout le mal? Quel champ de bataille et quels beaux
combats on y eût pu livrer!
M. Ernest Daudet a reculé devant ce drame tout moral; il s'est
contenté d'une esquisse. Voici sommairement le scénario qu'il a
imaginé : la comtesse de Véran est venue confesser son crime
involontaire au P. Vignal, le prédicateur à la mode, dont Rose
Morgan suit elle-mĂȘme les confĂ©rences avec passion. Lorsque cette
derniĂšre comparaĂźt en cour d'assises et que tout semble annoncer
sa condamnation, le PĂšre demande Ă ĂȘtre entendu, et alors il dĂ©clare
qu'il connaßt le coupable, que le secret de la confession lui défend
de le dénoncer, mais que ce coupable n'est pas l'accusée. La com-
tesse elle-mĂȘme est prĂȘte Ă aller plus loin, s'il le faut : pendant la
délibération du jury, elle vient trouver Rose, lui avoue tout et se
déclare résolue à la sauver; mais celle-ci, aprÚs l'avoir accablée de
reproches, se sent touchée à son tour et ne veut pas de son sacri-
fice, que d'ailleurs le verdict d'acquittement du jury rend inutile.
Les quatre principales étapes de l'action sont concentrées en quatre
tableaux, mis en scÚne avec beaucoup d'art et faits pour séduire
les yeux par la vérité matérielle de la reproduction : la sacristie,
avec le défilé des complimenteurs et des complimenteuses, et le joli
caquetage des dévotes mondaines aprÚs le sermon du PÚre, qui ne
peut s'en dĂ©fendre; le grand hall de l'hĂŽtel de VĂ©ran, oĂč un juge
d'instruction fantaisiste a imaginé de faire reconstituer par ses véri-
tables acteurs, avec son éclairage à giorno, sa vaisselle, ses mets,
ses toilettes, la scĂšne du souper tragique; la cour d'assises, que
l'on fourre un peu partout maintenant; et enfin le cabinet du
prĂ©sident, oĂč s'Ă©changent les explications entre Rose Morgan et la
comtesse, en attendant la sentence des jurés.
11 faut bien dire que les invraisemblances sautent aux yeux, que
le dénouement est escamoté et que la transformation morale de
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384 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
Rose Morgan, qui s'élÚve des bas-fonds de l'infamie jusqu'à l'hé-
roïsme de vouloir se laisser condamner, en guise de réparation,
pour la coupable, nous laisse incrĂ©dules, mĂȘme en tenant compte
du sentiment que l'auteur fait naĂźtre en elle, et qui, si discrĂštement
indiqué qu'il soit, n'est, dans cette créature corrompue, qu'une
souillure de plus. M. Ernest Daudet s'est montré plein de respect
pour le P. Vignal, qui joue dans sa piÚce le rÎle le plus élevé ; nous
ne pouvons voir pourtant sur la scĂšne, sans en souffrir, la soutane
du prĂȘtre ou la robe du moine, surtout mĂȘlĂ©e Ă des robes comme
celles de Rose Morgan. Mais cette piĂšce, un peu trop artificielle,
est habilement construite; elle a quelques parties qui sont d'un
expert dans l'art d'intéresser le public; des scÚnes amusantes,
ingĂ©nieuses, vives, Ă©mouvantes mĂȘme; on ne s'y ennuie pas une
minute. C'est M. Raphaël Duflos qui remplit le personnage du
P. Vignal; franchement, je ne lui crois pas la vocation. Mme Dar-
laud joue Rose Morgan comme si elle n'avait fait autre chose de sa
vie. Mais, surtout en un drame qui évolue entre le sacristie et la cour
d'assises, était-il nécessaire que ces dames fissent un tel étalage de
toilettes et de bijoux? Passe pour l'acte du hall; pour les autres,
leur zÚle est vraiment poussé jusqu'à l'indiscrétion.
L'OdĂ©on nous a donnĂ© le mĂȘme soir un petit acte en vers de
M. Ernest d'Hervilly, le Roi Midas, fantaisie sans prétention
scénique, dont il a fait un spirituel plaidoyer pour la simple
musique du passé contre la bruyante et compliquée musique de
l'avenir, â et une comĂ©die en quatre actes, en prose, de M. Victor
Jannct : Mariage d'hier. C'est le divorce, donnée dramatique d'une
abondance presque inépuisable, qui a inspiré cette piÚce. La fille
d'une divorcĂ©e, Marthe de Savigny, est aimĂ©e de Paul de TrĂȘves,
dont la mÚre est ou, du moins, se prétend intraitable sur le chapitre
du divorce. Tel est le point de départ. Pour les besoins de sa piÚce,
je ne dis pas de sa thĂšse, â car, malgrĂ© le sujet qui y prĂȘte et y
pousse, malgré aussi quelques apparences qui pourraient tromper
au début, M. Jannet n'a point voulu traiter une thÚse et s'est borné
Ă traiter un cas dramatique, â l'auteur a fait de M. de Savigny un
personnage dĂ©pourvu de cĆur, un libertin sans scrupule et qui,
mĂȘme aux yeux d'un monde trĂšs tolĂ©rant, passe pour peu esti-
mable; de Mmo de Savigny, une femme, au contraire, digne de tous
les respects : elle ne s'est résolue à la séparation qu'aprÚs de
longues amertumes, et au divorce qu'aprÚs avoir rencontré le loyal
commandant Mauclerc, qui, touché de ses malheur?, de ses rares
qualités, de la dignité de sa vie, l'a décidée à rompre le lien qui
rattachait encore Ă M. de Savigny et Ă accepter sa main.
Mme de TrĂȘves, elle, n'a guĂšre Ă©tĂ© plus heureuse en mĂ©nage,
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 385
mais elle ne s'est pas crue en droit pour cela de séparer ce que
Dieu a uni, et elle a dÚs lors une autorité incontestable pour con-
damner M"* Mauclerc; car enfin cette femme irréprochable non
seulement s'est exposĂ©e Ă ĂȘtre rencontrĂ©e dans le monde entre ses
deux maris, mais encore a donné à sa fille l'exemple de la violation
d'une grande loi sociale et religieuse et d'un second mariage qui a
dĂ» ĂȘtre purement civil. La marquise de TrĂȘves n'exagĂšre rien et
n'affiche pas du tout une vertu étroite et haïssable en ne témoi-
gnant aucun désir de faire entrer dans sa maison une jeune fille
sur laquelle pĂšse une telle tache de famille. Ce qu'on peut criti-
quer seulement, c'est la maniĂšre dont elle s'y prend, l'expression
qu'elle donne à un sentiment si légitime. Elle aurait bien plus
d'autorité encore si elle se plaçait résolument sur le terrain de la
conscience religieuse et non des convenances mondaines.
La cheville ouvriĂšre de l'action, le deus ex machina^ c'est la
princesse de Sauves, une jeune femme aimable, sensée, raison-
neuse et pleine, d'initiative, à la Dumas, que connaissent également
les Mauclerc, les de TrĂȘves et aussi M. de Savigny, chez qui les
jeunes gens se sont connus, qui a juré de les marier et qui lÚvera
tous les obstacles. Grùce à elle, aprÚs un premier refus catégo-
rique, la marquise de TrĂȘves se dĂ©cide Ă faire une dĂ©marche auprĂšs
de Mme Mauclerc, en lui indiquant les conditions auxquelles elle
pourra consentir au mariage : le jeune couple voyagera d'abord
pendant une année entiÚre, puis, à son retour, il ira s'installer
en province, dans un chĂąteau des de TrĂȘves; Ă Paris, il demeurera
dans leur hĂŽtel. Elle devine, sous les formes du langage, qu'on a
l'intention de la tenir à l'écart, et elle se résigne en pleurant,
avec un reste d'espoir que sa fille repoussera de telles conditions;
mais, dans une scĂšne conduite avec un art discret, Marthe, aveu-
glĂ©e par l'Ă©goĂŻsme de l'amour, les accepte toutes, sans mĂȘme
remarquer ce qu'elles ont de cruel pour sa mĂšre.
Les fiançailles ont lieu chez la princesse, qui veut pousser jusqu'au
bout son rÎle de bonne fée. Par malheur, Mme de Sauves, aprÚs
le divorce, n'a pas rompu avec M. de Savigny, qui en abuse pour
venir lui-mĂȘme Ă la soirĂ©e, quoiqu'on l'eĂ»t priĂ© de n'en rien faire, et
pour torturer son ex-femme, non seulement de sa présence, mais
de ses railleries blessantes. A la suite d'un affront fait Ă sa femme,
le commandant Mauclerc et M. de Savigny, qu'il ne connaissait
pas encore, se trouvent en présence. TrÚs hautain et trÚs digne, le
commandant refuse d'abord de relever les provocations de Savigny,
qui parvient toutefois Ă le pousser Ă bout. Les deux hommes
se] battront. Un tel scandale rendra le mariage impossible. Mais
vous comptez sans la bienfaisante princesse, providence des res-
25 octobre 1892. 25
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386 LK OEUVRES ET LES HOIMES
pectables divorcées. M. de Savigny refusant avec obstination de
renoncer à son duel, elle n'hésite pas et apprend tout à Marthe :
aprÚs avoir exhalé, dans un couplet touchant à son pÚre, tout ce
qu'elle avait sur le cĆur, tout ce qu'elle a dĂ©jĂ souffert par lui et
dont elle avait gardé jusqu'alors le douloureux secret, la pauvre
enfant prend le parti de s'évanouir, ce qui est un moyen commode,
mais peut-ĂȘtre un peu trop Ă©lĂ©mentaire, de dĂ©nouer la situation.
Cet Ă©vanouissement attendrit tout le monde : la marquise de TrĂȘves
qui, survenue trÚs opportunément et déjà touchée de ce que la jeune
fille n'a pas voulu épouser Paul en lui laissant envoyer des som-
mations respectueuses, donne enfin son plein consentement au
mariage; M. de Savigny loi-mĂȘme, qui renonce Ă se battre et Ă
faire désormais obstacle au bonheur de sa fille. Certes, malgré le
précepte d'Horace, les conversions ne sont pas interdites au théùtre,
mais cette derniĂšre est bien subite et bien imprĂ©vue. Et quant Ă
Mme de TrĂȘves, l'inconsistance de ce roseau peint en fer, qui
d'abord rejette absolument un mariage qu'elle admet ensuite moyen-
nant conditions, puis qui revient Ă sa premiĂšre intransigeance, et
enfin qui cÚde sur tous les points, dépasse vraiment les bornes.
Lorsqu'on se laisse aussi aisément désarçonner, c'est que, en dépit
des apparences, on n'était guÚre à cheval sur les principes.
Mariage d'hier n'est ni poier ni contre le divorce ; il est sur le
divorce. Toute la préoccupation de M. Jannet a été de choisir un
beau cas, qui se prĂȘtĂąt Ă quelques situations dramatiques et il y a
réussi. On pourrait extraire de sa piÚce des arguments en sens
opposés, et c'est précisément ces apparences de plaidoyer au début
qui font croire Ă une thĂšse et donnent au spectateur une sorte de
désappointement lorsqu'il les voit avorter. La comédie de M. Jannet
avait l'air de vouloir prouver quelque chose; elle ne prouve rien,
sinon que Marthe est une charmante jeune fille, irresponsable de la
méchanceté de son pÚre et de la faiblesse de sa mÚre. Hais, à ne
Penvisager qu'au point de vue théùtral, Mariage dhier, aprÚs
un premier acte un peu lent et obscur, a de l'intĂ©rĂȘt, des parties
excellentes, un dialogue souvent ferme, des scÚnes traitées avec
sobriété et vigueur, comme celle de la provocation, qui sort des
lieux communs ressassés. L'interprétation vaut surtout par l'em-
semble; citons pourtant MM. Albert Lambert, Brémont, Rameau
et MUe Dux, la jeune lauréate du Conservatoire, qui n'a, à vrai dite,
ni la physionomie ni les allures d'une princesse, mais qui supplée
Ă cette forte lacune par son intelligence et l'art de sa diction.
Le 2 octobre, la ville de Givet a élevé à Méhul un monument,
ceuvre du sculpteur Croisy. Le ministre de l'instruction publique,
dans un discours d'ailleurs bien tourné, a surtout salué ea. loi
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 387
l'auteur du Chant du départ. Les autres orateurs, MM. Massenet,
Ămbr. Thomas, Victorien «FonciĂšres, qui parlaient au nom de l'Ins-
titut, du Conservatoire et de la Société des compositeurs français,
ont fait ressortir les traits caractéristiques de ce maßtre au talent
noble et sévÚre qui fut le meilleur élÚve et continuateur de Gluck.
L'auteur de Joseph est de la mĂȘme famille, sinon de la mĂȘme taille;
on l'a bien vu, il y a quelques années, quand l'Opéra- Comique a
remontĂ© ce chef-d'Ćuvre, et si la statue de MĂ©hul avait pour con-
séquence de faire reprendre quelqu'une de ses autres productions,
nous en serions heureux.
Elles sont oubliĂ©es, mais on aurait le choix. MĂ©hul a mĂȘme tra-
vaillé dans le genre bouffe, avec Ylrato^ ce pastiche italien dont
le quatuor est resté célÚbre. Que dis-je? On trouverait jusqu'à de
l'inédit dans ses opéras, par exemple ce Jeune Henri% dont, par
une fortune singuliÚre, l'ouverture s'est classée au rang des chefs-
d'Ćuvre et a pris place dans le rĂ©pertoire de tous les concerts,
tandis que la partition, victime du livret le plus fade et le plus
incolore (peut-ĂȘtre aussi de l'esprit de parti, car le jeune Henri
c'est Henri IV, et la représenlation avait lieu en 1797), n'a pu
mĂȘme se faire entendre jusqu'Ă la fin du deuxiĂšme acte. EnervĂ©
par le fastidieux libretto de Bouilly, le public fit baisser la toile
à grands cris au milieu de la représentation, mais en réclamant
une nouvelle exécution de l'ouverture, qu'il avait déjà fait répéter
en entier avant le lever du rideau et qui, cette fois encore, fut
accueillie par des transports d'enthousiasme. Malgré Bouilly, une
audition du Jeune Henri, tout au moins de ses pages les plus
remarquables, ne pourrait manquer d'exciter la curiosité des dilet-
tantes, et si j'étais de M. Colonne, dont les concerts viennent de
recommencer, je risquerais la partie.
Victor FouKftKL.
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CHRONIQUE POLITIQUE
24 octobre 4892.
Il est dit dans l'Apocalypse qu'il se fit au ciel un silence d'une
demi-heure. Est-ce que, sur cette terre, il n'y a pas des moments
oĂč le silence devrait se faire, silence des haines, des passions, des
colÚres, des impiétés? Et quelle occasion semblerait mieux choisie
pour cette paix des cĆurs que les fĂȘtes oĂč l'humanitĂ©, s'honorant
elle-mĂȘme, cĂ©lĂšbre ce que, par la grĂące de Dieu, elle a fait de
grand? Assurément, le 12 octobre 1892, qui marquait le quatriÚme
centenaire de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb,
était une date presque unique entre toutes les dates fameuses,
presque sans pareille dans la mémoire humaine. En général, les
moindres lambeaux de territoire que les nations acquiĂšrent, elles
ne les reçoivent que baignés de sang; ici, c'est tout un monde que
le vieux monde a gagné d'un coup, et il ne lui a rien coûté.
S'il est vrai, comme le disait le P. Lacordaire, que la France est
née d'un acte de foi sur un champ de bataille, l'Amérique est née
d'un acte de foi à travers l'immensité. Mettez en regard de Chris-
tophe Colomb tous les géants de la guerre : Alexandre, César,
Napoléon; comme, avec moins de bruit, il a fait plus qu'eux tous!
Christophe Colomb est un des rares grands hommes qui ont eu une
Ăąme Ă©gale Ă leur Ćuvre. La grandeur surhumaine dont ses actions
sont pleines, il en avait d'abord rempli ses sentiments, ses pensées
et ses vertus. C'est un poĂšte et c'est un savant; c'est avant tout
un croyant, â un visionnaire, comme disaient ses envieux, â un
voyant, comme dit la postérité. Il a conçu dans la priÚre ce qu'il
a exécuté dans l'effort et le sacrifice. 11 s'enfonce dans l'inconnu,
dans la mer ténébreuse qui hérissait d'effroi les imaginations, dans
les rĂ©gions sans bornes oĂč la rumeur populaire veut que la vie et la
lumiĂšre ne soient plus. La descente aux enfers, la visite aux
royaumes vides, inania rĂ©gna, Ă l'entrĂ©e desquels il faut laisser lĂ
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CHRONIQUE POLITIQUE 389
l'espérance, Dante ne les avait entrepris que par le jeu du génie;
c'est en chair et en os, c'est dans leur réalité sinistre que Chris-
tophe Colomb les affronte. Ses compagnons l'assiĂšgent de leurs
fureurs, plus terribles encore que les vagues de l'Océan ; ils s'irri-
tent contre le tĂ©mĂ©raire qui, sans savoir son chemin, les mĂšne Ă
tĂątons Ă une mort affreuse et certaine. 11 tient bon. 11 rassure ses
compagnons éperdus dans la mer immense, comme le divin
Maßtre avait rassuré ses apÎtres sur le lac de Tibériade : « Hommes
de peu de foi, pourquoi vous troublez-vous? » Lui ne se trouble
pas, parce qu'il ne doute pas. Il ne se trouble pas, parce que,
armé de tous les secours de l'astronomie et de la nautique d'alors,
qu'il a demandés à l'étude; convaincu, comme d'illustres docteurs
l'ont professé au moyen ùge, que la terre est une sphÚre, et qu'au
delĂ de l'Atlantique, un autre continent doit s'offrir; il a foi dans
sa mission $ ambassadeur de la TrÚs Sainte Trinité, foi dans son
nom de Porte-Christ, Christophe, qu'il a reçu au baptĂȘme; foi dans
la bénédiction attachée à sa petite caravelle, qui a pour enseigne :
Santa Maria; foi dans l'efficacité de la priÚre Salve ftegina, que
tous les soirs, dans l'Océan désert, il récite, agenouillé, avec son
équipage, mot de passe donné de Dieu pour franchir tous les
abĂźmes et atteindre tous les rivages.
A TarriĂšre-plan de ses rĂȘves Ă©blouissants, que soutenaient les
desseins les plus réfléchis, Christophe Colomb méditait, prenant
l'Asie à revers, de réaliser, avec les trésors des nouvelles Indes
cfu'il était sûr de découvrir, la croisade triomphante qui délivrerait
le Saint-Sépulcre. Il n'eut pas ce bonheur, il ne put aller jusqu'au
tombeau de l'Homme-Dieu : chemin faisant, il avait trouvé ce qu'il
cherchait, des membres innombrables de la famille humaine pour
laquelle le Christ est mort; tout un monde, presque endormi, flottant
sur les eaux, comme autrefois avait flotté sur le Nil le berceau de
Moïse. La croix à la main, il prit possession de cette seconde moitié
de l'univers, en prononçant ces paroles : « Seigneur! Dieu éternel et
tout-puissant, qui, par ton Verbe sacré, as créé le firmament, et la
terre, et la mer! Que ton nom soit béni et glorifié partout! qu'elle
soit exaltée ta Majesté qui a daigné permettre que, par ton humble
serviteur, ton nom sacrĂ© soit connu et prĂȘchĂ© dans cette autre partie
du monde! » Et voilà que, quatre cents ans écoulés, une voix,
faisant écho à celle de Christophe Colomb, s'élÚve de cette autre
partie du monde ; c'est la voix du chef de la nation la plus puissante
et la plus libre des deux AmĂ©riques, du prĂ©sident des Ătats-Unis,
appelant ses concitoyens Ă la priĂšre, pour remercier le Dieu de
Christophe Colomb : « Que, dans les églises, la population exprime
Ă la divine Providence sa gratitude pour la foi solide de l'explora-
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390 CHHOICIQUE POLITIQUE
tenr et pour la protection et l'inspiration divines qni ont dirigé
notre histoire et comblé notre peuple de tant de bienfaits. »
Il appartenait an Vicaire de Jésus-Christ, au successeur de Gelai
qui a dit : a Allez, et enseignez toutes les nations I » de fĂȘter
magnifiquement, avec la découverte de l'Amérique, la mémoire de
Christophe Colomb. C'est l'Eglise qui garde le mieux les archives
du genre humain. MĂȘme dans l'ordre naturel, c'est encore elle qui
est la meilleure dispensatrice de la gloire; elle assure des cou-
ronnes pour ce monde et pour l'autre. Le pape Léon XIII n'a pas
seulement ordonné une commémoration solennelle du grand
homme et du grand événement; il a fixé le sens de cette commé-
moration avec une profondeur de pensées d'autant plus faite pour
frapper les esprits que, par une mystérieuse coïncidence, à l'heure
mĂȘme oĂč le cours des siĂšcles amĂšne le quatriĂšme centenaire du
baptĂȘme de l'AmĂ©rique, l'Eglise trouve dans cette AmĂ©rique, dans
l'équité de ses lois, dans ses pleines et fécondes franchises, le
dernier asile de ses libertés et de son droit que la vieille Europe,
saturée de despotisme, exténuée de guerres et de révolutions,
opprime presque partout. N'est-ce pas comme une rencontre pro-
phétique? Rapprochant de l'immortel navigateur le Pape immortel
qui le glorifie, Mgr l'Ă©vĂȘque d'Autun a trĂšs Ă©loquemment montrĂ©
Léon XIII qui, aprÚs avoir regardé au loin, comme la vigie sacrée,
la mer, la grande mer ténébreuse de la démocratie montante,
répÚte à la France, comme Christophe Colomb les avait répétées au
pilote de la Santa Maria, les paroles de Notre-Seigneur Ă Pierre :
« Va au large ! » Ite in altum, c'est-à -dire : « Confiante dans la
boussole et l'ancre éternelles, prends hardiment ta route au milieu
des idées de ton temps, dans la liberté. »
L'appel de Léon XIII a été entendu sur tous les points de la
France; dans la plupart de nos cathédrales, des messes d'actions
de grùces ont été célébrées, des Te Deum chantés, des discours
prononcés en commémoration de la découverte de l'Amérique par
Christophe Colomb.
Si nous n'étions accoutumés à ces misÚres, nous nous étonne-
rions de la discrétion avec laquelle notre gouvernement, d'ordi-
naire si amoureux de manifestations et réclames de toutes sortes,
s'est tenu Ă l'Ă©cart de ces bonnes et belles fĂȘtes. Notre-Dame de
Paris était parée comme pour un triomphe ; en voyant sa grande
nef, on songeait Ă la petite carĂšne de la Santa Maria. Le cardinal-
archevĂȘque officiait; l'ambassade d'Espagne Ă©tait au complet,
témoin de la nation catholique auprÚs de la nation trÚs chrétienne.
Seul, le gouvernement français faisait défaut. L'an dernier, à pareil
mois, il s'était dérangé pour aller à Nice se livrer aux pasquinades
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chronqui POLinocK soi
les plus fĂącheuses devant le monument de Garibaldi, l'un des
auteurs de cette unité italienne que, dans une lettre sur la Tunisie,
IL Jules Ferry vient courageusement de dénoncer, à la honte de
son parti, comme un malheur pour la France. Pourquoi ne pas
faire pour Christophe Colomb ce qu'on a fait pour Garibaldi?
AprÚs tant de zÚle pour l'Italie, pourquoi tant d'indifférence pour
l'Amérique? N'y avait-il pas lieu de se souvenir que, dans cette
AmĂ©rique, la France a eu des continuateurs, mĂȘme des prĂ©cur-
seurs de Christophe Colomb, et qu'elle y a laissé, des rives du
Saint-Laurent, des Grands-Lacs, du Mississipi, de l'Illinois, Ă
celles de l'Amazone et de la Plata, des gloires, des traces, des
amitiés impérissables? Lorsque Washington mourut, le chef de la
rĂ©publique française, qui s'apprĂȘtait Ă ĂȘtre un empereur, eut le
bon goût de faire prononcer son éloge funÚbre dans la chapelle des
Invalides, alors le temple de Mars.
Ne cherchez pas des raisons profondes Ă l'abstention du gouver-
nement; il n'y en a qu'une, toujours la mĂȘme : le gouvernement
français ne peut commémorer la découverte de l'Amérique par
Christophe Colomb, parce que ce serait faire acte de religion.
Connaissez-vous dans toute la France un homme moins libre que
M. le président de la république? Est-il serf comparable à celui-là ?
Défense lui est faite de mettre officiellement les pieds dans une
église, cette église renfermùt-elle quelque trophée superbe, quelque
chef-d'Ćuvre de l'art, que le moindre touriste s'empresse de visiter.
U y a quelques mois, M. le président de la république était à Nancy,
tout prĂšs de la chaumiĂšre de Jeanne d'Arc. Sur cette chaumiĂšre, il
y a une croix; tandis que M. le président de la république n'aura
pas la permission d'y pénétrer, il aura l'affront de voir le grand-duc
de Russie qui, de PlombiĂšres, est venu le saluer, poursuivre son
chemin pour faire, lui, étranger et schismatique, le pÚlerinage de
Domrémy. Parce qu'ils furent chrétiens, la jeune fille qui a sauvé
un peuple et le grand homme qui a découvert un monde, demeu-
rent suspects.
Une excuse du gouvernement pour ne pas s'occuper d'un cente-
naire qui intéresse le genre humain tout entier, c'est qu'il est
lui-mĂȘme occupĂ© d'une bien autre affaire ; il est en quĂȘte de morts
fameux pour peupler son PanthĂ©on : espĂšce de morgue d'oĂč bien
des rĂ©publicains qu'on y dĂ©posa, Marat en tĂȘte, furent jetĂ©s Ă
l'égout La dépouille de M. Renan sera-t-elle, du cimetiÚre Mont-
martre,, portée en grande pompe au Panthéon? Le ministre de
l'instruction publique l'avait annoncé le jour des funérailles, il avait
mĂȘme promis que des acolytes, notamment M. Michelet et M. Edgar
Quinet, seraient adjoints à l'auteur de la Vie de Jésus. Pour
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392 CHRONIQUE POLITIQUE
l'honneur de notre pays, nous désirons, sans l'espérer, que cette
souillure lui soit épargnée. Approuvé par le cabinet tout entier,
oĂč siĂšge M. Ribot, le projet de M. Bourgeois est soumis aux
Chambres. M. Renan aurait-il eu l'incontestable génie de Voltaire,
que, pour écarter cette apothéose athée, il suffirait de poser la
question dans les mĂȘmes termes dont se servait M. Royer-Collard
pour faire rayer de l'ordre du jour de l'Académie l'éloge de Vol-
taire : « Si le christianisme a été une dégradation, une corruption,
s'il a fait l'homme pire qu'il n'était, Voltaire, en l'attaquant, a été
un bienfaiteur du genre humain ; mais si c'est le contraire qui est
vrai, le passage de Voltaire sur la terre chrétienne a été une
grande calamité. »
Mais, si, en louant Voltaire, il était relativement possible de dis-
tinguer dans cet étonnant et malfaisant personnage le génie qui fut
extraordinaire et l'Ćuvre qui fut nĂ©faste, rien de pareil ne se prĂ©-
sente pour M. Renan. Parler de génie à propos de lui, c'est une
bĂȘtise. Ceux mĂȘme des lettrĂ©s qui ont entrepris de le gonfler se
sont rabattus sur ses mérites moraux. L'auteur de la Dame aux
Camélias a canonisé l'auteur de l'Abbesse de Jouarre, il l'a pro-
clamé un saint : « C'est le pape de la libre-pensée! » s'est-il
écrié avec ferveur. Un autre, ne sachant plus que dire, l'a appelé,
dans le Temps, « un demi-dieu mortel. » Va donc pour le
demi-dieu mortel! C'est l'affaire de ses dévots qui reçoivent cette
humiliante punition de ne pas croire au Dieu créateur et rédemp-
teur! Quant au génie, c'est autre chose; il n'y en a pas l'ombre
dans ce demi-dieu de pacotille. Savant de seconde main et écri-
vain de second ordre, malgré quelques pages érudites ou agréables,
M. Renan a fait des livres qu'on ne lit déjà plus que par une sorte
de curiositĂ© archĂ©ologique, bientĂŽt elle-mĂȘme Ă©touffĂ©e par l'ennui.
Lorsque la Vie de Jésus parut, un fin et sceptique observateur
qu'aucun fanatisme religieux n'aveuglait, M. Doudan, dans une
lettre intime, jugeait la production de M. Renan avec une prophé-
tique justesse : « Ce livre n'a pas l'air d'une forte santé. Il est
gentil, mais lymphatique. » Il écrivait encore : « Il me semble que
tous ceux qui l'ont lu se trouvent désappointés. La philosophie de
l'idéal comme M. Renan l'entend, et qu'il propose à ses lecteurs
comme le plus solide appui dans la vie, est sujette Ă des objections
cent fois plus difficiles Ă surmonter que le scandale de tous les
miracles et de tous les mystÚres. La résurrection de Lazare choque,
assurément, moins la raison qu'un univers inconscient qui marche
Ă lui tout seul vers un perfectionnement incessant. Cela est absurde
à ce point que je suis porté à croire qu'il entend par ces sottises
apparentes autre chose que ce qu'il dit; en tout cas, c'est sa faute,
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CHRONIQUE POLITIQUE 393
et il n'a qu'à mieux s'expliquer... Le matérialisme le plus radical
est un chef-d'Ćuvre de bon sens et de clartĂ© Ă cĂŽtĂ© de ces dĂ©cla-
mations sentimentales du panthéisme de M. Renan. »
Que la guerre de M. Renan contre le christianisme ait été inof-
fensive par sa débùcle finale et définitive; nous en convenons
volontiers. AprÚs tant de livres légers ou pesants, les uns affectant
les grĂąces et le bel esprit, les autres singeant la science, il en est
de la divinité du Christ, comme, sur un terrain plus immédiat et
plus palpable, sous les yeux de tous, il en est de la gloire de
Bossuet, que le pauvre sophiste, le pauvre sot, pour rappeler un
mot échappé au P. Gratry et à Mgr Freppel, s'était juré d'anéantir :
« Pour ma part, écrivait-il dans une lettre du 8 avril 1856 qu'on
vient de publier, la destruction de cette superstition-lĂ (dans la
mesure, bien entendu, oĂč une superstition se dĂ©truit) a toujours
été une de mes idées fixes. » 11 ne doutait pas d'abattre « cette
idole de l'admiration routiniÚre ». Voilà trente-quatre ans que
l'auteur de la Vie de Jésus annonçait qu'il allait, par surcroßt,
démolir Bossuet. Vous apercevez- vous qu'il ait réussi? Les gens
qu'il a tués au ciel et sur la terre se portent assez bien. La gloire
de Bossuet est plus jeune que jamais, plus populaire que jamais
dans l'élite et dans la foule, inspirant de plus en plus, non seule-
ment dans le clergé, mais dans l'Université laïque, souvent indif-
fĂ©rente, parfois incrĂ©dule, d'admirables Ă©tudes oĂč le gĂ©nie du
grand évÚque apparaßt toujours plus grand. Cette année encore,
avant de mourir, M. Renan, qui, dans sa lettre de 1856, traitait
d'ouvrage sans valeur YHistoire des Variations dont M. Cousin
avait dit « que, par la grandeur et l'étendue de la composition, les
difficultés vaincues, la profondeur de l'art sans que l'art paraisse
jamais, la parfaite unitĂ© et en mĂȘme temps la diversitĂ© presque
infinie de ton et de style, elle est peut-ĂȘtre, avec la RĂ©publique de
Platon, l'ouvrage le plus accompli qui soit sorti de la main des
hommes », M. Renan a pu lire le livre d'un maßtre de l'Université,
H. Rébelliau, démontrant, piÚces en mains, que cette incomparable
Histoire des Variations reposait sur la critique la plus conscien-
cieuse et la plus savante, sur le fond le plus exact et le plus
solide. Et, comble de l'ironie I un autre éminent universitaire,
IL Lan son, dans son beau livre sur Bossuet, fait cette remarque
piquante, qu'en employant sa plume à décrire l'influence d'Israël
dans je développement de la civilisation humaine, M. Renan a pré-
cisément justifié, contre les plaisanteries de Voltaire qui avait
faitdu peuple hĂ©breu le rebut du monde, la thĂšse mĂȘme de l'Ă©vĂšque
de Heaux.
Mais, en dépit de cet avortement, il ne reste pas moins acquis
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394 CHRONIQUE POLlTKJUt
que la guerre contre le christianisme a été la spécialité de M. Renan,
sa carriÚre, son titre, une de ses idées fixes, comme il disait de
l'écrasement de Bossuet. Il a commencé cette guerre dÚs sa jeu-
nesse, dĂšs le jour oĂč l'abbĂ© Dupanloup, apprenant qu'au sĂ©minaire,
portant la soutane, il n'avait plus la foi, et qu'il continuait cepen-
dant à communier, lui dit : « Sortez d'ici; voilà de quoi subvenir i
vos premiers besoins. Cessez ces sacrilÚges ! » Souvenir ineffaçable
auquel l'Ă©vĂȘque d'OrlĂ©ans faisait allusion dans son Avertissement
Ă la jeunesse et aux pĂšres de famille, lorsque, relevant une Ă une
toutes les attaques de M. Renan contre Dieu, l'ùme, l'immortalité,
l'Eglise, il lui adressait en passant cette apostrophe : « Je ne puis
me défendre d'ajouter que parmi les choses saintes que M. Renan
devrait respecter et qu'il ne respecte pas, il en est une dont il
devrait lui ĂȘtre Ă jamais impossible de parler : c'est l'Eucharistie. II
m'entend, et je sais ce que je dis. »
Dans ces conditions, la glorification de M. Renan au Panthéon
aurait un sens sur lequel personne ne se méprendrait : ce ne serait
pas un hommage à un talent qui, d'ailleurs, à aucun degré, ne le
mĂ©rita; ce ne serait qu'un plat et mĂ©chant outrage Ă Dieu, Ă l'Ăglise,
à la religion de la majorité des Français, à la foi de toutes les nations
civilisées. Faite dans un accÚs de fiÚvre révolutionnaire, celle de
Marat était moins répugnante, moins lùche, moins insultante pour
la pudeur publique. Orgie de bourreaux, ce n'était pas une polis-
sonnerie de cuistres. Eu chantant : SacrĂ©-CĆur de Marat! SacrĂ©-
CĆur de JĂ©sus! on croyait encore par une sorte de dĂ©mence
honorer Celui qui a racheté les hommes; ici, on n'aurait que l'in-
tention manifeste et froide de le bafouer. En commettant ce méfait,
le gouvernement ne pourrait mĂȘme pas allĂ©guer qu'il honore un
grand républicain; comme M. Jules Ferry le rappelle dans sa lettre
sur la Tunisie, M. Renan, fort bien en cour sous Napoléon III, dont
il fut l'obligé, avait pour idéal politique « un bon despote » .
En tout Ă©tat de cause, la rĂ©publique devrait ĂȘtre trĂšs rĂ©servĂ©e et
trÚs sobre dans sa distribution des honneurs du Panthéon. Elle
risquerait de donner des places de faveur qui feraient rire la pos-
térité. Pourquoi n'instituerait-elle pas pour les grands hommes,
comme pour les aspirants aux débits de tabac, une commission de
classement? Les temps de rĂ©volution ne se prĂȘtent guĂšre aux sĂ©lec-
tions équitables. Le gouvernement de Juillet, qui, à ses débuts,
avait eu le projet de loger quelques morts de marque au Panthéon,
eut le tact d'y renoncer vite. Dans la discussion qui s'ouvrit, des
noms, bien oubliés aujourd'hui, comme celui de Manuel, le libéral-
bonapartiste de la Restauration, avaient été mis en avant. Avec
son ferme bon sens, le colonel, plus tard maréchal Bugeaud, pro-
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CflHOHIQtJR POLITIQUE 395
posa, si l'on tenait à un Panthéon, d'y placer quelques grands
soldats incontestés, qui avaient fait cette chose simple et claire,
belle dans tous les siÚcles, sous tous les régimes : verser leur
sang ou gagner des batailles pour la patrie. Il avait bien choisi ses
candidats : Dugommier, Masséna, Hoche, Kléber, Desaix, Latour
d'Auvergne.
Les leçons et les humiliations qui pleuvent sur le gouvernement
devraient tempérer la fùcheuse manie qui le possÚde de ne chercher
sa vie que dans les mauvaises passions. Quelque incohérent que
soit notre Parlement, il a fallu son retour des vacances pour mettre
un peu de répit dans le gùchis de Garmaux que, depuis deux mois,
la faiblesse ministérielle laissait croßtre d'heure en heure. Si, pour
tous les gouvernements, mĂȘme pour ceux qui ne se croient pas
chargés de l'ordre moral, il y a un devoir de fonction comme une
prétention de métier, c'est d'assurer imperturbablement l'ordre
matériel. Il nous souvient qu'en 1872, une grÚve considérable
ayant éclaté dans un des bassins houillers du Nord, les grévistes,
pour intimider les récalcitrants, s'étaient répandus en immenses
attroupements et rassemblements; M. Thiers les fit immédiatement
dissiper; à une députation de grévistes qui, venue à Versailles,
invoquait le droit Ă la promenade qui appartient aux citoyens
réunis ou isolés, il répondit de sa petite voix fûtée et résolue :
« L'Ătat a aussi le droit Ă la promenade; c'est un Ă©trange prome-
neur qui aime Ă se faire accompagner d'escadrons de cavalerie et
de batteries d'artillerie, et qui disperse tout ce qu'il rencontre sur
son passage. » Les meneurs se le tinrent pour dit. A Garmaux,
l'Ătat a Ă©tĂ© plus modeste, il s'est cachĂ© chez lui; les patrouilles de
gendarmerie ont cédé la place aux patrouilles de politiciens, allant
et venant, non pour protéger la liberté de la grÚve, mais pour
étouffer la liberté du travail. Des bandes de faux ouvriers terrori-
saient le pays, vocifĂ©rant des couplets comme ceux-ci, â qui se
chantent, d'aprĂšs le correspondant du journal le Temps, couram-
ment Ă Carmaux :
Tous les bourgeois avaient promis
De faire égorger tout Paris.
Mais leur coup a raté,
Grùce à nos fédérés.
On leur coup'ra la tĂȘte.
Vive le son,
On leur coup'ra la tĂȘte,
Vive le son
Du canon !
Lorsqu'on se rappelle les tueries de Chùteau- Villain exécutées sur
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396 CHRONIQUE POLITIQUE
de braves gens qui chantaient des cantiques, et qu'on les rapproche
des horreurs impunies ou tolérées de Carmaux, on ne peut que
s'indigner et plaindre son pays.
Sans blĂąmer une rĂ©solution qui Ă©tait peut-ĂȘtre une carte forcĂ©e,
nous ne sommes pas rassuré de voir le président du conseil,
M. Loubet, transformé en arbitre d'un différend que la politique
de son cabinet n'a tendu qu'Ă embrouiller et qu'Ă envenimer.
Quelle sera sa jurisprudence? A Paris, Ă Marseille, Ă Toulouse, il
admet que les radicaux qui se font élire conseillers municipaux, se
payent illégalement avec les deniers de la ville; ailleurs, admettra-
t-il que ce seront les compagnies miniĂšres qui seront tenues de
les payer? En ce qui concerne l'institution d'un arbitrage pour
prĂ©venir ou terminer les conflits d'oĂč naissent les grĂšves, nous
l'acceptons d'autant plus aisément que nous l'avons toujours
réclamée. C'est l'honneur du vieux parti légitimiste, si attentif et
si dévoué à l'action de toutes les forces morales de la société,
d'avoir, le premier, demandé avec la reconnaissance des droits de
l'ouvrier, l'établissement d'un tribunal de paix qui saurait à la fois
les consacrer et les contenir. Ă un moment oĂč le monde parlemen-
taire ne devisait que sur la responsabilité ministérielle et autres
questions du mĂȘme genre, Monsieur le comte de Chambord, indi-
quant le remÚde dans la liberté d'association sagement réglée,
ajoutait, en 1865, dans une note d'une haute inspiration : « Lais-
sant une entiÚre liberté aux débats et aux transactions, l'autorité
publique n'interviendra qu'amiablement, et Ă la demande des deux
parties, pour faciliter leur accord. Elle sera toujours en mesure de
rĂ©primer sĂ©vĂšrement les troubles, les manĆuvres et les dĂ©sordres.
Des commissions mixtes, des syndicats de patrons et d'ouvriers,
pourront se rassembler sous son égide pour entretenir les bons
rapports et prévenir ou vider les différends. »
Seulement, pour que l'arbitrage soit sérieux, efficace, décisif,
et surtout pour qu'il puisse ĂȘtre obligatoire, l'Ă©quitĂ© exige qu'il
soit le produit pur et libre d'une représentation vraie du capital
et du travail. Nous sommes loin de ces garanties tutélaires pour
tous les intĂ©rĂȘts en jeu; l'instrument est faussĂ© par les pas-
sions régnantes. L'anomalie de la situation se traduit, dans les
circonstances actuelles, en caractĂšres monstrueux, lorsqu'on voit,
malgré l'arbitrage constitué et accepté, les meneurs de Carmaux
ordonner la continuation de la grĂšve, et prendre pour interprĂštes
de leurs doléances, qui donc? Des ouvriers qui ont vieilli et pùti
dans la mine? Non, des bons vivants de Paris, des politiciens de
profession, MM. Millerand, Clemenceau et Pelletan.
Nous faisons des vĆux ardents pour que, dans d'autres rĂ©pons
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CHROfflQOĂ POLITIQUE 397
oĂč. le mal, sans ĂȘtre plus grave, serait plus aigu, la mĂȘme imprĂ©-
voyance n'attire pas & notre pays quelque pénible épreuve.
M. Royer-Collard avait raison de dire que les gouvernements ne
sont pas des tentes pour le sommeil; ils ne devraient pas ĂȘtre
davantage des tréteaux pour la vanité et l'incapacité. Au Dahomey,
iJ y a une poignée de Français qui, contre les pires des ennemis,
luttent héroïquement; nos officiers y succombent dans des propor-
tions inusitées qui portent à se demander s'ils ne se prodiguent
pas plus que jamais pour suppléer au petit nombre de leurs troupes
et peut-ĂȘtre Ă l'inexpĂ©rience de quelques-unes d'entre elles. Sans
cesse, nous avons dénoncé dans cette chronique le crime de faire
des expéditions coloniales sans armées coloniales, le crime de
faire de nos Ă©tablissements d'outre-mer des trompe-l'Ćil avec
lesquels on leurre le pays, lui présentant des contes fantastiques
sur des conquĂȘtes qui ne sont qu'Ă©bauchĂ©es, et ne lui prĂ©sentant
pas des comptes authentiques sur l'argent qu'il faudrait verser et
les soldats qu'il faudrait payer. Au Tonkin comme au Dahomey,
les chimÚres seraient dangereuses, et la réalité est menaçante. Un
jeune prince dont la France et la maison de France peuvent ĂȘtre
fiĂšres, le prince Henri d'OrlĂ©ans, qui, le cĆur plein de confiance et
de joie patriotique, a parcouru nos possessions asiatiques, nous a
signalĂ© le pĂ©ril que tous les renseignements confirment : l'extrĂȘme
insuffisance des trois mille Français chargés de tenir en respect
une population de 12 millions d'hommes, au sein desquels la
Chine, le royaume de Siam, peut-ĂȘtre l'Angleterre, dĂ©tournent la
piraterie. Si des complications survenaient en Europe, le feu qui
couve au Tonkin, deviendrait un effroyable incendie; et Dieu sait
quelles calamités et quelles avanies ce systÚme sans franchise ni
courage, qui prévaut aujourd'hui, nous aurait infligées !
Ces raisons, et tant d'autres que la situation toujours précaire
de l'Europe, les armements redoublés de la Triple Alliance, les crises
chroniques de l'Orient grec, bulgare et slave, rendent prĂ©sentes Ă
tous les esprits, seraient assurément faites pour mettre la sagesse
et la paix dans notre politique intérieure. Si le gouvernement s'obs-
tine Ă diviser, les conservateurs ne manquent pas une occasion de
témoigner de leur abnégation patriotique : ils la prouvaient au
banquet de l'Orne, oĂč MM. de Mackau et de LĂ©vis-Mirepoix tenaient
le langage le plus conciliant et le plus constitutionnel ; ils la prou-
vaient encore aux Ă©lections sĂ©natoriales de la Haute- Vienne, oĂč leur
loyal concours faisait triompher, avec M. Albert Le Play, le
programme de la république modérée contre celui de la république
radicale.
Louis Joubert.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
La Population française, par £.
Lbvasseur, de l'Institut. 3 vol.
grand in-8°. (Paris, Rousseau.)
Bien que divers articles du Cor*
remondant aient déjà fait plus d'une
allusion et d'un emprunt aux der-
niers travaux de M. Levasseur, nous
ne pouvons cependant laisser passer
le troisiĂšme et dernier volume de ce
bel ouvrage sans dire d'une façon
toute particuliĂšre l'importance qu'il
convient d'y attacher.
Ce ne sont pas seulement ici des
recherches statistiques, â quoi qu'il
y en ait beaucoup et des meilleures,
â - sur l'accroissement relatif de la
population de notre pays aux diffé-
rentes époques du passé, sur les
divers groupes qui la composent,
sur les résultats a dégager des der-
niers recensements... Cette histoire
de la population française est vrai-
ment comme une histoire de la na-
tion française, par la façon dont elle
suit les progrĂšs ou les ralentisse-
ments de notre race, par le soin
avec lequel elle marque notre situa-
tion actuelle en Europe et parmi les
nations civilisées du globe.
Cet ouvrage s'adresse donc Ă une
multitude de travailleurs. S'agit-il
des naissances et des divorces, des
naissances légitimes ou illégitimes,
des décÚs aux différents ùges de la
vie, de l'émigration ou de l'immigra-
tion, des salaires des ouvriers, de la
criminalité, de la puissance de nos
industries, de nos forces militaires,
bref de tout ce qui intéresse le plus
la vie nationale, â historiens, Ă©co-
nomistes, moralistes trouveront lĂ
comme un dictionnaire complet et
méthodique de renseignements tous
Ă©lucidĂ©s avec une extrĂȘme prĂ©cision.
S'agit-il des grandes questions qui
jwréoccupent le plus notre patrio-
tisme; on y trouvera encore, trai-
tés sans parti pris, sans illusions,
avec une indication trĂšs suivie, des
remĂšdes qui paraissent possibles,
mĂȘme dans un dĂ©lai relativement
court.
Est-il besoin de dire que M. Le-
vasseur ne consent pas Ă donner le
nom de loi au paradoxe de Malthus?
Les faits qu'il a relevés et coordonnés
prouvent en effet que, « d'une ma-
niÚre générale la somme des subsis-
tances et des richesses s'est accrue,
dans les pays civilisés plus vite que
le nombre des habitants, quoique ce
nombre ait augmenté, en Europe et
surtout en Amérique, plus rapide-
ment que dans les trois ou quatre
derniers siĂšcles, et que cependant
les fléaux destructeurs de l'huma-
nité, les pestes, les famines, les
guerres, aient sévi moins cruelle-
ment que dans les temps passés ».
M. Levasseur ne s'attend cepen-
dant pas Ă ce que l'allure progressive
de la population s'accentue. Il fau-
drait pour cela que nos mĆurs et
nos idées subissent des changements
considérables auxquels notre état
présent ne paraßt pas nous préparer.
Ce qu'il souhaite parce qu'a le juge
possible, constituerait encore un pro-
grĂšs dont il n'y aurait pas lieu de
faire fi : la pacification des esprits,
la formation de la jeunesse par
« une bonne instruction et par de
solides habitudes de moralité et de
travail prises au foyer paternel, Ă
l'église, à l'atelier... », une diminu-
tion de la mortalité, une prolonga-
tion de la vie moyenne qui ne soit
pas seulement un mirage causé par
la diminution du nombre des enfants
jeunes, l'assimilation d'une partie
des Ă©trangers... A ces vĆux M. Le-
vasseur ajoute celui de voir « la
continuité d'an léger excédent de
naissances sur les décÚs ». Ce der-
nier souhait sera peut-ĂȘtre trouvĂ©
bien trop modeste. M. Levasseur, je
le crois, ne demanderait pas mieux
d'avoir plus. Il est triste d'avoir Ă
craindre que, d'ici Ă quelques an-
nées, nous n'en soyons réduits à nous
estimer heureux cren avoir autant.
H. J.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Les Sources de la paix intellec-
tuelle, par Léon Ollé-Lapruke,
maßtre de conférences à l'Ecole
normale supérieure. 1 vol. in-12.
Paris. (Belin.)
Les articles si remarqués de
M. Ollé-Lapruna, que nous ayons
publiés naguÚre, ont été réunis en
une brochure dont le succĂšs se jus-
tifie, auprĂšs de tous les intellectuels
de bonne foi, par l'élévation de la
pensée et le courage des conclusions.
C'est un cri de ralliement poussé
par un maĂźtre de notre jeunesse la
plu6 lettrée, auquel on répondra de
plus en plus. La rigoureuse préci-
sion du raisonnement, le calme phi-
losophique de l'affirmation nette-
ment chrétienne, font de oe volume
un livre de propagande Ă opposer
aux tentatives plus timides des
jeunes que n'éclairent pas encore
les rayons de la foi catholique.
Depuis les Sources du P. Gratry,
dont M. Ollé-Laprune se réclame
comme d'un maĂźtre, il n'avait pas
paru de démonstration aussi pé-
remptoire, sous une forme aussi
séduisante.
Les Sources de la paix intellectuelle
devraient ĂȘtre le manuel philoso-
phique de la jeunesse.
Le Réveil d'un peuple, par l'abbé
KANTĆRGiBSEit. In-12. {Paris, Le-
thielleux.)
Les chapitres qui composent le
nouvel ouvrage de notre distingué
collaborateur ont été d'abord écrits
pour le Correspondant, Nous éprou-
verions donc quelque embarras Ă les
louer comme il convient, si les élo-
ges qu'ils ont, ailleurs, valu Ă leur
auteur ne nous mettaient Ă l'aise.
Gomme Catholiques allemands, dont
le succÚs en France et à l'étran-
ger va toujours en grandissant, le
Réveil d'un peuple expose la tacti-
que suivie par les catholiques
d'Outre -Rhin, dans la revendication
de leurs droits et de leurs libertés.
Leur victoire, qu'ils complĂštent peu
à peu par une lutte obstinée, a été
longuement préparée avec une téna-
cité et un courage indéfectibles. Les
troupes et les chefs rivalisaient d'ar-
deur. « Si les catholiques prussiens
ont triomphé, écrit dans la préface
M. Kannengieser, c'est qu'ils étaient
dirigés par les Windtnorst et les
Mallinckrodt. » A l'actif des catho-
liques français sont pareillement
inscrites des victoires. Ils les ont
remportées sous les ordres de chefs
illustres. Aujourd'hui les troupes
sont encore prĂȘtes. Mais les chefs?..
Cette question, l'ouvrage de M. Kan-
nengieser la pose avec insistance et
la résout par l'exemple. C'est donc
un bon livre à méditer et à propager.
Correspondance du vicomte de
Melun avec Mme Swetchine,
publiée par le comte Le Camus.
1 vol. in-8°. (Paris. Prix : 3 fr. 50.
Leday.)
AprÚs les Mémoires de M. de Me-
lun, si justement appréciés, et dont
nos lecteurs ont trouvé ici des ex-
traits, le comte Le Camus Tient
d'éditer la correspondance du grand
organisateur d'oeuvres, dont le sou-
venir est un peu trop négligé par les
hommes d'aujourd'hui. Ses lettres
Ă Mmo Swetchine nous le montrent
découvrant, d'un regard sûr, un ave-
nir que bien peu prévoyaient, il y a
quarante ans. Le grand problĂšme
social qui reste encore à résoudre,
la grande transformation démocra-
tique si difficile Ă accomplir, sont
envisagés par lui avec une sérénité
et une hauteur de vues qu'on ne
saurait trop faire connaĂźtre. Pour
juger ainsi le temps présent, il avait
deux qualités indispensables : la foi
en Dieu et la confiance dans l'avenir.
C'est pour cela que sa correspon-
dance est plus que jamais d'actuar
lité, et que nous la recommandons
spécialement à tous ceux qu'inté-
ressent les questions sociales.
Nouvelles tendanoes en religion
et em littérature, par M. l'abbé
Klein, avec une préfacede M. l'abbé
Joihiot, vicaire général de Meanx.
â i vol. in-12. Paris. (Lecoflfre.)
Voici un volume dont la préten-
tion suprĂȘme est, pensons-nous,
d'ĂȘtre sincĂšre. L'enthousiasme y
palpite. L'élan généreux qui pousse
les deux brillants écrivains à tendre
la main aux hommes de bonne vo-
lonté, éveillera la sympathie chez
ceux-lĂ mĂȘmes qui refuseraient d'ac-
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400
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
cepter leur point de vue. On se défie
du clergé, on ne va guÚre à lui. Le
clergĂ© ira, â ses preuves faites, â
vers les masses pour leur montrer,
effectivement et par la pratique de
la vie, que la religion dont il est le
représentant est encore le meilleur
remĂšde aux misĂšres du corps et aux
tourments de l'Ăąme.
L'ouvrage de M. Klein, dont le
Correspondant a eu la primeur, est
précédé d'une importante et carac-
téristique préface de M. l'abbé Joi-
niot. M. le vicaire général de Meaux
recommande d'user de bienveillance
envers nos adversaires de bonne foi,
l'esprit de miséricorde étant dû, plus
qu'a tout autre, au mal de l'intelli-
gence. Certes, des Ćuvres comme
Nouvelles tendances sont faites pour
séduire beaucoup d'esprits hésitants,
et nous souhaitons qu'un avenir
prochain rĂ©alise le vĆu de M. Joi-
niot : « C'est entre les tenants de
la foi traditionnelle ouverts Ă la
pensée moderne, d'une part, et les
tenants de la pensée moderne en
ouĂȘte d'une foi, d'autre part, que se
fera l'union, que sera signé le traité
de paix des ùmes. »
La Franc âąMaçonnerie et laques-
tion religieuse, par Paul Copin-
Albancelli. Paris, 1 vol. in-12.
(Perrin.)
Un volume intéressant, enlevé
avec entrain, contenant d'excellentes
choses, mais en renfermant d'autres
sur lesquelles nous ne pouvons ĂȘtre
de l'avis de l'auteur. M. Copin-
Albancelli ne combat que le Grand-
Orient, et lui reproche de mécon-
naßtre le but véritable de la franc-
maçonnerie, ce qui laisse entendre
<jue la vraie franc-maçonnerie peut
ĂȘtre uns Ćuvre excellente. Nous ne
pouvons souscrire Ă ce jugement.
Mais fcela ne nous empĂȘche pas de
trouver intĂ©rĂȘt et profit Ă voir com-
ment sont organisées et dirigées nos
loges maçonniques françaises. LĂ
est, d'ailleurs, le cÎté piquant du
volume, car l'auteur parle de ce qu'il
a vu et de ce qu'il sait. Le tout n'est
pas à l'honneur des francs-maçons.
Le grand schisme en France au
dix-neuviĂšme siĂšcle, in- 12. (Pa-
ris, Dentu.)
M. l'abbé Bazin, chanoine de Saint-
Denis, vient de publier, sous ce
titre, un nouvel ouvrage destiné à un
grand retentissement.
L'auteur étudie, sous toutes ses
faces, la question des rapports de
l'Eglise et de l'Etat, dans notre pays;
il signale les immenses dangers d'une
situation douloureuse, également fu-
neste à la société religieuse et à la
société politique; il indique la cause
principale de malentendus profon-
dément regrettables; il propose les
remĂšdes qui, dans son opinion, peu-
vent seuls guérir le mal et amener
enfin le rĂšgne de la concorde, de
l'harmonie et de la paix au sein
d'une société troublée par les faux
préjugés, aussi bien que parles pas-
sions des esprits extrĂȘmes et des
écoles intransigeantes.
La Bible dans Racine, par l'abbé
Dblfour, 1 vol. in-8°. (Paris, Le-
roux.)
L'auteur est un vaillant qui a la
dévotion de son sujet. Ajoutez qu'il
est docteur es lettres et que c'est
avec ce livre mĂȘme qu'il a conguis
son diplĂŽme, et vous pourrez deviner
Quelle vie rĂšgne d'un bout Ă l'autre
de l'ouvrage. AprĂšs un coup d'Ćil
sur les poÚtes français qui 6e sont
inspirés de la poésie hébraïque avant
Racine, l'auteur étudie dabord le
principe fondamental du judaĂŻsme,
te monothéisme, puis sa loi, ses
deux grandes institutions, le pro-
f>hétisme et le sacerdoce, sa vie re-
igieuse, son culte et les traits géné-
raux de son histoire. Cet exposé
illustré, pour ainsi dire, des vers
de Racine, est présenté d'une façon
neuve et avec une largeur d'idées
peu commune. M. Delfour passe
ensuite en revue les diverses formes
de poésie cultivées par Racine. Un
brillant chapitre sur Lamartine,
Vigny, Hugo et Milton, termine
l'ouvrage, qui est, dans le fond et
dans la forme, un régal de lettré.
Uun des gérants : JULES GERVAIS.
TAX1U â B. DK SOTS ET NU, IMPJL, 18, K. DM FOWlĂS-I.-JACQUKS.
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LA REVUE DES REVUES
le numéro d'octobre contient entre autres :
Le Conflit Scandinave, par Bjornson.
Ma profession de foi, par le comte Lion
TolstoĂŻ.
Garnot chansonnier.
Paris littéraire (de Vogué, Taine, Ohnet,
Barrés, etc.), par T. Ghild.
Le Socialisme chrétien, par Bonghi.
Le Clergé et le Commerce.
Le Roman du Docteur Hertzka.
La Littérature macabre, par J. Claretie.
La Bible en danger, par T. Huxley.
L'Avenir de la psychologie, par le prof.
Ch. Righet.
La Pluie artificielle, par H. db VĂ rigny.
La Guerre entre les cellules.
Une Trilogie tchĂšque.
Sommaire analytique des revues fran-
çaises et étrangÚres.
Etc., etc.
Le succĂšs obtenu par notre publication, dans ces derniers temps, nous permet d'annoncer Ă nos
abonnés que les numéros de la Revue sont augmentés de 16 pages, à partir de la livraison
d'octobre. MalgrĂ© cet agrandissement sensible, le prix d'abonnement restera le mĂȘme.
Les nouveaux abonnés d'un an, à partir du 1er janvier 1893, qui feront parvenir le
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Par M. Antoalu BOSSU
Docteur en médecine de la Faoulté de Paris, médecin en chef de l'hospice Marie-ThérÚse, ancien président
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accompagoées de légendes, terminé par un précis d'anatomie des formes à l'usage des artistes.
Prix : avec atlas ooloriĂŽ, franco, 26 fr.; avec atlas noir, 21 fr.
L'immense succĂšs de cet ouvrage (douce Ă©dltlouo!) s'eiplique par l'intĂ©rĂȘt exceptionnel qui
s'attache à son ob)et et par son utilité pratique. Quoi de plus curieux, en effet, que l'organisation,
que le mécanisme du corps humain ; quoi de plus utile à connaßtre que les dérangements qui
surviennent dans son fonctionnement? La science du médecin a pour base ranatomle, la phy-
siologie, l'hyffiÚoe, la pathologie et la thérapeutique; or, ces cinq parties fondamentales
de la science de l'homme sont exposées dans leur ordre de filiation naturelle et méthodique. Tous
les organes, toutes les fonctions, tous les modificateurs, toutes les maladies, tous les médicaments
sont passés en revue et décrits par M. le docteur Bossu avec un soin scrupuleux.
L'Anthropologie réalise ainsi le traité encyclopédique de médecine le plus complet, le plus
méthodique, le plus pratique et, qualité précieuse, le plus propre à initier les intelligences culti-
vées à la connaissance de l'homme. Il est un guide SUR et AUTORISà pour les personnes étran-
gÚres à l'art que leurs fonctions appellent auprÚs des malades, et il a été Justement apprécié
lorsqu'on a dit : qu'il était le médeetu toujours préoeut dane la famille. Par cette
nouvelle édition, augmentée de Notes relatives au microbisme et aux progrÚs les plus récents,
l'ouvrage forme trois forts volumes de texte. L'Anthropologie est la publication de médecine la
plus compĂ©tente, et son extrĂȘme prudence lui assure une place au foyer de la fnmille.
L'UNION MĂDICALE, dont la rĂ©serve comme l'autoritĂ© sont bien connues, a recommandĂ©
I'Anthropologic dans les termes les plus élogieux.
Nous reproduisons sur ce précieux ouvrage le Jugement d'un savant, M. de Parville, dans le
Journal des Débats.
e Peu d'ouvrages, écrit M. de Parville, ont eu le succÚs de V Anthropologie de If. Bossu. Il
S eut ĂȘtre qualifiĂ© de populaire. C'est qu'il sert en quelque sorte de trait d'union entre les livres
estinĂ©s aux seuls mĂ©decins et les livres qui peuvent ĂȘtre consultĂ©s avec profit par le public. Son
objet est d'ailleurs d'une actualitĂ© Ă©ternelle. En effet, l'auteur y Ă©tudie l'ĂȘtre humain physiologi-
quement et pathologiquement considéré dans les diverses phases de son développement. AprÚs
avoir photographié en quelque sorte les plus petits détails, en avoir expliqué le mécanisme fonc-
tionnel, M. le docteur Bossu pose les rÚgles à suivre pour en éviter les dérangements {hygiÚne) et
remédier à leurs conséquences, c'est-à -dire aux maladies (thérapeutique).
e Le titre de l'ouvrage de M. Bossu pourrait amener quelque confusion dans l'esprit. Il ne s'agit
nullement de l'étude des races et des espÚces considérées entre elles, mais bien de l'étude de
l'homme comme individualité. C'est, en définitive, un résumé trÚs clair d'anatomie, de physiologie,
de thérapeutique, de pharmacologie, un guide trÚs pratique. Un atlas de 20 planches, dont
quelques-unes en couleur, facilite encore la lecture du texte. Nous saisissons avec plaisir l'occasion
que nous offre l'apparition de la douziÚme édition de V Anthropologie pour dire tout le bien que
nous pensons de l'ouvrage de M* Antonio Bossu. » (Journal des Débats.)
VIENT DE PARAITRE
INTRODUCTION SCIENTIFIQUE A LA FOI CHRĂTIENNE
Par nu IafĂ©aleur de l'Ătat, ancien Ă©lĂšve de l'Ăcole polytechnique.
1 voL ln-8* Ă©cu. â - Prix, 4 fr.; franco 4 fr. 50
Un écrivain distingué, If. l'abbé Morey, chanoine honoraire de Besançon, Lyon et Saint-Claude,
a consacré à V Introduction à la Foi chrétienne un article bibliographique important, dont nous
croyons devoir reproduire l'extrait suivant :
« Aux temps de lutte et de foi, saint François de Sales n'hésitait pas à écrire son Introduction
à la vie dévote, est-il étonnant qu'en nos jours sceptiques et matérialistes un homme de fol doublé
d'un savant écrive : V Introduction scientifique à ta roi chrétienne,
« Quand vous demandez Ă une foule de gens du monde : pourquoi n'ĂȘtes-vous pas chrĂ©tien ?
vous vous heurtez Ă une douzaine d'objections soi-disant scientifiques, qui paraissent des barriĂšres
insurmontables : Vous savez, c'était bon pour autrefois, mais les proorÚs de la science sont
énormes, nous avons marché, et je me range du cÎté des savants... et de la science. Impatienté
d'entendre cette vraie ritournelle, un docteur es sciences, un ingénieur, veut nous en montrer la
sottise et prouve avec la derniÚre évidence que la science athée qui s'affiche aujourd'hui ne dit
absolument rien de nouveau et répÚte, en essayant de les rajeunir, les objections faites par Epicure,
Celte, Porphyre, etc., philosophes dont le plus Jeune aurait h peu prÚs mille sept cents ans. »
FASmâ B» SB SOTS Bf VU*, IMPB., Il, S. MS VO*fttt-*-JAOQVB|i
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CORRESPONDANT
PARAISSANT LIS 10 ET LE 25 DE CHAQUE MOIS
-
1
PARK, DĂPAKTEMD7S ET ĂĂIU5GKK
UN AN, 35 FR. â 6 MOIS, 18 FR. â UN WUMfcR'y, 2 Fft. 50
SOIXANTE- QUATRIĂME ANNĂE
ĂO NOVEMBRE IH1IV
Page*.
!i0l. â I. SOUVENIRS. â PRĂSIDENCE DU PRINCE LOUIS-
NAPOLĂON. - LE MINISTĂRE DE 18Ă9. - I... ALEXIS DE TOCQUEVILLE,
4t licadeoie lraor;mc.
421. - H. PENSĂES DU SOIR AUGUSTE BOUCHER.
438. â 111. LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION LĂON MAURICE, iicin »r»ir.
460. â IV. LE MUSĂE DE BERLIN. â I. LA SCULPTURE C" CHARLES DE MOUr.
479. â V. LE COUT DE LA LAĂCISATION DES HOPITAUX DE
PARIS H. A LP Y, Concilier monidrJikPariv
496. â VI. SANS LENDEMAIN. â III. â fin B"»° C. DiĂŻ BAULNY.
née Boulier.
532. â VII. L ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES
FILLES EN FRANCE ET A L'ĂTRANGER. â fin. HENRI JOLY.
564- âVIII. REVUE LITTĂRAIRE RENĂ DOUMlC,
578. - IX. REVUE DES SCIENCES HENRI DE PARVILLE.
586. â X. CHRONIQUE POLITIQUE L0U|S J0UBERT.
600. â XI. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
PARIS
BUREAUX DU CORRESPONDANT
J4, RUE DE L'ABBAYE, 14
1892
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ALADIES D'ESTOMAC
DYSPEPSIES, GASTRALGIES
Une commission nommée par Y Académie de Médecine de Paris, pour étudier les
effets du Charbon de Belloc, a constaté que les maux d'estomac, Dyspepsies, Gastral-
gies, Digestions difficiles ou douloureuses, Crampes, Aigreurs, Renvois, etc., cessaient
aprÚs quelques jours d'usage de ce médicament, soit en poudre, soit en pastilles.
D'ordinaire, le bien ĂȘtre se fait sentir dĂšs les premiĂšres doses ; TappĂ©iit revient et la
constipation si habituelle dans ces maladies disparaßt. Les propriétés antiseptiques du
Charbon de Belloc en font un des moyens les plus sûrs et les plus inoffensifs à opposer
aux maladies infectieuses, telles que la Dysenterie, la Diarrhée, la Cholérine, la FiÚvre
typhoïde. Le Charbon de Belloc est employé soit pour prévenir, soit pour guérir ces
maladies.
Chaque flacon de Poudre et chaque boĂźte de Pastilles doivent porter la signature
*i !âąâą cachet du Dr Belloc. Fab. L. FrĂšre, A. Charapigny et C'% suce*, 19, r. Jacob, Paris.
Lu vente dans toutes les phar°ie>.â Prix : Poudre,2f.; Pastili.,1 f. 50., avec une instr0*.
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quinquina. » K biquet, Professeur Ă l'Ăcole do Pharmacie do Paris.
â L'administration du Quinium, continuĂ©e pendant quinze jours, un mois et mĂȘme plus, selon
le degré de détérioration physique à laquelle les malades étaient parvenus, a produit une toniflea-
tioo graduelle, une augmentation de puissance digestire et, par suite, un mieux ĂȘtre si rapide
qu'on ne pouvait douter de l'action du Quinium. (Annuaire de médecine pratique.)
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Dans ta journal V Avenir du Canal de Panama
it». rue Taitbout.
i Le trÚs remarquable article intitulé La Solution qui
a paru dans le numéro du 29 octobre dernier.
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de vue incontestable sera certainement trĂšs bien ac-
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SOUVENIRS
D'ALEXIS DE TOCQUEVILLE
MON MINISTĂRE
Partie commencée à Versailles le 16 septembre 1851, pendant la prorogation
de l'Assemblée nationale.
Pour en arriver sur-le-champ Ă cette partie de mes souvenirs, je
saute par-dessus l'époque antérieure qui s'étend depuis la fin des
journées de juin 1848 jusqu'au 3 juin 1849. J'y reviendrai plus
tard, si j'ai le temps. Il m'a paru plus important, pendant que mes
souvenirs sont encore tout frais, de retracer les cinq mois que j'ai
passés dans le gouvernement.
RETOUR EN FRANCE. â FORMATION DU CABINET.
Tandis que j'étais occupé à voir jouer, sur la scÚne particuliÚre
de l'Allemagne, un des actes du grand drame de la révolution euro-
péenne, mon attention fut tout à coup ramenée vers la France et
fixée sur nos affaires par des nouvelles inattendues et alarmantes.
J'appris l'échec presque incroyable de notre armée sous les murs de
Rome; les outrageants débats qui s'en suivirent dans le sein de la
Constituante; l'agitation du (pays produite par ces deux causes, et
enfin les élections générales dont le résultat, trompant les prévi-
sions des deux partis, faisait entrer plus de cent cinquante monta-
gnards dans la nouvelle Assemblée. Du reste, le vent démagogique
qui avait souillé tout à coup sur une partie de la France n'avait
point régné dans le département de la Manche. Tous les membres
de l'ancienne députation qui s'étaient séparés du parti conservateur
de l'Assemblée avaient succombé dans le scrutin. Des treize repré-
sentants qui composaient cette députation, quatre seulement
avaient survécu; quant à moi, j'avais réuni plus de voix que
tous les autres, bien que je fusse absent et muet, et malgré que
j'eusse ostensiblement voté pour Cavaignac, au mois de décembre
précédent; tout le monde, néanmoins, me nomma, moins pour mon
opinion qu'à cause de la grande considération personnelle dont je
jouissais en dehors de la politique; position honorable, sans doute,
3* LIVRAISON. â 10 NOVEMBRE 1892. 26
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402 SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQOEVILLE
mais difficile Ă tenir au milieu des partis et destinĂ©e Ă ĂȘtre trĂšs
prĂ©caire le jour oĂč ceux-ci deviendraient eux-mĂȘmes exclusifs en
devenant violents.
Je partis dÚs que j'eus reçu ces nouvelles. à Bonn, une indispo-
sition subite obligea M"0 de TocquĂ«ville Ă s'arrĂȘter; elle me pressa
elle-mĂȘme de la quitter et de continuer ma route, ce que je fis, mais
à regret, car je la laissais seule au milieu d'un pays encore agité par
la guerre civile, et c'est d'ailleurs dans les moments de difficultés
ou de périls que son courage et son grand sens me sont de secours.
J'arrivai Ă Paris, si je tte me trompe, le 25 mai 1849, quatre
jours avant la réunion de l'Assemblée législative et pendant les
derniĂšres convulsions de la Constituante. Quelques semaines
avaient suffi pour rendre l'aspect du monde politique entiĂšre-
ment méconnaissable, moins par les changements qui avaient eu
Heu dans les faits extérieurs, qu'à cause de la révolution prodi-
gieuse qui s'était opérée en peu de jours dans les esprits.
Le parti qui tenait le pouvoir Lors de mon départ l'avait encore,
et le résultat matériel des élections devait, ce me semble, l'affermir
dans ses mains. Ce parti, composé de tant de partis divers qui vou-
laient soit arrĂȘter, soit faire reculer la rĂ©volution, avait obtenu une
majorité énorme dans les collÚges; il allait former plus des deux tiers
de la nouvelle assemblée. Cependant je le retrouvai en proie à une
terreur si profonde, que je ne saurais la comparer qu'Ă celle qui
suivit Février : tant il est vrai qu'en politique il faut raisonner
comme à la guerre et ne jamais oublier que l'effet des événements
doit se mesurer moins Ă ce qu'ils sont en eux-mĂȘmes qu'aux
impressions qu'ils donnent.
Les conservateurs, qui avaient vu depuis six mois toutes les
élections partielles tourner invariablement à leur avantage, qui
remplissaient et dominaient presque tous les conseils locaux,
avaient mis dans le systĂšme du vote universel une confiance
presque sans limite, aprÚs avoir professé contre lui une défiance
sans bornes. Dans l'élection générale qui venait d'avoir lieu, ils
s'étaient attendus, non seulement à vaincre, mais à anéantir, pour
ainsi dire, leurs adversaires, et ils se montraient aussi abattus
pour ĂȘtre restĂ©s au-dessous du triomphe qu'ils avaient rĂȘvĂ©, que
si, réellement, ils avaient été vaincus; et, d'un autre cÎté, les
montagnards, qui s'étaient crus perdus, étaient aussi enivrés de
joie et d'une folle audace, que si les élections leur eussent assuré
la majorité dans la nouvelle Assemblée. Pourquoi l'événement avait-
il ainsi trompé tout à la fois les espérances et les craintes des deux
partis? Il est difficile de le dire avec certitude, car les grandes
masses d'hommes se meuvent en vertu de causes presque aussi
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800TES1BS D'ALEXIS DE TOCQUEYILLB 403
inconnues Ă l'humanitĂ© elle-mĂȘme que celles qui rĂšglent les mou-
vements de la mer; des deux parts, les raisons du phénomÚne se
cachent et se perdent, en quelque sorte, au milieu de son immen-
sité. 11 est toutefois permis de croire que les conservateurs durent
principalement leur Ă©chec aux fautes qu'ils commirent eux-mĂȘmes.
Leur intolérance, quand ils se croyaient sûrs du triomphe, à l'égard
de ceux qui, sans partager toutes leurs idĂ©es, les avaient aidĂ©s Ă
combattre les montagnards, l'administration violente du nouveau
ministre de l'intérieur, M. Faucher, et, phis que tout le reste,
le mauvais succÚs de l'expédition de Rome, indisposÚrent contre
eux une partie des populations qui étaient disposées à les suivre
et jetĂšrent tout Ă coup celles-ci dans les bras des agitateurs.
Cent cinquante montagnards, ainsi que je l'ai dit, venaient donc
d'ĂȘtre Ă©lus; une partie des paysans et la majoritĂ© des soldats
avaient voté pour eux; c'étaient les deux ancres de miséricorde
qui venaient de se briser au milieu de la tempĂȘte. La terreur Ă©tait
universelle : elle rapprenait aux différents partis monarchiques la
tolérance et la modestie qu'ils avaient pratiquées aprÚs Février,
mus qui avaient été fort oubliées par eux depuis six mois; de
toutes parts, on reconnaissait qu'il ne pouvait plus ĂȘtre question,
quant Ă prĂ©sent, de sortir de la rĂ©publique, et qu'il ne restait qu'Ă
opposer les républicains modérés aux montagnards.
On accusait ces mĂȘmes ministres qu'on avait suscitĂ©s et excitĂ©s,
et l'on demandait Ă grands cris une modification du cabinet; le
cabinet lui-mĂȘme se reconnaissait insuffisant et rĂ©clamait des
successeurs. Au moment de mon départ, j'avais vu le comité de la
rue de Poitiers refuser d'admettre sur ses listes le nom de
M. Dufaure; je retrouvais tous les regards tournés vers M. Dufaure
et ses amis, qu'on adjurait de la maniÚre la plus pathétique de
sauver la sociĂ©tĂ© en prenant le pouvoir. Le soir mĂȘme de mon
arrivée, j'appris que quelques-uns de mes amis dßnaient ensemble
chez un petit restaurateur des Champs-Elysées. J'y courus; je
trouvai lĂ , en effet, Dufaure, Lanjuinais, fteaumont, CorceHes,
Vivien, LamoriciĂšre, Bedeau et un ou deux autres encore dont les
noms sont moins connus. On me mit en quelques mots au courant
de la situation. Barrot, chargé par le président de recomposer un
cabinet, s'épuisait depuis quelques jours en vains efforts pour y
parvenir. M. Thiers, AL Mole et leurs principaux amis avaient
refusé de se charger du gouvernement. Ils entendaient bien pour-
tant rester les mahres, comme on verra, mais sans devenir minis-
tres. L'incertitude de l'avenir, l'instabilité de toutes choses, les
difficultĂ©s et peut-ĂȘtre les pĂ©rils du moment, les tenaient Ă l'Ă©cart.
Ils voulaient bien le pouvoir, mais de responsabilité point. Barrot,
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404 SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOOQUEYILLE
repoussé de ce cÎté, était venu à nous. Il nous demandait, ou
plutĂŽt il nous suppliait de devenir ses collĂšgues. Mais qui d'entre
nous prendre? Quels ministĂšres nous livrer? Quels collĂšgues nous
adjoindre? Quelle politique commune adopter? De toutes ces ques-
tions il avait surgi des difficultés d'exécution qui avaient paru
jusqu'alors insurmontables. Plusieurs fois déjà , Barrot était retourné
vers les chefs naturels de la majorité et, repoussé par eux, s'était
rejeté vers nous.
Le temps s'écoulait au milieu de ce travail stérile; les périls et
les difficultés grandissaient; les nouvelles d'Italie devenaient chaque
jour plus alarmantes, et, d'un moment Ă l'autre, le ministĂšre pou-
vait ĂȘtre mis en accusation par l'AssemblĂ©e mourante, mais pleine
de fureur.
Je revins chez moi trÚs préoccupé, comme on peut croire, de ce
que je venais d'entendre. J'étais convaincu qu'il ne tenait qu'à moi
et à mes amis de devenir ministres. Nous étions les hommes indi-
qués et nécessaires. Je connaissais assez les chefs de la majorité
pour ĂȘtre sĂ»r qu'ils ne voudraient jamais se commettre jusqu'Ă se
charger des affaires sous un gouvernement qui leur semblait si
éphémÚre, et que, s'ils en avaient le désintéressement, ils n'en
auraient point la hardiesse ; leur orgueil et leur timidité me répon-
daient de leur abstention. II nous suffisait donc de nous tenir
fermes sur notre terrain, pour qu'on fût contraint de venir nous y
chercher; mais fallait-il vouloir ĂȘtre ministre? Je me le demandais
trÚs sérieusement. Je crois pouvoir me rendre cette justice de dire
que je ne me faisais pas la moindre illusion sur les vraies difficultés
de l'entreprise, et que j'apercevais l'avenir avec une netteté de
vues qu'on n'a guÚre qu'en considérant le passé.
On s'attendait généralement à une bataille dans la rue. Je la
considĂ©rais moi-mĂȘme comme imminente; l'audace furieuse que le
résultat des élections avait donnée au parti montagnard et l'occa-
sion que lui fournissait l'affaire de Rome me semblaient rendre un
tel événement inévitable. J'en redoutais du reste peu l'issue. J'étais
convaincu que, bien que les soldats eussent voté en majorité pour
la Montagne, l'armée combattrait sans hésitation contre elle. Le
soldat qui vote individuellement pour un candidat dans un scrutin
et le soldat qui agit sous la pression de l'esprit de corps et de la
discipline militaire sont en effet deux hommes. Les pensées de
l'un ne rÚglent pas les actions de l'autre. La garnison de Paris était
trÚs nombreuse, bien commandée, trÚs expérimentée dans la guerre
des rues, et pleine encore du souvenir, des passions et des exem-
ples que lui avaient laissés les journées de Juin. Je me tenais donc
pour certain de la victoire. Mais j'étais trÚs préoccupé de son len-
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SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOGQUEVILLE 405
demain; ce qui semblait la fin des difficultés me paraissait leur
commencement. Je jugeais ces difficultés à peu prÚs insurmonta-
bles, et je crois qu'elles Tétaient en effet.
De quelque cÎté que je tournasse les regards, je ne voyais pour
nous aucun point d'appui solide ni durable.
L'opinion publique nous appelait, mais il eût été bien imprudent
de compter sur elle ; la peur poussait le pays vers nous, mais ses
souvenirs, ses secrets instincts, ses passions, ne pouvaient guĂšre
manquer de le retirer bientĂŽt de nos mains, dĂšs que la peur aurait
disparu. Notre but était de fonder, s'il était possible, la république,
ou du moins de la maintenir quelque temps, en la gouvernant
d'une façon réguliÚre, modérée, conservatrice et toute constitution-
nelle, ce qui ne pouvait nous laisser longtemps populaires, car
tout le monde voulait sortir de la constitution. Le parti montagnard
voulait plus qu'elle, et les partis monarchiques voulaient bien moins.
Dans l'AssemblĂ©e, c'Ă©tait bien pire encore. Les mĂȘmes causes
gĂ©nĂ©rales s'aggravaient par mille accidents naissant des intĂ©rĂȘts et
des vanitĂ©s des chefs de partis. Ceux-ci pouvaient bien consentir Ă
nous laisser prendre le gouvernement, mais, quant Ă nous laisser
gouverner, il ne fallait pas s'y attendre. La crise passée, on devait
prévoir de leur part toutes sortes d'embûches.
Quant au président, je ne le connaissais point encore, mais il
était clair que nous ne pouvions compter, pour nous soutenir dans
son conseil, que sur les jalousies et les haines que lui inspiraient
nos communs adversaires. Ses sympathies devaient toujours ĂȘtre
ailleurs; car nos visées étaient non seulement différentes, mais
naturellement contraires. Nous voulions faire vivre la république :
il en voulait hériter. Nous ne lui fournissions que des ministres,
quand il avait besoin de complices.
A ces difficultés, qui étaient comme inhérentes à la situation et,
par conséquent, permanentes, s'en joignaient de passagÚres, qu'il
n'était guÚre plus facile de surmonter : l'agitation révolutionnaire
ranimée dans une partie du pays, l'esprit et les habitudes d'exclu-
sion répandus et déjà enracinés dans l'administration publique,
l'expédition de Rome si mal conçue et si mal conduite qu'il était
désormais aussi difficile de la pousser à bout que d'en sortir, tout
l'héritage, enfin, des fautes commises par ceux qui nous avaient
précédés.
Voilà bien des raisons d'hésiter et, au fond, je n'hésitais point.
L'idée de prendre un poste dont la crainte écartait tant de gens
et de tirer la société du mauvais pas dans lequel on l'avait engagée,
flattait tout Ă la fois mon honnĂȘtetĂ© et mon orgueil. Je sentais bien
que je ne devais faire que passer dans le gouvernement, sans m'y
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406 SOUTETORS D'ALEXIS DB TOCQDSVILLK
arrĂȘter; mais j'espĂ©rais y rester assez de temps pour pouroir y
rendre quelque service signalé à mon pays, et pour m'y grandir
moi-mĂȘme : cela suffisait Ă m'entrainer.
Je pris sur-le-champ trois résolutions :
La premiÚre était de ne point refuser le ministÚre si une bonne
occasion s'offrait;
La seconde, de n'y entrer qu'avec mes principaui amis, diri-
geant les principaux ministĂšres, de maniĂšre Ă rester toujours les
maĂźtres du cabinet;
La troisiÚme, enfin, de me conduire chaque jour, étant ministre,
comme si je devais cesser de l'ĂȘtre le lendemain, c'est-Ă -dire sans
jamais subordonner au besoin de me maintenir celui de rester
moi-mĂȘme.
Les cinq ou six jours qui suivirent se consumĂšrent tout entiers
en efforts inutiles pour composer un ministĂšre ; les tentatives furent
si nombreuses, si croisées, si remplies de petits incidents, grands
événements du jour oubliés le lendemain, que j'ai peine à en
retrouver la trace dans ma mĂ©moire, malgrĂ© que j'aie Ă©tĂ© moi-mĂȘme
quelquefois l'un de ces incidents. Le problÚme était, en effet, diffi-
cile à résoudre dans les conditions qu'on lui donnait. Le président
voulait bien modifier, en apparence, son ministĂšre, mais il enten-
dait conserver les hommes qu'il considérait comme ses principaux
amis. Les chefs des partis monarchiques refusaient de se charger
eux-mĂȘmes du gouvernement; mais ils ne voulaient pas non plus
qu'on le remĂźt tout entier Ă des hommes sur lesquels ils n'auraient
eu aucune prise. Si Ton consentait à nous admettre, c'était en trÚs
petit nombre et dans des postes secondaires. On nous considérait
comme un remÚde nécessaire, mais désagréable à prendre, qu'on
désirait ne s'administrer qu'à trÚs petites doses.
On offrit d'abord Ă Dufaure d'entrer seul et de se contenter des
Travaux publics. Il refusa, demanda l'Intérieur et deux autres
ministÚres pour ses amis. On accorda avec beaucoup de difficultés
l'Intérieur, mais on refusa le reste. J'ai lieu de croire qu'il fut sur le
point d'accepter cette proposition et de me laisser encore en route,
comme six mois auparavant, non qu'il fût trompeur ou indifférent
dans ses amitiés, mais la vue de ce grand ministÚre presque sous
sa main et qu'il pouvait honnĂȘtement prendre avait pour lui des
entraßnements étranges; elle ne lui faisait pas précisément aban-
donner ses amis, mais elle l'en distrayait et les lui faisait volontiers
oublier. Il tint bon pourtant, cette fois, et, ne pouvant l'avoir seul,
on m'offrit de m* admettre avec lui. J'étais le plus indiqué, parce
que la nouvelle Assemblée législative venait de me nommer l'un de
ses vke-préùdents. Mais oĂč me placer? Je ne me croyais propre
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Bourrants dalexis de rooomnLu m
qu'Ă occuper le ministĂšre de l'instruction publique. Malheureuse-
ment, ce ministĂšre se trouvait alors dans les mains de ML de Fal-
loux, homme nécessaire, que ne voulaient laisser partir ni les
légitimistes, dont il était l'un des chefs, ni le parti religieux, qui
voyait en lui sa garantie, ni enfin le président, dont il s'était fait
l'ami. On me proposa l'Agriculture : je refusai. En désespoir de
cause, fiarrot vint enfin m'offrir de prendre le ministĂšre des affaires
Ă©trangĂšres. J'avais fait moi-mĂȘme de trĂšs grands efforts pour
déterminer M. de Rémusat à accepter oette place; et ce qui se passa,
à cette occasion, entre lui et moi est trop caractéristique pour ne
pas mĂ©riter d'ĂȘtre rapportĂ©. Je tenais beaucoup Ă ce que II. de
Rémusat fût avec nous dans le ministÚre. Il était tout à la fois ami
de H. TMers et galant homme, chose assez rare;] lui seul pouvait
nous assurer, sinon l'appui, au moins la neutralité de cet homme
d'Etat, sans nous infecter de l'esprit de célui-d. Vaincu par les
instances de Barrot et par les nÎtres, Rémusat, un soir, avait cédé.
Il s'était engagé vis-à -vis de nous, mais, dÚs te lendemain matin,
il vint reprendre sa parole. Je sus avec certitude que, dans l'inter-
valle, il avait vu M. Thiers, et il m'avoua lui-mĂȘme que celui-ci,
qui pourtant proclamait alors trÚs haut la nécessité de notre entrée
aux affaires, l'avait dissuadé d'entrer avec nous. « J'ai bien vu, me
dit-il, que devenir votre collĂšgue ce ne serait pas vous donner son
concours, mais seulement m'exposer Ă ĂȘtre moi-mĂȘme bientĂŽt en
guerre avec lui. » Voilà à quels hommes nous alitons avoir à faine 1
Je n'avais jamais pensé au ministÚre des affaires étrangÚres, et
mon premier mouvement fut d'en rejeter l'offre. Je me jugeais
impropre à accomplir une tùche à laquelle rien ne m'avait préparé.
Je retrouve au milieu de mes papiers la trace de ces hésitations*
dans une sorte de conversation écrite qui eut lieu à un dßner que
nous fĂźmes Ă ce moment-lĂ , quelques-uns de mes amis et moi...
Je me déterminai enfin à accepter le ministÚre des affaires étran-
gĂšres, mais j'y mis pour condition que Lanjcdnais entrerait en
mĂȘme temps que moi au conseil. J'avais plusieurs raisons trĂšs
fortes pour agir ainsi. Il me semblait d'abord que trois ministĂšres
nous étaient indispensables, afin d'acquérir dans le cabinet la pré-
pondérance dont nous avions besoin pour bien faire. Je pensais, de
plus, que Lanjtdnais serait trĂšs utile pour retenir dans la ligne que
je voulais suivre Dufaure lui-mĂȘme, sur lequel je nie me sentais pas
assez de prise. Je voulais surtout placer prĂšs de moi un ami avec
lequel je pusse m'ouvrir de toutes choses : avantage précieux dans
tous les temps, mais principalement dans les temps de soupçons et
de versatilitĂ© comme les nĂŽtres, et pour une Ćuvre aussi hasardeuse
que celle que j'entreprenaisu
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406 SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQDEV1LLE
à tous ces différents points de vue, Lanjuinais me convenait
merveilleusement, quoique nous fussions de tempéraments bien
dissemblables. Son humeur était aussi calme et aussi paisible que
la mienne était inquiÚte et troublée. Méthodique, lent, paresseux,
prudent, mĂ©ticuleux mĂȘme, il n'entrait que trĂšs difficilement dans
une entreprise; mus, une fois entré, n'y reculait jamais, et s'y
montrait jusqu'au bout rĂ©solu et tĂȘtu comme un Breton de bonne
roche. TrÚs réservé à exprimer son opinion, et trÚs explicite, et
mĂȘme d'une franchise fort rude quand il l'exprimait, il ne fallait
attendre de son amitié ni entraßnement, ni chaleur, ni abandon;
mais on ne devait non plus y redouter ni défaillance, ni trahison,
ni arriÚre-pensée. En somme, c'était un associé trÚs sûr et, à tout
prendre, le plus honnĂȘte homme que j'aie rencontrĂ© dans la vie
publique, et celui de tous qui m'ait paru mĂȘler & son amour du
bien public le moins de vues particuliÚres ou intéressées.
Personne ne fit d'objection au nom de Lanjuinais; mais la diffi-
culté était de lui trouver un portefeuille. Je demandai pour lui celui
de l'Agriculture et du commerce, que tenait, depuis le 20 décembre,
Buffet, ami de Falloux. Celui-ci refusa de laisser partir son col-
lÚgue; je m'opinià trai; le nouveau cabinet, presque formé, fut
pendant vingt-quatre heures comme dissous. Pour vaincre ma réso-
lution, Falloux tenta une démarche directe; il vint chez moi, me
pressa, me pria de renoncer Ă Lanjuinais et de laisser son ami
Buffet Ă l'Agriculture. J'avais pris mon parti, et je restai sourd.
Falloux, dĂ©pitĂ©, mus toujours maĂźtre de lui-mĂȘme, se leva enfin.
Je crus que tout était manqué; tout était gagné, au contraire.
« Vous le voulez? me dit-il, en me tendant la main avec cette bonne
grĂące aristocratique dont il savait si naturellement recouvrir tous
ses sentiments, mĂȘme les plus amers; vous le voulez? c'est Ă moi de
céder. Il ne sera pas dit qu'une considération particuliÚre m'aura
fait rompre, dans des temps si difficiles et si critiques, une combi-
naison si nécessaire; je resterai seul au milieu de vous. Mais vous
n'oublierez pas, j'espĂšre, que je ne suis pas seulement votre col-
lÚgue, mais votre prisonnier. » Une heure aprÚs, le cabinet était
formé1, et Dufaure, qui me l'annonçait, m'engageait à prendre
immédiatement possession des Affaires étrangÚres.
Telle fut la naissance de ce ministÚre si péniblement et si lente-
ment formé, et qui devait durer si peu. Durant le long enfantement
qui le précéda, l'homme le plus en peine qu'il y eut en France fut
assurĂ©ment Barrot : son amour sincĂšre du bien public le portait Ă
vouloir un changement de cabinet, et son ambition, qui était plus
« Le décret du président est du 2 juin 1849.
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SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQUEYILLE 40»
intimement et plus Ă©troitement entrelacĂ©e dans son honnĂȘtetĂ© qu'on
aurait pu le croire, lui faisait désirer avec une ardeur sans égale
de rester Ă la tĂȘte du cabinet nouveau. Il allait donc et venait sans
cesse des uns aux autres, faisant Ă chacun des objurgations trĂšs
pathétiques et souvent trÚs éloquentes, tantÎt s'adressant aux chefs
de la majoritĂ©, tantĂŽt Ă nous, tantĂŽt mĂȘme Ă des rĂ©publicains de la
veille qu'il jugeait plus modérés que les autres, assez disposé, du
reste, Ă prendre avec lui les uns ou les autres; car, en politique, il
Ă©tait incapable d'amitiĂ© comme de haine. Son cĆur est un vase qui
fuit, rien n'y reste.
PHYSIONOMIE DU CABINET. â SES PREMIERS ACTES JUSQU'APRĂS LES
TENTATIVES INSURRECTIONNELLES DU 13 JUIN.
Le ministÚre était ainsi composé : Barrot, ministre de la justice,
président du Conseil; Passy, aux Finances; RulhiÚre, à la Guerre;
Tracy, Ă la Marine; Lacrosse, aux Travaux publics; Falloux, Ă l'Ins-
truction publique; Dufaure, à l'Intérieur; Lanjuinais, à l'Agricul-
ture, et moi, aux Affaires étrangÚres. Dufaure, Lanjuinais et moi,
nous étions seuls ministres nouveaux, tous les autres appartenaient
au précédent cabinet.
Passy était un homme d'un vrai mérite, mais d'un mérite peu
aimable. C'était un esprit roide, maladroit, contrariant, dénigrant,
plutÎt ingénieux que juste, plus juste, pourtant, quand il fallait
réellement agir que quand il s'agissait seulement de parler; car
il aimait plus le paradoxe qu'il n'était sujet à l'exercer. Je n'ai
jamais vu de plus grand causeur, ni qui se consolùt si aisément des
événements fùcheux en exposant les causes qui les avaient produits
et les conséquences qui devaient s'ensuivre. Quand il avait fini de
tracer le plus sombre tableau de l'état des affaires, il terminait d'un
air souriant et placide, en disant : « De telle sorte qu'il n'y a à peu
prĂšs aucun moyen de nous sauver et que nous devons nous attendre
à une subversion totale de la société. » Au demeurant, c'était
un ministre instruit, expĂ©rimentĂ©, d'une honnĂȘtetĂ© et d'un courage
à toute épreuve et aussi incapable de plier que de trahir. Ses idées,
ses sentiments, son ancienne liaison avec Dufaure, et surtout
son animosité vivace contre M. Thiers, nous répondaient de lui.
RulhiÚre aurait été du parti monarchique et ultra-conservateur
s'il eût appartenu à un parti, et surtout si Changarnier n'avait pas
été au monde; mais c'était un soldat qui ne songeait qu'à rester
ministre de la guerre. Nous aperçûmes du premier coup d'Ćil
que la jalousie extrĂȘme que lui causait le commandant en chef
de l'armée de Paris, la liaison de celui-ci avec les chefs de la majo-
rité et son influence sur le président, obligeaient RulhiÚre à se
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4» SOUVHttBS D'ALEXIS DE TOGQQETILU
rejeter vers nous et le mettaient forcément dans notre dépendance.
Tracy avait naturellement un caractÚre faible, qui s'était trouvé
comme renfermé et contenu dans des théories trÚs systématiques
et trÚs absolues, qu'il devait à l'éducation idéologique que lui avait
donnée son pÚre. Mais, à la longue, le contact des faits journaliers
et le choc des révolutions avaient comme usé cette enveloppe rigide,
et il n'Ă©tait plus restĂ© qu'une intelligence flottante et un cĆur mou,
mais toujours honnĂȘte et bienveillant.
Lacrosse était un pauvre diable, assez dérangé dans sa fortune,
qui, du plus épais de l'ancienne opposition dynastique, avait été
poussé par les hasards de la révolution à la direction des affaires,
et qui ne se blasait pas sur le plaisir d'ĂȘtre ministre. Il s'appuyait
volontiers sur nous, mais il cherchait en mĂȘme temps Ă s'assurer
la bienveillance du président de la république par toutes sortes
de petits services et de menues platitudes. A vrai dire, il lui eût
été difficile de se recommander autrement, car il était d'une nullité
rare et n'entendait précisément rien à rien. On nous reprochait
d'ĂȘtre entrĂ©s aux affaires dans la compagnie de ministres aussi
incapables que Tracy et Lacrosse, et on avait raison. Ce fut une
grande cause de ruine, non seulement parce qu'ils administraient
mal, mais encore parce que leur insuffisance notoire tenait, pour
ainsi dire, leur succession toujours ouverte et créait une sorte de
crise ministérielle en permanence.
Quant à Barrot, il adhérait naturellement à nous par le fond
de ses sentiments et de ses idées. Ses vieilles habitudes libérales,
ses goûts républicains, ses souvenirs d'opposition, nous l'atta-
chaient. Autrement associĂ©, il fĂ»t peut-ĂȘtre devenu, bien qu'Ă
regret, notre adversaire; mais, l'ayant une fois au milieu de nous,
nous étions sûrs de lui.
De tout le ministÚre, il n'y avait donc que Falloux qui nous fût
étranger par son point de départ, par ses engagements et par ses
tendances; seul, il représentait dans le conseil les chefe de la
majorité, ou plutÎt il semblait les y représenter, car, en réalité,
ainsi que je le dirai plus loin, il ne représentait là , comme ailleurs,
que l'Eglise. Cette situation isolée, autant que les visées secrÚtes
de sa politique, le portait Ă chercher son point d'appui hors de
nous : il s'efforçait de le placer dans l'Assemblée et chez le président,
mais discrĂštement et habilement, comme il faisait toutes choses.
Ainsi constitué, le cabinet avait une grande faiblesse; il allait
gouverner avec le concours d'une majoritĂ© coalisĂ©e, sans ĂȘtre lui-
mĂȘme un ministĂšre de coalition.
Mais il possĂ©dait, d'une autre part, la force trĂšs grande qĆ
donnent Ă des ministres une origine semblable, des instincts iden-
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SOUVDOftS D'ALEXIS DE TOGQUIYĂLLI 411
tiques, d'anciens liens d'amitié, une confiance mutuelle et une
visée commune.
On me demandera, sans doute, quelle Ă©tait cette visĂ©e, oĂč noua
allions, ce que nous voulions. Nous vivons dans des temps si
incertains et si obscurs qu'il me paraßtrait téméraire de répondre
& cette question au nom de mes collÚgues; mais j'y répondrai
volontiers au mien. Je ne croyais pas plus alors que je ne croĂźs
aujourd'hui que le gouvernement républicain fût le mieux appro-
prié aux besoins de la France. Ce que j'entends, à proprement
parler, par le gouvernement républicain, c'est le pouvoir exécutif
Ă©lectif. Chez un peuple oĂč les habitudes, la tradition, les mĆurs,
ont assuré au pouvoir exécutif une place si vaste, son instabilité
sera toujours, en temps agité, une cause de révolution ; en temps
calme, de grand malaise. J'ai toujours considéré, d'ailleurs, que la
république était un gouvernement sans contre-poids qui promettait
toujours plus, mais donnait toujours moins de liberté que la
monarchie constitutionnelle. Et pourtant, je voulais sincĂšrement
maintenir la république, et, bien qu'il n'y eût, pour ainsi dire, pas
de républicains en France, je considérais l'entreprise de la main-
tenir comme n'étant pas absolument impossible.
Je voulais la maintenir, parce que je ne voyais rien de prĂȘt ni
de bon à mettre à la place. L'ancienne dynastie était profondément
antipathique à la majorité du pays. Au milieu de cet alanguisse-
ment de toutes les passions politiques que la fatigue des révolu-
tions et leurs vaines promesses ont produit, une seule passion reste
vivace en France : c'est la haine de l'ancien régime et la défiance
contre les anciennes classes privilégiées, qui le représentent aux
yeux du peuple. Ce sentiment passe à travers les révolutions sans
s'y dissoudre, comme l'eau de ces fontaines merveilleuses qui, sui-
vant les anciens, passait au travers des flots de la mer sans s'y
mĂȘler et sans y disparaĂźtre. Quant Ă la dynastie d'OrlĂ©ans, l'expĂ©-
rience qu'on en avait faite ne donnait pas beaucoup de goût pour
revenir sitĂŽt vers elle. Elle ne pouvait manquer de rejeter de nou-
veau dans l'opposition toutes les classes supérieures et le clergé,
et de se séparer, comme elle l'avait déjà fait, du peuple, laissant le
soin et les profits du gouvernement i ces mĂȘmes classes moyennes
que j'avais vues pendant dix-huit ans si insuffisantes Ă bien gou-
verner la France. D'ailleurs, rien n'Ă©tait prĂȘt pour son triomphe.
Louis-Napoléon seul était préparé à prendre la place de la répu-
blique, parce qu'il tenait déjà le pouvoir. Hais que pouvait-il sortir
de son succÚs, sinon une monarchie bùtarde, méprisée des classes
éclairées, ennemie de la liberté, et gouvernée par des intrigaatts,
des aventuriers et des valets ?
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412 SOUVENIRS D'ALEXIS DE T0CQUBV1LLE
La république était sans doute trÚs difficile à maintenir, car
ceux qui l'aimaient étaient, la plupart, incapables ou indignes de
la diriger, et ceux qui étaient en état de la conduire la détestaient.
Mais elle était aussi assez difficile à abattre. La baine qu'on lui
portait était une haine molle comme toutes les passions que ressen-
tait alors le pays. D'ailleurs, on réprouvait son gouvernement sans
en aimer aucun autre. Trois partis, irréconciliables entre eux, plus
ennemis les uns des autres qu'aucun d'eux ne l'était de la répu-
blique, se disputaient l'avenir. De majorité, il n'y en avait pour rien.
Je pensais donc que le gouvernement de la république, ayant
pour lui le fait et n'ayant jamais pour adversaires que des mino-
rités difficiles à coaliser, pouvait se maintenir au milieu de l'inertie
de la masse, s'il était conduit avec modération et avec sagesse.
J'Ă©tais aussi dĂ©terminĂ© Ă ne point me prĂȘter aux entreprises qu'on
pourrait tenter contre lui, mais à le défendre. Presque tous les
membres du conseil avaient la mĂȘme pensĂ©e; Dufaure croyait plus
que moi à la bonté des institutions républicaines et à leur avenir.
Barrot était moins enclin que moi à les faire respecter toujours,
mais tous nous voulions, dans le moment présent, les maintenir
fermement. Cette résolution commune était, en politique, notre lien
et notre drapeau.
DÚs que le ministÚre se fut réuni, il se rendit chez le président de
la république pour tenir conseil. C'était la premiÚre fois que j'appro-
chais celui-ci, je ne l'avais aperçu que de loin, lors de la Constituante.
Il nous reçut poliment, nous ne pouvions en attendre davantage, car
Dufaure avait agi vivement contre lui, et parlé presque outrageuse-
ment de sa candidature, il n'y avait pas plus de six mois, et j'avais
"voté ostensiblement, ainsi que Lanjuinais, pour son compétiteur.
Louis-Napoléon a joué un si grand rÎle dans le reste de cette
histoire, qu'il me semble mériter un portrait à part, au milieu de
cette foule de contemporains dont je me borne Ă esquisser les traits.
Je crois avoir Ă©tĂ© de tous ses ministres, et peut-ĂȘtre de tous les
hommes qui n'ont pas voulu prendre part Ă sa conspiration contre
la république, celui qui s'est le plus avancé dans ses bonnes grùces,
qui l'a vu de plus prĂšs et a pu mieux le juger.
11 était trÚs supérieur à ce que sa vie antérieure et ses folles
entreprises avaient pu faire penser Ă bon droit de lui. Ce fut ma
premiÚre impression en le pratiquant. 11 déçut sur ce point ses
adversaires et peut-ĂȘtre plus encore ses amis, si l'on peut donner
ce nom aux hommes politiques qui patronnĂšrent sa candidature. La
plupart de ceux-ci le choisirent, en effet, non Ă cause de sa valeur,
mais à cause de sa médiocrité présumée. Ils crurent trouver en lui
un instrument dont ils pourraient user à discrétion et qu'il leur
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SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQDEVILLE 413
serait toujours loisible de briser à volonté. En quoi ils se trom-
pĂšrent fort lourdement.
Louis-Napoléon avait, comme homme privé, certaines qualités
attachantes : une humeur bienveillante et facile, un caractĂšre
humain, une Ăąme douce et mĂȘme assez tendre, sans ĂȘtre dĂ©licate,
beaucoup de sûreté dans les rapports, une parfaite simplicité, une
certaine modestie pour sa personne au milieu de l'orgueil immense
que lui donnait son origine. Capable de ressentir de l'affection, il
était propre à la faire naßtre chez ceux qui l'approchaient. Sa con-
versation était rare et stérile; chez lui, nul art pour faire parler les
autres et se mettre en rapport intime avec eux ; aucune facilitĂ© Ă
s'Ă©noncer lui-mĂȘme; mais des habitudes Ă©crivassiĂšres et un certain
amour-propre d'auteur. Sa dissimulation, qui était profonde comme
celle d'un homme qui a passé sa vie dans les complots, s'aidait sin-
guliÚrement de l'immobilité de ses traits et de l'insignifiance de
son regard : car ses yeux étaient ternes et opaques comme ces
verres épais destinés à éclairer la chambre des vaisseaux, qui lais-
sent passer la lumiĂšre, mais Ă travers lesquels on ne voit rien. TrĂšs
insouciant du danger, il avait un beau et froid courage dans les
jours de crise et, en mĂȘme temps, chose assez commune, il Ă©tait fort
vacillant dans ses desseins. On le vit souvent changer de route,
avancer, hésiter, reculer à son grand dommage, car la nation l'avait
choisi pour tout oser, et ce qu'elle attendait de lui c'était de l'audace
et non de la prudence. Il avait toujours, dit-on, été trÚs adonné aux
plaisirs et peu délicat dans le choix. Cette passion de jouissances
vulgaires et ce goĂ»t de bien-ĂȘtre s'Ă©taient encore accrus avec les
facilités du pouvoir. 11 y alanguissait chaque jour son énergie, y
amortissait et rabaissait son ambition mĂȘme. Son intelligence Ă©tait
incohérente, confuse, remplie de grandes pensées mal appareillées,
qu'il empruntait tantÎt aux exemples de Napoléon, tantÎt aux théo-
ries socialistes, quelquefois aux souvenirs de l'Angleterre, oĂč il
avait vécu;Jsources trÚs différentes et souvent fort contraires. Il les
avait péniblement ramassées dans des méditations solitaires, loin du
contact des faits et des hommes, car il Ă©tait naturellement rĂȘveur
et chimérique; mais, quand on le forçait de sortir de ces vagues et
vastes régions pour resserrer son esprit dans les limites d'une
affaire, celui-ci se trouvait capable de justesse, quelquefois de finesse
et d'Ă©tendue, et mĂȘme d'une certaine profondeur, mais jamais sĂ»r
et toujours prĂȘt Ă placer une idĂ©e bizarre Ă cĂŽtĂ© d'une idĂ©e juste.
En général, il était difficile de l'approcher longtemps de trÚs prÚs
sans découvrir une petite veine de folie, courant ainsi au milieu de
son bon sens, et dont la vue, rappelant sans cesse les escapades
de sa jeunesse, servait Ă les expliquer.
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414 SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOGQUEYILLE
On peut dire, au demeurant, que ce fut sa folie plus que sa
raison qui, grĂące aux circonstances, fit son succĂšs et sa force : car
le monde est un étrange théùtre. Il s'y rencontre des moments
oĂč les plus mauvaises piĂšces sont celles qui rĂ©ussissent le mieux.
Si Louis-Napoléon avait été un homme sage ou un homme de
génie, il ne fût jamais devenu président de la république.
11 se fiait à son étoile ; il se croyait fermement l'instrument de la
destinée et l'homme nécessaire. J'ai toujours pensé qu'il était réelle-
ment convaincu de son droit, et je doute que Charles X ait jamais
été plus entiché de sa légitimité qu'il l'était de la sienne; aussi
incapable, du reste, que celui-ci, de rendre raison de sa foi : car
s'il avait une sorte d'adoration abstraite pour le peuple, il ressentait
trÚs peu de goût pour la liberté. Le trait caractéristique et fonda-
mental de son esprit, en matiÚre politique, était la haine et le
mépris des Assemblées. Le régime de la monarchie constitutionnelle
lui paraissait plus insupportable que celui mĂȘme de la rĂ©publique.
L'orgueil que lui donnait son nom, qui était sans bornes, s'inclinait
volontiers devant la nation, mais se révoltait à l'idée de subir
l'influence d'un parlement.
Il avait eu, avant d'arriver au pouvoir, le temps de renforcer ce
goût naturel que les princes médiocres ont toujours pour la vale-
taille, par les habitudes de vingt ans de conspiration passés au
milieu d'aventuriers de bas étage, d'hommes ruinés ou tarés, de
jeunes débauchés, sentes personnes qui, pendant tout ce temps,
avaient pu consentir Ă lui servir de complaisants ou de complices.
Lui-mĂȘme, Ă travers ses bonnes maniĂšres, laissait percer quelque
chose qui sentait l'aventurier et le prince de hasard. Il continuait Ă
se plaire au milieu de cette compagnie subalterne, alors qu'il n'était
plus obligé d'y vivre. Je crois que la difficulté qu'il avait à exprimer
ses pensées autrement que par écrit l'attachait aux gens qui étaient,
depuis longtemps, au courant de ses idées et familiers avec ses
rĂȘveries, et que son infĂ©rioritĂ© dans la discussion lui rendait, en
général, le contact des hommes d'esprit assez pénible. Il désirait,
d'ailleurs, avant tout, rencontrer le dĂ©vouement Ă sa personne et Ă
sa cause, comme si sa personne et sa cause avaient pu le faire naĂźtre;
le mĂ©rite le gĂȘnait pour peu qu'il fĂ»t indĂ©pendant. Il lui fallait des
croyants en son étoile et des adorateurs vulgaires de sa fortune.
Tel est l'homme que le besoin d'un chef et la puissance d'un sou-
venir avaient mis Ă la tĂȘte de la France, et avec lequel nous allions
avoir Ă la gouverner.
Il était difficile de prendre les affaires dans un moment plus cri-
tique. L'Assemblée constituante, avant de terminer sa turbulente
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S0UVOTBS D'ALEXIS DE TOCQUKV11LE 415
existence, avait pris une décision, le 7 juin 1849, qui interdisait
au gouvernement d'attaquer Rome. La premiĂšre chose que j'appris
en entrant dans le cabinet, c'est que l'ordre d'attaquer Rome était
transmis depuis trois jours à notre armée. Cette désobéissance fla-
grante aux injonctions d'une Assemblée souveraine, cette guerre
commencée contre un peuple en révolution, à cause de sa révolu-
tion, et en dĂ©pit des termes mĂȘmes de la constitution, qui com-
mandaient le respect des nationalités étrangÚres, rendaient iné-
vitable et trĂšs prochain le conflit qu'on redoutait- Quelle allait ĂȘtre
l'issue de cette nouvelle lutte? Toutes les lettres des préfets, qui
furent mises sous nos yeux, tous les rapports de police, qui nous
parvenaient, étaient de nature à nous jeter dans de trÚs grandes
alarmes. J'avais vu, Ă la fin de l'administration de Cavaignac,
comment un gouvernement pouvait ĂȘtre entretenu dans des espĂ©-
rances chimériques par la complaisance intéressée de ses agents. Je
vis, cette fois, et de bien plus prĂšs encore, comment ces mĂȘmes
agents peuvent travailler Ă accroĂźtre la terreur de ceux qui les
emploient : effets contraires produits par la mĂȘme cause. Chacun
d'eux, jugeant que nous étions inquiets, voulait se signaler par la
découverte de nouvelles trames, et nous fournir à son tour quelque
indice nouveau de la conspiration qui nous menaçait. On nous
parlait d'autant plus volontiers de nos pĂ©rils, qu'on croyait plus Ă
notre succĂšs. Car c'est un des caractĂšres et des dangers de ces
sortes d'informations, qu'elles deviennent plus rares et moins expli-
cites à mesure que, le péril devenant plus grand, elles seraient plus
nécessaires. Les agents, doutant alors de la durée du gouverne-
ment qui les emploie, et craignant déjà son successeur, ne parlent
plus guĂšre ou se taisent entiĂšrement. Cette fois, ils faisaient grand
bruit. A les entendre, il était impossible de ne pas croire que nous
étions sur le penchant d'un abßme, et pourtant je n'en croyais rien.
J'étais trÚs convaincu dÚs lors, comme je l'ai toujours été depuis,
que les correspondances officielles et les rapports de la police, qui
peuvent ĂȘtre bons Ă consulter quand il s'agit de dĂ©couvrir un comr
plot particulier, ne sont propres qu'à donner des notions exagérées
ou incomplÚtes, toujours fausses, quand on veut juger ou prévoir
les grands mouvements des partis. En pareille matiĂšre, c'est
l'aspect du pays entier, la connaissance de ses besoins, de ses pas-
sions, de ses idées, qui peuvent vous instruire, données générales
qu'on peut se procurer par soi-mĂȘme, et que les agents lea mieux
placés et les plus accrédités ne fournissent jamais.
La vue de ces faits généraux m'avait porté à croire qu'en ce
moment une révolution à main armée n'était pas à craindre; mais
un combat l'était, et l'attente de la guerre civile est toujours bien
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416 SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQUEYILLE
cruelle, surtout quand celle-ci vient joindre sa fureur aux horreurs
de la peste. Paris était, en effet, ravagé alors par le choléra ; la
mort frappait, cette fois, dans tous les rangs. Un assez grand
nombre de membres de la Constituante avaient déjà succombé; et
Bugeaud, qu'avait épargné l'Afrique, était mourant.
Si j'avais pu douter un moment de l'imminence de la crise, l'as-
pect seul de la nouvelle Assemblée me l'aurait clairement annoncée.
On peut dire que, dans son enceinte, on respirait l'air de la guerre
civile. Les paroles y étaient brÚves, les gestes violents, les mots
excessifs |et les injures outrageantes et directes. Nous étions
momentanément réunis dans l'ancienne Chambre des députés;
cette salle, préparée pour quatre cent soixante membres, en conte-
nait difficilement Jsept cent cinquante. On s'y touchait donc, tout
en se détestant; on s'y pressait les uns contre les autres, en dépit
des haines qui éloignaient; la gÚne y augmentait la colÚre. C'était
un duel dans un tonneau. Comment les montagnards auraient-ils
pu se contenir? Ils se voyaient assez nombreux pour se juger trĂšs
forts dans la nation et dans l'armée. Ils demeuraient pourtant trop
faibles dans le parlement pour pouvoir espĂ©rer y dominer ou mĂȘme
y compter. Une belle occasion de recourir à la force leur était offerte.
Toute l'Europe, encore en branle, pouvait, par un grand coup
frappĂ© dans Paris, ĂȘtre de nouveau rejetĂ©e en rĂ©volution. C'Ă©tait
plus qu'il n'en fallait à des hommes d'un tempérament si sauvage.
On pouvait prĂ©voir que le mouvement Ă©claterait au moment oĂč
on connaßtrait que l'ordre avait été donné d'attaquer Rome et que
l'attaque avait eu lieu. Il en fut ainsi en effet.
L'ordre donné était resté secret. Mais, le 10 juin, la nouvelle du
premier combat se répandit.
DÚs le 11, la Montagne éclata en paroles furieuses. Ledru-Rollin
fit, du haut de la tribune, un appel Ă la guerre civile, en disant que
la constitution Ă©tait violĂ©e et que ses amis et lui Ă©taient prĂȘts Ă la
dĂ©fendre par tous les moyens, mĂȘme par les armes. La mise en
accusation du président de la république et du précédent cabinet
fut demandée.
Le 12, la commission de l'Assemblée, chargée d'examiner la
question posée la veille, repoussa la mise en accusation et demanda
à l'Assemblée de prononcer sans désemparer sur le sort du prési-
dent et des ministres. La Montagne s'opposa à la discussion immé-
diate et réclama la production de piÚces. Quel était son but en
reculant ainsi le dĂ©bat? Cela est difficile Ă dire. EspĂ©rait-elle, Ă
l'aide de ce retard, achever d'enflammer les esprits, ou voulait-elle
secrĂštement se donner le temps de les calmer? Il est certain que
ses principaux chefs, qui étaient plus habitués à parler qu'à com-
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SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQUEYILLE 417
battre et plus passionnés que résolus, montrÚrent ce jour-là , au
milieu de l'intempérance de leur langage, une sorte d'hésitation
qu'ils n'avaient pas fait voir la veille. AprÚs avoir à moitié tiré
l'épée, ils semblaient vouloir rengainer; mais il était trop tard, le
signal avait été vu par leurs amis du dehors, et, désormais, ils ne
dirigeaient plus, ils étaient conduits.
Durant ces deux jours, ma situation fut trÚs cruelle. Je désap-
prouvais entiÚrement la maniÚre dont l'expédition de Rome avait
été entreprise et conduite. Avant d'entrer dans le cabinet, j'avais
déclaré solennellement à Barrot que je n'entendais prendre de res-
ponsabilité que pour le futur, et que ce serait à lui seul de défendre
ce qui s'était fait jusque-là en Italie. Je n'avais accepté le ministÚre
qu'Ă cette condition. Je me tus donc dans la discussion du 11 et
laissai Barrot supporter seul l'effort de la bataille. Mais quand, le 12,
je vis mes collÚgues menacés d'accusation, je ne crus pas pouvoir
plus longtemps m'abstenir. La demande de nouvelles piĂšces me
donna l'occasion d'intervenir, sans avoir Ă exprimer d'opinion sur
le fond de l'affaire. Je le fis vivement, mais en trĂšs peu de mots.
Quand je relis dans le Moniteur ce petit discours, je le trouve
assez insignifiant et fort mal tournĂ©; je fus pourtant applaudi Ă
outrance par la majoritĂ© ; parce que, dans les moments de crise oĂč
l'on touche à la guerre civile, c'est le mouvement de la pensée et
l'accent des paroles, plus que leur valeur, qui entraßne. J'avais été
droit à Ledru-Rollin ; je l'avais accusé avec emportement de ne
demander que le trouble et de semer les mensonges pour le créer.
Le sentiment qui me faisait parler était énergique, le ton déterminé
et agressif, et, bien que je parlasse fort mal, étant encore troublé
de mon nouveau rÎle, je fus fort goûté.
Ledru me répondit, et dit à la majorité qu'elle était du parti des
cosaques; on lui répondit qu'il était du parti des pillards et des
incendiaires. Thiers, commentant cette pensée, dit qu'il y avait
une liaison intime entre l'homme qu'on venait d'entendre et les
insurgés de Juin. L'Assemblée, à une grande majorité, repoussa la
demande de mise en accusation et se sépara.
Quoique les chefs de la Montagne eussent continuĂ© Ă ĂȘtre outra-
geants, ils ne s'étaient pas montrés trÚs fermes; de sorte qu'on
put se flatter que le moment décisif de la lutte n'était pas encore
arrivé. On se trompait. Les rapports que nous reçûmes dans la
nuit nous apprirent qu'on préparait une prise d'armes.
Le lendemain, en effet, le langage des journaux démagogiques
annonçait que leurs rédacteurs ne comptaient plus sur la justice,
mais sur une révolution, pour les absoudre. Tous en appelaient
directement ou indirectement Ă la guerre civile. La garde nationale,
10 NOVEMBRE 1892. 27
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418 SOUVENIRS D'ALEXIS Dl TOCQHBTOLI
les écoles, la population tout entiÚre, étaient conviées par eux à se
rendre, sans armes, & un lieu désigné, pour venir ensuite se pré-
senter en masse devant les portes de l'Assemblée. C'était un
23 juin qu'on voulait faire commencer par un 15 mai. Sept Ă huit
mille personnes se réunirent, en effet, vers onze heures, au Chà teau-
d'Eau. De notre cÎté, nous tenions conseil chez le président de la
rĂ©publique. Celui-ci Ă©tait dĂ©jĂ en uniforme et prĂȘt Ă monter Ă
cheval dÚs qu'on lui annoncerait que la bataille était commencée. Il
n'avait, du reste, changĂ© que d'habits. C'Ă©tait prĂ©cisĂ©ment le mĂȘme
homme que la veille : le mĂȘme aspect un peu morne, la parole
aussi lente et aussi embarrassĂ©e, l'Ćil aussi terne. Rien de cette
sorte d'agitation guerriÚre et de gaieté un peu fébrile que donne
souvent l'approche du danger : attitude qui peut-ĂȘtre, aprĂšs tout,
n'est que la marque d'une ùme ébranlée.
Nous fĂźmes venir Changarnier, qui nous expliqua ses dispositions
et répondit de la victoire. Dufaure nous fit connaßtre les rapports
qu'il avait reçus et qui tous annonçaient une insurrection formi-
dable. Il se retira ensuite au ministĂšre de l'intĂ©rieur, oĂč Ă©tait le
centre de son action, et, vers midi, je me rendis à l'Assemblée.
Celle-ci fut assez longtemps sans se réunir, parce que, sans nous
consulter, le président, en réglant la veille l'ordre du jour, avait
déclaré qu'il n'y aurait pas séance publique le lendemain ; étrange
étourderie qui eût paru de la trahison chez un autre homme. Pen-
dant qu'on courait avertir chez eux les représentants, je me rendis
chez le président de l'Assemblée; la plupart des chefs de la majorité
y étaient déjà . Il régnait là sur tous les visages beaucoup d'anima-
tion et d'anxiété; la bataille était tout à la fois redoutée et appelée.
On commençait à fort accuser le ministÚre de mollesse. Thiers,
plongé dans un grand fauteuil, les jambes étendues sur un autre, se
frottait le ventre (car il ressentait quelques atteintes de la maladie
régnante) et s'écriait, avec hauteur et avec humeur, de sa voix de
fausset la plus grĂȘle, qu'il Ă©tait bien singulier qu'on ne songeĂąt pas
à mettre Paris en état de siÚge. Je lui répondis modérément qu'on
y avait songé, mais que le moment de le faire n'était pas venu,
puisque l'Assemblée n'était pas encore réunie.
Les représentants arrivaient de toutes parts, attirés moins par
le message qu'on leur avait transmis et que la plupart n'avaient
pas reçu, que par les rumeurs de la ville. A deux heures, on entra
en séance ; les bancs de la majorité étaient remplis, le haut de la
Montagne était désert. Le silence morne qui régnait dans cette
partie de l'Assemblée était plus effrayant que les cris qui en par-
taient d'ordinaire. Il annonçait que la discussion avait cessé et que
la guerre civile commençait.
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SOUVENIRS D'ALDUS H TOGQUIYILLE 419
A trois heures, Dufoore vint demander la mise en état de siÚge de
Paris. Cavaignac l'appuya par une de ces allocutions brĂšves, comme
il en faisait quelquefois, et dans lesquelles son esprit, naturellement
médiocre et obscur, gagnant les hauteurs de son ùme, approchait
le sublime. Dans ces circonstances, il devenait, pour un moment,
l'homme le plus véritablement éloquent que j'aie entendu dans
nos assemblées; il laissait bien loin derriÚre lui tous les parleurs :
« Vous dites, s'écria-t-il, s'adressant au montagnard1 qui
descendait de la tribune, que je suis tombé du pouvoir, j'en suis
descendu; la volonté nationale ne renverse pas, elle ordonne :
on lui obéit. J'ajoute, et je désire que toujours le parti répu-
blicain puisse le dire avec justice : j'en suis descendu, honorant
par ma conduite mes traditions républicaines. Vous avez dit
que nous avions vécu dans la terreur : l'histoire est là ; elle
parlera. Mais ce que je vous dis, moi, c'est que, si vous n'ĂȘtes
pas parvenu Ă m'inspirer un sentiment de terreur, vous m'avez
inspiré un sentiment de douleur profonde. Voulez-vous que je vous
dise un mot enfin? Vous ĂȘtes des rĂ©publicains de la veille : moi,
je n'ai pas travaillé pour la république avant sa fondation. Je
n'ai pas souffert pour elle; je le regrette, mais je l'ai servie avec
dévouement : j'ai fait plus, je l'ai gouvernée. Je ne servirai pas
autre chose, entendez-vous bien? Ăcrivez ce mot, stĂ©nographiez-le;
qu'il reste gravé dans les annales de nos délibérations : Je ne ser-
virai pas autre chose. Entre vous et nous, n'est-ce pas, c'est Ă qui
servira le mieux la république, eh bien ! ma douleur, c'est que vous
la servez fort mal. J'espĂšre bien, pour le bonheur de mon pays,
qu'elle n'est pas destinĂ©e Ă pĂ©rir; mais si nous Ă©tions condamnĂ©s Ă
une pareille douleur, rappelez-vous bien, rappelez-vous que nous
en accuserions vos exagérations et vos fureurs. »
Peu de temps aprÚs que la mise en état de siÚge eut été prononcée,
on apprit que l'insurrection était étouffée. Changarnier et le prési-
dent, à la tÚte de la cavalerie, avaient coupé et dispersé la colonne
qui se dirigeait vers l'Assemblée. Quelques barricades à peine
élevées avaient été détruites presque sans coup férir. Les monta-
gnards, cernés dans le Conservatoire des arts et métiers, dont ils
avaient fait leur quartier général, étaient ou sûretés ou en fuite.
Nous étions maßtres de Paris,
Le mĂȘme mouvement eut Heu dans plusieurs grandes villes, avec
plus d'intensité, mais non plus de succÚs. A Lyon, on se battit
durant cinq heures avec acharnement, et la victoire fut un moment
douteuse. Du reste, vainqueurs à Paris, nous nous inquiétions peu
4 Pierre Leroux.
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420 SOUVENIRS D'ALEXIS DE T0CQUEV1LLE
des provinces, car nous savions qu'en France, pour Tordre comme
contre Tordre, Paris fait loi.
Ainsi finit la seconde insurrection de Juin, trÚs différente de la
premiÚre par la violence et la durée, mais semblable par les causes
qui la firent échouer. Lors de la premiÚre, le peuple, entraßné moins
par des opinions que par des appétits, avait combattu seul sans pou-
voir attirer ses reprĂ©sentants Ă sa tĂȘte. Cette fois, les reprĂ©sentants
n'avaient pu se faire suivre par le peuple au combat. En juin 1848,
les chefs manquÚrent à l'armée; en juin 1849, l'armée aux chefs.
C'étaient de singuliers personnages que ces montagnards : leur
naturel querelleur et leur orgueil se manifestaient encore dans les
démarches qui le comportaient le moins. Entre ceux qui, par leurs
journaux et par eux-mĂȘmes, avaient poussĂ© le plus violemment Ă
la guerre civile et nous avaient accablés de plus d'outrages se
trouvait Considérant, l'élÚve et le successeur de Fourier, l'auteur
de rĂȘveries socialistes qui n'eussent Ă©tĂ© que ridicules dans d'autres
temps, mais qui étaient dangereuses dans le nÎtre. Considérant
parvint avec Ledru-Rollin Ă s'Ă©chapper du Conservatoire et Ă
gagner la Belgique. J'avais eu avec lui, jadis, des rapports de
société, et, arrivé à Bruxelles, il m'écrivit : « Mon cher Tocqueville
(suivait la demande d'un service qu'il me priait de lui rendre) »,
puis il ajoutait : « Comptez à l'occasion sur moi pour tout service
personnel; vous en avez encore pour deux ou trois mois peut-ĂȘtre,
et les blancs purs, qui vous suivront, pour six mois dans la plus
longue hypothÚse. Vous aurez, c'est vrai, parfaitement gagné, les
uns et les autres, ce qui vous arrivera infailliblement, un peu plus
tĂŽt, un peu plus tard. Mais ne parlons pas politique et respectons le
trÚs légal, trÚs loyal et trÚs odilon-barotique état de siÚge. » A
quoi je répondis : « Mon cher Considérant, ce que vous désirez est
fait. Je ne veux pas me prévaloir d'un si petit service, mais je
suis bien aise de constater en passant'que ces odieux oppresseurs
de la liberté, qu'on nomme les ministres, inspirent assez de con-
fiance Ă leurs adversaires pour que ceux-ci, aprĂšs les avoir mis
hors la loi, n'hésitent pas à s'adresser à eux pour obtenir ce qui
^st juste. Cela prouve qu'il y a encore du bon en nous, quoi qu'on
en dise. Ătes-vous bien sĂ»r que, si les' rĂŽles Ă©taient changĂ©s, je
puisse me conduire de la mĂȘme façon, je ne dis pas vis-Ă -vis de
vous, mais vis-Ă -vis de tel ou tel de vos amis politiques que je
pourrais nommer? Je crois le contraire, et je vous déclare solen-
nellement que, si jamais ils sont les maĂźtres et qu'ils me laissent
seulement ma tĂȘte, je me tiendrai pour satisfait et prĂȘt Ă dĂ©clarer
que leur vertu a dépassé mes espérances. »
iĂȘ£» La finjprochaiuement.
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PENSĂES DU SOIR
On ne peut pas s'absorber entiĂšrement dans sa douleur; la loi
providentielle ne le permet pas. Non, Dieu ne veut pas que la
douleur jouisse de tout son deuil; il la met aux prises avec les
nécessités de la vie, comme pour rappeler à l'ùme qu'elle a un
corps, que la tristesse peut devenir l'égoïsme et qu'il nous reste
toujours des devoirs Ă remplir, non seulemeot en nous, mais autour
de nous.
Manifestement, Dieu a voulu que la vie humaine fût une lutte. Il
a mis en nous assez de liberté, autour de nous assez de fatalité,
pour que l'homme restĂąt maĂźtre de lui-mĂȘme, tout en sentant, dans
les dures et mystérieures conditions de sa destinée, qu'il a un
maĂźtre lĂ -haut.
-co-
Les princes qui connaissent le mieux les hommes ne connaissent
pas leurs propres serviteurs.
-oo-
Les nobles d'aujourd'hui savent encore bien mourir. Peut-ĂȘtre
ceux d'autrefois n'ont-ils pas su mieux vivre; seulement, c'était
sous une lumiÚre moins pénétrante, au contact d'un public moins
indiscret, parmi un peuple moins avide de les juger ou moins jaloux
de les ravaler. Et puis, la Royauté abritait sous sa grandeur, enve-
loppait de sa pompe leur indignitĂ© mĂȘme.
En politique, il ne faut haïr que ce qu'il faut mépriser.
Pourquoi la politesse est-elle si chÚre aux Français, jusque dans
les derniers rangs du peuple? C'est qu'elle est une forme de l'éga-
lité, sa forme la plus aimable.
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422 PENSĂES DU SOIR
Ne pensez pas qu'on puisse jamais voir ni la Royauté sans cour-
tisanerie, ni la Démocratie sans curée.
Ce sont nos derniĂšres espĂ©rances qui ont le plus de peine Ă
replier leurs ailes.
-oo-
L'alouette chante, quand elle monte au ciel et quand, soudain,
l'aile rapide, le vol droit, elle en descend.
Et, comme l'alouette, la France chante, quand, d'un seul essor,
elle s'élÚve au plus haut de sa gloire; elle chante encore, quand
elle en tombe.
Car c'est bien un chant que composent, pour son histoire, toutes
ces paroles de ses orateurs, de ses poĂštes, de ses soldats et du
populaire, qui lui servent, dans l'infortune, Ă exalter son malheur,
à consoler sa fierté, à regaillardir son courage et à ranimer sa
gaietĂ© mĂȘme.
La maladie subtilise les sensations et la solitude les sentiments.
Les empires qui tombent et les nations qui disparaissent ont
d'autres témoins, sur la terre, que les lieux et les monuments. Ce
sont les animaux : leur race subsiste et demeure, parmi tous ces
changements, sans changer elle-mĂȘme.
Voyez ces grands bĆufs, dans la campagne romaine. Les peuples
qui en ont foulé l'herbe forment autour de Rome comme un tour-
billon de fantĂŽmes. Et ces bĆufs sont lĂ , toujours semblables Ă
ceux que les Etrusques peignaient sur leurs vases; Ă ceux que
Romulus emmenait par troupeaux dans les murs de la cité; à ceux
que les pasteurs de Virgile ont entendus mugir; i ceux qui ont
nourri de leur chair les Gaulois, les Hérules, les Vandales, sur leur
passage.
-oo-
Ătre un hĂ©ros! Ătre un saint! Ătre seulement un sage!
Vous en demandez beaucoup, Î mon Dieu ! à la pauvre humanité
que vous avez créée si imparfaite!
La Révolution française s'est faite politiquement contre la
Royauté; politiquement et socialement contre la Noblesse; sociale-
ment et philosophiquement contre le Clergé.
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pihsĂšbs du son m
Les vkes s'encouragent l'un l'autre et s'entr'aident : le menteur
devient aisément un voleur.
Hier, dans la sérénité du soir, je n'entendais, sur cette route
solitaire qui borde les champs, que le silence de la nuit, ce silence
qui a pour l'ùme une sorte de mélodie mystérieuse.
Aujourd'hui, pendant que je promĂšne lĂ encore, sous le ciel
étoile, mes pas et mes yeux errants, j'entends au loin une vulgaire
musique de guinguette.
Elle m'étonne et m'irrite, en dérangeant dans mon esprit la
notion d'une convenance poétique et idéale qui m'était presque
sacrée. Elle trouble en moi ce je ne sais quoi de divin que nous
font sentir les harmonies de la nature.
Car il semble qu'Ă cet espace si libre, Ă cet air si pur, Ă ces lieux
si simples, il n'est qu'une musique qui convienne : le frémissement
des blés que la brise caresse ou le tumulte des arbres que le vent
agite, le grondement du tonnerre, le tintement de la, cloche, le
murmure de la source, le bourdonnement de l'abeille, la chanson
de l'alouette et, si nous étions encore aux temps antiques; la flûte
de PĂ n.
Mais quoi! lĂ -bas, c'est la fĂȘte, c'est la danse : le paysan
s'amuse. 11 lui faut ces ritournelles et ces flonflons, pour donner Ă
sa joie toute son allure, pour soulever et entraĂźner son pas pesant.
11 ne connaßt, lui, dans les lois de la création, parmi les rapports
des choses et les accords de ce monde, que ses besoins et ses
plaisirs.
Tant pis pour vous, Ă dĂ©licats, qui ĂȘtes les observateurs amou-
reux et studieux des harmonies de la nature !
S'a n'y a rien au ciel qu'un azur vague et infini; si l'ĂȘtre Ă©ternel
et pur vers qui se lÚvent nos yeux et montent nos pensées, n'existe
pas lĂ -haut; si toutes ces images du beau et du bien que nous
portons dans nos esprits, comme des modĂšles, ne sont que des
apparences trompeuses, il faut reconnaĂźtre, au moins, que l'homme
s'est créé, pour ennoblir son néant et charmer sa vie passagÚre,
des mots qui lui donnent de l'idéal une illusion singuliÚrement
radieuse et douce.
Oui! quels mots! Dieu! l'ùme immortelle! la justice! la charité!
la [liberté! le droit! le devoir! l'honneur! la gloire! la patrie!
l'humanité 1 Quels cris! quelles devises! Quelles paroles magiques!
Quelle langue sonore! Quelle musique sacrée!
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m PENSĂES DU SOIR
L'homme est encore plus un animal raisonneur qu'un animal
raisonnable.
-00-
11 faut toujours Ă ,1a France une force qui l'entraĂźne ou qui la
comprime. Ce peuple a besoin de délire ou de tyrannie.
Un nom glorieux, le nom que votre pĂšre ou vos aĂŻeux ont
illustré, c'est une lumiÚre qui vous précÚde et vous éclaire dans
le chemin de la vie.
-oo-
Le génie de la France égale, par la grandeur, celui des peuples
les plus glorieux. Pour en montrer l'originalité, la puissance ou la
perfection, je me contenterais de nommer un saint Bernard, une
Jeanne d'Arc, un Richelieu, un saint Vincent de Paul, un Des-
cartes, un Bossuet, un MoliĂšre, un La Fontaine, un Lavoisier, un
Cuvier.
Mais le génie français a quelque chose de plus incomparable que
la grandeur : ce n'est pas seulement la fécondité avec laquelle il
multiplie et renouvelle ses Ćuvres, de siĂšcle en siĂšcle ; ce n'est pas
seulement sa richesse, c'est sa variĂ©tĂ©, c'est sa diversitĂ© mĂȘme.
Un saint Louis et un Henri IV, un Louis XIV et un Napoléon,
un Bayard et un François de Guise, un Gondé et un Turenne, un
Gassion et un Vauban, un Abélard et un Gerson, un Calvin et un
saint François de Sales, un chancelier de l'HÎpital et un Mathieu
Mole, un Rabelais et un Montaigne, un Pascal et un Voltaire, un
cardinal de Retz et un Saint-Simon, uneSévigné et une La Fayette,
un Corneille et un Racine, un André Chénier et un Lamartine, un
Victor Hugo et un Alfred de Musset, un Montesquieu et un Jean-
Jacques Rousseau, un Mabillon et un Bayle, un Mirabeau et un
Berryer, un Chateaubriand et un Montalembert, un Guizot et un
Augustin Thierry, un Balzac et un George Sand, un Jean Goujon
et un Coysevox, un Poussin et un Delacroix, un Greuze et un
Meissonnier : quelle production extraordinaire !
A voir tout ce qui les distingue, mĂȘme dans la ressemblance, on
peut se demander si c'est bien une seule et mĂȘme race qui les a
enfantés.
-00-
L'ironie, cette violence du délicat.
-oo-
Pour insulter Ă la pudeur, il suffit d'en toucher les voiles.
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PENSĂES DU SOIR 425
Voici l'hiver. L'arbre s'est dénudé de ses feuilles. Cependant, sur
ses branches noires, il y a encore des oiseaux qui viennent voltiger
et chanter.
Le vieillard connaĂźt des jours, le malheureux des minutes oĂč son
cĆur ressemble Ă cet arbre-lĂ .
Ce qui parait surnaturel Ă l'homme est naturel Ă Dieu.
-co-
Quelle peine, ĂŽ mon Dieu! pour rester simplement un honnĂȘte
homme!
Comme il faut, chaque matin, chaque soir, sans cesse, rappeler
Ă notre Ăąme si oublieuse, Ă notre cĆur si volontaire et mĂȘme Ă
notre corps si infirme, les commandements de la conscience, les
ordres de la loi, les conseils de l'honneur et les avis tout positifs de
cet intĂ©rĂȘt qui fait qu'en dĂ©finitive, le bien moral est le meilleur
garant du bien matériel!
Par-dessus Paris, par-dessus la rumeur confuse de sa fourmi-
liĂšre, par-dessus le fracas de sa vie tumultueuse, la grosse cloche
de Notre-Dame retentit glorieusement. Sa puissante harmonie
emplit l'espace, entre terre et ciel. Son bourdon appelle et chante,
se plaint et s'égaie, gronde et calme; et, dans ses derniÚres vibra-
tions, il semble qu'il y ait le murmure mystérieux d'un hymne
lointain.
Va oĂč tu voudras, dans l'univers. Par-dessus tous les bruits de
la nature, tu entendras également la voix de Dieu; tu n'auras
besoin que d'écouter avec ton ùme.
L'Angleterre a eu une aristocratie; la France n'a eu qu'une
noblesse.
-oo-
Plus, autour du vieillard, la terre s'assombrit, plus, au-dessus
de lui, le ciel s'illumine.
-oo-
fai vu, un jour, stationnant dans la rue, une voiture vide,
attelée d'un ùne, derriÚre une autre, attelée d'un cheval et qui était
pleine de foin. GaĂźment, l'Ăąne mangeait le foin qu'il arrachait Ă la
voiture du cheval.
Presque toujours, dans le monde, la place vaut mieux que le
rang.
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«s lĆĆĂtt w m
La France aime à se fausser tranper sur la réalité des choses
par l'illusion des mots. Il loi faut le mensonge magique de ces mots
qui surexcitent l'espérance, qui dissimulent l'impossible, qui font
croire à la chimÚre, sourire de la nécessité, mépriser la fortune.
Que ce soit la Chevalerie ou la Démocratie qui rÚgne sur son
imagination; que ce soit la Croisade qui l'entraßne, ou la Révolu-
tion; qu'elle institue la Féodalité ou qu'elle crée la Commune;
qu'elle identifie le pouvoir avec le Roi ou qu'elle le symbolise dans
la Loi : toujours, avant et aprĂšs ses grands actes, elle veut des
devises et des formules auxquelles son esprit puisse donner une
sorte de sens surhumain. Entendez-la, aujourd'hui, parler de la
Science, du ProgrÚs; on dirait des entités divines!...
Ailleurs, il y a des hommes qui ont la passion de l'idéal ; ici, c'est
toute une race.
-00-
Je ne dis pas que les petites vertus enseignent les grandes. Je
ne dis pas non plus le contraire. Mais j'affirme que, dans l'éduca-
tion, on prépare la grande discipline par la petite.
La fortune est une femme qui se donne quelquefois. Presque tou-
jours, on la viole.
-00-
On est arrivé à un carrefour que, bon gré, mal gré, il faut tra-
verser. Or la voie est couverte de boue; une mare. On hésite. Puis
on se risque, d'un pied prudent; et quand on a fait la moitié du
trajet, on se rassure : la boue parait moins sale que de loin. On
s'enhardit, on passe, et alors on se félicite; car, vraiment, on s'est
moins sali qu'on n'avait craint!
Il en est de mĂȘme, moralement, dans le monde.
Les impérieux, comme les enthousiastes, se trompent dans le
choix des hommes : si les uns ne vous voient pas tel que vous ĂȘtes,
les autres vous voient tel qu'ils veulent que vous soyez.
-oo-
LTiabitude de railler finit par rétrécir l'esprit.
Napoléon a eu l'amour de la gloire plutÎt que celui de la France.
Il n'a guÚre aimé la France que comme l'instrument de sa gloire.
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PENSĂES DU SOIR 427
O vaine métaphysique 1
La raison ne suffit pas à nous faire comprendre que le néant ait
pu commencer et qu'il ait pu finir; ni que rien n'ait été avant la
crĂ©ation du monde, ni que tout ait toujours Ă©tĂ©, par soi-mĂȘme; ni
que Dieu ait existé, quand il n'y avait rien, ni que Dieu n'ait pas
existé, avant qu'il y eût quelque chose; ni que l'homme puisse
n'ĂȘtre pas, avant de vivre, ni qu'il puisse se survivre, aprĂšs la
mort.
On trouve rarement un indiscret qui ne soit un malveillant.
MĂȘme i la fin de ce dix-neuviĂšme siĂšcle, les Français estiment
la bravoure comme la premiĂšre des vertus humaines.
Souvent, on voit le jeune homme mourir plus facilement que le
vieillard. Car le vieillard a non seulement pris l'habitude de vivre;
mais, comme un arbre qui tient au sol par plus de racines, sa vie
tient Ă ce monde par plus d'attaches.
Sois indulgent, si tu veux ĂȘtre Ă©quitable. Car la conscience a ses
secrets et Dieu des jugements qui ne sont pas les nĂŽtres.
Parmi nos actions, celles que le monde voit et loue ne valent
pas toujours celles qu'il ignore ou qu'il blĂąme.
Entre l'idĂ©al et l'acte, il y a la mĂȘme distance qu'entre Dieu et
l'homme.
-co-
Non seulement la paternité adoucit la bestialité de l'animal ; elle
accroßt son activité, son courage, sa prudence.
Elle fait plus pour l'homme. Au plus indigne mĂȘme elle commu-
nique des vertus dont on ne l'aurait pas cru capable. Quant Ă celui
qui est bon, elle lui met au fond des entrailles, dĂšs le premier
vagissement de l'enfant, le sentiment d'une possession et d'une
responsabilité dont il ne soupçonnait pas la force; elle superpose
à sa vie un idéal sons la lumiÚre duquel tout va grandir et s'enno-
blir en loi : le travail, l'ambition, la souffrance, le sacrifice. Et
voilĂ l'intime raison de cette parole qu'il prononcera souvent, pen-
dant l'éducation de son fils : « Je veux qu'il soit meilleur que moi » ;
ou bien : « Je veux qu'il soit plus heureux que moi. »
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428 PENSEES DU SOIR
La paternité a, grùce à Dieu, un autre privilÚge pour l'homme :
c'est qu'il se crée une postérité, tandis que l'animal ne produit
qu'une génération.
-00-
L' Amour a un frĂšre qui s'appelle l' Amour-propre. Certaines gens
confondent l'un avec l'autre.
La nature harmonise tout, mĂȘme l'horrible. Il s'en faut que
l'homme sache le faire comme elle ou qu'il le puisse.
Le Français obéit au sentiment de l'honneur plus qu'à celui du
devoir.
Certes, l'honneur, c'est aussi le devoir; avec un sentiment plus
fier, mais moins simple, moins sûr, moins constant.
Il y a dans l'honneur une vibration plus intime de l'Ăąme, une
exaltation plus personnelle de l'ĂȘtre; le devoir a l'uniforme sĂ©rĂ©nitĂ©
de la loi. L'honneur aime davantage la gloire, le devoir trouve tout
son contentement dans l'observance de la rĂšgle; et, des deux, c'est
lui qui demande à l'homme l'héroïsme le plus difficile, ce semble.
Celui-lĂ excite; celui-ci oblige. Le premier parle plus haut au
cĆur; le second, plus profondĂ©ment Ă la conscience.
L'honneur donne à la vie plus d'éclat; le devoir en assure mieux
la grandeur. L'un fait les peuples chevaleresques; l'autre, les
peuples forts.
-oo-
II y a deux sentiments qu'un peuple qui se gouverne par le
suffrage universel n'a pas et ne peut pas avoir : c'est la gratitude
et le repentir.
-00-
Le vin de la démocratie est ce qu'il est : plus ou moins généreux;
fort en couleur; plein de lie. Mais le peuple qui en a trop bu a beau
se dégriser; il recommence toujours à en boire; il ne veut plus
d'autre ivresse.
-oo-
SinguliĂšre race que la France ! Elle mĂȘle dans ses qualitĂ©s tous
les contrastes, toutes les disparates. On la glorifie, on la dĂ©crie Ă
l'excÚs, selon le mérite ou le défaut qu'on regarde en elle.
Passionnément égalitaire, mais avide de distinctions et d'hon-
neurs; démocratique par le caractÚre, mais volontiers aristocratique
par l'esprit.
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PENSĂES DU SOIR 42»
Peu libérale, parce que, soit par son goût de la domination, soit
par le tour violent de sa logique, elle aime à imposer ses idées et
que, chez elle, les hommes et les partis les plus honnĂȘtes changent
facilement leur prosélytisme en despotisme.
Peu libérale, avec beaucoup d'indépendance.
Mentir sciemment, savamment, c'est mentir deux fois.
Le corps se dit plus d'une fois : « Quel ennui d'avoir une ùme! »
Mais j'imagine que, si l'Ăąme vivait seule, elle se dirait non moins
souvent : « Quel dommage de n'avoir pas un corps! »
Longtemps et comme désespérément, les grosses branches qui
sont mortes tiennent à l'arbre; pour les détacher et les emporter,
il faut un grand coup de vent.
C'est sous un coup de vent pareil que tombent les gouvernements
condamnés.
-oo-
La paresse fait de l'enfant un menteur et de l'homme un lĂąche.
Il vous plairait d'ĂȘtre un apĂŽtre; mais il vous rĂ©pugne de vous
mĂȘler Ăą la populace, pour porter parmi elle la bonne parole. Ces
visages enlaidis par la misĂšre ou abrutis par le vice, ces haleines
fĂ©tides, ces mains sales, ces vĂȘtements dĂ©chirĂ©s ou rapiĂ©cĂ©s, ce
langage grossier, cette familiarité rude, effrayent votre délicatesse
ou dĂ©goĂ»tent mĂȘme votre pitiĂ©.
Le semeur, que la saison et son devoir appellent dans son champ,
recule-t-il, parce que le chemin qui l'y mÚne est malaisé? Et, pen-
dant que, d'un grand geste, il lance la graine dans l'espace, Ăą sa
gauche, est-ce qu'il s'occupe Ă regarder, sous ses pas, la terre oĂč
son pied s'enfonce et s'embourbe?
Entre tous nos rois, Henri IV a le plus bataillĂ© en mĂȘme temps
que le plus aimé : c'est à lui que la France a le plus pardonné.
Tu ne parleras jamais mal de personne, sauf en politique :
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430 PfflMĂB DO SOIR
librement, tu peux suspecter, décrier, calomnier, injurier le pro-
chain, quand ce n'est qu'un citoyen.
C'est une grande force pour un peuple que de croire Ă la pro-
phétie qui lui a prédit, dÚs son origine, une destinée glorieuse ou
une longue existence.
-00-
Avec beaucoup de littérature, on est difficilement un homme
d'action.
-00-
Dans toutes les grandes questions de la mĂ©taphysique et mĂȘme
de la morale, il y a deux vĂ©ritĂ©s extrĂȘmes qui s'imposent Ă notre
foi et qui nous paraissent contradictoires. Il doit y avoir, il y a,
entre elles, une vérité intermédiaire pour les joindre et les conci-
lier. Mais celle-là échappe, soit à notre perception, soit à notre
certitude. Il semble que Dieu se soit réservé le droit de la connaßtre,
comme s'il voulait qu'un mystÚre inquiétùt toujours l'esprit humain.
-00-
Autant qu'Ă l'homme triste, la solitude plaĂźt Ă l'orgueilleux : elle
lui laisse l'indépendance de sa hautaine pensée; il exerce à l'aise,
dans la souveraineté de son isolement, ses ambitions et ses dédains.
Je ne veux pas qu'on me montre Dieu par le trou d'une aiguille.
Le dix-septiĂšme siĂšcle a vu le bourgeois gentilhomme. Notre
siĂšcle, Ă nous, connaĂźt le gentilhomme bourgeois. Et pourquoi
s'embourgeoise- t-il, ce gentilhomme? TantĂŽt, par rapetissement
de la race et de la fortune; tantĂŽt, par accommodement et accou-
tumance au régime démocratique du jour; quelquefois, simplement
par amour du panache électoral.
Les mauvais désirs ressemblent aux hiboux : c'est le soir que les
uns sortent de leurs nids, les autres de nos cĆurs.
Les hĂŽtels, dans notre siĂšcle, deviennent des palais. Hais com-
bien de palais qui ne sont plus que des hĂŽtels!
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PENSĂES DU SOIR 4M
Le vaniteux est le premier à voir la vanité d'autrui, parce qu'il
est le premier Ă la sentir : elle le gĂšne, elle l'offusque, elle Tirrite.
La conversation la plus agréable et la plus familiÚre aux vieux
garçons qui ne veulent pas se marier, c'est de parler du mariage,
ce fruit qu'ils se sont défendu.
On peut parfois dire trop de mal de soi-mĂȘme; on n'en peut
jamais penser assez.
La femme, dit-on, est plus belle, plus chaste, plus simple et plus
douce, dans tel pays du soleil ou de la neige, qu'elle ne l'est en
France. Mais chez quel peuple est-elle donc plus intelligente, plus
spirituelle, plus vive, plus adroite, plus aimable, plus vaillante et
plus capable d'héroïsme?
C'est merveille que de la voir, avec son tact et sa souplesse, son
goût des grandeurs et son sens pratique, se métamorphoser, comme
i son gré : mondaine ou ménagÚre, selon le jour ou l'heure ; aussi
aisément souveraine dans sa cuisine que dans son boudoir. Elle
supplée l'homme, elle remplace le mari, dans son métier. Elle
gĂšre une boutique aussi bien qu'elle gouverne un salon ou qu'elle
harmonise sa toilette.
Jolie, elle l'est avec un attrait irrésistible; laide, elle le fait
oublier par sa gentillesse, par son élégance. Car elle répand autour
d'elle ce parfum léger, cette lumiÚre discrÚte qui s'appelle le charme.
Son esprit n'est pas sa moindre puissance. Apte Ă causer aussi
bien qu'heureuse de bavarder; sérieuse, aprÚs avoir été frivole;
ennemie des pédants, jalouse et fiÚre de vivre dans le commerce
des savants et des lettrés, elle se passionne pour des idées, elle
s'éprend d'un idéal, comme aucune femme de l'univers.
L'agrément lui est ai nécessaire et la grùce si naturelle qu'elle
prĂȘte Ă la vertu et au vice, Ă©galement, son art de plaire; elle
accommode d'une certaine coquetterie son honnĂȘtetĂ©, sans se croire
moins innocente; peu s'en faut qu'elle ne donne à la sainteté aussi
un air de séduction. Elle jette des fleurs sur toutes les choses de
la vie. Elle égayé son infortune par une chanson ; elle pare sa pau-
vretĂ© avec un ruban ; elle mĂȘle, pour vous consoler, l'enjouement
Ă la tendresse; elle sourit dans la souffrance ; die sait mĂȘme sourire
Ă la mort.
Aucune femme ne remplit mieux sa destinée. Elle ne demande
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432 PENSĂES DU SOIR
pas seulement Ă Dieu tout ce qu'elle doit, elle prend Ă la fortune
tout ce qu'elle peut. Elle se voue tout entiĂšre Ă sa tĂąche. Ardente
et, au besoin, patiente; prodigue de ses forces, dans le travail, et
de son Ăąme, dans le sacrifice; ambitieuse de la perfection, quoi
qu'elle fasse. Il n'est ni rĂŽle ni emploi oĂč elle n'excelle : modiste
ou fermiĂšre, actrice ou maĂźtresse d'Ă©cole, princesse ou sĆur de
charité.
Par tout son ĂȘtre, elle personnifie, Ăą sa maniĂšre, le gĂ©nie de sa
race. On la reconnaĂźt toujours, oĂč qu'elle soit; elle ne ressemble
qu'Ă elle-mĂȘme : ce n'est pas seulement une femme, c'est la Fran-
çaise.
-co-
N'en déplaise au matérialiste : ce que l'homme ne peut pas con-
naßtre peut avoir sa réalité tout autant que ce qu'il ne peut pas voir.
Invisible, le vent qui souffle; invisible, la voix qui parle; invisible,
l'esprit qui pense. Niera-t-on qu'ils soient?
L'homme s'avance Ă travers l'avenir comme Ă travers la brume :
il ne peut pas voir au loin; mais, si proche que soit le cercle
obscur qui l'enferme, il voit autour de lui et il marche. Il marche
jusqu'au jour oĂč, les tĂ©nĂšbres delĂ mort voilant ses yeux, il tombe
au gouffre de l'éternité.
-oo-
Prenez garde Ă ce faux rustre : sa rudesse ne sert qu'Ă dissimuler
sa perfidie; il fait de la franchise elle-mĂȘme une hypocrisie, la plus
astucieuse de toutes.
-oo-
On croit ses défauts diminués, quand on les voit imités par le
voisin, par un ami.
-oo-
Je connais un grammairien jovial qui appelle la femme « le
complément direct de l'homme ». C'est une définition qui aurait pu
plaire Ă Messieurs de Port-Royal.
Un attelage que personne ne conduit et qui s'en va de droite, de
gauche, à l'aventure : voilà nos facultés intellectuelles, pendant le
rĂȘve, alors que la volontĂ© ne tient plus les rĂȘnes, pour le service de
la raison.
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PENSĂES DU SOIR 433
Celui-lĂ seul commande facilement le respect, qui l'observe
envers soi-mĂȘme et envers les autres.
Contents, les domestiques d'autrefois disaient : « Ce sont de
bons maĂźtres. » â Ceux d'aujourd'hui disent : « C'est une bonne
maison. »
-co-
L'amour de la gloire ressemble, dans son avidité, à l'amour de
l'argent : on n'en a jamais assez !
Mais ce n'est pas seulement par un besoin de la vanité humaine
que la gloire convoite les titres, les honneurs, le bruit, et qu'elle
travaille, avec un soin infatigable, à posséder son temps pour
s'assurer l'avenir; c'est par une juste inquiétude du lendemain.
Elle peut toujours craindre de ne pas se suffire Ă elle-mĂȘme dans
la suite des siĂšcles.
Car il faut tant de renommée pour perpétuer un nom ! Et
l'engouement mĂȘme des contemporains garantit si mal le jugement
de la postérité !
Lc parvenu aime mieux ĂȘtre appelĂ© un coquin qu'un sot.
Le vice qui stérilise si souvent les plus belles qualités de notre
race; le mal qui a le plus coûté à la gloire et à la prospérité de
notre nation, c'est l'indiscipline. Triste vérité que notre histoire
atteste, de sa premiĂšre Ă sa derniĂšre page.
Rares sont les Français qui savent obéir; rares aussi, ceux qui
savent commander. Mais, quand ils se rencontrent, quand ils s'unis-
sent, de quels prodiges ne sont-ils pas capables?
Je n'aime guĂšre ces petits abbĂ©s qui prĂ©tendent Ă ĂȘtre rĂ©putĂ©s
spirituels et qui font des mots piquants, sans souci de prendre
leur prochain comme victime de leur causticité. 11 y a une charité
de l'esprit; elle est Ă pratiquer comme l'autre.
-00-
L'homme a les yeux fermés, en naissant; il les garde ouverts,
aprÚs avoir expiré, comme si c'était pour voir une derniÚre fois le
monde qu'il quitte, ou pour contempler le monde inconnu dans
lequel la mort l'emporte, à travers l'infini de l'éternité.
-oo-
10 octobre 1892. 28
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434 PENSĂES DU SOIR
La partie la plus divine de nous-mĂȘmes, c'est l'esprit; la plus
humaine, c'est le cĆur. Le cĆur attache l'homme Ă la terre; l'esprit
l'élÚve au ciel.
-oo-
Mortels, nous nous aimons comme si nos amours étaient immor-
telles ou comme si nous l'Ă©tions nous-mĂȘmes.
Dieu a donné à l'ùme l'idéal comme i nos yeux la vue du ciel.
Qui voudrait que la vue du ciel lui manquĂąt?
-oo-
Il y a des jours d'Ă©tĂ©, sans soleil et sans air, oĂč le ciel est bas,
chargé d'une nuée qui ressemble à la fumée d'un incendie. La
chaleur vous étouffe; on ne se sent plus ni force ni courage; ou
halÚte, on se traßne. Et, quand on a vécu cinq ou six de ces
journées pleines d'oppression, on souffre tant qu'on appelle l'orage.
On croit, on se dit qu'il faut dans l'atmosphĂšre une grande pertur-
bation, pour rendre Ă l'homme le souffle, Ă la terre sa fraĂźcheur.
On ne s'inquiĂšte mĂȘme pas du vent de rage, de destruction et de
mort, qui va passer peut-ĂȘtre, avec l'ouragan, sur nos fleurs, sur
nos arbres, sur nos blés, sur nos toits, sur nos tÚtes : on a besoin
de respirer!...
11 y a, dans l'histoire, tel ou tel jour pareil, oĂč un peuple, las
du pouvoir qui pÚse sur lui, languit dans le mépris et le dégoût.
L'excÚs de son mal finit par le rendre incapable d'en prévoir un
plus grave et par lui ĂŽter la peur de l'inconnu. Dans la violence de
ses soupirs, il souhaite, il demande un changement qui remplace
par n'importe quoi ce gouvernement qu'il ne peut plus supporter.
Lui aussi, alors, il appelle l'orage : ce sera la Révolution.
Il est des temps oĂč un peuple ressemble Ăą un malade; ne lui
parlez pas de son mal, contentez- vous de lui faire du bien.
-co-
L'homme modeste par vanité se rencontre, mais rarement : pour
avoir et surtout pour garder cette modestie-lĂ , il faut Ă l'amour-
propre trop d'habileté, à l'orgueil trop de retenue.
Pourquoi n'y aurait-il pas des vérités acquises, des vérités défini-
tives et traditionnelles, dans l'ordre des idées morales comme il y
en a dans l'ordre des idées physiques?
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PENSĂES M SOIR 435
Ce surnaturel dont vous déniez à Dieu le pouvoir, l'ùme humaine
tn a, elle, l'idée, le goût et le besoin.
Le pauvre, mĂȘme sans prier, tĂ©moigne mieux que le riche qu'il
croit en Dieu : il se fie Ă la Providence, pour ce lendemain dont il
est si peu sûr; il attend, selon la parole évangélique, la nourriture
des petits oiseaux; il s'abandonne Ă ce Dieu qu'il ne connaĂźt pas
bien, mais qu'il sent.
-oo-
Aucun peuple ne rĂȘve plus que la France Ă rĂ©former le monde;
aucun n'a besoin de plus d'effort ou de temps pour se réformer
soi-mĂȘme.
-oo-
Dans certaines crises de l'Ătat ou de la sociĂ©tĂ©, le dĂ©sordre ne
fait que préparer l'ordre : il faut que tout se confonde pour tout
fondre.
-0O-
On voit des gens chez lesquels l'imagination a la curiosité du
mal, plus que le cĆur n'en a le goĂ»t et plus que la volontĂ© n'en
a la hardiesse.
-oo-
La France, cette nation dont les origines sont si diverses et l'es-
prit si mobile, aime l'unitĂ©, jusqu'Ă l'uniformitĂ© mĂȘme; elle la veut
dans son gouvernement, dans ses lois, dans son administration,
dans l'enseignement de ses Ă©coles, quasi dans ses mĆurs et dans
ses modes.
On peut dire que le génie humain a fait avec elle son plus grand
effort dans le travail et l'art de la simplification. Mais aussi n'est-
ce pas ce besoin de tout unifier qui lui ĂŽte si souvent le respect de
la liberté?
-co-
Si l'homme, Ă la campagne, n'est pas davantage une bĂȘte, il est
davantage un animal.
-oo-
Dans l'isolement, il est agréable d'avoir la compagnie d'un chien :
c'est un ami qui ne parle pas.
Le Français porte jusque dans ses comédies, jusque dans ses
romans, son génie oratoire, son goût de la logique et sa passion
de la propagande. Discourir ; raisonner et croire à la souveraineté
de sa raison, Ă la supĂ©rioritĂ© de ses raisonnements; prĂ©tendre Ă
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436 PENSĂES DU SOIR
persuader autrui, Ă convertir son contradicteur mĂȘme et Ă ranger
le monde sous la loi de ses idées : c'est son naturel et c'est la tra-
dition de la race.
-co-
Tout homme, quelle que soit sa race, chante ou peut chanter.
Certains oiseaux ne chantent pas; c'est la loi de leur espĂšce.
Il y a dans le chant de l'homme une variété infinie : c'est le son
mille fois diversifié d'une ùme qui vibre à tous les bruits du
monde; c'est une musique dont les notes changent, non seulement
au gré du sentiment et de la pensée, mais selon l'heure, selon le
lieu et l'écho. L'air que l'alouette gazouille, que le merle siffle, que
le rossignol module, est le mĂȘme, presque tou jours, presque partout.
L'oiseau nous paraßt né pour chanter autant que pour voler. Et,
dans notre habitude d'assimiler l'animal Ă l'homme, nous jugeons
que le chant de l'oiseau doit ĂȘtre, lui aussi, un poĂšme : nous nous
imaginons qu'à sa maniÚre, ou plutÎt à la nÎtre, il célÚbre Dieu, et
la lumiĂšre du jour, et le soleil, et la paix du soir, et l'amour, et le
bonheur d'ĂȘtre, et la joie d'avoir un nid. Mais l'oiseau chante-t-il,
vraiment, par inspiration, par passion, ou simplement par une apti-
tude instinctive, et parce que telle est sa fonction dans la vie
universelle?
PoĂšte ou non, peu importe; le chant de l'oiseau n'en est pas
moins une des poésies de la nature.
-00-
Le stoïcisme honorait la pauvreté; le christianisme la sanctifie; il
fait plus : il aime le pauvre.
-00-
Ils portent de jolis noms, ces peuples d'origine latine : France,
Italie, Espagne.
-oo-
On peut, en temps de rĂ©volution, ĂȘtre un chimĂ©rique, sans ĂȘtre
un utopiste : témoin La Fayette.
-0>-
Peu s'en est fallu qu'on ne traitùt Napoléon, à la maniÚre d'un
César romain, comme un dieu. Il suffit à sa gloire qu'on le considÚre
comme un géant. Un géant est encore un homme.
-00-
Combien de fois, en remuant, Ă certaines heures, les reliques de
nos vieilles affections, ne nous souvient-il mĂȘme plus que c'Ă©taient
des souvenirs !
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PENSĂES DU SOIR 437
En politique, ĂȘtre juste, c'est ĂȘtre prĂ©voyant.
Le christianisme a deux vertus merveilleuses, j'allais dire mira-
culeuses.
Il arrache l'homme Ă soi-mĂȘme par l'amour d'autrui, du prochain,
du pauvre, de l'étranger, de tout ce qui souffre et de tout ce qui
est mortel comme lui.
Il l'Ă©lĂšve au-dessus de lui-mĂȘme, en transportant sa pensĂ©e dans
le monde invisible des choses éternelles et en faisant soupirer son
ùme aprÚs Dieu, aprÚs l'infini de la perfection et de la félicité.
Je voyais deux papillons blancs qui s'en allaient l'un à cÎté de
l'autre, dans l'espace, d'un vol amoureux et fidÚle; ils s'avançaient
doucement, lentement, heureux de s'accompagner en se caressant
du bout de leur aile.
Combien de nos désirs aussi sont des papillons! Mais comme il
est rare que notre Ăąme en puisse accoupler deux, pour monter
ensemble vers le ciel !
-co-
MalgrĂ© l'Ăąge, le cĆur ne vieillit pas, quand on ne l'a laissĂ©, au
temps de la jeunesse, ni se flétrir, ni s'user.
Mais le cĆur ne devrait-il pas, par une loi constante de la des-
tinée humaine, vieillir avec le corps, conjointement? Cette question
mélancolique, on se la fait parfois, dans les désillusions d'une
longue vie.
-co-
Plus, à force de vivre, on apprend combien est grande l'infirmité
de la nature humaine, plus on sent son cĆur se remplir du besoin
d'ĂȘtre bon.
-co-
Je ne puis pas, ĂŽ mon Dieu ! croire que votre justice sera impla-
cable. Il me semble que vous condamnerez moins durement ceux
qui, dans leurs défaillances, auront gardé le sens de l'idéal, le goût
et le regret de la perfection, le respect de la vertu ; il me semble
que vous pardonnerez plus volontiers au pécheur qui vous aura
aimé; il me semble que vous serez plus miséricordieux ù l'homme
qui, tout en tombant, aura du moins salué le soleil de votre Vérité!
Auguste Boucher.
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LES OCTROIS
ET LEUR SUPPRESSION
Un des représentants les plus distingués et les plus estimés du
département du Nord à la Chambre actuelle, le trÚs regretté M. Léon
Maurice, venait d'achever l'intéressante étude qu'on va lire quand il
a été surpris par la mort.
11 eût été fùcheux qu'un pareil travail, fruit de recherches et de
mĂ©ditations consciencieuses, restĂąt inconnu au moment mĂȘme oĂč va
s'agiter au Parlement l'importante question qu'il approfondit.
Nous sommes heureux de le placer sous les yeux de nos lecteurs,
Ă titre de document dans ce grave dĂ©bat et sans prendre nous-mĂȘmes
parti dans un sens ou dans l'autre. Le problĂšme est difficile; la meil-
leure maniÚre de préparer la vraie solution qu'il comporte, c'est
d'exposer d'abord les considérations, les arguments, les chiffres des-
tinés à faire la lumiÚre dans les esprits.
(Note de la Rédaction.)
De toutes les questions ramenées chaque année devant le Parle-
ment par la discussion du budget, aucune ne revient avec plus de
persistance que celle de la réforme de notre systÚme d'impÎts.
Parmi tous ceux qui alimentent les caisses de l'Ătat, il n'en est
guÚre qui n'ait été battu en brÚche plus que les octrois. Dans un
pays comme la France, oĂč la charge qui pĂšse sur le contribuable
est particuliÚrement lourde, c'est un rÎle toujours agréable que
celui de détracteur d'un impÎt. On est sûr d'y gagner de la popu-
larité, surtout quand on ne se croit pas obligé de remplacer celui
qu'on supprime. Un impĂŽt est toujours mal vu de celui qui le doit
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LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION 439
payer; si justiciable, si équitable qu'il soit, il enlÚve toujours de
la bourse de chacun un argent pénible à gagner, et dont, co
semble, on ferait bieu meilleur usage que le fisc.
Les contributions indirectes surtout subissent depuis quelques
années un assaut formidable. L'influence croissante du parti radical
dans notre politique y a beaucoup contribué. Les radicaux visent
leur suppression presque complĂšte et leur remplacement par un
impĂŽt, soit proportionnel, soit progressif, tantĂŽt sur le revenu,
tantĂŽt sur le capital.
Ils n'ont pu, en arrivant au pouvoir, se défaire de leurs vieilles
formules, ni renoncer Ă leurs anciennes armes. Ils trouvent i
l'impĂŽt indirect ce rare et singulier dĂ©faut d'ĂȘtre difficilement
appréciable par celui qui le supporte, de se laisser payer par frac-
tions infinitésimales; de ne pas faire sentir, en un mot, tout son
poids aux épaules qui en sont chargées.
Avec les impĂŽts directs seuls, le contribuable au moins verrait
d'un seul coup d'oeil ce que lui coûte le gouvernement du pays; il
pourrait apprécier si les services sociaux qui lui sont rendus valent
le sacrifice qu'on lui demande; la feuille envoyée chaque année
par le percepteur lui permettrait de faire la balance. Le jugement
qui serait ainsi porté n'est pas douteux; presque tous trouveraient
la charge écrasante, tous la penseraient exagérée. Chaque imposé,
ou peu s'en faut, deviendrait ainsi un mécontent, un adversaire
résolu d'un ordre de choses si coûteux, et c'est parmi les mécon-
tents que les radicaux avaient, jusqu'à ces derniers temps, recruté
le gros de leurs clients. Ils ont, non sans quelque naïveté, con-
tinuĂ© la mĂȘme campagne depuis qu'ils sont puissants, sans rĂ©flĂ©-
chir qu'au jour oĂč ils tiendraient dĂ©finitivement les clefs des caisses
publiques, ils courraient grand risque d'y voir des vides effrayants
causés par leur systÚme.
En attendant, c'est la nécessité d'aligner, tant bien que mal et
plus mal que bien, les colonnes du doit et avoir, des recettes et
des dĂ©penses, dans le budget, qui a prĂ©servĂ© les finances de l'Ătat
de leurs dangereuses expériences ; mais ils ont trouvé un terrain
plus facile, oĂč ils pourront essayer in anima tn/i , sans risquer de
compromettre le crédit de la France, et ils ont proposé la suppres-
sion des octrois que toutes les villes du pays font payer Ă leurs
portes.
C'est de cette question seule que je veux traiter ; elle a le mérite
de l'actualitĂ©, de l'urgence mĂȘme, car elle a dĂ©jĂ failli ĂȘtre rĂ©solue
à la Gn de la législature de 1888, et ne peut manquer de se repré-
senter sous peu devant la Chambre. Celui qui prit en main la
cause de la suppression des octrois, M. Yves Guyot, n'est pas de
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440 LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION
ceux qui se découragent ou abandonnent facilement leurs idées.
Rapporteur de la commission chargée d'étudier sa propre propo-
sition, il dut abandonner le rapport parce que, entre temps, il
était entré dans le ministÚre ; mais il apportait au projet le concours
du gouvernement.
AprÚs une premiÚre délibération qui s'était traßnée confusément
pendant plus d'un mois, dans des lambeaux de séance, la Chambre
avait décidé de passer à une seconde délibération. Celle-ci ne put
avoir lieu ; absorbée par le vote du budget de la loi militaire, la
Chambre ne put trouver une place suffisante Ă son ordre du jour.
M. Yves Guyot essaya bien de faire passer en début de séance et
sans discussion le projet qui lui tenait au cĆur; il a heureusement
suffi Ă l'auteur de ces lignes de se faire inscrire contre, et d'an-
noncer l'intention de développer à la tribune les raisons qu'il va
exposer plus loin, pour faire avorter la tentative. Il ose s'applaudir
de ce, résultat qui laisse la question tout entiÚre et espÚre qu'il lui
sera possible de démontrer à la fois la légitimité et la nécessité des
octrois, tout en exposant les dangers et les impossibilités du sys-
tĂšme par lequel on voudrait les remplacer.
I
L'octroi, comme chacun le sait, est une taxe de consommation
perçue au profit des villes ou communes qui y ont été autorisées,
sur un certain nombre de produits. Cette taxe est perçue, soit Ă
l'entrée de la commune, soit à la sortie de chez le producteur, pour
les objets imposés fabriqués ou formés sur son territoire. Cet impÎt
présente ainsi incontestablement le caractÚre d'une douane inté-
rieure. Son origine remonte si haut qu'on ne la connaĂźt pas, mais
on la rencontre dĂšs les treiziĂšme et quatorziĂšme siĂšcles dans des
villes importantes, comme Lyon et Amiens ; il ne saurait entrer
dans le cadre de cette étude de faire l'histoire de l'octroi, nous
voulons nous borner Ă l'examen de la situation actuelle.
Au début de la révolution française, les impÎts indirects furent
violemment attaqués, on aimait alors à faire table rase, et le 19 fé-
vrier 1791, contrairement aux conclusions du comité des imposi-
tions qui voulait se borner à des réformes, un décret de l'Assemblée
constituante ordonna la suppression complĂšte des taxes perçues Ă
l'entrée des villes.
On avait été trop loin, les finances d'un grand nombre de com-
munes étaient tombées dans le plus complet désarroi; beaucoup
adressÚrent leurs doléances aux pouvoirs publics; la Constituante
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LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION 441
elle-mĂȘme faillit rĂ©tablir les octrois; mais bientĂŽt d'autres soucis
absorbĂšrent le gouvernement. La Convention ne reprit pas la ques-
tion, qui ne reparut que sous le Directoire.
On a dit et répété que le régime des octrois ne reparut en
Tan VII que d'une maniĂšre hypocrite et modeste, sous le titre
d'octroi municipal et de bienfaisance, et seulement pour parer Ă
l'insuffisance des ressources de l'Assistance publique Ă Paris : ce
n'est pas tout Ă fait exact. Une premiĂšre loi du 9 germinal an V
avait dit, dans son article 6, qu'en cas d'insuffisance des centimes
ou sous additionnels de la contribution personnelle et mobiliĂšre
pour les dĂ©penses des communes, il ne pourrait ĂȘtre pourvu Ă
l'insuffisance des revenus que par l'établissement de contributions
indirectes et locales autorisées par le Corps législatif. Le 27 vendé-
miaire an VII, l'octroi fut rétabli à Paris par une loi dont voici le
préambule : « Considérant que depuis longtemps la commune de
Paris ne fournit à ses dépenses locales que par les avances succes-
sives que lui fait le Trésor national; qu'un tel emploi des fonds
publics est un abus qu'il est instant de réprimer; que la loi du
9 germinal an V ordonne impĂ©rieusement qu'il soit pourvu Ă
l'insuffisance des revenus de communes par des contributions
indirectes et locales; que la détresse des hospices civils de la
commune de Paris, l'interruption de la distribution des secours Ă
domicile, n'admettent plus aucun délai;
Article premier. â « Il sera perçu par la commune de Paris un
octroi municipal et de bienfaisance, conformément au tarif annexé
à la présente loi, spécialement destiné à [acquit de ses dépenses
locales et de prĂ©fĂ©rence Ă celles de ses hospices et des secours Ă
domicile. »
On le voit, si les préoccupations relatives au dénuement des
hospices de Paris ont influé sur les décisions du législateur, elles
n'étaient pas les seules, et les autres services municipaux devaient
également trouver dans le rétablissement des octrois des ressources
indispensables.
La loi du 27 vendémiaire était spéciale à Paris, mais le bénéfice
en fut bientĂŽt Ă©tendu Ă toutes les communes de France oĂč la
situation financiĂšre l'exigeait. Moins de six semaines aprĂšs, la loi
du 21 frimaire an VII rendait aux villes la faculté d'établir, sous le
contrÎle du Corps législatif, des taxes indirectes et locales, et de
fait bien des villes avaient reconstitué leurs octrois avant la loi du
5 ventĂŽse an VIII, oĂč M. Yves Guyot avait cru trouver la charte
des octrois provinciaux, par exemple, Reims, Metz, Lille, Calais,
Ăpinal, etc., etc.
Nous ne voulons pas pousser plus loin cet examen historique, il
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442 LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION
nous suffit d'avoir montré comment et quand les octrois sont, aprÚs
une courte éclipse, rentrés dans notre législation fiscale, et sans
Ă©tudier ni Ă©noncer mĂȘme les modifications que des lois postĂ©rieures
y ont apportées, nous arriverons immédiatement à l'examen de la
situation actuelle par un court exposé statistique.
La France comptait en 1886* 36 117 communes, parmi lesquelles
1528 ont des octrois. La plupart des villes d'une certaine impor-
tance y sont comprises, mais il y a, dans ces 1528 communes, assez
de petits villages pour que les moyennes sur lesquelles on s'est
appuyé dans la discussion récente en soient singuliÚrement faussées.
Le nombre des octrois a fort peu varié depuis cinquante ans et
tend mĂȘme Ă diminuer depuis quelques annĂ©es; de 1428 en 1837,
il s'est élevé à 1460 en 1860, et à 1546 en 1879, pour redescendre
depuis lors jusqu'à 1528. Les octrois sont trÚs inégalement répartis
sur le territoire; un dĂ©partement, celui du FinistĂšre, en compte Ă
lui seul 180, soit prĂšs du huitiĂšme du nombre total. Nous aurons
Ă revenir sur ces octrois, dont beaucoup n'auraient jamais dĂ» ĂȘtre
autorisés; les départements qui, ensuite, en possÚdent le plus,
sont : le Nord, qui en a 70; les Bouches-du-RhĂŽne, 54 ; le Var, 50;
& l'autre extrémité de l'échelle, nous rencontrons la Meuse et
l'Indre-et-Loire qui n'en ont que 4; le Cher et le Doubs, 3; la
LozĂšre et le Haut-Rhin, seulement 2.
La proportion que nous avons indiquée plus haut entre le nombre
des octrois et celui des communes de France ne se retrouve
naturellement pas si nous comparons le nombre des contribuables
soumis Ă cet impĂŽt avec ceux qui en sont exempts. Il importe, en
effet, de ne pas oublier que toutes les villes de quelque importance
ont dĂ» y avoir recours pour suffire Ă leurs charges. En 1881, les
contribuables habitant dans les périmÚtres des octrois2 se chiffraient
par 11 097 822; ce nombre n'a cessé de croßtre; il était, en 1886,
de 12 143 735 habitants, formant ainsi prĂšs du tiers de la popula-
tion totale. Nous tirerons plus tard quelques conclusions de ces
divers chiffres, quand nous examinerons les reproches faits aux
taxes indirectes locales; nous voulons, pour le moment, compléter
l'exposé sommaire de la situation présente.
Connaissant le nombre des communes qui possĂšdent des octrois
et le chiffre de leur population, il reste Ă exposer quel est le revenu
* Nous avons emprunté la plupart des chiffres de ce travail à des Notes
statistiques sur ta situation financiÚre des octrois en 1886, publiées en 1888 par
le ministÚre de l'intérieur. D'aprÚs la situation financiÚre des communes
en 1890, le nombre des octrois est descendu aujourd'hui Ă 1518.
2 II est à remarquer pourtant que les octrois étaient, en 1881, au nombre
de 1539 et qu'il n'y en avait plas que 1528 en 1886.
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LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION 443
qu'elles en tirent et quels sont les objets soumis Ă cet impĂŽt. Le
décret du 17 mai 1809, qui forme eu quelque sorte la charte des
octrois, contient, en son article 16, la disposition suivante : « Aucun
tarif ne pourra porter que sur les objets compris dans les cinq
divisions suivantes, savoir : 1° Boissons et liquides, 2° Comestibles,
3° Combustibles, 4° Fourrages, 5° Matériaux. » On y a depuis, en
vertu de quelques lois particuliÚres, ajouté, sous le titre d'objets
divers, une sixiÚme catégorie trÚs peu importante d'ailleurs.
La premiÚre catégorie, comprenant les vins, alcools, cidres,
biĂšres, eaux de toilette, est celle qui, de beaucoup, donne les plus
grosses recettes; Ă Paris, dont l'octroi est hors de pair avec tous les
autres, elle a fourni, en 1886, 55 pour 100 du produit total; nous
aurons, d'ailleurs, à revenir sur cet octroi de Paris. Le décret
de 1809 excepte formellement de la deuxiÚme catégorie les grains
et farines, fruits, beurre, lait et autres menues denrées, pour ne
pas frapper les objets de premiÚre nécessité. En résumé, la propor-
tion entre les diverses catégories de la recette totale se répartit
comme suit :
1° Boissons 43 pour 100
2° Comestibles 29 â
3* Combustibles 10,5 â
4° Fourrages 5,5 â
5° MatĂ©riaux 9 â
6° Objets divers 2 â
7° Recettes accessoires. . . . 1 â *
Le total général de ces recettes pour les 1528 octrois s'est élevé,
en 1886, Ă 278 334 788 francs 2, dont 143 786 586 francs pour les
départements et 135 548 232 francs pour Paris. La progression du
produit des octrois, lente jusqu'en 1856, oĂč il n'Ă©tait encore que
de 107 millions, s'était rapidement accrue; toutes nos grandes
villes voulurent imiter Paris; chacune d'elles eut ou voulut avoir
son Haussmann ; elles demandĂšrent des ressources Ă de nouvelles
taxes, Ă des surtaxes, et nous trouvons le produit total Ă©gal Ă
199 millions, en 1872, pour arriver, en 1882, Ă son maximum, soit
289 millions dans lesquels Paris figurait pour 148 millions, soit
plus de la moitié; de 1882 à 1886, il y eut un recul assez impor-
4 Les sommes comprises sous cette rubrique se composent du produit
d'usines et entrepĂŽts, de frais de garde, de conduite, etc., et ne devaient
pas figurer dans le produit des octrois : nous ne les y comprendrons plus
dans les calculs qui suivront. Elles se sont élevées, en 1887, à 1 694 000 francs.
a 286 514 227 francs en 1890.
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444 LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION
tant, surtout dans les recettes de Paris qui, sans dégrÚvements,
perdirent i 4 millions 1 soit par l'effet de la crise qui sévit à cette
Ă©poque, soit par le dĂ©veloppement de la fraude sur les vins Ă
laquelle la fabrication du vin de raisins secs et l'introduction des
vins suralcoolisés d'Espagne et d'Italie ont donné un grand essor.
Nous remarquons, en effet, que dans les départements qui n'avaient
pas moins souffert de la crise, mais oĂč les opĂ©rations sont moins
habiles et sont incitées par un moindre bénéfice, les recettes ont
continué à augmenter faiblement jusqu'en 1884 et n'ont que trÚs
peu diminué depuis, malgré la suppression de quelques octrois.
Un des plus graves reproches faits aux octrois est celui du taux
exagéré des frais de perception; on a établi à ce sujet, comme on
l'a fait aussi pour évaluer la part attributive de chaque contribuable
dans le payement de l'impĂŽt, des moyennes qui sont tout ce qu'il y
a de plus trompeur. La moyenne générale pour toute la France fait
ressortir à 8,9 pour 100 le coût des frais de perception par rapport
aux recettes totales, alors que l'Ătat ne paye que 7,7 pour 100 pour
percevoir le produit de ses douanes et que 4 pour 100 pour les
contributions indirectes proprement dites. L'écart, déjà important
entre ces chiffres, le deviendrait bien plus encore si on retranchait
Paris, qui ne dépense que 5,86 pour 100 pour percevoir prÚs de la
moitiĂ© de la recette totale; et les 406 octrois qui, au lieu d'ĂȘtre
exploitĂ©s par les communes elles-mĂȘmes* le sont par des fermiers,
la moyenne se monterait alors Ă 12,35 pour 100; c'est beaucoup
trop. Mais la faute n'en est-elle pas à l'administration supérieure et
au Parlement qui ne devraient jamais autoriser la création d'octrois
oĂč les frais absorbent une part de la recette supĂ©rieure Ă 14 ou
15 pour 100 par exemple et lorsque les difficultés, créées par la
situation topographique et l'étendue du périmÚtre, rendent la sur-
veillance trop difficile? Aurait-on dĂ», par exemple, laisser la com-
mune insulaire de Cervione (Corse) établir un octroi dont la
perception absorbe 57 pour 100 de la recette; celle d'Aramits
(Basses-Pyrénées), qui y consacre 37 pour 100 2, ou celle du Cauet
(Alpes-Maritimes), qui dépense 348 francs pour en recevoir 1000?
Nous ne prétendons pas que tout soit parfait dans les octrois, bien
loin de là ; il y a, dans beaucoup de tarifs, des exagérations; dans
beaucoup de perceptions, des prodigalités; mais les pouvoirs
publics sont armés de façon à y porter remÚde à bref délai.
1 Cette diminution provient, pour environ 5 millions, de déficit sur la
taxe des vins et, pour 9 millions, de moins-value sur le produit des maté-
riaux, contre-coup de la crise immobiliĂšre.
* Cet octroi a été récemment supprimé. (Voy. Situation des communes en
1890.)
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LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION 445
La plus grande confusion rĂšgne dans les tableaux qui indiquent
pour chaque octroi le taux des frais de perception : ni l'importance
du produit, ni celle de la population, ni l'étendue du périmÚtre
imposé, ne sont proportionnelles à la dépense. De deux villes
situées dans des conditions analogues, presque également peuplées,
faisant des recettes sensiblement égales, l'une paye le double
parfois de l'autre. C'est uniquement dans le nombre des agents et
dans le taux de leur salaire qu'il faut chercher la cause de ces
énormes différences. Certaines municipalités ont voulu probable-
ment se créer une clientÚle d'employés nombreux, récompenser des
services électoraux ou autres; les unes aiment mieux avoir beau-
coup d'agents, d'autres un moins grand nombre, mais mieux
rétribués; citons quelques chiffres curieux; l'octroi de Lyon
rapporte 10125 000 francs, il emploie 495 agents; celui de Mar-
seille produit 9 422 000 francs et occupe 787 agents : pour une
perception de 50 000 francs il suffit de deux agents Ă Lyon, il en
faut 4,2 Ă Marseille; ajoutons qu'il en faut prĂšs de 9 Ă Aix, que
Moulins et Mayenne en emploient plus de 7, et qu'il n'y en a, pour
la mĂȘme perception, que 1,8 Ă Neuilly et Ă AsniĂšres, que 1,7 Ă
Rennes, 1,6 Ă Roubaix et seulement 1,19 Ă Paris, oĂč un seul
agent perçoit autant que 8 à Aix.
MĂȘmes inĂ©galitĂ©s dans le traitement moyen des employĂ©s. En
choisissant des villes situĂ©es dans une mĂȘme rĂ©gion, nous trouvons
que Versailles paye en moyenne chaque agent 1934 francs par an et
Saint-Germain en Laye seulement 1480 francs. Bordeaux ne donne
aux siens que 1350 francs; Arcachon, 1552 francs; Marseille leur
alloue 1307 francs, et Aix 935 francs. Niorta des agents Ă 872 francs;
AngoulĂȘme paye 1423 francs; enfin, tandis que le Mans donne Ă
chacun 1618 francs; à Mayenne, ils ne reçoivent que 633 francs.
On comprend maintenant la différence remarquée entre le taux
de la perception des octrois dans les différentes villes, surtout si
l'on considÚre que sur 24 962 261 francs que coûte la perception
de tous les octrois de France, 22 035 012 francs sont consacrés au
personnel. N'y a-t-il point de remÚde à toutes ces inégalités? Les
communes ne sont-elles plus en tutelle? Et si l'administration supé-
rieure est armée de son droit de contrÎle sur tous les budgets
municipaux, ne pourrait-elle facilement ramener Ă un taux plus
rationnel les frais exagérés? Poser la question, n'est-ce pas la
résoudre?
Nous arrivons maintenant Ă rechercher quel est le fardeau
imposé par les octrois aux contribuables. C'est ici surtout que les
moyennes seraient trompeuses; en effet, en divisant le produit
total des octrois en 1886, par le nombre des assujettis, nous trou-
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446 LSS OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION
verions au quotient 22 fr. 88 pour la part de chaque habitant
soumis Ă l'octroi, hommes, femmes et enfants. Ce serait bien lourd
pour les petites localités qui n'offrent à leurs habitants que peu
d'avantages en échange de leur contribution. Mais si nous sépa-
rons Paris et les départements, nous verrons que la part de chaque
habitant de Paris est de 57 fr. 38, tandis que le taux des villes de
province tombe à 1 4 fr. 71 : c'est déjà mieux pour ces derniers.
Quant Ă Paris, nous y reviendrons plus tard. Poussons plus loin
nos investigations et nous découvrirons que sur les 1527 octrois de
France, Paris excepté, 1033 imposent aux contribuables une charge
annuelle de moins 3 fr. 50. Dans ces 1033 communes, 326 demandent
moins de 1 franc par an et par tĂȘte, et 355 autres 1 franc et 2 fr. 50.
A-t-on eu tort ou raison d'autoriser des octrois d'une aussi minime
importance? Je ne veux pas le rechercher ici, mais il est bon de
faire remarquer que le taux moyen de capitation est en rapport
presque constant avec la population des villes : nous en tirerons
plus tard des conséquences. Voici, en un court tableau, le montant
moyen de la charge des contribuables dans les 1527 communes Ă
octrois classées suivant leur population, elles comprennent :
10 villes de plus de 100 000 Ăąmes oĂč la capitation est de 26 fr. 19^
2 » » 80 000 » » 18 61
10 » » 60 000 » » 22 84
19 » » 40 000 » » 18 82
57 » » 20 0C0 » » 17 5a
396 » » 5 000 » » 10 24
591 communes de 2 008 à 5 000 » » 3 41
442 » de moins de 2 000 » » l 58-
On le voit, sauf pour deux villes de 80 Ă 100 000 habitants,
Reims et Amiens, dont les taxes sont trÚs modérées, la décroissance
de la capitation s'accentue avec la diminution de la population
et devient particuliĂšrement rapide quand on descend aux petites
villes et aux simples communes.
Nous avons voulu, dans ce premier chapitre, poser simplement
des chiffres (excepté pour Paris, dont l'importance exceptionnelle
nécessitera un examen à part). Le lecteur a maintenant les données
statistiques nécessaires pour se prononcer sur la question qui va
revenir devant le Parlement et juger de la valeur des arguments
produits pour et contre la suppression des octrois.
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LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION 447
II
L'impÎt des octrois a été, nous l'avons déjà dit, attaqué depuis
un siÚcle. Les physiocrates, les libre-échangistes, les radicaux,
ont fait tous leurs efforts pour le faire supprimer. De grandes
villes, Lyon, Saint-Etienne, Toulouse, ont essayé de le remplacer;
l'enquĂȘte agricole de 1867 a portĂ© sur la question, un certain
nombre de commissions départementales l'ont étudiée; enfin les
trois derniÚres législatures ont été saisies de projets de suppression
par ML Méoier en 1880, par 11. Delattre en 1883, par M. Yves
Guyot, enfin, en 1886. Chaque proposition a été discutée, il nous
âąest donc facile de connaĂźtre tous les arguments invoquĂ©s en faveur
de la réforme; ils ont porté à la fois sur le principe de l'impÎt
et sur les conséquences de son application; nous allons les exposer
aussi rapidement que possible en nous efforçant de leur laisser
toute leur valeur.
Les critiques qui visent le principe mĂȘme des octrois ont Ă©tĂ©
formulées contre tous les impÎts indirects; l'impÎt indirect a le
tort grave de ne pas se faire assez sentir. 11. Frédéric Passy,
en 1886, s'élevait avec énergie contre cette théorie qui consiste
à plumer la poule sans la faire crier, sous prétexte d'obtenir le
maximum de produit possible avec le minimum de mécontentement;
ot vingt ans aprĂšs, M. Yves Guyot appelle l'impĂŽt indirect l l'impĂŽt
brigrand, flibustier, se mettant en embuscade pour dépouiller le
contribuable sans qu'il s'en doute. Mais au mot impĂŽt, ajoute-t-il,
qui représente cette idée de violence et de surprise, la Révolution
a substitué le mot de contribution, qui implique coopération; il n'y
aura de mĆurs publiques en France que lorsque le contribuable
pourra Ă©tablir un rapport entre les intĂ©rĂȘts publics et les intĂ©rĂȘts
privés, savoir combien il paye et pourquoi il paye.
Il faudrait que, pour ĂȘtre, sinon parfaite, au moins acceptable,
une contribution correspondit exactement au service social que
reçoit le contribuable, et pour cela chacun devrait pouvoir appré-
cier ce que vaut pour lui le fait de vivre dans une société civilisée,
munie de tous ses organes de police, de justice, d'administration,
d'assistance publique, de sécurité natioaale, et mettre en regard
ia feuille unique de contributions que le percepteur lui enverrait
chaque année. Si la carte à payer est trop forte au gré du contri-
buable, il n'a qu'Ă changer son gouvernement et Ă en prendre un
plus économe.
: * Rapport à la Chambre des députés du 17 décembre* 1888.
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448 LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION
L'impÎt indirect a de plus le tort de fausser les rapports éco-
nomiques, de rendre souvent impossible pour l'acheteur d'une
denrée le calcul exact de ce qu'elle vaut, parce qu'à son prix
intrinsÚque vient s'ajouter la part du fisc, augmentée des pertes
de temps et d'intĂ©rĂȘts rĂ©sultant de la perception. Le consommateur
ne peut donc estimer si son vendeur ne majore pas indûment ses
prix, et en conséquence, il paye plus que l'Etat ne reçoit.
A ces inconvénients, que nous exposons sans les discuter ici, les
octrois en joignent, dit-on, d'autres plus particuliers, dont voici
les principaux. L'octroi est un impĂŽt progressif Ă rebours, c'est-Ă -
dire qu'il pĂšse plus lourdement sur le pauvre que sur le riche.
Frappant, sous peine d'ĂȘtre improductifs, des objets de grande
consommation, il prélÚve dans le budget des classes pauvres une
part proportionnelle incomparablement plus grande que dans les
budgets des riches. A Paris, oĂč la part contributive de chaque habi-
tant représente par an, pour l'octroi seul, 67 ou 68 francs, selon
M. Lyonnais1; 61 francs, selon M. Yves Guyot; 57 fr. 38, d'aprĂšs
les notes statistiques du ministÚre de l'intérieur; la somme payée
au bout de l'année, par une famille de quatre personnes, le pÚre,
la mĂšre et deux enfants, sera de 272 francs, 244 francs ou 229 fr. 50,
selon l'évaluation adoptée. Cette somme est énorme et écrasante
pour un ménage d'ouvriers, elle est sans importance pour celui qui
a 10 000, ou 20000, ou 50 000 francs de rente. De plus, les objets
tarifés ne le sont pas ad valorem; une piÚce de petit vin valant
80 ou 100 francs aux lieux de production paye un droit aussi élevé
qu'une barrique de chĂ teau-lafitte ou de chambertin valant 1200
ou 1400 francs; 1 kilogramme de filet de bĆuf ne paye pas plus
que 1 kilogramme de bas morceaux; donc les classes pauvres
supportent, puisqu'elles sont les plus nombreuses, la part de beau-
coup la plus forte de l'impĂŽt.
Les octrois sont aussi un impÎt mal établi, dont la perception
coûte beaucoup trop cher et entraßne des vexations, des pertes de
temps, des détériorations de marchandises qui l'aggravent singu-
liĂšrement. Nous avons vu que les frais de perception pour toute la
France s'élevaient à 8,9 pour 100, qu'ils étaient dans les départe-
ments, abstraction faite de Paris, de 12,35 pour 100; mais on
n'obtient ces moyennes qu'en faisant entrer dans les calculs de trĂšs
gros octrois, dont les frais sont peu élevés; car si on entre dans le
détail, on voit que, dans 4 octrois, les frais dépassent 30 pour 100
de la recette; dans 24, ils montent de 25 Ă 30 pour 100; dans 206,
1 Discours de M. Lyonnais dans la séance de la Chambre des députés du
0 février 1880.
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LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION 449
ils s'élÚvent entre 15 et 25 pour 100; est-il admissible de conserver
un impÎt pour la rentrée duquel il faut faire de tels sacrifices?
Par son exagération, par les formalités longues et ennuyeuses
imposées à l'entrée des villes, l'octroi offre un appùt incessant à la
fraude; les commerçants honnĂȘtes le payent et sont ruinĂ©s par la
concurrence déloyale de ceux qui l'esquivent. Pour une misérable
erreur dans la déclaration, vous risquez une condamnation sévÚre
en police correctionnelle ; votre bonne foi ne peut vous sauver. Le
fait matériel suffit pour vous faire condamner, et les adversaires
des octrois de raconter des aventures plus ou moins émouvantes
de luttes entre préposés et contribuables, de procÚs-verbaux dressés
ici parce qu'un brouillard, ami du fisc, avait accru le poids d'une
voiture de foin; ailleurs, parce qu'un commissionnaire avait, par
erreur de route, empruntĂ© le territoire d'une commune soumise Ă
l'octroi. Toutes ces difficultés poussent à la fraude et encouragent
les falsifications de denrées; on dédouble, aprÚs l'introduction, le
vin, pour ne payer que demi-droit, et on empoisonne les popula-
tions. M. Lyonnais va jusqu'Ă reprocher Ă l'octroi les falsifications
du lait, et le rend responsable de la mortalité qui sévit à Paris sur
les enfants en bas Ăąge, bien que le lait ne paye rien Ă l'octroi.
Ce n'est pas tout encore; ces douanes véritables, mises aux
portes de 1528 communes, sont un obstacle permanent Ă leur
développement; les habitants s'évadent dans les banlieues pour y
trouver la vie à bon marché et échapper à tant de vexations. Les
conseils municipaux se laissent entraßner à de déplorables taxa-
tions : pour favoriser telle ou telle industrie qui existe dans une
commune, on frappe de droits élevés les produits similaires venant
du dehors. On fausse ainsi les rapports commerciaux, les mĂȘmes
objets changeant de valeur selon leë communes et leurs tarifs : tout
en souffre. Les villes ne peuvent devenir les marchés des régions
circonvoisines, parce que, pour y apporter ses marchandises, le
campagnard est obligé, à l'entrée, de faire l'avance de l'octroi. La
consommation s'en ressent, elle a toujours fléchi quand les taxes
devenaient plus lourdes, et se relevait, au contraire, quand on les
diminuait.
Telles sont, dans leur ensemble, les critiques adressées et les
objections faites au systĂšme des octrois; nous allons maintenant
passer à leur défense, et nous espérons pouvoir prouver que, si des
inégalités, des abus, des excÚs, ont pu se glisser dans le fonctionne-
ment de cet impÎt (imparfait, nous le reconnaissons), il ne mérite
point les sévérités dont on a cru l'accabler; que, de plus, il est
nécessaire au fonctionnement des finances de nos villes, et enfin
que sa suppression, à rencontre de ce qu'espÚrent ses détracteurs,
10 «OVBMDEB 1892. 29
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450 LIS OGTftQtS ET LEUR SUPPRESSION
soulagerait assez peu l'ouvrier pauvre, maĂŻs pourrait plutĂŽt profiter
Ă la population riche des villes seulement-
m
Ce qui fait la gravité de la question de la suppression des
octrois, c'est l'importance considérable de leurs recettes, mises en
regard des autres ressources des municipalités. Aucune ne pour-
rait songer un instant à les abolir sans les remplacer immédiate-
ment, sous peine de voir tous ses services désorganisés.
La plupart des villes ont gage leurs emprunts sur les taxes indi-
rectes locales. Dans 25 villes, leur produit va de 1 Ă 10 millions;
dans 192 autres, elles rendent de 100 000 francs Ă 1 million, et ces
sommes constituent la plus grosse part de leurs revenus ; dans les
budgets de 23 villes oĂč l'octroi rapporte au moins 200 000 francs,
elles forment de 70 Ă 80 pour 100 du total des recettes1; dans
40 autres de 60 Ă 70 pour 100 et dans les 11 derniĂšres villes de
cette catégorie seulement, l'octroi fournit moins de 50 pour 100 des
recettes. Quelles sont les raisons que peuvent invoquer les princi-
pales cités de nos départements, pour demander des sommes d'une
importance relative si considérable aux contributions locales
indirectes?
Les villes offrent à leurs habitants une série d'avantages onéreux
pour elles et dont il est juste que ceux qui ea jouissent payent
leur part : elles ont des rues pavées, garnies de trottoirs, éclairées
la nuit, pourvues d'égouts, souvent de distributions d'eau; elles
les font surveiller jour et nuit par la police. A ces dépenses de
premiÚre nécessité, dont profite l'universalité des citoyens, elles en
joignent d'autres qui, pour ĂȘtre de luxe, n'en sont pas moins
apprĂ©ciĂ©es. Elles entretiennent des parcs, des squares, oĂč les dĂ©s-
hérités de la fortone peuvent trouver l'air, le soleil et les fleurs,
elles subventionnent des théùtres, ont des hospices, et des hÎpi-
taux pour les pauvres, une assistance publique largement orga-
nisée, des écoles facilement accessibles aux différents quartiers.
Au point de vue du commerce, elles ont des halles, des marchés,
oĂč les vendeurs sont attirĂ©s par une nombreuse clientĂšle d'acheteurs.
4 Parmi ces villes nous trouvons : .
Rennes , . 80 pour 100.
Bastia 78,2 â
Vannes 77,8 â
Calais 77,4 â
Cherbourg et Brest 77 â
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US OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION 451
Il est équitable que ce soient les habitants des villes, qui en
profitent et non ceux des campagnes, qui fassent les frais de ces
différentes dépenses municipales. Mais ce n'est pas ce qui s'est
passé en Belgique lorsque les droits perçus, aux portes des villes,
sur les biÚres, les vins, alcools et liqueurs, ont été remplacés par
d'autres, prélevés aux frontiÚres du pays, et par des droits du
trésor ou droit d'accises, il s'est agi d'un rachat des octrois par
l'Etat; et c'est sur le pays entier qu'a porté la charge qui incom-
bait auparavant aux populations seules qui en profitaient. Il est
vrai que d'autres moyens de remplacer l'octroi ont été préférés
dans d'autres pays et nous sont proposés, nous en parlerons plus
loin; mais nous désirons commencer par montrer que la réponse
aux critiques formulées contre l'impÎt que nous défendons ressort
de l'examen consciencieux d'un tarif d'octroi et de l'étude désin-
téressée des conséquences de son application.
Tout tarif de ce genre se compose des contributions perçues sur
les cinq catégories d'objets que nous avons déjà énumérées. Le
chapitre des boissons y vient le premier, en raison de son impor-
tance ; c'est sur la biĂšre, le vin, les eaux-de-vie, toutes boissons
alcoolisées et sur l'alcool que portent les droits à percevoir qui
donnent à peu prÚs la moitié de la recette totale. La biÚre paye, en
moyenne, 2 fr. 15 par hectolitre, soit un peu plus de 0 fr. 02 le
litre. Peut-on espérer que la suppression de ces 0 fr. 02 amÚnerait
une baisse dans les prix de vente au détail, et que le litre qui
coûte 0 fr. 20 serait donné pour 0 fr. 18?
Dans certaines villes auxquelles, à un moment donné, le
ministre, croyant agir dans l'intĂ©rĂȘt des classes laborieuses, a
imposé des réductions sur le droit des biÚres, on a pu constater
que les brasseurs seuls en profitaient, et que les prix de la vente
au litre ne s'étaient pas modifiés. En effet, toute fraction de moins de
0 fr. 05 ne peut s'exprimer dans la pratique et l'on n'a pas obtenu
jusqu'ici des débitants de boissons qu'ils s'imposent un sacrifice
pour faire profiter leurs clients d'une réduction moindre que la
plus petite unité monétaire courante.
Les matiĂšres premiĂšres, comme l'orge, le houblon, subissent des
variations de cours qui influent sur le prix de revient de la biĂšre,
et qui sont sans effet sur la vente au détail ; tout au plus, les ache-
teurs en gros, les établissements publics, pourraient réclamer leur
part du bénéfice résultant de la suppression des droits, d'une
mesure prise dans un intĂ©rĂȘt dĂ©mocratique.
Le vin paye en moyenne 3 fr. 60 par hectolitre, soit 0 fr. 036
par litre : ici encore, le dernier chiffre est impossible Ă exprimer
lorsque le débitant vend à l'ouvrier qui achÚte le vin par petite
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45? LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION
quantité. L'acheteur assez riche pour acquérir une barrique pour-
rait seul réclamer sa part d'une diminution de droits qui serait
de 8 fr. 20 pour ces 228 litres. L'homme du peuple, dans les pays
de vignobles, semble devoir retirer de la suppression de l'octroi des
avantages plus sérieux, mais le vin, dont il fait sa boisson courante,
n'acquitte dĂ©jĂ aucun droit dans les communes rurales oĂč il est
produit. Et si l'on a rĂ©digĂ© dans les villes des tarifs, de maniĂšre Ă
concilier les exigences du commerce local et celles des caisses
municipales, on peut cependant prévoir que l'abolition des droits y
serait compensĂ©e par les charges nouvelles qui incomberaient Ă
tous les habitants pour combler le déficit. L'alcool, les eaux-de-vie
et les liqueurs payeraient 0 fr. 18 de moins au litre. Ce droit
de 0 fr. 18 est peu de chose, d'ailleurs, à cÎté de ceux que perçoit
l'Etat. Mais ce droit, de mĂȘme que ceux de l'Etat, devrait ĂȘtre aug-
menté si l'on diminuait le droit sur les boissons hygiéniques, pour
combler le dĂ©ficit des budgets. Si nous passons, maintenant, Ă
l'examen du chapitre des comestibles, moins important déjà que
celui des boissons, parce que les aliments de premiÚre nécessité,
le pain, le lait, les légumes, n'y sont pas compris, étant exemptés
de tous droits; nous verrons les intermédiaires, puis les établisse-
ments publics, les grandes maisons, et les habitants riches, Ă mĂȘme
de profiter presque seuls de la suppression des octrois et les avan-
tages qu'ils en retireraient compensés par d'autres charges.
Parmi les viandes de boucherie qui sont surtout celles que con-
somme le peuple, le bĆuf paye en moyenne 3 francs pour 100 kilo-
grammes dans les villes de province1. L'impĂŽt s'applique, suivant
les villes, tantĂŽt au poids, tantĂŽt par tĂšte d'animaux ; il faut, de
toute façon, admettre qu'une partie du droit est afférente à la
valeur de la peau, du suif et des abats. Le demi-kilogramme de
bĆuf est donc imposĂ© pour moins de 0 fr. 02; or si ce poids de
viande vaut 0 fr. 95 en moyenne, la disparition d'un centime et
d'une fraction n'amĂšnerait aucune baisse sensible dans les prix
courants. Le commerce de la boucherie se divise en trop de mains
pour qu'on puisse attendre ce résultat; il y a l'éleveur, l'cngrais-
seur, le marchand de bestiaux, le boucher, le profit se dissémine-
rait entre les divers intéressés, et il n'en reviendrait rien aux con-
sommateurs ordinaires. Peut-ĂȘtre les fermes oĂč l'on Ă©lĂšve beaucoup
de bĂȘtes, les ven Iraient-elles un peu plus cher, mais ce n'est pas
ce que l'on vise par la suppression des octrois, et il y a d'autres
moyens de favoriser l'élevage.
4 A Paris, l'octroi est de 11 fr. 605 par 100 kilogs de bĆuf, mais lĂ sur-
tout, les morceaux de luxe acquittent la plus graode partie des droits.
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LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION 453
En 1848, on avait aboli le droit plus élevé qu'ailleurs qui y est
de 0 fr. 10 par kilogramme de bĆuf, on dut le rĂ©tablir parce que
personne ne profitait de la suppression, excepté les bouchers.
En Belgique, lorsque l'on a supprimé les octrois, on attendait
une baisse pour le jour oĂč la nouvelle loi serait appliquĂ©e; on la
réclamait vivement, mais les bouchers, qui s'entendaient trÚs bien
entre eux, réagirent contre ce qu'ils considéraient comme une
injuste pression et, au désappointement général des consomma-
teurs, élevÚrent le prix de la viande de 0 fr. 05 à la livre. Depuis
lors, les cours se sont à peu prÚs nivelés, et la viande a continué
Ă se vendre, Ă Bruxelles et dans les villes limitrophes de la France,
au mĂȘme prix que chez nous. Les droit de A fr. 25 aux 100 kilo-
grammes sur le porc, de h fr. 50 sur le veau et le mouton, de 5 fr.
sur les agneaux, sont plus Ă©levĂ©s que ceux sur le bĆuf, parce que
ces viandes n'entrent déjà plus dans la consommation journaliÚre
du peuple des villes.
L'agneau seul acquitte 0 fr. 05 par kilogramme, et c'est dĂ©jĂ
une nourriture de luxe. Nous trouvons ensuite sur le tarif les
comestibles tels que les volailles, le gibier, les poissons frais,
les pùtés fins, etc. On ne peut exiger de nulle société qu'elle
mette ces produits à la portée de tout le monde, et l'impÎt qui
est ici prélevé sur la table est indifférent à ceux qui sont peu
fortunés. D'ailleurs, il atteint, pour une catégorie restreinte d'objets
heureusement et dans la mesure du possible, à une sorte d'échelle
progressive. A Paris, en effet, la premiÚre catégorie qui com-
prend les volailles et gibiers paye 62 fr. 50 pour 100 kilogrammes;
la deuxiĂšme paye 25 francs; la troisiĂšme, 15 francs; la quatriĂšme
(lapins et chevreaux), 7 fr. 50; et la plupart des grandes villes
ont suivi cet exemple.
Les prélÚvements sur les boissons, l'alcool, et sur les viandes
de boucherie et de luxe fournissent 72 pour 100 de la recette
totale des octrois.
Si nous voulons parcourir tout le tarif, nous rencontrons
ensuite le chapitre des combustibles. Les bois d'orme, de hĂȘtre
et de chĂȘne ne sont brĂčlĂ©3 que par les classes aisĂ©es, aussi le
peuple n'a aucun intĂ©rĂȘt Ă les voir affranchis de droits. Reste
la houille, et pour cet article nous croyons que l'ouvrier pourrait,
dans le nord de la France, profiter de la suppression des octrois.
En effet, les compagnies houillĂšres comptent Ă part le droit qui
est en moyenne de 0 fr. 12 pour 100 kilogrammes. Un ménage
ouvrier qui brûle 2000 kilogrammes par an, réaliserait donc
une économie de 2 fr. 40 sur cet impÎt, si tout était pour lui.
Mais les cours du charbon sont influencés par des causes bien
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454 LES OCTROIS ET LSUK SUPPRESSION
autrement puissantes que le prélÚvement de la taxe; telles sont
les demandes de l'industrie, de celle du fer surtout, qui fait Ă
elle seule prÚs de la moitié de la consommation de la bouille;
demandes qui, Ă certains moments, occasionnent la hausse des
prix; tels sont les grÚves, les difficultés locales de l'exploitation,
les renchĂ©rissements de la main-d'Ćuvre et, en sens contraire, la
concurrence du charbon étranger.
L'intermédiaire, le marchand en gros, subit les conséquences
des variations des cours; l'ouvrier qui achĂšte son charbon par
petites quantités ne profite pas des diminutions dans le prix de
revient.
Nous ne faisons pas difficulté, toutefois, de reconnaßtre que le
droit est Ă©levĂ© dans certaines villes, Ă©tant de 7 francs par tonne, Ă
Paris; de 5 francs, Ă Rouen; de 3 fr. 50, Ă Marseille et au Havre;
et nous croyons que l'on pourrait diminuer le droit sur les char-
bons dans le tarif des octrois si l'on trouvait d'autres ressources
compensatrices. On favoriserait peut-ĂȘtre, par lĂ , l'industrie, et
l'ouvrier pourrait en profiter indirectement. Mais il ne faut pas
se leurrer, les impĂŽts que l'on supprime devant ĂȘtre remplacĂ©s par
d'autres, on sera tenté d'imposer autrement l'industrie.
Les trois derniÚres catégories d'objets dont il nous reste i parier
rapidement sont les fourrages, les matériaux de construction et les
couleurs. Pour ce qui est des fourrages, l'ouvrier des villes n'en
achĂšte pas, l'ouvrier des campagnes n'en produit pas Ă son compte.
Le droit d'environ 3 pour 100 ne frappe que les propriétaires de
chevaux de luxe, qui peuvent le supporter, et ceux des chevaux de
travail à qui le séjour d'une ville procure de nombreux profits.
Ces personnes gagneraient donc Ă la suppression, moins pourtant
que l'Etat, dont la consommation, pour les chevaux de troupes*
paye la plus forte partie de la taxe des fourrages et qui indemnise
ainsi les caisses municipales de la charge occasionnée par les frais
de casernement.
Mais le projet de M. Yves Guyot ne supprime pas le droit, il
l'applique directement aux chevaux, au lieu de le faire acquitter par
leur nourriture; c'est-Ă -dire qu'il remplace une taxe indirecte et
peu sensible par un impĂŽt direct et ennuyeux. C'est toujours la
recherche de la charge apparente et pénible à supporter; on ne
tient aucun compte de la déplorable influence qu'a le décourage-
ment sur le développement d'une ville ou d'un pays.
Les matériaux de construction sont portés sur les tarifs et imposés
pour environ 5 pour 100 de leur valeur totale. Ceux qui font cons-
truire acquittent un droit qu'ils acceptent de bon gré aprÚs en
avoir mesuré l'importance. AprÚs la suppression des octrois,
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LKS OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION 455
l'architecte, chargé de construire une maison, pourra faire une
réduction sur le prix du mÚtre cube de pierres de taille, de maçon-
nerie, de bois de charpente* enfin, sur toutes les fournitures; le
propriétaire réalisera, de ce fait, une économie de 8 à 10 000 fr.
sur une construction de 200 000. Les conditions seront encore les
mĂȘmes pour l'entrepreneur ou le capitaliste qui feront bĂątir en vue
de louer leurs maisons, par fractions, Ă des familles d'ouvrier;
mais la différence d'un vingtiÚme à peu prÚs dans le prix de revient
ne sera peut-ĂȘtre pas assez forte pour qu'ils se fassent un cas de
conscience de baisser d'autant les loyers, seul bénéfice de la
mesure adoptée qui pourrait en résulter pour les classes labo-
rieuses? Mais l'augmentation des contributions directes et des
centimes additionnels qui pÚsera, à la fois, sur le propriétaire et
sur le locataire n'encouragera guĂšre le premier Ă diminuer ses
loyers et sera une nouvelle charge pour le second. Le résultat
obtenu sera donc seulement d'avoir rendu la vie plus difficile.
De plus, certaines villes ont déjà dégrevé les logements pauvres
de toute contribution, grĂące aux ressources de l'octroi auxquelles
on s'attaque.
Tous les loyers au-dessous de 400 francs sont exemptés à Paris
de toute contribution, tandis que les autres, suivant une échelle
progressive apparente, sont imposés : de 7 pour 100 quant au
loyer de 400 Ă 600 francs, de 8 pour 100 pour ceux de 600 Ă 700
francs, et ainsi de suite jusqu'Ă une taxe uniforme de 12 pour 100
pour tous les loyers au-dessus de 1000 francs.
C'était la taxe générale primitive, on ne l'a pas augmentée, mais
on a pu dégrever les petits loyers en se procurant d'autres res-
sources au moyen des tarifs de l'octroi.
La sixiÚme et derniÚre catégorie d'objets imposés comprend les
couleurs, la céruse, les essences, les vernis. Le pauvre n'en
acquitte généralement pas les droits, c'est un impÎt sur le luxe
et qui ne tarit pas le luxe. Nous ne voyons pas ce qu'on peut lui
reprocher.
Parvenus au terme de notre examen détaillé d'un tarif d'octroi,
nous n'avons trouvé nulle part les avantages incomparables de sa
suppression que l'on fait briller aux yeux des populations des villes
pour les intéresser à cette réforme. Nous pouvons affirmer que
M. Yves Guyot se trompe quand il avance que le nombre énorme
de centimes additionnels qu'il faudrait ajouter aux contributions
directes pour remplacer l'octroi prouve que cet impĂŽt est trop
pesant pour les contribuables. Il est facile de voir ici que l'on
déplace la question : le nombre des centimes prouve que les
revenus qu'ils remplaceraient sont considérables. Pour savoir si
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456 LES OCTROIS ET LEUR SOPPRESSION
la charge actuelle est écrasante, il faut rechercher si les villes
qui la supportent se sont trouvées dans de mauvaises conditions
Ă©conomiques et ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©es dans leur dĂ©veloppement. Nous
emprunterons Ă M. Yves Guyot cette affirmative que l'octroi
produit des ressources supérieures de plus de quatre fois à celles
que rapportent les centimes additionnels, et nous ferons remarquer
que les immenses travaux qui ont été accomplis dans les villes
industrielles et commerçantes l'ont été au moyen de ces revenus.
Comment se seraient développées» sans cette ressource, des villes
comme Roubaix et Saint-Ătienne et d'autres encore qui n'Ă©taient
que de gros bourgs, il y a cinquante ans, et qui sont devenues
de populeuses cités pourvues de tous leurs services publics?
Comment de grandes villes comme Lyon, Lille, Bordeaux, Mar-
seille, auraient-elles continué leurs progrÚs? Lyon, qui, en 1801,
n'avait que 1C9 000 habitants, en a aujourd'hui plus de 400000,
et pourtant les recettes de l'octroi y atteignaient, en 1888,
9900 000 francs auxquels on peut ajouter 2 970620 francs fournis
par les centimes additionnels, et l'on constate que l'octroi repré-
sente prĂšs des deux tiers de la recette totale, et mĂȘme plus si on
y ajoute les droits de halle, de places sur les marchés, qui ne
sont pas compris dans le chiffre des octrois et que pourtant l'on
voudrait supprimer en mĂȘme temps et pour les mĂȘmes raisons.
Bordeaux, en 1801, avait 91000 habitants; elle en compte
aujourd'hui 250 000. Son octroi s'élevait, en 1888, à 5 265 000 fr.
sur un chiffre total de revenus ordinaires de 8 438 693 francs aux-
quels on peut ajouter encore les 2119041 francs fournis par
0 fr. 42 additionnels. Le chiffre de l'octroi, surtout si l'on y ajoute
les droits de marchés, constitue encore ici le plus gros revenu de la
citĂ©. Il en e3t de mĂȘme pour toutes les autres villes qui ont pris
un grand développement.
Pourtant, si l'on en croyait les adversaires des douanes munici-
pales, les villes oĂč elles existent seraient des sĂ©jours redoutĂ©s par
les contribuables. Or, en 1881, la population agglomérée soumise
à l'octroi était de 11097 822 habitants; en 1886, elle était de
12 143 735, soit une augmentation de 1 045 913 f, et pendant le
mĂȘme temps l'augmentation n'Ă©tait que de 29 781 dans les com-
munes ouvertes. Le3 lieux soumis Ă l'octroi sont donc ceux oĂč la
vie afflue. Et ce qui est plus probant, la consommation, dans ces
villes, loin de fléchir, comme on l'a dit, sous le coup de taxes
exagĂ©rĂ©es, a toujours Ă©tĂ© en augmentant par tĂȘte d'habitant; Ă
Paris, d'aprÚs le relevé statistique de M. Clément Juglar et les
1 Avec Paris, il est vrai; de la moitié seulement sans Paris.
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LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION 457
statistiques de la ville, l'augmentation de la consommation annuelle
a été de 17 kilogr. de viande et de 100 litres de vin par capitation,
de l'année 1840 à 1867; et le mouvement ascensionnel s'est trouvé
continu. On a fait la mĂȘme remarque au sujet d'autres villes
comme Bordeaux et Lyon.
Eu rĂ©alitĂ©, si l'on connaissait un moyen d'empĂȘcher l'Ă©migration
des campagnes dans les villes, on devrait l'employer, car le danger
pour nous réside dans la dépopulation des campagnes; mais on
pourrait alors reprocher Ă l'octroi de mettre nos villes dans une
situation défavorable vis-à -vis de l'étranger.
Deux principaux moyens s'offrent pour remplacer l'octroi : le
systĂšme belge consiste Ă procurer aux communes des revenus
égaux à ceux qu'elles possédaient, à l'aide de taxes indirectes
également que l'Etat prélÚve dans toute l'étendue du pays et en
leur at tribuant une part dans le produit des douanes Ă la frontiĂšre.
Il a le grand inconvénient de faire acquitter par les campagnes une
grande part des dépenses des villes : ce serait pourtant le plus
supportable. Le second moyen préconisé par le parti radical con-
siste Ă laisser les villes fournir Ă leurs besoins Ă l'aide de contri-
butions directes qu'elles s'imposeraient elles-mĂȘmes. C'est plus
simple et séduisant à un examen superficiel, mais d'aprÚs les notes
statistiques sur la situation des communes, publiées en 1886 par
le ministre de l'intĂ©rieur, il faudrait Ă©tablir une moyenne de 100 Ă
150 centimes additionnels sur l'ensemble de la populatioo groupée
dans le rayon de l'octroi pour satisfaire aux dépenses des com-
munes *. Or les centimes additionnels déjà existants et dont le
rendement a été qualifié justement de balance du déficit communal,
puisqu'il sert Ă faire face aux dĂ©penses extraordinaires, ont dĂ©jĂ
égalé l'importance du principal des contributions directes. Peut-on
songer Ă les porter Ă un chiffre tel qu'ils devraient fournir deux
fois et demie la valeur de ce principal; alors que l'on entend
partout en France des plaintes sur la lourdeur des charges Ă sup-
porter, et que par là on désigne surtout les contributions indiquées
sur la feuille envoyée par le percepteur?
On peut ajouter que l'accoutumance Ă l'octroi en fait un impĂŽt
1 II ne s'agit naturellement que d'une moyenne. Dans 906 communes,
le montant des taxes d'octroi représente moins de 50 centimes; dans
309 communes, il représente de 50 à 100 centimes; dans 100 communes,
de 100 Ă 150; dans 113, plus de 150, et dans quelques-unes plus de 300;
mais il faut tenir compte de ce que les grandes villes industrielles sont
fortement imposées. Paris a 237 centimes additionnels. Une commune
peu importante du Gard, celle d'AndrĂšze, vient de supprimer son octroi et
fa remplacé par 53 centimes.
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458 LIS OCTROIS IT LEUR SUPPMSSWN
plus supportable et, par suite, meilleur; son action a eu le temps
d'avoir des effets qui en font porter le poids par la société entiÚre;
On peut dire que si les octrois ont élevé légÚrement le prix de la
vie, les salaires ont dĂ» hausser en consĂ©quence; car partout oĂč elle
a pu trouver des éléments certains d'appréciation, la science de
l'économie politique a reconnu ce rapport qui s'établit à la longue,
dans toute société qui se développe, entre le coût de la vie et le
prix de la main-d'Ćuvre.
Quant au mode de recouvrement de l'octroi, on peut le perfec-
tionner, et nous accorderons ici que la critique a raison.
La premiÚre réforme à opérer serait d'imposer aux villes une
limite maximum du traitement de leurs employés. Les frais de per-
ception seraient, de ce chef, fort diminués en certaines villes. 11
faut ensuite interdire tout fermage d'octroi, une ville ne peut pas
abdiquer dans les mains d'une personne qui exploite ses revenus.
Il ne faut plus autoriser d'octrois dans les communes de seconde
importance, oĂč leur fonctionnement prĂ©sente des difficultĂ©s parti-
culiÚres en raison de l'étendue du territoire, ou pour d'autres
motifs. Il faut exiger des villes qui trouvent de grandes ressources
dans l'impĂŽt en question qu'elles aient des voies d'accĂšs faciles et
des bureaux convenablement organisés pour la surveillance des
entrées; les services douaniers de la frootiÚre ont précisément
réalisé des progrÚs dans leur mode d'inspection. Mais il ne nous
semble pas que la soi-disant difficulté de la perception de l'octroi,
pas plus que la quotité réelle des frais de perception (lesquels
peuvent ĂȘtre facilement rĂ©duits), soient des raisons sĂ©rieuses pour
demander la suppression des douanes communales J.
Paris fait une exception parmi les communes. Les droits sur le
vin y sont lourds : ceux du trésor sont de 11 francs par hectolitre;
ceux de la ville, de 8 fr. 87 ; mais il faudrait les abaisser de plus
de moitié tous deux, pour que les consommateurs ouvriers profi-
tassent de la réforme.
L'octroi sur les boissons rapporte Ă la ville de Paris plus de
47 millions. Si les recettes municipales devaient diminuer de plus
de 20 millions, il faudrait que la ville se créùt d'autres ressources,
I M. Paul Leroy-Beaulieu (Economiste, 9 janvier 92), fixe Ă 5 4/2 pour 100
la quantité moyenne des frais de perception, défalcation faite des frais
entrai oés par la perception des droits du trésor dont sont chargés les
mĂȘmes receveurs municipaux.
II ne nous semble pas que le retard que subit l'entrée d'un troupeau de
bĆufs ou de moutons par suite de ParrĂšt aux portes de la ville soit une
perte sérieuse de capital, comme on Ta dit. Le marchand de bestiaux retrouve
la plus grande partie de ses frais d'octroi sur le prix de la vente par tĂšte.
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LES OCTROIS ET LEUR SUPPRESSION 459
sans charger encore la propriĂ©tĂ© mobiliĂšre en un temps oĂč le prix
des loyers est trop Ă©levĂ©. Que pourraient ĂȘtre ces ressources? L'Ă©lĂ©-
vation du droit sur les alcools a été proposée, mais resterait trÚs
insuffisante. Il faudrait que l'Ătat vĂźnt au secours des grandes
villes, en raison de l'importance des sacrifices qu'elles auraient faits.
Dans plusieurs des grandes communes de France, le problĂšme
pourrait se poser comme pour Paris : il ne peut pas s'agir de la
suppression des droits d'octroi sor les boissons ; on pourrait tout au
plus proposer un abaissement du tarif combiné avec la diminution
des droits perçus par le trésor.
Mais pour qu'une réforme de ce genre fût possible, il faudrait
<[ue l'Ătat eĂ»t Ă cĂ©der aux communes un excĂ©dent de recettes, et
qu'il pĂ»t en mĂȘme temps faire le sacrifice d'une partie des droits du
trésor sur les boissons, et cela ne pourrait se présenter que sous
un gouvernement économe, au moment d'une conversion d'emprunt
représentant quelque grande économie pour le budget national1.
Aucun calcul sérieux n'autorise à demander en France la sup-
pression complĂšte de l'octroi sur les boissons.
Nous pouvons, pour terminer, emprunter les chiffres suivants Ă
M. Paul Leroy-Beaulieu. Au commencement du siĂšcle, alors qu'on
attaquait violemment les octrois, ils produisaient 51 800 000 francs;
en 1823, 65 900 000 francs; en 1853, ils donnaient 96 millions, et
157 millions en 1862. Nous trouvons le produit net des octrois de
263 millions en 1888, et de 270 038 721 francs en 1890.
Il est évident que, pour supprimer un impÎt qui fournit de tels
rendements, il faudrait prouver qu'il est profondément défectueux,
ou que le pays peut s'en passer facilement. Nous croyons que le
présent travail démontre que l'octroi n'est pas un impÎt antidémo-
cratique, qu'on peut le perfectionner, et qu'il n'existe pas d'autre
moyen pratique ni plus juste, actuellement, de subvenir aux
dĂ©penses des communes, l'Ătat ne pouvant pas leur venir suffisam-
ment en aide.
Léon Maurice,
Ancien député.
* Idée émise par M. Paul Leroy-Beaulieu, notamment dans le journal
Economiste, en avril et janvier 1 892. La prĂ©sente page a dĂ» ĂȘtre ajoutĂ©e dans
cette étude interrompue par la mort de Fauteur.
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LE MUSĂE DE BERLIN
LA SCULPTURE
I
A l'extrémité de la longue avenue centrale, Unter den Linden
« Sous les tilleuls », qui est le centre de Berlin» à l'issue d'un pont
jetĂ© sur un des bras de la SprĂ©e, s'ouvre une vaste place oĂč s'Ă©lĂšve
à droite le vieux chùteau des rois de Prusse; à gauche» en face du
chĂąteau, au delĂ d'un grand square, se dresse, au haut d'un vaste
escalier de pierre» un édifice de style grec, avec colonnes et fronton ;
c'est le palais du Musée, consacré à la sculpture antique et aux
tableaux des vieux maĂźtres classiques. Il contient une des belles
collections de l'Europe, et ses richesses s'accroissent chaque
année par des acquisitions intelligentes. Je l'avais visité en 1878
et 1880; je viens de le revoir, et j'ai été frappé des progrÚs réalisés
depuis lors par une administration pleine de zĂšle, savante et con-
venablement dotée. Tous les ans, la direction des Beaux-Arts tient
le public au courant de ses nouveaux achats, en les plaçant dans
une salle qui sert de vestibule : on voit ainsi ce qui s'est fait,
à quoi ont été employées les sommes destinées à enrichir le patri-
moine artistique du pays : puis ces Ćuvres sont rĂ©parties avec les
anciens fonds, selon leur date et l'école de l'artiste.
La collection est disposée d'ailleurs dans le meilleur ordre, le
plus favorable à l'étude : le Catalogue est un modÚle d'érudition
sobre et précise. Les amis de l'art ne sauraient que louer une
aussi sage ordonnance et d'aussi constants efforts. Gomme il est
toujours utile de se rendre compte exactement de ce que sont les
autres peuples et de ce qu'ils font, aussi bien que d'étudier de
beaux ouvrages, je voudrais essayer de donner aujourd'hui Ă nos lec-
teurs, comme je l'ai fait, il y a dix ans, pour le musée de Vienne f ,
un résumé des principaux tableaux et des plus remarquables frag-
1 Voy. le Correspondant des 25 juillet et 10 août 1881.
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LE MUSĂE DE BERLIN 461
ments de sculpture qui forment la galerie nationale de Berlin.
Parlons d'abord des antiques que Ton voit d'ailleurs en entrant.
II
Le musée de sculpture grecque et romaine présente deux caté-
gories trĂšs distinctes : les statues de l'ancien fonds et celles
acquises depuis une vingtaine d'années. Une sensible différence de
mĂ©thode se rĂ©vĂšle au premier coup d'Ćil dans l'Ă©tat des unes et
des autres : les premiĂšres sont restaurĂ©es, reconstruites mĂȘme
pour la plupart; les secondes, au contraire, sont demeurées telles
qu'elles ont Ă©tĂ© trouvĂ©es dans les fouilles. Autrefois â et ce
systĂšme Ă©tait suivi dans toutes les galeries de l'Europe, â on ne
pouvait se résoudre à n'offrir au public que des débris, et l'on réta-
blissait, avec les divers morceaux de marbre que l'on avait sous la
main, des statues tout entiĂšres, selon des inductions parfois vrai-
semblables, souvent douteuses, prenant une tĂšte, un bras, une
jambe isolés et les réunissant pour en faire un tout avec plus ou
moins d'art et de vraisemblance : on annexait aussi des piĂšces
modernes à l'ouvrage, et l'on ne plaçait sur les piédestaux que des
personnages refaits ainsi avec assez d'adresse pour qu'au premier
abord on ne s'aperçût pas de ces substitutions ingénieuses. Au
Louvre, on a largement usé de ces procédés : des cartouches
placés sur le socle des statues ainsi réparées indiquent franchement
toutes les piĂšces de rapport, et l'on peut voir combien il resterait
souvent peu de chose du véritable antique si l'on supprimait les
restitutions modernes. A Berlin, on a également rajusté la plupart
des marbres, soit que ce travail ait été entrepris sur place, soit qu'il
ait été fait précédemment dans les divers galeries acquises par le
gouvernement, mais le Catalogue raisonné donne trÚs sincÚrement
rémunération des raccords.
On ne peut se dissimuler que cette méthode d'adaptation habile
prĂ©sente au premier coup d'Ćil un aspect plus agrĂ©able que
l'exposition de simples fragments; mais elle a le grave inconvé-
nient de substituer aux objets réels une disposition de fantaisie;
jamais une tĂȘte et des membres refaits ou empruntĂ©s Ă une statue
et transportés sur un corps qui leur est étranger ne sauraient
donner une idée exacte de l'ouvrage original. Nous admettons sans
doute, bien qu'avec beaucoup de réserve, qu'on puisse ajouter,
Ă titre de support, une stĂšle ou un pied Ă une statue, afin de
faire comprendre la pose et apprécier l'ensemble, mais il y a un
monde entre l'adjonction de ces morceaux nécessaires et la recons-
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462 LE MUSftE DE BERUN
troctioD arbitraire et de pied en cap de toute une académie avec
des fragments dépareillés ou avec des marbres élaborés par le
ciseau d'un récent sculpteur. Une galerie offre ainsi, il est vrai, une
fort belle apparence : il semble que tout y soit complet et que le
temps et les hommes n'aient rien détruit : mais on n'a vraiment
sous les yeux que des formes fallacieuses qui ne sauraient que fausser
le goût et troubler l'étude. Nous n'hésitons donc pas à condamner
les réparations générales qui ont été si longtemps en honneur tant
Ă Berlin qu'Ă Paris et ailleurs, et Ă approuver complĂštement l'expo-
sition franche du fragment tel qu'il est; elle séduit moins d'abord
sans doute, mais elle ne trompe personne. De rares et discrĂštes
exceptions peuvent seules ĂȘtre justifiĂ©es, et depuis plusieurs annĂ©es
la science archéologique, mieux comprise, a imposé à nos galeries de
sculpture le respect presque absolu de la mutilation antique. On a
laissé la Vénus de Milo sans bras, et la Victoire de Samothrace sans
tÚte : tous les marbres grecs et romains nouvellement entrés au
musĂ©e de Berlin sont, de mĂȘme, restĂ©s comme ils Ă©taient au sortir
de terre. On regrette assurément tout ce qui manque, mais on n'a
pas devant les yeux des compositions hybrides qui égarent le
jugement.
Parcourons maintenant la galerie sous le bénéfice de ces obser-
vations dont notre rapide examen démontrera, nous l'espérons, la
justesse : on verra combien il est peu de restitutions légitimes et
combien il est malaisé pour la critique de se former une opinion
juste sur tant de statues qui, n'étant ni intactes ni fragmentaires,
ne sont plus que des Ćuvres d'ornementation, produits bizarres
d'un art spĂ©cial, ĂȘtres composites dont l'harmonie factice flatte le
regard des ignorants, mais qui ne sont, en réalité, que des richesses
mensongÚres. Sachons les prendre pour ce qu'elles valent et n'éga-
rons pas notre admiration sur des arrangements qui, la plupart du
temps, dénaturent le fragment original. Il est, nous l'avons dit, des
réparations sages et utiles, mais presque toutes sont abusives, et
ce systĂšme, nous en sommes convaincus, a beaucoup contribuĂ© Ă
égarer le sentiment public sur les véritables caractÚres de la sculp-
ture antique. Le fragment l'exprime beaucoup mieux que des com-
plĂ©ments tantĂŽt banals et tantĂŽt capricieux : une partie de l'Ćuvre
nous est dérobée sans doute, mais ce qui reste est vrai, et nous
n'avons pas à nous préoccuper d'un travail de seconde main, soit
ancien, soit récent, qui, sous prétexte de donner une statue entiÚre,
ne nous offre qu'un assemblage de morceaux de marbre ou de
bronze d'oĂč la pensĂ©e du maĂźtre primitif est absente*
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LE WSĂE DE ««UN ifiS
III
L'histoire du musée de sculpture de Berlin date du rÚgne
du grand électeur. Ce prince avait commencé i réunir quelques
statues dans une salle de son palais; Frédéric-Guillaume I"
augmenta cette collection, en 1726, d'une trentaine de marbres
venus de Dresde; Frédéric II acquit, en 1742, la galerie que le
cardinal Melchior de Polignac avait formée avec soin pendant
son long sĂ©jour Ă Rome : plus tard, il hĂ©rita de sa sĆur, la
margrave de Baireuth, en 1758, un certain nombre d'ouvrages
recueillis par elle au cours d'un voyage en Italie; il acheta ensuite
le bronze célÚbre sous le nom du Jeune homme en priÚre, plusieurs
bustes provenant d'un amateur appelé Julienne, et il chargea
diverses personnes de missions artistiques dans la Péninsule. Ces
missions forent heureuses et de nombreux antiques vinrent orner
les appartements de Potsdam, de Sans-Souci, de Charlottenbourg
et le Schloss de Berlin. La vente des objets d'art de la villa Negroni,
Ă Rome, amena de nouvelles richesses en Prusse sous le rĂšgne de
Frédéric-Guillaume II, et la galerie était assez considérable lorsque,
aprÚs léna, elle fut en partie transportée à Paris. En 1815, ce
butin fut restitué, et les collections royales s'augmentÚrent pendant
les années suivantes, d'acquisitions multipliées ; le comte de Sack,
notamment, leur envoya le produit des fouilles exécutées sous sa
direction à AthÚnes, en 1820; enfin, lorsque le musée fut construit,
sous Frédéric-Guillaume III, ce prince consentit à se dessaisir en
sa faveur de la plupart des statues éparses dans ses différents
palais, et la galerie nationale se trouva ainsi constituée en 1830. La
direction s'appliqua depuis lors avec beaucoup de zĂšle Ă l'accroĂźtre,
en surveillant les ventes; elle acheta successivement la collection
Sermoneta Ă Rome, plusieurs marbres des familles patriciennes de
Venise, les Grichani, les Nani, les Tiepolo ; elle mit Ă profit les recher-
ches de voyageurs allemands en GrĂšce et en Asie Mineure, traita
avec des marchands, reçut quelques donations, enfin développa
les dimensions des salles consacrées à la sculpture pour faire place
aux ouvrages obtenus par ses soins persévérants. En 1873, un
succÚs archéologique de premier ordre lui était réservé : les fouilles
entreprises Ă Pergame lui donnĂšrent les magnifiques bas-reliefs de
la guerre des dieux et des gĂ©ants, en mĂȘme temps que les intelli-
gents efforts des agents allemands en GrĂšce, et, un peu plus tard,
la dispersion des collections Sabouroff lui assuraient des bustes,
des stÚles, des fragments précieux de la meilleure époque. Aujour-
d'hui encore, il est devenu nécessaire d'agrandir, pour la seconde
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464 LE MOSĂE DE BERLIN
fois, l'espace accordé aux dieux et aux héros : ils sont trop rappro-
chés les uns des autres dans les galeries trop étroites et insuffi-
samment éclairées, et il n'est pas douteux qu'on ne leur donne
bientĂŽt une demeure plus digne d'eux. La glyptothĂšque de Berlin
n'est pas toute entiĂšre composĂ©e de chefs-d'Ćuvre sans doute, mais
elle mĂ©rite d'ĂȘtre vue et Ă©tudiĂ©e plus aisĂ©ment, sous des lambris
plus vastes, dans une lumiĂšre plus favorable; l'abus des anciennes
restaurations sera plus sensible peut-ĂȘtre, mais, en revanche, on
appréciera mieux les belles choses, et c'est là , en définitive, l'objet
qu'on se doit proposer.
IV
Il est trĂšs difficile de se faire une opinion exacte sur les statues
refaites avec divers fragments et qui sont si nombreuses dans la
grande salle. On en peut louer quelques parties, mais trop souvent
l'ensemble ne révÚle que la dextérité plus ou moins grande de l'ar-
tiste ou de l'ouvrier qui a su adapter les uns aux autres différents
morceaux de marbre. La multitude des dieux olympiques qui rem-
plissent la galerie n'a dĂšs lors qu'une valeur fort relative. Voici,
par exemple, une jolie CérÚs assise : sa pose est élégante, mais sa
tĂšte ne lui appartient pas : auprĂšs d'elle, dans un groupe de
Bacchus et Ariane, les torses sont bien antiques et de bonne fac-
ture, mais les jambes et les bras du dieu, probablement aussi les
tĂȘtes des deux personnages sont modernes ou rajustĂ©s : cet autre
groupe Ă 'Eros et PsychĂ©, Ćuvre originairement de dĂ©cadence,
n'est qu'un assemblage de morceaux postiches : j'admire assuré-
mont la grĂące de la Polymnie% accoudĂ©e dans la mĂȘme attitude que
celle du Louvre dont elle est une répétition évidente; de YEuterpe,
dont le type est si connu et les draperies si harmonieuses; de
Y Apollon citharÚde, qui s'élance en avant avec un élan lyrique,
réminiscence heureuse d'une statue célÚbre du Vatican; mais dans
ces ouvrages, les visages, les mains, les pieds, sont des superpo-
sitions si flagrantes, qu'il est vraiment impossible d'y voir autre
chose que le produit d'un curieux travail, et d'agréables hypo-
thĂšses. Il y a mĂȘme non loin d'eux un autre Apollon drapĂ©, qui
n'a d'ancien que le bas de son vĂȘtement : tout le reste fait hon-
neur à un récent statuaire et à sa brillante imagination. Ailleurs,
la prétendue restauration a été moins heureuse : sur un torse
archaĂŻque, on a placĂ© une tĂȘte d'un autre temps, de sorte que le
tout donne l'idée la plus fausse de l'art des premiers sculpteurs.
Passons rapidement devant toute une collection de Vénus, ^HermÚs,
d'Esculapes et de Muses aussi peu authentiques, série de ces divi-
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LE MUSĂE DE BERLIN 465
nités banales répétées à satiété par les artisans de l'époque romaine
pour l'ornementation des temples ou des villas, et pareilles Ă toutes
celles qui, remaniĂ©es de mĂȘme, remplissent aujourd'hui tous les
musĂ©es de l'Europe. Ce ne sont que des Ćuvres fort secondaires,
oĂč l'on retrouve, çà et lĂ , une certaine science acadĂ©mique, une
adroite copie d'un modÚle supérieur, de belles attitudes, des sou-
venirs lointains de quelque statue illustre : n'oublions pas que
dans les premiers siÚcles de l'empire romain ces imitations étaient
une véritable industrie, et ne nous attardons pas longtemps devant
ces travaux assez vulgaires de marbriers instruits, plus fidĂšles Ă
des traditions d'atelier qu'inspirés par le génie hellÚne. 11 n'y a pas
de galerie qui n'en possĂšde un certain nombre; on pourrait les
classer par lots : issues du mĂȘme procĂ©dĂ© plastique, dĂ©rivant de
types analogues, refaites d'aprĂšs le mĂȘme systĂšme, ces statues
insignifiantes sont quelque peu monotones. Parfois mĂȘme il arrive,
comme dans YEros tendant son arc, que le torse et la tĂšte ne sont
ni du mĂȘme marbre ni de la mĂȘme Ă©poque, parfois aussi l'attitude
officiellement indiquée est sujette à caution, comme celle de ce
Sagittaire, dont le corps seul est antique, dont on a refait les deux
bras, les deux jambes et la tĂȘte dans la position d'un homme qui
lance une flĂšche, et qu'on aurait pu tout aussi bien attribuer Ă un
athlÚte au pugilat. Que dire aussi de cette statue de Jules César,
dont la tĂȘte vient de la collection Polignac et le corps de la collec-
tion Colonna, des Auguste et des Antinous traitĂ©s d'aprĂšs la mĂȘme
méthode? Le Catalogue est, du reste, à cet égard, trÚs instructif,
et le musée est assez riche d'autre part pour avouer sans crainte
toutes ces combinaisons illégitimes avec lesquelles une galerie
devient aisément un Olympe fort pompeux sans doute, mais entaché
de contrebande.
II convient toutefois de ne pas ĂȘtre dĂ©daigneux de parti pris, et
de savoir dĂ©mĂȘler dans ces statues composites les fragments sĂ©rieux
et vraiment grecs, des annexes maladroites ou modernes. J'apprécie,
entre autres, et mĂȘme je place trĂšs haut dans mon estime, le
torse d'un Méléagre entiÚrement reconstruit. D'abord, les répara-
tions sont bien exécutées; ensuite, le corps est du plus beau style,
d'un travail savant qui rappelle, qui Ă©gale peut-ĂȘtre celui du
Méléagre du Vatican. On n'ose trop blùmer les piÚces de rapport
qui permettent de se rendre compte, Ă peu prĂšs, de ce que devait
ĂȘtreen son entier cette remarquable rĂ©pĂ©tition d'une Ćuvre juste-
ment célÚbre. C'est, en somme, une excellente statue, non pas seu-
10 NOVEMBRE 1892. 30
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466 LE MUSĂE DE BERLIN
leffient décorative, mais d'un art trÚs élevé, de la premiÚre époque
impériale dans ses parties antiques, et qui fait honneur au musée.
J'en dirai autant de la Niobide : qu'elle soit ou non une réminis-
cence d'une des figures appartenant au groupe des enfants de
Niobé, comme on l'a supposé d'aprÚs le mouvement défenskf du
bras droit et de la tĂšte, peu importe; la grĂące de l'attitude, l'ordon-
nance de la draperie, révÚlent un trÚs habile artiste, et voilà un
morceau de solide facture qu'on peut admirer, sans se préoccuper
outre mesure de quelques piĂšces suspectes. A noter encore une
Amazone blessée (on sait qu'il y a plusieurs répliques de cet
original perdu), qui n'est pas indigne des figures analogues qui
sont au Louvre et au Vatican. Quant Ă la statuette si connue sous
le nom de Tireur d'épine, elle est si jolie telle qu'elle est, son
attitude familiÚre est si naturelle et si agréable, d'ailleurs si con-
forme au bronze du Capitole, dont elle est une copie Ă©vidente, qu'oĂč
ne se décide pas à regretter le travail de restitution : elle reste,
malgrĂ© tout, une Ćuvre de forme exquise, populaire Ă bon droit,
et l'une des meilleures de la galerie. J'aime aussi, dans le mĂȘme
ordre d'idées, une brillante Victoire de bronze doré, d'un style fort
ample, bien qu'un peu trop solennel; des réparations discrÚtes ont
mis en valeur le mouvement rythmique et léger du corps; la tÚte
est intacte, et l'ensemble, sur un piédestal de marbre rouge, se
présente avec une grùce sévÚre : c'est un travail des temps romains,
mais l'artiste était encore un maßtre. Je ne voudrais pas oublier
une charmante statue de jeune fille, tenant dans les plis dé sa robe
des Amours pareils à une nichée d'oiseaux : c'est un peu maniÚre,
sans doute, et voisin de la décadence, mais l'effet général est sédui-
sant, le marbre finement poli, les rajustages ingénieux, et la cri-
tique est désarmée. On est moins indulgent devant le Satyre et
F Hermaphrodite, groupe trÚs vivant, il est vrai, raffiné, spirituel;
composition scabreuse, dont l'expression accentue encore l'indé-
cence; la tĂȘte de l'Hermaphrodite est rapportĂ©e et assez mĂ©diocre;
l'artiste qui, au dix-septiĂšme siĂšcle, a reconstruit l'ensemble, le
destinait peut-ĂȘtre i quelque musĂ©e secret. Quoi qu'il en soit, ce
groupe, fort animé, appartient à une basse époqne; il est curieux,
amusant, mais étranger aux grandes traditions de l'art. Nous
n'avons rien de {dus à dire des statues réparées : venons aux
Ćuvres complĂštes ou fragmentaires, qui sont la vĂ©ritable richesse
du musée de Berlin.
VI
J'ai remarqué tout de suite, à la fine élégance du travail, un torse
de l'époque^romano-grecque, qui est une reproduction de l'inou-
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LE MUSĂE DE BERLIN 467
bliable Marsyas de la villa Albani Ă Rome : le copiste est du mĂȘme
temps, et son marbre délicat n'est guÚre inférieur à l'original : il a,
subi quelques fùcheuses éraflures, mais elles n'ont pas altéré la préci-
sion du modelé, la justesse d'une musculature tendue, mais légitime,
puisque le satyre est suspendu par les bras; rien n'est forcé, tout est
exact dans cette savante et gracieuse étude. AuprÚs d'elle, j'admire
le mouvement si heureux de la Ménade dansante : la tÚte manque,
mais l'attitude du corps à demi incliné en arriÚre, les formes
exquises visibles sous une draperie légÚre, les suaves sinuosité»
de la tunique, la sveltesse des contours, l'harmonieuse bandelette
qui passe entre les seins nus et se relie Ă ht ceinture, toute la grĂące
de la nymphe presque soulevée de terre par sa danse aérienne,,
séduisent sur-le-champ le regard. C'est une statue charmante oh
l'on sent frémir la juste cadence, la vie joyeuse, l'élan d'une jeune
déesse bondissant en mesure sur les gazons des vallées mytholo-
giques, enivrée par la mélodie de la double flûte et le bruit du
tympanon, s abandonnant au rythme avec une douce extase et
cependant équilibrée par un art savant. J'aime beaucoup moins,
dans la mĂȘme salle, la Joueuse d osselets, qui est cependant ua
marbre plus célÚbre : elle a subi quelques réparations, mais je la
place volontiers parmi les Ćuvres complĂštes, parce que, en rĂ©alitĂ©,
toutes les parties principales sont antiques : elle a été si souvent
reproduite en marbre ou en bronze, que je n'ai pas à la décrire;
l'attitude est naturelle, le mouvement simplement rendu, mais
l'ensemble est un peu miĂšvre et loin du grand style de la
Ménade. On ne saurait la considérer que comme une jolie sta-
tuette, d'assez bonne époque, mais d'inspiration secondaire. Nous
retrouvons une pensée plus haute et plus grave dans les deux
tĂštes de femme, ses voisines : elles viennent d'AthĂšnes et por-
tent bien le caractÚre sévÚre des artistes attiques; bien que le
travail du ciseau soit un peu rude et qu'elles aient été évidemment
destinĂ©es Ă ĂȘtre placĂ©es sur des corps prĂ©parĂ©s d'avance, lent
expression révÚle un vrai statuaire : l'une d'elles, surtout, médita-
tive, les yeux au ciel, est assurément des meilleurs siÚcles : la
noblesse des lignes et leur pureté appartiennent aux traditions que
les grands maßtres athéniens avaient reçues des archaïques et qu'ils
ont si longtemps transmises à leur postérité. Et puisque je parle
de ces belles tĂštes antiques, j'en citerai deux autres encore, deux
éphÚbes de forte race : l'un est bien Grec, quoique le Catalogue le
dise Romain et lui attribue de la ressemblance avec TibĂšre; il est de
ce temps-lĂ peut-ĂȘtre, mais n'a rien de commun avec les bustes
d'empereurs que l'on voit partout : l'expression vivante, intelli-
gente, active de cette physionomie virile, atteste sa patrie; il est
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468 LE MUSĂE DE BERLIN
bien loin de ce type banal, de ce poncif d'atelier en honneur dans
les ateliers romains et que tant de gens appellent grec en dépit de
Minerve. L'autre tĂȘte d'Ă©phĂšbe prĂ©sente un aspect fort bizarre : le
travail est incontestablement d'un maßtre de bonne époque, mais
les cheveux frisés du modÚle, les lÚvres saillantes, le bas du visage
un peu farouche, contrastent avec le front, le nez et les yeux qui
sont trÚs purs de ligne, et laissent son origine indécise : Italien
peut-ĂȘtre du sud de la pĂ©ninsule, ou plutĂŽt jeune Romain de la
colonie africaine, quelque peu croisé de Numide. Sur son socle de
porphyre rouge, ce joli buste, si différent de tout ce qui l'entoure,
reste fort difficile à définir ; sa beauté à demi barbare ne s'accorde pas
avec la perfection plastique du modĂšle et le fini du marbre. C'est
un chef-d'Ćuvre unique dans son genre, qui plaĂźt et qui surprend.
La statuette S Aphrodite rajustant sa sandale provient de la
collection Sabouroff : le marbre a été évidemment enduit d'une colo-
ration rosée; les bras manquent ainsi que la jambe gauche; le corps
est trapu, la tĂšte un peu grosse, le mouvement toutefois est gra-
cieux, les détails exprimés avec finesse; travail grec, mais de déca-
dence. De temps inférieurs encore, cette statue complÚte de bronze
trouvée en 1858 dans le Rhin. C'est un jeune dieu couronné de
fleurs et de fruits, entiÚrement nu, d'un style médiocre : est-ce un
Bacchus, un Achille, un génie du printemps, une personnification
de la nouvelle année, une divinité locale? Les écrivains spéciaux
ont beaucoup disserté sur cette question. Quelle que soit cette
figure, curieuse comme spécimen de l'art germano-romain, au troi-
siĂšme ou mĂȘme au quatriĂšme siĂšcle de l'empire, elle est lourde, sans
vie : la guirlande opprime la tĂȘte; les yeux sont vides, leur cavitĂ©
devait ĂȘtre remplie d'une substance colorĂ©e; ouvrage d'un habile
fondeur, intĂ©ressant au point de vue technique et peut-ĂȘtre religieux,
ce bronze rustique se recommande à l'étude des archéologues plutÎt
qu'Ă l'attention des artistes. Signalons encore un admirable sarco-
phage de la seconde période impériale : les bas-reliefs représentent
la légende de Jason et Médée : ils sont d'excellente facture et com-
posés avec un vrai sentiment dramatique. Les sarcophages étaient,
comme on sait, une branche d'industrie artistique qui s'est per-
pétuée depuis les meilleurs temps de la civilisation grecque jus-
qu'aux derniÚres époques de l'empire. A Rome, aussi bien qu'en
Gaule, on en a retrouvé un grand nombre, et plusieurs sont dus
certainement à des maßtres; ils se sont multipliés surtout sous les
CĂ©sars. Celui-ci peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un des plus remarqua-
bles qui existent : profondément fouillées, d'un dessin trÚs ferme et
trÚs sûr, les figures se détachent à merveille, correctes et nobles
dans la violence de l'action, heureusement groupées, avec une
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LE MUSĂE DE BERLIN 469
prĂ©occupation trop sensible peut-ĂȘtre de l'effet, mais l'imagination
de l'artiste reste contenue par des principes sévÚres.
Nous voici, dans une salle adjacente, en présence des plus beaux
ouvrages que possÚde le musée; ils sont presque tous des grands
siĂšcles de la sculpture. Citons d'abord la statue ĂĂAthĂšnĂš dePergame.
Elle vient des fouilles dont nous parlerons tout Ă l'heure et qui ont
prodigué des trésors à la galerie de Berlin. Plus grande que nature,
demi-archaïque, ou plutÎt appartenant à l'école des archaïsants qui
affectaient systématiquement, en des temps beaucoup plus récents,
les formes de l'art primitif, cette Ćuvre simple, sĂ©rieuse, un peu
massive, est, dit-on, une répétition d'une ancienne Minerve attique.
Les traits droits, plus forts que beaux, immobiles sans rigidité,
rappellent de loin le style hiératique antérieur à Phidias; le senti-
ment de la vie, trÚs sobrement exprimé, avec une réserve calculée,
y demeure toutefois visible. Le bras droit manque, mais le bras
gauche déployé, qui devait soutenir la lance, présente avec grùce
la noble harmonie de ses lignes; le visage est austĂšre et pensif; la
tÚte nue, sans aucun ornement, est bien posée sur le corps robuste :
Vhimation et le chiton descendent en larges plis, dont la majes-
tueuse raideur est d'accord avec la tranquillité de la déesse. J'ad-
mire cette Ćuvre un peu froide, mais grave, qui ne sĂ©duit pas
d'abord, s'adresse Ă la raison pure et non pas aux sens, qui porte
l'empreinte d'une conviction forte, d'un art dédaigneux de l'élé-
gance, uniquement soucieux d'ĂȘtre mesurĂ©, calme, religieusement
fidÚle à un inflexible idéal. L'artiste a voulu certainement réagir
contre les allures passionnées des écoles de l'Asie Mineure, les
rappeler aux types grandioses et à la sévérité antique. Au moment
oĂč les maĂźtres de Pergame et de Tralles outraient le mouvement,
poussaient au muscle et préparaient la décadence, cette Minerve
solennelle, précise, d'une simplicité excessive et systématique peut-
ĂȘtre, est un fait de haute valeur dans l'histoire. Elle montre com-
bien, dans les ateliers hellĂšnes, la conception des archaĂŻques avait
gardé, aprÚs plusieurs siÚcles, d'influence sur certains esprits;
malgrĂ© tant d'Ćuvres qui semblaient devoir en effacer la trace,
elle retardait le développement dangereux des théories violentes.
Inaccessibles aux emportements des imaginations contemporaines,
aux caprices d'un goût douteux, d'intrépides et vigoureux statuaires
maintenaient les principes un peu rudes et abstraits qui étaient
demeurés la base de l'art grec à travers les fluctuations de son
génie; ils les imposaient encore avec une foi robuste au culte filial
et tout au moins au respect de ceux-lĂ mĂȘme qui abandonnaient
pour des théories plus accentuées, pour des effets plus saisissants,
la rigueur des lointains ancĂȘtres.
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470 LE MUSĂE DE BERLIN
Les vrais ouvrages archaĂŻques sont rares de par le monde : il
existe cependant quelques tÚtes ou torses de ces époque» reculées
dans plusieurs musées et collections particuliÚres : la glypto-
tbĂšque de Munich est fiĂšre Ă bon droit du fronton d'Egine; l'on
a, dans ces derniÚres années, exhumé de l'Acropole d'AthÚnes,
six statues mutilées, mais encore magnifiques, et de précieux
fragments qui ont révélé les beautés étranges d'un art à la fois
réaliste et mystique jusqu'alors trÚs peu connu. On peut étudier
aussi Ă AthĂšnes et au Louvre deux statues d'Apollon de temps plus
anciens encore et qui se rapprochent plus de l'art égyptien que dÚs
types heHĂšnes, mĂȘme primitifs. La plupart des marbres ou des
bronzes, que l'on cite comme archaĂŻques, sont des imitations plus
ou moins heureuses et appartiennent aux siĂšcles qui ont suivi* Je
n'ai rencontrĂ© Ă Berlin, dans ce style, qu'une tĂȘte de guerrier tout
à fait authentique et d'une trÚs haute antiquité : les yeux de forma
oblongue relevés par le» coins, les oreilles plates, les cheveux et la
barbe indiqués par de grossiers pointillés, ne laissent pas de doute
sur l'originalité du fragment : la stupeur de l'expression, le procédé
enfantin, la dureté du travail, attestent la naïve ignorance d'un
maßtre bien antérieur à l'époque des déesses de L'Acropole, qui pré-
cĂšdent cependant, au moins d'un siĂšcle, le PairthĂ©non et Phidias. Ă
ce titre, cet ouvrage, acquis de la collection Sabouroflf, est extrĂȘme-
ment curieux : on peut le considérer comme un document, comme
un des témoignages les plus sûrs de l'école de Sicyone ou des écoles
contemporaines.
Il y a un monde entre cette figure et l'admirable tĂšte, vaguement
teintée, qui est indiquée, eomme une copie athénienne de la
Minerve du Parthénon, Je me rallierai trÚs volontiers à cette hypo-
thĂšse : non seulement, en effet, la figure est d'une finesse et d'une
beauté merveilleuses, mais le caractÚre étrange, inattendu, mysté-
rieusement divin de la figure, la majesté resplendissante d'un type
à la fois supérieur à l'humanité et animé d'une vie intense, déno-
tent l'inspiration d'un génie souverain. Cette reproduction, qui
est assurĂ©ment elle-mĂȘme sortie des mains d'un grand artiste,
semblerait au premier abord une Ćuvre originale et personnelle,
tant la pensée y est visible, tant le marbre est souple, l'accentua-
tion surprenante et spontanée, si les détails n'étaient conformes
aux descriptions si connues du chef-d'Ćuvre de Phidias. Le»
proportions de la Minerve étaient plus grandes, mais voici bien ce
casque d'oĂč s'Ă©lançaient les chars et les attelages d'or ciselĂ©, ces
traits sévÚres et doux, ces grands yeux dominant l'espace. On ne
saurait guÚre douter que le statuaire n'ait travaillé d'aprÚs le
modÚle auguste et ne se soit attaché adonnera son ouvrage l'aspect
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LE MUSĂE DE BERLIN 471
général de la déesse. J'hésite à croire que l'expression singuliÚre
de la figure lui appartienne en propre : je la regarde au moins
comme une interprétation assez fidÚle. Si nous acceptons cette
hypothÚse, assurément la tÚte d'une beauté superbe que nous
avons sous les yeux modifie l'idée classique que nous nous étions
formĂ©e du chef-d'Ćuvre Ă jamais illustre; ce n'est plus lĂ le type
imposant et un peu froid si incomplÚtement défini par les relations
des écrivains anciens. Sous la régularité des traits apparaßt un
rayonnant idĂ©al : le casque qu'on eĂ»t cru peut-ĂȘtre un peu sur-
chargé, d'aprÚs les indications de Pausanias, était en réalité une
magnifique et harmonieuse couronne; le sourire et le sublime
regard, que Pline a passés sous silence, avaient une puissance de
fascination incomparable, une énergie pénétrante, l'impérieux
attrait de la sagesse éternelle. On s'explique dÚs lors l'adoration
des multitudes devant ce visage sacré, si différent de la beauté
purement humaine que les sculpteurs attribuaient aux dieux, et
aussi l'enthousiasme des contemporains de PériclÚs si accoutumés
pourtant aux belles Ćuvres. Que serait-ce si nous avions devant
les yeux la Minerve elle-mĂȘme, car, aprĂšs tout, si Ă©loquente que
soit la copie de Berlin, elle n'est qu'une traduction heureuse, elle ne
reproduit certainement pas dans sa plénitude l'inspiration directe
de Phidias. Elle nous la fait pressentir, du moins, presque com-
prendre, et c'est l'honneur de ce beau marbre.
Je reviens avec deux charmants bronzes à ces modÚles achevés
du corps humain, dont les grands artistes grecs exprimaient si
bien les formes et les harmonies. L'un de ces ouvrages, CEphibe
en priÚre, est un des anciens hÎtes du musée. Son histoire est
intéressante : il a été acheté en Italie au dix-septiÚme siÚcle par le
surintendant Fouquet, il a passé depuis à Vienne, entre les mains
du prince EugÚne, qui l'a placé dans son palais du BelvédÚre, puis
dans la galerie Lichtenstein ; le roi Frédéric II l'acquit pour
5000 thalers et le logea à Sans-Souci : Napoléon Ier l'emmena au
Louvre aprÚs léna : les événements de 1815 le rendirent à Berlin.
Quelques parties ont été trÚs anciennement réparées, mais l'en-
semble de l'ouvrage est incontestablement des meilleurs siĂšcles de
la statuaire. Debout, la tÚte élevée, les bras étendus dans l'attitude
de la priÚre, le corps développe les lignes les plus souples et les
plus fermes : sa musculature gracieuse et mince est rendue avec
une précision, un naturel exquis, une suavité un peu languissante
à dessein, sans qu'il en coûte rien à la solidité des contours. Le
svehe adolescent implore les dieux avec un recueillement plein de
dignité, une émotion sincÚre et grave; il rend à la divinité inconnue
qu'il invoque un libre et confiant hommage. Nous sommes ici en
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472 LE MUSĂE DE BERLIN
prĂ©sence d'un des plus parfaits ouvrages sortis des ateliers grecs Ă
l'Ă©poque oĂč l'art, moins sĂ©vĂšre qu'au temps de Phidias, recherchait
des courbes plus délicates et aussi des pensées plus familiÚres,
plus humaines, plus accessibles, sans s'ĂȘtre encore amolli, ou
surchargé, sans avoir fait dériver, comme il advint plus tard, la
grùce en afféterie ou la force en violence. Cette noble statue garde
une beauté simple et séduisante : elle s'adresse au sentiment sans
doute, mais avec une correction irréprochable et une réserve
austĂšre qui mettent en pleine valeur le grand style, le caractĂšre
vaguement attendri de la pose et du geste.
Je n'admire pas moins, bien que la tĂȘte manque, un autre bronze
grec d'apparence analogue représentant également un jeune homme
nu, debout, de mĂȘme grandeur, mais, je le crois, d'Ă©poque un peu
plus ancienne. Bien que le métal soit entiÚrement oxydé, la statue
a conservé toute la pureté de ses formes : l'attitude est droite, l'un
des bras légÚrement tendu en avant, l'autre retombe harmonieu-
sement le long du corps. Le modelé savant, l'élégante majesté du
torse et des membres, indiquent l'école de PraxitÚle. On peut avec
certitude considĂ©rer ce rare chef-d'Ćuvre oĂč l'inspiration attique
est vivante comme entiÚrement original. Sa destinée primitive est
inconnue. Il y a une quinzaine d'annĂ©es, un pĂȘcheur l'a retirĂ© dans
ses filets, du fond du dĂ©troit de Salamine, oĂč il avait sĂ©journĂ©
évidemment depuis des siÚcles, enveloppé de coquillages et de
stratifications sous-marines, et l'a cédé sur-le-champ à M. Sabouroff,
alors ministre de Russie Ă AthĂšnes, pour une somme relativement
peu élevée. Le musée l'a acheté à la vente de la riche collection
que ce diplomate, devenu ambassadeur en Allemagne, avait trans-
portée à Berlin. On en a enlevé seulement quelques dépÎts de
chaux qui altéraient, çà et là , la netteté des lignes, mais aucune
réparation, aucun polissage, n'ont modifié la couleur verdùtre que
lui avait donnée la mer. Ce beau corps d'éphÚbe ou de jeune
dieu, dont la tĂȘte roule encore sans doute au hasard sous les vagues
de l'Egée, demeure, ainsi mutilé, l'une des plus fines et des plus
sobres merveilles de l'art antique. A-t-il été englouti dans un nau-
frage; a-t-il Ă©tĂ© jetĂ© Ă la mer au moment oĂč les temples paĂŻens ont
été ravagés par les chrétiens ou par les barbares? Cette énigme ne
sera jamais résolue : qu'il nous suffise de saluer ici un de ces
rares ouvrages qui achÚvent de nous révéler la beauté simple,
humaine et divine, que les statuaires hellĂšnes ont enseignĂ©e Ă
l'univers.
Les traditions du quatriÚme et du troisiÚme siÚcle avant Jésus-
Christ sont visibles encore dans un excellent torse de Satyre en
marbre, modelé avec une irréprochable justesse, et qui semble
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LE MUSĂE DE BERLIN 473
d'aprÚs l'accentuation frémissante des muscles et le mouvement
en arriĂšre, d'aprĂšs ce qui reste du haut des jambes, ĂȘtre le frag-
ment d'une statue dansante. Citons encore, comme appartenant Ă
la mĂȘme pĂ©riode, une ravissante tĂšte de femme dont les cheveux
portent la trace d'une coloration rousse : c'est le type grec dans sa
pureté premiÚre, exprimé avec une remarquable finesse, illuminé
par la transparence du marbre de Paros. De mĂȘme origine, un buste
de jeune homme, inclinant sur l'Ă©paule sa tĂȘte rĂȘveuse, un bas-
relief de Médée et les Péliades, traité, par un artiste plus récent,
dans le goût sévÚre des belles frises attiques, et ces quadriges
lancés au galop qui m'ont rappelé les beaux reliefs de chevaux et
de chars victorieux aux jeux de l'Isthme ou d'Olympie que j'ai
admirés dans les deux musées d'AthÚnes. Je rattache également
aux Ćuvres de ce temps deux profils de femme singuliĂšrement cou-
ronnĂ©s d'un bandeau carrĂ©, les cheveux au vent, revĂȘtus d'une
tunique courte et transparente, et qui se détachent sur une large
plaque de marbre : ils sont apparemment des fragments de frise
ou de balustrade et reportent le souvenir aux déesses aériennes
qui décoraient le balcon extérieur du temple de la Victoire AptÚre.
Je ne voudrais pas oublier les stĂšles, bien qu'elles appartiennent
toutes Ă cette mĂȘme Ă©cole de monuments funĂ©raires dont il existe
un si grand nombre dans les musées athéniens, et au Céramique.
C'Ă©taient, lĂ au fond, des Ćuvres de marbriers, sculptĂ©es avec
talent d'ailleurs, mais d'aprĂšs des modĂšles Ă peu prĂšs pareils. 11
y avait plusieurs sujets convenus, traitĂ©s tous dans le mĂȘme style,
et presque avec les mĂȘmes figures; on les connaĂźt maintenant les
uns et les autres : la visite des parents Ă la morte assise sur un
siÚge élevé, les deux amis qui se serrent la main, la jeune fille
regardant ses bijoux dans un coffret; j'ai retrouvé ici quelques-
unes de ces charmantes scĂšnes, chĂšres Ă mes souvenirs; l'une
d'elles reproduit l'entrevue funĂšbre d'Agathon et de Corallion,
qui est l'un des meilleurs monuments du Céramique; j'ai revu la
sirÚne mystique dans le triangle d'un fronton, la famille groupée
autour de la femme qui la reçoit dans la chambre funéraire, les
deux sĆurs en haut relief, d'Ă©poque romano-grecque, rĂ©pĂ©tition
évidente d'une des tombes athéniennes les plus justement admirées.
II faut bien reconnaßtre que l'art des stÚles était une industrie
exercée avec un peu de monotonie. L'idée premiÚre de la plupart
n'en reste pas moins fort belle; les artisans qui en ont ainsi mul-
tiplié les exemplaires étaient des gens sans imagination, il est vrai,
car ils varient peu les attitudes et les figures, trop rigoureusement
fidÚles aux types adoptés, mais si respectueux des lignes sévÚres,
si habiles dans le travail du marbre, dans la disposition des chastes
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474 LK MUSĂE DE BEUJH
draperies qui enveloppent les corps de leurs plis harmonieux! La
sculpture presque vulgarisĂ©e et populaire garde encore, mĂȘme dans
ces Ćuvres infĂ©rieures, la puretĂ© de son style et sa gracieuse
sérénité.
VU
Toutes les statues que nous avons indiquées et aussi un grand
nombre de moindre valeur dont la description surchargerait cette
rapide étude assurent au musée de Berlin un rang élevé parmi les
galeries européennes : les heureux hasards de l'archéologie, des
acquisitions intelligentes, ont développé les collections primitives,
mais il a eu dans ces derniers temps une bonne fortune exception-
nelle, la découverte et la translation des bas-reliefs de Pergame.
Toute la vaste frise qui entourait l'autel monumental érigé, au
deuxiÚme siÚcle avant Jésus-Christ, sur l'acropole de la cité des
EumĂšne et des Ăttale, grandiose poĂšme de marbre, chef-d'Ćuvre de
la plus célÚbre des écoles grecques d'Asie, a été exhumée aux frais
du gouvernement allemand et occupe aujourd'hui le vestibule en
rotonde du musée et une longue salle adjacente. Tout mutilé qu'il
est, ce travail colossal constitue, par l'unité du sujet et la multi-
plicité des scÚnes dramatiques exécutées par les sculpteurs, un des
plus riches, des plus savants, des plus surprenants débris que
nous ait laissés l'art antique. Ce farouche combat des dieux et des
géants est toute une théogonie traduite en épisodes audacieux,
exprimée tantÎt avec une majesté superbe, tantÎt avec une étrange
violence; Ćuvre moins belle que puissante, parfois confuse et
excessive, mais qui saisit le regard et provoque l'admiration par le
mouvement, la fougue, la passion des personnages, par le déploie-
ment des formes variées, par l'impétuosité des gestes et des attitudes,
par la grandeur d'une conception bizarre et magnifique dont la
force exubérante eût alarmé Phidias, mais séduit Michel-Ange.
Les fouilles qui ont mis au jour ce vaste ouvrage se sont pour-
suivies de 1878 à 1886 : elles ont donné tout ce qui reste du plus
extraordinaire travail qu'ait produit l'ardente imagination de l'école
de Pergame. Elles ont rĂ©vĂ©lĂ© l'Ă©volution extrĂȘme de l'art grec avant
sa dĂ©cadence, au moment oĂč son gĂ©nie, ayant passĂ© successivement
des formes immuables de l'archaĂŻsme Ă toutes les manifestations
divines et humaines de la vie active, ayant connu toutes les har-
monies, ayant transformé sa placidité primitive en beauté radieuse,
puis en élégance exquise, cherche à se renouveler par des effets
saisissants, par la hardiesse de la musculature, par les attitudes
théùtrales, par les complications de la mise en scÚne. Bùtons-nous
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LE MUSĂE DE BERLIN 475
de dire toutefois que ces grands artistes, instruits par les maĂźtres
souverains, s'ils ont poussé à bout les ressources de leur art, s'ils
représentent une insurrection du marbre, n'ont point dépassé la
mesure ni forcĂ© les contours : ils sont agitĂ©s, frĂ©missants mĂȘme,
ils accentuent trop rudement avec une imagination téméraire, avec
un ciseau quelquefois négligent, les formes tourmentées de leurs
dieux et de leurs gĂ©ants, mais l'aspect gĂ©nĂ©ral de l'Ćuvre demeure
grave et superbe. Au-dessus des groupes convulsifs et souvent sur-
chargés, au-dessus des monstres légendaires et du tumulte de la
formidable bataille, plane encore, comme un rayon de soleil dans
un écroulement de nuées, l'inspiration olympienne des temps clas-
siques, la majesté des traditions supérieures, la hautaine splendeur
du génie hellÚne. Le regard attentif retrouve, au milieu de cette
mĂȘlĂ©e confuse et souvent monotone, la victorieuse beautĂ© des im-
mortels : la gigantomacbie en est dominée et illuminée; la GrÚce
antique est encore vivante dans cette suprĂȘme Ă©vocation de sa
pensĂ©e, oĂč se confondent les pĂ©rilleux emportements et les bruta-
lités fiévreuses d'une école qui s'égare et les magnifiques réminis-
cences des grands siĂšcles disparus. C'est lĂ le caractĂšre des marbres
de Pergame. AprĂšs eux, l'art grec spontanĂ© n'existe plus : au delĂ
d'eux il n'y avait plus de place poor un autre développement de la
statuaire antique, qui avait accompli son cycle régulier. La conception
grecque est épuisée, et la sculpture de l'époque qui va suivre se
bornera Ă reproduire, Ă copier d'une main habile d'abord, puis
incertaine et lassée, les nobles modÚles d'autrefois jusqu'à ce que,
d'imitation en imitation, les procĂ©dĂ©s 'matĂ©riels eux-mĂȘmes s'altĂšrent
et «oient enfin oubliés.
Approchons-nous donc avec respect de cette frise, dernier
effort, derniÚre transformation de l'art grec original. Si ruinée
qu'elle soit, deux grands fragments subsistent : on a pu, sans y rien
ajouter, les reconstruire; on -n'a point comblé les lacunes, mais, en
profitant des indices certains, on a réuni les groupes, retrouvé la
suite des lignes, redressé l'épisode tout entier, çà >et là ébréché,
interrompu, mais exact et vivant. Il faut que la pensée remplisse
les espaoes vides, rattache tels ou tels membres Ă des torses intacts,
cette tĂšte Ă cette poitrine dont le col est brisĂ©, cet avant-bras Ă
cette épaule, achÚve cette tunique à demi lacérée, rétablisse avec
les morceaux considérables qui ont survécu, l'ordonnance de la scÚne
primitive. Les deux séries placées debout dans la Rotonde se pré-
sentent ainsi sur une large étendue, non pas complÚtes, mais assez
bien rassemblées pour que les yeux saisissent clairement la dispo-
sition des personnages et de leurs mouvements, l'expression drama-
tique des figures, les détails plastiques de la tumultueuse épopée.
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476 LE MUSEE DE BERLIN
L'ensemble de la frise est une série d'épisodes reliés par de
savants accords de gestes et d'attitudes, de telle sorte qu'aucun
d'eux ne s'isole et que le regard est amenĂ© sans effort de l'un Ă
l'autre. Bien que les groupes soient distincts, ils sont unis dans
une action commune, dont l'intense vibration s'étend avec une égale
Ă©nergie jusqu'aux extrĂ©mitĂ©s de l'Ćuvre monumentale. Le motif est
toujours le mĂȘme : c'est la victoire des Olympiens, dont la forme
est complĂštement humaine, sur les Titans, fils de la Terre, dont le
torse d'homme gigantesque devient, Ă la ceinture, un double corps
de serpent; mais la glorieuse nature des dieux est resplendissante
sous les aspects les plus variés, symboliques ou matériels; à chaque
instant, des incidents inattendus interrompent la monotonie de la
lutte : les géants, renversés, menaçants, à demi foudroyés, pour-
suivent, armés de quartiers de roche, le combat farouche; des
animaux Ă©tranges interviennent dans la mĂȘlĂ©e : tĂštes de serpents
dressĂ©es avec furie, molosses monstrueux, lions des forĂȘts mytho-
logiques, chevaux effarĂ©s; toute cette guerre Ă outrance et ces ĂȘtres
formidables imposent une émotion sans cesse renouvelée par les
combinaisons différentes et les péripéties du drame.
Ici, la triple Hécate, dont un seul corps est en saillie, tandis que
les deux autres sont vaguement indiqués par des reliefs abaissés,
terrasse, armée de la torche magique, de l'épée et de la lance, le
redoutable Glytios, dont la tĂȘte et le torse accusent les suprĂȘmes
efforts; lĂ , foulant aux pieds un colosse abattu, ĂrtĂ©mis va percer
de ses flĂšches Otos, qui s'abrite en vain sous son large bouclier;
un chien de la déesse s'élance sur un Titan, dont la main muscu-
leuse lui déchire la face. Au loin, Tytios, ailé, les bras finissant
en serres d'oiseau de proie, prétend saisir Latone et l'enlacer dans
les replis de sa forme de reptile; enfin, vainqueur d'Ăphialte,
Apollon rayonne d'une beauté fiÚre, développant les belles lignes
de son corps divin, saisissant un trait dans son carquois. Cette
premiÚre série s'est retrouvée ainsi, non pas intacte, sans doute (on
y regrette surtout la tÚte de YApollon)% mais formant, malgré ses
lacunes, tout l'épisode de Latone et de ses enfants.
Le second fragment est consacré à Jupiter et à Minerve. Le
maßtre des dieux accable un géant à doubles ailes, Minerve saisit le
terrible Alcyonée, qu'elle soulÚve du sol, tandis qu'à ses pieds, la
mÚre des colosses vaincus, la déesse de la Terre, élÚve entre des
rocs sa tĂȘte Ă©plorĂ©e; le mystique serpent d'AthĂšnĂš les enveloppe et
les dévore. La lutte est soutenue encore par Encelade et Porphyrion,
dont les corps puissants se tordent sous les étreintes de leurs
invincibles adversaires; mais les cadavres gigantesques sont amon-
celés sous les pieds des dieux, et déjà la Victoire allégorique,
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LE MUSĂE DE BERLIN 477
planant au-dessus du combat, voilée des plis flottants de sa robe
aérienne, étend avec solennité vers Minerve la couronne de lauriers.
Tels sont, palpitants de la fureur de la bataille, débordant de
force et de vie, tout mutilés qu'ils soient, les deux principaux
panneaux de la frise. Dans une galerie voisine, on a rassemblé,
en rapprochant aussi bien que possible, mais sans avoir rĂ©ussi Ă
former des tableaux précis, d'innombrables fragments dont on
entrevoit parfois l'ordonnance, tout en constatant qu'on ne saurait
la définir. J'ai surpris là , cependant, au cours de mon attentive
étude, à travers tant de troncs décapités, de membres épars, de
groupes disjoints, de figures brisées et frustes, des morceaux d'une
superbe allure, savamment juxtaposĂ©s, et qui ont retrouvĂ©, grĂące Ă
ce travail ingénieux et patient, souvent leur sens primitif, et quel-
quefois leur harmonie. On peut suivre, à peu prÚs, sur ces débris,
l'enchaßnement de la frise, et restituer, aidé de conjectures, toute
une nouvelle série d'épisodes. C'est là qu'apparaissent le char de
CybÚle, traßné par des lions lancés au galop; le groupe des Gabires,
dont les faces grossiÚres, les cheveux et les barbes hérissés symboli-
sent les divinités bestiales et sauvages; le merveilleux torse du jeune
dieu prĂ©cĂ©dant le char d'HĂ©lios; le cheval dont la tĂȘte frĂ©missante
rappelle les coursiers du Parthénon; l'étrange Uranus, aux ailes
vibrantes, élevant au-dessus de sa tÚte à demi écrasée le formidable
geste de son bras; la face et le torse resplendissant d'Ăros, et tant
de figures étranges, hommes à tÚtes de lions, serpents qui ondoient
au milieu des combattants épars, masque effrayant des Gorgones,
bustes gigantesques des divinités de la mer, et aussi toute une
multitude de fragments qu'on ne peut rattacher Ă aucun groupe que
par de vagues hypothÚses, ruines d'un édifice écroulé.
Sans doute le spectacle de cette destruction partielle d'un grand
ouvrage n'éveille pas en nous l'émotion douloureuse que l'on
ressent à l'Acropole d'AthÚnes devant les frises, les métopes et le3
frontons ravagés par Morosini et lord Elgin, devant la sainte colon-
nade d'Ictinos à demi renversée dans les hautes herbes, et le
dĂ©sastre des marbres de Phidia3, d' Al camĂ© ne et de PĆonios nous
laisse de tout autres regrets que celui de l'autel de Pergame. On ne
peut se défendre néanmoins d'une vive tristesse en voyant gisantes
Ă terre les Ă©paves de ce monument oĂč l'art grec, tout palpitant
d'Ă©nergie virile, Ă©voquant, dans une Ćuvre vigoureuse, les divi-
nités de son immortelle légende, avait affirmé pour la derniÚre
fois sa force créatrice et les ressources multiples de son génie.
Les salles du musĂ©e oĂč sont Ă©tendus ces hĂ©roĂŻques dĂ©bris, comme
des morts et des blessés sur les champs de bataille décrits par
les antiques rapsodes, sont un des émouvants sanctuaires de
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m LE MUSĂE DE DERLIN
la pensée hellÚne. Sous une forme systématiquement heurtée,
bizarre, mais admirable encore, les bas-reliefs de Pergame sont le
suprĂȘme tĂ©moignage de cette inspiration sublime qui, pendant
quatre siÚcles, a enfanté tant de merveilles. Ils en complÚtent
l'histoire, et, si l'on doit leur préférer, dans la galerie de Berlin,
plusieurs ouvrages plus simples et plus purs, cette composition
hautaine demeure ineffaçable dans le souvenir. Elle a été exécutée
vraisemblablement par plusieurs artistes, d'aprĂšs un plan unique,
et ces artistes étaient bien encore la postérité des maßtres. Ne nous
y trompons pas toutefois, cette école est dangereuse et turbu-
lente, armée de procédés trop visibles; on sent dans son travail le
calcul et l'effort, l'intention de frapper avant tout l'imagination du
spectateur. A aucun degrĂ©, son Ćuvre n'est un enseignement, il
serait funeste d'ĂȘtre dirigĂ© par elle : on viendrait vite, sur cette
voie, Ă la boursouflure et Ă l'emphase. Regardez, admirez mĂȘme :-
n'imitez pas.
Comte Charles de Mouy.
La suite prochainement.
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LE COUT DE U LAĂCISATION
DBS
HOPITAUX DE PARIS
La laĂŻcisation des hĂŽpitaux, ou, en d'autres termes, la substitu-
tion dans nos établissements hospitaliers du service des surveil-
lantes laĂŻques au service des SĆurs de CharitĂ©, a entraĂźnĂ© une
notable augmentation de dépenses dans le budget de l'Assistance
publique et a causé, pour la plus large part, le déficit toujours
croissant qui a été constaté dans ce budget depuis plusieurs années
et qui n'a pu ĂȘtre comblĂ© que par des mesures ruineuses :
emprunts à la réserve et aliénation de rentes.
Le fait est certain, indéniable; il est reconnu par tous, parti-
sans ou adversaires de la réforme.
Mais quel est le chiffre exact de cette augmentation de dépense??
<Test là une question essentielle qui intéresse, au premier chef,
tous les contribuables et les indigents de la Ville de Paris; et
cependant, il faut reconnaĂźtre qu'elle n'est pas encore, Ă l'heure
actuelle, résolue d'une maniÚre définitive.
On ne saurait, en effet, considĂ©rer comme dĂ©finitif, ni mĂȘme
comme sĂ©rieux, le chiffre considĂ©rablement attĂ©nuĂ© qu'il a plu Ă
l'administration d'indiquer elle-mĂȘme, par l'organe d'un membre
de son conseil de surveillance, M. Risler, dans le rapport sur le
projet de budget de l'exercice 1891 et que la 5e commission du
Conseil municipal a cru devoir, de son cÎté, accepter sans contrÎle,
dans les rapports présentés successivement au Conseil municipal,
en 1890 et en 1891, par MM. Strauss et Navarre.
Si l'on s'en rapporte aux énonciations du tableau récapitulatif
joint au rapport précité de M. Risler *f le surcroit de charges
⊠Voyez ce tableau à la page suivante.
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480
LE GOUT DE LĂ LAĂCISATION
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DES HOPITAUX DE PARIS 48 1
résultant de la substitution des laïques aux congréganistes se
chiffrerait par une somme annuelle de 283 229 fr., se décompo-
sant ainsi :
191 710 fr. pour la différence des traitements ;
66 319 fr. pour les pensions de retraite servies aux SĆurs
expulsées ;
25 200 fr. reprĂ©sentant l'intĂ©rĂȘt annuel du capital de 504 178 fr. 84
dépensé pour l'établissement des logements nécessaires aux sur-
veillantes laĂŻques.
Mais il est manifeste, à premiÚre vue et sans autre vérification,
que ce chiffre, â si considĂ©rable qu'il soit, â est infĂ©rieur, de
beaucoup, à la réalité.
En ce qui concerne, notamment, la somme de 191 710 fr.,
indiquée au tableau de M. Risler, pour la différence des traitements
des surveillantes, sous-surveillantes et suppléantes laïques qui ont
remplacĂ© les SĆurs, son insuffisance est Ă©vidente et rĂ©sulte d'un
simple coup d'oeil d'ensemble jeté sur les divers éléments qui
figurent dans le tableau lui-mĂȘme.
Ătant donnĂ©, en effet, que le traitement des laĂŻques, â sans
mĂȘme tenir compte des indemnitĂ©s accessoires de logement, habil-
lement et chauffage, â s'Ă©lĂšve Ă des sommes variant de 400 Ă
800 fr., soit en moyenne Ă 600 fr. *, tandis que les religieuses
donnaient gratuitement leurs services et ne recevaient, en tout,
de l'Assistance publique, qu'une indemnité dite de vestiaire, de
200 fr. par an, il s'ensuit que le total des traitements a dĂ» aug-
menter, â toutes choses Ă©gales, d'ailleurs, â dans la proportion
de 200 & 600, ou de 1 Ă 3, c'est-Ă -dire ĂȘtre au moins trois fois
plus considérable aprÚs qu'avant la laïcisation; soit : 77 800 (total
de la colonne 2) X 3 = 233 400; d'oĂč ressort une premiĂšre aug-
mentation de 155 600 fr.
Et comme le mĂȘme tableau constate, d'autre part, que le nouveau
personnel présente un surcroßt de 61 personnes par rapport à l'an-
cien (391 religieuses ayant été remplacées par 452 laïques; totaux
des colonnes 1 et 4), il y a lieu d'ajouter Ă la somme ci-dessus de
155 600 fr. le montant des dépenses nécessitées par le traitement et
l'entretien de ces 61 personnes supplĂ©mentaires ; ce qui donne, â
en en évaluant la moyenne, suivant les indications du rapport pré-
citĂ© de M. Chautemps, Ă 1300 fr. â une somme de 79 000 fr.'Ă
ajouter à la précédente; soit, au total, 235 000 fr., au lieu de
191 710 d'augmentation pour ce premier article.
4 Voy. Rapport de M. Chautemps au Conseil municipal, en 1888 (n° 120,
p. 51).
10 NOVEMBRE 1892. 31
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482 LE GOUT DE LA LAĂCISATION
C'est pourquoi, dĂšs que les chiffres du rapport de M. Risler furent
énoncés à la tribune du Conseil municipal, au cours de la discus-
sion du budget de l'Assistance publique pour l'exercice 1891, ils
provoquĂšrent, de la part de plusieurs membres du Conseil, notam-
ment MM. Berry, Lerolle, Ferdinand Duval et Alpy, les protesta-
tions et les réserves les plus formelles. (Voyez les séances du Conseil
municipal des 19 et 23 décembre 1890.)
En présence des contradictions élevées sur ce point essentiel,
une vérification de chiffres était incontestablement nécessaire; et il
semblait que nul ne dût la refuser, puisqu'elle ne pouvait avoir, en
définitive, pour résultat que d'assurer, avec plus d'éclat et d'évi-
dence, la manifestation de la vérité.
Il n'en fut pas ainsi cependant, car la majorité du Conseil muni-
cipal écarta une proposition déposée précisément dans ce but par
M. Alpy, dans la séance du 23 décembre 1890, et qui tendait à la
nomination d'une commission spéciale chargée d'établir, par les
investigations les plus complĂštes et notamment par la comparaison
rigoureuse des budgets particuliers de chaque hĂŽpital avant et
aprÚs la laïcisation de ses services, le montant réel de l'augmen-
tation de dépenses résultant de cette opération.
Cette proposition fut purement et simplement renvoyée à l'examen
de la 5e commission; mais celle-ci ne paraĂźt s'en ĂȘtre nullement
préoccupée, malgré toutes les diligences faites à ce sujet auprÚs
d'elle.
Et c'est toujours sur le tableau de M. Risler et sur ses chiffres
notoirement inexacts que, l'année suivante, on vit le rapporteur
de la 5* commission, M. Navarre, s'appuyer comme sur des docu-
ments irréfragables, donnant le dernier mot de la question si inté-
ressante du coût de la laïcisation. Il fit plus : il s'efforça de dimi-
nuer encore le total de l'augmentation avouée par M. Risler, en en
déduisant ce qu'il appelle l'économie résultant de l'exclusion des
aumĂŽniers des hĂŽpitaux! Comme si la suppression d'un service utile,
suppression qui a pour effet de priver les malades â ou, du moins,
ceux d'entre eux qui veulent, dans la liberté de leur conscience,
remplir leurs devoirs religieux, â des facilitĂ©s dont ils avaient joui
jusqu'alors, pouvait constituer une véritable économie, au sens
rationnel du mot et ĂȘtre inscrite, dĂšs lors, avec sincĂ©ritĂ©, Ă titre
d'atténuation de dépenses, en contre-partie des charges !
Dans de pareilles conditions, la vérification des chiffres suspects
s'imposait Ă nous plus que jamais. C'est ce travail que nous avons
cru devoir entreprendre, avec moins d'autorité, sans doute, et
surtout moins de facilité que n'eût pu le faire la commission
spéciale dont nous avons vainement réclamé la nomination, mais
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DES HOPITAUX DE PARIS 483
avec uû désir sincÚre de contribuer, dans la mesure de nos forces,
et à l'aide des moyens dont nous disposons, à la découverte de la
vérité.
Il importe, du reste, de bien remarquer que ces chiffres eux-
mĂȘmes ne sauraient ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme Ă©tant absolument
définitifs et comme donnant le total complet des augmentations de
dépenses résultant de la laïcisation. Nous avons dû, en effet, les
extraire des budgets et des comptes publiés par l'administration de
l'Assistance publique; or ces documents présentent, au point de
vue qui nous occupe, une confusion toute particuliĂšre et qu'on
pourrait croire systématique. C'est ainsi, par exemple, que le
chapitre vi bis des dépenses, intitulé : Personnel attaché au ser-
vice des administrés, s'il contient l'indication des traitements et
indemnités en argent attribués à ce personnel, ne fait pas état des
prestations en nature (nourriture, chauffage, etc.), dont le prix
se trouve, sans aucune récapitulation, disséminé dans les autres
chapitres du budget.
11 en résulte que beaucoup de dépenses, qui figurent cependant
au budget et viennent le grossir dans une sensible proportion, ont
nécessairement échappé à nos investigations ; sans parler des gas-
pillages, coulages et dilapidations de toute nature dont la mise en
pratique du nouveau service a été l'occasion, comme chacun sait,
dans nos établissements hospitaliers.
Notre travail se divise en deux parties :
1° La premiÚre contenant la critique raisonnée des chiffres avancés
par M. Risler dans son rapport.
2° La seconde proposant, en opposition à ces chiffres démontrés
inexacts, les chiffres qui résultent des documents budgétaires,
émanés officiellement de l'administration de l'Assistance publique.
I
Le premier vice Ă signaler dans le tableau de M. Risler, c'est
qu'il met en Ćuvre des chiffres, selon un groupement arbitraire,
qu'on ne retrouve ni dans les budgets ni dans les comptes finan-
ciers de l'Assistance publique; ce qui rend impossible tout contrĂŽle
direct de ces chiffres.
Il indique, en effet, d'une part, le nombre des religieuses et,
d'autre part, celui des surveillantes, sous-surveillantes et sup-
pléantes laïques qui les ont remplacées, ainsi que les traitements,
des unes et des autres. Or, jusques et y compris l'année 1889, les
budgets et comptes financiers ne présentent pas cette distinction.
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484 LE COUT DE LĂ LAĂCISATION
Le « personnel attaché au service des administrés (sous-chapitre vi) »
y est classé en deux catégories (sans parler des instituteurs et des
aumĂŽniers, quand il y en avait, qui figurent dans des colonnes
spéciales) : 1° sous-employés; 2° serviteurs; les religieuses sont
comprises parmi les sous-employés; les suppléantes comptent
parmi les serviteurs. (Voy., à cet égard, l'indication spéciale portée
au budget 1889, page 58.)
M. Risler, pour dresser le décompte qu'il nous présente, a donc
dĂ», au moyen de renseignements que les documents publics ne
contiennent pas et qui lui ont été fournis, sans doute, par l'admi-
nistration elle-mĂȘme, extraire de la premiĂšre catĂ©gorie les religieuses
seules, et mettre en regard, avec les surveillantes et sous-surveil-
lantes déjà comprises dans cette catégorie, les suppléantes qui
appartiennent Ă la seconde.
Ces données sont-elles exactes? Nous pouvons affirmer que non;
et nous allons le démontrer, à l'aide de quelques exemples, qui
feront ressortir un étrange défaut de concordance entre les chiffres
produits par M. Risler et ceux, plus authentiques, qui figurent dans
les budgets de l'Assistance publique contemporains de la laĂŻci-
sation.
Prenons d'abord le premier établissement porté sur la liste de
M. Risler : la PitiĂ©, laĂŻcisĂ©e le 10 octobre 1880, et oĂč il dĂ©clare
qu'il existait, avant la laĂŻcisation, 24 religieuses, touchant 4800 fr.
Comparons, maintenant, les deux budgets successifs de 1881 et
de 1882 établis : le premier en 1880, avant la laïcisation, et le
second, en 1881, aprÚs cette réforme :
Le premier (p. 59) porte, Ă la colonne
des sous-employés 28 unités pour 6420 fr.
Si nous en retranchons le nombre
des religieuses indiquĂ© par M. Risler. 24 â pour 4800 fr.
Il reste, comme sous-employés au- " ~
trĂšs que les religieuses 4 â pour 1620 fr.
Or le budget suivant (p. 59)
mentionne 23 sous-employés pour 12 600 fr.
Retranchons-en les 4 sous-
employés laïques existant an-
rieurement : ci 4 â pour 1620 fr.
La différence représente le
nombre et le coût des surveil-
lantes nouvelles, c'est-Ă -dire. 19 â pour 10 980 fr.
D'autre part, le tableau de M. Risler nous donne, comme total du
nouveau personnel laĂŻque, en y comprenant, avec les surveillantes
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DES HOPITAUX DE PARIS 485
et sous - surveillantes , les
suppléantes, les chiffres de. 30 unités pour. ... 12 420 fr.
Si nous en retranchons le
nombre ci-dessus de. . . 19 surveillantes coûtant 10 980 fr.
La différence indiquera le
nombre et le coût des sup-
pléantes, ci 11 suppléantes coûtant. 1440 fr.
D'oĂč il suit que 11 supplĂ©antes n'auraient coĂ»tĂ© que i 440 francs
au total; soit, pour chacune, 131 francs de traitement, alors que
nous savons, par le rapport précité de M.^ Chautemps, que leur
traitement minimum est de 400 francs!
Etrange résultat, qui révÚle dans le tableau de M. Risler une
notable erreur, dans le sens de l'atténuation des dépenses.
Il en est de mĂȘme pour l'hĂŽpital Saint-Antoine, qui a Ă©tĂ© laĂŻcisĂ©
Tannée suivante, le 1er août 1881.
Le budget de 1881
(p. 59) fait état de. . 26 sous-employés coûtant. . . 6020 fr.
Nous savons par
M. Risler que l'éta-
blissement comptait
alors 22 religieuses pour 4400 fr.
Il y avait donc, ou-
tre les religieuses. . 4 sous-employés coûtant . . 1620^fr.
Or, le budget de
1882 (p. 59), aprĂšs la
laĂŻcisation, porte un
total de 24 sous-employés pour. . . 12 900 fr.
C'est dire qu'il y
avait alors. ... 20 surveillantes nouvelles pour 11 280 fr.
Et comme le tableau de M. Risler fixe le total du nouveau per-
sonnel, y compris les suppléantes, à 30 unités pour 12 300 fr.
Il s'ensuit que les suppléantes se-
raient au nombre de 10 unités pour 1020 fr.
et toucheraient un traitement de 102 fr. au lieu de 400 fr. !
Le mĂȘme calcul appliquĂ© aux deux Ă©tablissements laĂŻcisĂ©s dans
cette mĂȘme annĂ©e 1881 fait ressortir le coĂ»t des supplĂ©antes :
Pour les Ménages (lor janvier 1881), à 2280 fr. pour 10 unités,
soit 228 fr. chacune;
Pour La Rochefoucauld (1er janvier 1881), à 160 fr. pour 2 unités,
soit 80 fr. par tĂȘte!
On voit, d'aprÚs cela, que la comptabilité de M. Risler recÚle de
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486 LE COUT DI LĂ LAĂCISATION
singuliÚres erreurs et est loin de concorder avec les écritures offi-
cielles constatées, au jour le jour, par les budgets et les comptes
de l'administration de l'Assistance publique.
Quant à nous, pour éviter pareil mécompte, nous aurons soin,
dans le tableau que nous produirons ci-aprĂšs, de nous en tenir
rigoureusement aux documents officiels; de telle sorte que la
matérialité de nos chiffres, du moins, soit indiscutable.
Le compte de M. Risler contient d'autres inexactitudes. Il en
est une qui provient d'une simple faute de calcul et sur laquelle
nous n'insisterons pas, par le double motif qu'elle est minime et
qu'elle est évidemment inconsciente, puisqu'elle a pour conséquence
imprévue de grossir à tort, au lieu de l'atténuer, l'augmentation de
dépenses résultant de la laïcisation.
Dans la comparaison qu'il établit pour l'hÎpital de la Charité
entre les deux services, M. Risler, évaluant la nourriture des 18 re-
ligieuses, Ă raison de 750 fr. pour chacune, donne un total de
12 500 francs; tandis qu'il aurait dû écrire 13 500, somme exacte
formant le produit de la multiplication de 750 par 18. Par suite,
l'augmentation totale de dépenses causée par la laïcisation ne
serait pas de 191 710, comme le porte le tableau, mais seulement
de 190 710 fr.
Outre ces inexactitudes, le tableau de M. Risler présente des
lacunes, plus ou moins considérables, mais absolument certaines.
C'est ainsi que, dans la colonne oĂč sont inscrites les dĂ©penses
faites pour la transformation des communautés et logements,
M. Risler met néant pour l'hÎpital Trousseau, alors qu'il est cons-
taté par le compte financier de l'exercice 1889 (p. 149) qu'à cette
date, il avait déjà été dépensé dans cet établissement, pour « l'ap-
propriation d'une partie de l'ancienne communauté à usage de
logements pour le personnel », une somme de 19 363 fr. 17, sur
celle de 34 150 fr. 72, à laquelle a été évaluée, dÚs 1888, par le
rapport précité de M. Chautemps (p. 77), « le remaniement en cours
à l'hÎpital Trousseau ».
D'oĂč il suit qu'il y a lieu d'ajouter, tout au moins, cette somme de
34 150 fr. 72 Ă celle de 504178 fr. 84, inscrite au tableau Risler
pour le total des dépenses d'aménagement; ce qui a pour effet
d'augmenter de 1707 fr. le chiffre des intĂ©rĂȘts Ă mettre en compte,
c'est-Ă -dire de le porter de 25 200 fr. Ă 26 907 fr.
Il nous reste enfin Ă signaler une lacune particuliĂšrement grave,
qui résulte d'un oubli vraiment inexplicable de M. Risler et à laquelle
nous avons déjà fait allusion.
Dans la comparaison qu'il fait des dépenses nécessitées, au point
de vue des traitements et de l'entretien, par l'ancien et le nouveau
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DBS HOPITAUX DE PARIS 487
personnel et faisant ressortir, pour ce dernier, une augmentation de
191 710 fr. (ou 190 710, d'aprĂšs la rectification ci-dessus), M. Risler
a pris soin, trĂšs lĂ©gitimement, d'Ă©valuer la nourriture des SĆurs
(Ă 750 fr. par tĂȘte), dans les quelques Ă©tablissements oĂč les laĂŻques
ne sont pas nourries, alors que les SĆurs l'Ă©taient, et oĂč elles
reçoivent une indemnité représentative en argent, laquelle figure
dans la colonne des traitements.
C'est bien ; mais comment a-t-il omis de faire de mĂȘme, par voie
de compensation, pour celles des 61 personnes nouvelles qui sont
venues augmenter, selon ses propres constatations, l'effectif des
surveillantes, sous-surveillantes et suppléantes et qui se trouvent
dans des établissements donnant le vivre et le couvert à leur per-
sonnel? Comment n'a-t-il pas vu que l'entretien de ce personnel
supplémentaire entraßnait un surcroit de dépenses qu'il était indis-
pensable d'évaluer et d'aligner, pour maintenir l'équilibre dans la
comparaison?
En opérant la soustraction dans la colonne du personnel laïque,
on voit que 35 personnes sur les 61 supplémentaires sont dans ce
cas; c'est-Ă -dire que 35 employĂ©s de plus reçoivent, â outre leurs
appointements qui sont portĂ©s au tableau, â la nourriture et
l'entretien, qu'on a omis d'y faire figurer.
Pour connaĂźtre ce que vaut cet entretien, nous nous en rappor-
terons aux indications données par M. Cbautemps, dans son Rap-
port précité de 1888 (p. 51 et 53), sur les indemnités représenta-
tives du séjour dans l'établissement hospitalier : c'est 1400 fr. pour
les surveillantes, 1300 fr. pour les sous-surveillantes, 1100 fr. pour
les suppléantes, soit une moyenne de 1266 fr. qui, multipliée par
35, donne une somme de 44 310 fr. à ajouter à la dépense résultant
de la laĂŻcisation, d'aprĂšs les donnĂ©es mĂȘme de M. Risler.
En ce qui concerne les pensions allouĂ©es aux SĆurs expulsĂ©es,
il y a lieu de remarquer, tout d'abord, sans y insister plus que
de raison, que le total de 66 319 fr., porté au tableau de M. Risler
demande Ă ĂȘtre complĂ©tĂ©, de l'aveu mĂȘme du rapporteur. 11 a, en
effet, inscrit dans la colonne spéciale, pour l'hÎpital de ,1a Charité, la
mention « Mémoire », qui a pour objet de réserver l'addition d'un
chiffre quelconque dont on ne peut encore, â pour un motif qui
nous Ă©chappe, â indiquer le montant.
Mais ce que nous devons relever principalement, Ă l'occasion de
cet article, et ce qu'il ne nous est pas permis de laisser passer sans
une énergique protestation, c'est cette affirmation absolument
inexacte du rapport de M. Risler, que « c'est là une dépense qui
ira en diminuant et qui finira par s'éteindre » . Il est certain, en
effet, que les religieuses titulaires des pensions disparaĂźtront gra-
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488 LE COUT DE LĂ LAĂCISATION
duellement; mais il est incontestable, d'autre part, que le personnel
laĂŻque substituĂ© aux SĆurs, personnel qui « doit ĂȘtre stable et pour
lequel on a créé une véritable profession » (comme le dit M. Chau-
temps dans son rapport précité, p. 50), aura droit à des pensions
de retraite, soit en argent, soit comme reposant. C'est ainsi, par
exemple, que le rapport de M. Navarre sur le budget de 1892 a
proposĂ© d'allouer Ă M110 Nicolle, â cette surveillante laĂŻque si mĂ©ri-
tante, d'ailleurs, par les quarante années de dévouement quasi
religieux qu'elle a dépensées au service des enfants idiots à la
SalpĂȘtriĂšre, â une indemnitĂ© annuelle de retraite de 500 fr., en
outre de sa pension comme reposante.
Et, comme la laïcisation a augmenté le nombre du personnel, il y
aura au chapitre des pensions plus de parties prenantes. Comme les
traitements sont plus Ă©levĂ©s, â (200 fr. pour les religieuses contre
800 fr., 700 fr., 600 fr., 500 fr., et 400 fr. pour les surveillantes,
sous-surveillantes et supplĂ©antes laĂŻques), â les pensions Ă servir
seront aussi plus considérables.
Il est donc à prévoir que le total de cet article spécial, bien loin
de diminuer, ira, au contraire, en augmentant dans une trĂšs forte
proportion.
II
Il nous reste à établir nos chiffres en opposition avec ceux de
M. Risler, dont le caractĂšre inexact et incomplet est maintenant
démontré. Nous le ferons avec une sincérité absolue et toute la
clarté possible, dans les deux tableaux ci-aprÚs (annexes 1 et 2) ; et,
pour les éclairer, nous devons préalablement fournir les indications
suivantes :
Tous les chiffres portés en nos tableaux se trouvent dans les
budgets de l'administration de l'Assistance publique, oĂč chacun
peut les contrÎler; chose impossible avec les groupements présentés
par M. Risler1.
Nous avons pris, établissement par établissement, la situation du
« personnel attaché au service des administrés » , avant et aprÚs la
laĂŻcisation, dans les deux budgets successifs oĂč se manifeste le
mouvement résultant de cette opération.
De cette comparaison, il ressort : toujours, une augmentation de
dépenses au sous-chapitre vi; presque toujours, un accroissement
de personnel.
. * Les chiffres figurant dans les comptes financiers sont sensiblement égaux
Ă ceux des budgets.
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DES HOPITAUX DE PARIS 489
Chaque fois que nous constatons, dans le cours de ces deux
années, une augmentation du nombre des lits dans l'établissement
en question, nous en tenons compte équitablement, en retranchant
du passif de la laïcisation la dépense supplémentaire justifiée par
ce développement des services hospitaliers.
Si donc, pour un mĂȘme nombre de lits, dans un hĂŽpital dĂ©ter-
miné, la réforme a amené une dépense supérieure de 20 000 fr.,
par exemple, à ce qu'elle était auparavant en traitements, émolu-
ments, prestations en argent ou en nature, aux « sous-employés »
et aux « serviteurs », on est évidemment en droit d'affirmer que la
laïcisation a coûté, dans cet hÎpital, 20 000 francs.
La comparaison pécherait si on se contentait de mettre en regard
les religieuses avec les surveillantes et sous-surveillantes seu-
lement; car les supplĂ©antes remplissent le mĂȘme office. Or,
jusqu'en 1889, les suppléantes sont, ainsi que nous l'avons dit,
classées par les budgets et les comptes dans la catégorie des servi-
teurs, sans aucune distinction et sans indication de leur nombre.
Nous avons donc été obligé de faire état tout à la fois et des
employés et des serviteurs, c'est-à -dire de l'ensemble du personnel
attaché au service des malades, avant comme aprÚs la laïcisation.
Mais le résultat obtenu n'en est pas moins exact; au contraire, car
le bon sens indique que, pour ĂȘtre concluante, la comparaison des
deux régimes doit embrasser tous les éléments, sans exception, qui
concourent Ă leur fonctionnement, et non pas seulement quelques-
uns de ces éléments.
Ce rapprochement mathématique et les conclusions qui s'en
dégagent seront complétés, dans un deuxiÚme tableau, par l'indi-
cation de la dépense totale occasionnée par le « personnel attaché
au service des administrés », d'aprÚs le dernier budget de 1892.
Ainsi qu'il en est de toutes les réformes, ce n'est pas la premiÚre
année que la laïcisation a porté tous ses fruits. Il importe donc,
pour la bien juger, de la suivre dans ses développements, et il est
tout particuliÚrement intéressant de mettre en lumiÚre les résul-
tats qu'elle produit aujourd'hui, alors que, depuis plusieurs années
déjà , elle est en plein exercice et qu'elle a pu donner la mesure
exacte de 3a valeur morale et pécuniaire.
Les résultats que met, plus loin, en relief le tableau A sont les
suivants :
La laïcisation des hÎpitaux a eu pour effet immédiat d'augmenter
le personnel attaché au service des administrés, de 119 personnes,
et la dépense pour les traitements de ce personnel, de 315 230 fr.
11 est vrai que, en mĂȘme temps, le nombre des lits s'est trouvĂ©
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490 LE GOUT DE LĂ LAĂCISATION
en augmentation de 281 ; d'oĂč la nĂ©cessitĂ©, pour nous, de tenir
compte de cet accroissement de service et d'éliminer de la compa-
raison le supplément de dépense qui y est afférent.
Pour calculer exactement la dépense qu'occasionne un lit au per-
sonnel attaché au service des administrés, dans une année déter-
minée, il suffit de diviser le total de la dépense du sous-chapitre vi
parle nombre de lits, suivant les constatations du budget de l'année
dont il s'agit.
En 1887, cette opération donne : kÎ-ÎÎÎ = 57 fr- 97 par lit.
En 1888, â â 1^^2=60 fr. 00 par lit.
En 1889, - - 1??oqq0 = 65 fr. 97 par Ut.
La moyenne est de 61 fr. 30.
Pour 281 lits, on aura donc un supplément de dépense justifié
de 281X6M0, soit 17225 fr. 30; ce qui ramĂšne l'augmentation
de dépense imputable à la laïcisation de 315 230 4 298 005 fr.
(315 230 â 17 225 = 298 005).
Mais, ce n'est pas tout : il faut nourrir, loger, vĂȘtir les 119 per-
sonnes supplémentaires, ou plutÎt celles, parmi ces 119, qui ne
sont pas nécessitées par le service des 281 nouveaux lits.
Une opération analogue à la précédente nous permet de connaßtre
ce qu'il faut d'employés pour un lit, en divisant le nombre total
des employés par le nombre total des lits, d'aprÚs le budget de
l'exercice.
En 1887, c'est Jgt = 0,145
23 838"
3486
24 000 :
3595
24 399 !
En 1888, - -^ = 0,145
En 1889, - S, = 0,147
La moyenne est de 0,145.
Pour 281 lits, on trouve l'emploi justifié de 41 personne»
(281 X 0,145 = 40,745 ou 41).
Si on retranche ces 41 personnes des 119 de supplément ci-
dessus indiquĂ©es, on a 119 â 41 =78 personnes, dont la dĂ©pense
d'entretien incombe Ă la laĂŻcisation.
Or, l'indemnité représentative des diverses allocations en nature
étant, suivant le rapport de M. Chautemps précité (p. 51), de
900 fr. Ă 1400 fr., en moyenne 1120 fr., il s'ensuit que 78 per-
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DES HOPITAUX DE PARIS 49!
sonnes coûtent au budget de l'Assistance publique, en sus de leur
traitement : 78 X 1120 = 87 360 fr.
D'aprÚs ces constatations, le budget spécial de la laïcisation
s'établit ainsi :
Augmenta tion de traitement du personnel substitué 298 005 fr.
Allocations supplémentaires en argent ou en
nature 87 360 fr.
Total 385 365 fr.
A quoi il convient d'ajouter :
Pensions des SĆurs expulsĂ©es (chiffre donnĂ© par
M. Risler) 66 319 fr.
IntĂ©rĂȘt de 5 pour 100 des travaux d'appropria-
tion (au minimum) 26 907 fr.
Ce qui donne un total net de. . . . 478 591 fr.
Et cela, bien entendu, sans tenir compte des dépenses supplé-
mentaires de toute sorte qu'entraĂźne, dans un hĂŽpital, ainsi que
nous l'avons indiqué plus haut, la substitution d'un personnel laïque
Ă un personnel religieux et qui, â bien que considĂ©rables, â
échappent, par leur nature, à la constatation mathématique et sont
insaisissables dans les budgets et les comptes financiers.
Le tableau B, qu'on trouvera à la fin, est destiné à établir une
comparaison entre les dépenses pour le personnel attaché au service
des malades dans chaque hĂŽpital en 1892, (d'aprĂšs le budget de
cet exercice) et celles du mĂȘme personnel, dans l'annĂ©e qui a
précédé immédiatement la laïcisation de l'établissement.
Il constate les résultats suivants :
Au lieu de 1702 personnes en service, il y en a 2176; â soit,
en plus, 474 personnes.
Au lieu de 500 600 fr. de dépenses totales, on trouve 964 500 fr. ;
soit, en plus, 463 900 fr.
Il est vrai, d'autre part, que le nombre des lits en service s'est
accru de 1243 (12 214 au lieu de 10 971).
Si donc nous retranchons la dépense afférente aux lits nouveaux,
d'aprÚs la moyenne établie plus haut ; soit 76 196 fr. (61 fr. 30
par lit multiplié par 1243 lits = 76 196 fr.).
Le surcroĂźt de dĂ©penses se trouve ramenĂ© Ă 463 900 â 76 196;
soit Ă 387 704 fr.
A ce total, il faut ajouter, comme ci-dessus, les dépenses d'en-
tretien de la partie du personnel supplémentaire non justifiée par
l'accroissement du nombre des lits.
Nous savons que chaque lit exige le] service de 0,145 (de per-
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492 LE COOT DE U LAĂCISATION
sonne); donc, 1243 lits exigent 1243X0,145 = 180,235 ou
181 personnes.
AprÚs déduction de ces 181 personnes sur le total de 474 em-
ployés supplémentaires, il reste 293 personnes, dont l'entretien,
Ă 1120 francs par tĂȘte, en moyenne, entraĂźne une dĂ©pense de
(293XH20) 329 017 fr.
laquelle, ajoutée à la somme ci-dessus indiquée pour
les traitements de 387 704 fr.
donne une augmentation de dépense de 716 721 fr.
soit, avec la somme des pensions dues aux SĆurs
expulsées 66 319 fr.
et les intĂ©rĂȘts Ă 5 pour 100 des travaux d'appro-
priation 26 907 fr.
une augmentation totale de dépenses résultant de
la laĂŻcisation de 809 947 * fr.
* Pour contre-vérifier ce chiffre de 809 947 fr. d'augmentation des dépenses
obtenu par nous, à la suite des opérations successives que nous venons
d'indiquer, nous avons eu l'idée de comparer, en bloc, le total du chapitre
intitulé : Personnel attaché au service des administrés, dans le budget de 1880,
antérieur à toute laïcisation, et dans le dernier budget de 4892.
Notre surprise a été grande, au premier abord, en constatant que les
deux totaux étaient trÚs peu différents; puisque nous lisions 1 731 900 fr.
en 1880, et 1 738 240 fr. en 1892.
Mais un examen plus approfondi des divers éléments figurant dans les
deux chapitres nous a révélé la cause de cette apparence trompeuse, qui
provient, tout simplement, d'un habile artifice de comptabilité.
Chacun peut constater, en effet, que trois articles de dépenses, formant
ensemble un total de 810 300 fr., qui figuraient dans le chapitre du Per-
sonnel en 1880, n'y figurent plus en 1892, bien que l'administration ait eu
soin de laisser aux deux chapitres le mĂȘme titre et le mĂȘme aspect matĂ©riel.
Ces trois articles sont : 1° 582 100 fr., pour le service médical ; 2° 160 400 fr.,
pour le personnel des bureaux de bienfaisance; 3° 67 800 fr., pour les
aumĂŽniers ; ce qui ramĂšne le total vrai du budget de 1880, Ă comparer avec
avec celui de 1892, de 1 731 900 Ă 921 600 fr. (1 731 900 â 810 300 = 921 600).
Or, si la disparition du dernier de ces articles, relatif aux aumĂŽniers, est
réelle et se justifie par la suppression de ce service si essentiel, votée
depuis par le Conseil municipal, celle des deux premiers n'est qu'apparente,
puisqu'ils sont inscrits actuellement, â et avec une notable augmentation,
â dans une autre partie du budget; elle ne s'explique, dĂšs lors, que par le
dĂ©sir de dissimuler, autant que possible, au premier coup d'Ćil, l'augmen-
tation survenue dans les dépenses du personnel depuis la laïcisation.
Si maintenant nous dégageons le chiffre de cette augmentation par la
comparaison des totaux rectifiés du chapitre en question, savoir : 921 600 fr.,
en 1880, et 1 738 240, en 1892; nous trouvons une somme de 816 640 fr., sen-
siblement Ă©gale, bien que composĂ©e d'Ă©lĂ©ments quelque peu diffĂ©rents, Ă
celle de 809 947 fr., que nous avons nous-mĂȘme obtenue au moyen de nos
calculs détaillés.
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DES HOPITAUX DE PARIS 493
Il est donc dĂ©montrĂ©, par les chiffres mĂȘmes des budgets de
l'administration de l'Assistance publique, que le mĂȘme service, qui
coûtait 500 600 fr. avant la laïcisation des hÎpitaux, coûte aujour-
d'hui 809 947 fr. de plus, soit au total 1 310 547 fr.
La progression des dépenses est déjà de prÚs du triple, et elle
grandira encore dans des proportions considérables si l'on main-
tient et si l'on dĂ©veloppe l'Ćuvre funeste de la laĂŻcisation, augmen-
tant toujours ainsi le déficit qui existe actuellement dans le budget
de l'Assistance publique.
C'est ainsi que l'on peut prévoir que, dÚs l'an prochain, l'ac-
croissement se rapprochera sensiblement du million, lorsque, par
suite de la laĂŻcisation de l'hĂŽpital de Berck-sur-Mer, actuellement
en cours, l'administration aura remplacé par un plus grand nombre
de laïques les 75 religieuses qui ont prodigué, jusqu'à ces derniers
jours, moyennant une modique indemnité de 14 000 fr., leurs
soins maternels aux malheureux enfants de Paris condamnés par
d'impitoyables maladies à un douloureux exil dans ce grand éta-
blissement.
Il faut donc reconnaĂźtre que les nĂ©cessitĂ©s budgĂ©taires, â Ă
défaut d'autres considérations, non moins concluantes, selon nous,
â imposeraient au Conseil municipal de Paris le devoir de revenir, au
moins partiellement, sur une mesure dont les résultats ruineux sont
maintenant constatés et contre laquelle n'a cessé de protester une
importante fraction des électeurs et des contribuables parisiens.
Telle ne paraĂźt pas ĂȘtre malheureusement l'intention de la majo-
rité actuelle du Conseil municipal, puisqu'on l'a vu, dans la séance
du 31 octobre dernier, refuser, par un véritable abus de la procé-
dure d'urgence, d'entrer dans l'examen de cette question, pourtant
si importante, du coût de la laïcisation, préférant rester bouche
close devant les affirmations produites, plutĂŽt que de risquer d'ĂȘtre
convaincue par la démonstration proposée.
H. Alpy,
Conseiller municipal de Paris.
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494 LE COUT DE LA LAĂCISATION DES HOPITAUX DE PARIS. - ANNEXE I
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LE COOT DE LA LAĂCISATION DBS HOPITAUX DE PARIS. - ANNEXE II 495
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SANS LENDEMAIN'
VIII
La pensée de revoir Yolande dans un délai prochain avait adouci,
pour Gérard, l'amertume de la séparation, mais il est toujours
imprudent d'escompter un bonheur d'avance.
Et d'abord, Mme de Surville, qui s'était annoncée pour la fin de
juillet, avait retardé de trois semaines son arrivée. Son médecin
l'envoyait aux eaux. C'était une grosse contrariété, écrivait-elle,
mais inévitable. Depuis quelque temps, elle s'était ressentie de sa
foulure de Tannée précédente, et le docteur Delsart insistait pour
qu'elle fĂźt une saison Ă Ragatz; elle ne pourrait donc venir qu'au
milieu d'août et devrait forcément écourter son séjour, puisqu'elle
attendait du monde chez elle dans la premiĂšre quinzaine de sep-
tembre. En écoutant ces explications, qu'Odette lui lisait d'un ton
navrĂ©, la premiĂšre pensĂ©e de GĂ©rard fut que cette cure, imaginĂ©e Ă
la derniÚre heure, n'était qu'un prétexte. Yolande se dérobait à lui,
sans doute lassée de son importune tendresse. Dieu sait pourtant
qu'il lui en avait épargné les manifestations. Voulait-elle exaspérer
par l'absence la passion qu'elle inspirait? Il raisonnait ainsi sous
une impression de colĂšre, mais au fond il la savait incapable de ce
misérable calcul. Et lorsqu'il la vit descendre de voiture, si simple
et si jolie dans son petit costume de voyage, lorsqu'il la retrouva
si adorablement bonne, si bien elle en un mot, son indignation
s'évanouit, et il ne lui resta que le remords d'avoir pu un instant
la calomnier dans sa pensée.
Mais la joie qu'il s'était promise de l'avoir chez lui ne devait pas
ĂȘtre sans mĂ©lange; en amoureux Ă©goĂŻste, il eĂ»t voulu la garder
pour lui seul, la séparer de cette foule bruyante qui peuplait le
? Voy. le Correspondant des 10 et 25 octobre 1892.
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SANS LENDEMAIN 497
chĂąteau. 11 s'Ă©tait mĂȘme rĂ©joui de l'empressement avec lequel tous
s'étaient rendus à l'invitation de sa mÚre, se disant qu'au milieu de
cette agitation incessante il lui serait plus facile de s'isoler avec
Yolande. Toutefois Mmo de Valrégis et Odette ne l'entendaient pas
ainsi. M"8 de Surville leur était indispensable comme le plus précieux
des auxiliaires dans la lourde tùche d'amuser vingt personnes réunies
à la campagne. On eût dit en effet qu'elle avait apporté avec elle
un courant de gaieté et de bonne humeur. Complaisante et char-
mante, elle se prĂȘtait Ă tout ; et GĂ©rard ne pouvait se dĂ©fendre d'un
sentiment d'admiration lorsqu'il observait son inaltérable bonne
grĂące et avec quelle patience elle subissait les conversations les plus
vides, fermant les yeux aux ridicules, indulgente aux prétentions
étalées. Il F admirait, mais il lui en voulait aussi de se faire ainsi
toute Ă tous. Ne devait-elle pas s'ennuyer au milieu de ces gens qui
lui paraissaient Ă lui si mortellement ennuyeux ! Pourquoi se laissait-
elle absorber au point de ne pouvoir faire à Gérard l'aumÎne d'une
heure, d'une demi-heure par jour. Ce n'était pas beaucoup et au
moins cela l'eût aidé à vivre.
Ce fut donc avec une impression de soulagement plutĂŽt que de
regret que Gérard la vit partir; il était convenu qu'Odette et lui
ne tarderaient pas Ă la rejoindre et, une fois Ă Surville, il comptait
bien obtenir le dédommagement de ces quinze jours d'épreuve;
puis ce serait doux de se retrouver là -bas, d'y évoquer tous les
souvenirs de son amour naissant, et ce fut en lui un mélange
d'attendrissement et d'allégresse lorsque, par une belle aprÚs-midi
d'automne, il descendit Ă la petite station de Bernay, qu'il revit ce
pays rĂȘveur, les prairies verdoyantes, la route bordĂ©e d'ormeaux,
les vergers plantĂ©s de pommiers dont les fruits brillaient rouges Ă
travers le feuillage, il lui semblait que tout avait une physionomie
amie, que jusqu'aux bonnes vaches normandes l'accueillaient et
lui souhaitaient la bienvenue; oui, c'Ă©tait bon d'ĂȘtre Ă Surville; lĂ
seulement il se sentait Ă sa place naturelle.
Bien vite aussi il y avait repris ses habitudes ; et le charme qui,
au dire des familiers, s'exhalait des murs mĂȘmes du chĂąteau, opĂ©-
rait sur lui aussi efficacement que Tannée précédente. Cependant,
huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'un nuage vint obscurcir son
ciel. Le comte d'Azeglio avait écrit pour annoncer sa visite!
Gérard avait su d'avance qu'il se rencontrerait avec lui et pour-
tant, lorsque Mmo de Surville lui apprit, avec un peu d'hésitation,
que son ami arrivait le lendemain, il eut un soubresaut de pénible
surprise :
â Pourquoi donc le laissez-vous venir, fit-il brusquement, si ce
que vous m'avez dit est vrai?
10 NOVEMBRE 1892. 32
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m SUIS LHWIf AM
Mais 3 eut bonté de sa sortie devant le regard de reproche que
Yolande attacha sur lui.
â J'ai tort, murmura-t-il humblement, seulement il faut me par-
donner, car je sens que je vais ĂȘtre horriblement malheureux.
Ils se promenaient tous les deux dans une allée ombragée de
saules, le long de la petite riviĂšre qui formait une des limites du
parc. C était un cÎté pour lequel Gérard avait une prédilection et
oĂč il se rencontrait parfois avec Yolande, lorsque celle-ci revenait
de ses courses matinales dans le village, de sa tournée quotidienne
de pauvres et de malades, qu'elle accomplissait discrĂštement, suis
en parler jamais. Ce matin-là , Gérard l'avait trouvée lisant une
lettre qu'elle venait de recevoir et, avant qu'elle eût prononcé un
mot, il savait ce qu'elle allait lui apprendre.
â Vous ne serez pas malheureux, GĂ©rard, dit-elle avec une
insistance si aflectueuse que, malgré lui, il se sentit un peu con-
solé. Vous connaßtrez mieux M. d'Azeglio et vous l'apprécierez
comme il mérite. Et maintenant je réponds à votre accusation.
Si je ne crois pas devoir l'exiler de chez moi, c'est que je n'ai pas
le courage de faire le sacrifice de son amitié, qui subsistera, j'es-
pĂšre, bien au delĂ de cet autre sentiment qu'il s'imagine devoir
ĂȘtre Ă©ternel. On revient si bien de tout cela, voyez-vous. Regardes
comme va le monde, combien y en a-t-il qui se souviennent? Que
reste-t-il chez la plupart de leurs passions violentes? On l'a dit
avant nous : « Il est rare qu'on ne rougisse point de s'ĂȘtre aimĂ©
lorsqu'on ne s'aime plus. » Gela paraßt du mauvais scepticisme,
mais, au fond, ce n'est que trop vrai. L'amitié, elle, n'a pas de
ces réactions, c'est pour cela qu'elle vaut mille fois mieux que
l'amour.
Yolande parlait avec chaleur. On eût dit qu'elle cherchait à se
convaincre elle-mĂȘme, que, tout au fond de son esprit, elle sentait
la faiblesse de sa logique apparente. Gérard la suivait attentive-
ment des yeux :
â Avouez, dit-il, que la rĂ©futation de vos thĂ©ories ne serait pas
bien difficile, vous raisonnez comme une femme que la tentation
n'a jamais effleurée, mais vous mettez votre éloquence au service
d'une mauvaise cause. Vous aurez beau démontrer que l'amour
est un non-sens et une absurdité, qu'il est fragile de son essence,
qu'il s'achÚve bien souvent dans les désillusions et dans les
larmes, vous n'empĂȘcherez pas qu'il ne soit ce que Dieu nous a
donnĂ© de meilleur. Pensez-vous de bonne foi que deux ĂȘtres qui
s'aiment s'inquiĂštent de savoir ce qu'ils souffriront lorsqu'ils
auront cessé de s'aimer? Pensez-vous qu'on puisse se mettre tran-
quillement vis-Ă -vis de soi et se dire : l'amour est un sentiment
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SJlNS LENBEMAUf 499
violent, exagéré, qui cause mille soucis et qui souvent ne dure
pas. L'amitié, au contraire, est une chose trÚs douce qui ne trouble
pas notre repos. Donc, pour prendre le bon parti, j'adopte l'amitié
et je renonce à l'amour. Non, c'est là un échafaudage qui s'écrou-
lera au premier souille. On aime, on se débat, parce qu'on ne peut
pas faire autrement, et aprĂšs tout, c'est dans l'ordre. Qui ne
prĂ©fĂ©rera l'agitatioh de la vie, fĂčt-elle douloureuse, au calme
écrasant de la mort?
Yolande soupira :
â Il en est pourtant qui trouvent plus facile de mourir que de
vivre, murmura-t-elle. Mais laissons cela. Ce que je voudrais
obtenir de vous, Gérard, c'est que vous ne regardiez pas la pré-
sence de M. d'Azeglio ici comme une calamité, que vous ne vous
comportiez pas vis-Ă -vis de lui comme un enfant maussade. Ne
cédez pas à des préventions injustes. Ne vous fatiguez pas l'esprit
de suppositions absurdes qui n'ont pas, qui n'auront jamais de
fondement.
â Je tĂącherai, dit GĂ©rard, mais alors il faudra m'aidert me
soutenir, de quoi donc serais-je capable si vous ne venez Ă mon
secours?
L'appel de Yolande ne demeura pas sans effet. HonnĂȘtement,
Gérard s'efforça de vaincre son antipathie, de rendre justice aux
charmantes qualités du comte d'Azeglio. De fait, celui-ci semblait
les posséder toutes. Elégant sans pose, spirituel sans méchanceté,
il joignait, à la simplicité du grand seigneur, la culture du savant
et l'Ăąme de l'artiste.
On pouvait dire que son seul défaut, c'était de n'en avoir pas;
peut-ĂȘtre lui eĂ»t-on su grĂ© de se montrer de temps en temps infĂ©-
rieur Ă lui-mĂȘme, mais c'Ă©lait lĂ une critique subtile que personne,
à Surville, ne songeait à mettre en avant, il avait su y conquérir
rapidement la faveur de toutes les femmes, et Jeanne de Langeac,
qui était au nombre des convives, figurait parmi ses plus ardentes
admiratrices. Ce qu'elle ne comprenait pas, c'est que Yolande
différùt à annoncer ses fiançailles.
â Vous expliquez-vous qu'elle puisse hĂ©siter? disait-elle Ă GĂ©rard.
Mais, il serait sans nom, sans fortune, qu'on l'épouserait quand
mĂȘme, pour le plaisir... C'est la perfection, la perfection! Ne ne
dites pas que la perfection est haĂŻssable; moi, je le trouve ensorce-
lant; je serais capable de faire n'importe quelle extravagance pour
lui, s'il se donnait la peine de la solliciter; mais, voilĂ , il ne sollici-
tera rien du tout, et, étant donné qu'il porte ses visées sur la belle
marquise, je trouve cela naturel.
Que II. d'Azeglio eût ou non renoncé à ses prétentions, c'est ce
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500 SANS LENDEMAIN
qu'il était impossible de déterminer. Il ne commettait pas ce solé-
cisme d'éducation, qui consiste à mettre les indifférents au courant
de ses sentiments intimes. D'humeur toujours égale, il ne posait ni
en triomphateur ni en prétendant malheureux, et son exquise
courtoisie pour la maßtresse de la maison ne dégénérait jamais en
assiduitĂ© marquante. Vis-Ă -vis de lui, Yolande paraissait fort Ă
l'aise, le traitant avec cette franche camaraderie qui exclut toute
idée de sentiment plus sérieux, ou qui l'exclurait si la coquetterie
n'avait un peu abusé de cette attitude bonne enfant pour masquer
des situations délicates. Mais qui eût osé soupçonner Mme de Sur-
ville d'un pareil manÚge? Pourquoi eût-elle cherché à donner le
change, Ă dĂ©guiser des prĂ©fĂ©rences que rien ne l'empĂȘchait de
proclamer?
L'arrivée du comte d'Azeglio avait été le signal d'une recrudes-
cence de mouvement. C'était la premiÚre fois qu'il visitait cette
partie de la France ; c'était aussi sa premiÚre expérience prolongée
de l'hospitalité française; aussi tous les hÎtes de Surville, qui se
considéraient un peu comme chez eux, mettaient-ils une sorte
d'amour-propre national à faire valoir les agréments de cette vie de
chùteau par excellence. C'était à qui lui ferait les honneurs des
environs, et on ne lui épargnait pas une seule des curiosités
Ă 10 lieues Ă la ronde : villages normands aux maisons anciennes,
à la population caractéristique; tours délabrées, toutes plus ou
moins bĂąties par Robert le Diable, ou ayant servi d'asile Ă la mĂšre
du Conquérant; enfin et surtout, vieilles églises romanes à moitié
en ruines, .mais qu'aucune restauration hideuse ne défigure, qui
demeurent dans leur vétusté l'incarnation touchante de la foi des
premiers siĂšcles. M. d'Azeglio se prĂȘtait volontiers Ă toutes ces
excursions, déployant là encore une science d'archéologue aussi
intéressante qu'elle était dépourvue de pédanterie. Jeanne de Lan-
geac, qui oubliait parfois sa rage d'unir ses semblables pour se
découvrir des velléités de femme instruite, était ravie des provisions
de connaissances qu'elle glanait dans la conversation du comte.
Aussi l'accaparait-elle dans toutes les promenades.
â Je l'Ă©couterais pendant douze heures de suite, disait-elle; en
cinq phrases, il trouve moyen de vous reconstituer tout le passé,
un vrai tableau I Décidément, il a tout pour lui, ce compatriote du
Tasse.
Ces explorations faisaient donc fureur. Bien entendu, et selon la
tradition établie, chacun était pleinement libre de s'y dérober, mais
le courant entraĂźnait les plus paresseux. Peu Ă peu, cependant, le
programme s'épuisait; pendant trois semaines de suite, on avait
battu le pays dans tous les sens, on commençait Ă ĂȘtre Ă court. Un
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SANS LENDEMAIN 50*
soir qu'on discutait la course du lendemain, sans parvenir Ă se
mettre d'accord, Yolande vint au secours de ses hĂŽtes :
â Je crois, dit-elle, qu'aucun de vous ne connaĂźt la petite cha-
pelle de Sainte-Yvette? C'est une merveille de construction romane
enfouie dans un bois Ă mi-hauteur du mont des FougĂšres; le site
est trĂšs sauvage, autant, du moins, que la Normandie peut ĂȘtre
sauvage, et on y trouve une source miraculeuse, ou prétendue telle.
â Une source miraculeuse! dit M. de Kerdrec, avec une petite
grimace de doute. Quelle est sa spécialité?
â Oh! je ne vous garantis pas l'authenticitĂ© de la lĂ©gende,
répondit Mm0 de Surville, mais, en tout cas, elle est jolie. Sainte
Yvette était une jeune fille de noble maison, belle comme on l'est
dans les lĂ©gendes, et qui avait fait vĆu de se consacrer au service
de Dieu et des pauvres. Un jour qu'elle se promenait dans la cam-
pagne, elle fut poursuivie par un jeune seigneur. Voulant lui
échapper, elle se mit à courir, mais il courait plus vite qu'elle et
allait l'atteindre, lorsque l'ange gardien d'Yvette s'en mĂȘla et cul-
buta le. coupable si vigoureusement que, du coup, il eut les deux
jambes brisées. Il commença à gémir d'une façon lamentable, etr
tout en fuyant, Yvette, prise de compassion, jeta un signe de croix
de son cÎté. AussitÎt une source jaillit tout prÚs du malheureux
seigneur; il y plongea ses membres endommagés qui, en un clin
d'Ćil, se trouvĂšrent plus solides et plus souples qu'auparavant. La
légende ajoute que, touché par la grùce, il renonça aux femmes et
devint un saint anachorĂšte. Quant Ă la source, par je ne sais quelle
interversion d'idées, elle est devenue un but de pÚlerinage pour tous
les jeunes gens dont les affaires de cĆur sont en souffrance, et l'on
assure que les mariages conclus sous les auspices de sainte Yvette
sont les plus heureux de la contrée.
Jeanne de Langeac éclata de rire.
â VoilĂ une concurrence dont je ne me doutais guĂšre, s'Ă©cria-
t-elle. Je tiens absolument Ă visiter la chapelle de Sainte- Yvette.
Nous ferons un pacte d'alliance et, Ă nous deux, il ne restera plus
une seule vieille fille pour porter la banniĂšre de sainte Catherine.
â Est-ce loin, votre pĂšlerinage* tante Yolande? dit Odette en se
retournant vers Mmo de Surville. Je veux bien y aller, mais j'espĂšre
que personne ne se mettra Ă ma poursuite. J'aurais beau faire des
signes de croix...
â Environ deux heures, rĂ©pondit prĂ©cipitamment la marquise
pour couper court aux naïvetés de sa niÚce, il y a plusieurs che-
mins pour y arriver, tous trĂšs pittoresques.
â Oh! alors, chacun choisira le. sien; ce sera plus amusant que
d'aller en caravane, exclama MĆ0 de Langeac. Monsieur d'Azeglio,
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503 8U*S LENDEMAIN
vous viendrez avec moi, n'est-ce pas, vous me devez des explications
sur le style ogival. Nous en sommes au gothique flamboyant. Cela
devient une toquade chez moi l'architecture! Pourvu qu'il fasse beau
demain !
L'expédition à la source de Sainte-Yvette fut votée d'enthou-
siasme. Les femmes, suivant l'exemple de Mm* de Langeac, s'occu-
pÚrent de se choisir un compagnon de route. Odette jeta son dévolu
sur M. de Kerdrec; Mmo Arghéroff, sur M° Trevor; MUe* de Mervy,
qui promenaient toujours leur cĂ©libat sous l'Ćil peut-ĂȘtre moins
vigilant, mais toujours plus attristĂ© de leur mĂšre, rĂ©ussirent Ă
trouver deux victimes : le baron de Langeac et le comte Arghéroff.
Ce ne pouvait ĂȘtre, hĂ©las 1 que des victimes provisoires, puisqu'ils
étaient mariés l'un et l'autre, mais à l'heure actuelle, elles com-
mençaient à désespérer des éligibles.
Tandis que ces divers arrangements se concluaient, Gérard se
rapprocha de Mme de Surville :
â Voulez- vous permettre que je vous accompagne demain? dit-il
d'une voix suppliante. Ce serait si bon, deux heures de tranquillité
Ă nous deux, vous ne savez pas le bien que cela me ferait.
Yolande hésita un instant.
â Je n'avais pas l'intention de vous suivre lĂ -bas, dit-elle. J'ai
un terrible arriéré de correspondance. Vraiment, Gérard, ce ne
serait pas raisonnable.
â Eh bien, pour une fois, laissez la raison de cĂŽtĂ©, insista-t-il,
c'est un si vilain mot et une si vilaine chose! D'ailleurs, vous me
devez une récompense. Je vous ai donné tant de preuves de docilité
depuis trois semaines!
â Il y aurait beaucoup Ă dire lĂ -dessus, fit Yolande en hochant
la tĂȘte. Enfin, au lieu de rĂ©compense, vous aurez un encourage-
ment, je vous conduirai avec Fickle et Flirt. Il y a longtemps que
je ne leur ai fait faire de longue course. Nous prendrons par le bois
de La Panze. La montée y est dure et ils pourront jeter leur feu tout
Ă leur aise.
Avant la fin de la soirĂ©e tout Ă©tait convenu, les uns iraient Ă
cheval, les autres en voiture, et chacun partirait Ă son moment Ă la
condition de se retrouver, entre quatre et cinq heures, devant la
source miraculeuse.
Il était tard le lendemain, lorsque la voiture de M"* de Surville
s'avança devant le perron. Depuis longtemps déjà , la bande joyeuse
du chùteau avait pris son vol, fractionnée selon les affinités élec-
tives. Gérard se promenait de long en large sur la terrasse, atten-
tait Yolande. Elle arriva enfin.
â Je vous demande pardon, dit-elle, mais les lettres d'hier
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SANS LENDEMAIN SU
n'étaient pas une défaite, il a fallu écrire les plus urgentes. Ah!
mon Dieu ! exclama-t-elle en regardant la voiture, on ne m'a donc
pas comprise, j'avais demandé le duc. Cette voiture est trop lourde
pour Fickle et Flirt avec trois personnes.
â MaĂŻs qu'avons-nous besoin d'emmener un valet de pied? dit
Gérard. Il me semble que je vous suffirai bien, et lA-haut, si nous
descendons, nous trouverons toujours quelqu'un pour tenir les
chevaux. Confiez-vous Ă moi, vous verrez que nous nous tirerons
d'affaire.
â D'ailleurs, le temps nous manque pour changer, reprit la
marquise. Si nous voulons revenir avec le jour, il faut partir tout de
suite.
Elle hésitait cependant.
â J'ai grand'peur que nous ne trouvions plus personne lĂ -bas !
Qu'en dites-vous, Gérard? Si nous y renoncions?
â Non, non, cria-t-il vivement, la chapelle n'en sera que mieux
pour ĂȘtre admirĂ©e en silence. Et puis, j'ai droit Ă ma promenade,
vous me l'avez promise, vous ne pouvez pas me manquer de parole.
â Allons, dit Yolande ; mais vrai, nous avons tort, il fera nuit
quand nous arriverons.
Elle sauta dans la voiture, fit place à Gérard à cÎté d'elle, et
ramassa les rĂȘnes. Les chevaux partirent d'un trot rapide. C'Ă©taient
deux ponies isabelle, de formes trĂšs fines, que Mme de Surville
conduisait toujours elle-mĂȘme. Elle assurait parfois en riant qu'ils
refuseraient d'obéir à une autre main que la sienne.
L'aprÚs-midi était une de ces admirables aprÚs-midi d'octobre
qui font regretter que l'automne ne dure pas pendant l'année
entiÚre. Un soleil encore chaud ajoutait à l'éclat des nuances rouge
foncĂ© et clair orange dont se revĂȘt le feuillage i l'arriĂšre-saison. A
travers la limpidité de l'air, toute cette richesse débordante de
couleurs embrasait le ciel et communiquait au paysage une inten-
sité lumineuse. La route que suivait Yolande traversait un bois de
frĂȘnes qui s'Ă©tendait sur la pente d'une colline escarpĂ©e. Ainsi
qu'elle l'avait dit, la montée était rude. Gérard était descendu et
marchait à cÎté de la voiture, tandis que Mme de Surville laissait
flotter les rĂȘnes sur le cou de Fickle et Flirt, qui, d'eux-mĂȘmes,
avaient modéré leur allure ardente. L'isolement et le calme étaient
profonds. On eût dit qu'on entendait le silence.
â N'est-ce pas, fit GĂ©rard tout Ă coup, qu'on croirait que nous
sommes seuls sur la terre? Ahl Dieu, si l'on pouvait s'endormir
dans ce rĂȘve, oublier qu'au delĂ de ce chemin perdu dans les bots»
il existe un monde stupide qui s'occupe de nous malgré nous, qui
intervient & tort et Ă travers dans notre vie. Et dire que nous
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504 SANS LENDEMAIN
sommes assez fous pour tenir compte de son approbation ou de son
blùme. Nous le méprisons, et pourtant, à cause de lui, nous nous
condamnons à mille sacrifices dont il ne nous sait aucun gré. Et
nous arrivons Ă la fin, ayant immolĂ© le meilleur de nous-mĂȘmes Ă
d'absurdes préjugés, et nous partons avec la conscience d'avoir
beaucoup et inutilement souffert. Vrai, nous ne sommes que des
insensĂ©s. Nous mĂ©ritons d'ĂȘtre malheureux.
Une expression troublée altéra un moment le visage de Yolande.
â A quel propos, cette profession de foi pessimiste? dit-elle enfin.
Vous ĂȘtes encore bien jeune, mon pauvre GĂ©rard ! Vous vous atta-
quez aux grands problÚmes, et vous croyez les résoudre par un
paradoxe! Mon Dieu! ce n'est pas d'hier que l'humanité se débat
dans ses entraves. Pourquoi conclure que les sacrifices dont la vie
se compose, nous les accomplissons par crainte du monde et de ses
jugements? Mais non, nous obĂ©issons Ă une voix plus autorisĂ©e, Ă
une voix qui nous dit qu'il y a mieux Ă faire que de fuir la souf-
france et de poursuivre le bonheur quand mĂȘme... Et d'ailleurs,
pensez-vous qu'on en soit plus heureux pour battre en brĂšche ce
que vous appelez les préjugés, pour se créer une morale à part.
Interrogez ceux qui l'ont fait, tous, s'ils sont sincĂšres, vous diront
qu'ils se sont trompés.
â Je n'en sais rien, fit GĂ©rard avec un soupir, ce dont je suis
sûr, c'est que je n'ai ni force ni courage pour m' élever à ces hau-
teurs oĂč vous voulez me transporter. Et aprĂšs tout, n'est-ce pas de
l'orgueil de se séparer à ce point de l'humaine faiblesse? Moi je suis
trĂšs faible, trĂšs humain. Je ne m'inquiĂšte guĂšre de savoir s'il serait
plus beau de dominer la souffrance que de la repousser, je sais
seulement que je souffre Ă en mourir et que, par moment, je com-
mettrais je ne sais quelle lùcheté pour échapper à ce supplice.
Tenez, voulez-vous savoir à quel point je suis égoïste et mauvais?
Eh bien ! j'aimerais Ă vous voir souffrir comme je souffre, je voudrais
que votre cĆur saignĂąt des blessures qui font saigner le mien. Ah!
je vous aime mal, sans doute, puisqu'il n'y a ni abnégation ni
désintéressement dans mon amour. Mais je sens bien que je serais
moins malheureux si vous étiez malheureuse avec moi... je vous
sentirais moins loin... moins loin...
Yolande l'interrompit :
â Je vous en conjure, GĂ©rard, fit-elle suppliante. Oubliez- vous
Ă ce point vos promesses? Mais comprenez donc que vous tuerez
mon affection en persistant dans cette folie coupable. Voulez-vous
me forcer Ă reconnaĂźtre que j'ai eu tort de croire en vous?
Gérard eut un sourire ironique :
â Sans doute, tout cela est dans l'ordre, votre imperturbable
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SANS LENDEMAIN 50S
raison ne saurait admettre une déraison aussi choquante que la
mienne. Eh bien! méprisez-moi, enlevez- moi votre estime, car je
ne suis qu'un ĂȘtre misĂ©rable et sans forces, je ne puis pas ne pas
vous aimer...
Une longue pause s'ensuivit; on était arrivé au sommet de la
montée. En silence, Gérard avait repris place dans la voiture qui
courait maintenant sur un chemin incliné, bordé d'un cÎté d'une
Ă©paisse futaie, de l'autre d'un fossĂ© oĂč coulait un filet d'eau descen-
dant de la hauteur. Yolande, les yeux perdus dans l'horizon, semblait
réfléchir tristement. Ni elle ni Gérard, absorbé lui aussi dans des
pensées amÚres, ne s'apercevaient que Fickle et Flirt gagnaient de
vitesse et que leur trot devenait inégal et saccadé. Soudain un
liĂšvre, partant de la futaie, bondit Ă travers la route, sous les pied&
mĂȘmes des ponies. Ceux-ci, brusquement surpris, ne se sentant pas
retenus, plongĂšrent en avant, s'emballant dans une course folle,
tandis que Yolande, rappelĂ©e trop tard Ă elle-mĂȘme par la secousse
imprimĂ©e Ă la voiture, ressaisissaient les rĂȘnes et, penchĂ©e sur les
chevaux affolés, cherchait à les retenir.
â Ne bougez pas, GĂ©rard, dit-elle trĂšs calme, quoiqu'elle fĂ»t
devenue un peu pĂąle. Heureusement, nous n'avons pas d'obstacles
devant nous, ils s'arrĂȘteront d'eux-mĂȘmes.
La pente s'accentuait, les chevaux la descendaient d'une allure
vertigineuse, la voiture oscillait Ă droite et Ă gauche, se heurtant
violemment aux pierres du chemin, les petites mains de Yolande se
raidissaient dans une rĂ©sistance suprĂȘme et inutile.
â Laissez-moi essayer, dit GĂ©rard.
â Non, lui dit-elle. Non, cela ne servirait de rien. Mais ils ont
les jambes solides, ils finiront pas se calmer !
Tout à coup, un cri s'échappa de ses lÚvres serrées.
â L'Ă©tang! Je n'avais pas songĂ© Ă l'Ă©tang! Nous y allons tout
droit. Alors, ce sera fini...
â TĂąchez de les jeter du cĂŽtĂ© du fossĂ©, cria GĂ©rard, il n'y a
que ce moyen.
Mais il semblait qu'aucune force humaine ne pût conjurer le péril -r
déjà , on apercevait la nappe bleue de l'étang, qui brillait à l'extré-
mité de la pente.
â Je ne puis plus, je ne puis plus, fit Yolande d'une voix Ă©tran-
glée, le mieux serait...
Avant qu'elle eût achevé, sans qu'elle pût se rendre compte du
mouvement de Gérard, celui-ci s'était jeté hors de la voiture et d'un
bond avait atteint la tĂȘte des chevaux. D'un effort dĂ©sespĂ©rĂ©, il
parvint une seconde Ă les maintenir.
â Sautez vite, Yolande, vite, au nom du ciel.
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SaS SAIS LEĂfDEMĂ W
Déjà , elle était auprÚs de lui, mais les chevaux, un instant
domptés, se cabraient furieux, échappant à l'étreinte vigoureuse
qui les maßtrisait. Rassemblant ses derniÚres forces, Gérard réusait
à les rejeter dans le fossé. Il eut le temps de les voir s'abattre lour-
dement, d'apercevoir Yolande saine et sauve k cÎté de lui, puis
soudain il s'affaissa sur lui-mĂȘme, le timon l'avait renversĂ©, le heur-
tant en pleine poitrine.
Un moment ses yeux se fermÚrent. Tout s'évanouissait autour
de lui... et pourtant non, il lui restait encore une perception vague
des choses, ou bien était-ce une hallucination, un délire? Il avait
entendu un gémissement étouffé. A travers ses paupiÚres demi-
closes, il voyait une forme à genoux, un beau visage passionné
incliné vers le sien, un souffle caressait son front, il croyait en-
tendre son nom prononcé ardemment à deux reprises... puis un
frisson le secouait des pieds Ă la tĂȘte, un long soupir dĂ©gonflait sa
poitrine et il sortait de sa torpeur. La vision avait disparu. Yolande
était là , il est vrai, penchée sur lui, pùle et anxieuse, mais calme
et maĂźtresse d'elle-mĂȘme ; elle l'interrogeait doucement :
â OĂč souffrez-vous GĂ©rard? Pouvez-vous essayer de vous lever?
Appuyez- vous sur moi !
Gérard sourit pour la rassurer.
â Ce n'est rien du tout, dit- il, un simple Ă©tourdissement, une
maladresse, je devrais avoir honte de cette chute bĂšte, mais je n'ai
rien de cassé, je vous jure.
Et de fait, avec toute l'élasticité de sa jeunesse, il s'était remis
sur pied. Yolande, malgré son impassibilité voulue, avait dû avoir
peur, car en le voyant debout, la réaction se fit chez elle et ses yeux
se remplirent de larmes. EmbarrassĂ©e de son Ă©motion, elle se mit Ă
rire d'un rire nerveux.
â C'est moi qui devrais parler de maladresse, vous avez eu tort
de vous confier Ă moi, mon pauvre enfant; savez -vous que je vais
ĂȘtre terriblement humiliĂ©e de raconter notre aventure 1
â Eh bien ! nous n'en parlerons pas, dit GĂ©rard gaiement. Au
reste, rien n'est plus ennuyeux pour les autres que le récit d'un
accident : il faut nous occuper Ă remettre Fickle et Flirt sur leurs
jambes. Je crois qu'ils profiteront de la leçon.
Il s'approcha des chevaux et les examina soigneusement.
â Comme nous, ils en seront quittes pour la peur, dit-il.
Les dĂ©gageant avec prĂ©cantion des rĂȘnes oĂč ils s'embarrassaient,
il les aida Ă se redresser et les ramena sur la route.
â Leur incartade les a rendus fort sages, je crois que nous pou-
vons nous risquer Ă remonter, seulement pour cette fois, nous ferons
bien d'abandonner sainte Yvette.
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SANS LENDEMAIN 507
â C'est peut-ĂȘtre elle qui nous a protĂ©gĂ©s» dit Yolande cherchant
à se mettre à l'unisson de la gaieté de Gérard. Mais nous choisirons
un autre jour pour lui apporter nos actions de grĂąces. Prenez les
rĂȘnes, voulez-vous? Je me dĂ©fie trop de moi, et d'ailleurs j'ai les
poignets brisés.
Tous deux remontĂšrent en voiture et reprirent le chemin par-
couru. Déjà les premiÚres ombres du soir les enveloppaient. Mille
parfums Ă©manaient des bois, les oiseaux s'appelaient d'un nid Ă
l'autre. Impressionnés par la poésie de l'heure, par le recueillement
qui, Ă la tombĂ©e du jour, plane sur toute la nature, peut-ĂȘtre aussi
par la sensation du danger auquel ils avaient échappé, Yolande et
Gérard ne parlaient pas. Ce ne fut qu'en vue du chùteau, lorsque
déjà les clochetons de Surville se profilaient dans le crépuscule,
que Yolande se tournant vers son compagnon lui dit d'une voix un
peu tremblante :
â Je suis ingrate, je ne vous ai pas remerciĂ© de m avoir sauvĂ©
la vie.
Gérard la regarda avec une si ardente tendresse, qu'involontairo-
ment elle ferma les yeux.
â Pensez-vous que vous ayez besoin de me remercier? dit-il
simplement. Moi, je ne le crois pas.
IX
Plus d'une semaine s'était écoulée depuis l'accident que Yolande
et GĂ©rard, d'accord dans le mĂȘme sentiment de rĂ©ticence, n'avaient
racontĂ© Ă personne. Ils Ă©vitaient mĂȘme entre eux d'y faire allusion.
Mais depuis ce jour, il semblait que Mme de Surville luttĂąt contre
quelque préoccupation inavouée, quelque perplexité troublante, qui
obscurcissait son regard limpide, parfois brouillé comme un ciel
d'orage. C'était une nuance à peine saisissable qui échappait à son
entourage. M. d'Azeglio et Gérard seuls étaient plus clairvoyants;
l'un s'inquiétait de cette disposition nouvelle dans laquelle il sentait
bien qu'il n'avait aucune part; chez l'autre, un faible espoir se
réveillait, un sentiment si subtil qu'il n'osait l'approfondir, de peur
de le voir s'évanouir en fumée. Vis-à -vis de son neveu, Yolande
n'Ă©tait plus tout Ă fait la mĂȘme. On eĂ»t dit que sa libertĂ© d'esprit,
sa gaietĂ© confiante, son ton de grande sĆur avec lequel elle savait
tour Ă tour le gronder, le plaisanter, l'encourager, tout cela lui
faisait défaut. Jusque-là , elle lui était apparue comme en sûreté sur
la terre ferme, lui tendant les mains pour le sauver, lui, qui faisait
naufrage; à l'heure actuelle, elle semblait défaillante, se débattant
elle-mĂȘme contre le flot envahissant. C'Ă©tait lĂ , du moins, ce que
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303 SANS LENDEMAIN
Gérard croyait entrevoir, mais devait-il se fier à son imagination
d'artiste... et d'amoureux..?
Vers la fin de novembre, Mme de Larcy écrivit pour réclamer sa
iille et son gendre. Elle était souffrante et seule. Retenue en Anjou
par la gestion de sa propriété, elle ne pouvait venir en Normandie
et se plaignait de l'abandon oĂč on la laissait. Odette, prise d'un
tardif remords, se résigna à écourter son séjour à Surville, tout en
faisant sonner bien haut sa résolution héroïque. Partir alors qu'il y
avait à peine six semaines qu'elle était arrivée ! Partir au moment
oĂč elle se prĂ©parait un vrai triomphe, un triomphe d'une exquise
originalité et dont M. de Kerdrec avait eu l'idée géniale! C'était lui
qui avait découvert qu'elle prononçait l'anglais avec une intonation
délicieuse; lui qui, au prix d'incroyables efforts, avait réussi à créer
«ne troupe anglaise. DÚs la premiÚre répétition, Odette s était
rĂ©vĂ©lĂ©e au-dessus d'elle-mĂȘme, du moins M. de Kerdrec l'assurait.
Et elle aurait eu un succĂšs fou. Tout cela, elle allait en faire le
sacrifice pour s'enfermer dans un lugubre chĂąteau avec sa mĂšre
mal portante et souvent d'assez méchante humeur. En vérité, elle
pouvait se rendre ce témoignage que l'abnégation d'Antigone, jointe
Ăą celle de CordĂ©lia, ne mĂ©ritait pas d'ĂȘtre comparĂ©e Ă la sienne. Ce
qui la consolait, c'est que l'épreuve ne serait pas longue. A la fin
de décembre, elle se retrouverait rue Saint-Dominique, et, bien
qu'il eût été plus correct de ne rentrer à Paris qu'aprÚs le jour de
l'an, elle consentait volontiers, vu les circonstances, Ă commettre
une infraction aux usages du faubourg.
Et Gérard s'était éloigné de Mme de Surville avec un brisement
de cĆur, comme si un pressentiment l'avertissait que cette sĂ©para-
tion serait le signal de nouvelles tristesses. Pourtant, tout Ă fait Ă la
âąfin, l'espĂšce de contrainte qui flottait entre Yolande et lui s'Ă©tait
dissipée. L'aflectueuse tendresse des anciens jours avait reparu;
seule avec lui au moment des adieux, elle lui avait tendu les mains,
retenant les siennes dans une longue Ă©treinte et, sans chercher Ă
dissimuler son émotion, elle lui avait dit :
â Que Dieu vous garde! GĂ©rard; vous me jugez indiffĂ©rente et
froide, mais soyez sûr que personne, personne au monde ne désire
TOtre bonheur comme je le désire.
Ces simples paroles, il se les était répétées encore et encore, il
les gardait en lui comme un cher talisman. Puisqu'elle voulait son
bonheur, puisqu'il comptait pour quelque chose dans sa vie, il ne
pouvait pas ĂȘtre tout Ă fait malheureux.
Et tandis qu'il se réfugiait dans cette pensée, qu'il comblait ainsi
le vide des journées monotones passées chez Mme de Larcy, Odette
roulait mille projets dans sa jolie tĂȘte et prĂ©parait son programme
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SANS LENDEMAIN 509
pour la saison mondaine. Cette annĂ©e, outre la fĂȘte du printemps,
elle organiserait des soirées plu3 intimes qui chacune aurait son
attraction spéciale. Mais surtout pas de concerts à musique savante
qu'il faut avoir l'air d'apprécier, pas d'étoiles du Théùtre-Français
qui débitent de grandes tirades à faire pleurer d'ennui... Non, des
choses gaies, dans le goût du jour; des talents comme Yvette Guil-
bert ou M,le PĂąquerette ! Mma de ValrĂ©gis jugerait peut-ĂȘtre cela
bien moderne, mais elle était si peu « dans le train », qu'elle ne
comprendrait qu'à moitié. Gérard, lui, n'écouterait pas. Seule,
tante Yolande pourrait trouver Ă redire. Sur certains points, elle se
montrait parfois assez rigoriste, et Odette, toute grisée qu'elle fût
de son horizon nouveau, tenait cependant par-dessus tout Ă ne pas
déplaire à sa tante. Son adoration pour Wtme de Surville l'emportait
encore sur sa passion de devenir une femme Ă la mode. Aussi eut-
elle un chagrin véritable en apprenant que le contrÎle qu'elle
redoutait secrĂštement n'aurait pas l'occasion de s'exercer. D'un
jour à l'autre, sans que rien eût pu faire pressentir cette résolution,
Mmc de Surville écrivait pour annoncer son départ pour Rome :
elle exposait assez laconiquement les motifs de son voyage. Une
amie de sa mÚre, la marquise délie Sédie, l'appelait auprÚs d'elle,
une femme malade, peu entourée, à qui elle ne pouvait refuser ses
soins. Elle ne savait au juste combien de temps durerait son absence,
elle eût voulu ne traverser Paris que lorsqu'Odette y serait revenue,
mais l'appel de son amie était trop urgent pour lui permettre de
différer, elle partait donc avec le regret de ne pouvoir embrasser sa
niĂšce une derniĂšre fois.
Ce coup inattendu jeta Gérard dans la plus violente exaspération.
Oh! c'était mal, c'était cruel! ce que Yolande faisait là . Elle n'avait
donc ni ùme ni pitié ! Et dans sa colÚre il lui écrivit une longue
lettre oĂč s'entassaient pĂȘle-mĂȘle les reproches et les accusations,
mais il n'eut pour réponse que quelques lignes dont la note tran-
quille acheva de l'indigner; elle lui parlait devoir, raison, équilibre
moral, toutes choses qui, Ă son esprit enfiĂ©vrĂ©, Ă son cĆur en rĂ©volte
paraissaient une ironie vide de sens.
â 0 Dieu! que ne comprenait-elle pas? Que ne cherchait-elle Ă
le guérir! Il n'y avait qu'un remÚde pour lui, sa présence, et le seul
lien par lequel il tenait à la vie, elle le brisait, sans une hésitation,
sans un remords ! Que Dieu lui pardonnĂąt ! Lui, il ne pouvait pas, il
ne pourrait jamais !
C'est dans cette disposition qu'il rentra à Paris. Il eût voulu du
moins se soustraire aux corvées du monde qui lui devenaient plus
que jamais insupportables maintenant qu'aucune compensation
n'élait à sa portée. Mais M"" de Valrégis n'admettait pas qu'il pût
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MO SANS LENDEMAIN
se dérober à ce* qu'elle envisageait comme an devoir d'état. Odette
eût été de plus facile composition. M. de Kerdrec lui avait fait déli-
catement comprendre qu'il est trÚs bien porté pour une jeune et
jolie femme de ne pas se montrer éternellement escortée de son
seigneur et maßtre. Sans doute, de par l'usage, on est obligé d'en
avoir un, mais il est inutile de l'afficher sans cesse. On Ta, parce
que c'est un complément indispensable. On vit en paix avec lui,
parce que tout scandale est de mauvais goût, mais on s'arrange de
maniĂšre qu'il reste sur l'arriĂšre-plan, qu'il intervienne le moins
possible dans l'existence de sa femme. Ces conseils, jetés négli-
gemment dans la conversation, portaient leurs fruits, et Odette
était bien loin des candides manifestations dont elle avait été si
prodigue au début. Cependant Gérard lui plaisait toujours. Au fond,
elle se rendait compte que pas un de ses adorateurs ne le valût.
Elle eût pu répondre comme la femme à qui on demandait ce
qu'elle éprouvait pour son mari aprÚs' cinq ans de mariage : « Je
ne l'aime plus guĂšre, mais je lui sais un grĂ© infini d'ĂȘtre mon mari
en songeant combien il y eu a peu que je voudrais voir à sa place. »
Elle prenait donc volontiers son parti contre Mme de Valrégis :
â Pauvre GĂ©rard, pourquoi le tourmenter, maman? Ce n'est
pas sa faute. Pauvre garçon, un mélomane, un mari facile à vivre,
oh! pas gĂȘnant du tout. Mais un homme lancĂ©, ardent au plaisir?
Non, cela, jamais, il fallait y renoncer!
Cependant, plutÎt que d'entamer un conflit avec sa mÚre, Gérard
préférait encore promener sa mauvaise humeur tous les soirs de
salon en salon. Que lui importait au reste! il en était arrivé à cette
résignation passive, grùce à laquelle rien n'amuse et rien n'ennuie.
Dans le monde, on était fait à son étrangeté, et les femmes le trai-
taient avec indulgence. « Il a quelque grande conception en tĂȘte »,
disait-on. <c Nous allons voir surgir quelque chef-d'Ćuvre. » Mais en
réalité il ne songeait guÚre à son art. Que pouvait-il donc créer
dans l'Ă©tat d'Ă©nervement oĂč il se trouvait? Et lorsqu'il voyait
Odette avec sa gaieté débordante, sa santé que rien n'altérait, son
activité qui se dépensait toujours sans jamais s'épuiser, il se deman-
dait si sa part n'était pas la meilleure, il se prenait à envier la
destinée de ceux qui n'ont jamais connu que les larmes et les sou-
rires superficiels'; oui, il eût été content de s'amoindrir, de trouver
son bonheur dans les petites jouissances matérielles, les satisfactions
de vanité qui, pour tant de gens, forment l'alpha et l'oméga de
l'existence; il eût accepté toutes les déchéances, tout pour ne plus
rien sentir, pour ne plus rien souffrir.
Il ne s'accordait mĂȘme pas la consolation d'Ă©crire Ă Yolande. A
quoi bon? Ne lui avait-elle pas trop clairement prouvé qu'il n'exis-
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giKS LĂHBEMAII Ml
tait pas pour elle, puisque de gaietĂ© de cĆur, elle l'abandonnait
sans se soucier de sa détresse : car il ne croyait pas au prétexte
de l'amie malade. Quel motif l'avait déterminée? Non pas le désir
de se rapprocher de M. d' Azeglio, 4 coup sûr. Celui-ci, Gérard le
savait de source positive, était parti pour un voyage d'exploration
sur les cĂŽtes d'Afrique, cherchant lĂ -bas, sans doute, l'oubli et la
résignation. Mais que signifiait l'étrange conduite de Yolande? Si
elle cédait à une fantaisie, à un caprice, rien n'en justifiait l'inexpri-
mable cruauté.
Cependant le jour Ă©tait proche oĂč cette triste accalmie allait
prendre fin. Un soir qu'assis mélancoliquement au fond de la loge
de sa femme à F Opéra, il faisait semblant d'écouter le Miserere du
TrouvÚre (il en était arrivé à accepter Verdi comme 4le reste), un
mot saisi au vol réveilla son attention. M. de Kerdrec attirait le
regard d'Odette sur une jeune femme qui venait de paraĂźtre dans
une avant-scĂšne.
â C'est la comtesse Gianetti, dit-il, des princes San Severino,
mariée de l'année derniÚre et qui fait fureur à Rome. Son salon
est un des premiers de la société noire. Elle est parmi les rares qui
ne fusionnent pas avec le.Quirinal, et cela lui réussit. Elle est jolie,
n'est-ce pas, m;iis il y a un je ne sais quoi qui lui manque comme
à toutes les étrangÚres. Elle l'acquerra i Paris, si, comme on l'an-
nonce, elle doit y passer le printemps.
â Mais pourquoi donc ne reste-t-elle pas i Rome? demanda
Odette, qui n'aimait pas les nouvelles étoiles* Lorsqu'on est si en
faveur chez soi, c'est une singuliÚre idée de venir s'installer chez
les autres!
â Oh ! s'installer n'est pas le mot, dit M. de Kerdrec, en riant,
elle n'est venue ici qu'à son corps défendant : c'est la prudence
qui la chasse de la ville éternelle. 11 parait qu'il y a là -bas un
commencement d'épidémie, quelque chose de dangereux, je crois
mĂȘme de dĂ©figurant. La comtesse a pris peur. Vous conviendrez
que c'est assez excusable.
â Une Ă©pidĂ©mie Ă Rome? s'Ă©cria Odette. Mais ce n'est pas pos-
sible, tante Yolande ne nous en dit pas un mot! Elle reviendrait,
j'imagine, s'il y avait un danger.
Gérard s'était redressé.
â Ce ne doit pas ĂȘtre sĂ©rieux, dit-il, se mĂȘlant pour la premiĂšre
fois i la conversation. S'il y avait vraiment quelque chose, on le
saurait par les journaux, et ils n'en parlent pas.
â Mais si, je crois que le Gaulois en fait mention, reprit M. de
Kerdrec, seulement en atténuant beaucoup la vérité. S'il faut en
croire Mme Gianetti, la presse aurait reçu un mot d'ordre. £n tout
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512 SANS LENDEMAIN
cas, l'Ă©pidĂ©mie sĂ©vit surtout dans les quartiers pauvres. MĆe de Sur-
ville peut ne pas risquer grand* chose si elle prend des précautions
raisonnables.
â C'est Ă©gal, dit Odette tout agitĂ©e, il ne faut pas qu'elle reste
lĂ -bas, nous irons plutĂŽt la chercher nous-mĂȘmes, n'est-ce pas,
Gérard?
â J'espĂšre, rĂ©pondit-il d'une voix contrainte, que Mmo de Surville
ne commettra pas la folie de s'exposer inutilement.
11 retomba dans son mutisme et, pour se donner une contenance,
promena sa lorgnette autour de la salle. En réalité, il ne voyait
rien, il n'entendait rien. Que venait-on donc de lui dire? C'est que
la vie de Yolande était en péril, c'est quelle était là -bas, bien loin,
exposée à la contagion... Cette épidémie était grave, à coup sûr.
Pourquoi n'en avait-elle rien dit? Pourquoi F affrontait-elle alors
qu'aucun devoir, aucun dévouement ne la retenait? N'avait-elle pas
Ă©crit Ă sa sĆur que Mmo dĂ©lie Sedie Ă©tait prĂšs de ses enfants Ă GĂȘnes?
Et pourtant, sans aucune raison plausible, elle prolongeait son
séjour à Rome...
Mon Dieu, peut-ĂȘtre Ă©tait-elle dĂ©jĂ malade, et avec sa ridicule
sollicitude pour les autres n'avait-elle pas averti les siens de peur
de les alarmer! Cela lui ressemblerait tant, cette impersonnalité
poussée jusqu'à l'absurde ! Et avec la puissance qu'ont toutes les
organisations nerveuses pour se torturer, il convertissait ses suppo-
sitions en certitude. Il voyait Yolande devant lui, agonisante, et
tous les détails angoissants d'une scÚne de mort s'imposaient à son
esprit bouleversĂ©. Le sang affluait Ă son cerveau. Son cĆur se
crispait. Il lui semblait qu'il allait devenir fou.
Heureusement la représentation finissait. Par quel effort surhu-
main parvint-il à ne pas se trahir tandis qu'il aidait Mmc Arghéroff
Ă mettre son manteau et qu'il la guidait Ă travers la foule descen-
dant le grand escalier? Le monde est une bonne école à certains
points de vue, et l'habitude de se contenir permit à Gérard de mon-
trer un visage impassible pendant le quart d'heure qu'on passe Ă
attendre sa voiture et à maugréer contre les valets de pied retar-
dataires. MĂȘme seul avec Odette, il rĂ©ussit Ă dissimuler l'horrible
inquiĂ©tude qui le mordait au cĆur. Il la rassurait lorsque, avec une
insistance puérile, elle l'accablait de questions auxquelles il ne
pouvait répondre.
â Vous ĂȘtes sĂ»r, n'est-ce pas, GĂ©rard, que c'est une invention,
cette épidémie? Vous ne croyez pas que tante Yolande puisse
rien attraper? Vous pensez qu'elle va revenir?
Et avec une patience inusitée, Gérard la calmait par de bonnes
paroles. L'Ă©pidĂ©mie devait ĂȘtre insignifiante, autrement on le sau-
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SANS LENDEMAIN 513
rait, ces choses-lĂ ne peuvent se cacher. Demain, Odette recevrait
une lettre qui dissiperait toutes ces craintes chimériques, et il se
faisait affirmatif, comme s'il puisait une sécurité dans ses affirma-
tions, comme si, en niant le péril, il en écartait la possibilité.
Le lendemain, Odette eut une lettre de sa tante. Mmo de Surville
écrivait gaiement, longuement comme à son ordinaire, ne faisant
aucune allusion à l'épidémie; d'autre part, les journaux conti-
nuaient Ă garder le silence. GĂ©rard commençait Ă respirer plus Ă
l'aise, lorsque, le troisiÚme jour aprÚs la soirée de l'Opéra, il lut, en
ouvrant le Figaro, une petite note ainsi conçue : « Nous avions évité
à dessein de parler de l'épidémie qui a éclaté à Rome, espérant
qu'elle ne prendrait pas de proportions sérieuses. Il nous paraßt
impossible aujourd'hui de continuer Ă taire la situation ; depuis deux
jours, le nombre des cas a atteint un chiffre inquiétant ; la maladie,
qui présente tous les caractÚres du typhus, s'attaque surtout aux
personnes jeunes ou dans la force de l'ùge. La société romaine
émigré en masse vers des régions plus clémentes; nous espérons
toutefois que, grùce aux précautions hygiéniques prescrites par les
autorités, la fiÚvre cessera sous peu d'exercer ses ravages. »
Ainsi, c'était donc vrai; une fois de plus, Gérard reconnaisssait
qu'on est plus sûrement dans la vérité en prévoyant le mal qu'en
espérant le bien. Ces quelques lignes, qui lui brûlaient les yeux,
lui disaient, dans leur clarté concise, que le malheur était là , le
vrai, non pas celui que crée l'imagination et que l'imagination peut
détruire, mais le malheur qui s'impose avec toute l'autorité inexo-
rable d'un fait. Hélas! combien, à l'heure actuelle, les misÚres du
passĂ© lui semblaient peu de chose! Aujourd'hui, pour ĂȘtre dĂ©livrĂ©
de la terreur qui le paralysait, pour savoir Yolande en sûreté, il
se résignerait, oh ! avec quelle joie ! à ce qu'elle n'éprouvùt jamais
pour lui qu'une indifférence absolue; il accepterait qu'elle en aimùt
un autre; il la verrait appartenir Ă un mari, Ă un amant, tout
plutĂŽt que la perdre tout entiĂšre!
11 restait là , écrasé sous le poids de ses prévisions, lorsque Odette
entra en coup de vent.
â Eh bien! M. de Kerdrec n'avait rien exagĂ©rĂ©, cria-t-elle. Ah!
je vois que vous avez lu les journaux, qu'en dites- vous? Comprenez-
vous tante Yolande! Il faut qu'elle ait perdu le sens! Nous allons
lui envoyer un télégramme, voulez-vous vous charger de le rédiger?
Moi, je mets mon chapeau et je vais chez maman voir si elle a des
nouvelles.
â J'enverrai certainement tous les tĂ©lĂ©grammes qu'il vous
plaira, dit Gérard d'une voix mal assurée. Mais pensez-vous que
cela fasse grand'chose? Mme de Surville semble avoir un parti pris
10 NOVEMBRE 1892. 33
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5U SANS LENDEMAIN
de rester à Rome, autrement elle serait déjà ici, elle comprendrait
Ă quel point nous, c'est-Ă -dire vous devez ĂȘtre inquiĂšte.
â Je crois bien que je suis inquiĂšte! dit Odette avec vivacitĂ©, et
vous devriez l'ĂȘtre aussi, GĂ©rard; tante Yolande est si bonne pour
vous! Mais voilĂ , vous n'aimez que votre musique, le reste ne
compte pas. Enfin je cours boulevard Haussmann, peut-ĂȘtre vais-je
apprendre que tante Yolande est en route; mais, c'est égal, faites
toujours partir la dĂ©pĂȘche.
Mâą de Larcy n'avait rien reçu de sa sĆur. Toutefois, comme
elle n'était capable de s'émotionner que lorsqu'il s'agissait de sa
fille, la pensée que Mm* de Surville était à Rome, exposée à la
contagion, ne l'alarmait pas outre mesure.
â Elle est d'Ăąge Ă savoir ce qu'elle fait, disait-elle tranquille-
ment. Si elle a la folie de vouloir gagner le typhus, personne ne l'en
empĂȘchera.
Et il semblait que l'événement lui donnùt raison. M** de Surville
demeurait sourde Ă toutes les priĂšres, Ă tous les avertissements,
elle n'y répondait que par des affirmations rassurantes :
« L'épidémie n'avait aucun caractÚre de durée, on grossissait les
choses Ă distance, d'ailleurs sa santĂ© Ă©tait parfaite et sa prĂ©sence Ă
Rome utile pour quelque temps encore; ce n'était vraiment pas un
caprice qui la retenait. »
Elle ne s'expliquait pas davantage ; mais, quelques jours aprĂšs,
Odette eut le mot de l'énigme. Se rencontrant dans un salon avec la
comtesse Gianetti, celle-ci demanda Ă faire sa connaissance :
â Vous avez, je crois, une parente Ă Rome, madame, lui dit-
elle, la marquise de Surville? Quelle ravissante créature 1 et, avec
cela, une héroïne! Mais comment lui permettez-vous de s'exposer
comme elle fait? Justement, on m'écrit de là -bas qu'elle passe tout
son temps dans les hospices à soigner les pestiférés 1 C'est trÚs
beau, mais n'est-ce pas aussi coupable vis-Ă -vis de ceux qui
l'aiment?
Là était donc l'explication de sa résistance; par un dévouement
sublime et insensé, jour par jour, heure par heure, elle affrontait
la mort ; aujourd'hui, demain, elle tomberait victime de son exal-
tation! Gérard le sentait, il en était sur et il ne pouvait rien, il
fallait qu'il demeurĂąt inerte en face de cette atroce menace, impuis-
sant à la conjurer. Il éprouvait la sensation d'un malheureux
abandonné sur un rocher au milieu de l'Océan, qui voit le flot
monter autour de lui, l'enserrer de toute part, et qui ne peut fuir,
qui calcule que, quelques minutes, quelques secondes encore, et
tout sera fini. Et peu à peu il se sentait pénétré de ce calme étrange
qui précÚde les grandes crises de la vie : le flot ne l'avait pas
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SAKS UNDMAIH 5 15
submergé, mais il montait, montait toujours, ce n'était qu'une
question de temps. HĂ©las I que ne pouvait-il faire son Ćuvre com-
plĂšte, l'emporter tout entier au lieu de ne prendre que le meilleur
de lui-mĂȘme I Certes, s'il pouvait mourir de la mort de Yolande,
il ne se plaindrait pas!
Ses lugubres pressentiments ne devaient pas le tromper. Trois
semaines aprÚs les derniÚres nouvelles, alors que l'épidémie sem-
blait sur son déclin, que les journaux inséraient des bulletins de
plus en plus rassurants, M"" de Larcy reçut une dépÚche ainsi
conçue : « Marquise de Surville atteinte du typhus depuis quarante-
huit heures. Etat grave sans ĂȘtre dĂ©sespĂ©rĂ©. Je vous avertis Ă son
insu, ne voulant pas assumer responsabilitĂ©. â Docteur Rossi. »
Cette fois Mme de Larcy elle-mĂȘme trouva qu'il y avait lieu de
s'alarmer; Odette se répandit en gémissements et en pronostics
contradictoires : sa tante devait ĂȘtre morte, d'un moment Ă l'autre
la fatale nouvelle allait venir. Et pourtant non, tante Yolande était
si saine, si robuste, elle dominerait le mal, seulement il faudrait
que quelqu'un fût auprÚs d'elle. D'autre part, cette terrible fiÚvre,
si contagieuse! Cependant elle voulait bien partir, elle n'avait pas
peur; mais, ici, sa mĂšre intervenait : jamais, de soq consentement,
sa fille n'accomplirait un tel acte de démence. Si quelqu'un devait
se sacrifier, c'était elle, une vieille femme qui ne comptait plus,
mais sa misérable santé ne lui permettait pas de tenter le voyage,
elle resterait en route... Alors Gérard, à son tour, prit la parole.
â Il est impossible que Mme de Surville reste seule, malade, en
pays étranger, dit-il d'une voix rauque, je partirai ce soir et... si
Dieu le permet, je la ramĂšnerai.
Odette, qui sanglotait dans son mouchoir, releva vivement la
tĂȘte :
â Oh! mais GĂ©rard, je ne veux pas, je ne veux pas : songez
donc, si vous alliez gagner le typhus, cela ferait deux malheurs au
lieu d'un.
â Je n'aurai pas le typhus, dit GĂ©rard d'un ton d'indicible
amertume. D'ailleurs, la question n'est pas lĂ : Mâą de Surville est
mourante, il faut que quelqu'un des siens soit auprĂšs d'elle. Mais
votre mĂšre a raison. Ni elle ni vous n'ĂȘtes en Ă©tat de supporter le
voyage, je vous répÚte que je partirai ce soir.
MB* de Larcy combattit faiblement la résolution de son gendre :
au fond, elle lui savait gré de son élan qui la dispensait d'un devoir
pénible et dangereux. Odette, aprÚs avoir beaucoup pleuré, sécha
ses larmes en songeant que son mari était un héros; que, du reste,
d'aprÚs les rapports officiels, l'épidémie avait presque totalement
disparu ; il faudrait qu'il eĂ»t une bien mauvaise chance pour en ĂȘtre
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516 SANS LENDEMAIN
atteint. Puis, aprÚs tout, le médecin parlait d'un état grave, mais non
désespéré. Tante Yolande prendrait le dessus et leur reviendrait
guérie. Mon Dieu! qu'elle serait heureuse quand elle les reverrait,
Gérard et elle! Et, rassérénée par cette perspective consolante, sa
nature enfantine perdait de vue les inquiétudes du présent.
Le soir, Gérard partait pour Rome. Ce voyage accompli tout d'un
trait lui parut un soulagement : au moins il faisait quelque chose,
il allait Ă son secours. Oh! une fois prĂšs d'elle, il saurait bien la
sauver; il l'entourerait de ses bras, il l'appuierait contre son cĆur;
protégée par son amour, elle ne pouvait mourir, il était impossible
qu'elle mourût!
Le trajet était long cependant, cruellement long, les étapes se
succédaient avec une exaspérante lenteur; puis, à mesure qu'il
approchait du terme la conliance diminuait, l'appréhension repre-
nait le dessus. A partir de Florence, le court espoir dont il s'était
bercé au début l'avait abandonné, il n'éprouvait plus qu'un senti-
ment horrible de peur, cette peur folle qui ne raisonne pas, et il
eût voulu suspendre le temps, s'accrocher aux heures pour les
retenir. Juste ciel! qu'allait-il trouver lĂ -bas? Et lorsque le train
s'arrĂȘta dans la grande gare de Rome, lorsqu'il descendit sur la
plate-forme, oĂč une foule bruyante et indiffĂ©rente se heurtait,
criait, gesticulait, toute la détresse accumulée en lui s'exhala dans
un cri de révolte. Eh! quoi, tous ces gens-là vivaient, agissaient,
se portaient bien ! De quel droit, alors que la chÚre créature adorée,
dont la seule existence valait mille fois plus que toutes ces exis-
tences réunies, luttait contre la mort, ou, qui sait! ne luttait plus
peut-ĂȘtre !
Maintenant il était monté dans une voiture, il jetait l'adresse
d'une voix saccadée : « Palazzo Brazzoli ». De nouveau la fiÚvre de
savoir l'avait repris, et il lui semblait que le cocher faisait exprĂšs
d'aller au pas à travers ces rues étroites et désertes qui révélaient
je ne sais quel aspect fantastique sous les reflets d'une lune pĂąle, et
l'angoisse secouait tous ses membres. Que c'était loin ! mon Dieu, il
n'arriverait donc pas, et les paroles se pressaient désordonnées sur
ses lĂšvres :
â Spicciatevii spicciatevi per amor del cielo!
Mais la voiture roulait toujours de la mĂȘme allure lente. Et courbĂ©
sur lui-mĂȘme, suffoquĂ©, la poitrine haletante, GĂ©rard rĂ©pĂ©tait stupi-
dement : J'arriverai trop tard, irop tard! Tout Ă coup un choc le
rappela Ă lui-mĂȘme, la voiture frĂŽlait le trottoir et s'arrĂȘtait devant
une grande bùtisse à l'air désolé qu'ont la plupart des demeures
italiennes.
â Ecco il palazzo Brazzoli! cria le cocher.
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SANS LENDEMAIN 517
Déjà Gérard était hors de la voiture, il poussait la porte entre-
bùillée, traversait à tùtons une cour obscure et se heurtait aux
marches disjointes d'un perron. Ici, une autre porte entrouverte,
un vestibule faiblement éclairé et là -bas, dans la pénombre, une
religieuse et une autre femme en noir parlant Ă demi-voix du ton
recueilli qui s'adopte instinctivement lĂ oĂč la mort s'est introduite.
Ah! Dieu juste! Gérard n'avait pas besoin d'interroger; il savait
tout : l'horrible doute était devenu une certitude plus horrible
encore; et il demeurait rivé au sol, les yeux agrandis par l'épou-
vante, fixés sur les deux femmes qui continuaient à parler tout bas
sans observer sa présence...
Enfin, l'une d'elles, la religieuse, l'aperçut et s'avança vers lui :
â Vous ĂȘtes un parent de Mme la marquise, n'est-ce pas? dit-elle
en français.
Quelque chose dans l'expression navrée du visage du jeune
homme parut Fattendrir; elle reprit d'un ton trĂšs doux :
â 11 ne faut pas la plaindre, monsieur; elle a fait une si belle
mort, la mort d'une sainte! Elle a donné sa vie pour son prochain;
aujourd'hui, elle a sa récompense !
Et comme, pour toute réponse, Gérard fit un geste de protes-
tation désespérée :
â Venez, poursuivit-elle avec plus d'autoritĂ©; quand vous la
verrez si calme, si belle, vous comprendrez qu'elle est heureuse,
que son ùme a trouvé la paix !
Elle prit un flambeau qui brûlait sur une table, et se dirigea vers
un escalier au fond du vestibule.
â C'est par ici, dit-elle.
GĂ©rard la suivit. 11 allait devant lui ne sachant plus oĂč. il Ă©tait,
oĂč on le conduisait; il avait conscience seulement d'une douleur
aiguĂ« au cerveau, et toutes ses pensĂ©es se mĂȘlaient dans un chaos
inextricable. La religieuse glissait comme une ombre, abritant de
ses doigts minées la flamme de la bougie. Maintenant, ils étaient en
haut de l'escalier et marchaient Ă travers une longue galerie dans
laquelle le vent s'engouffrait avec des sifflements semblables Ă une
plainte humaine. A l'extrémité, devant une porte dissimulée, sous
une portiĂšre, la religieuse s'arrĂȘta.
â LĂ , dit-elle.
Et de nouveau, prise de pitié, elle appuya sa main émaciée sur le
bras de son compagnon.
â Ne craignez rien, cela vous fera du bien de la voir.
Doucement elle souleva la portiĂšre, et, en face de lui, sous la
lueur des cierges, Gérard vit Yolande étendue, Yolande immobile
et sans vie, telle qu'il l'avait vue, hélas! si souvent dans ses affreux
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51S SANS LENDKMAW
cauchemars ! Yolande toute blanche, les mains croisées sur la poi-
trine, ses cheveux formant comme un nimbe d'or autour de son
visage de marbre. Une paix ineffable, surnaturelle, planait sur son
front, et pourtant on eût dit qu'un regret terrestre avait effleuré
son Ăąme au moment oĂč elle s'envolait vers les rĂ©gions plus hautes,
une larme avait obscurci ses yeux lorsque déjà ils entrevoyaient les
joies pures de l'immortalité, et sur sa joue pùlie on distinguait
encore le sillon de cette larme humaine! Pour qui l'avait-elle versée?
Que regrettait-elle en partant?
Cependant la religieuse avait raison, ce calme angélique du
dernier sommeil devait faire taire tout regret passionné. Qui donc,
en contemplant ce beau visage illuminé de foi, eût pu douter qu'au
delà de la vie, il n'y eût une vie meilleure? Et Gérard, vaincu par
cette majesté de la mort, ne sentait plus de révolte, la croyance des
anciens jours se réveillait en lui : tombant à genoux, il joignit les
mains et de son cĆur dĂ©chirĂ© s'Ă©chappa la priĂšre que, petit enfant,
sa] mĂšre lui faisait rĂ©pĂ©ter matin et soir : « Notre pĂšre qui ĂȘtes aux
deux, que votre volonté soit faite... »
Longtemps il demeura ainsi, abßmé dans sa muette contemplation.
Une voix Ă son oreille le fit tressaillir; un vieux prĂȘtre, Ă la figure
compatissante, était penché sur lui.
â Je parle Ă monsieur de ValrĂ©gis? demanda-t-iL
Et, sur un signe d'assentiment de Gérard :
â Si monsieur le marquis voulait venir dans la piĂšce Ă cĂŽtĂ©, j'ai
quelque chose Ă lui remettre de la part de la pauvre signora.
En silence, GĂ©rard se leva et suivit le prĂȘtre dans un petit salon
qui avait dĂ» ĂȘtre celui que Mm' de Surville occupait habituellement,
car les traces de sa présence se retrouvaient partout; ce bureau
chargé de papiers, ce piano couvert de partitions, ces mille petits
objets posés sur les tables, tout avait pour Gérard une physionomie
familiÚre, quelque chose de déjà vu, tout parlait d'elle jusqu'au
parfum d'iris et de violette dont l'air était imprégné et qui évoquait
plus puissamment encore que le reste le souvenir de la chĂšre morte.
Soudain, les yeux de Gérard rencontrÚrent un livre ouvert sur le
bureau, un gant était jeté entre les pages, et il se rappela alors
qu'autrefois, dans les temps heureux, il la plaisantait sur son habi-
tude de laisser ses gants traĂźner un peu partout; et cette simple
réminiscence fut comme la goutte d'eau dans une coupe trop
pleine... il s'affaissa avec un gémissement sourd.
Le prĂȘtre qui avait respectĂ© son Ă©motion se rapprocha de lui.
â Je ne veux pas vous offrir de consolations banales, dit-il;
pour ceux qui ont connu Hm# de Surville, pour ceux qui l'ont aimée,
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SANS LmOBEUlf 519
la douleur de ravoir perdue doit ĂȘtre au-dessus de toute douleur.
Dieu ne défend pas les larmes, mais notre religion sainte nous
enseigne à nous soumettre, à accepter les décrets divins qui parais-
sent impitoyables i notre faible jugement. La pieuse créature que
vous pleurez vous eût exhorté à la résignation s'il lui eût été donné,
comme elle Ta désiré si ardemment, de vous parler une derniÚre
fois! Du moins, elle a pu vous exprimer ses vĆux, ses recomman-
dations suprĂȘmes. Voici la lettre qu'elle vous a Ă©crite quelques
heures seulement avant la fin; j'avais pour mission de vous la
remettre Ă vous-mĂȘme.
11 tendit à Gérard un pli cacheté sur lequel était écrit de la main
de Yolande : « Pour remettre à M. de Valrégis aprÚs ma mort. »
Puis, sans attendre une réponse, il s'inclina et rentra dans la
chambre mortuaire.
Resté seul, Gérard demeurait immobile, regardant à travers ses
larmes cette mince feuille de papier que le prĂȘtre avait glissĂ©e dans
sa main. Eh quoi! c'était là tout ce qui lui restait de Yolande!
Hélas! la pauvre chÚre aimée! Au milieu des affres de la derniÚre
heure, elle songeait à lui, elle avait pitié de cet amour qu'elle ne
pouvait partager. Oui, jusqu'à la fin elle était restée bonne, de cette
bonté idéale qu'il avait tour à tour maudite et adorée...
Pieusement, tendrement, i) détacha le cachet sans le briser et
ouvrit la lettre; elle était datée du 9 mars, la veille de la mort
« Mon cher Gérard. J'ai demandé au médecin la vérité; je sais
que je vais mourir et quoique, parfois, dans mes heures de décou-
ragement, j'aie désiré en finir avec la vie, aujourd'hui, en face
de ce terrible inconnu, je la regrette; c'est d'un cĆur plein de
larmes que j'accomplis mon sacrifice.
« Et pourtant, pourtant, je sens jusqu'au plus profond de moi-
mĂȘme que Dieu fait bien ce qu'il fait : il n'y a plus dĂ©place pour
moi dans ce triste monde. J'ai tant souffert, et je vous ai fait souf-
frir aussi; alors, vous le voyez bien, il vaut mieux que je m'en aille.
« Je vous parle tout simplement maintenant sans chercher à vous
rien cacher. A cette heure oĂč le combat est fini, il m'est doux de
vous avouer de quelle tendresse je vous ai aimé, combien il m'a
fallu d'efforts popr ne pas me trahir, pour ne jamais vous laisser
soupçonner ma faiblesse. 11 n'est plus mal que vous sachiez ces
choses, il me semble que ma mort, loin de nous séparer, nous rap-
proche, qu'elle nous donne le droit de nous aimer...
Et, je vous le çépÚte, il est bon que je meure ; je n'aurais pu supporter
cette torture d'ĂȘtre Ă la fois si prĂšs de vous... et si loin. D'ailleurs,
je ne m'en vais pas tout à fût. Ce quelque chose de moi qui ne doit
pas mourir ne vous quittera pas. Dieu permettra que mon Ăąme reste
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520 SANS LENDEMAIN
prĂšs de la vĂŽtre. Elle vous conseillera de demeurer fidĂšle au devoir, si
austĂšre qu'il puisse vous paraĂźtre, fidĂšle aux affections de votre foyer.
« Et maintenant, ma derniÚre priÚre. Si vous n'avez pas su combien
je vous ai aimé, vous n'avez pas su davantage à quel point j'étais
fiÚre de votre génie, ce génie dont vous ne soupçonnez pas l'étendue.
Ce que je veux, ce que je vous demande en partant, c'est que
vous soyez devant tous le grand artiste dont les pensées sublimes
me remplissaient d'orgueil. Laissez de cÎté les tristesses d'un jour,
passez sans les entendre au milieu des bruits de la terre, n'écoutez
que l'inspiration qui vibre en vous, et quand vous aurez légué au
monde une Ćuvre telle que je la sens, telle que je sais que vous la
produirez; quand, grĂące Ă ce langage divin que vous savez parler,
vous aurez séché bien des larmes calmé bien des douleurs humaines,
alors, Gérard, vous aurez rempli votre mission, votre gloire sera la
mienne, et je serai heureuse, heureuse d'un bonheur que vous
m'aurez donné!
Et, voyez! Ă mesure que je vous parle, les terreurs de la mort
se dissipent, et je pars résignée, en me disant que notre pauvre
amour a reçu sa sanction, qu'il ne sera plus pour vous un danger,
mais une force.
« Yolande. »
Tout un conflit d'émotions violentes se livrait en Gérard, tandis
qu'il lisait ces lignes. Un moment, une sorte de joie étrange s'empa-
rait de lui . Elle l'avait aimé ! elle, Yolande ! Et la cruelle réalité dispa-
raissait dans l'ivresse de cette révélation. Mais cet éclair fugitif s'effa-
çait soudain, et il retombait dans la nuit profonde. Quel était donc cet
effroyable mystÚre de leurs deux destinées? Pourquoi ne s'étaient-
ils rencontrés que pour souffrir et mourir l'un par l'autre? Puis, la
honte de lui-mĂȘme le saisissait. Eh quoi! tandis que lui s'abandon-
nait lĂąchement Ă sa douleur, elle, qui souffrait de la mĂȘme souf-
france, avait rĂ©sistĂ©. Chancelaute elle-mĂȘme, elle lui avait tendu la
main pour le soutenir; puis, lorsqu'elle avait senti que sa résistance
s'épuisait, quelle succomberait sous ce double fardeau, alors,
sereine et résignée, elle s'était réfugiée dans la mort.
Oui, c'était là sa simple et sublime histoire. Hélas! qu'était-il vis-
à -vis de la chÚre créature? Comment, elle, si noble, si grande, ne
l'avait-elle pas jugé indigne! Eh bien! non, elle l'avait aimé! Rien
ne pouvait détruire ce lien qui les unirait étroitement l'un à l'autre.
Ah ! elle avait dit vrai, elle n'Ă©tait pas partie tout entiĂšre : au-delĂ
de la tombe, elle gouvernerait sa vie; elle l'avait voulu grand, Ă
cause d'elle il le deviendrait. Ce rĂȘve de gloire qu'elle avait rĂȘvĂ©
pour lui, il saurait le réaliser!
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SANS LENDEMAIN 521
Et, rentrant sans bruit dans la chambre de mort, agenouillé
de nouveau au pied de ce lit oĂč reposait tout ce qu'il avait aimĂ© sur
la terre, il contempla longuement ce pur visage ; puis, se penchant
sur elle, comme si elle pouvait l'entendre, il prononça un serment
solennel :
â Je t'obĂ©irai, ma pauvre aimĂ©e, je te le jure; que Dieu me
soutienne et que, ta volonté accomplie, il m'accorde de te rejoindre!
La mort prématurée, romanesque de M0" de Surville, cette fin
d'une femme jeune et belle, se sacrifiant Ă l'amour de ses sembla-
bles, avait causé une certaine émotion dans la société parisienne.
Le monde, au fond moins frivole qu'il n'en a l'air, et meilleur que
sa réputation, s'incline volontiers devant un acte de dévouement,
alors mĂȘme qu'il se sent incapable de l'imiter. Pendant huit jours,
Yolande fut le sujet de toutes les conversations. On se racontait
mille détails vrais ou supposés sur sa maladie, sur ses derniers ins-
tants, et c'était un concert d'éloges et de regrets; puis, comme on
ne saurait toujours s'attendrir, on arrivait Ă la question de la for-
tune. Ici, les renseignements étaient positifs : sa niÚce Odette
héritait de tout. Et il se trouvait des gens pour envier à Gérard
sa chance inespérée : « Vraiment, ce Valrégis a par trop de bonheur;
il entasse les millions sur les millions. Du reste, il s'est montré
trĂšs convenable, trĂšs convenable. C'est le seul de la famille qui ait
été à Rome, et il a une attitude parfaite. C'est vrai que Mme de
Surville n'était pas une tante comme les autres, si jolie, si séduisante!
mais, c'est Ă©gal, pour lui, ce doit ĂȘtre un deuil gai! » Ainsi jugent
les hommes.
La perte de a tante Yolande » avait été le premier chagrin
d'Odette, et elle en avait souffert autant que sa nature d'oiseau était
susceptible de souffrir. Pendant vingt-quatre heures, elle avait
pleurĂ© sans discontinuer, puis elle s'Ă©tait couverte de crĂȘpes, et
cette question de deuil, à laquelle elle apportait une exagération
puérile, l'avait longuement occupée, créant un dérivatif à sa dou-
leur ; mĂȘme, elle n'avait pu se dĂ©fendre de sourire un peu, oh ! bien
peu, lorsque, essayant ses costumes noirs, elle s'était regardée dans
une glace, et que la couturiÚre, suivant son regard, s'était écriée :
a Vraiment, le grand deuil est bien seyant à madame la marquise »,
mais elle s'était reproché cette pensée de coquetterie dans un pareil
moment, et de nouveau ses sanglots avaient fait explosion, Ă la
lecture du testament. Pauvre chĂšre tante ,Yolande, qui lui laissait
tout, tout! Non, dans le monde entier, il n'y avait jamais eu une
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522 SĂW LBfDEMUH
tante comparable Ă elle. Et Odette continuait Ă sangloter, tandis que
Mmt de Valrégis, plus que jamais disposée à l'indulgence vis-à -vis
d'une belle-fille aussi favorisée, l'attirait dans ses bras et lui prodiguait
mille caresses. Et Odette se cramponnait Ă elle : au moins, chez sa
belle-mÚre, elle trouvait de la sympathie, tandis que Gérard, oh! il
était si froid, si froid, il ne disait rien, il n'avait pas pleuré une
fois! Vraiment, il ne paraissait pas regretter tante Yolande du tout.
Les jours passĂšrent, et peu Ă peu Odette essuya ses larmes, et
bientĂŽt, de son inconsolable douleur, il ne lui resta guĂšre qu'un
souvenir attendri, une jolie petite mine de résignation, lorsque le
nom de Mme de Surville était prononcé. Pauvre tante Yolande! elle
la regretterait jusqu'Ă son dernier jour; mais, enfin, elle aurait
beau se désoler du matin au soir, cela ne la ferait pas revenir;
puis, malgré tout, la vie avait de si bons cÎtés ! Et une pensée,
d'abord fugitive, plus persistante avec le temps, se présentait à son
esprit. Surville, ce beau chùteau qu'elle avait toujours tant aimé,
lui appartenait maintenant, elle y serait maĂźtresse absolue; et,
timidement, sans vouloir se l'avouer Ă elle-mĂȘme, elle esquissait
dans son imagination ce rĂŽle de chĂątelaine qu'elle serait appelĂ©e Ă
jouer dans un avenir prochain ; pour cette année, oh ! non ; à coup
sûr, Surville resterait fermé. Mais l'année prochaine, aprÚs dix-huit
mois, ce serait différent : on pourrait trÚs bien recevoir à l'époque
des chasses.
La vie avait donc repris son cours assez rapidement dans l'hĂŽtel
de la rue Saint-Dominique, à cette différence prÚs que la jeune
M"* de Valrégis s'abstenait de paraßtre dans le monde.
â Ma pauvre petite belle-fille, disait la vieille marquise aux
habituĂ©s de ses jeudis, c'est un cĆur d'or, elle ne peut se remettre
de son chagrin. J'aurais voulu qu'elle voyageĂąt, mais ni elle ni
mon fils n'ont le goût des voyages; lui, il n'a que sa musique en
tĂȘte, une monomanie ; enfin cela l'amuse et ne fait de mal Ă personne.
Mme de Valrégis parlait volontiers à l'heure actuelle des goûts
artistiques de son fils. Avec 500 000 livres de rentes, un homme
peut se passer la fantaisie originale d'avoir du talent.
En effet, comme le disait sa mÚre, Gérard paraissait ne plus
exister que pour son travail ; quant au mortel désespoir qui dessé-
chait en lui les sources mĂȘmes de la vie, nul ne le soupçonnait, il
ne permettait à aucune curiosité vulgaire d'en pénétrer le secret;
des larmes comme celles d'Odette pouvaient couler devant tous, les
siennes devaient retomber silencieuses sur son cĆur.
Oui, le monde, en dĂ©clarant que son attitude devait ĂȘtre irrĂ©pro-
chable, ne lui rendait qu'une incomplĂšte justice. Aujourd'hui que
la nĂ©cessitĂ© d'agir Ă©tait passĂ©e, il se demandait oĂč il avait trouvĂ©
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SANS LENDEMAIN 523
des forces pour suivre ce calvaire ; il tournait son regard en arriĂšre
et, pénétré d'une douloureuse surprise, il s'écriait : « J'ai pu souffrir
cela I » C'était lui qui avait rendu à Yolande tous les derniers de-
voirs, présidé à tous les navrants détails de l'ensevelissement,
ramenĂ© en France ses chĂšres dĂ©pouilles; c'Ă©tait lui, enfin, qui, Ă
force de démarches, avait obtenu qu'une clause de son testament
pĂ»t ĂȘtre exĂ©cutĂ©e, et qu'elle reposĂąt dans le cimetiĂšre de Picpus.
Elle dormait à cÎté des siens dans cet asile privilégié, et mainte-
nant que la derniÚre pelletée de terre avait été jetée sur sa tombe,
Gérard demeurait seul en face de son serment. 11 fallait qu'il jus-
tifiùt la confiance de Yolande, que, pour lui obéir, il se fit un nom
illustre parmi les hommes.
Alors commença pour lui une vie d'isolement et d'études qui
n'eût pas manqué d'un certain charme mélancolique si l'amer-
tume d'un regret inguérissable n'en eût détruit la douceur, une
amertume qui, parfois, anéantissait en lui toute faculté, obscurcis-
sait toute compréhension. Mais ce n'étaient là que des défaillances
passagÚres; aprÚs chaque crise, il se relevait plus énergique et plus
patient. à son insu, une transformation s'opérait en lui. Les tris-
tesses de sa vie, les aspirations ardentes vers un bonheur qui l'avait
fui, les désenchantements, les violences, tout cela était bien loin.
Son passé, il semblait le contempler de trÚs haut, avec le sourire
de compassion qu'on jette aux souffrances d'un autre; et tout,
autour de lui, paraissait manquer de réalité : il voyait que sa mÚre
et Odette avaient repris leur train de vie ordinaire ; il savait qu'au
dehors des ĂȘtres humains continuaient Ă rire ou Ă pleurer, Ă s'aimer
ou Ă se haĂŻr, Ă s'agiter pour de misĂ©rables intĂ©rĂȘts d'un jour, comme
si la mort ne devait jamais les surprendre. Mais tout cela, il ne le
distinguait que confusément ; il lui paraissait si inutile, si superflu
que le monde existĂąt, le monde oĂč Yolande n'Ă©tait plus! Cependant,
quoiqu'il fût i ce point désabusé, détaché de la terre, il poursuivait
son but et, dans ce travail opiniĂątre, il rencontrait d'Ăąpres jouis-
sances, les jouissances réservées au petit nombre que le génie a
marqué de son sceau.
11 avait pris pour sujet la poétique légende du nord que Mickiewicz
a immortalisée : l'histoire de Conrad Wallenrod ! C'était Yolande
qui la lui avait fait connaĂźtre. GrĂące Ă elle, qui le lisait dans l'ori-
ginal, il avait goûté les beautés de ce poÚme à peine soupçonné en
France, il en avait subi le charme attristé; dans le petit salon du
Cours-la- Reine, il avait passé bien des heures ù discuter avec
Yolande cette conception étrange, et un jour qu'il faisait ressortir
la délicatesse de certains passages, M01* de SurvHle souriant de son
beau sourire lui avait dit :
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524 SANS LENDEMAIN
â Vous comprenez si bien ce poĂšme, GĂ©rard, vous m'y faites
découvrir tant de choses que je ne comprenais pas; pourquoi
n'allez-vous pas plus loin, ne le traduisez-vous pas dans votre
langue Ă vous, ce serait un admirable sujet?
Gérard s'était souvenu de cette parole, et maintenant il voulait
tenter de mettre sur la scĂšne ce drame dont les sombres couleurs
s'harmonisaient bien avec sa propre tristesse. Aujourd'hui, sa voix
resterait muette pour chanter les longs espoirs, l'amour heureux,
mais pour exprimer les émotions qui brisent et déchirent, les déses-
poirs qui tuent, il saurait trouver des accents éloquents. Et il s'était
jeté corps et ùme dans son entreprise ! Avec une admirable divination
des exigences de la scĂšne, il avait lui-mĂȘme conçu et Ă©crit le libretto
et il avait rĂ©ussi Ă conserver intacte cette sauvage grandeur mĂȘlĂ©e
de tendresse naĂŻve qui forme le double caractĂšre du poĂšme slave.
Puis il avait abordé la partie musicale et, tout d'une haleine, avec
la facilité qui naßt parfois d'une longue interruption de travail, il
avait écrit son premier acte. Il éprouvait dans cette premiÚre période
de composition la fiĂšvre d'enthousiasme qui fait que l'auteur ne
doute pas de lui-mĂȘme, qu'il se croit assez fort pour pĂ©nĂ©trer les
autres des ardeurs qui le brûlent. Ce qu'il sent si profondément, il
lui paraĂźt facile de l'exprimer de maniĂšre que tous le sentent et le
comprennent avec lui. Mais cette phase de confiance n'est jamais
durable. BientÎt Gérard entra dans celle de l'abattement et du
doute. Examinant de sang-froid ce qu'il avait écrit d'un seul trait,
un horrible découragement s'emparait de lui. Mon Dieu, comme
tout cela lui paraissait au-dessous de ce qu'il avait voulu accomplir!
Ces harmonies dans lesquelles il avait cru jeter tant de pensées
neuves et sublimes s'étaient évaporées, ne laissant que des sons
vides et creux qui frappaient l'oreille sans arriver au cĆur. Alors, il
frémissait de rage, et la fureur de tout anéantir s'imposait à lui
comme une tentation redoutable ! A quoi bon poursuivre ! Yolande,
dans sa partialité aveugle, s'était trompée sur lui. 11 ne réussirait
jamais qu'adonner au monde une preuve de sa désolante médiocrité.
11 se disait ces choses et pourtant il s'acharnait quand mĂȘme. Il
obéissait à une voix intime qui lui ordonnait de persévérer, de ne
pas tenir compte des sévérités excessives de son propre jugement.
Parfois, revenant sur celle des parties qui lui avaient causé les
plus amĂšres dĂ©ceptions, il Ă©tait Ă©tonnĂ© d'en ĂȘtre moins mĂ©content,
et alors un faible espoir le ranimait, il se roidissait contre son
découragement, il se remettait avec frénésie au travail.
C'est au milieu de ces alternatives que s'était écoulée pour lui
l'année qui avait suivi la mort de Yolande. Surville étajt fermé, mais
Odette et sa belle-mĂšre avaient tenu maison ouverte Ă Pierrefittet
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SANS LENDEMAIN 525
tandis que GĂ©rard, sous prĂ©texte que ses travaux le retenaient Ă
Paris, était resté de longs mois seul enfermé daus l'hÎtel de la rue
Saint-Dominique. Il y menait une existence de cloĂźtre. Le matin,
dÚs six heures, il était à la besogne, il travaillait jusqu'à la chute
du jour, et alors, sans jamais y manquer, il accomplissait le cher et
douloureux pĂšlerinage de Picpus. La touriĂšre du couvent connaissait
bien ce grand jeune homme au visage triste et pĂąle, dont elle ne
savait pas le nom, mais qui l'intéressait, tant il paraissait malheu-
reux. Son cĆur de vieille religieuse devinait lĂ une douleur incu-
rable qu'elle ne pouvait comprendre, mais qui lui faisait pitié quand
mĂȘme. GĂ©rard, passant devant elle, la saluant distraitement, ne se
doutait guĂšre de la sympathie qu'il lui inspirait. Il traversait la
cour de la chapelle, s'engageait dans le jardin aux allées bordées
d'aubépine et de pois de senteur, et gagnait le portail de droite qui
donne accÚs au cimetiÚre. Tout à l'extrémité se trouvait le tom-
beau de Yolande. Gérard se dirigeait lentement au milieu de cette
double rangée de tombes et, les voyant ainsi presque chaque jour,
se familiarisait avec elles, connaissait la place de chacune; et lorsque
son regard s'arrĂȘtait sur tous ces noms illustres dont l'Ă©clat Ă©tait
venu expirer sous une pierre tombale, il éprouvait je ne sais quelle
impression d'allégement : pourquoi tant se désespérer, puisque tout
aboutissait là ! Une poignée de poussiÚre, un nom gravé sur une
plaque et autour de lui l'éternel silence.
Mais ce silence, il l'aimait. Il s'attardait longuement devant la
tombe de Yolande, et ses yeux y demeuraient attachés avec une
fixité ardente comme si, par l'intensité de son regard, il eût pu
briser la pierre et délivrer la chÚre créature enfermée là . Agenouillé
devant la grille qui entourait le monument, il pressait son front
contre les barreaux, évoquant un à un les souvenirs de son trop court
passé, et le seul désir qui subsistùt en lui se formulait sur ses lÚvres
dans une poignante supplication, celle qu'il avait prononcée devant
le lit de mort de Yolande : « Que je vive assez pour tenir mon ser-
ment, et qu'alors Dieu me réunisse à toi, mon unique amour. »
Ses courses fréquentes au cimetiÚre de Picpus, jointes à la tension
perpétuelle de sa pensée, produisaient en lui une exaltation qui usait
ses forces, mais qui ne nuisait pas au progrĂšs de son Ćuvre. Il l'avait
commencée six semaines aprÚs la mort de Mme de Surville, il la
termina quelques jours avant le douloureux anniversaire. Et c'était
bien son Ćuvre Ă lui, pour laquelle il n'avait jamais sollicitĂ© ni
direction ni conseils ; non par une confiance présomptueuse dans ses
propres lumiĂšres, mais parce qu'il voulait avant tout rester lui-
mĂȘme, ne rĂ©ussir que par ses seules forces. Aujourd'hui, si un juge
compĂ©tent lui prouvait que son Ćuvre Ă©tait mauvaise, il l'anĂ©an-
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526 SANS LENDEMAIN
tirait, soit, mais il ne lui ferait subir ni changements ni corrections*
Telle qu'il l'avait sentie, telle qu'elle avait jailli de son cerveau, il
la donnerait au monde ou il la rejetterait dans l'oubli.
Depuis bien des années déjà , il était en relations amicales avec un
grand maßtre de l'école moderne, un homme encore jeune, quoique
arrivé et qui, enthousiaste de l'art pour l'art, vivait dans une atmos-
phĂšre Ă lui, oĂč ne pĂ©nĂ©traient aucune des jalousies de mĂ©tier. Il
avait conservé un souvenir favorable des essais de composition de
Gérard, et lorsque celui-ci se présenta chez lui, il l'accueillit à bras
ouverts, mais il eut un froncement de sourcils significatif lorsque le
jeune homme lui exposa le but de sa visite.
â C'est un opĂ©ra que vous venez me soumettre, dit- il en
hochant la tĂȘte, tout un opĂ©ra, une grande machine; savez-vous
que c'est bien audacieux pour un débutant? Ah ! je sais bien ! si vous
faites figurer votre nom de marquis de Valrégis sur les affiches,
pour la société, les trois ou quatre mille personnes qui se sont
donné la peine de naßtre, cela fera un effet superbe. Mais, voyez-
vous, la société n'est pas le public. Un directeur ne s'inquiétera pas
de vos quartiers de noblesse, mais de la valeur de votre marchan-
dise; et à l'heure actuelle, il y a pléthore sur le marché. Si vous
saviez quel débordement de faux Wagner, de sous-Massenet et de
pseudo-Sain t-Saëns! Enfin, je vais examiner votre travail à fond;
c'est bien la vérité que vous voulez, n'est-ce pas? Je vous dirai
consciencieusement ce que je pense*
Deux mois, trois mois s'écoulÚrent, et M. de Valrégis n'entendait
parler de rien ; il commençait à ressentir les effets de sa prodigieuse
dépense de forces. Vers le commencement de juin, bien avant
qu'Odette songeùt à s'arracher à la série de garden parties et de
matinées de contrat, qui font de ce temps de l'année une époque
particuliÚrement désagréable, Gérard partit seul pour Pierrefitte.
Maintenant que l'effort était achevé, que son esprit n'était plus
distrait par le souverain dérivatif du travail, sa douleur avait repris
possession de lui avec une violence qui dégénérait en hallucination.
Sans cesse il voyait Yolande à ses cÎtés; die était là , tantÎt
souriante et radieuse comme il l'avait vue pour la premiĂšre fois sur
la terrasse de Surville; tantĂŽt d'une blancheur transparente de
vision, attachant sur lui des yeux pleins de larmes, comme si elle
pleurait un long espoir trompé; et, se berçant de son illusion, il se
penchait comme pour surprendre sur ses lĂšvres l'aveu qu'elle lui avait
tu jusqu'à la fin. 11 éprouvait une ivresse bizarre, semblable à celle
des mangeurs d'opium, mais, pour lui comme pour eux, la réaction
se faisait impitoyable, et à l'extase succédaient les transports fous,
les crises de désespoir, les pleurs qui brisent au lieu de soulager.
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SANS LENDEMAIN 527
Toutes ces émotions reprisaient. 11 était vieilli, ses cheveux
s'argentaient; mais lorsque, par hasard, il observait ces ravages
exercés par l'ùme sur le corps, il s'en réjouissait. Qu'avait- il & faire
de rester jeune et bien portant? Pourquoi la mort le respecterait-
elle, puisqu'elle avait frappé Yolande?
Il était ainsi depuis trois semaines, lorsqu'une lettre du maßtre
auquel il avait confié son manuscrit vint le rappeler à la vie réelle.
« Mon cher ami, écrivait celui-ci, je m'incline devant vous avec
le sentiment de la plus profonde déférence; je ne vous dirai pas
que vous avez du talent, vous avez du génie ! Ne croyez pas à des
compliments en l'air, la preuve en est que sous le coup de l'enthou-
siasme, j'ai porté votre opéra à Bertrand, qui s'est emballé comme
moi et qui, de lui-mĂȘme, a offert de monter votre grande machine,
comme je l'appelais irrévérencieusement, pour l'hiver prochain...
Que dites-vous de ce succĂšs? Vous avez trente-deux ans, n'est-ce
pas, et vous entrez de plain-pied sur la premiĂšre scĂšne du monde,
tandis que tant d'autres pauvres diables font antichambre depuis
des années et n'iront jamais plus loin. Mais voilà , le génie on la ou
on ne ta pas. Je vous félicite bien sincÚrement. Nous vous atten-
dons pour régler les détails. Cordialement à vous. »
Un éclair de joie, cette sensation inséparable de la nature humaine
et qu'éprouve tout auteur lorsqu'il voit qu'il a été compris, traversa
le cĆur de GĂ©rard en lisant ces lignes. Fier de lui-mĂȘme, il ne son-
geait pas Ă l'ĂȘtre, mais, pour la premiĂšre fois depuis qu'il avait
perdu Yolande, le poids qui le courbait vers la terre était moins
lourd. N'avait-il pas acquitté sa dette, donné à la chÚre morte tout
ce qu'il avait de meilleur en lui? Le lendemain il partait pour Paris.
XI
En apprenant que l'opéra de Gérard était accepté, Ma° de Val-
régis et Odette avaient eu un premier mouvement de surprise
incrédule, bientÎt suivie d'une satisfaction trÚs sincÚre. Odette,
surtout, se réjouissait à la pensée que beaucoup de bruit allait se
faite autour de son nom. Logiquement, la gloire de son mari devait
ĂȘtre la sienne, et par une illusion tout humaine, il lui semblait
qu'elle avait le droit de se jucher sur un piédestal, de regarder de
haut les misérables mortels qui ne faisaient rien pour sortir de leur
obscurité.
Gérard, à son arrivée, avait trouvé toutes les difficultés aplanies.
Il ne pouvait d'ailleurs s'en soulever de bien grandes, étant donné
qu'il apportait une Ćuvre d'un rare mĂ©rite et qu'il souscrivait Ă
toutes les conditions proposĂ©es, sans mĂȘme en prendre connais-
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528 SANS LENDEMAIN
sance. Tout ce qu'il désirait, c'est que les choses allassent vite. Il
avait si grand'peur que ses forces ne le trahissent pendant qu'elles
lui était encore nécessaires! Mais il ne dépendait pas de lui de choisir
son moment. Conrad Wallenrodne paraĂźtrait sur la scĂšne qu'Ă la fin
de l'hiver; jusque-lĂ on n'avait pas trop de temps pour le travail
des répétitions.
Et six mois passÚrent encore pour Gérard dans cette besogne
ardue. Il était maintenant en proie à une exaltation continue,
redoutant que son Ćuvre ne fĂ»t dĂ©naturĂ©e par l'interprĂ©tation. Il se
heurtait aux entĂȘtements, aux vanitĂ©s, porfois aussi Ă l'inintelligence
de ses interprÚtes. Mais les sourires de pitié qui avaient accueilli
tout d'abord son inexpérience de certains détails scéniques expirÚ-
rent bientĂŽt. AprĂšs tout, ce marquis savait son affaire. C'Ă©tait Ă
bon escient qu'il imposait certains effets, qu'il en combattait d'au-
tres, et on F écoutait, on se laissait guider par lui.
C'était à la fois un événement artistique et un événement mon-
dain que cette premiÚre de Wallenrod : grùce aux indiscrétions
commises, les gens du métier savaient qu'ils allaient se trouver en
face non d'une tentative d'amateur, de quelque pastiche plus ou
moins heureux de la forme wagnĂ©rienne, mais d'une Ćuvre essen-
tielle, d'une spiritualité singuliÚre qui, mieux que des nouveautés
instrumentales, offrait, dans le domaine psychologique, des con-
ceptions d'une originalité profonde; et dans les salons, Topera de
Gérard formait le thÚme de tous les entretiens ; la note en général
était bienveillante. Ne fallait-il pas qu'il eût deux fois plus de
mĂ©rite que les artistes de profession pour s'ĂȘtre faH ainsi du pre-
mier coup une place au soleil?
Enfin, aprÚs mille retards inévitables, la premiÚre représentation
fut irrévocablement fixée au mercredi de la semaine de Pùques. D'un
commun accord le monde Ă©lĂ©gant dĂ©cida de ne donner aucune fĂȘte
ce soir-là , afin que personne ne manquùt au rendez-vous de l'Opéra.
Dans ces derniÚres heures d'attente, Gérard était devenu subite-
ment trÚs calme. Ce n'était plus le doute qui l'accablait; il sentait
bien qu'au prix d'un effort surhumain il avait pleinement accompli
le serment fait à Yolande. Mais il n'éprouvait pas la satisfaction
intime qu'on s'imagine devoir ressentir lorsque encore Ă une longue
distance du but, on rĂȘve au jour oĂč on l'aura touchĂ©. Plus que
jamais, la sensation ainÚre du néant de tout, du vide de toutes les
ambitions, mĂȘme les plus hautes, l'Ă©treignait; plus que jamais il
était dominé par cette inquiétude maladive de l'ùme qui se noie
dans les désirs irréalisables, les regrets inconsolés, pour tomber au
fond de l'abĂźme oĂč s'accumulent les plus poignantes tristesses, les
invisibles, celles qu'on n'exprime pas.
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SANS LENDEMAIN 529
Le soir décisif arriva enfin. DÚs huit heures et demie, la salle avait
revĂȘtu sa physionomie des grands jours : tout un essaim de femmes,
exactes par hasard, formaient du haut en bas de l'escalier comme
une grande vague ondulante. Dans les galeries, les hommes, en habit
noir et en cravate blanche, circulaient affairés, discutant et gesti-
culant; les loges se remplissaient, et Odette, un peu Ă contre-cĆur,
avait pris possession de la baignoire oĂč les convenances l'obli-
geaient à se dissimuler. Elle eût voulu trÎner dans une avant-scÚne.
A grand'peine M. de Kerdrec lui avait fait comprendre qu'il fallait
tout prĂ©voir, mĂȘme un insuccĂšs, et que dĂšs lors il eĂ»t Ă©tĂ© de
mauvais goût, pour la femme de l'auteur, de se mettre en évidence.
Quant à Gérard, il ne se montrait pas ; son rÎle était devenu passif
maintenant. Seul, dans l'obscurité d'une petite loge de3 coulisses,
il attendait, presque indifférent, l'issue de la redoutable épreuve.
Mon Dieu! comme il se sentait triste, mortellement triste; comme
ce brouhaha sonnait faux Ă ses oreilles! Pourquoi donc prenaient-
ils la vie tellement au sérieux tous ces gens-là ! N'avaient-ils donc
jamais souffert, jamais perdu un ĂȘtre aimĂ©?
Tout Ă coup, il se redressa; les premiers accords de l'ouverture
le surprenaient comme une voix amie. C'était d'abord quelque chose
de suave et de timide comme une plainte inexprimée, puis la phrase
allait s'élargissant, le leitmotiv s'accentuait aigu et douloureux; par
une progression insensible, la symphonie se faisait plus ample pour
éclater avec une force d'expansion irrésistible; on eût dit un cri de
détresse arraché à l'ùme et s'achevant dans un gémissement recueilli.
Le rideau se levait et devant lui, comme des images de rĂȘves,
Gérard voyait se dérouler toutes les péripéties du drame. La réunion
des chevaliers dans la ville sainte de Marienbourg, la scĂšne du
« Wajdelote 1 » venant mĂȘler aux clameurs du banquet ses avertis-
sements prophétiques; les aveux de la pénitente, mourant d'un
amour terrestre, au fond de sa tour isolée; enfin l'explosion de
douleur de Conrad luttant entre sa passion et son patriotisme. Avec
quel rare bonheur Gérard avait su s'incarner dans ce personnage
de Wallenrod ! Comme son propre désespoir éclatait puissant dans
celui du farouche Lithuanien.
La salle écoutait haletante, cette salle composée de blasés, de
sceptiques, d'ignorants, semblait traversée d'un souffle inconnu,
entraßnée d'un grand élan vers des hauteurs idéales qu'elle entre-
voyait pour la premiĂšre fois : les femmes pleuraient de vraies
larmes, la mĂȘme Ă©motion intense faisait vibrer toutes les poitrines,
et c'était le génie d'un seul qui opérait ce miracle.
1 Barde de Lithuanie.
10 HOVBMBRK 1892. 34
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530 SANS LENDEMAIN
A la fin du second acte, tandis que, de toute part, retentissaient
les applaudissements frénétiques, le directeur avait pénétré dans la
loge de Gérard.
â Quel triomphe, mon cher monsieur de ValrĂ©gis! quel admi-
rable triomphe 1 VoilĂ longtemps qu'on n'avait vu pareille soirĂ©e Ă
l'OpĂ©ra. Vous ĂȘtes Ă©mu, je comprends cela, vous prĂ©fĂ©rez ĂȘtre
seul, je vous laisse. Mais, tout à l'heure, à la fin, vous n'échapperez
pas Ă l'ovation.
Et il l'avait quitté, lui serrant les mains d'une chaude étreinte.
Maintenant le troisiÚme acte commençait. On écoutait dans un
religieux silence la justification superbe de Conrad en face de ses
ennemis. Cependant, Gérard, lui, n'écoutait plus. Une oppression
subite, une paralysie de cauchemar le terrassait ; par une hallucina-
tion étrange, il lui semblait que les parois de la loge se rétrécis-
saient, qu'ils allaient se fermer sur lui et l'étouffer. Non, il ne
pouvait rester là ! Comme obéissant à l'instinct de conservation, il se
leva, et se faufilant à travers les galeries désertes, il gagna la sortie.
La fraĂźcheur du soir le soulagea. Inconsciemment, il marchait
devant lui sous le ciel étoile, il avait l'impression qu'il s'éloignait
d'une souffrance, que là -bas dans le lointain indécis, il allait trouver
le repos; et il marcha longtemps, longtemps sans éprouver de
fatigue, sans se demander oĂč il allait. La route Ă©tait trĂšs solitaire :
aucun bruit de pas, aucune silhouette de passant attardé, mais
devant lui une large tache blanche, le globe pùle de la lune épan-
dant ses rayons dans la nuit.
Et soudain une force invisibie le retint, il était en face du couvent
de Picpus ! Ah ! maintenant il comprenait tout, il n'avait pu rester
lĂ -bas parce que Yolande l'appelait, parce qu'elle le voulait prĂšs
d'elle; oui, c'était là sa place, sur cette tombe abandonnée.
Il se rapprocha, puis s'arrĂȘta interdit. A cette heure tout le cou-
vent dormait, on refuserait de lui ouvrir, mais il se souvenait. Du
cÎté du jardin, dans le mur de séparation donnant sur l'avenue de
Saint-Mandé, il existait une petite porte que souvent on oubliait de
fermer. En tout cas, le moindre effort la briserait; par lĂ il pourrait
s'introduire. Et se glissant Ă tĂątons, comme un malfaiteur, il arriva
jusqu'à la porte; le verrou, mal assujetti, céda sous sa pression. Il
traversa le long carré de verdure semé d'arbres en fleurs et poussa
sans bruit le portail du cimetiÚre; des coulées de lumiÚre bleuùtre
glissaient sur les marbres; on eût dit que des feux-follets voletaient
dans l'air, se posant sur les tombeaux, leur donnant un aspect
d'irréalité. Et Gérard avançait d'un pas tremblant, se cramponnant
aux grillages de fer, poussé par cette pensée unique, ce désir éperdu
de tout son ĂȘtre : retrouver Yolande!
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SANS LENDEMAIN 531
Une fois encore, comme tout Ă l'heure devant le couvent, une
force magnétique l'attacha au sol; le tombeau était devant lui, et,
avec un grand soupir de lassitude, il se jeta Ă genoux. Enfin, il se
sentait au terme de sa course douloureuse! Il souffrait moins, bien
moins; ses pensées se confondaient dans un engourdissement léthar-
gique, mais il lui semblait que Yolande allait mettre ordre Ă tout
cela. Elle lui devait une récompense... pourquoi? Il ne se rappelait
plus, mais il savait qu'il l'avait méritée. Elle allait poser la main
sur son front, et alors ces élancements intolérables qui, par ins-
tants, lui déchiraient le cerveau, s'apaiseraient. Ah ! oui, la souf-
france s'en allait peu Ă peu, une sensation de bien-ĂȘtre l'enveloppait. . .
certainement Yolande était là , elle l'avait attiré, elle le réchauf-
fait sur son cĆur, elle le regardait avec des yeux si bons... oh!
il était heureux, il allait s'endormir dans ses bras ; et quand il se
réveillerait, elle serait là , penchée sur lui, toujours avec son beau
regard tendre, son sourire lumineux...
Le lendemain une sinistre rumeur consternait Paris. Dans les
salons, dans les clubs, sur les boulevards, partout chacun s'em-
pressait de donner la nouvelle.
â Eh bien, qu'en dites- vous? Ce malheureux ValrĂ©gis, quelle
catastrophe ! et le jour mĂȘme d'un si prodigieux succĂšs !
â Comment, vous ne savez pas?
â Eh bien, imaginez-vous que, pendant la reprĂ©sentation, Val-
régis a disparu. Quand on l'a cherché, plus personne! et ce matin
on l'a retrouvé au fond d'un quartier invraisemblable, évanoui dans
un cimetiĂšre oĂč il Ă©tait entrĂ© on ne sait comment. Le pire, c'est que,
lorsqu'il est revenu Ă lui, il n'avait plus sa tĂȘte; tout Ă fait fou le
pauvre garçon! Les médecins disent que c'est une tension prolongée
du cerveau qui a amené une lésion, un cas incurable. Quel grand
dommage, n'est-ce pas? un si merveilleux talent, un si bel avenir!
tout cela pour finir dans une maison de santé, car la petite mar-
quise ne s'en embarrassera pas, bien sûr; elle n'aime pas les devoirs
gĂȘnants...
Et on se sĂ©parait en secouant la tĂȘte.
â Enfin, c'est un exemple qui console les mĂ©diocres. Du gĂ©nie
Ă la folie, il n'y a souvent qu'un pas.
Baronne C. de Baulny,
née Rouhbr.
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE
DES
JEUNES FILLES EN FRANGE ET A L'ĂTRANGER»
III
Le systÚme qui prévaut en France à l'heure actuelle pour l'édu-
cation correctionnelle des jeunes filles a deux défauts dont le
lecteur a déjà pu se rendre compte : 1° l'action répressive et
pénitentiaire y domine trop l'action préventive et bienfaisante;
2° quoique les colonies pénitentiaires déjeunes filles y soient moins
peuplées que les colonies de garçons, elles le sont cependant beau-
coup, puisqu'elles vont parfois jusqu'à réunir trois cents enfants.
D'oĂč est partie l'impulsion qui a entretenu cette double tendance?
Il n'y a pas Ă en douter; elle est venue de l'Ătat. La charitĂ© privĂ©e
d'abord n'a pas le droit de punir : elle ne punit donc pas Ă pro-
prement parler; et autant elle recueille spontanément d'enfants
vicieux, autant elle en soustrait Ă la main de la justice. L'intĂ©rĂȘt
mĂȘme des Ćuvres les porte d'ailleurs Ă ne pas attendre trop long-
temps pour s'ouvrir Ă un enfant qui a besoin d'elles : car plus vite
elles le prendront, moins elles auront de difficultés à le réformer et
Ă lui faire respecter l'ordre de la maison. Quant au nombre, il n'est
pas moins Ă©vident que, en gĂ©nĂ©ral, les Ćuvres privĂ©es n'ont pas les
moyens de l'accroĂźtre beaucoup. Chaque fondation prise Ă part est
presque toujours le fait ou d'un individu isolé, mu par une intention
toute personnelle, ou d'un groupe de gens qui se connaissent. Ne
découragez pas trop ces initiatives et laissez-leur un peu de liberté,
elles se multiplieront; mais chacune d'elles devra circonscrire ses
efforts ou, du moins, les concentrer dans un espace plus restreint.
Pour la société, ce sera double bénéfice. Bénéfice encore pour la
société tout entiÚre quand plus tard elles noueront entre elles
certains liens, mais qui respecteront leur mutuelle autonomie.
1 Voy. le Correspondant des 10 et 25 octobre 1892.
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 533
Chez nous, par malheur, l'Ătat ne s'est pas bornĂ© Ă crĂ©er lui-
mĂȘme de yastes Ă©tablissements placĂ©s sous sa direction immĂ©diate :
par les choix qu'il fait dans les rangs des établissements privés,
par les préférences qu'il réduit et qu'il limite de plus en plus, il
opĂšre dans l'ensemble mĂȘme de ces maisons une concentration
élevant artificiellement les effectifs. Enfin les meilleures institutions
consacrées ainsi par la confiance du gouvernement, et en recevant
un si grand nombre de pupilles jugées par les tribunaux, n'ont plus
de place pour les autres : ou si elles gardent Ă la fois ces deux
populations, comme la premiĂšre surpasse de beaucoup la seconde,
on se demande toujours avec inquiétude si les inconvénients du
rapprochement ne finissent pas par en dépasser les avantages.
Cette question serait beaucoup moins embarrassante si, les
établissements étant plus nombreux, chacun contenait moins
d'enfants; si, pour y élever ceux qui en ont besoin, on n'attendait
pas que leur situation de famille ou leur abandon eussent produit
les conséquences inévitables; si, enfin, bon nombre d'enfants dan-
gereux pouvaient ĂȘtre recueillis promptement, sans passer par une
procédure et un mode de détention qui les flétrissent pour la vie.
Avant de montrer comment tout cela serait possible chez nous,
je voudrais montrer comment cela existe ailleurs, et je commence
par la Suisse.
Pour les filles comme pour les garçons, les Suisses ont des orphe-
linats, â des maisons d'Ă©ducation d'enfants pauvres1, â des
maisons de refuge et (en théorie tout au moins) des maisons dites
correctionnelles. Mais de ces derniĂšres on ne parait pas avoir eu
besoin d'en ouvrir pour les filles, sans doute parce que les institu-
tions d'un caractÚre plus bienfaisant que répressif ont fait leur
Ćuvre et n'ont point laissĂ© assez de filles Ă condamner 2. La maison
oĂč il faut chercher l'Ă©quivalent de notre maison pĂ©nitentiaire pour
les mineures « acquittées » s'appelle établissement de refuge
{Rettungsanstalt) . Encore ce mot de refuge ne rend-il pas trĂšs
* Ce type d'école intermédiaire est assez difficile à comprendre. Si les
enfants pauvres n'ont plus de parents, il y a pour eux l'orphelinat. S'ils
ont encore leurs parents, pourquoi ne pas les envoyer à l'école commune?
â Il y a lĂ sans doute une variĂ©tĂ© de ce que nous commençons Ă appeler
chez nous les moralement abandonnés. Mais n'aurait-il pas mieux valu
trouver un autre nom?
3 Pour les garçons, la Suisse tout entiÚre n'a qu'un seul Korrectionnal-
anstalt, à Ringwyl : et encore, comme je l'ai expliqué ailleurs, s'efforce-
t-il de diminuer tous les jours la distance qui le sépare d'un simple
Rettungsanstalt.
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534 L'ĂDUCATION C0RRKCTI0N5ELLB DBS JEUNES FILLES
exactement la valeur du mot allemand retten, qui exprime l'action
positive de retirer soi-mĂȘme quelqu'un du pĂ©ril et de la mort
morale. Peu Ă peu ce mot est celui qui s'impose Ă toutes les insti-
tutions pour enfants soit délaissés, soit exposés, soit vraiment
coupables. Ces trois derniers groupes, d'ailleurs, ne parussent
point chez les Suisses former des catégories si distinctes et si
difficiles à mélanger. Pour eux, le fût extérieur et matériel qu'on a
Ă reprocher Ă l'enfant n'est qu'un accident : s'y trop attacher serait
commettre la mĂȘme erreur qu'un mĂ©decin qui rĂ©primerait en pas-
sant tel ou tel symptÎme et croirait avoir guéri son malade alors
que la maladie vraie poursuivrait perfidement son cours et que les
causes qui l'avaient amenée continueraient d'agir en silence. Une
enfant donc étant donnée, il faut, suivant eux, l'étudier indivi-
duellement, connaĂźtre l'ensemble des conditions oĂč elle se trouvait,
puis lui choisir un établissement approprié à sa nature, sans
attacher tant d'importance à savoir si elle a volé ou non volé; car
une enfant qui n'a pas encore volĂ© peut ĂȘtre dĂ©jĂ plus mauvaise
qu'une autre, complice inconsciente ou instrument passif d'un délit
ordonné par une volonté plus forte.
Qui se charge donc en Suisse de faire cette étude? Le public.
Qui se charge d'y donner la suite convenable? Le public. Qui
choisit la maison? Le public. Qui a édifié cette maison? Le public.
Qui veille sur l'enfant au jour oĂč il en sort et les jours qui suivent?
Toujours le public.
Quand je dis : le public, je n'entends évidemment pas le pre-
mier venu ni une cohue de gens quelconques : j'entends des per-
sonnes groupées dans des associations libres, tenant leur autorité
des sacrifices qu'elles font et des charges qu'elles assument. Sans
doute, les administrations publiques, l'Etat, les communes, ordon-
nent souvent qu'une enfant soit retirée, et pour assurer l'exécution
de leur décision, elles donnent, s'il le faut, de l'argent. Mais l'enfant
et l'argent sont remis, avec confiance, Ă une maison libre ; celle-ci
fait de l'enfant ce qu'elle veut, elle le libĂšre, elle le rend Ă . sa
famille, elle le place en apprentissage ou dans une famille adop-
tive, comme il lui semble bon. Elle est ouverte, bien entendu, au
contrĂŽle des inspecteurs ordinaires des Ă©coles de l'Ătat : mais
quant à ses résultats, elle en rend compte surtout à son comité,
puis au public dans ses séances solennelles et dans ses publications
imprimées.
Il faut s'empresser de dire que ces comités sont trÚs sérieux,
autant par la composition que par le nombre de leurs -membres. La
grande société qui s'appelle la Société' suisse de t utilité publique,
et à qui la république doit tant de fondations, est naturellement
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DIS JEUNES FILLES 535
reprĂ©sentĂ©e dans ces comitĂ©s, oĂč elle surveille l'emploi des fonds
qu'elle a pu donner; mais on lui adjoint, pour chaque établisse-
ment, des personnes vivant dans le canton mĂȘme. On a ainsi des
patrons qui connaissent bien le milieu immédiat et d'autres qui,
habitant plus loin, peuvent veiller avec plus de compĂ©tence soit Ă
l'entrée, soit à la sortie des enfants : car il y a souvent grand
intĂ©rĂȘt Ă ce que ceux-ci soient sĂ©parĂ©s de leurs parents et du
milieu oĂč ils ont pĂ©chĂ© les uns et les autres.
Ces comitĂ©s, oĂč entrent des ecclĂ©siastiques, des laĂŻques, des
catholiques et des protestants, des hommes et des femmes, se
recrutent aisément. On en jugera par ce fait : une toute petite
institution, le Rettungsanstalt de Friedberg, Ă Semgen (canton
d'Argovie), ne contient en moyenne que 16 jeunes filles (orphelines
ou délaissées), et son comité de surveillance comprend 16 hommes
et 16 dames! Gomme si on avait voulu donner Ă chaque enfant
individuellement un pĂšre et une mĂšre d'adoption ! Je ne dis pas
que l'on retrouve partout un pareil luxe de patronage ; mais par-
tout la surveillance est organisée méthodiquement par des per-
sonnes qui tiennent Ă n'ĂȘtre pas des bienfaiteurs d'un jour et qui
s'intéressent avec suite à la prospérité de ces maisons.
On ne me croirait guĂšre si je disais que tout absolument est Ă
imiter dans cette organisation. Ainsi, en Suisse, les catholiques et
les protestants sont bien d'accord pour favoriser ces institutions,
et la SociĂ©tĂ© suisse de l'utilitĂ© publique, oĂč les seconds sont en
majoritĂ©, subventionne des Ćuvres catholiques. Jusqu'ici rien que
de trĂšs louable. Mais n'est-ce pas aller un peu loin dans cette con-
ciliation que d'ouvrir un mĂȘme Ă©tablissement aux enfants des deux
cultes? Songeons que cet établissement est un internat situé le plus
souvent dans une campagne éloignée; songeons que ce n'est de
plus qu'une école primaire. Dans ces conditions, je crois qu'il n'est
pas sans inconvĂ©nients de rĂ©unir, par exemple, dans la mĂȘme
maison, 28 enfants réformés et 2 catholiques. Puisque les établis-
sements ne manquent pas, pourquoi ne pas mieux s'appliquer Ă
mettre ensemble les pupilles d'une mĂȘme confession? Les Suisses
me paraissent, d'ailleurs, avoir le sentiment de cette nécessité ou
de cette convenance; car les faits que je signale sont de plus en
plus des exceptions. Dans les statuts d'un refuge je lis : « Les
enfants catholiques y sont admis, mais pourvu que la personne qui
les présente se charge de leur éducation religieuse. » Il y a donc
quelque difficulté à assurer à la minorité une éducation religieuse
suffisante. Ailleurs je lis encore : « La fondation est ouverte aux
enfants des deux cultes ; mais jusqu'à présent les réformés seuls
en ont profitĂ©. » Ainsi de soi-mĂȘme la division s'Ă©tablit. Ceux-lĂ
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536 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
seuls peuvent le regretter qui voudraient voir les idées respectives
s'exagérer dans la lutte ou se fondre dans une commune indiffé-
rence. Ce n'est pas dans les premiÚres années de la vie, ce n'est
pas à l'école primaire, c'est dans la suite de l'existence que les
hommes doivent apprendre la tolérance et professer les uns pour
les autres un respect sincÚre et réfléchi.
Je crains qu'on ne mette un peu plus de temps à opérer une
autre séparation : celle des filles et celle des garçons. Il se trouve,
en effet, des personnes éminentes, dans le clergé catholique autant
que dans le clergé protestant, pour s'y opposer et pour trouver que
la réunion des deux sexes, non seulement n'a pas d'inconvénients,
mais présente beaucoup d'avantages.
Essayons de nous placer tout d'abord Ă leur point de vue. En
Suisse, on prend les enfants trĂšs jeunes, Ă huit ans, Ă sept ans, Ă
six ans, Ă cinq ans mĂȘme; en moyenne, l'Ăąge d'entrĂ©e Ă l'Ă©tablisse-
ment me paraĂźt ĂȘtre six ans. Or on peut s'attendre qu'Ă pareil Ăąge,
la réunion des filles et des garçons contribué à faire prendre encore
plus au sérieux le systÚme de famille, dont nous allons voir bientÎt
les grandes lignes... et les petites. On peut dire aussi que de cette
réunion doit résulter une discipline, adoucie d'un cÎté, fortifiée de
l'autre, améliorée pour tous par un heureux mélange de délicatesse
et de fermeté. On peut ajouter qu'à ces ùges, il n'est pas trop tard
pour profiter d'une lente accoutumance et pour émousser de bonne
heure, dans une familiarité bien surveillée, l'aiguillon qui se fera
sentir plus tard. Or on se flatte que le petit nombre des pension-
naires de l'un comme de l'autre sexe permet une surveillance tou-
jours efficace. Supposez qu'il entre, chaque année, quatre enfants
nouveaux, dont une fille et trois garçons ou trois filles et un garçon;
est-il difficile de bien connaĂźtre chacun d'eux et de veiller, Ă
mesure qu'ils grandissent, aux faits et gestes de chacun? Enfin, il
y a une raison économique que j'ai déjà signalée : cette réunion
permet une division du travail fort naturelle et conforme Ă celle qui
s'imposera plus tard dans la vie : les filles se mettent peu Ă peu Ă
faire le ménage, à raccommoder les bas et à nettoyer les habits des
garçons, à leur préparer la cuisine; eux, de leur cÎté, tardent
moins Ă se consacrer exclusivement aux travaux qui resteront leur
apanage.
Tout cela est fort séduisant, fort plausible en théorie, et l'on
aimerait beaucoup Ă savoir que la pratique ne Ta jamais ou ne Ta
que bien rarement démenti. Par malheur, si les enfants entrent
dans le Rettungsanstalt Ă six ans, ils y restent le plus souvent
jusqu'à seize. Or, à partir de douze ans, les inconvénients sont
rĂ©els, mĂȘme en Suisse, et ils grandissent d'annĂ©e en annĂ©e, comme
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 53?
les enfants. Je n'insisterai pas ici sur ce point, je crois que l'expé-
rience modifiera peu à peu les idées de nos voisios. Je remarque
que parmi ces établissements mixtes, les neuf dixiÚmes à peu prÚs
sont anciens; ils ont été fondés entre 1825 et 1845; la force de
l'habitude et de la tradition, le silence généralement fait sur les
accidents de nature à discréditer le systÚme, la rareté aussi, je le
veux bien, des accidents graves, font que l'on conserve ce que l'on
a créé à des époques probablement plus morales, moins surexcitées
dans tous les cas par les habitudes des grandes villes. Mais, dans
les établissements fondés depuis 1850 et, à plus forte raison,
depuis dix ou douze ans, la séparation est devenue la rÚgle; du
moins, en fait, est-ce elle que j'ai rencontrée.
J'ai surtout visitĂ©, â parmi les Ă©tablissements de jeunes filles,
â deux maisons d'une certaine importance : la maison dite de
Victoria, prĂšs Berne, pour les petites protestantes, et la maison de
Richterswyl, au bord du lac de Zurich, pour les jeunes filles
catholiques. L'une et l'autre ont apporté au systÚme déjà tradi-
tionnel de la Suisse quelques modifications que nous aurons Ă
juger, mais elles s'efforcent de le respecter en l'améliorant ou d'y
revenir aprÚs avoir été contraintes de s'en éloigner quelque peu.
Nous pouvons donc les choisir comme des types intĂ©ressants Ă
étudier.
« La Victoria » (comme on dit en Suisse) a été fondée, en 1857,
par des personnes privées. Son but est « d'élever des orphelines et
des filles de parents vicieux pour les arracher Ă la pauvretĂ© (et Ă
la mendicité) héréditaires. » L'établissement tout entier (sol, cons-
tructions et aménagement) a coûté 260 000 francs, et il est fait,
disent les statuts, pour cent quatre élÚves au plus. Au printemps
dernier, il y en avait cent dix. Apparemment, cette fondation est
due Ă des personnes riches; de lĂ une ampleur relative d'organisa-
tion et un nombre d'enfants qui dépasse légÚrement les habitudes
du pays. Je parlais plus haut d'un refuge qui ne comptait jamais
plus de seize élÚves : la trÚs grande majorité en a cinquante; c'est
là , je crois, non le chiffre réglementaire, car toutes les créations
sont libres, mais le chiffre préféré des connaisseurs; c'est aussi
celui aux environs duquel on est bien souvent arrĂȘtĂ© par la force
des choses, lĂ oĂč c'est l'initiative privĂ©e qui fait presque tous les
frais. Mais ce chiffre mĂȘme, les Suisses le trouveraient encore trop
élevé, s'ils ne le tempéraient par leur systÚme de famille. Dans tout
refuge helvétique, une « famille » comprend de douze à seize
enfants ayant leur petit appartement séparé, avec salle d'étude,
dortoir, vestiaire, quelquefois mĂȘme rĂ©fectoire Ă part, et un sur-
vrillant ou une surveillante spéciale. Cette derniÚre personne n'est
10 NOVEMBRE 1892. 35
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53a irtracà 'mft coaaiciiûHmLf us «us hlus
pas chargée de tout faire : elle envoie les enfants dans une classe
ou dans une autre,, selon leur Ăąge, mais elle les reprend dans les
intervalles; enfin, elle joue envers eux le rĂŽle d'un vrai pĂšre ou
d'une vraie mare de famille. La Victoria divise ses cent dix enfants
on huit familles, et elle constitue ses familles comme on les cons-
titue dans les établissements de garçons, en y mettant des enfants
de divers Ăąges, qui sont comme les grandes sĆurs et les petites
sĆurs. On peut avoir, sous ce rapport, une variĂ©tĂ© suffisante, car
la maison prend des petites filles entre trois ans et six ans, et elle
les garde jusqu'Ă seize ans.
Ce n'est pas seulement pour imita* la composition d'une famille
qu'on aime ce mĂ©lange des Ăąges : car, en toute chose, on tient Ă
éviter l'uniformité autant qu'en France nous la recherchons. Je ne
sais mĂȘme pas si en cela on ne s'est pas laissĂ© aller Ă un excĂšs
inverse du nÎtre, en attachant à certains détails plus d'importance
qu'ils n'en méritent. Pour mieux fuir « l'uniformité », on a sup-
primé « l'uniforme ». Chaque pensionnaire a son costume à elle, et
on s'ingénie à varier jusqu'à la forme des petits tabliers. Ce n'est pas
que les unes soient plus rustiquement ou plus pauvrement vĂȘtues
que les autres. Les étoffes sont toutes à peu prÚs d'égale valeur :
ce sont les coupes et les couleurs qui diffĂšrent; mais vraiment,
pour les varier comme on a fait, on a dĂ» s'y appliquer, et il en
résulte des combinaisons manquant parfois de ta simplicité attendue.
Par compensation, ces menus travaux, comme tous ceux qui con-
cernent les vĂȘtements : robes, tabliers, chapeaux... sont faits Ă la
maison et par les mains des maßtresses aidées des plus grandes
pensionnaires.
Autre détail qu'il né faut pas manquer d'admirer et de vanter :
les poupées ne sont pas seulement permises, elles font partie du
matériel... j'allais dire du personnel obligatoire. Chaque petite fille
a sa poupée qu'elle doit faire vivre et entretenir pendant un an.
A Noël on les renouvelle toutes. Chez nous, je n'ai vu pareille chose
nulle part, si ce n'est sur une petite Ă©chelle et par exception (Ă
Sainte-Anne d'Auray). Il n'y a qu'une seule maison, souvent mal
jugĂ©e, oĂč l'usage des poupĂ©es, si je suis bien renseignĂ©, soit cons-
tant et universel, c'est la maison d'éducation de la Légion d'hon-
neur, k Saint-Denis.
Les pupilles de la Victoria ne sont cependant pas élevées comme
des demoiselles. Jusqu'Ă dix ans, d'abord, on les fouette... si elles,
le méritent- Puis, à mesure que le souci de leur instruction primaire
le permet, elles sent mises aux travaux manuels et surtout aux
soins du bétail et à la culture du jardin. Leur éducation profession-
nelle est qualifiée d'éducation agricole. Pour les travaux de la tare
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L'ĂDUCATION CORRECTIOH^ELLE DES JEUNES KLLES 559
et de l'étable, il y a quatre surveillants : mais toutes les élÚves en
Ăąge de le faire et leurs huit institutrices mettent la main aux tra-
vaux. Tout le jardin potager, dont vit l'établissement, est semé,
planté, sarclé, arrosé par les enfants et leurs maßtresses. Plus d'une
plate-bande porte mĂȘme la trace bien visible de la faiblesse des
mains qui l'ont soignĂ©e ; mais il y a un genre de plaisir particulier Ă
regarder ces files pas trop réguliÚres et ces tiges un peu tremblot-
t an tes : on y voit la preuve authentique que l'éducation est horti-
cole autrement que sur le papier* Les institutrices de ces maisons
ont d'ailleurs, avec leur finesse qui est grande et leur instruction
qui ne l'est pas moins, une souplesse vraiment remarquable. Elles
ont beau parler plusieurs langues, connaĂźtre trĂšs bien La musique,
rien ne les empĂȘche de piocher le jardin et d'enseigner Ă leurs
enfants le soin des vaches. Dans l'art qu'elles ont de concilier
l'instruction proprement dite avec l'instruction professionnelle,
elles ne sont point inférieures aux instituteurs des établissements de
garçons... qu'elles épousent, du reste, assee souvent.
Que fait-on de ces enfants? On les place, soit en apprentissage,
soit surtout en service. Il en sort chaque année dix à douce. C'est
un nombre qui ne doit pas créer de grandes difficultés. Les mem-
bres du comitĂ© sont eux-mĂȘmes assez nombreux, les directrices et
institutrices ont assez de relations, l'institution est assez bien
réputée pour que les places soient aisées à trouver. Il s'agit, dira-t-
on, d'en rencontrer de bonnes. Assurément. Mats on les a telles
quand ou les surveille en mĂȘme temps qu'on surveille les enfants.
Or les enfants, une fois placées, demeurent en rapports constants
avec l'administration de l'établissement, et chacune d'elles a une
sorte de correspondante ou de tutrice officieuse qui envoie pério-
diquement des notes sur sa santé, son travail et sa conduite. C'est
lĂ une pratique universelle pour les pupilles sorties de quelque
refuge de Suisse que ce soit; et quand on sait que la grande
majorité de ces refuges a 'a que cinq à six sortants à placer toutes
les années, un voit comment chaque directeur, assisté de son
comité, peut se tirer d'une pareille tùche.
La maison catholique de Rkhterswyl (Sckweizericke Rettimft-
anstult f&r laUtotiscke MĂ dchen) est le seul asile ouvert en Suisse
pour les jeunes filles catholiques abandonnées ou méritant, omtmt
bous disons cl» nous, d'ĂȘtre mises en correction. C'est Ă ce titre
surtout qu'elle mérite de nous intéresser.
Elle « été fondée, en 1861, par la Soà ééé suisse de l'utifiié
publique, sociĂ©tĂ© oĂč, comme je l'ai dit, fa» protestants dominent,
non seulement par le nombre, mais surtout par la richesse. Elle a
donné généreusement 127 000 francs, donc 115 000 pour les
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540 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
tructions et le terrain, 12 000 pour l'aménagement et le mobilier.
Mais, ce don fait, elle a entendu s'y tenir, et elle a dit Ă l'institution :
« Maintenantjtirez-vous d'affaire vous-mĂȘme et vivez comme vous
pourrez. »
La chose n'Ă©tait pas facile, car, pour cette mĂȘme raison que les
populations catholiques de la Suisse sont généralement plus pau-
vres, l'établissement a cru devoir poser comme rÚgle de ne
demander aucun prix de pension. Il ne reçoit donc rien des
parents; et sans doute parce que les parents ne donnent rien, l'Ătat
et les communes les imitent. La maison doit donc se suffire avec
le produit de ses dons et legs et avec le travail de ses pension-
naires. Elle a encore usé d'un autre moyen, auquel le zÚle de plus
d'une institution charitable est obligé de recourir : elle a fait pour
42 000 francs de dettes. Il est vrai qu'elle les amortit, car, en 1892,
cette dette est réduite à 40 000.
De toutes ces conditions d'existence est résultée, pour l'institu-
tion, une premiÚre nécessité, celle de trouver un travail vraiment
productif. Il a donc fallu employer surtout les jeunes filles Ă une
besogne industrielle. On a bien autour des bĂątiments quelques
jardins potagers, mais de proportions restreintes. On a trouvé le
gagne-pain dans une industrie bien appropriée, d'ailleurs, à des
mains de jeunes filles, et qui, à Richterswyl, est facilitée par une
petite chute d'eau que fournit la colline : le tordage de la soie.
Mais de cette premiÚre nécessité en est résultée une seconde,
celle de ne prendre des pensionnaires qu'Ă quatorze ans, car ce
n'est qu'à partir de cet ùge que la législation suisse autorise le
travail des mineurs dans les manufactures. Or Richterswyl est
assimilé à une manufacture. Si donc on y reçoit par exception
quelques enfants de douze ou treize ans, celles-ci sont provisoire-
ment employées au ménage ou au jardin. Quant aux autres, elles
sont aussi bien que possible pour des filles travaillant en atelier.
Leur maison est située au bas d'une cÎte sur la route qui longe
le lac de Zurich, et, au moment mĂȘme oĂč je cherchais Ă me rensei-
gner sur mon chemin, elles m'épargnÚrent de plus amples questions
par leur sortie joyeuse aux bords du lac. Elles prenaient leur
petite récréation et s'ébattaient toutes en bande, mais sans rien
qu'on pût trouver excessif. Les différentes constructions et le
bĂątiment oĂč sont les ateliers sont extrĂȘmement simples. Le direc-
teur, ancien instituteur, est un homme, lui aussi, trĂšs simple
d'aspect. Je le trouvai en train d'arroser ses légumes; mais, dans
tout le cours de ma visite, je fus trĂšs satisfait de sa conversation
pleine de franchise, de prĂ©cision et mĂȘme de finesse. Il m'avoua
sans détours tous les cÎtés faibles de l'institution ; son personnel
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 544
est trop peu nombreux, encore une conséquence du peu de res-
sources dont dispose le comité. L'entrepreneur avec lequel on a
passé un traité pour le tordage de la soie paie deux surveillantes.
A cÎté du directeur est une religieuse qui sert d'institutrice. Une
seule religieuse, c'est une anomalie. L'ordre n'y a consenti que
par intĂ©rĂȘt pour la fondation, et parce que les ressources de celui-
ci ne permettent, pour le moment, pas davantage. Enfin, le service
matériel est à peu prÚs assuré par une servante et une ouvriÚre.
Pour 85 pensionnaires, c'est vraiment bien peu. Nous sommes loin
ici du systĂšme de famille des autres refuges de la Suisse, et
j'avoue que la premiĂšre impression que j'ai ressentie en prenant
connaissance de tous ces détails a été un peu pénible. Il me paraßt
encore difficile qu'un personnel aussi restreint suffise pour 85 filles
de cet Ăąge. Une seule, il est vrai, avait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e par la justice;
un quart avait été amené par les parents, le reste avait été envoyé
par les communes. Environ 20 d'entre elles, m'a dit le directeur,
étaient des filles « séduites ». En général, les défauts de toutes
les arrivantes sont Ă peu prĂšs les mĂȘmes : le mensonge, la paresse,
la désobéissance et le vagabondage. Le seul avantage que présente
l'Ăąge auquel on les prend est que leur instruction primaire n'a
besoin que d'ĂȘtre complĂ©tĂ©e ou rectifiĂ©e ; aussi ne leur fait-on que
deux classes par semaine, dans lesquelles on les divise en six
sections.
De ces éléments, si insuffisamment surveillés, quel parti réussit-
on à tirer? J'ai trouvé aux pensionnaires bonne mine et bonne
tenue. Les ateliers oĂč elles travaillent sont, non seulement trĂšs
propres et trÚs aérés, mais assez vastes pour que chaque ouvriÚre
soit suffisamment isolée. Elles travaillent debout, mais avec une
certaine variété de mouvements qui vaut bien, pour la moralité
comme pour la santé, la fabrication des faux-cols et des manchettes
et les coutures exécutées pour les magasins du Bon-Marché. Enfin,
elles chantent trĂšs souvent toutes ensemble, ce qui joint, â tant
bien que mal, â au bruit de la machine, les distrait, tout en
empĂȘchant (je le crois, du moins) les conversations particuliĂšres.
Le directeur m'affirme que l'esprit est bon. En dix ans, me
dit-il, on n'a eu Ă renvoyer que 2 filles. Au point de vue sanitaire,
la situation est excellente : on n'a jamais eu de maladies nerveuses;
et dans cette mĂȘme pĂ©riode de dix ans, on n'a eu Ă dĂ©plorer que
cinq décÚs, dus tous les cinq à la phtisie héréditaire. Enfin, on se
flatte de transformer complĂštement le moral de 80 pour 100 de ces
jeunes filles, et sur les 20 autres, on ne croit pas qu'il y en ait
plus de 5 dont la conduite soit positivement mauvaise.
Par quels moyens me dit-on avoir obtenu ces résultats? Le
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542 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
directeur me les explique par ce fait, que l'institution a débuté
avec 8 enfants, que de celles-ci on a pu s'occuper trĂšs soigneuse-
ment et qu'on a pu constituer avec elles un excellent noyau, dont
la vertu n'est point usée. Depuis lors, on n'a jamais admis plus de
deux nouvelles pensionnaires clans le mĂȘme mois, et on a remarquĂ©
avec satisfaction que toutes celles qui sont dans la maison depuis
deux ou trois ans donnent aux nouvelles venues bons conseils et
bons exemples. Je ne demande pas mieux que de croire tout cela,
car rien de ce que je vois dans ma visite n'est fait, loin de lĂ , pour
le démentir. Je crois encore que la bonne réputation du refuge est
bien établie, et je ne suis pas étonné que les demandes d'admission
soient assez nombreuses pour qu'on se voie obligé d'en refuser la
moitié faute de place ou faute d'argent. Mais cette influence du
petit noyau originaire continuera-t-elle longtemps Ă se faire sentir?
Qu'une trop mauvaise fille pénÚtre dans la maison, qu'elle y gùte
un certain nombre de ses compagnes et qu'on soit un peu de temps
à l'ignorer : la situation ne sera-t-elle pas retournée? Le comité
avait senti le danger; il avait prescrit que le nombre des pension-
naires ne dépassùt point 80, ce qui est déjà beaucoup. On en est
aujourd'hui Ă 85, et le personnel surveillant n'augmente pas.
Un avenir prochain réserve sans doute une amélioration qui ne
sera pas à dédaigner. La fondation doit recueillir un jour ou l'autre
une somme de 40 000 francs, provenant pour moitié d'une nue-
propriété, pour moitié d'une assurance sur la vie contractée en sa
faveur. Avec ces rentrées, elle compte payer ses dettes et retrouver
ainsi plus de liberté dans l'emploi de ses recettes ordinaires. Alors
elle réduira de deux heures par jour le travail manufacturier et
elle prendra une cuisiniÚre pour préparer un plus grand nombre
de pupilles à cette partie du service. Ces réformes sont d'autant
plus souhaitables que le travail du tordage de la soie n'est en défi-
nitive qu'un moyen de créer des ressources & l'établissement : il
n'a par lui-mĂȘme aucune valeur Ă©ducative et ne sert de rien pour
l'avenir des jeunes filles. On s'occupe avec zĂšle et, je le crois, avec
succÚs, de les placer. Elles sortent d'ailleurs en état de faire assez
bonne figure : celles qui sont restées quatre ans emportent avec
elles un trousseau estimé 200 francs et 200 francs en argent. Pas
plus que celles qui sortent des autres refuges, elles ne sont aban-
donnĂ©es Ă elles-mĂȘmes : chaque fille placĂ©e a sa dame patronnesse
qui veille sur elle et lui donne réguliÚrement des notes. Mais avec
toutes les facilités que procure ce patronage parfaitement organisé,
on ne place pas plus de i pour 100 de ces jeunes filles dans des
usines pareilles à celle qui est montée à Richterswyl. Quelques-unes
deviennent blanchisseuses, couturiÚres ou modistes. Mais on pré-
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DIS JEUNES FILLES 54a
fĂšre encore les mettre domestiques dans de bonnes maisons, et
c'est là la destinée du plus grand nombre. La valeur du travail
industriel de l'établissement est donc bien limitée, et il serait 4
désirer de voir ce travail se restreindre de plus en plus.
En résumé, que nous apprend l'exemple de Richterswyl et quelle
conséquence en peut-on tirer? Il y a d'abord, si je puis ainsi parler,
le point de vue suisse. Richterswyl n'est point conçu et organisé
connue la presque totalité des refuges du pays. Faut-il en conclure
que la vieille méthode a trouvé des dissidents et qu'elle en a trouvé
surtout chez les catholiques? Nullement. Le directeur m'a trĂšs
positivement déclaré que si la maison n'avait pas introduit chez elle
le systĂšme de la division par familles, c'est que les ressources
nécessaires lui avaient manqué : car ce systÚme est bien celui
qu'elle prĂ©fĂ©rerait. Comment se fait-il que ni l'Ătat ni les com-
munes ne soutiennent mieux cet établissement? C'est là une ques-
tion Ă laquelle nous n'avons pas le droit de nous mĂȘler. Ce que j'ai
tenu le plus Ă montrer, c'est le sens dans lequel il entend s'orienter
lui-mĂȘme au fur et Ă mesure que les libĂ©ralitĂ©s qu'il pourra rece-
voir amélioreront ses conditions d'existence. Encore une fois, il
tend à rentrer dans le systÚme général de la Suisse : les enfants
recueillis de bonne heure pour qu'on puisse les libérer et les placer
de bonne heure, peu d'enfants Ă la fois dans la mĂȘme maison, peu
d'enfants surtout groupés ensemble sous la responsabilité d'une
mĂȘme personne, prĂ©dominance de la vie agricole sur la vie indus-
trielle dans l'intérieur des refuges, préparation au service dans les
familles beaucoup plus qu'Ă l'apprentissage d'une profession libre,
surveillance étroite à la sortie et patronage exercé individuellement
sur chaque enfant placé par les soins de l'institution.
Aussi bien dans l'éducation réformatrice des filles que dans celle
des garçons, le grand-duché de Bade se rapproche beaucoup de la
Suisse. Il y a mĂȘme dans la plupart de ses refuges un caractĂšre
encore plus marqué de simplicité, quelque chose de plus individuel
et de plus local. Les fondations y sont plus variées, elles sont dues
plus souvent Ă une commune, Ă une paroisse, Ă une personne
privée. Ainsi, à Heiligenzell prÚs de Carlsrhue (maison catholique,
fondée en 1853 et recevant en moyenne 34 filles mineures ou
abandonnées), « c'est la propriétaire de l'établissement qui en est
aussi la directrice ». Et il paraßt qu'elle a su inspirer autour d'elle
un dévouement pareil au sien; car dans la notice rédigée sur la
maison je lis les lignes suivantes : « Deux institutrices, un chape-
lain, trois surveillantes et quatre domestiques n'ont pas de traite-
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544 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
ment; les domestiques reçoivent le logement, l'habillement et la
nourriture. » Ce refuge pourtant n'est pas un taudis : il a coûté
87 500 francs, et les recettes y dépassent chaque année les dé-
penses d'au moins 2000 francs. Dans ces conditions, on ne s'étonne
pas que la maison ne reçoive rien du gouvernement. Elle reçoit
quelque chose des communes et des parents, mais le prix de la
pension est fort réduit : il est de 100 à 150 francs. La maison a
fait comme beaucoup d'autres, dans le grand-duché, qui, à mesure
qu'elles voyaient leur prospérité se consolider, diminuaient le prix
de la pension pour le réduire au strict nécessaire.
Les deux maisons qui m'ont paru offrir le type le plus parfait
de ce genre d'Ă©tablissement sont celles de KĆferthal prĂšs de
Mannheim et de SchĆbenhardt, prĂšs de Carlsruhe.
La premiÚre est située dans la principale rue d'un petit village.
Elle a été fondée en 1881, par de simples particuliers qui ne sein-
blerft pas avoir voulu laisser leurs noms. Ils ont fait les choses
simplement : car le sol, les constructions, l'aménagement ont coûté
en tout 25 471 fr. 75. Pour 32 enfants, réduits souvent, il est vrai,
à 23 ou 24, ce n'est pas trÚs coûteux. Pour chaque enfant, c'est
exactement 50 francs de loyer. Je pourrais donc ici refaire le
calcul que j'ai dĂ©jĂ fait pour les garçons et montrer que, mĂȘme
au point de vue économique, mieux vaut, pour 250 ou 300 enfants,
bĂątir dix modestes maisons, comme celles de la Suisse ou du grand-
duché de Bade, que d'élever un seul édifice comme les nÎtres.
Les petites filles de KĆferthal sont des filles « vicieuses et
abandonnées ». On ne les prend pas au-dessous de six ans ni au-
dessus de douze; et pour les élever, la maison, qui est catholique,
a 3 religieuses, sans compter un économe qui, pour sa besogne
apparemment trĂšs simple, se contente d'un traitement de 375 francs
par an. Dans une institution aussi restreinte, il entre chaque année
de 4 Ă 6 enfants : il en sort Ă peu prĂšs autant. Il n'y a rien lĂ qui
puisse troubler le calme de la maison ni réussir à en modifier l'esprit.
Si la crĂ©ation mĂȘme a Ă©tĂ© peu coĂ»teuse, elle continue Ă n'ĂȘtre
guÚre onéreuse au public et au budget du grand-duché. Ni le gou-
vernement ni les communes ne donnent rien. Le produit des legs
et des souscriptions volontaires produit environ 3000 francs par
an. Les pensions payées par les parents dépassent 5000, et encore
le prix de la pension a-t-il été abaissé. En 1877, on demandait
200 marcks de pension et 20 marcks de trousseau; en 1892, on ne
demande plus que 120 marcks de pension, sans trousseau. Le
produit du travail intĂ©rieur est d'environ i 000 francs. On voit Ă
ce dernier chiffre que les pensionnaires ne sont pas surchargées,
puisque, l'un dans l'autre, elles n'ont Ă produire qu'une valeur d'Ă
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 545
peu prÚs 40 francs par an. Tout compensé, la maison reçoit de
9 à 10 000 francs et elle en dépense en moyenne 8 à 9000. C'est
de trĂšs bonne administration.
J'ai dit que l'établissement était situé dans un village. Il ne faut
pas en conclure qu'on s'est contenté d'une chaumiÚre ou d'une
construction peu confortable. Placée dans la principale rue, trÚs
large, du bourg de KĆferthal, avec un perron en pierre, la maison
a tout Ă fait l'air d'une retraite de bonnes bourgeoises de petite
ville, entretenant elles-mĂȘmes leur intĂ©rieur avec beaucoup d'Ă©co-
nomie, mais avec un soin minutieux dans tout ce qui ne coûte que
de l'attention et du travail personnel. Une telle propreté devient
de l'élégance. Pas un coin, pas un objet qui ne soit aussi correc-
tement tiré, aligné, posé, aussi net et aussi blanc qu'une cornette
de jeune religieuse. En traversant ces petits dortoirs & l'aspect par-
tout virginal, avec des couvre-pieds d'étoffe trÚs simple, mais rayée
de blanc et de rose, tous blanchis et apprĂȘtĂ©s avec scrupule, en
voyant la bonne sĆur d'une taille et d'une physionomie rappelant
l'Alsace â mais l'Alsace heureuse et vivant en paix avec ses voi-
sines â m'ouvrir orgueilleusement tous ses placards et tous ses
tiroirs remplis d'une lingerie chatoyante, parfumĂ©e, oĂč tout Ă©tait
plissé, noué, enveloppé avec des enjolivements qui, luxe à part,
faisaient penser à des trousseaux de jeunes mariées, je ne pouvais
m'empĂȘcher de trouver tout cela non seulement dĂ©licieux, mais trĂšs
sain et trĂšs moral. Je pensais Ă une page exquise du RĂȘve de Zola,
oĂč la jeune hĂ©roĂŻne, tentĂ©e d'abord avec violence et sur le point
de fuir â pas toute seule â se sent doucement et invinciblement
retenue par la blancheur de tout ce qu'elle voit autour d'elle, dans
ses rideaux, dans son lit, dans le mur de sa chambre. Oui, ces filles
« vicieuses et abandonnées » sont bien traitées; il est impossible
que leur moral ne s'en ressente pas; impossible que tant de blanc
et tant de rose ne leur donnent pas la sensation, le goût, le besoin
d'une vie bien ordonnĂ©e, d'oĂč le dĂ©sir de se contenter des mille
petites choses faciles dont est fait si souvent le bonheur d'une hon-
nĂȘte femme. Est-ce moi ou les religieuses qu'on accusera mainte-
nant de puérilité? Petite cour avec sa citerne et son gros arbre
fruitier, poulailler, jardin, tout portait ainsi la trace de mains fémi-
nines, arrangeant tout gentiment, répandant partout un air de chez
soi : du haut en bas chaque partie de la maison et chaque objet
faisant l'effet d'un joli coucou de la ForĂȘt Noire!
On me demandera si ces jeunes filles répondent bien à ce décor.
Je répondrai d'abord que ce sont leurs mains qui l'organisent et
l'entretiennent. J'espÚre que cette réponse paraßtra satisfaisante et
suffira; car lorsque j'ai passĂ© par KĆferthal, les pensionnaires
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S46 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
étaient à l'église, à l'église du village comme tout le monde, sous la
surveillance de deux religieuses. Mais je puis ajouter que la disci-
pline de la maison a aussi un certain caractĂšre intellectuel qui la
met au-dessus de beaucoup d'autres. Elle place sans doute quel-
ques-unes de ses élÚves comme servantes, mais il en est qu'elle
prépare à devenir maßtresses d'école.
A SchĆbenhardt, le cadre est assurĂ©ment plus beau; mais le
tableau que j'y ai eu sous les yeux Ă©tait Ă peu prĂšs le mĂȘme qu'Ă
RĆferthal â et je ne demandais certes pas davantage. â SchĆ-
benhardt est un ancien chĂąteau, â chĂąteau de vieille petite cour
allemande, â rappelant, mais avec beaucoup moins de coquetterie,
beaucoup moins de luxe et une grĂące plus naturelle, certaines
parties de notre Trianon. La grande-duchesse a donné les bùtiments
et un assez grand espace de jardin pour l'Ćuvre qu'elle a fondĂ©e
lĂ . On y va par une longue avenue qui part de Carlsrhae, puis
s'engage dans la campagne; et au bout d'une demi-heure ou trois
quarts d'heure de voiture, on trouve rétablissement joint à une
ferme et ayant ses principales fenĂȘtres sur de superbes bois dont
le séparent seulement quelques pelouses et un vallon parfaitement
solitaire et silencieux.
Au rez-de-chaussée sont d'anciens salons assez vastes qui ont
gardé quelques-unes de leurs peintures : aujourd'hui on y fait, au
besoin, sécher la lessive : car le blanchissage est l'industrie nour-
riciÚre de la maison qui a la clientÚle de plusieurs établissements
publics de Carlsrhue. Cette transformation, qui peut passer pour radi-
cale, n'a cependant rien endommagé. Visiblement on s'est appliqué
à ce que le passé et ses élégances fussent encore sensibles dans l'amé-
nagement si pratique et si utilitaire qu'on a dĂ» faire des bĂątiments.
Au premier étage, j'ai constaté que les jeunes filles n'étaient pas
réduites au travail de la lessive et du lavoir. Elles étaient en tout
vingt-quatre, entrées là de quatorze à dix-huit ans. (Tétaient des
orphelines ou des enfants de mauvais parents, mais s'Ă©tant dĂ©jĂ
rendues coupables elles-mĂȘmes de vol ou d'inconduite : beaucoup
avaient été en prison.
Eh bien, on ne s'en aperçoit guÚre, à la façon dont leurs maltresses
s'occupent d'elles et à la tenue de leur joli séjour. Elles ont leurs
salles de travail dans des piĂšoes qui rappellent encore les anciens
salons du chùteau, comme une .vieille robe un peu fanée, mais soi-
gneusement entretenue, rappelle une antique toilette. Rien, d*afl-
leurs, qui jure ni qui fasse aucun contraste criard, et ces jeunes
laveuses qui, le matin sans doute ou la vrille, avaient fait tout le
ménage de la buanderie, semblaient là les écoliÚres (Tune trÚs
bonne école ou les apprenties d'urne ouvriÚre de bon renwn. Je dirai
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 547
enfin que leurs dortoirs étaient de tout point dignes de ceux de
Koeferthal et que les jeunes filles des meilleures familles ne peu-
vent avoir de chambres mieux aérées, mieux tenues et d'une plus
irréprochable propreté.
La maison est ouverte aux enfants des deux cultes1, et ce sont
des laïques qui la gouvernent. Parmi celles-ci en étaient deux qui
contribuaient grandement et, je le crois, pour la meilleure part, Ă
donner à tout l'établissement le ton familial et légÚrement relevé
que j'y ai remarqué. La directrice était une personne de cinquante
ans environ, d'une physionomie fine, mais respirant surtout la
bonté; elle était assistée et secondée par une maßtresse de couture,
jeune personne paraissant Ă peine avoir de vingt Ă vingt et un
ans, extrĂȘmement gracieuse, parlant le français trĂšs correctement,
d'un bon sens et d'une dignité précoces. La réunion de ces deux
personnes m'a frappé par une absence complÚte de tout carac-
tÚre pédagogique, à plus forte raison pénitentiaire, et il me
semblait peu probable que les enfants vissent en elles des maĂź-
tresses, au sens toujours un peu désobligeant du mot. La disci-
pline systématique qui ne laisse voir dans l'homme que le fonc-
tionnaire provoque presque toujours une tendance à la révolte
ou tout au moins à l'hostilité également systématique ; car devant
un individu qui n'est qu'un maĂźtre ou qu'un contre-maĂźtre...
l'enfant, lui aussi, n'est plus qu'un élÚve, avec tous les vices de
l'Ă©lĂšve et sans aucun des abandons de l'enfant. Si je m'arrĂȘte Ă
ces détails, c'est que d'abord dans les établissements de réforme
et d'éducation correctionnelle, la défiance et la malignité sont
encore plus à présumer que dans les établissements ordinaires
d'éducation ; c'est ensuite que là comme ailleurs, cette allure de
direction plus familiĂšre, mais en mĂȘme temps plus prĂ©voyante
et plus éclairée, parce qu'elle est plus aisément présente à tous
les détails de la vie intime, n'est possible que dans un milieu
restreint et avec de petits effectifs.
La jeune maĂźtresse de couture m'explique que l'on garde ces
jeunes filles pendant deux ans et qu'ensuite on les met en service.
La difficulté, me dit-elle, n'est pas de trouver de bonnes places,
car les dames badoises prennent volontiers des jeunes filles sortant
de SchĆbenhardt; elles les prennent mĂȘme si volontiers et avec
tant de confiance, qu'on leur reproche de ne pas assez veiller dans
la suite sur la conduite de leurs servantes. Le comité de patronage
que M. le conseiller Fuchs a mis dix ans à organiser doit remédier,
j'en suis sĂ»r, Ă ce dernier inconvĂ©nient; car cette Ćuvre admirable,
4 On me dit que la cour actuelle encourage beaucoup les mariages mixtes
et la fusion des deux cultes.
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548 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
qui a rĂ©ussi Ă englober dans une mĂȘme association les soixante
districts du grand-duché, n'est pas moins utile aux filles qu'aux
garçons. Est-il, sur un point quelconque du territoire, un enfant
en danger moral ou qui mĂ©rite d'ĂȘtre retirĂ© de la vie libre : le
comité de son district avise le comité directeur de Carlsrhue qui
cherche la maison la mieux appropriée au cas de l'enfant. Un en-
fant doit-il sortir du refuge : c'est le comité directeur de Carlsrhue
qui, cette fois, est avisé le premier et, à son tour, il charge un
comité de district de placer et de surveiller la jeune libérée.
Ainsi, dans le grand-duché de Bade, les maisons d'éducation
correctionnelle de jeunes filles sont inspirĂ©es du mĂȘme esprit de
bienfaisance et de bon sens que les maisons correctionnelles de
garçons; mais elles présentent des modÚles d'institutions mieux
soignées encore et conduites de maniÚre à recommander à toute
l'Europe le systĂšme des petits Ă©tablissements. Pour ĂȘtre Ă©clos
l'un aprÚs l'autre sans plan préconçu, au seul appel de la loi
française de 1850, ces petits établissements badois n'en ont pas
moins réalisé des types à peu prÚs semblables, tous trÚs simples,
mais trÚs vivaces, dégagés de ces germes de désordre et de dis-
solution que prĂ©sentent forcĂ©ment ou jour oĂč l'autre les organi-
sations vastes et compliquées. Une telle simplicité d'ailleurs ne
met pour eux nul obstacle Ă leur vie de relation, et lĂ est le grand
point. Le patronage libre, qui désormais peut présider aux entrées
comme aux sorties, assure dans toutes les parties du territoire
comme une circulation toujours surveillée de bienfaisance entre
les maisons d'éducation correctionnelle et la société qui en profite.
Quelques semaines aprÚs avoir visité le grand-duché de Bade,
j'étais en Hollande. Là , je devais retrouver des efforts d'une autre
nature, dont quelques-uns concentrés sur un point unique du
pays, mais avec une intensité d'action tout à fait extraordinaire.
Dans l'enquĂȘte parlementaire de 1873, M. ThĂ©ophile Roussel
avait signalé des maisons d'éducation situées dans les petits villages
de Hemmen et de Zetten, entre les villes d'Arnheim et de Wage-
ningen. Ces établissements qu'il n'avait pu visiter, je tenais à les
voir. J'avais donc pris mon billet pour Hemmen, et de la station
j'avais gagnĂ© le village ou plutĂŽt le hameau. Je cherchais un peu Ă
l'aventure, mais prenant aisément patience. La contrée est assuré-
ment plate, mais les soins étonnants qu'on donne à la culture
.(car les carrés de pommes de terre y ont une toilette qui fait penser
aux plates-bandes du parc Monceau), puis les groupes d'arbres
dignes de Ruysdaël qui tranchent çà et là sur la terre noire, sur
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 549
les piĂšces d'eau et sur le vert des prairies, me procuraient de grand
matin une promenade charmante. Il est vrai que peu de temps
auparavant j'avais eu 38 degrés de chaud dans les plaines sablon-
neuses de Berlin. C'était de tout point un véritable rafraßchisse-
ment que de venir voir des établissements de jeunes filles dans un
pays comme la Hollande.
Il me fallait cependant trouver mon chemin, et j'avais succes-
sivement pris pour un refuge une ferme rustique, puis un joli
chùteau, quand je rencontrai deux jeunes personnes accompagnées
de leur servante et faisant, par ordonnance du médecin, une pro-
menade aussi matinale que la mienne. L'aßnée comprit vite ma
question. Elle m'expliqua qu'en effet une vieille demoiselle avait
établi autrefois, à Hemmen, une maison de réforme pour jeunes
filles, mais que la maison était devenue trop petite, qu'on l'avait
transfĂ©rĂ©e Ă Zetten, oĂč elle s'Ă©tait subdivisĂ©e, que j'aurais donc pu
descendre Ă la station de Zetten, mais qu'elle et sa sĆur allaient
me conduire Ă Zetten mĂȘme oh elles m'indiqueraient la demeure du
pasteur Pierson, chef commun de tous les établissements du hameau.
J'eus d'abord le plaisir de voir lĂ que les meilleures familles ne
cachaient point Ă leurs demoiselles, comme un secret qu'il faut faire
semblant d'ignorer, l'existence des maisons correctionnelles. Puis
l'aßnée de ces jeunes filles était toute heureuse de se perfectionner
â en causant â dans l'emploi d'une langue qu'elle apprenait dans
les livres; car elle s'apprĂȘtait, me disait-elle, Ă passer une « exa-
mination » pour le français. Elle me donna d'avance plus d'une
indication â Ă complĂ©ter sans doute, â mais dĂ©jĂ fort intĂ©ressante.
Zetten est un village auquel touche, comme un hameau Ă peine
distinct, le groupe des établissements dont je vais parler. La petite
maison de la vieille demoiselle de Hemmen devait ĂȘtre animĂ©e, dĂšs
son origine, ou elle dut avoir été pénétrée d'une vie bien féconde,
car elle a donné naissance à toute une postérité qui lui fait singu-
liĂšrement honneur.
D'abord la maison est désignée sous le nom biblique de Talitha-
Kumi> c'est-à -dire : « fille, lÚve-toi ! » qui est la parole adressée par
Jésus à la fille de Jaïre qu'il ressuscite en lui prenant la main.
C'est donc ici l'iustitution d'éducation de réforme proprement dite.
Maison a trouvé qu'il serait bon de ne point garder de trop grandes
filles dans les mĂȘmes murs oĂč l'on reçoit tant d'enfants de cinq Ă
six ans jusqu'à dix-sept ans. Alors on a créé à peu de distance une
autre maison nommée Belhel (autre nom biblique, car Belhel veut
dire en hébreu Maison de Dieu) ; elle est ouverte aux filles de plus
de dix-sept ans, qu'on essaye de mettre en état de fournir de
bonnes domestiques.
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550 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEONIS FILLES
Mais ces deux institutions réunies n'ont pas tardé à paraßtre
encore insuffisantes. En Hollande comme partout, il y a des filles
commettant des fautes dont les consĂ©quences, pour n'ĂȘtre pas
nécessairement la prison, n'en sont souvent pas meilleures. C'est
pour elles qu'on a voulu faire quelque chose, sans les mélanger
avec les filles de Bethel, rĂ©servĂ©es sans doute pour de plus honnĂȘtes
familles. Mais dans cette nouvelle clientĂšle, on a encore fait deux
parts. On a d'abord pris celles qui sont Ă la veille d'ĂȘtre mĂšres, et
on a fondé pour elles un asile sous l'invocation de sainte Made-
leine. Quant aux autres, qu'on estime plus mauvaises que les
précédentes (quoique moins compromises en apparence par les
conséquences visibles de leurs fautes), on les a placées dans une
maison appelée Steenbeck, nom cette fois tout à fait local et sans
aucune signification allégorique.
Que faire maintenant des enfants nés & la Madeleine? On n'a pas
voulu les abandonner ni déléguer à d'autres le soin de les élever :
on a fondé pour eux une maison de plus, à cÎté de la Madeleine
mĂȘme et sous l'autoritĂ© de sa directrice.
Est-ce tout? Non. De ces derniers fonds des misĂšres humaines
on a voulu faciliter pour celles qui le méritent une ascension vers
des régions sociales un peu plus élevées que la domesticité. On
avait remarqué d'abord qu'à Talitha beaucoup de petites filles prises
trĂšs jeunes montraient d'assez heureuses dispositions et assez
d'ouverture d'esprit pour pouvoir devenir autre chose que des
servantes. Enfin, les associations qui ont créé toutes ces oeuvres
ne se confinent pas dans un mode unique d'intervention !. On
m'explique qu'elles soutiennent aussi avec vaillance la lutte du
christianisme croyant contre les tendances exclusivement laĂŻques
d'une portion considérable de la société politique et du gouverne-
ment de la Hollande. Pour faire de la liberté scolaire une réalité,
elles ont voulu former des maĂźtres et des maĂźtresses. C'est dans ce
nouvel ordre d'idées qu'elles ont installé à Zetten une école normale
primaire d'institutrices.
Mais entre cette école normale et les autres établissements, la
distance n'est-elle pas bien grande? Peut-ĂȘtre, quoique les refuges
de la Suisse et quelques-uns du grand-duché de Bade préparent,
eux aussi, des instituteurs et des institutrices. Mais pour répondre
à ce que l'objection a de sérieux, on a ouvert un cours préparatoire
à l'école normale. Celles qui réussissent pleinement dans ce dernier
cours arrivent donc à l'école normale ; celles qui n'y parviennent pas
4 En me reconduisant Ă la gare de Zetten, M. le pasteur Pierson donnait
rendez-vous Ă de nombreux ouvriers et paysans qui l'attendaient pour
entendre de lui une conférence sur le socialisme. *
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L13WCATI0ĂĂ CORK1CĂĂOKNH.LB DES JSQN ES FILLES Stt
n'y perdent point leur temps, car on profite du léger surcroßt d'ins-
truction qu'elles y ont reçu pour en faire, soit des maniÚres de
gouvernantes d'enfants, soit des employées de magasin.
Ainsi, récapitulons : Talitha-Kumi, Betbel, Steenbeck, la Grande
-et ht Petite Madeleine, le cours préparatoire à l'école normale et
l'école normale, tout cela forme un tout, sans lien nécessaire, il est
vrai, et sans passage obligatoire de l'une Ă l'autre de ces maisons,
mais un tout animĂ© du mĂȘme esprit de charitĂ© libĂ©ratrice. Les petits
enfants de la Madeleine, produits d'une déchéance dont ils semblent
marquer le dernier terme, ont là , tout à cÎté d'eux, les moyens de .
remonter la route au bas de laquelle les avait jetés l'inconduite de
leurs auteurs. Jusqu'à dix ans, les garçons qui en font partie vont
à l'école de Talitha, et ensuite on les place ailleurs. Quant aux
filles, elles sont élevées complÚtement à Zetten : selon leurs efforts
et leurs progrĂšs, elles vont dans l'une ou dans l'autre des institutions
qui le remplissent. Ainsi peuvent se rĂ©aliser pour beaucoup le vĆu
et l'espérance que l'un des fondateurs a exprimés par la courte
inscription placée au-dessus de la porte de Steenbeck en deux mots
hollandais qui veulent dire : de la perte le gain!
Gomment toutes ces maisons sont-elles construites et disposées?
Sans aucun appareil de symétrie, sans aucun rapprochement forcé,
sans aucune uniformité voulue qui détruise l'indépendance de
-chacune d'elles et en altĂšre la physionomie. Cette partie de Zetten
-demeure un hameau trĂšs espacĂ© oĂč il est difficile de distinguer Ă
premiĂšre vue ce qui est une maison ordinaire, une maison bour-
geoise, une maison de campagne ou une maison d'éducation. Entre
les unes et les autres sont ou des champs ou des jardins. Pour aller
de Betbel Ă Steenbeck, on longe un ruisseau sous une avenue
-d'arbres magnifiques; pour retourner de Bethel Ă Talitha, on fait
un détour à travers un tout petit bois garni de bancs et qui semble
âąun parc... Enfin, rien qui sente la citĂ© ouvriĂšre, Ă plus forte raison
la caserne, rien qui révÚle le désir de faire grand pour contenter
les ambitions d'un architecte. Toutefois, mĂȘme dans cet Ă©parpille-
ment de maisons d'une apparence modeste, on sent l'unité de la
pensée inspiratrice, et quand on se renseigne sur la vie de ces
différentes institutions, on la sent bien davantage. Chaque maison
a sa direction, son budget, son comité; mais toutes réunies ont un
comité général à la tÚte duquel est un pasteur qui, outre cette pré-
sidence universelle, est membre de droit de chaque comité parti-
culier. Il a sa maison en face de Bethel, non loin du chemin qui
mĂšne Ă Talitha et de celui qui conduit Ă Steenbeck; il n'est donc
éloigné d'aucun établissement, et tout prÚs de lui, de l'autre cÎté
du ruisseau, est la chapelle. On l'a construite au sommet d'un
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552 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
gros tertre artificiel, comme on en trouve dans plus d'une partie de
la Hollande pour y abriter les gens et leurs troupeaux en cas d'inon-
dation. Sur les flancs de ce tertre est un cimetiĂšre oĂč l'on me montre
des tombes toutes fraĂźches de petits enfants de la Madeleine; et
quant Ă la chapelle mĂȘme, elle est le temple commun de toutes les
institutions et du public de Zetten.
Le pasteur actuel, M. Pierson, qui est un des plus actifs, des
plus intelligents et des plus hospitaliers du pays, a voulu que la
réunion de tous ces éléments sous les voûtes du temple fût consa-
crée par une sorte de liturgie. Il a fait imprimer, et il m'a remis le
plan d'un office divin oĂč les rĂŽles sont partagĂ©s d'avance entre les
groupes. Le public proprement dit, les fidĂšles de Zetten qui occu-
pent toute une partie de la chapelle, commencent par chanter les
quatre versets du psaume xix. Puis le pasteur prend la parole.
Lorsqu'il a fini, le public tout entier chante un cantique. Vient
alors le tour des enfants de Talitha-Kumi qui récitent trois versets
sur la venue de l'Esprit-Saint, sur la grĂące du Christ et sur l'ins-
piration des apÎtres. L'école normale continue par un verset du
psaume 11; elle est suivie par l'école préparatoire qui entonne un
verset avec une mélodie de Haendel. Talitha répond, puis l'école nor-
male, puis Steenbeck, puis Bethel, puis encore l'école normale qui
chante un air de Bach, puis le cours préparatoire et ainsi de suite.
Est-il besoin de faire observer que rien, dans la distribution de
ces rĂŽles, ne contient la moindre allusion Ă la situation morale
d'aucun des groupes? Peut-ĂȘtre remarquera-t-on que l'Ă©cole nor-
male, plus instruite, est chargée de chants plus expressifs et par
conséquent plus difficiles. Mais cette diversité dans une des formes
extĂ©rieures de la cĂ©lĂ©bration du culte n'empĂȘche pas qu'au fond
tous demeurent égaux dans leur participation aux chants sacrés.
M. Pierson est de l'école de l'abbé Crozes et de l'abbé Scalla : rien,
dans ses discours de la chapelle, ne contient la moindre allusion au
passé ou à l'avenir de celles qui l'écbutent. C'est sa pensée cons-
tante de les traiter toutes également cemme des ùmes auxquelles il
doit, dans quelque situation qu'elles se trouvent, l'enseignement
d'un mĂȘme Ăvangile.
VoilĂ l'ensemble. Tout homme religieux qui passe par lĂ ne peut
qu'ĂȘtre heureux de se rappeler ce qui a Ă©tĂ© dit sur l'Ăąme de l'Ăglise,
souvent présente, souvent active en des membres qui paraissent
séparés ou qui sont en quelque sorte matériellement séparés du
corps de l'Ăglise universelle. Ă l'Ă©tranger surtout, lĂ oĂč le voyageur
n'a pas la charge de juger les origines historiques et les causes
locales du fait accompli de la dissidence, on se laisse aller plus
volontiers à ce sentiment de confraternité chrétienne. Les hÎtes
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 553
que Ton rencontre cĂšdent visiblement eux-mĂȘmes Ă une impulsion
toute pareille : et en présence du naturalisme et de l'athéisme qui
envahissent de tant de cÎtés les législations, les enseignements,
les institutions et les mĆurs, il y a lĂ , pour des hommes qui se
rencontrent dans l'amour des mĂȘmes Ćuvres de rĂ©demption sociale,
un des plaisirs intellectuels les plus vifs qu'il soit permis de goûter
dans notre fin de siĂšcle.
Mais je reviens maintenant sur mes pas; car ces réunions des
filles des écoles et des fidÚles n'ont lieu que les dimanches et les jours
de fĂȘte religieuse. Chacun des Ă©tablissements mĂ©rite une attention
particuliĂšre, et je ne puis me dispenser de dire quelques mots de
ceux qui ont un caractÚre plus marqué d'éducation réformatrice.
Talhha-Kumi est un établissement qui contient 170 jeunes
filles de cinq à dix-sept ans. Etant donnée l'inspiration générale
des Ćuvres hollandaises, je ne m'attendais pas Ă trouver un per-
sonnel aussi élevé. Il est vrai que les subdivisions ou segmentations
successives que nous venons de passer en revue sont déjà bien
nombreuses et qu'on ne peut vraiment accuser les protecteurs de
Zetten d'un esprit de confusion systématique. Il est vrai encore
que devant le corps principal des bĂątiments de Talitha se trouve une
petite maison séparée pour les plus jeunes enfants. M. Pierson, avec
qui je cause de la question des effectifs, tombe d'accord avec moi
que le chiffre de 50 serait le chiffre, pour ainsi dire, idéal; moins,
ce ne serait pas assez. C'est déjà ce que m'avait dit en Prusse
M. Krohne; mais j'ai plaisir Ă comparer les raisons que M. Krohne
et M. Pierson m'ont données de leur préférence (que je partage) :
elles mettent bien en lumiÚre la diversité des points de vue auxquels
on se place dans l'un et l'autre pays.
Pour l'administrateur berlinois, il faut au moins cinquante enfants
afin qu'on puisse entretenir plusieurs maĂźtres et avoir, grĂące Ă
eux, une certaine diversité d'occupations et d'apprentissages qui
répondent aux différents goûts, aux différentes aptitudes des
pensionnaires. Pour le pasteur hollandais, il faut ce nombre, parce
que les enfants qui veulent bien faire ont alors plus de facilitĂ© Ă
trouver librement de bons camarades et Ă se soustraire Ă la tyrannie
d'un meneur. Dans un groupe plus restreint, une individualité
perverse, remuante ou rusĂ©e, est plus Ă mĂȘme de faire des prosĂ©-
lytes et de les contraindre Ă accepter sa direction. Les deux
raisons sont également excellentes, et je tiens qu'il y a tout profit
Ă les accepter toutes les deux : elles se concilient et se complĂštent
de la façon la plus heureuse.
M. Pierson reconnaĂźt aussi, â je m'y attendais, â l'utilitĂ© de
sectionner les enfants et de les ranger, sinon en familles, comme
10 NOYEMDRE 1892. 36
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554 L'ĂDUCATION GORRECTIOlllCELLE DES JEUNES FILLES
on le fait en Suisse, du moins en groupes soigneusement formés,
mais surtout, dit-il, d'aprÚs l'ùge, et il m'a donné une raison tirée
de son expĂ©rience de Talitha. 11 fut un temps oĂč les petites et les
grandes n'y étaient points assez séparées; alors les plus petites
étaient toujours pendues aux bras des plus grandes et dédaignaient
bien prématurément les jeux de leur ùge. Lorsqu'on a subdivisé, on
a vu les premiĂšres revenir presque tout de suite et d'elles-mĂȘmes Ă
plus de simplicité comme à plus de gaieté : le soin de la poupée,
par exemple, aprÚs avoir été longtemps méprisé, est redevenu en
grand honneur dans plus d'un quartier de l'institution.
L'établissement compte donc un certain nombre de subdivisions.
Le petit pavillon a son réfectoire et deux dortoirs; le grand corps
de bùtiment a six dortoirs et deux réfectoires. Les classes pour-
raient ĂȘtre plus nombreuses, on n'en compte que trois, et les
récréations se prennent aussi par trois groupes, mais qui demeurent
tout à fait distincts. Quant à parler du bon aménagement, du
confortable et de l'aspect familier de toutes les piĂšces, ce que j'ai
dit plus haut m'en dispense, ce serait me répéter.
Autant que possible, la maison tient Ă se suffire Ăą elle-mĂȘme et i
terminer seule l'éducation de ses pupilles. Elle rencontre ici
quelques difficultés, dont la principale est dans l'empressement des
parents Ă retirer leurs enfants trop tĂŽt, dans des intentions souvent
peu avouables. La Hollande est une des nations qui ont le moins
osé jusqu'ici toucher à la puissance paternelle; mais j'ai trouvé les
esprits trÚs préoccupés de ce problÚme. En ce moment, on s'applique
i tourner la difficulté. Dans d'autres parties de la Hollande on
m'avait dit que les « collÚges de régents » qui administrent les
prisons jouissaient d'une assez grande autorité morale pour
pouvoir, le cas échéant, moitié par menace, moitié par conseils,
peser sur les pÚres et mÚres et leur faire comprendre leurs véri-
tables intĂ©rĂȘts. Il paraĂźt que ce moyen n'est pas partout efficace ou
facile à employer; car, à Zetten, on s'ingénie à trouver d'autres
expédients, on traßne les choses en longueur autant qu'on le peut,
on fait accepter des délais sur des motifs spécieux : on gagne du
temps. Quelquefois on réussit, quelquefois non : bref, on voudrait
trouver le moyen de mieux prĂ©venir ces abus, sans avoir recours Ă
une loi nouvelle qui autoriserait la déchéance. Je ne sais trop si on
y parviendra.
Lorsque l'enfant a pu rester à Talitha jusqu'au jour fixé par les
rĂšglements et qu'on a pu le placer, tout va bien. Mais il en est
quelques-unes qui y grandissent, sans avoir pu profiter complĂšte-
ment de l'éducation propre ù l'institution. Par mesure exception-
nelle, on leur fait faire un nouveau stage i Betfael. LĂ , elles se
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 555
trouvent dans une maison plus ou moins considérable : car on n'y
a jamais plus de cinquante pensionnaires qui passent lĂ deux ans.
Peu de ces filles s'étaient fait signaler pour leur immoralité; car
pour cette catégorie, on a Steenbeck ; mus la plupart étaient des
paresseuses ou des voleuses. Comme elles excitent une assez juste
défiance et que la tendance à la paresse subsiste chez elles,
aggravée par une certaine habitude du mensonge, on ne leur
laisse pas trop de liberté dans leurs rapports : elles couchent en
cellules ou tout au moins en chambrettes. Pour achever leur édu-
cation pratique, on leur donne deux heures de classe par semaine,
et le reste du temps, c'est au service qu'on les prépare toutes. Seu-
lement, le travail est divisé en trois séries, par lesquelles chacune
passe et repasse tour à tour pendant ces deux années : la cuisine,
le ménage et la couture.
Le ménage est fait avec ce soin qu'on trouve partout en Hol-
lande et que j'ai vu porté surtout à un trÚs haut degré dans la maison
oĂč je m'attendais le moins Ă le rencontrer, Ă Steenbeck. C'est ici,
qu'au point de vue moral, on a devant soi la population la moins
intéressante : 48 filles de quatorze à vingt-cinq ans, qui toutes ont
mal vécu et qui en apportent souvent avec elles les tristes restes;
car, outre l'infirmerie ordinaire, on a dans un pavillon séparé trois
chambres pour certaines malades. Une autre chambre est réservée
à toute arrivante qu'on veut examiner avant de la mettre au régime
commun. Plus tard, cette mĂȘme chambre servira pour la libĂ©rĂ©e, Ă
laquelle on fait faire une petite retraite avant de la lancer de nou-
veau dans la société. Il sçjnble aussi qu'on soit un peu plus en
dĂ©fiance contre les dispositions de ces filles soit Ă s'Ă©vader, soit Ă
faire du mal, car, à la porte de l'institution, on a cru devoir réserver
un petit logis pour une sorte de gardien. Celui-ci sans doute n'a
pas les apparences de nos gardes-chiourmes ni des portiers en
uniforme de nos colonies. Il est intendant général du matériel et le
jardinier de l'Ă©tablissement ; mais on compte sur lui pour prĂȘter
main-forte, au besoin.
Les pensionnaires couchent en cellules, et, de jour, elles tra-
vaillent comme celles de Bethel, sous la conduite de 6 dames, sans
compter la directrice et sans compter une ou deux personnes qui
ont, dans des chambres séparées, comme une pension ou une
retraite volontaire. On voit que ce personnel est en mesure de se
mĂȘler intimement Ă ses pensionnaires et de ne jamais les perdre de
vue, puisqu'il y a une maĂźtresse pour 8 filles. Ce n'est donc pas
lĂ une simple garde ou surveillance, qui, pour ces malheureuses
n'eût évidemment pas suffi. J'observe que pas plus que dans les
autres établissements de Bethel, on ne les emploie ni aux champs,
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556 L'EDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
ni au jardin, ni à l'étable, et je questionne à ce sujet M. Pierson.
Il me répond que d'abord les neuf dixiÚmes de ces filles viennent
des grandes villes et y retourneront. C'est donc au seul service de
ville qu'on a trouvé utile de les préparer, et dÚs lors on a voulu les
y préparer complÚtement sans leur gùter la main par un travail
plus grossier. Le peuple hollandais, en général, n'aime pas à laisser
le moindre coin sans l'approprier ou sans l'orner. Quand on
approche de la prison des longues peines Ă Leuwarden, on croirait
voir un des jolis pavillons polychromes, comme en contenait notre
Champ de Mars, Ă l'exposition de 1889. Mais les dames hollandaises
sont particuliÚrement exigeantes pour le soin de leur intérieur, et
pour ĂȘtre agréée, une domestique doit avoir des habitudes de pro-
preté trÚs raffinées, avec un certain talent pour l'aménagement des
mille petits détails qui parent et fleurissent les plus modestes
appartements. Un Français a besoin d'avoir entendu cette explica-
tion pour bien faire comprendre la maniĂšre dont l'intĂ©rieur mĂȘme
de Steenbeck, â une sorte de Saint Lazare, â est entretenu.
L'entrée principale est joliment ombragée et garnie de massifs de
fleurs, tout comme l'entrée d'un petit chùteau. DÚs qu'on a franchi
le vestibule, on est comme ébloui par l'état des parquets, du bois
de l'escalier, des meubles, des croisées; et instinctivement on se
tient aux rampes de peur de glisser sur ces surfaces miroitantes.
Dans les corridors sont des cages d'oiseaux, des jardiniĂšres en
cuivre poli portant des fleurs; les grosses bouillottes de la cuisine
ne sont pas les portions les moins brillantes du mobilier. Tout cet
aspect, d'ailleurs, est obtenu par les soins et par le travail beau-
coup plus que par le luxe ou par le superflu des constructions. On
se rend mĂȘme compte aisĂ©ment que celles-ci ont dĂ» ĂȘtre faites avec
économie : le bois y domine partout. Les filles couchent dans des
cellules extrĂȘmement simples, sans un objet inutile et surtout sans
rien qui ne soit Ă sa place. Si lĂ , comme ailleurs, les parois sont
presque de nature Ă dispenser d'avoir des glaces ou des miroirs,
on voit qu'un pareil résultat n'est obtenu que par les efforts de tous
les instants.
Le lecteur prévoit maintenant de quels soins seront entourées les
filles de la Madeleine, puisque â je l'ai dit â on les estime presque
toutes moins corrompues et plus dignes de compassion que leurs
voisines de Steenbeck. La rĂšgle de la maison est de les garder en
tout six mois : c'est une durée obligatoire. A elles d'accepter les
conseils qu'on leur donne et de bien choisir le moment de leur
entrĂ©e si elles veulent y ĂȘtre soignĂ©es plus longtemps, comme on le
souhaite, dans le refuge hospitalier. On fait en sorte, je n'ai pas
besoin de le dire, qu'elles Ă©lĂšvent leurs enfants; mais, â trait qui
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L'EDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 557
m'a paru caractĂ©ristique, â dans aucun cas on ne leur permet de
se placer comme nourrices. Les motifs d'une pareille détermination
ne sont pas bien difficiles Ă deviner.
Tel est l'ensemble des fondations groupées à Zetten. Je ne
reviens pas sur l'école normale et l'yole préparatoire : ce ne
sont pas lĂ des institutions qui aient un caractĂšre correctionnel; il
me suffit de les avoir signalées comme des issues offertes à celles
qui mĂ©ritent d'ĂȘtre affranchies de plus en plus de ce mode d'Ă©du-
cation. Et encore est-ce vraiment de « correction » qu'il s'agit Ă
Talitba, Ă Bethel, je dirai mĂȘme Ă Stecnbeck? Dans le sens primitif
et dans le sens le plus favorable, oui! Mais il faut convenir qu'il y
a dans la pratique de ces deux maisons de quoi réhabiliter singuliÚ-
rement ce mot, qui en a besoin.
Et maintenant tout ce que nous venons de passer en revue dans
ce petit coin de la Hollande est-il à imiter? D'une maniÚre géné-
rale, il est trĂšs bon de s'inspirer des Ćuvres qui existent et sur-
tout de celles qui réussissent ; mais bien souvent celles qui réus-
sissent le mieux sont elles-mĂȘmes des crĂ©ations sans systĂšme prĂ©-
conçu, qui se sont adaptées quand il le fallait à des nécessités ou
Ă des ressources toutes locales. L'imitation qu'on en veut faire doit
donc ĂȘtre libre ; et je crains qu'on ne puisse pas installer de toutes
piÚces en un pays quelconque ce tout si vaste et si bien lié que
l'élan suivi et réfléchi de la charité chrétienne a fini par si bien
agencer à Zetten. La réunion de ces divers établissements dans
un étroit espace a des avantages considérables sur lesquels je
ne reviens pas. Elle pourrait, en de certains cas, offrir des dan-
gers ; car un insuccĂšs ou de graves accidents dans un seul d'entre
eux pourrait compromettre les autres. Il faut aussi les faire vivre
tous en bonne harmonie. M. le pasteur Pierson, quand la confiance
de ses coreligionnaires lui a imposé cette tùche qui l'enlevait sans
aucun doute à un plus brillant théùtre, ne l'a pas jugée indigne
de sa grande instruction et de ses talents; mais il a compris qu'elle
exigeait une action incessante. C'est lui qui a voulu que tous les
comités particuliers lui fussent ouverts. 11 l'a obtenu, non, je crois,
sans quelque peine, et aujourd'hui c'est lui qui est l'Ăąme de cette
espÚce de colonie vivante ou de ce complexe organisme. « La grande
prĂ©occupation, me disait-il, doit ĂȘtre d'empĂȘcher la routine de s'y
installer; car si on n'y prenait garde, on y arriverait en vingt-quatre
heures. » Je le crois comme lui. Et dans de pareilles institutions
qu'est-ce que la routine? Ce n'est pas seulement la rĂ©sistance Ă
des innovations qui, d'ailleurs, ne sauraient ĂȘtre bien frĂ©quentes;
car une fois qu'un plan est bien tracé, qu'une rÚgle a été bien
méditée, il est bon de s'y tenir et de ne pas tenter trop d'essais.
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558 I/ĂWJCĂTKMf CORMCTIORHELLI DES JEtffllS FILLES
La routine me paraĂźt ĂȘtre surtout la tendance Ă se contenter de
l'ordre matĂ©riel et des apparences extĂ©rieures de la discipline, Ă
traiter tous les enfants comme autant d'unités qui se valent, à leur
rĂ©pĂ©ter machinalement les mĂȘmes instructions et les mĂȘmes con-
seils. Lorsqu'on cÚde à une telle tendance, on a beau tenir éner-
giqueraent ou mĂȘme rudement la main Ă l'exĂ©cution de ce qu'on
désire : par-dessous l'obéissance aux formes exigées, par-dessous
cette croûte durcie et refroidie qui enveloppe peu à peu ce petit
monde, toutes sortes de passions et d'habitudes se dissimulent,
mais se donnent carriĂšre : le soin qu'elles ont de se cacher et le
succĂšs avec lequel elles sentent qu'elles y parviennent ne fait que
les encourager davantage en avivant leur malsaine jouissance.
Alors, sous les yeux mĂȘmes â mais sous les yeux voilĂ©s â die ceux
qui les commandent, se passent les désordres les plus inouïs; et
un beau jour toutes ces passions font explosion, au grand ébahis-
sĂšment de gens qui s'indignent qu'on les rende responsables du
mal enfin connu. Faire la guerre Ă la routine, c'est donc ici per-
suader chacun de remplir avec une attention toujours éveillée tout ce
que comporte sa mission; c'est vouloir que, comme disent les péda-
gogues suisses, on «individualise » l'application de la rÚgle et qu'on
fasse constamment sentir dans l'ordre donné l'intention d'y mettre
son cĆur pour obtenir vĂ©ritablement le salut de l'Ăąme qu'on dirige.
VoilĂ surtout ce qui mĂ©rite d'ĂȘtre imitĂ©. Biais ces observations
n'ont nullement pour but de diminuer le cas que j'ai fiait de l'admi-
rable groupement des Ćuvres de Zetten. J'ai voulu rappeler sim-
plement que plus un organisme est parfait, plus il est délicat et
demande de soins. Il serait certainement à souhaiter qu'on pût
voir partout l'équivalent de ce qu'a obtenu là la charité du peuple
hollandais, servie par ces deux forces incomparables qui sont
l'esprit d'organisation méthodique et la liberté.
VoilĂ donc trois petits peuples (je dis petits en les comparant Ă
d'autres) qui nous offrent de séduisants et sérieux modÚles. 11 est,
au premier abord, assez surprenant que la Belgique n'ait pas obtenu
de pareilles créations de l'initiative de ses particuliers ou de ses
libres associations. Certes, je ne retire point les éloges que j'ai
donnĂ©s ici mĂȘme 4 Ă ses institutions pĂ©nitentiaires et aux efforts
qu'elle fait pour les améliorer constamment. Mais lorsque j'ai visité
pour la premiÚre fois les établissements d'éducation correction-
nelle de la Belgique, je ne connaissais pas encore, je l'avoue, ces
1 Voy. le Correspondant des 40 et 25 octobre 4891, les deux articles inti-
tulés : la Question des enfants, et notre livre : le Combat contre le crime.
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yiDOCAlfOK CORWBCTWWreUE DES JEUNES FILLES 559
maisons de 50 ou 60 enfants qui me paraissent désormais les plus
rationnelles de toutes. En retournant aujourd'hui chez nos voisins
du Nord, je suis frappé de deux choses : de l'influence que paraßt
avoir exercée sur eux la longue possession française (c'est elle sans
doute qui les a poussés à bùtir et à peupler des casernes aussi
vastes que les nÎtres), puis des essais qu'ils font, sinon pour réagir
contre cet état de choses, du moins pour l'amender par des mesures
de toute sorte et principalement par un bon systĂšme de classification.
D'abord la Belgique a voulu enlever depuis peu à ces établisse-
ments pour enfants tout caractÚre pénal; elle leur a donné le nom
d'écoles de bienfaisance; et, pour mieux insister sur le caractÚre
de cette transformation, elle a fait passer ces établissements de
l'administration pénitentiaire à l'administration de l'assistance
publique. Je rends hommage au sentiment qui a dicté cette trans-
formation, et je suis bien sûr que le ministÚre actuel ne s'en tiendra
pas à ces changements de noms, dont je ne méconnais du reste
pas l'importance. Le danger serait que l'assistance publique oubliĂąt
comment ces enfants sont venus Ă elle et comment l'acquittement
qui les a soustraits à la prison n'a pu dissiper instantanément
l'influence des milieux auxquels on a si bien fait de les arracher.
On a eu beau les absoudre, et avec raison, pour les faits qu'ils
avaient commis, ces faits n'en restent pas moins, et les dispositions
que ces faits avaient ou manifestées ou provoquées dans les ùmes
de ces malheureux enfants n'en sont pas moins Ă survriller. Un
changement qu'on m'a récemment annoncé à l'école de Saint-
Hubert (pour les garçons) me donne à ce sujet quelque crainte. Les
enfants y couchaient en cellules : la nouvelle direction va faire
abattre les cellules pour y substituer de vastes dortoirs. Pourquoi?
je comprendrais qu'on ne fĂźt pas de cellules de nuit lĂ oĂč. il n'y en
a pas et oĂč le besoin ne paraĂźt pas s'en faire sentir encore. Mais les
supprimer lĂ oĂč elles existent est bien tĂ©mĂ©raire, surtout avec les
effectifs si nombreux des maisons belges; car ces années derniÚres,
la maison de Namur comptait 428 garçons et i 56 filles, et Saint-
Hubert abritait de 400 à 500 garçons *.
D'aprÚs les lois nouvelles, la Belgique aura dorénavant deux
établissements pour jeunes filles : Berneem et Namur. A Berneem
1 Au quartier correctionnel de Nantes, le systÚme (assez récent) des cel-
lules de nuit a complÚtement transformé, sur un grand nombre de points,
l'esprit des jeunes dĂ©tenus. Il eĂ»t Ă©tĂ© bien utile d'avoir fait la mĂȘme chose
au quartier correctionnel de la prison Bonne-Nouvelle de Rouen, oĂč une
révolte a éclaté, il y a deux mois; car les causes de cette révolte (elles ont
été parfaitement expliquées dans les communications aux journaux) tenaient
précisément à l'absence des précautions prisés à Nantes.
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560 L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES
on met ensemble : 1° les filles au-dessous de 14 ans qui, arrĂȘtĂ©es
pour d'autres délits que ceux de mendicité ou de vagabondage,
ont été acquittées, mais mises à la disposition de l'administration ;
2° les filles de moins de 18 ans mises à la disposition du gou-
vernement du chef de mendicité ou de vagabondage. A Namur
sont réservées les filles de 14 ans et plus, traduites devant les
tribunaux de police ou devant les tribunaux correctionnels du
chef d'autres délits que ceux de mendicité ou de vagabondage,
acquittées, mais mises à la disposition du gouvernement. On y
ajoute les enfants des écoles de bienfaisance dont la conduite est
notoirement mauvaise; mais celles-ci on les met dans un quartier
spĂ©cial oĂč elles sont soumises Ă un rĂ©gime plus sĂ©vĂšre.
Cette division, je l'ai dit il y a un an, peut passer pour ration-
nelle, du moment surtout oh l'on constitue des groupes relative
ment considérables. Et cependant, une expérience plus variée me
donne aujourd'hui plus d'un doute.
La Belgique suppose que les filles de quatorze Ă dix-huit ans qui
n'ont fait que mendier et vagabonder peuvent ĂȘtre mises Ă©quita-
blement et utilement avec les filles plus jeunes qui ont commis
d'autres délits. Les unes, se dit-on, sont plus ùgées, mais elles
n'étaient accusées de rien de bien grave; les autres sont plus
jeunes, mais leurs actions avaient été plus regrettables, elles
avaient frappé, volé, incendié, émis de la fausse monnaie. Il y a
compensation, puisqu'on peut dire que chez les derniĂšres la per-
versité de fait a devancé le nombre des années. Cela est trÚs bien
raisonné : dans le domaine du général et de l'abstrait, il n'y a rien
de plus plausible. Mais, sur les centaines de jeunes filles qu'on
arrĂȘte et qu'on interne, combien n'y en aura-t-il pas qui mettront
en défaut tous ces calculs! Combien de vagabondes surtout qui
seront pires que les violentes! Le monde du délit, disons au moins
ici le monde du dĂ©sordre, â est par excellence le lieu des excep-
tions : rien ne s'y passe exactement selon les prévisions les plus
vraisemblables. Aussi, quoique supérieure à la promiscuité de
certains Ătats, pareille classification fait-elle penser Ă une mĂ©thode
mĂ©dicale qui soumettrait toujours Ă un mĂȘme traitement, formulĂ©
d'avance, toutes les maladies groupĂ©es dans un mĂȘme cadre noso-
logique. Elle ne peut supporter la comparaison avec la pratique
de la Suisse et des autres pays qui « individualisent », en choisis-
sant librement dans un grand nombre de petits établissements.
Ceci dit, j'ai tout lieu de croire que la Belgique tirera de son
systĂšme le parti le meilleur possible. J'ai vu la maison de Berneem
oĂč tout, mĂȘme les jeux, est installĂ© avec un grand soin, exempt de
luxe et de superflu, oĂč le travail des champs alterne heureusement
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 561
avec celui de la couture, oĂč la direction des religieuses assure enfin
une discipline trÚs ponctuelle, mais douce et véritablement mater-
nelle. Quant à la maison de Namur, elle était, il y a quelques mois,
en pleine transformation, et j'ai cru devoir dĂšs lors surseoir Ă
cette visite.
La Prusse, elle aussi, a adopté un systÚme de classification, mais
compliqué de divisions administratives ou politiques. Elle a encore
de nombreux établissements privés dont beaucoup ont eu le bon-
heur de naßtre spontanément dans des régions qui n'étaient pas
ou annexées ou soumises à un régime de plus en plus centrali-
sateur. Elle a des établissements provinciaux et enfin des établis-
sements d'Etat. Ces derniers sont réservés aux enfants de douze
à dix-huit ans qui ont été acquittés pour avoir agi sans discerne-
ment, quel que fût du reste leur délit. Ce sont donc eux qui
représentent le mieux la véritable maison de correction : ils
prennent principalement les enfants que les maisons privées ne
reçoivent que par mesure exceptionnelle. Quant aux établissements
provinciaux, réservés aux enfants de moins de douze ans ayant
commis un délit excusable, ils constituent un type intermédiaire
qui, pour les filles, n'existe que de nom. Celles qui sont dans
le cas ainsi visé sont en général déposées dans un orphelinat; de
lĂ on les envoie dans des placements de famille ou dans des
établissements privés. Ainsi la ville et la province de Berlin (c'est
tout un), n'ont pas, pour les jeunes filles, l'équivalent de leur
Rummelsburg.
Des établissements privés, les uns sont trÚs simples et ressem-
blent Ă peu prĂšs Ă ceux du grand-duchĂ© de Bade, â ce sont les
meilleurs; â les autres, enrichis par la revente de leurs anciens
terrains dans l'intérieur ou dans le voisinage immédiat des villes
agrandies, se sont reconstruits avec un luxe assurément déplacé;
et beaucoup cependant de ces derniers ont continué à avoir dans
les mĂȘmes murs des filles et des garçons. Ce serait donc me rĂ©pĂ©ter
inutilement ou décrire pour le seul plaisir de décrire que de
reprendre en détail la visite de ces maisons. Je ne parlerai pas
non plus des portions d'établissements publics réservés aux filles.
Celles que j'ai vues ressemblaient assez Ă nos maisons d'Etat,
avec moins d'enfants, cela est vrai, mais agglomérées dans un coin
des bĂątiments et dans des conditions qui n'indiquaient pas qu'on
eût pour elles une grande sollicitude. Devant cette diversité qui
touche à l'incohérence et que la belle division tripartite inventée
par l'administration prussienne n'amĂ©liore pas beaucoup jusqu'Ă
prĂ©sent, je m'arrĂȘte.
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562 L'ĂDCCĂTIOR OORRSCTIONNILLI DES JBDNE3 FILLES
En résumé, nous avons trouvé devant nous le systÚme des
grands et le systÚme des petits établissements. Croire que les pre-
miers sont tous nécessairement mauvais et les seconds tous nécessai-
rement excellents serait absurde. Une bonne direction peut racheter
bien des inconvénients nés d'un systÚme, comme une mauvaise
direction peut compromettre absolument les résultats qu'une bonne
installation devait faire espérer. Mais, toutes choses égales d'ailleurs,
un petit établissement permet de mieux connaßtre les enfants qui
entrent, de mieux surveiller ceux qui restent, de mieux placer et
de mieux suivre dans la vie ceux qui sortent. Il a encore l'avantage
de pouvoir mieux intéresser à son sort et à celui de ses pupilles un
certain nombre de personnes voisines et compétentes. Un petit
nombre de grands Ă©tablissements est plus facile peut-ĂȘtre Ă sur-
veiller pour une administration unique qui voit tout de haut et de
loin ; un plus grand nombre de petits établissements est mieux fait
pour créer et pour maintenir entre ces établissements et une partie
au moins du public un lien qui ne devrait jamais ĂȘtre brisĂ©.
On n'a pas ici, qu'on le remarque bien, le motif ou l'excuse que
l'on allĂšgue en faveur des grandes institutions oĂč se dispense l'Ă©du-
cation ordinaire de la jeunesse saine et normale. LĂ , peut-on dire,
le nombre mĂȘme donne une chance de plus de voir des natures
d'élite élever le niveau d'une classe et demeurer, pendant toute
une génération, des modÚles toujours cités et vantés. Les enfants,
en effet, apprennent peut-ĂȘtre plus avec leurs camarades qu'avec
leurs maĂźtres; tout au moins, l'action d'un bon professeur consiste-
t-elle souvent Ă entraĂźner de prĂ©fĂ©rence deux ou trois Ă©lĂšves qui, Ă
leur tour, entraßnent avec eux la plupart des autres. Dans l'éduca-
tion correctionnelle, par malheur, c'est bien la mĂȘme loi qui agit,
mais en sens inverse. Car ce qu'il faut toujours y prévoir, c'est
l'émulation du mal beaucoup plus que l'émulation du bien; et ce
que le grand nombre risque surtout de susciter, ce sont des
meneurs : les empĂȘcher de naĂźtre et de rĂ©ussir, voilĂ le grand point.
De natures privilégiées, d'intelligences lumineuses éclairant la
marche des autres, de volontés assez courageuses pour réconforter
leurs camarades amollis, il ne faut pas songer Ă en trouver dans
de semblables milieux, si ce n'est exceptionnellement et de loin
en loin. Remettre dans la voie moyenne, écarter les souvenirs du
passĂ©, inspirer le goĂ»t des devoirs simples, en donner surtout Ă
chacun l'habitude constante, c'est là une tùche déjà bien assez diffi-
cile, et on devrait s'estimer singuliÚrement heureux d'y réussir.
Le peut-on avec des effectifs nombreux? Oui, quelquefois, mais
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L'ĂDUCATION CORRECTIONNELLE DES JEUNES FILLES 563
Ă la condition, â comme je l'ai montrĂ©, â de crĂ©er et d'isoler de
petits effectifs dans le grand *, de diviser l'établissement en quartiers
ou en familles et d'assurer Ă chaque groupe une direction suffi-
sante par le nombre des maĂźtres et des surveillants. Beaucoup de
nos ordres religieux ont opéré en ce sens de véritables merveilles
auxquelles j'ai été heureux de rendre un plein hommage. Malgré
tout ce que j'en ai dit, je me défie toujours d'un systÚme qui est
celui de la centralisation à outrance et fort peu celui de la liberté.
Je sais, pour l'avoir éprouvé, tout ce qu'a de séduisant aux yeux
d'un visiteur une large installation oĂč l'on a su tout mettre en
ordre et oĂč tous les mouvements extĂ©rieurs ont aisĂ©ment une belle
apparence d'ampleur, de force et de régularité. Mais que chacun
de nous se reporte aux souvenirs qu'il a gardés des grands collÚges
oĂč il a pu ĂȘtre Ă©levĂ©. Que de choses y Ă©chappent Ă la connaissance
des maĂźtres qui se flattent d'ĂȘtre les plus consciencieux et les plus
actifs! Que d'encouragements trop efficaces le nombre seul ne
donne-t-il pas Ă des tendances malheureuses! Mais je suppose
qu'on réussisse encore i atténuer tous ces périls; une institution
de cette nature ne pourra ĂȘtre connue, elle ne pourra ĂȘtre suivie
avec sympathie, soutenue et aidée que dans un cercle restreint. Or
ces premiÚres ramifications sont celles qui permettent d'en établir
d'autres au loin, parce que chaque maison a, dÚs lors, ses répon-
dants qui, eux, n'ont pas les mĂȘmes dĂ©fiances Ă dissiper. Un grand
établissement fait nécessairement le vide autour de lui, puisque
chei nous, par exemple, il suffit à dix, douze, quinze départe-
ments. Telles personnes s'intéresseraient volontiers à un personnel
modĂ©rĂ© qu'elles seraient Ă mĂȘme de connaĂźtre. Gomment veut-on
qu'elles s'intéressent à 400 pensionnaires parmi «lesquelles il leur
est impossible de discerner elles-mĂȘmes celles qui mĂ©ritent le plus
qu'on s'occupe d'elles? Mais alors toute la vie de relation de l'éta-
blissement s'éteint, ou elle ne peut exister que pour une minorité :
ces rapports, qu'il faudrait entretenir avec la société normale pour
y reclasser les libĂ©rĂ©es, deviennent extrĂȘmement difficiles. C'est par
là que je termine aujourd'hui, me réservant de revenir encore une
fois sur ce point capital : la prĂ©paration d'un congrĂšs des Ćuvres
de patronage, dans le cours de 1893, m'en fournira l'occasion.
Henri Joly.
4 Ainsi, Ă Rouen, chez les religieuses du SacrĂ©-CĆur de Saint-Aubin, la
ferme de la Grande Mare est comme un établissement séparé, ne comptant
pas plus de quarante pupilles environ; et les résultats qu'on y obtient sont
trÚs supérieure à ceux du Grand Quartier. Ainsi Richterawyl n'a com-
mencé qu'avec huit pensionnaires, et c'est à ces modestes débuts qu'on y
attribue encore aujourd'hui le bon esprit qui persiste dans la maison.
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REVUE LITTĂRAIRE
MĂMOIRES ET SOUVENIRS MILITAIRES
Entre les genres qui sont en possession de la faveur du public
qui lit, il n'en est guÚre aujourd'hui de plus goûté que ce genre si
français des Mémoires. Le livre qu'on a eu chance de trouver, en
ces derniers temps, sur la table du salon, et dont il arrivait que les
feuillets fussent coupés, c'a été moins souvent le roman à la mode
que les Mémoires de Talleyrand ou de Marbot, ou d'autres encore de
moindre envergure. Ce goût s'explique sans trop de peine, et point
seulement par le goût que nous avons pour toutes les sortes d'indis-
crétions et de commérages. Lire des Mémoires, c'est encore étudier
l'histoire et s'instruire; mais c'est une étude qui va sans austérité.
Le récit de l'homme qui raconte les événements dont il a été le
témoin a parfois -l'imprévu des fables les plus romanesques : il a
l'abandon et la familiarité de la causerie, il a surtout cet avantage
qu'il est de la littérature personnelle, l'histoire non des choses et
des idées mais des hommes. Ajoutez qu'étant donnée la rapidité
avec laquelle les mĆurs se transforment autour de nous, des Ă©po-
ques toutes voisines par la date semblent déjà reculées et loin-
taines, époques disparues, dont les usages, qui étaient ceux de nos
grands-parents, nous surprennent à l'égal de ceux des anciens ùges.
Les habitudes de pensée des contemporains de la Restauration ou
du rÚgne de Louis-Philippe, les traditions du régime parlementaire,
excitent d'autant plus notre curiosité, que nous n'en retrouvons pas
l'analogue à l'heure présente. Les Mémoires militaires, encore
qu'ils semblent s'adresser Ă un public plus restreint, ne sont pas
les moins bien accueillis. D'oĂč vient cette faveur ou cet. engoue-
ment? Dans la remarquable préface qu'il a mise aux Souvenirs dun
vieux soldat de (Empire, le capitaine Aubier en donne cette
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BEVUE LITTĂRAIRE 5C5
raison : « Un peuple longtemps accoutumé à la gloire des armes
s'accommode mal d'en ĂȘtre brusquement sevrĂ© ; et si la lutte dĂ©sor-
mais doit se résumer en une formidable concurrence industrielle et
financiĂšre, il cherche Ă s'en consoler au spectacle de traditions
plus nobles et plus attrayantes. » 11 se pourrait en effet que ce fût
une des façons par oĂč se rĂ©vĂšle ou se rĂ©veille l'instinct de notre
race, amie des beaux coups d'épée. Le spectacle de l'action est
encore pour nous plaire. Nous voyons autour de nous trop de poli-
ticiens, trop de financiers, trop d'ingénieurs, trop d'avocats et trop
de dilettantes : de lĂ un goĂ»t lĂ©gitime pour les livres oĂč nous avons
l'espoir de trouver des hommes.
* *
On ne songera pas Ă comparer les Souvenirs du commandant
Parquin * avec les Mémoires récemment publiés de Marbot et de
Macdonald. Ils n'en ont ni l'ampleur, ni la portée, ni le mérite litté-
raire; et d'ailleurs, ils n'y prétendent guÚre. Mais aussi en trouverait-
on difficilement de plus amusants, de plus vivants et de plus riches en
anecdotes qui nous renseignent sur l'état d'esprit d'un soldat de la
grande armée. Ce n'est pas assez de dire qu'ils nous transportent au
milieu des guerres de l'Empire : c'est en pleine légende napoléo-
nienne que nous font vivre ces récits d'un témoin trÚs véridique.
Il faut d'abord faire connaissance avec le personnage : il en vaut
la peine. Sa vie est une sorte de roman héroïque. Il est fils de bour-
geois d'humeur peu belliqueuse et qui rĂȘvent pour lui une autre
carriÚre que celle des armes. Mais sa jeune imagination est éblouie
par le prestige des campagnes de Bonaparte. Le 1er janvier 1803,
ùgé de seize ans, il descend de la diligence à Abbeville et se pré-
sente, avec un de ses amis, au capitaine quartier-maßtre du 20° régi-
ment de chasseurs Ă cheval, pour contracter un engagement dans ce
corps. On les admet, aprÚs quelques difficultés, dans ce régiment,
qui se trouvait ĂȘtre superbement montĂ©. « Mon ami et moi, nous
étions ravis de faire partie d'un corps aussi beau. C'était la musique
surtout qui nous transportait! » Parquin a cinq pieds six pouces,
il se tient bien sous les armes; mais l'air est encore un peu jeunet.
Le maréchal des logis lui en fait la remarque : « Parquin, vous avez
une belle tenue, vos armes sont en bon état, vous les maniez bien,
mais vous n'ĂȘtes pas un soldat, f... Ayez un regard assurĂ©, fixez-
moi jusque dans le blanc des yeux ; faites-moi trembler, si vous
4 Commandant Parquin, Souvenirs et campagnes d'un vieux soldat de V Em-
pire (\ 803- 1814), avec une introduction par le capitaine Aubier, 4 -vol.
in-8° (chez Berger-Levrault).
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566 REVUE LITTĂRAIRE
pouvez, f... Vous ĂȘtes sous les armes. » Il se le tint pour dit, et
jamais, depuis, n'eut-on l'occasion de lui faire une pareille leçon.
C'est ce militaire à la belle prestance, au regard asséné droit
devant lui, qui s'en va parcourir l'Europe à la suite de Napoléon.
Il a combattu jusqu'à la derniÚre journée de l'Empire. Il était
Ă Waterloo. â A partir de 1816, il est le type de l'officier en
demi-solde, mécontent, turbulent et chercheur de mauvaises que-
relles. 11 eut avec les gardes du corps et les officiers de l'armée
royale plusieurs duels heureux. On le fit surveiller jusqu'au jour oĂč
un agent, s'étant aventuré chez son concierge, reçut une correction
tellement sévÚre qu'on prit le parti de le laisser tranquille. En 1822,
il épouse une lectrice de l'ex-reine Hortense, duchesse de Saint-
Leu. 11 habite un petit chĂąteau des bords du lac de Constance, Ă
une demi-heure d'Arenenberg. 11 y devient l'éducateur militaire
et le protecteur du prince Louis. Aussi, plus tard, lorsque celui-ci
songea Ă s'emparer du pouvoir, trouva-t-il tout prĂȘt le dĂ©voue-
ment de l'officier de la vieille garde, chez qui n'avait cessé de
vivre le culte de Napoléon. AprÚs l'échauffourée de Strasbourg,
Parquin, arrĂȘtĂ©, passa en cour d'assises. Il eut pour dĂ©fenseur son
frÚre, brillant avocat, émule parfois heureux de Berryer. Parquin et
ses complices furent acquittés. En 1840, à la tentative de Boulogne,
on retrouve Parquin aux cÎtés du prince. Cette fois, il passa en
jugement devant la cour des pairs. Son frÚre était mort; il ne voulut
pas ĂȘtre dĂ©fendu ; il se contenta de dire, Ă la fin de l'interrogatoire :
« J'avais promis Ă la duchesse de Saint-Leu, mourant en exil, d'ĂȘtre
auprĂšs de son fils lorsqu'il courrait un danger. VoilĂ , Messieurs les
pairs, ce qui explique ma présence à Boulogne. » H fut condamné
à vingt ans de détention et transféré à la citadelle de Doullens. C'est
là qu'il écrivit ses Souvenirs, en 1843. Ils furent publiés sous ce
titre : Souvenirs et campagnes (Fitn vieux soldat de l Empire, par
un capitaine de la garde impériale, ex-officier de la Légion (Thon-
neur, aujourdhui détenu politique à la citadelle de Doullens.
Mais, apparemment, les volumes furent saisis. Quelques rares biblio-
philes en possÚdent des exemplaires. Et l'édition qu'on nous en
donne aujourd'hui a donc tout le prix d'une Ćuvre originale.
Les Souvenirs contiennent d'abord le récit des batailles aux-
quelles Parquin a assistĂ©. C'est Ă IĂ©na qu'il reçut le baptĂȘme du
feu : on pouvait plus mal choisir. Par malheur, son régiment n'avait
en rien contribué à la victoire, pas exécuté une charge, pas donné
un coup de sabre, pas fait un prisonnier. AprĂšs quarante ans, il
n'en est pas consolĂ©. Il prit sa revanche Ă Eylau oĂč le 20* chas-
seurs saisit avec enthousiasme l'occasion de réparer son inaction
involontaire à la bataille d'Iéna. Contrairement à ses habitudes,
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REVUE LITTĂRAIRE 567
Parquin a pris le soin d'esquisser Ă ce propos une description
d'ensemble. Elle est saisissante en sa simplicité, et si, comme il est
probable, Parquin n'a rien décrit qu'il n'eût vu, cela irait contre
la théorie de ceux qui veulent qu'il soit impossible aux combattants
de se rendre compte de l'action oĂč ils sont engagĂ©s.
Le temps n'était pas trÚs froid, écrit Parquin; mais ce qui était trÚs
pénible, c'était une neige épaisse poussée avec violence par un vent
du nord sur nos visages, de maniĂšre Ă nous aveugler. Les forĂȘts de
sapins qui abondent dans ce pays et qui bordaient le champ de
bataille le rendaient encore plus triste. Ajoutez Ă cela un ciel brumeux
dont les nuages paraissant ne pas s'élever au-dessus des arbres,
jetaient sur toute celte scĂšne une teinte lugubre... Vers les deux
heures de l'aprÚs-midi, une énorme masse de cavalerie s'ébranla et
s'avança sur nous au pas, la neige et le terrain marécageux ne per-
mettant pas une autre allure... Cette énorme masse de dragons
s'avançait toujours sur nous au pas, et le colonel restait impassible.
Mais lorsque les Russes ne furent plus qu'Ă dix pas, le colonel com-
manda vivement : Feu! Ce commandement fut exécuté par le corps
comme s'il eût été à l'exercice. Aussi, l'effet de cette décharge fut-il
terrible; presque tout le premier rang des dragons russes fut mis hors
de combat. Il y eut une hésitation d'une seconde chez l'ennemi; mais
bientÎt les morts et les blessés furent remplacés par le second rang,
et la mĂȘlĂ©e devint gĂ©nĂ©rale... Enfin, cette masse de dragons russes
qui certes était le double du régiment ne put nous entamer et fit
demi-tour, non sans nous avoir fait essuyer de grandes pertes.
L'Empereur Ă©tait placĂ© sur un point culminant d'oĂč il dominait la
bataille; son Ćil d'aigle n'en perdait aucune des phases. Il s'Ă©tait
aperçu de la position critique du parc d'artillerie du 4e corps, et il vit
avec satisfaction la cavalerie russe sabrée, culbutée, et mise en
déroute complÚte. 11 envoya immédiatement un de ses aides de camp
complimenter le 30* chasseurs, et le général fut accueilli par les cris
de : « Yive l'Empereur », que firent entendre les chasseurs en bran-
dissant leurs sabres encore teints du sang ennemi.
Dans cette page, et par accident, Parquin s'est élevé au rang des
bons écrivains militaires, lui qui pourtant n'est en aucune maniÚre
et Ă aucun titre un Ă©crivain. â On trouve ensuite Parquin Ă
Wagram, puis dans la campagne d'Espagne et Portugal. A Leipzig
il aperçoit le maréchal OucKnot pressé par l'ennemi, s' efforçant de
mettre son épée à la main sans parvenir à dégainer. Il se place
devant le maréchal, le couvre de son sabre, et lui donne le temps
et le moyen de revenir sain et sauf au milieu d'un carré de son
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568 REVUE LITTĂRAIRE
infanterie. AprÚs Montmirail, l'Empereur demande au général Col-
bert de lui désigner un capitaine et cent cavaliers d'élite pour une
mission difficile. Le général choisit Parquin. L'Empereur le fait
venir et lui dit : « Capitaine, marchez à l'ennemi et faites-moi des
prisonniers, j'en ai besoin, * En quelques heures Parquin exécute
un coup de main hardi et ramĂšne Ă l'Empereur une centaine de
prisonniers. â A Saint-Dizier il reçoit l'ordre de charger sur dix-
huit piÚces que les Russes viennent d'établir en plein champ. 11
exécute cette charge avec une telle impétuosité, que le général
Sébastiani dit dans son compte-rendu à l'Empereur : « 11 y a vingt
ans, sire, que je suis officier de cavalerie ; et je ne me rappelle pas
avoir jamais vu une charge plus brillante que celle qui vient d'ĂȘtre
exécutée par l'escadron d'avant-garde. » Parquin n'a rien dit de la
bataille de Waterloo : c'est un touchant scrupule de sa religion de
napolĂ©onien qui n'a pas voulu finir en s'arrĂȘtant sur ce tableau
lugubre.
C'est ensuite l'histoire des duels de notre hĂ©ros. â Ces duels sont
nombreux, heureux pour la plupart. 11 en est dans le nombre de
banals et d'insignifiants : mais il en est aussi qui se recommandent
aux amateurs par de rares qualités de mise en scÚne originale et
pittoresque. Un soir, deux maĂźtres d'armes se prennent de querelle.
On décide d'aller immédiatement sur le terrain. Parquin accom-
pagne les deux adversaires, une lanterne en main, afin d'éclairer ce
combat nocturne. Son client ayant été mis hors de combat, Parquin
lui confie aussitĂŽt la lanterne, reprend l'affaire Ă son compte, et
envoie un coup de pointe Ă l'adversaire dont il avait sournoisement
Ă©tudiĂ© le jeu. â Une autre fois, c'Ă©tait en 1812, Ă quelques lieues en
deçà de Salamanque. Le duc de Raguse faisait une reconnaissance
prÚs de la ligne ennemie, lorsqu'un officier dépassant les vedettes
de son armée vint faire caracoler son cheval à la vue des avant-
postes français. « Monseigneur, observe Parquin, cet officier veut
sans doute échanger un coup de sabre, et si je n'étais de service
auprĂšs de Votre Excellence... â Qu'Ă cela ne tienne, reprit le
maréchal, je vous accorde la permission... » Notre ami met son
cheval au galop, rejoint l'officier anglais, pare un coup de sabre,
riposte par un coup de pointe, désarçonne le cavalier et ramÚne le
cheval, aux applaudissements de F assistance. Ce sont prouesses de
preux et de paladins.
On voit assez par ce qui précÚde quel est le trait dominant dans
la physionomie du commandant Parquin : c'est une bravoure bril-
lante et inconsidérée, l'amour de la bataille, le goût du danger pour
lui-mĂȘme. Dans un poste supĂ©rieur, Parquin aurait-il eu le coup
d'Ćil et l'intelligence du gĂ©nĂ©ral? On peut en douter, et il est plus
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REVUE LITTĂRAIRE 569
sûr en tous cas de n'en rien dire. Mais il a toutes les qualités du
soldat : le désintéressement, la loyauté, la belle humeur, la crùnerie
aussi et la présence d'esprit. Il parle à ses chefs avec la familiarité
qui s'autorise des périls affrontés en commun et des services rendus.
Voici un bout de dialogue entre notre hĂ©ros et l'Empereur. C'Ă©tait Ă
une revue dans la cour des Tuileries : un officier met pied Ă terre et
se place devant le cheval de l'Empereur : « Qui es-tu? Que me veux-
tu? â La dĂ©coration. â Qu'as-tu fait pour la mĂ©riter? â Enfant
de Paris, je suis parti, enrÎlé volontaire, dÚs l'ùge de seize ans; j'ai
fait huit campagnes. J'ai gagné mes épaulettes sur le champ de
bataille et reçu dix blessures que je ne changerais pas contre celles
que j'ai faites Ă l'ennemi. J'ai pris un drapeau en Portugal, le
général en chef m'avait, à cette occasion, porté pour la décoration;
mais il y a si loin de Moscou en Portugal, que la réponse est encore
Ă venir. â Eh bien ! je te l'apporte moi-mĂȘme ! Berthier, Ă©crivez la
croix pour cet officier, et que son brevet lui soit expédié demain ; je
ne veux pas que ce brave me fasse plus longtemps crédit. » C'est
ainsi que Parquin fut dĂ©corĂ©. â Ajoutez que le bel officier est un
vert galant. Il faut le voir auprÚs des « belles » et entendre comme il
parle aux « personnes du sexe ». 11 a des élégances de corps de
garde et des préciosités de tourlourou qui sont à se pùmer. Et de
fait, il ne nous laisse pas ignorer que, d'un bout de l'Europe Ă
l'autre, d'exquises créatures se pùmÚrent d'amour pour lui. C'étaient
parfois des marquises, et plus souvent leurs femmes de chambre.
â Parquin est vraiment le troupier français conforme au type
consacré, le troupier des chansons de Béranger et des images
d'Epinal. Seulement, il prouve par son exemple que le type n'est pas
aussi conventionnel qu'on l'a bien voulu dire.
Et tel est l'intĂ©rĂȘt des Souvenirs de Parquin au point de vue de
l'histoire. S'ils n'apportent sur aucun fait de lumiĂšre nouvelle, du
moins nous renseignent-ils à merveille sur un « état d'esprit. »
Jusqu'oĂč purent aller Ă ce moment de notre histoire, chez le soldat
comme chez l'officier, l'enthousiasme, le dévouement, l'esprit de
sacrifice, c'est ce qu'on trouve Ă chacune des pages de ce simple
récit. Elles sont remplies, ces pages, de traits d'héroïsme qu'il fau-
drait inscrire au livre d'or du courage militaire. Exemples. L'aide de
camp du général Montbrun lui annonce : Bonne nouvelle! J'arrive de
Vienne; la paix est faite. « Eh! qu'est-ce que cela me f... à moi, qui
n'aime que plaies et bosses», rĂ©pond ce lieutenant-gĂ©nĂ©ral qui, Ă
trente-six ans, était comte de l'Empire, touchait 100 000 francs de
solde avec ses dotations, avait une gloire militaire bien acquise,
était marié à une jeune et charmante femme, et avait donc plus
d'une raison d'aimer la paix au milieu d'une si brillante existence. â
10 KOVEMBRE 1892. 37
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570 RBVW MIĂHĂIRE
Un matin Parquiû rencontre le commandant de Vérigny en grande
tenue, barbe fraßchement faite, moustaches relevées et cirées, linge
blanc, ganta neufs, kolback surmonté du plumet et flamme au vent :
« C'est ainsi qu'il faut ĂȘtre pour se prĂ©senter Ă l'ennemi, Parquin,
me dĂźt-il, on n'est jamais trop beau quand le canon est en fĂȘte. » â
Le mĂȘme officier aperçoit un chasseur qui assistait au feu pour la
premiÚre fois, et qui laissait voir sur sa figure pùle l'émcëou que lui
inspirait le danger. II lui adresse la parole : « Je vois sur le front
de ce gaillard-lĂ qu'il va donner un fameux coup de sabre quand
nous chargerons. » Le chasseur dont l'ùme fut retrempée à l'instant
par ces paroles répondit en brandissant son sabre : « Oui, mon
commandant. » Et il tint parole, car une minute aprÚs il pénétrait
un des premiers dans les lignes anglaises oĂč il fut tnĂ©.
* Ce temps était une époque d'abnégation, écrit Parqnin revenant
sur sa carriÚre et sur la médiocrité des récompenses qu'il y obtint.
L'ambitioo était satisfaite quand on se battait pour faire triompher
la patrie de ses ennemis et pour mériter à la France le titre de
grande nation. En 1810, à peine ùgé de vingt-trois ans* f étais
heureux et fier; fĂȘtais officier français... » Des mots de cette
sorte en disent long. Ils expliquent mieux que de savants commen-
taires par quels moyens, Ă de certaines heores, une nation peut
faire dejgrandes choses et étonner le monde.
* *
Sans qu'ils suent la séduction du récit de Parqnin, les Souvenirs
militaires l du commandant Thirion, de Metz, méritent encore
d'ĂȘtre lus. Celui-lĂ encore est un vieux soldat de l'Empire, et on le
rencontre un peu partout sur les principaux champs de bataille.
Seulement, cette fois, c'est Ă un dragon que nous avons affaire au
lieu d'un chasseur... Nous ne le suivrons pas i travers ses courses,
car nous nous lassons plus vite que ne faisaient ces braves. Il
importe néanmoins de signaler les pages qu'il consacre à la cam-
pagne de Russie. U était à cÎté de Napoléon lorsque, celui-ci, (fane
hauteur à l'entrée de Moscou découvrit la ville silencieuse, désertée
par ses habitants. Il a épuisé une à une toutes les souffrances
auxquelles l'armée fut en butte pendant la désastreuse retraite. Ce
qui l'a frappé dans cette armée de fuyards, plus que l'indisci-
pline» le découragement, la démoralisation, c'a été de voir se déve-
lopper chez ces compagnons de souffrance les seuls sentiments
d'égofeme et de méchanceté. Quand deux hommes avaient trouvé un
* TbineMe Meta, SomminikiHUĂčm. 4 vol-in-l? (cfaesBefger4j6*rauh)~
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1EV0I LfTTĂftAfK S71
peu de bois pour faire du feu, si un troisiĂšme s'approchait mourant
de froid, pour se chauffer, on le chassait impitoyablement. Et pour-
tant, observe Thirion, il y avait place autour du foyer, et deux
mains, mains engourdies ou gelées, qu'on approchait, ne dimi-
nuaient pas la part de chaleur des propriétaires. Quand un homme
exténué tombait, ceux qui passaient auprÚs de lui se gardaient
bien de lui porter le moindre secours. On le retournait, en kd
plaçant un pied sur le corps, on lui retirait chaussures et vĂȘte-
ments. C'est ainsi qu'on « l'aidait à mourir ». Aussi bien a-t-on
observĂ© dans tous les flĂ©aux et toutes les catastrophes ce mĂȘme
déchaßnement de brutalité et d'égoïsme. La bonté est vertu de gens
heureux et bien portants*
* *
AprÚs les souvenirs de l'épopée impériale, ceux de l'année terrible.
On a maintes fois refait le récit de la guerre de 1870, sans lasser
notre curiosité douloureuse. Nous voulons tout savoir. Et nous res-
tons des auditeurs toujours prĂȘts pour quiconque nous apporte avec
l'autorité d'un témoignage personnel des renseignements nouveaux.
Général de division depuis 1867, le général Jarras fut désigoé pour
remplir l'emploi de deuxiÚme aide major général à Fétat-major
impérial, puis celui de chef d'état-major général de l'armée dont le
â commandement Ă©tait confiĂ© au marĂ©chal Baeaine. C'est Ă ce titre
qu'il assista à toutes les opérations de l'armée du Rhin. Il est admi-
rablement placé pour en connaßtre le détail. Comme il se fait une
rÚgle, d'ailleurs, de ne raconter que les faits dont il a été le témoin
et dont il a conservé le souvenir exact, de ne rapporter que les
paroles qu'il a entendues ou qui sont parvenues Ă sa connaissance
d'une maniÚre certaine, son témoignage est d'une haute valeur. Il
faudrait rapprocher son récit des dépositions faites au cours du
procÚs de Trianon : il en tÎt le complément ou le contrÎle perpétuel.
La partie la plus précieuse et celle qu'on consultera sans doute avec
le plus d'utilitĂ© est celle oĂč il rend compte des conseils de guerre
tenus i la veille des opérations militaires, et de ceux qui se succé-
dÚrent aux approches de la capitulation. Il décrit l'intérieur de ces
conseils, analyse les avis émis par chacun, nous présente avec leur
attitude et leur physionomie particuliĂšre les principaux d'entre tes
généraux de notre armée, les Canrobert, les Changarnier, les Le
BĆuf, les Ladmirault. Mais, comme on l'imagine, le portrait auquel
revient sans cesse l'auteur des Souvenirs1, celui auquel il ajoute
presque Ă chaque page un trait nouveau, c'est celui du commandant
1 Somxnm du général Jernu (1870). i vol. in-6» {chez Pton).
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572 REVUE LITTĂRAIRE
en chef. Mis par ses fonctions en rapports journaliers avec le
maréchal Bazaine, il a pu étudier sa conduite jour par jour, heure
par heure; il a été en mesure, autant que cela était possible, de
suivre ses démarches louvoyantes et de noter ses allures indécises
et fuyantes. Voici comment il résume son opinion sur celui dont les
épaules trop faibles pliÚrent sous la plus écrasante des responsa-
bilités :
Je ne pense pas que ce soit manquer au malheur d'écrire aujour-
d'hui ce qui n'est plus ignoré de personne. Ni par l'étendue de son
savoir, ni par son génie militaire, ni par l'élévation de son caractÚre,
le maréchal Bazaine n'était en mesure de tirer l'armée du Rhin de
la situation fĂącheuse oĂč elle se trouvait le jour oĂč il fut investi du
commandement en chef. Il est d'ailleurs une qualité indispensable
dans les circonstances difficiles qui lui faisait complÚtement défaut.
Il ne possédait en aucune maniÚre l'énergie du commandement; il
ne savait pas dire je veux et se faire obéir. Donner un ordre net
et précis était de sa part chose impossible. Je crois aussi bien
fermement que, quoi qu'il fßt, il sentait dans son for intérieur que
la situation et les événements étaient au-dessus de ses forces. Il
succombait sous le poids de cette vérité accablante. N'ayant pas
su arrĂȘter un plan de conduite, il n'avait pas un but net et prĂ©cis,
il tĂątonnait, et voulait ne rien compromettre en attendant que les
événements lui ouvrissent des horizons nouveaux dont il espérait,
au moyen d'expédients plus ou moins équivoques, parvenir à dégager,
sinon son armĂ©e, au moins sa personnalitĂ© et ses intĂ©rĂȘts. La fortune
ne l'avait-elle pas favorisé jusqu'alors au delà de ses espérances?
Faute de mieux il s'est abandonné au hasard, derniÚre ressource de
ceux qui ne comptent plus sur eux-mĂȘmes.
Cette conscience de son insuffisance, ce sentiment qui lui faisait
tantÎt donner volontairement à ses ordres une forme indécise et
prĂȘtant Ă l'Ă©quivoque, tantĂŽt provoquer les avis de ses lieutenants
afin de s'y soumettre, c'est le trait qui domine dans la physionomie
du maréchal Bazaine, telle qu'elle nous est ici dépeinte. Et il
semble bien qu'en le notant le témoin fasse preuve de clairvoyance
et de pénétration. Quels furent d'ailleurs les sentiments du maré-
chal et quelles furent ses espérances au lendemain du 4 septembre?
Mais lui-mĂȘme le sut-il jamais avec nettetĂ©? Son langage Ă©tait
contradictoire. D'une part il déclarait qu'il maintiendrait le statu
quo dans l'armĂ©e jusqu'au moment oĂč elle serait dĂ©liĂ©e de son
serment. Il disait d'autre part, sans se préoccuper de rester consé-
quent avec cette déclaration, qu'il attendait que le gouvernement
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REVUE LITTĂRAIRE 573
de fait qui s'était établi à Paris le 4 septembre lui notifiùt son
avĂšnement. Peut-ĂȘtre pensa-t-il que, pouvant disposer de l'armĂ©e
à son gré, il resterait en fin de compte l'arbitre de la situation. Il
attendit. Attendre, ce fut en toutes circonstances sa méthode,
alors qu'il eût fallu se décider, prendre parti, agir, et que toute
heure perdue nous rapprochait plus sûrement de la catastrophe.
Jusqu'Ă la veille de la capitulation, le rĂŽle de Jarras ne fut guĂšre
que celui d'un témoin, le maréchal n'ayant voulu avoir dans son
chef d'état-major qu'un agent passif. Dans les derniers jours, une
mission grave autant que douloureuse lui fut confiĂ©e : c'est par lĂ
qu'il aura, lui aussi, sa page dans l'histoire de ce drame. Dans le
conseil de guerre du 26 octobre, oĂč fut rĂ©solue la capitulation, le
général Jarras fut chargé de la rédaction définitive et de la signature
de la convention, de concert avec le chef d'état-major de l'armée
prussienne. Les conditions de la convention avaient été rapportées
par le général de Cissey, et il ne paraissait pas possible d'en faire
modifier le fond : il ne restait qu'à en régler les détails,, en cher-
chant à obtenir les adoucissements dus à une vaillante armée qui
n'avait été vaincue que par la famine, et pour laquelle l'ennemi
témoignait hautement de son estime. Le mÎme jour, vers les huit
heures du soir, le général Jarras se rencontrait au chùteau de Fres-
caty avec le général de Stiehle, chef d'état-major du prince Frédéric-
Charles. 11 insiste tout particuliĂšrement sur deux points, tendant Ă
dĂ©montrer que nous avons nous-mĂȘmes, par d'inexplicables mala-
dresses, ajouté à la dureté des conditions imposées par le vainqueur.
â C'est d'abord la question des honneurs de la guerre. Notre reprĂ©-
sentant avait demandé qu'on rendit à l'armée française les honneurs
de la guerre, tels qu'ils étaient consacrés par les anciens usages, le
vaincu défilant en armes devant le vainqueur, et déposant ensuite
ses armes, avant de se constituer prisonnier de guerre. Le prince
Frédéric- Charles était consentant. C'est le maréchal qui refusa,
alléguant que les honneurs de la guerre ainsi entendus comportaient
un défilé dans lequel devaient figurer les commandants des corps
d'armée et autres généraux auxquels il répugnait de se donner en
speciacle dans cette circonstance. â Vint ensuite la question des
drapeaux. On n'en avait pas parlé, lorsque le maréchal voulut qu'on
prévint le prince Frédéric- Charles qu'il était d'usage, en France,
aprÚs une révolution, de détruire les drapeaux et étendards qui
avaient été remis aux troupes par les gouvernements déchus, et que
cet usage avait déjà reçu un commencement d'exécution. L'effet de
cette imprudente démarche ne se fit pas attendre. Une lettre hau-
taine arrivait bientÎt. Le prince Frédéric-Charles déclarait que le
maréchal ne pouvait pas, aprÚs la signature de la convention, laisser
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571 WVUE LITTĂRAIRE
détruire les aigles; il ne croyait pas que l'usage existùt, en France,
de brûler, aprÚs chaque révolution, le* drapeaux qai avaient été
remis aux troupes par les gouvernements déchus* Il terminait en
demandant qu'on lui fit connaĂźtre le nombre des drapeaux existant
encore et le lieu oĂč ils se trouvaient. Il lui fut rĂ©pondu qu'il restait
environ quarante et un drapeaux, déposés dans l'arsenal. C'est ainsi
que l'armée de Metz eut à subir une humiliation qui avait été
Ă©pargnĂ©e Ă l'armĂ©e elle-mĂȘme de Sedan.
Le 27, le général Jarras avait apposé sa signature à l'acte de
capitulation ; au milieu de quelle angoisse et avec quel déchirement
de coeur, on le conçoit. Le lendemain, il en donnait lecture an
conseil de guerre. La séance fut courte. Chacun des membres du
conseil avait hùte de retourner auprÚs de ses troupes, aûn de pré-
parer les détails de la capitulation, qui devait avoir son effet le len-
demain 29, à midi, a Au moment de cette séparation, une émotion
vive et difficilement contenue 9e lisait sur les visages, et des larmes
jaillirent {les yeux. Navrant spectacle que je ne puis oublier! »
Le général Jarras ne se pique pas de littérature. Il ne compose
pas de tableaux; il ne fait pas de descriptions; il ne vise pas Ă l'effet
Il se contente de relater les faits dans un style de rapport et de
procÚs- verbal. Cette sécheresse a son prix. Elle est de mise en un
sujet oĂč les Ă©vĂ©nements sont par eux-mĂȘmes assez dramatiques.
Il est telle vision dont le souvenir vous poursuit. C'est,, par exemple,
l'arrivée à Gravelotte au début de la campagne :
Le marĂ©chal Bazaine arriva vers cinq heures Ă Gravelotte, oĂč Ă©tait
déjà rendu l'Empereur qui vint le recevoir à la porte de son habitation,
et eut avec lui un court entretien. Pendant ce temps l'état-major
gĂ©nĂ©ral resta sur la voie publique oĂč stationnait toute la suite impĂ©-
riale, avide de nouvelles et devisant sur les événements. Le prince
impérial parcourait les groupes d'officiers, la figure inquiÚte. Il faisait
des questions sur ce qui se passait, et ne recevait que des réponses
évasives, dans le sens caché desquelles il cherchait à découvrir là -
vérité, qui lui était dissimulée autant que possible. C'était un spec-
tacle dĂ©chirant de suivre de l'Ćil ce jeune prince, encore enfant, et qui
cependant paraissait comprendre la gravité des circonstances. Je le
vis alors pour la derniĂšre fois, et il en fut de mĂŽme de l'Empereur, qui
reparut bientÎt sur le seuil de la porte, disant au revoir au maréchal
Bazaine. L'attitude de NapolĂ©on III, froide et impassible, comme Ă
l'ordinaire, ne décelait en aucune maniÚre la dévorante inquiétude
qui, sans doute, l'obsédait.
Mais je ne sais rien de pins poignant que le récit de la maniÚre
dont on apprit dans Metz le désastre de Sedan. Le 5 septembre» les
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1ÂŁYUÂŁ UTTRRĂ1M 575
guetteurs avaient remarqué à l'horizon de longues colonnes de
poussiĂšre tenant de l'ouest et se dirigeant vers l'est par le sud de
Metz. Ces colonnes de poussiÚre avaient donné lieu à des conjec-
tures; et comme c'est l'habitude, en temps de guerre, de se
reprendre toujours à espérer, et de croire, avec une facilité merveil-
leuse, aux succÚs les plus invraisemblables, la nouvelle se répandit
que l'ennemi, aprÚs avoir éprouvé une grande défaite, se repliait
vers l'Allemagne. On assurait que le roi Guillaume se hĂątait de
revenir à Berlin; on donnait des détails précis : il avait passé la
nuit non loin de Metz, un énissaire secret était venu en instruire
l'Ă©vĂȘque et le directeur du collĂšge des JĂ©suites. Peu i peu, on
apprit la vérité. C'est l'histoire tant de fois répétée pendant cette
triste guerre, et dont nous nous souvenons tous : l'annonce d'an
succĂšs mettant les cĆurs en joie, exaltant les esprits pais changĂ©e
bientÎt en la certitude d'une défaite. Ce fut d'abord un officier
envoyé en parlementaire qui rapporta la nouvelle ; mais, venant de
l'ennemi, là nouvelle parut suspecte, bien qu'elle fût corroborée
par les bourras du camp prussien. Puis deux femmes entrĂšrent
dans Metz et déclarÚrent qu'ils avaient fait partie d'une colonne de
prisonniers faits à Sedan et qu'ils s'étaient évadés. Enfin, un échange
de prisonniers ayant lieu entre les deux camps, le général en chef
allemand avait envoyé, par les avaut-poetes de Moulins, sept cent
cinquante soldats français, non pas de ceux qui avaient combattu
devant Metz, mais de ceux qui avaient appartenu à l'armée du
maréchal de Mac-Mahon. Ces hommes avaient été choisis dans les
troupes d'infanterie appartenant aux différents corps d'armée, afin
qu'on fût informé par eux des divers incidents qui avaient amené
la grande catastrophe. « Ils étaient l'explication vivante de ces
longues colonnes de poussiÚre qui avaient été observées à l'horizon
par les guetteurs, et qui continuĂšrent Ă ĂȘtre vues pendant plusieurs
jours. » Une armée environnée par les lignes ennemies, coupée de
ses communications, recevant la nouvelle d'un désastre dont elle
sent aussi bien qu'elle-mĂȘme est menacĂ©e, et le mesurant, ce dĂ©sastre,
Ă la longueur de ces colonnes de poussiĂšre qui, pendant des jours et
des jours, souillent l'horizon, on n'imagine pas de spectacle d'une
plus intense détresse.
Puisque nous avons coutume de ne parler de nous que pour en
dire du mal, il est juste que les étrangers se chargent de faire notre
éloge. Et, sans doute, on pensera que nul témoignage n'est plus
recevable que celui d'un Allemand, d'un prisonnier de guerre,
racontant ses souvenirs de 1870. 11 s'en faut, d'ailleurs, que cet
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576 REVUE LITTĂRAIRE
Allemand soit le premier venu. Journaliste, poĂšte, historien,
romancier, Théodore Fontane est l'un des écrivains les plus remar-
quables de l'Allemagne. Chargé du compte-rendu des opérations
militaires, il avait suivi en France l'armée prussienne; mais, en
arrivant à Toul, il ne put résister au désir d'aller voir Domremy. Il
fut arrĂȘtĂ© comme espion par les francs-tireurs, traĂźnĂ© de prison en
prison, enfermé dans la citadelle de Besançon, conduit par Lyon,
Moulins, Poitiers, à Rochefort, et relégué jusqu'aux derniers mois
de Tannée dans l'ßle d'Oléron. C'est cette odyssée que nous conte
l'auteurdes Souvenirs dun prisonnier de guerre allemand ! . Chemin
faisant il y décrit un aspect assez ignoré des choses et des gens :
c'est la France d'alors, vue de l'intérieur des prisons militaires.
Comme il possÚde, d'ailleurs, une faculté d'observation trÚs péné-
trante, il nous renseigne au mieux sur l'état des esprits, et nous
présente de tous ceux avec qui il s'est trouvé en rapport : chefs,
surveillants, compagnons de captivité, de vivants portraits ou des
profils indiqués d'un crayon habile et spirituel. Il y a là des cro-
quis et des tableaux « d'intimités » d'une rare valeur littéraire. Mais
ce qui nous importe surtout, c'est de recueillir cette déposition d'un
tĂ©moin sur la façon dont un prisonnier de guerre pouvait ĂȘtre
traitĂ© chez nous. ThĂ©odore Fontane convient qu'il n'eut point Ă
souffrir : si le menu aurait pu ĂȘtre plus succulent et le logement
plus confortable, du moins tous mauvais traitements lui furent
Ă©pargnĂ©s. MĂȘme, Ă OlĂ©ron, il s'Ă©tait arrangĂ© un train de vie trĂšs
supportable : le matin, promenade sur le rempart, travail jusqu'Ă
midi, déjeuner; le soir, réception; ajoutez que le prisonnier avait
pour domestique un Polonais artificieux et pour compagnon de
captivité une chatte aux blancheurs d'hermine. En vérité, il n'eut
pas lieu de se plaindre. Et de fait, ce qu'il emporta de ce séjour
forcé parmi nous, c'est de l'estime et de la sympathie pour notre
caractĂšre national. Voici une dĂ©claration qui ne laisse rien Ă
désirer :
Je ne puis pas m'imaginer une nation qui soit en état, par tant
de ses habitants pris au hasard, de donner aussitĂŽt d'elle une plus
favorable idée. En général, on peut affirmer que, selon les pays, sur
cinq, sept, dix individus, on rencontre toujours un ĂȘtre insupportable.
Ici, j'ai vécu avec soixante-dix ou quatre-vingts prisonniers qui se
sont renouvelés à peu prÚs deux ou trois fois pendant mon emprison
nement, si bien que prÚs de deux cents figures ont défilé devant moi.
1 Théodore Fontane, Souvenirs d'un prisonnier de guerre allemand en 1870,
1 vol. in-12 (chez Perrin).
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REVUE LITTĂRAIRE 577
Eb bien, je n'ai pas eu à supporter le moindre désagrément, pas
mĂȘme le plus petit manque d'Ă©gards. Tous se sont montrĂ©s obligeants,
pleins de déférence, reconnaissants pour le plus petit service, jamais
offensés par la contradiction, absolument dénués de toute méchanceté
et de toute jalousie : Ă ce point de vue, nous pourrions beaucoup
apprendre d'eux. J'ai trouvé là un fonds inépuisable de bonhomie,
d'esprit libre et de belle humeur... Pas la moindre trace de haine
nationale, quoique tous sans exception fussent d'ardents patriotes.
Théodore Fontane n'est nullement d'avis que le niveau de
l'instruction en France soit inférieur à ce qu'il est en Allemagne,
et il proteste contre cette opinion, reçue parmi ses compatriotes et
ailleurs, que dans des conditions analogues, l'Allemand soit d'un
degré de culture supérieur au Français. Ce Prussien ne se fait du
reste pas notre panĂ©gyriste quand mĂȘme, et s'il rend hommage
à toutes nos aimables qualités, il n'est pas moins frappé de voir
combien les esprits chez nous sont divisés, et dans combien peu
de cas, hors pour ce qui est de l'amour de la patrie, il y a com-
munauté d'idées et de sentiments. Tout cela est juste et bien vu
et témoigne d'une remarquable impartialité. Sur un point cepen-
dant, l'opinion de Théodore Fontane semblera empreinte d'un opti-
misme par trop complaisant ; c'est à propos de l'éloge qu'il fait
de l'administration française. Car il n'en loue pas seulement les
fonctionnaires pour leur conscience et leur régularité, mais il vante
leur complaisance et leur politesse. « Je n'ai jamais trouvé, dit-il,
d'employĂ©s en colĂšre, ni irritables, ni mĂȘme simplement de mau-
vaise humeur... » Et il peut bien le dire; mais jamais ne le fera-t-il
croire Ă personne en France.
Tel qu'il est, le récit de Théodore Fontane est intéressant et
instructif; et sans doute on a eu raison de le traduire en français.
Mais ce qu'il faut souhaiter surtout, c'est qu'il ait eu en Allemagne
un grand nombre de lecteurs; et, ce qu'on ne saurait espérer, c'est
qu'il ait fait partager Ă beaucoup d'entre eux les sentiments dont
son auteur est animé pour la nation qui lui a rendu supportables
les épreuves de la captivité.
René Doumic.
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REVUE DES SCIENCES
DĂ©couvertes astronomiques. â GalilĂ©e et les astres de MĂ©dicis. â Les
quatre satellites de Jupiter. â 1610-1892. â A l'Observatoire du mont
Hamilton (Californie) : Découverte d'un cinquiÚme satellite à Jupiter.
â Un monde de 160 kilomĂštres de diamĂštre. â ProbabilitĂ© en faveur
d'un sixiĂšme satellite. â Toujours en Californie : DĂ©couverte par la pho-
tographie d'une nouvelle comĂšte. â Identification du nouvel astre et de
la compte de Wolf. â Morcellement des comĂštes. â A l'Observatoire de
Nice : DĂ©couverte photographique de trois petites planĂštes. â Physique :
La photographie des couleurs. â Photographie colorĂ©e du spectre solaire.
â PalĂ©ontologie : DĂ©couverte d'un Ă©lĂ©phant fossile dans la Haute-Loire.
â Enseveli sous les cendres d'un volcan. â L'Ăąge des volcans Ă©teints de
la vallĂ©e de l'Allier. â GontemporanĂ©itĂ© avec les Mastodontes. â Mensu-
ration des glaciers. â Une lettre de 1772. â Le diplomate Ilenuin et
l'abbĂ© Jond. â Physiologie : Nouvelle mĂ©thode de vaccination contre le
cholĂ©ra. â Immunisation par le lait d'animaux vaccinĂ©s. â ThĂ©rapeu-
tique : La tropacocaĂŻne. â MĂ©tĂ©orologie : la pluie et les mois symĂ©triques.
En janvier 1410 Galilée découvrit, à Padoue, quatre satellites tour-
nant autour de Jupiter comme notre lune tourne elle-mĂȘme autour
de la terre. 11 les appela « astres de Médicis ». Plus de 280 ans se
sont écoulés depuis cette découverte et aucun astronome n'avait plus
rien trouvé dans le voisinage immédiat de la planÚte. Tous les traités
classiques mentionnent naturellement les quatre satellites et pas un
de plus. Diverses considérations tendaient d'ailleurs à faire admettre
que le nombre des satellites Ta en augmentant réguliÚrement de Mars
Ă Jupiter et Ă Saturne. Mars a deux satellites, Saturne huit, Jupiter
en a quatre; la rĂšgle est satisfaite. Eh bien non. On vient en effet de
découvrir, en Amérique, un cinquiÚme satellite à Jupiter. La nouvelle
en fut .apportée en Europe au commencement du mois dernier. On
l'accueillit avec incrédulité, bien qu'elle vßnt d'un observateur trÚs
habile. Mais est-ce que, depuis 280 ans, on n'avait pas vainement
exploré les alentours de Jupiter? Est-ce que Herschel, le grand Herschel
ne s'Ă©tait pas trompĂ© lui-mĂȘme? Est-ce qu'il n'avait pas faussement
annoncé l'existence de six satellites à Uranus, croyant en avoir décou-
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RCTUC DES SCIENCES 579
vert deux nouveaux? Petrt-ĂȘtre y avait-il de mĂȘme illusion? Oa peut
affirmer aujourd'hui que, contrairement Ă ce que Ton pouvait sup-
poser, la découverte est parfaitement réelle. M. Barnard a parfaitement
trouvé un cinquiÚme satellite à Jupiter. Le donte n'est pas permis.
H faudra modifier les notions qui ont cours dans les traités clas-
siques. Comment a-t-on pu rester si longtemps sans apercevoir ce
cinquiÚme satellite? On peut se l'expliquer quand on réfléchit que ce
petit, trÚs petit astre est généralement perdu dans la lumiÚre de la
planÚte. M. Perrotin Ta cherché, à Nice; il n'a rien vu. MM. Henry
frÚres l'ont cherché, à Paris; ils n'ont rien distingué. II fallait sans
doute le ciel sec et pur du sommet du mont Hamifton, en Californie,
pour permettre de saisir cet astre minuscule. L'observatoire de Lick,
oĂč la dĂ©couverte a Ă©tĂ© faite, se trouve Ă 1310 mĂštres d'altitude; puis
M. Barnard, observateur émérite, a à sa disposition la plus grande
lunette du monde; une lunette de 0ra,92 d'ouverture.
Le nouveau satellite possÚde d'ailleurs un éclat trÚs faible, comme
celui d'une étoile de 13* grandeur. Il circule tout prÚs de Jupiter
entre la planĂšte et l'ancien premier satellite qui passe au second rang.
La durée de sa révolution n'est que de 11 h. 50. Sa distance au centre
de la planÚte est de 2,50, le rayon équatorial de Jupiter étant pris
pour unité. Dans ses plus grandes digressions, il ne s'éloigne du bord
du disque que des trois quarts environ du diamĂštre de ce disque,
et circule par suite au milieu de la lumiÚre diffusée tout autour
de Jupiter. M. Barnard avoue que son petit astre est autrement
difficile Ă voir que les satellites de Mars, qui sont cependant de
volume encore plus réduit, puisque l'un dreux n'a que 60 kilomÚtres
de diamĂštre. Le nouveau satellite ne mesurerait pas plus de 160 kilo-
mĂštres de diamĂštre. Sa distance au centre de Jupiter est en kilomĂštres
de 180 852. L'ancien premier satellite gravite Ă 430 000 kilomĂštres en
1 jour 18 heures 27 minutes.
On peut se demander, tout est possible, si Ton a bien aujourd'hui
le nombre exact des satellites de Jupiter, quatre, puis cinq. Est-ce
tout? Il ne faudrait pas l'affirmer trop vite. On sait que, pour les
satellites comme pour les planÚtes, on a imaginé des formules empi-
riques analogues Ă celle de Bode qui paraissent relier entre elles les
diverses distances des satellites Ă la planĂšte principale. M. Tisserand,
le nouveau directeur de l'observatoire de Paris, a appliqué aux satel-
lites de Jupiter la formule de M. Gaussin qui généralement donne de
bons résultats. Dans le cas de Jupiter, elle fournit des chiffres un peu
trop faibles pour les distances. Ainsi :
12 3 4 5 6
Calculé. . 2.20 3.60 5.92 9.72 15.97 26.23
ObservĂ©. . 2.50 â 6.05 9.62 15.35 27
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580 RKYOE DES SCIENCES
On remarquera que la formule révÚle un vide dans cette progression.
Elle indique un satellite n° 2 à la distance 3.60. Ce satellite jusqu'ici
fictif serait encore trÚs prÚs de la planÚte; il circulerait en deçà de
l'ancien premier. Existe -t-il réellement? Il serait assez intéressant de
s'en préoccuper... et bien curieux de découvrir encore ici aprÚs coup
ce que le calcul aurait fait pressentir.
Le mĂȘme M. Barnard, de l'observatoire de Lick (Californie), est
parvenu aussi le mois dernier à découvrir une comÚte au moyen de la
photographie. Elle avait passé inaperçue ; on en a suivi les traces sur
un cliché photographique. La trouvaille est intéressante, mais ce qui
l'est bien plus, c'est l'acte de naissance du nouvel astre errant. Une
fois la comĂšte photographiquement reconnue, un collaborateur de
M. Barnard, M. Schulhof la suivit dans le ciel, l'observa pendant
quelque temps et put aprÚs neuf nuits d'observation déterminer son
orbile et sa marche. En neuf nuits! C'est la premiÚre fois qu'on réussit
avec si peu de données à fixer l'orbite d'une comÚte. L'orbite précisée,
M. Schulhof a pu en conclure que le nouvel astre suivait identique-
ment la mĂȘme route que la comĂšte dĂ©couverte il y a trois ans par
M. Wolff d'Heidelberg. Comme celle-là , elle a une période de six ans
et demi environ.
Il n'est donc pas douteux que Ton ait affaire Ă une comĂšte qui s'est
brisée en deux morceaux. Chaque portion devenue indépendante suit
son chemin dans l'espace et exactement le mĂȘme chemin. El sous
l'action de Jupiter, la comĂšte se morcellera de plus en plus et finira
par s'éparpiller en échantillons plus ou moins ténus que nous retrou-
verons sous forme d'étoiles filantes. Schiaparelli, le premier a fait voir
que les étoiles filantes suivaient les orbites cométaires; ce sont des
débris de comÚte. Ainsi se transformera la comÚte Wolff, déjà brisée.
Ce n'est pas, du reste, le premier exemple que nous ayons de ce mor-
cellement de comÚte. La comÚte Biéla s'est brisée, elle s'est d'abord
dédoublée comme l'astre étudié par M. Schulhof à l'observatoire de
Lick; puis elle a semé des morceaux sur sa roule, et elle les a épar-
pillés un peu partout. Bien plus récemment la comÚte Brooks nous a
mĂ©nagĂ© la mĂȘme surprise; elle s'est brisĂ©e en deux, trois, quatre mor-
ceaux, et finalement la dissémination a eu lieu. Les comÚtes sont non
seulement des astres errants, des nébuleuses qui fuient, mais des
astres en vapeurs surchauffées qui se disloquent, sans façon, sous
l'influence des planĂštes dans le cercle d'action desquelles elles tom-
bent un jour ou l'autre fatalement. Grands moucherons attirés par la
lumiĂšre des gros astres oĂč elles brĂ»lent leurs ailes et vont finir leur
existence vagabonde.
A l'observatoire de Nice, M. Charlois a découvert, de son cÎté, par
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REVUE DES SCIENCES 581
la photographie, trois nouvelles petites planĂštes du groupe compris
entre Mars et Jupiter. L'instrument employĂ© est un simple objectif Ă
portraits Hermagis de 25 centimĂštres d'ouverture et de 80 centimĂštres
de distance focale, monté provisoirement sur l'équatorial coudé de
M. LĆvy. On est par suite dans le voisinage de 327 petites planĂštes.
Le nombre de ces astéroïdes n'ira pas toujours en croissant; il
est probable que Ton en possÚde déjà le plus gros chiffre. Si Ton
arrive à 500, ce sera déjà joli, car on les a recherchés avec soin depuis
trente ans, et la photographie va permettre de les trouver beaucoup
plus vile que l'observateur le plus expérimenté.
M. G. Lippmann vient de faire connaßtre à l'Académie des sciences
le résultat de ses derniÚres recherches sur la photographie des cou-
leurs. Bien que les expériences réalisées ne nous rapprochent pas
encore d'une solution pratique, elles sont intéressantes par leur ori-
ginalitĂ© et mĂ©ritent d'ĂȘtre briĂšvement mentionnĂ©es. Tous les amateurs
de photographie savent bien que l'albumine ou la gélatine bicbro-
matée est modifiée par la lumiÚre au point que les parties insolées ne
sont plus solubles dans l'eau. La plupart des procédés d'impression
photomécaniques (phototypie) employés dans l'industrie sont fondés
sur cette action delà lumiÚre. M. Lippmann a tiré parti de cette pro-
priété pour obtenir des photographies du spectre solaire coloriées. Il
n'emploie plus dans ce cas de couche de gélatine au bromure d'argent,
comme tout le monde. Il obtient une image et une image colorée
uniquement avec une couche d'albumine ou de gélatine bichromatée.
Une couche de cette matiÚre est coulée et séchée sur verre, puis
exposée à la chambre noire, adossée comme d'ordinaire dans le pro-
cédé Lippmanu à un miroir de mercure. L'impression est faite. Il
suffit de mettre la plaque de verre dans l'eau pour voir apparaĂźtre les
couleurs. Ce lavage Ă l'eau pure, en enlevant le bichromate qui n'a
pas Ă©tĂ© insolĂ© fixe l'Ă©preuve en mĂȘme temps qu'il la dĂ©veloppe.
L'image disparaĂźt quand on sĂšche la plaque, pour reparaĂźtre chaque
fois qu'on la mouille de nouveau.
Les couleurs sont trĂšs brillantes ; on les voit sous toutes les inci-
dences. Eu regardant la plaque par transparence, on voit nettement
les couleurs complémentaires des couleurs vues par réflexion. Si au
lieu d'employer l'albumine, on a recours à la gélatine bichromatée, le
résultat est aussi bon, mais il n'y a plus besoin de mouiller pour
voir apparaßtre les teintes ; il suffit de rendre la plaque légÚrement
humide en soufflant Ă sa surface.
La théorie est facile. Gomme dans le cas des couches sensibles ren-
fermant un sel d'argent, le miroir de mercure de la chambre noire
donne lieu à une série de maxima et de minima d'interférences. Les
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582 RKVUt des scnNcn
maxima seuls emprisonnent la plaque, qui prend par suite une struc-
ture lamellaire et se divise en couches alternativement gonflables et
non gonflables par l'eau. Tant que la plaque est sĂšcbe, on ne voit
rien; mais dĂšs que l'eau intervient, les parties de la couche non em-
prisonnées s'en imbibent, l'indice de réfraction varie dÚs lors pério-
diquement dans l'Ă©paisseur de la couche, de mĂȘme que le pouvoir
réflecteur et l'image colorée devient visible. Cette apparition des
teintes est trÚs jolie. L'expérience est charmante. Malheureusement
ce n'est pas encore lĂ une solution qui permettra aux photographes de
nous faire notre portrait avec les teintes naturelles. Patience toutefois,
M. Lippmann est persévérant, trÚs ingénieux, trÚs inventif. Patience!
M. Albert Gaudry et M. Mareellin Boule ont fait tout derniĂšrement
la découverte d'un squelette d'éléphant fossile de grande taille dans des
cendres volcaniques. A 10 kilomĂštres, au sud-est de Brioude, trĂšs prĂšs
de la station du chemin de fer de FougiĂšres-le-Pin, au fond d'un
cirque formé par des collines, se trouve le village de SenÚze. Le
sommet et les flancs de la partie occidentale de ce cirque sont occupés
par les ruines d'un petit volcan éteint. Ce sont des matiÚres de pro-
jection, bombes, lapilUs, cendres basaltiques, etc. De ces amas de
projection parfaitement stratifiés partent deux coulées qui descendent
assez bas, Tune dans la vallée de l'Allier, l'antre dans la vallée de
la Sennonire. M. Henry Mosnier avait déjà signalé l'existence d'osse-
ments fossiles dans les terrains volcaniques de SenĂšze. Dans une
premiÚre excursion, M. Boule recueillit des débris de rhinocéros, de
hyÚnes, etc. Invité par M. Boule à aller à SenÚze, M. Gaudry se
rendit sur les lieux. Au milieu d'un champ, on avait remarqué un^e
protubérance arrondie ressemblant à un lumulus. On donna des coups
de pioche. La protubérance arrondie, c'était un éléphant. En déblayant
le terrain, on trouva debout le squelette d'un énorme proboscidien,
assez maltraité, mais enBn, relativement complet. Son humérus
mesure i m. 20 de longueur, sa défense gigantesque tombait malheu-
reusement en ruines. Le crùne est défoncé, mais les dents sont
intactes, et l'on a pu ainsi reconnaĂźtre qu'il s'agissait d'un Elephas
meridionalis. Il est vraisemblable que l'animal sera mort sur place,
asphyxiĂ© peut-ĂȘtre par les Ă©manations dĂ©lĂ©tĂšres du volcan ; puis con-
servé par les cendres dans lesquelles il aura été ultérieurement
enseveli. Cette découverte rappelle celle de l'éléphant de Durfort, dont
le squelette se trouve dans les galeries de paléontologie du Muséum.
L'éléphant de SenÚze est encore plus grand. Il existe entre les deux
fossiles de notables différences. L'éléphant de Durfort se rapproche
par sa dentition d'une espĂšce que l'on rencontre dans le quaternaire
ancien des environs de Paris, Ă Chelles, par exemple, et qui est elle-
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MffOIDB'BGOlIGK 9*3
mĂȘme voisine de YEheph&s amtiqnus. L'Ă©lĂ©phant de Sen%ze est d'un
type plus ancien, 3 conserve certains caractĂšres des mastodontes.
H. Albert Gaudry a fait remarquer à ce propos que cette découverte
permet de mieux préciser l'ùge des volcans basaltiques de la vallée
de l'Allier. Beaucoup de géologues considéraient ces volcans comme
quaternaires. Or chacun de ces volcans est une sorte de Pompéï oĂč
ont été conservés les débris contemporains de leurs éruptions. Les
uns, comme ceux du Goupet et de Ghilhac, Ă©taient en activitĂ© Ă
l'Ă©paque oĂč vivaient le Mastodon arvernensis et d'antres mammi-
fÚres caractéristiques du pliocÚne moyen. D'autres, comme celui de
SenĂšze sont un peu plus rĂ©cents, car ils datent de l'Ă©poque oĂč TBte-
phas meridionalis avait remplacé dans le pays les mastodontes. A
cette époque, le creusement de la vallée de l'Allier et des vallées
afflueiites était à peu prÚs terminé, et les environs de Brionde avaient
acquis les principaux traits de son relief actuel.
Dans notre derniÚre revue, nons avons insisté snr la crue générale
des glaciers de la vallée de Cbamooix (Haute -Savoie). Ce n'est pas
d'aujourd'hui, comme on sait, que les mouvements des glaciers préoc-
cupent beaucoup d'observateurs. M. le docteur Le Pileur a commu-
niqué au club Alpin des extraits d'une assez volumineuse correspon-
dance trouvĂ© Ă la bibliothĂšque de l'Institut et qui montre bien qu'Ă
la fin du siÚcle dernier on avait déjà tenté de mesurer les variations
d'allure des glaciers de Ghamonix. Il s'agit de lettres de Hennin,
diplomate distingué qui naquit à Magny-en-Vexin, le 30 août 4748 et
mourut à Paris, le 7 juillet 1807. Nommé résident à GenÚve, en 1766,
9on esprit trÚs ouvert à toutes les questions fut attiré vers les grands
phénomÚnes de la nature. Frappé par l'aspect des glaciers de Gha-
monix, il voulut se rendre compte du mouvement qu'il soupçonnait
dans ces « fleuves gelés ». Il donna en conséquence des instructions
à l'homme qui lui parut apte à comprendre ses désirs, au vicaire du
Prieuré. Voici la lettre qne ce dernier envoyait à Hennin en date eu
51 novembre 1772, seize ans avant que Saussure fit l'ascension du
mont Blanc avec Balmat.
Monsieur, en conséquence de vos ordres à Pierre Simond, je me suis
transporté à Mont-Envers le 3 de courant, pour jalonner sur la plaine des
glaciers; je croyais que mes peines seraient inutiles pour cette fois, attendu
que le mauvais temps et la ueige survinrent Ă mesure que nous arrivions
sur les lieux; mais deux heures aprÚs, la tourmente cessa et nous plaçùmes
quatre jalons eu ligne directe, trois environ un pied et demi dans la glace
et un autre sur le sol pour servir d'alignement Ă un sapin qui se trouvait
de l'autre cĂŽtĂ©. J'espĂšre que les choses sont en rĂšgle et j'augure de mĂȘme
que M. Cramer y sera pour les frais qui se montent jusqu'Ă prĂ©sent Ă
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584 REVUE DKS SCIENCES
8 livres de Savoye, tant pour satisfaire à la journée de deux ouvriers que
pour leur nourriture. Au printemps, je me transporterai sur l'endroit avec
ledit Si m on d et je vous donnerai aussitÎt avis du résultat. Permettez,
monsieur, qu'en attendant je saisisse avec un vif empressement cette occa-
sion pour vous dire que je serai toujours avec le plus profond respect,
monsieur, votre trÚs humble et trÚs obéissant serviteur,
Jond, vicaire.
Chamonix, le 21 novembre 1772.
Il résulte de là que la mensuration des progrÚs des glaciers remonte
au moins certainement Ă 1772.
Trouvera-t-on un remÚde vraiment pratique contre le choléra? On
n'a pas oublié la méthode des vaccinations anlicholériques de M. Haff-
kine, ni les noms de ceux qui n'ont pas hésité à se faire inoculer les
bacilles virgules. Un Russe comme M. Haffkine, M. le docteur Ke-
tscher, de Saint-Pétersbourg, sur les conseils de M. Gameleia, de l'ins-
titut Pasteur Ă Paris, vient de mettre Ă l'essai sur des animaux un
autre mode de vaccination assez original d'ailleurs. M. Ghauveau a
montrĂ© jadis que les infections par les microbes passaient delĂ mĂšre Ă
l'enfant et que le lait renfermait la matiÚre toxique atténuée. Le lait
pouvait donc ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un liquide immunisant, c'est-Ă -dire
propre à conférer l'immunité. En conséquence, il a vacciné des chÚ-
vres avec des cultures de bacilles cholĂ©riques extrĂȘmement virulentes ;
puis il a introduit par petites doses, cinq Ă six centimĂštres cubes,
le lait de l'animal ainsi vacciné dans le péritoine de cobayes. Ces
cobayes sont restés ensuite absolument réfractaires aux doses [mor-
telles du virus cholérique. Il va de soi que le lait d'animaux non préa-
lablement vaccinés ne possÚde aucun pouvoir immunisant. Cette mé-
thode est préventive, comme celle de M. Haffkine. Mais elle est aussi
curative, ce qui serait bien précieux. En effet, M. Ketscher a injecté
une dose mortelle de virus cholérique dans le péritoine de cobayes;
puis, quelques heures aprÚs, il les traita par l'introduction extra-péri-
tonéale du lait de chÚvre. Les cobayes restÚrent en vie. Les cobayes
témoins non traités moururent tous.
Il résulte donc de ces expériences que le lait d'une chÚvre vaccinée
contre le cholĂ©ra a une action prĂ©ventive et mĂȘme curative contre
l'attaque du choléra. L'expérience n'a été faite que sur des cobayes,
mais il est vraisemblable qu'elle rĂ©ussirait de mĂȘme chez l'homme.
C'est un point qui reste cependant à éclaircir.
Nous avions depuis longtemps déjà la cocaïne, nous avons mainte-
nant la tropacocaïne. Elle a été extraite des feuilles d'une variété
particuliĂšre de coca provenant de l'Ăźle de Java. L'analyse chimique a
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REVUE DES SCIENCES 585
montré que cette substance est une benzoïl-pseudo-tropéine. Cette
variété de cocaïne s'obtient aussi sous forme de chlorhydrate. Elle
possĂ©derait les mĂȘmes propriĂ©tĂ©s que la cocaĂŻne, mais n'en aurait pas
les inconvĂ©nients. L'anesthĂ©sie locale avec une solution aqueuse Ă
4 pour 400 se produit en quelques secondes, sans irritation. Il faut
donc une solution bien moins concentrée qu'avec la cocaïne pour
déterminer l'insensibilité. Les effets secondaires nuisibles n'ont jamais
Ă©tĂ© observĂ©s avec le nouveau produit : une iridectomie a pu ĂȘtre
pratiquée en moins de deux minutes à la suite d'une instillation d'une
solution de tropacocaĂŻne Ă 3 pour 400. Si ces faits se confirment, il
est clair que la tropacocaïne détrÎnera la cocaïne. Mentionnons et
attendons, pour conclure, une pratique plus longue. Tout nouveau,
tout beau.
Si l'on s'est plaint au commencement de l'été de la sécheresse, on
serait tout aussi en droit de se récrier maintenant contre l'humidité
et la pluie. Il pleut sans cesse depuis la fin de septembre. Nous avons
eu 32 heures de pluie continue le 25-26 octobre : l'eau est tombée sans
trĂȘve ni merci la nuit et le jour de la Toussaint. De la pluie et toujours
de la pluie au Nord et au Sud, Ă l'Ouest et Ă l'Est. Lorsque sur une
circonférence, on s'amuse à distribuer également chacun des mois de
TannĂ©e, comme il y eu a un nombre pair, on peut les rĂ©unir deux Ă
deux aux extrĂ©mitĂ©s d'un mĂȘme diamĂštre. C'est la rose des mois. Or
nous avons appelé jadis mois symétriques les mois qui se correspon-
dent aussi deux à deux. Par exemple, janvier- juillet, février-avril,
mars-septembre, avril-octobre, mai-novembre, juin-décembre. Ainsi
on retrouve symétriquement disposés les Saints de glace des 44, 42
et 43 mai avec Y été de la Saint-Martin qui commence ou devrait
commencer le 44 novembre. Mais aux froids de mai correspondent les
chaleurs de novembre. TrÚs généralement, l'état météorologique des
mois symétriques est renversé. Ce n'est pas strictement vrai, mais
cela arrive assez souvent. Or la fin de mars et le mois d'avril et de mai
ont été secs. Par suite leurs symétriques fin septembre et octobre
avaient des chances d'ĂȘtre pluvieux. Et ils l'ont Ă©tĂ©. Il est vraisem-
blable que novembre, sans l'ĂȘtre autant, sera encore un mois mouillĂ©.
Nous verrons bien. Il s'agit ici, d'un petit jeu de prévisions sans impor-
tance, qui ne vaut ni plus ni moins que les autres. Les mois symé-
triques mĂ©ritent en tout cas la peine d'ĂȘtre examinĂ©s par les mĂ©tĂ©oro-
logistes qui ont du temps de reste.
Henri de Parville.
10 novembre 1892. 38
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CHRONIQUE POLITIQUE
Paris, 9 novembre.
Tout est tristesse et inquiétude autour de nous. De quelque cÎté
que se tournent les regards, ils n'aperçoivent, à l'intérieur comme
au dehors, que des perspectives assombries et menaçantes. Au loin,
c'est le Dahomey, c'est le Tonkin, oĂč le patriotisme suit avec
anxiété d'héroïques soldats lancés par une politique imprévoyante
dans des aventures sans issue comme sans profit. Plus prĂšs, c'est
l'Algérie, dont un procÚs scandaleux dévoile l'état anarchique et
dont le rapport du principal homme d'Etat de la république appelle
avec urgence la réorganisation administrative et militaire; c'est la
Tunisie, oĂč la mort inopinĂ©e d'un gouverneur appliquĂ© va livrer
notre domination mal assise au hasard des intrigues et des exploi-
tations. Chez nous-mĂȘmes, enfin, c'est Carcnaux, avec ses incidents
caractéristiques, avec le drapeau rouge et le chant de la Canna-
gnole, avec la capitulation du gouvernement et le triomphe de
toutes les doctrines révolutionnaires, avec la sinistre explosion qui
vient d'épouvanter Paris!
La grĂšve de Carmaux est finie, mais ce qui ne l'est pas c'est
l'agitation semée dans les esprits par tous ces désordres; ce qui
n'est pas résolu, c'est l'ensemble des graves questions soulevées
par l'événement, et dont la premiÚre de toutes, la liberté du travail,
a été laissée en péril par la faiblesse et l'incapacité gouvernementale.
Il y avait là en présence, d'une part, le capital et le travail,
qu'il fallait laisser s'accorder sous la protection de la loi ; de l'autre,
des ouvriers, dont les uns, dupes et instruments d'agitateurs,
entendaient imposer la grĂšve Ă leurs camarades, et dont les autres,
soucieux des besoins de leurs familles, voulaient vivre en travail-
lant. Mais les patrouilles de M. Baudin empĂȘchaient ces derniĂšre de
retourner Ă la mine, et quand la troupe essayait d'intervenir, les
députés s'empressaient de ceindre leur écharpe en tÚte des mani-
festants pour opposer «la majesté » de leurs insignes à l'autorité
bafouée de la loi.
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CHRONIQUE POLITIQUE 587
Que Tenaient faire là ces écbarpes abusivement arborées et
dĂ©pouillĂ©es de tonte valeur ? Elles n'auraient dĂ» arrĂȘter ni un com-
missaire de police ni un gendarme, et le représentant de la force
publique qui eût saisi au collet ces députés en maraude eût reçu
les fĂ©licitations chaleureuses de tous les honnĂȘtes gens. Hais il eĂ»t
Ă©tĂ© dĂ©savouĂ© par nos gouvernants, c est-Ă -dire par ceux-lĂ mĂȘme
qui avaient le devoir de le soutenir ; et voilà pourquoi l'armée,
l'administration, la police, ont reculé devant l'audace des meneurs,
en laissant les groupes socialistes opprimer la liberté des ouvriers
qui voulaient retourner au travail, et en condamnant avec eux des
femmes et des enfants Ă la plus noire misĂšre pendant denx mois et
demi.
Et sous quel prétexte une pareille violence? Sous l'étonnant pré-
texte de défendre le suffrage universel dans la personne de M. Cal-
vignac! On se demande avec stupéfaction ce que le suffrage
universel vient faire dans cette bagarre ? Un homme était ajusteur
dans une usine; il lui prend la fantaisie de devenir maire de la
commune, et il se fait élire par les conseillers municipaux. C'est son
affaire. Personne n'est obligĂ© d'ĂȘtre maire, et si le citoyen Calvignac
l'est devenu, c'est qu'il Ta bien voulu. Jusque-lĂ , le suffrage universel
est donc demeuré entiÚrement libre. Nais le citoyen Calvignac a une
prétention : c'est de rester ajusteur tout en devenant maire, et de
continuer Ă percevoir son salaire d'ouvrier sans paraĂźtre Ă l'usine !
Dans ce cas, ce n'est plus, il nous semble, ni la liberté, ni le droit
du suffrage universel qui se trouvent en jeu, mais bien le droit et
la liberté de la Compagnie miniÚre, à qui l'on prétend imposer
l'obligation étrange de garder et de payer un ouvrier qui ne tra-
vaille plus! C'est elle qui serait fondée à réclamer! Mais non; on
l'accuse, au contraire, on l'incrimine; on veut l'astreindre Ă servir
des rentes à l'ouvrier honoraire qui déserte ses ateliers pour se
donner le luxe d'une magistrature oisive et vaniteuse! Si une
pareille théorie pouvait triompher, nous ne tarderions pas à avoir,
dans nos 36000 communes, 36 000 petits potentats recevant de
l'argent des deux mains pour trĂŽner Ă l'hĂŽtel de ville et ne rien
faire !
Mais nous vivons en un temps oĂč les notions les plus simples
sont bouleversées et les principes les plus élémentaires méconnus.
11 s'est trouvé à la Chambre des radicaux pour crier à l'attentat
contre la souveraineté, pourtant bien intacte, du suffrage universel,
et au nom de cet attentat imaginaire, les agitateurs de l'extrĂȘme-
gauche ont poussé les malheureux mineurs à se mettre en grÚve
pour contraindre la Compagnie à subir leurs exorbitantes préten-
tions. Si, Ă ce moment-lĂ , le gouvernement avait eu le sentiment
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588 CHRONIQUE POLITIQUE
le plus vulgaire de son devoir et montré la moindre énergie, il eût
arrĂȘtĂ© d'un geste le dĂ©sordre, en s' Ă©pargnant Ă lui-mĂȘme bien des
embarras.
La liberté du suffrage universel ! Quel compte en ont tenu, dans
vingt circonstances oĂč elle Ă©tait outrageusement violĂ©e, ceux qui en
font aujourd'hui tant de tapage? Quel respect lui ont-ils témoigné
notamment dans cette affaire de Vie, oĂč un conseil municipal rĂ©pu-
blicain rĂ©clamait unanimement le maintien des SĆurs dans l'Ă©cole,
et oĂč la population entiĂšre protestait contre une laĂŻcisation arbi-
traire? Quels égards daigne-t-on lui montrer dans ces hÎpitaux de
Paris oĂč mĂ©decins et malades de toute opinion s'accordent Ă demander
avec persistance la réintégration des religieuses, au nom de 1* huma-
nité comme au nom de l'économie?
Ab 1 ils s'en moquent bien du suffrage universel et de la liberté !
S'ils en avaient le moindre souci, ils revendiqueraient loyalement
la libertĂ© pour l'ouvrier d'ĂȘtre maire ou ajusteur Ă son choix, la
liberté pour les Compagnies d'occuper les ouvriers qui leur convien-
nent, la liberté pour les mineurs qui ne veulent pas faire grÚve de
descendre dans les galeries pour y gagner le pain de leurs familles;
en un mot, la liberté pour tous.
Ce sont là les principes essentiels, les vérités fondamentales que
M. Léon Say rappelait, il y a quelques jours, avec autant d'à -propos
que d'élévation, au cinquantenaire de la Société d'économie poli-
tique. « La liberté du travail, disait-il, est la pierre angulaire de la
Révolution française; si elle est détruite, le monument tout entier
s'écroule... Il s'agit de savoir si, par un ancien régime d'un nouveau
genre, la France peut ĂȘtre condamnĂ©e Ă des gouvernements de
classes; si, en s'emparant du gouvernement, les partis politiques
pourront exploiter la richesse publique dans l'intĂ©rĂȘt d'une majoritĂ©
que le nombre seul justifierait et qui n'aurait aucun souci du droit
des citoyens non compris dans la majorité du jour... Les dissensions
intestines du capital et du travail, si elles aboutissaient Ă la perte de
la liberté du travail, nous livreraient à un étranger d'un ordre par-
ticulier auquel il faut toujours songer, car cet étranger s'appelle la
barbarie. Ce qui nous menace, c'est une décadence, c'est un recul,
un retour en arriÚre. Si la liberté du travail venait à disparaßtre du
monde moderne, c'en serait fait un jour ou l'autre, à une époque
plus ou moins éloignée, de cette civilisation dont nous sommes si
fiers et si justement fiers. »
Mais ces considérations sont trop hautes pour l'esprit de nos
politiciens, uniquement occupés de petits calculs électoraux; et
on s'en est bien rendu compte aux excitations intéressées qu'ils
ont lancées de la tribune aux mineurs égarés de Carmaux. « Tenez
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CHRONIQUE POLITIQUE 589
bon! n'ont-ils cessé de leur crier dans leurs discours et leurs jour-
naux. Vous représentez et vous défendez la cause de la République!
Nous vous aiderons de toutes nos forces à la faire triompher! » Et
le gouvernement, intimidé par ces arrogances et ces sommations,
a fini par cĂ©der sur tous les points, sans rien gagner d'ailleurs Ă
chacune de ses abdications, « Nous voulons l'arbitrage! dictait
impérieusement M. Clemenceau. Acceptez l'arbitrage, et tout est
fini! » La Compagnie et le gouvernement l'acceptent; le président
du conseil lui-mĂȘme est choisi pour arbitre; il rend sa sentence,
assez équitable dans sa mollesse: on ne l'accepte plus! Sur les
conseils télégraphiés de Paris, les mineurs la repoussent, et, à la
Chambre, M. Clemenceau, qui l'avait réclamée, la rejette avec
dédain. Il faut la grùce des mineurs condamnés par le tribunal
d'Ălbi pour avoir saccagĂ© le domicile de M. Humblot et menacĂ© de
mort le directeur de la Compagnie. « Accordez la grùce, crie M. Cle-
menceau, et tout est fini! » Le ministÚre s'incline une fois de plus;
il promet la grĂące aprĂšs la reprise du travail. Ce n'est plus assez :
les exigences croissent en proportion mĂȘme des concessions. On
demande la réintégration de tous les condamnés d'Albi, malgré les
détestables antécédents de plusieurs, flétris déjà par la justice pour
vols et délits de droit commun. Pour un peu, les meneurs du parle-
ment eussent réclamé des bureaux de tabac et des pensions en faveur
de ces intéressants personnages, parce qu'ils incarnent les pires
passions rĂ©volutionnaires dont les chefs de l'extrĂȘme-gauche, actuel-
lement distancés par le socialisme, recherchent désormais le concours
pour maintenir leur situation compromise.
Si le gouvernement avait voulu résister, il le pouvait encore,
mĂȘme Ă cette heure tardive. La majoritĂ© parlementaire elle-mĂȘme
l'y encourageait, en applaudissant avec élan aux moindres symp-
tÎmes de fermeté. Une proposition d'amnistie était rejetée par
324 voix; une motion de blĂąme demandant le retrait des troupes
était balayée par 399 contre 90, et dÚs qu'un ministre semblait
regimber contre les prĂ©tentions insolentes de l'extrĂȘme-gauche , il
était aussitÎt l'objet d'acclamations significatives. Mais le gouver-
nement n'a pas osé vouloir; la peur l'a emporté, chez lui, sur tout le
reste, et le cabinet a fini par s'effondrer dans une capitulation univer-
selle. Le président du conseil a laissé les mineurs déchirer sa sentence
arbitrale et la fouler aux pieds; le ministre des travaux publics a
lacéré de ses mains le jugement du tribunal d'Albi; tout s'est
incliné devant M. Clemenceau et ses acolytes, devenus les vrais
arbitres de la situation.
Les condamnés ont reçu leur grùce, pendant que M. Calvignac
recevait patriotiquemeut d'Allemagne une subvention pour soutenir
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590 CHRONIQUE POLITIQUE
le désordre, puis tous ensemble, coiffés du béret écarlate et
groupés en cortÚge sous le drapeau rouge, ont opéré triomphale-
ment leur retour au chant mille fois répété de la Carmagnole.
VoilĂ qui est rassurant et qui promet une paix durable! D'autant
que, dans toutes les réunions, les discours se sont invariablement
terminés par le cri de : « Vive la Révolution sociale! » et que
M. Clemenceau, obligé de les suivre puisqu'il s'est fait leur chef,
a dĂ» adopter cette formule, qui est la devise mĂȘme de la Commune,
et crier avec ses troupes : Vive la Révolution sociale! Il lui fallait
un tremplin électoral pour la campagne prochaine; il est allé le
chercher à Carmaux au prix d'un aplatissement devant la déma-
gogie; et Dieu sait ce que la combinaison pourra nous coûter!
Quant à la loi sur l'arbitrage, bùclée dans une pensée de réclame
et de flatterie à l'égard des ouvriers, dirigée en réalité contre les
patrons, elle est jugée par l'épreuve qu'elle vient de subir et par
le premier fruit qu'elle ait porté. On l'avait préconisée, c^tte loi,
comme une panacée infaillible dans le rÚglement des conflits entre
le capital et le travail. On vient de voir ce qui en est. Sans doute,
il est bon de recommander l'arbitrage et de l'organiser, mais sans
oublier qu'on ne sort pas avec lui de la sphĂšre de l'action morale,
dépourvue de toute sanction, et par conséquent exposée à rester
inefficace. Quelques-uns rĂȘvaient d'aller plus loin et ne craignaient
pas d'introduire l'obligation dans une matiĂšre essentiellement
facultative ; il faut féliciter la Chambre de ne pas les avoir suivis,
car il serait aussi dangereux pour les ouvriers eux-mĂȘmes que pour
les patrons de transformer ainsi l'Ătat en arbitre de tous les intĂ©rĂȘts,
en juge de tous les conflits, en régulateur universel. Nous voyons
les inconvénients des formules philosophiques et pédagogiques de
l'Ătat; le jour oĂč il aurait Ă faire prĂ©valoir une formule industrielle,
c'en serait fait de la liberté du travail, comme de toutes les autres,
et, bientĂŽt, du capital lui-mĂȘme.
Ce qui vient de se passer est déjà suffisamment grave. Dans ce
pays ofi la passion de l'égalité a détruit les anciennes classes, on
est en train de créer une classe particuliÚre et privilégiée, composée
des ouvriers et des prolétaires, à laquelle on sacrifie les droits de
tous les autres. On poursuit dans l'Eglise le fantĂŽme d'un Etat dans
l'Etat, tandis que, à cÎté, on favorise la formation grandissante d'un
quatriĂšme Etat qui menace d'absorber tout le reste. Il y a lĂ un
danger que ne se dissimulent plus les esprits clairvoyants, mĂȘme Ă
gauche, et c'est un des publicistes républicains les plus autorisés
qui le signale avec un accent dont il est difficile de n'ĂȘtre pas saisi.
« Si, dit-il, les procédés employés dans l'affaire de Carmaux
doivent former un précédent, une jurisprudence, une loi d'usage,
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CHRWUQdK poirnous &91
l'organisation des forces économiques en France est mortellement
atteinte. Sa ruine, sa destruction, n'est plus qu'une question de
temps. Je mets au défi de nier que l'exempte de Carmaux ne con-
sacre pas l'impunité de toutes les grÚves, l'oppression de la liberté
des uns par le despotisme des autres, le pardon de tous les excĂšs, la
réintégration de tous les coupables chùtiés par la police correc-
tionnelle ou la cour d'assises, la suprématie de l'ouvrier sur le
patron, la revanche du socialisme cosmopolite sur le travail national!
Et si vous ne pouvez pas contester cate vérité d'une effroyable
évidence, vous n'avez plus qu'à abolir la propriété comme le tra-
vail, qu'à gracier tous les condamnés que vous retenez dans les
prisons et qui sont peut-ĂȘtre, eux aussi, dignes de pitiĂ©, â Ă moins
que les seuls mineurs n'aient le monopole des grĂąces, â et qu'Ă
proclamer que la force prime le droii daus la civilisation Ă rebours
qui se lÚve à l'horizon rouge de feu et de sang. »
Voilà les horizons prochains qu'entrevoient les esprits éclairés et
impartiaux ; et comment les taxer d'exagération et de pessimisme
quand, Ă l'heure mĂȘme oĂč le drapeau rouge flottait Ă Carmaux,
le mĂȘme drapeau rĂ©volutionnaire s* dĂ©ployait librement Ă Paris,
sous les voûtes de la Bourse du travail, dans un édifice public et
officiel; quand l'anarchie déchaßnée répondait aux faiblesses et aux
lùchetés gouvernementales par l'effroyable attentat dont toute la
France est émue?
Vous avez cru pouvoir jouer impunément avec le feu : l'incendie
s'allume, et c'est vous qui l'avez alimenté par vos criminelles com-
plaisances! Les victimes sont lĂ , gisantes au milieu des ruines, et
non pas seulement les cadavres des malheureux que la dynamite a
brojés, mais les veuves et les orphelins doot votre incapacité imbé-
cile a fait le deuil ! La justice va rechercher les auteurs de ce crime
social, mais si elle veut les atteindre et les chĂątier tous, elle devra
pousser ses investigations jusque sur les banquettes parlementaires
de l'extrĂšme-gaucbe, jusque dans les rĂ©gions mĂȘme du pouvoir!
Cest vraiment là qu'a été chargée la bombe; c'est de là qu'est parti
le coup, et la veuve désespérée de Garin comme la fille éperdue de
l'inspecteur Trou tÎt peuvent crier au président du conseil et au chef
des radicaux : Cest vous, c'est vous qui ĂȘtes responsables de nos
malheurs et du sang versé!...
Et c'est Ă la veille de ces faits monstrueux qu'un ministre a 09Ă©
venir répudier à la tribune, à propos de l'incident de Saint-Omer,
l'éducation morale et religieuse, seule capable de mettre un frein
au débordement des passions sauvages qui menacent l'ordre social
tout entier! On se rappelle les faits : quatre jeunes gens, anciens
Ă©lĂšves de l'Ă©cole des FrĂšres, s' Ă©tant prĂ©sentĂ©s Ă l'examen pour ĂȘtre
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592 CHRONIQUE POLITIQUE
admis, dans l'administration des ponts-et-chaussées, en qualité de
commis-auxiliaires, se sout vu refuser l'autorisation de concourir.
Dix- sept candidats s'étaient fait inscrire; quatre seulement ont été
l'objet d'une élimination préalable, par Tunique raison qu'ils avaient
fait leurs études dans une école congréganiste.
M. Thellier de Poncheville, se faisant en excellents termes l'or-
gane des consciences blessées, a interpellé à ce sujet le ministre des
travaux publics. M. Viette n'a pas nié l'acte d'ostracisme qui lui
était reproché, mais, sans consentir à en avouer le véritable motif,
il en a fourni une explication plus extraordinaire encore : c'est que
les jeunes gens proscrits appartiennent Ă des familles connues
« pour leurs opinions réactionnaires »! Ainsi, le principe de l'égale
admissibilité de tous les Français aux emplois publics, proclamé en
1789 et insĂ©rĂ© en tĂȘte de toutes nos constitutions, est biffĂ©, annulĂ©
par nos maĂźtres du jour, et c'est avec le dernier cynisme, avec le
plus absolu mépris de tout droit et de toute justice qu'un ministre
ose s'en vanter Ă la tribune! Un organe qui n'est pas suspect de
sĂ©vĂ©ritĂ© pour le pouvoir, le Temps, en Ă©prouve lui-mĂȘme quelque
honte, et il déplore l'impression qu'un tel langage et de pareilles
théories ne peuvent manquer de produire dans l'esprit public. « Non,
dit-il avec l'accent d'un ami attristé, non, l'administration ne doit
pas écarter d'un concours des jeunes gens contre lesquels elle n'a
d'autre grief que les opinions de leur pĂšre. Si ces jeunes gens
réussissent à ce concours, s'ils obtiennent un emploi public, alors
ils deviennent justiciables de l'administration qui peut les frapper
le jour oĂč ils manquent Ă leurs devoirs. Jusque-lĂ , jusqu'Ă ce qu'ils
soient entrés dans la carriÚre, l'administration, loin de les tenir
pour suspects, doit présumer, au contraire, que leurs efforts pour
y entrer impliquent l'intention sincÚre de bien servir leur pays. »
Ce n'était vraiment pas la peine de faire une révolution fonda-
mentale il y a cent ans pour en arriver à constituer ainsi des « races
de parias », suivant l'énergique expression du Journal des Débats, et
pour voir nos ministres pratiquer impudemment pour leur compte
les procÚs de tendance contre lesquels ils s'élevaient naguÚre avec
une si bruyante indignation.
C'est bien le cas de rappeler le mot de Louis XVIII au conseiller
qui hésitait à soumettre à sa signature la nomination à un emploi
public du fils d'un régicide. « On choisit son beau-pÚre, mais on ne
choisit pas son pÚre », répondit simplement le vieux monarque. Et
il signa.
Quelle leçon de libéralisme donnée par un roi aux prétendus
libéraux de nos jours!
Tout aussi respectueux de la liberté que le ministre de la Répu-
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CHRONIQUE POLITIQUE 593
blique, ce maire phénoménal de Saint-Denis qui, déjà célÚbre par
l'invention des baptĂȘmes civils, a voulu complĂ©ter sa gloire par un
arrĂȘtĂ© interdisant l'exhibition de tout emblĂšme religieux aux enter-
rements sur la voie publique et dans le cimetiĂšre. La croix choque
ce maire, et il n'entend pas qu'elle sorte de l'Ă©glise, mĂȘme pour
accompagner les morts qui l'ont réclamée à leur chevet. On pour-
rait croire que ce magistrat féroce s'est au moins inspiré, dans son
arrĂȘtĂ© cĂ©sarien, du sentiment hostile de la majoritĂ© de la popula-
tion? Il n'en est rien. Interpellé à ce sujet au conseil municipal, il
a reconnu qu'aucun scandale ne s'était produit, qu'aucune plainte
ne lui était parvenue, et que le nombre des enterrements civils
dans la commune ne s'élevait d'ailleurs qu'au chiffre minime de
10 pour 100, ce qui indique une majorité de croyants et de prati-
quants digne, ce semble, de quelques égards. Mais le maire a
allégué qu'il existe à Saint-Denis un temple protestant, et que c'est
par respect pour la liberté de conscience des dissidents qu'il a
défendu l'exhibition des emblÚmes catholiques. Malheureusement
pour ce magistrat sectaire, le pasteur protestant de Saint-Denis,
quoique non atteint par l'arrĂȘtĂ©, n'en a pas moins protestĂ© contre
l'odieuse mesure, tout comme le vénérable curé de la paroisse, et,
ce qui complÚte la leçon, le consistoire de l'église de la confession
d'Augsbourg, qui compte à Paris 70 000 adhérents, s'est associé,
par une délibération unanime, à la protestation déjà bien expressive
du pasteur. VoilĂ donc ceux que l'on affectait hypocritement de
vouloir protéger qui s'élÚvent au contraire avec plus d'énergie encore
que les catholiques contre l'intolérance et l'oppression des soi-
disant libres-penseurs !
L'arrĂȘtĂ© fantastique du maire de Saint-Denis a Ă©tĂ© dĂ©fĂ©rĂ© au
Conseil d'Ătat, dont la justice se souviendra sans doute de ces
termes précis du préambule du Concordat, qui rÚgle toujours les
relations entre le pouvoir civil et le Saint-SiÚge : « Le gouverne-
ment de la République française reconnaßt que la religion catho-
lique, apostolique et romaine, est la religion de la grande majorité
des citoyens français. » Mais le ministre de l'intérieur ou celui des
cultes ne se serait-il pas honorĂ© en annulant sans dĂ©lai un arrĂȘtĂ©
scandaleux qui est la violation flagrante de la plus sacrée des libertés?
On juge des choses avec plus de largeur et d'impartialitĂ© Ă
Londres, oĂč le lord-chancelier, en installant le nouveau lord-maire,
élu malgré sa foi catholique, Ta hautement félicité de la victoire
morale dont son avÚnement est l'éclatante consécration. Il n'y a pas
bien longtemps, a-t-il dit en substance, qu'une élection pareille eût
été impossible, mais aujourd'hui la bataille de la liberté civile et reli-
gieuse est définitivement gagnée, et aucun homme, en Angleterre,
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594 CHRONIQUE fOUTIQUB
ne pourrait plus ĂȘtre arrĂȘtĂ© dans sa carriĂšre et dans ses espĂ©rances
par la question de religion. En mĂȘme temps, M. Gladstone adressait
au nouveau lord-maire une lettre oĂč il le loue d'avoir fait triompher
en cette occasion solennelle le principe de la liberté religieuse.
Méditez ces paroles et ces exemples, gouvernants étroits et sec-
taires qui, Ă Sain t-0 mer et i Saint-Denis, comme partout, blessez
sans relùche la liberté religieuse, en traitant des citoyens français
avec autant de sans-gĂȘne et de brutalitĂ© que peuvent s'en permettre
ces roitelets nÚgres auxquels vous faites la guerre, sous prétexte de
sauvagerie. Et combien l'émineut recteur de l'Institut catholique de
Paris, dans le viril discours par lequel il vient d'inaugurer la réou-
verture des études, a eu raison de convier la jeunesse à la résistance
en adressant Ă son nombreux auditoire ces nobles et fiĂšres paroles :
« A ceux qui vous contesteraient le droit de faire figure en ce
monde, d'y faire respecter votre dignitĂ©, votre libertĂ©, vos intĂ©rĂȘts,
vous répondrez ce que saint Paul répondait à ses persécuteurs :
Civis romanus sum. Traduisons en français : « Je suis citoyen
français. » A ceux qui voudront inaugurer contre vous un régime
d'exception, vous rĂ©pondrez avec le mĂȘme apĂŽtre : C&sarem appeilo.
« J'en appelle aux lois de mon pays! »
Ces lois, violées insolemment dans tous les domaines, un hono-
rable sénateur de droite, ML Fresneao, demandait l'autre semaine
au gouvernement de les faire respecter contre les organisateurs et
les adhĂ©rents du congrĂšs socialiste de Saint-Ouen qui ne visait Ă
rien moins, comme on sait, qu'à créer, au moyen d'une fédération,
un lien permanent entre toutes les communes socialistes de France.
Soixante municipalités y étaient représentées, et le programme
agité dans les séances exposait ouvertement le but anti-social de
l'entreprise. AprÚs en avoir signalé le péril, M. Fresneau proposait
simplement un ordre du jour invitant le gouvernement « à maintenir
les municipalités dans les limites légales de leurs attributions cons-
titutionnelles ». C'était assurément le moins qu'on pût demander,
mais cela mĂȘme, la faiblesse gouvernementale n'a pas osĂ© l'accorder,
et le pauvre président du conseil s'est piteusement dérobé par la
tangente.
Comment s'étonner, en face de cette incroyable condescendance,
de l'audace croissante des municipalités et des maires? Puisqu'on
leur laisse entendre qu'ils sont tout dans l'Ktat et qu'ils peuvent
agir à leur fantaisie, l'idée devait naturellement leur venir de tirer
parti de leur situation pour s'eo faire des rentes, et leurs flatteurs
n'ont pas manqué de caresser une aussi belle conception en propo-
sant Ă la Chambre une organisation nouvelle dans laquelle les
maires, les adjoints et les conseillers municipaux recevraient un
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CHRONIQUE POLITIQUE 595
traitement* Pour MM. les maires, l'indemnitĂ©, proportionnelle Ă
l'importance de la population, irait de 2500 francs Ă 10 000 francs.
Bien entendu, les conseillers généraux et les conseillers d'arron-
dissement bénéficieraient aussi de la réforme, puisque la pensée
<c supérieure et démocratique » qui l'inspire serait de « rémunérer
tout mandat électif. »
Voilà une nouvelle carriÚre offerte aux ambitions et aux appétits.
L'art d'élever des lapins et de s'en faire 3000 livres de rente est
dépassé! Nous avons en France environ 440 000 conseillers muni-
cipaux et 3000 conseillers gĂ©nĂ©raux ou d'arrondissement. 11 y a lĂ
pour tous un brillant avenir. Les places de sous-préfet et de per-
cepteur étaient limitées; un champ plus large va s'ouvrir devant
les aspirations républicaines ; aux Spartiates qui parlaient de réduc-
tions et d'économies dans nos finances, les hommes de progrÚs
viennent de répondre par la fameuse théorie renouvelée de M. de
Persigny : L'augmentation des dĂ©penses est la preuve mĂȘme de la
richesse.
11 9e pourrait toutefois que le projet rencontrĂąt quelques diffi-
cultés, et que nos législateurs, si faciles qu'ils soient au gaspillage,
se souvinssent des considérations par lesquelles le rapporteur de la
loi de 1884 justifiait la gratuité des fonctions municipales, « Ce
serait, disait-il, dénaturer ces fonctions et défigurer la commune
que de rétribuer par un traitement les services désintéressés des
notables qui sollicitent et qui reçoivent l'honneur de donner à la
cité une part de leur temps et de leur activité. Ce serait encourager,
«ans profit pour les intĂ©rĂȘts dont il s'agit, des compĂ©titions qui ne
doivent ĂȘtre suscitĂ©es que par des motifs plus nobles. »
Ces considĂ©rations n'ont pas cessĂ© d'ĂȘtre justes, et si l'on y
ajoute des considérations financiÚres plus pressantes encore, il n'est
pas impossible que la Chambre, malgré son ardent désir de se
concilier des influences électorales, ne laisse longtemps le gùteau
flotter au bout de la ficelle.
A l'extérieur, tout se renouvelle autour de nous, comme pour
nous inviter Ă nous renouveler aussi un peu nous-mĂȘmes. Aux
Ătats-Unis, M. Cleveland, candidat des dĂ©mocrates, remplace Ă la
Maison- Blanche le président Harrisson, représentant des républi-
cains. En Portugal, en Italie, des élections viennent de changer les
parlements; en Belgique, c'est le fond mĂȘme des institutions qui est
en jeu dans la réforme qu'agitent les clubs et la rue autant que la
représentation nationale.
Les élections portugaises ont donné une grande majorité aux
conservateurs, et tandis que les candidats gouvernementaux, quelle
que fût leur nuance particuliÚre, passaient partout presque sans
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596 GHRONIQUB POLITIQUE
difficultĂ©, c'est Ă peine si quelques rĂ©publicains sont parvenus Ă
sortir de l'urne, symptĂŽme assez rassurant pour l'avenir des institu-
tions monarchiques du pays. Peut-ĂȘtre faut-il attribuer en partie
cet excellent résultat aux sympathies affectueuses qui entourent le
jeune couple royal et qui ont tout récemment transformé le voyage
des deux souverains Ă travers les provinces en une ovation inces-
sante et enthousiaste.
En Italie, si les élections ont modifié le décor parlementaire elles
ne semblent pas avoir beaucoup changé la piÚce qui se joue sur les
planches de Montecitorio. C'est au milieu d'une grande indifférence,
et dans un pays oĂč d'ailleurs rĂšgne toujours le rĂ©gime censitaire,
que les élections se sont accomplies. Le résultat général était
prévu : il y a bien des années qu'on n'a pas vu la péninsule nommer
une Chambre anti-ministérielle. Mais une majorité ne garantit rien
si les éléments n'en sont pas homogÚnes, et celle de M. Giolitti ne
semble guĂšre avoir ce caractĂšre. En en reportant l'axe plus Ă
gauche, le chef du cabinet s'est mis en antagonisme ouvert avec
MM. di Rudini, Bonghi et toute la droite, pendant que, de l'autre
cÎté, il se heurte à l'hostilité déclarée de M. Crispi.
Au delĂ des Alpes, comme partout, il y a une opinion publique
avec laquelle force est de compter un jour ou l'autre. Les derniĂšres
statistiques relĂšvent, pour toute l'Italie, une population mĂąle de
14 265 000 tĂštes, dont plus de 8 millions ont l'Ăąge d'homme. C'est
un conting nt de citoyens approchant de celui de la France. Or
2 800000 seulement ont le droit politique, et 1 million et demi Ă
peine l'exercent. Que pensent et que veulent les 6 millions qui ne
parlent pas? On n'en sait rien Ă cette heure, mais leur poids se
fera malgré tout sentir dans la marche des choses, et il pourra sin-
guliĂšrement troubler les combinaisons des partie. II y a deux ans,
M. Crispi, qui avait fait passer 410 de ses amis sur 508 députés, et
qui pouvait se croire ainsi en possession d'un long avenir, n'en
était pas moins renversé deux semaines aprÚs l'ouverture des
Chambres. Son successeur, M. di Rudini, a eu le mĂȘme sort, et sans
prévoir les chutes de trop loin, il est permis de se demander si, aux
prises avec les difficultés politiques, financiÚres et économiques les
plus aiguës, M. Giolitti trouvera, dans sa majorité composite et
fragile, les solides éléments dont il aurait tant besoin pour triompher
d'une des situations les plus inextricables du temps présent.
En Belgique, la Constituante vient de reprendre ses séances pour
une Ćuvre bien Ă©pineuse aussi et que menacent bien des orages.
Elue le 14 juin dernier, elle s'était séparée en juillet aprÚs avoir
chargé une commission de 21 membres d'examiner toutes les pro-
positions émises et de préparer un texte définitif. Mais, aprÚs de
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CHRONIQUE POLITIQUE 597
longues délibérations, la commission, divisée comme l'assemblée
dont elle est l'exacte image, n'est arrivée qu'à un résultat négatif.
Le suffrage universel a été rejeté sous toutes les formes, par
17 voix contre 3 ou 4, le Nestor du libéralisme, M. FrÚre-Orban,
le great old man de la Belgique, votant contre avec les chefs de la
droite. Les combinaisons subsidiaires, basées sur l'habitation et la
capacitĂ©, ont Ă©tĂ© Ă©cartĂ©es de mĂȘme, et finalement les Chambres
se retrouvent en face du problĂšme comme Ă la veille des vacances
parlementaires, sans que la question ait fait un seul pas.
Mais cet état de choses a provoqué, dans l'armée ouvriÚre et socia-
liste, une agitation qui s'est déjà traduite par quelques désordres.
Des manifestations s'organisent en vue de peser sur les décisions de
la Constituante, et les orateurs des meetings tiennent le langage le
plus rĂ©volutionnaire. L'institution monarchique elle-mĂȘme y est
mise en cause; la personne du roi y est outragée. « Bruxelles,
s'écriait hier le délégué de la ville de Gand, est aujourd'hui dans la
situation oĂč Ă©tait Paris Ă la veille de la rĂ©volution de FĂ©vrier.
Alors aussi le gouvernement refusait le vote au peuple. Soyons
des hommes comme ceux de 1848. Que Bruxelles se lĂšve! Si le roi
refuse, c'est la mort de la royauté ! »
On voit que les passions sont vivement surexcitées, et, d'autre
part, il semble difficile de trouver dans la Chambre la majorité des
deux tiers exigée par la loi pour une réforme de ce genre. La
situation est donc critique, en laissant la porte ouverte Ă bien des
imprévus.
Et c'est l'heure oĂč le chancelier de Guillaume II propose d'aug-
menter l'armée allemande, déjà si souvent accrue, dans de nou-
velles et formidables proportions, en demandant Ă tous les gou-
vernements confédérés les plus lourds sacrifices d'argent pour
accomplir cette écrasante extension du militarisme germanique.
Nous aurons Ă revenir sur cette grave question, qui soulĂšve de
vives résistances dans tout l'empire. Mais quelle situation que celle
de notre pays, sans gouvernement et sans direction, au milieu de
ces ténÚbres, entre les menaces du dehors et celles de la révolution
sociale au dedans, au bruit de la Carmagnole de Carmaux et de
la terrible explosion de Paris! C'est Ă la lueur de cette bombe que
se lĂšve, devant nos yeux inquiets, l'aube sanglante du centenaire
de 93, et bien aveugles ou coupables seraient les défenseurs de
l'ordre social qui se diviseraient en face de tant de périls !
Louis Joubert.
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BREF
DE SA SAINTETĂ LE PAPE LĂON XIII
A M. L'ABBĂ KANNENGEESER
Ainsi que nous l'avons annoncé, les études sur l'Allemagne catho-
lique écrites, pour le Correspondant, par M. l'abbé Kannengieser, ont
été réunies en deux volumes : Catholiques allemands et le Réveil
d'un peuple. Le succÚs en a été retentissant en France et chez nos
voisins. Il vient d'ĂȘtre consacrĂ© par un bref trĂšs Ă©logieux que noire
distingué collaborateur a reçu, ces jours derniers, de Léon Xill. Nos
lecteurs, qui ont la primeur de ce document, remarqueront que, dans
cette forme achevée et d'une latinité tonte classique, affectionnée par
Sa Sainteté, le Souverain Pontife insiste de nouveau sur la défense de
la grande cause religieuse, Ă laquelle le Correspondant se fait gloire
de demeurer fidĂšle. Nous ajouterons, pour montrer toute l'importance
de la lettre pontificale, que la traduction française a été communiquée
par la chancellerie romaine, et que le texte latin doit prendre place,
dans la publication faite au Vatican, sous le titre de Acta Leonis XIII.
A notre cher fils, Alphonse Kannengieser, prĂȘtre Ă Paris.
Cher fils, salut et bénédiction apostolique.
L'hommage de votre dévouement envers Nous : votre ouvrage
Catholiques allemands, suivi bientÎt de cet autre : te Réveil d'un
peuple, a Ă©tĂ© agréé de tout cĆur par Nous qui estimons l'un et l'autre
digne de votre talent et de Notre éloge. Ce double travail, sur un sujet
d'une parfaite unité, est des plus opportuns et sera trÚs efficace* Vous
l'avez traité avec un tel zÚle pour la religion, une connaissance si
approfondie des temps et des hommes, que votre Ćuvre, non seule-
ment met au grand jour les récents mérites d'une nation, mais les
fera briller encore au loin comme un noble exemple de vraie vertu
-catholique.
Comme Nous l'avons recommandé dans Nos lettres et Nos disoours,
les catholiques doivent, en effet, se montrer plus énergiques aujour-
d'hui pour la cause de la religion, cause importante entre toutes, et
persévérer dans sa défense en unissant leurs vues et leurs forces.
Souvent aussi, Nous avons loué le magnifique exemple de fermeté et
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BREF DE SA SAINTETĂ LE PAPE LĂON XUI 599
d'union que l'Allemagne catholique donne depuis longtemps, sous la
direction d'hommes de haute valeur.
Pour vous qui, Ă la lumiĂšre des faits et avec une grande justesse
d'apprĂ©ciation, vous ĂȘtes efforcĂ© de bien mettre en relief ces Ćuvres et
ces personnages, soyez pleinement assuré d'avoir accompli une tùche
qui Nous est trÚs agréable, et croyez que les résultats de votre travail
ne seront pas moins profitables Ă un grand nombre que glorieux pour
vous-mĂȘme.
Et maintenant, cher Fils, il faut que vous qui avez justement exalté
la grandeur d'ùme et l'inébranlable fermeté des soldats du Christ,
vous restiez vous-mĂȘme fidĂšle Ă ces enseignements et que vous con-
tinuiez comme par le passé à servir de toutes vos forces la sainte
Ăglise dans toutes les conjonctures. A votre dĂ©vouement pour la cause
de Dieu, l'assistance qu'il donne à ses défenseurs ne fera point défaut.
Nous la demandons pour vous, cher fils, en vous accordant trĂšs
affectueusement à vous et aux vÎtres la bénédiction apostolique.
Donné à Rome, prÚs Saint-Pierre, le 21 octobre 1892, de notre pon-
tificat l'an quinziĂšme.
LĂON XIIL
TEXTE LATIN
Litccto filio Alfonso Kannengieser sacerdoti Parisiis.
LEO PP. XIII.
Dilecte Fili, salutem et ĂpostoJicam benedictionem. TuĆ in Nos pie-
tatis mimera, libros videlicet Catholiques allemands et le Réveil d'un Peuple
haud longo inftervalto oMata» libenti Nos anicno excepimus, digna sane
et iogenio tuo et commendatione nosira. Res utriuaque libri maxime
coherens, peropportuoa, sa tu taris : qno vero religioois studio, qua temporum
atqoe hominum intima notatioae rem ipsam es persecatus, opus plane
exegisti, ex quo non tan tu m unius gentis recens gloria pateat i Hast rata,
sed prseterea spécimen virtutis eo latius constitutum emineat. Oportere
nimirum homines catholicos in religionis causa quae una omnium est
ma lima, se nuae m alto pr«bere alacriores, in eaque tueoda consiliis et
viribus persevetare conjanctisy hoc fréquenter Nos liueris et sermone sua-
demus : pluries autem laudavimus coocordissimae tirmitatis exemplum
quod Germania catholica, egregiis vins pneeuntibus, jamdlu edit insigne.
Tu vero qui hsec eadem eosdemque viros quum historiae lace tu m Ćqui-
tate judicii exornare curasti, crede quidem g rat u m te Nobis admodum
fecisse, tuique laboris fructus non minus utiles multis quam tibi fore
prsclaroe. RestĂąt ut quam tu, dilecte Fili, in militibus Ghriati pro merito
efiera invictam propositorum constantiam, magno idem animo tenere ne
cesses, atque totua, ut facis, Ecctesisc temporibus inservire contendas *
neque enim causara ejos agentĂź deerunt tibi a Deo praesidia, id quoque
nobis precantibus per Apostolicam benedictionem quam tibi tuisque aman-
tissime impertimus.
Datum RomĆ apud S. Petrum die XXI octobris anno MDGGCXGII
pontificatus Nostri quintodecimo.
LEO PP. xm.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Rome et l'Italie sous Léon XIII,
par le baron Jehan de Witte, 1 vol.
in-12 (Chapeliiez).
Malgré tant de siÚcles écoulés,
l'Italie exerce encore la mĂȘme puis-
sante attraction sur les touristes, et
le nombre est grand de ceux qui,
aprÚs avoir admiré, sont tentés de
faire partager leur admiration au
Sublic. La matiĂšre, en effet, est loin
'ĂȘtre Ă©puisĂ©e, et aprĂšs tant de rĂ©cits
divers, un voyageur épris des beautés
de l'art et de la nature peut encore
se faire lire avec profit et intĂ©rĂȘt.
Lorsqu'on plus, ce voyageur peut
traiter en connaissance de cause
toutes les questions d'histoire et
d'archéologie, lorsque, aprÚs nous
avoir promené en artiste dans les
églises et les musées de Milan, Vé-
rone, Padoue, Venise et Florence,
il peut nous faire explorer, en dis-
ciple érudit de M. de Rossi, les ca-
tacombes romaines, nous conduire Ă
Saint- Pierre pour les fĂȘtes du jubilĂ©
de Léou XIII, et, le 15 janvier 1888
nous faire assister aux cérémonies
grandioses de la canonisation de dix
saints, le lecteur ne regrettera nul-
lement d'avoir pris pour guide le
baron Jeban de Witte, avec lequel
il a peut-ĂȘtre dĂ©jĂ visitĂ© la Pales-
tine, Naples et ses environs. Pompéi
et Cumes font aussi l'objet d'inté-
ressauts chapitres, ainsi que la
société romaine qui paye cher l'hon-
neur d'avoir vu la ville des Papes
devenir la ville de Francesco Grispi.
L'Ancien clergé de Prance : Les
Evoques avant la Révolution,
par M. l'abbé Sicard, in-8°. (Le-
coffre, Paris.)
Nous n'avons pas besoin de pré-
senter M. l'abbé Sicard aux lecteurs
du Correspondant. Plusieurs des cha-
pitres qui composent ce volume ont
paru ici-mĂȘme pour la premiĂšre fois.
Et l'on n'a pas oublié avec quelle
vivacité et quel art de composition
l'auteur sait distribuer son érudi-
tion abondante et sûre. Le sujet,
intĂ©ressant par lui-mĂȘme, nous re-
porte à l'une des époques les plus
importantes de notre histoire. Quelle
est la part du clergé dans cette
grande crise d'oĂč sortirent les temps
nouveaux, M. l'abbé Sicard entre-
prend de nous le dire avec plus de
précision qu'aucun de ses devan-
ciers. Le volume qui vient de paraĂź-
tre évoque devant nous ces prélats
gentilshommes qui apportaient Ă
l'Eglise les plus beaux noms de
France, les Montmorency, les Ro-
uan, les La Rochefoucauld, les Tal-
ioyrand-Périgord, les d'CzÚs, les
Clermont- Tonnerre, etc., si nom-
breux que sur les cent trente Ă©vĂȘqucs
de 1789, il n'y avait pas un seul rotu*
rier. M. Sicard nous dépeint l'entrée
princiÚre de ces prélats dans leur
ville épiscopale, fait revivre les
splendeurs de leurs palais, le faste
de leur représentation. Il nous dit le
chiffre de leur fortune et parfois de
leur dettes. Il les suit dans leur
diocÚse, dans les assemblées provin-
ciales, dans les pays d'états dont ils
ont la prĂ©sidence, oĂč ils se meuvent
avec une dignité, une compétence
extraordinaires, protecteurs -nés de
leur peuple, promoteurs ardents de
tous les progrĂšs, trĂšs mĂȘlĂ©s Ă la so-
ciété et à toutes les aspirations de
leur temps.
L'ouvrage dont nous avons seule-
ment le premier volume sera donc,
pour cette matiĂšre, un guide indis-
pensable, et nous en attendons im-
patiemment la suite.
Uun des gérants : JULES GERVAIS.
TAJUS. â S. DE &OTB ET FILS, IM NL, 18, ». DK3 FOMĂ5-S.-JACQCM.
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LA REVUE DES REVUES
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La psychologie de l'orang-outang, par
le prof. Garnibr.
Astrologie fin de siĂšcle.
Les Superstitions modernes.
lia littérature de l'Avenir, par Pierre
Loti.
Les griefs du Dr Nietssone.
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L'existence d'HomĂšre.
La Lune Ă 48 kilomĂštres, par G. Flam-
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Léon Tolstoï.
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Le Royaume des ouvriers.
Sommaire analytique des revues françaises et étrangÚres.
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abonnés que les numéros de la Revue sont augmentés de \6 pages, à partir de la livraison
d'octobre. MalgrĂ© cet agrandissement sensible, le prix d'abonnement restera le mĂȘme.
Les nouveaux abonnés d'un an, à partir du 1er janvier 1893, qui feront parvenir le
montant de leur abonuement directement Ă la Revue des Revues, recevront gratuitement tous
les numéros du 1er octobre jusqu'à la fin de Tannée.
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nients de l'opium ou de la morphine.
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ainsi conseillé, il n'irrite pas l'estomac. » (Formulaire Magistral.)
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LA REVUE DES REVUES
le numéro de novembre contient entre autres :
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RĂDACTION ET ADMINISTRATION : 7, RUE LE PELETIER, PARIS
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LE CONCORDAT
Documents sur la négociation du Concordat et sur les rapports de la France
avec le Saint-SiÚge en 1800 et 1801 , publiés par le comte Boulay de la
Meurthe et les soins de la Société d'histoire diplomatique. (Ernest Leroux,
éditeur.)
Ad religionis bonum, internseque tranquillitatis con-
servationem ea qux sequuntur conventa sunt. (Préambule
du Concordat.)
La publication dont nous venons d'inscrire le titre arrive Ă son
heure. Nous y trouvons l'exposé le plus complet qui ait encore été
présenté de toutes les négociations qui ont précédé la conclusion
du Concordat intervenu, en 1801 , entre le pape Pie VII et le premier
consul Bonaparte. Cet acte, fameux entre tous, n'a pas cessé, on
le sait, d'ĂȘtre en vigueur et rĂ©git encore pour nous, malgrĂ© tant
de changements survenus, les rapports de l'Ătat et de l'Ăglise.
En quelle mesure il est utile et sera mĂȘme possible d'en maintenir
l'application dans l'Ă©tat actuel de l'Ăglise et de la sociĂ©tĂ© française,
â quel serait soit l'avantage, sc^t le danger de faire cesser les obli-
gations qui en dérivent, en rendant, par une séparation légale, leur
indĂ©pendance aux deux contractants, â ce sont lĂ des sujets d'une
préoccupation trÚs générale et de débats sans cesse renaissants,
soit Ă la tribune, soit dans la presse. Rien donc de plus opportun,
et (si on ne répugnait à se servir d'une détestable expression
devenue courante) on dirait mĂȘme rien qui soit d'un intĂ©rĂȘt plus
actuel que l'étude impartiale et véridique d'un fait historique dont
les conséquences conservent encore, au bout d'un siÚcle, a?sez
d'importance pour soulever des questions irritantes et susc ter
peut-ĂȘtre demain de plus graves agitations.
Sous ce rapport, je ne crois pas qu'on puisse rien trouver de
plus satisfaisant ni de plus instructif que le lumineux travail que
poursuit depuis plusieurs années, avec une conscience vraiment
méritoire, M. Boulay de là Meurthe, et dont les deux premiÚres
4« LIVRAISON. â 25 NOVEMBRE 1892. 39
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602 LE CONCORDAT
parties ont déjà paru dans les publications de la Société d'histoire
diplomatique. Il n'est pas une des phases de la transaction la plus
Ă©pineuse peut-ĂȘtre dont les annales de la diplomatie fassent mĂ©-
moire que M. Boulay de la Meurthe ne nous fasse connaĂźtre, Ă l'aide
de détails trÚs curieux, qu'il a été chercher dans des documents
inédits : car il y avait encore de l'inédit et de l'inconnu (l'aurait-
on supposĂ©?) mĂȘme aprĂšs M. d'Haussonville et le P. Theiner, qui,
dans leurs ouvrages diversement célÚbres, semblaient nous avoir
révélé tous les secrets de nos archives nationales et de celles du
Vatican. M. Boulay de la Meurtbe a su en trouver d'autres qui ne
sont pas d'un moindre prix et qui voient pour la premiĂšre fois le
jour. Il n'est pas un des projets de pacification d'abord imaginés
ou Ă©bauchĂ©s, puis proposĂ©s, dĂ©battus, rejetĂ©s ou modifiĂ©s, soit Ă
Rome, soit Ă Paris; pas un des incidents et des orages qui ont
interrompu, à plus d'une reprise, le cours de la négociation, et
menacé d'en amener la rupture, dont il ne nous tienne scrupuleu-
sement au courant. Et pour que le théùtre nous soit aussi bien
connu que les acteurs, de courts résumés nous rappellent les faits
survenus tant en Europe qu'en Italie, pendant cette mémorable
année, qui ont pu influer sur les dispositions réciproques des
deux parties en présence. Enfin, des recherches faites dans les
archives de Vienne, de Londres et de Madrid, nou3 peignent la
surprise éprouvée dans les cabinets des diverses puissances, par
le rapprochement inattendu du PĂšre commun des fidĂšles avec un
fils couronné de la Révolution française. Ce n'est encore qu'une
collection de piÚces, mais si bien classées et si heureusement précé-
dées de commentaires d'une sobriété intelligente, que l'ensemble a
pour le lecteur toute la clartĂ© et tout l'intĂ©rĂȘt d'un rĂ©cit. La fin de
ce tableau si saisissant se fait encore attendre. Espérons que nous
n'aurons pas longtemps à la désirer.
Ce qu'il y a assurément de plus précieux dans les révélations
que nous devons à M. Boulay de la Meurthe, c'est la possibilité
qu'il nous donne de suivre jour par jour et de mettre en regard
les moindres effets produits par les progrÚs de la négociation sur
les deux théùtres oĂč elle devait ĂȘtre simultanĂ©ment poursuivie.
Rien de plus curieux que de comparer, Ă propos des mĂȘmes faits,
souvent des mĂȘmes conversations, d'une part, la correspondance
échangée entre les agents pontificaux présents à Paris et la curie
romaine ; de l'autre, les rapports adressés au Premier consul, par
les deux intermédiaires qu'il s'était choisis, le ministre Talleyrand
et un ancien ecclésiastique vendéen, soumis et plus que pénitent,
l'abbé Bernier. Rien ne fait mieux apprécier la différence des deux
milieux et, dans l'un comme dans l'autre, l'état également, mais
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LE CONCORDAT 6*1
diversement agité des esprits. C'est tout un drame qui est ainsi
mis sous nos yeux : la scĂšne, qui est sur le devant, ne nous cache
pas les coulisses, et le dialogue ne nous empĂȘche pas d'entendre
les aparté. Je serais bien surpris si ce rapprochement ne suggÚre
pas au lecteur impartial un jugement qui est le mien depuis long-
temps, mais que je trouve tout à fait confirmé, à l'honneur égale-
ment des deux signataires du Concordat.
Assurément je n'ai pas un instant la pensée de les mettre sur la
mĂȘme ligne. Nul parallĂšle entre eux n'est possible. S'agit-il de gĂ©nie?
Personne n'a jamais prétendu qu'il y eût égalité entre Pie VII et
Napoléon. S'agit-il d'élévation morale et de droiture de conscience?
La parité n'existe pas davantage, bien que les termes soient
renversés. Enfin nulle comparaison n'est à faire entre les deux
natures d'intĂ©rĂȘts â aussi diffĂ©rents que le ciel l'est de la terre â
dont le chef de l'Ătat et le chef de l'Ăglise avaient Ă prendre souci.
Mais, mettant de cÎté des assimilations qui manqueraient de justioe
autant que de convenance, il faut reconnaĂźtre qu'ils eurent l'un et
l'autre un mérite pareil : ce fat de résister à un trÚs fort courant
d'opinions et de préjugés qui régnait autour d'eux et de déployer
pour y tenir tĂȘte une rare fermetĂ© d'esprit.
Pour le Premier consul, les obstacles qu'il eut Ă vaincre ont
Ă©tĂ© plus d'une fois dĂ©crits. On sait le propos qu'on a prĂȘtĂ© Ă un
des gĂ©nĂ©raux qui l'accompagnaient Ă Notre-Dame, le jour oĂč fut
-célébrée la premiÚre messe pour l'inauguration du Concordat. « Belle
fĂȘte, dit-il, il n'y manque que ceux qui sont morts pour dĂ©truire ce
que vous rétablissez. » La remarque avait une grande apparence de
vérité et trahissait un fond de sentiment qui devait, dans le cortÚge
consulaire mĂȘme, Ă©veiller plus d'un Ă©cho. Il est certain que la
révolution française, issue d'un mouvement philosophique dont le
dernier terme avait abouti à la négation de toute idée religieuse,
Ă©tait entrĂ©e, dĂšs le premier jour, avec l'Ăglise catholique dans une
lutte, dont, à travers des phases diverses, elle ne s'était pas désistée
un seul instant. Se rapprocher du Pape, c'était renier ce qui, aux
yeux des esprits superficiels, était l'une des expressions caracté-
ristiques de cette rĂ©volution mĂȘme, et pourtant Bonaparte, Ă©levĂ©
par elle, n'avait nulle intention de la désavouer. Si les passions
irréligieuses s'étaient un peu assoupies dans l'apaisement général
qui avait suivi les grandes crises, l'orgueil national répugnait pour-
tant à l'apparence humiliante d'une pénitence : et de plus le grand
nombre des intĂ©rĂȘts engagĂ©s dans la vente des biens ecclĂ©siastiques
s'inquiétait d'un rapprochement qui paraissait menacer une pro-
priĂ©tĂ© rĂ©cente et encore contestĂ©e. L'intĂ©rĂȘt et la vanitĂ© sont, on
le sait, encore plus vivaces et plus susceptibles que les passions.
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604 LE CONCORDĂT
Puis cette Ăglise qu'on voulait rĂ©tablir Ă©tait divisĂ©e. Depuis la
malheureuse invention de la constitution civile du clergé, un
nombre trĂšs considĂ©rable de prĂȘtres s'Ă©taient Ă©cartĂ©s de l'autoritĂ©
de Rome pour obéir à la loi française, et se vantaient encore de
cette séparation comme d'un acte d'indépendance patriotique.
C'Ă©taient ceux-lĂ qui se plaignaient d'ĂȘtre sacrifiĂ©s par le Concordat
à d'autres dont les chefs avaient cherché un asile à l'étranger,
parmi les ennemis de la révolution et de la France. Pour se faire
une idée de la variété complexe des résistances que rencontraient
les desseins du Premier consul, mĂȘme dans son entourage le plus
intime, il suffit de rappeler que l'homme du monde qui sut le mieux,
dans toute sa carriĂšre, se prĂȘter aux circonstances, Talleyrand, â
mĂȘlĂ© comme je viens de le dire, Ă la nĂ©gociation en qualitĂ© de
ministre des relations extĂ©rieures, â n'y entrait qu'Ă regret, et
M. Boulay de la Meurthe nous montre qu'il l'entrava Ă plusieurs
reprises. Autrefois Ă©vĂȘque et mariĂ©, cela s'explique. Mais cela
mĂȘme atteste combien Ă©taient difficiles Ă rompre les liens qui Ă©car-
taient, de la voie suivie par le nouveau maĂźtre, mĂȘme les serviteurs
les plus habituellement empressés de ses volontés.
Ce maĂźtre, seul de son avis, tint ferme et en vint Ă ses fins. Les
motifs qui lui avaient suggéré sa décision et l'y firent persister,
étant d'une valeur inégale aux yeux du moraliste et de l'historien,
sont appréciés différemment, suivant le jugement qu'on porte de
l'homme et de son Ćuvre. Ceux que lui-mĂȘme nous a fait connaĂźtre
étaient sérieux et ont été justifiés par l'événement. C'était l'exécu-
tion, sur un point trÚs important, d'un plan général et vraiment
patriotique qui consistait Ă mettre fin, aprĂšs dix ans de luttes
violentes, Ă toutes les dissensions civiles et Ă fermer toutes les
plaies béantes. Le schisme constitutionnel avait été l'un de ces
éléments de discorde et des plus actifs : il importait d'en effacer
le souvenir, et le pacificateur devait attacher autant de prix Ă faire
prier, dans les mĂȘmes Ă©glises, prĂȘtres jureurs et prĂȘtres inser-
mentĂ©s, qu'Ă faire asseoir sur les bancs d'un mĂȘme conseil d'Ătat
des régicides et des émigrés. Il ne se trompait pas d'ailleurs en
pensant que l'opposition, dont le murmure bourdonnait Ă ses oreilles
â quelque vive et mĂȘme importune pour lui qu'elle pĂ»t ĂȘtre â
était pourtant superficielle et restreinte à une classe d'hommes trop
mĂȘlĂ©s aux agitations politiques, pour en perdre l'impression et le
souvenir, tandis que dans les masses devenues indifférentes et
fatiguées se trouvaient une foi religieuse encore trÚs vivante, un
attachement hĂ©rĂ©ditaire au culte des aĂŻeux, d'oĂč rĂ©sultait une souf-
france muette mais aiguĂ« d'en ĂȘtre violemment privĂ©es. C'Ă©tait uĂźi
instinct supérieur qui avertissait Bonaparte qu'en allant droit à ce
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LE CONCORDAT 605
fond de la sociĂ©tĂ©, il pouvait braver, sans dĂ©triment mĂȘme pour
sa propre popularité, les railleries impuissantes des mécontents.
Enfin, il raisonnait en vĂ©ritable observateur du cĆur humain, en
reconnaissant qu'Ă la religion seule appartient une influence morale
suffisante pour rendre aux ùmes troublées un esprit de rÚgle et de
paix qui leur fasse accepter le frein des lois et supporter le poids
des inégalités sociales.
Seulement c'est ici que les opinions se partagent. Plus d'un
critique a soutenu, et des censeurs éloquents affirment encore que
c'Ă©tait cette influence morale mĂȘme dont il reconnaissait l'empire,
que l'ambitieux dictateur voulait mettre sous sa main, en l'attachant
à son pouvoir par tous les liens de la gratitude et de la dépendance,
afin d'en faire le soutien de sa grandeur personnelle, et comme son
principal instrument de rÚgne. Tous les calculs intéressés peuvent
ĂȘtre imputĂ©s, avec vraisemblance, Ă un despote et Ă un conquĂ©rant.
Et les derniers actes de Napoléon, en matiÚre religieuse comme en
toute autre, autorisent assurément à incriminer l'intention qui lui
dicta les premiers. Mais si tous les soupçons sont permis, toutes les
accusations pourtant ne sont pas également démontrées, et il ne
faut pas s'empresser, en ce genre, de prĂȘter mĂȘme aux plus riches.
L'insistance que le Premier consul mit Ă se rapprocher, par un
traitĂ© formel, de l'Ăglise catholique, ne peut- elle donc s'expliquer
par d'autres mobiles que par l'arriÚre-pensée de l'asservir? L'expé-
rience qui venait d'ĂȘtre faite par dix annĂ©es de persĂ©cutions
impuissantes, plus funestes Ă ceux qui les avaient exercĂ©es qu'Ă
ceux qui les avaient subies, ne parlait-elle pas assez clairement?
Le sens politique, dont on ne dira pas qu'il fût dépourvu, ne suffi-
sait-il pas pour l'avertir que, placés en face d'une société morale
aussi fortement organisĂ©e que l'Ăglise catholique, ceux qui gou-
vernent une nation oĂč elle est dominante ne peuvent pas faire
semblant de ne pas la connaĂźtre, et n'ont que le choix ou de vivre
en accord ou d'entrer en hostilité avec elle?
Voyez donc sans parti pris les choses comme elles sont, et non
comme on pourrait souhaiter qu'elles pussent ĂȘtre. DĂ©gageons,
pour un moment, le problÚme qu'avait à résoudre le Premier
consul du trouble des circonstances accessoires qui en accroissaient
les difficultés, mais qui en dissimulaient la nature. N'était-ce pas le
mĂȘme qui s'est posĂ© devant tous les gouvernements modernes,
depuis que l'Ăvangile a introduit dans le monde cette distinction
du spirituel et du temporel qu'avait ignorée l'antiquité, et dont la
notion tend toujours Ă s'obscurcir mĂȘme dans les pays chrĂ©tiens ?
Impossible (et Dieu en soit loué!) à supprimer depuis qu'elle est
devenue aussi essentielle à l'honneur des nations qu'à la dignité
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âŹ06 LE CONCORDAT
des individus, cette distinction est loin, il en faut convenir, de
rendre plus commode la tĂąche de ceux qui ont Ă leur commander.
Rien de plus dissemblable assurément que ces deux domaines dont
l'un ne veut relever que de la conscience, tandis que l'autre esrt
réclamé par la loi civile : mais rien de plus indécis que leurs
limites, et l'entreprise de tracer entre eux une ligne de démar-
cation est véritablement la quadrature du cercle qui fait le déses-
poir des mathématiciens politiques. Une grossiÚre appréciation
pourrait seule leur faire croire que la séparation souhaitée puisse
s'opĂ©rer d'elle-mĂȘme d'aprĂšs des principes absolus. « Tout serait
simple, en effet, Ă©crivait-**» dĂ©jĂ ici mĂȘme, il y a plus de trente ans,
si l'Ăglise n'Ă©tait qu'une institution de priĂšre, et l'Ătat une institu-
tion de police, si toute la religion consistait en opinions abstraites
et en contemplations mystiques; si tout l'office de la politique
se bornait à faire régner l'ordre matériel dans les cités... il serait
aisé alors de garder strictement distinctes deux régions qui ne se
toucheraient nulle part. Mais ni la religion n'est un ermite confiné
dans une cellule, ni l'Ătat n'est d'humeur Ă se contenter du rĂŽle
d'un gendarme; Fun et l'autre portent plus haut leurs vues et
leurs prétentions, et sans sortir de leurs attributions naturelles,
Mcun d'eux n'a, jusqu'ici, pa faire un pas sans qu'ils se soient
rencontrés face à face *. w
M serak trop long, et ce ne serak pas ici le lieu, «Ténumérer toutes
les occasions inévitables qui amÚnent ces rencontres quotidiennes de
l'Ătat et de l'Ăglise, et leur rendent par lĂ impossible de passer l'un
prĂšs de l'autre sans se connaĂźtre, sans se toucher et, si Ton n'y
prend garde, sans se heurter. Enseignement de la doctrine et com-
munications de l'autorité religieuse avec les fidÚles par la voie de
la prédication ou de la presse, réunions publiques des offices et
du culte, constitution d'un patrimoine nécessaire à l'entretien de
l'autel et de ceux qui en vivent, comme au soutien des fondations
charitables, ce sont lĂ autant de points (et combien d'autres en
pourrait-on citer!) sur lesquels l'Ăglise rĂ©clame, au nom de la
mission qu'elle a Ă cĆur de remplir, une trĂšs large part de libertĂ©
d'action, tandis que l'Ătat (au moins tel que nous le connaissons)
ne pourrait guĂšre et n'a jamais voulu abandonner le droit d'en
rĂ©gler les conditions. Et que dire des cas plus graves encore oĂč
ce sont des actes que doivent accomplir de simples citoyens dans
la vie commune, qui relĂšvent Ă la fois, pour la conscience, de la loi
religieuse, et de la loi civile pour l'intĂ©rĂȘt social, en sorte qu'il peut
arriver que ce que l'une dĂ©fend, l'autre le permette et mĂȘme
4 La Souv :rainctt pontificale et la liber te. (Correspondant d'octobre i861.)
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LE CONCORDAT âŹ07
l'ordonne? C'est le fait en particulier de tout ce qui touche Ă la
constitution de la famille. Il y a lĂ tout un ordre de questions qui
était connu des anciennes écoles de droit canonique et civil, sous
le nom de matiÚres mixtes : terrain de contact nécessaire entre
l'Ăglise et l'Ătat, mais terrain toujours disputĂ©, théùtre frĂ©quent
de controverses, de conflits et mĂȘme de combats, et oĂč la paix n'a
pu ĂȘtre Ă©tablie que par un Ă©change rĂ©ciproque et concertĂ© de
concessions et de garanties. Telle est l'origine, la raison d'ĂȘtre, et
jusqu'ici la nécessité permanente des concordats. Celui que le Pre-
mier consul conclut en 1801 n'avait pas un autre caractĂšre, et
pour lui faire sentir la nécessité d'y recourir, il n'était besoin que
de cette sorte de divination politique qui, surtout dans ces pre-
miers jours de sa puissance, lui tint tant de fois lieu d'étude et
d'expérience.
On nous dit, je le sais, que le temps était déjà passé de ces
expédients plus conformes aux conseils de la sagesse pratique
qu'Ă la rigueur des principes, puisqu'Ă ce moment mĂȘme le nou-
veau monde découvrait le secret qui avait échappé à l'ancien :
celui de faire vivre en paix Ătat et Eglise dans des conditions
d'indĂ©pendance et mĂȘme d'ignorance rĂ©ciproques. Le moyen vai-
nement cherché, c'est un appel confiant hardiment adressé à la
libertĂ© qui l'avait trouvĂ©. La constitution des Ătats-Unis d'AmĂ©-
rique, en ouvrant à toutes les manifestations de la pensée et de
l'autorité humaine, paroles, écrits, associations de toute nature,
une carriÚre de liberté à peu prÚs illimitée, inaugurait un état de
lĂ©gislation et de mĆurs qui a permis Ă l'Ăglise catholique, comme Ă
toutes les communions et Ă toutes les sectes, de se mouvoir Ă l'aise
sans attendre et sans acheter, d'un pouvoir jaloux, les facilités
nécessaires pour vivre, croßtre, s'affermir et s'étendre. La liberté
assurée à tous suffit désormais et pourvoit à tout. Soit : il y aurait
pourtant encore lieu de vérifier sur place et dans le détail les
circonstances et les conséquences d'un régime si nouveau, et,
examen fait, je doute qu'on trouvĂąt facile de le rendre applicable
dans une société vieillie, comme la nÎtre, qui a longtemps lutté et
souffert et à qui ce passé a laissé une succession fortement grevée
de passions, de préjugés et de ressentiments. En unis les cas, ce
qu'il y a de certain, c'est que ce procédé de libéralisme à outrance,
personne au monde ne songeait Ă le mettre en Ćuvre en 1801. Ce
n'était pas seulement le Premier consul, qui n'y aurait assurément
en aucun goĂ»t et dont le tempĂ©rament ne s'y prĂȘtait pas, c'Ă©tait la
France entiÚre, épuisée et dévorée par dix ans d'anarchie, qui récla-
mait non le relĂąchement, mais, au contraire, une prise en main plus
ferme de l'autorité sociale. On était dans l'un de ces moments de
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608 LE CONCORDĂT
rĂ©action que notre gĂ©nĂ©ration a connus, oĂč le besoin d'un pouvoir
qui se fasse obéir devient le cri général. Si la constitution impro-
visĂ©e par Bonaparte, au lendemain de son coup d'Ătat du 18 bru-
maire, fut si facilement acceptée, c'est parce qu'elle restreignait,
(on sait dans quelle mesure), des franchises dont la masse de la
nation s'était trop mal trouvée pour les regretter et dont l'abus
avait, pour longtemps, compromis et mĂȘme dĂ©crĂ©ditĂ© l'usage. Le
droit commun, sous de telles institutions, n'était que la sujétion
commune. RĂ©duire l'Ăglise Ă y entrer sur le mĂȘme pied et sans
plus de droits que la premiÚre association venue n'était pas une
proposition sérieuse.
Qu'on essaye, en vérité, de se figurer quelle aurait été, sous ce
régime de l'égalité dans la contrainte, la situation de l'Eglise, con-
fondue d'abord avec tous les clubs auquel le Consulat imposait
silence et tous les lieux de réunion publique dont il fermait les
portes, puis obligée, afin de s'en distinguer, d'attendre une auto-
risation pour tous ses actes, de subir la censure pour tous ses
écrits, de vivre, en un mot, au jour le jour, de tolérance et de
bon plaisir, sous une surveillance quotidienne de haute police! Ne
trouvant pas d'air respirable dans cette atmosphÚre comprimée,
elle se serait certainement débattue. Mais ce qu'on imagine plus
malaisément encore, c'est ce maßtre impérieux, que troublait le
murmure des conversations tenues Ă voix basse dans les salons de
Paris, laissant la chaire de prédication ouverte à des hommes dont
le nom lui eût rappelé un passé hostile, dont les intentions lui
étaient suspectes, et qui auraient exercé sur des foules assemblées,
dans un langage souvent mystérieux pour lui, un empire dont il
aurait ignoré le secret. Entre le vieil esprit d'indépendance ecclésias-
tique et l'humeur ombrageuse d'un pouvoir nouveau, le voisinage
ne serait pas resté longtemps paisible. Une tension de rapports en
serait résultée qui aurait ramené d'abord des tracasseries mes-
quines; puis, à la premiÚre résistance, une violence persécutrice.
Non, étant ce qu'il était et résolu à ce qu'il avait à faire, le Pre-
mier consul n'avait d'autres moyens de délivrer la France des
agitations religieuses dont elle Ă©tait lasse, que de faire Ă l'Ăglise
une place à part, en élargissant, pour elle, à des conditions déter-
minées, le cadre trop étroit de l'administration qu'il avait à tùche
de constituer.
Et, soyons de bon compte, serions-nous, nous-mĂȘmes, plus
avancĂ©s aujourd'hui? L'Ćuvre du Premier consul disparaissant lais-
serait-elle Ăglise et Ătat dans des rapports plus dignes et plus
sûrs? Sans doute, nous ne vivons plus sous le joug et les lisiÚres
serrées de la constitution de Tan VIII. La presse est libre, on s'en
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LE CONCORDĂT C09
aperçoit à sa licence : les réunions publiques sont permises, le
bruit qu'elles font ne permet pas de l'ignorer. Mais ces libertés
purement politiques, fruit douloureusement acquis de nos révolu-
tions successives, gardent l'empreinte de leur origine et n'intéres-
sent que l'individu isolĂ© dont elles souffrent et mĂȘme facilitent tous
les écarts. Au contraire, toute action collective, exercée en dehors
du concours des pouvoirs publics, reste garrottĂ©e des mĂȘmes liens
dont l'avait enserrée l'administration consulaire. Et c'est cepen-
dant cette liberté, plus que tout autre, que réclame, pour garder au
soleil la place qui lui appartient, la plus vieille et la plus sainte
association qu'il y ait au monde. L'article 221 du Code pénal, qui
subsiste (en attendant la loi d'association qu'on présente toujours,
qu'on retire ensuite et qu'on ne discute jamais), appliquĂ© Ă l'Ăglise
catholique, lui laisserait-il un abri supportable? Et avec les res-
trictions jalouses qui empĂȘchent toute personnalitĂ© morale d'abord
de se constituer, puis de posséder et d'acquérir pour le compte
commun de ceux qui la composent, comment suffire, comment
pourvoir Ă l'entretien du culte et de ses ministres? Tel est pour-
tant l'Ă©tat prĂ©sent de la lĂ©gislation auquel devrait ĂȘtre soumise
l'Ăglise catholique, si le Concordat Ă©tait dĂ©noncĂ©. Avons-nous
mieux à espérer pour l'avenir des puissants du jour? Loin de
là , leur franchise à cet égard est complÚte : il en est parmi eux
qui redoutent, d'autres qui se vantent de désirer la séparation
de l'Etat et de l'Eglise, mais aucun d'eux ne laisse Ă l'Eglise
l'illusion de croire que, en lui retirant l'appui de l'Etat, ils lui
réserveront une compensation dans l'extension des libertés géné-
rales. Tous sont d'accord pour l'avertir que, le cas échéant, ils
sont résolus de restreindre encore ^a part du fond commun, afin de
se mettre en garde contre l'ascendant, qu'une fois affranchie de
toute surveillance, elle pourrait reprendre Ă leur insu. On tient en
réserve, pour ce jour-là , contre tout ce qui porterait l'étiquette
ecclésiastique, une série de restrictions spéciales : et en place des
facilités particuliÚres que l'Eglise tient du Concordat, ce sont des
chaßnes que nos libéraux forgent tout exprÚs pour son usage. Ainsi,
point d'erreur ni de malentendu : la suppression du Concordat
ne mettrait pas fin au régime exceptionnel en matiÚre religieuse, les
termes en seraient seulement renversĂ©s, et on les appliquerait Ă
rebours : aujourd'hui pour l'Ăglise, demain contre elle : je ne vois
pas bien ce que l'égalité y gagnerait, mais je vois trÚs bien ce qu'y
perdraient la justice et la paix sociale.
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610 LE CONCORDAT
II
Si la plus grande partie des conseillers du Premier coasnl
étaient enclins à penser qu'entre l'Eglise catholique et tout gouver-
nement issu de la révolution, l'hostilité était irréconciliable, tout
aussi générale, tout aussi profonde et fondée précisément sur les
mĂȘmes faits, Ă©tait la conviction qui portait l'entourage du Pape Ă
Ă©tablir une solidaritĂ© Ă©troite entre l'Ăglise outragĂ©e et la monarchie
dĂ©chue. L'alliance de la monarchie et de l'Ăglise en France remon-
tait à un temps immémorial. TrÚs chrétienne, c'était le nom que
portait, depuis des siÚcles, la royauté française, et dont elle n'avait
jamais démérité. Sa dévotion envers le Saint-SiÚge, malgré quel-
ques interruptions et quelques réserves, était toujours restée
filiale. Et cette union fondée dans des jours de prospérité com-
mune, la communauté du malheur venait de lui donner un carac-
tĂšre touchant et presque sacrĂ©. Pape et roi, battus des mĂȘmes
orages, avaient Ă©tĂ© frappĂ©s des mĂȘmes coups. Les innovations
irréfléchies de l'Assemblée constituante n'avaient pas porté moins
d'atteinte Ă la puretĂ© du dogme qu'Ă l'essence mĂȘme du principe
monarchique. Le meurtre de Louis XVI par la Convention avait
précédé de peu d'années la mainmise du Directoire sur la personne
de Pie VI, et les deux attentats, le régicide et le sacrilÚge, avaient
paru la conséquence l'un de l'autre. De plus, autour du prétendant
exilé étaient groupés tous les évÚques qui, pour rester dociles à la
voix du chef de l'Eglise, s'étaient vus chassés de leurs siÚges, et
contraints d'aller vivre, loin de leur patrie, de privations et d'au-
mĂŽnes. Pour ceux-lĂ , de naissance aussi royalistes que catholiques,
l'honneur n'avait qu'une loi, le mot de fidélité n'avait qu'un sens,
qui les tenaient également attachés à la double majesté que, dÚs leur
enfance, ils avaient été élevés à chérir. Les deux causes, monar-
chique et religieuse, paraissaient tenir l'une Ă l'autre par un lien
si simple et si fort, que Pie VII, Ă peine Ă©lu, n'avait pas hĂ©sitĂ© Ă
faire part de son élévation à Louis XVIII, avec le cérémonial usité
pour les rois de France *. Cette adhésion publique au droit du prince
exilé semblait une condamnation implicite et anticipée de tout
pouvoir d'une autre nature qui prétendrait à le remplacer.
On peut juger dĂšs lors du trouble profond que causa au Vatican
la nouvelle de la premiĂšre ouverture pacifique faite de Milan mĂȘme
* Boulay de la Meurthe, t. I, p. 11. Le savant éditeur fait remarquer
dans une note, que le nouveau Pontife allait plus loin dans la voie de la
reconnaissance de la royauté de Louis XVIII que son prédécesseur Pie VI,
qui, aprÚs la mort de Louis XVI, n'avait pas donné le titre de roi à son frÚre.
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LE CONCORDĂT 61 t
par le vainqueur de Btarengo, au moment oĂč il traversait l'Italie
aprĂšs son triomphe. Si, dans les lettres que M. Boulay de la
Meurthe nous fait connaßtre, le Pape, surpris et déjà flatté de l'hom-
mage, parait en sentir tout de suite l'importance, d'autres rapports
nous montrent des alarmistes sincÚres ou intéressés accourant
pour inquiéter sa conscience par des soupçons qui ne manquaient
certainement pas de fondement. Quelle foi, lui disait-on, méritaient
doiic ces assurances inattendues, et fallait-il donc, pour y ré-
pondre, commencer par se déjuger et se démentir? Les raisons de
douter et d'attendre étaient sérieuses. Une condition surtout, mise
dÚs le premier jour en avant, n'était pas faite pour rassurer. Le
conquĂ©rant exigeait, avant mĂȘme de rien entendre, le renouvelle-
ment à peu prÚs complet de l'épiscopat français, trop compromis,
Ă ses yeux, par l'Ă©migration et la guerre civile pour ĂȘtre remis eu
possession de ses siĂšges : il voulait (ce fut le not qui circula)
un épiscopat vierge; c'est-à -dke, composé probablement, ajoutait-
on, des protĂ©gĂ©s de ses deux ministres, l'ancien Ă©vĂȘque d'Autun
et l'ex-oratorien Fou ci é. SinguliÚre virginité sacerdotale! Le
Pape aurait donc, pour Caire place Ă des intrus de cette espĂšce,
4 frapper lui-mĂȘme ceux qui, afin de lui obĂ©ir et de lui rester
fidÚles, avaient tout risqué et tout perdu. Quel scandale! quelle
ingratitude! Gomment la justifier et mĂȘme comment l'accomplir?
Si les victimes sacrifiées résistaient au désir du Souverain Pontife,
quel moyen de les contraindre Ă s'y prĂȘter? Un ordre pontifical
privant des Ă©vĂȘques de leur juridiction Ă©tait un fait Ă peu prĂšs sans
précédent, que ne paraissait pas autoriser suffisamment le silence du
droit canonique. Puis, quel était-il ce pouvoir nouveau qui demandait
Ă ĂȘtre mbstituĂ© d'emblĂ©e Ă tous les droits d'une dynastie sĂ©culaire et
catholique? Un pouvoir né d'hier, improvisé par la victoire, et qu'elie
pouvait demain abandonner? Un pouvoir tout personnel, résidant
dans un homme qui pouvait disparaĂźtre au milieu d'une commo-
tion populaire ou tomber sous le fer d'un assassin, car tontes les
violences étaient à prévoir sur cette terre de France encore mal-
famée et imbibée de sang. Lui mort ou renversé, que deviendraient
les engagements qu'il aurait pris et oĂč ne pourraient pas conduire
ceux qu'on aurait contractés envers lui? Quelle responsabilité pour
le Pape qui aurait compromis l'Eglise dans une compagnie suspecte
au service d'une aventure éphémÚre ?
Telles étaient les considérations pressantes que nous trouvons
résumées dans un mémoire éloquent, présenté à Pie VII par
l'illustre défenseur de la cause religieuse à l'Assemblée consti-
tuante, le seul adversaire qui eût su tenir tÚte à Mirabeau, l'abbé
devenu le cardinal Maury, et représentant de Louis XVIII auprÚs
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612 LE CONCORDAT
du Saint-SiÚge !. Il y avait là de quoi assurément faire reculer un
vieillard d'un naturel à la fois timide et timoré. Aussi le trouble
qu'il ressentait était profond, et son angoisse demeura longtemps
poignante. Serais-je assez malheureux, disait-il au cardinal Maury
en levant les yeux et les mains au ciel, pour que le roi pût douter
de ma tendresse pour lui! Je donnerais ma vie pour le remettre sur
le trĂŽne2. Pour passer outre Ă des raisons d'une telle valeur et
braver des perspectives si menaçantes, il ne fallut pas moins, chez
le pontife, que la conscience impĂ©rieuse d'un devoir supĂ©rieur Ă
remplir. Une grande nation, de cĆur encore chrĂ©tienne, Ă©tait lĂ
devant lui, privée de culte et de pasteurs, et une législation insi-
dieuse ne lui laissait de choix qu'entre l'incrédulité et le schisme.
Lui rendre le bienfait et la liberté de la foi, cette obligation passait
avant toute considération de prudence humaine et tout attache-
ment, mĂȘme celui de la reconnaissance. En songeant Ă toutes ces
ùmes qui allaient dépérir faute de nourriture spirituelle, le vicaire
de Jésus-Christ fut touché de compassion comme son divin Maßtre,
et dit comme lui : J'ai pitié de cette foule, Misereor super turbam.
La résolution, une fois prise, fut poussée jusqu'au bout, y com-
pris la démission qu'il fallut demander aux prélats exilés et imposer
mĂȘme Ă ceux qui ne voulurent pas s'y rĂ©signer d'eux-mĂȘmes : triste
mais absolue nĂ©cessitĂ©, puisque c'Ă©tait, en bonne conscience, Ă
peu prÚs le seul moyen de rétablir l'union entre pasteurs et fidÚles
dans une nation profondément divisée par des luttes sanglantes.
D'autres concessions plus graves encore, portant sur les points
qui touchaient non seulement aux rĂšgles ordinaires de la disci-
pline, mais Ă la rigueur mĂȘme du dogme, Ă©taient rĂ©clamĂ©es par le
Premier consul avec une insistance d'autant plus impérieuse qu'elle
attestait chez lui une plus profonde ignorance des matiĂšres qu'il
avait à traiter, et ce fut l'occasion pour Pie VII de déployer autant
de fermeté dans la résistance sur les principes essentiels qu'il
montrait de largeur d'esprit dans le rĂšglement des points acces-
soires. La lutte qui s'engagea alors et qui dura prĂšs d'un an
donna lieu aux incidents les plus variés. TantÎt c'est la cons-
cience en face de la force et qui lui tient tĂȘte : rien de plus
cligne d'admiration. TantĂŽt c'est la souplesse italienne des Caprara
et des Consalvi qui se joue par d'habiles tours de rédaction des
injonctions hautaines, souvent brutales, d'un parvenu de génie :
rien n'est plus piquant. Mais, indĂ©pendamment de cet intĂ©rĂȘt de
curiosité historique, il en est un autre plus général et plus appli-
4 Boulay do la Meurthe, t. I, p. 76. Voir le mémoire entier dans la
publication intéressante des papiers du cardinal Maury due à Mgr Ricard.
2 Boulay de la Meurthe, t. II, p. 39.
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LE CONCORDAT 613
cable aux questions qui préoccupent le lecteur d'aujourd'hui. Car
c'est le propre de l'histoire de l'Eglise, que, comme elle présente
l'application de rĂšgles permanentes, il n'en est aucune oĂč l'Ă©tude
du passé éclaire le présent d'une lumiÚre plus instructive. N'enten-
dions-nous pas dire encore l'autre jour, par exemple, que les
royalistes d'aujourd'hui s'étaient persuadés que le régime de leurs
préférences était le seul compatible avec le dogme catholique, et
que l'Eglise ne pourrait jamais s'accommoder avec la république?
Et n'ajoutait-on pas que, pour les détromper, de nouvelles décla-
rations avaient été nécessaires? Si cette erreur étrange a été le fait
de quelques-uns (ce que j'ai en vérité peine à croire), je ne com-
prends pas comment elle aurait pu subsister un instant en présence
des documents qui sont sous nos yeux.
La forme républicaine durait encore en France en 1801, et
le magistrat électif auquel Pie VII avait à faire ne s'était pas
encore transformé en souverain héréditaire. Je ne vois pourtant
nulle part que parmi les graves objections opposées à la négo-
ciation du Concordat, l'inconvénient, encore moins l'impossibilité
de traiter avec une rĂ©publique, ait Ă©tĂ© mĂȘme indiquĂ©s. En rĂ©a-
lité, le Concordat de 1801 est un monument qui s'élÚve dans
l'histoire pour avertir toutes les générations par une preuve écla-
tante que l'Eglise, de la rĂ©gion Ă©levĂ©e oĂč elle plane au-dessus
des accidents de la politique humaine, ne peut jamais adopter
ni faire sienne la cause d'une dynastie, d'un homme ou mĂȘme
d'une forme de gouvernement quelconque. Si une exception eût
été possible à cette neutralité souveraine, c'eût été en faveur de
l'héritier de saint Louis, que l'Eglise appelait encore son fils
aßné. Le patronage exclusif qu'elle refuse aux instances du proscrit
de Mit tau, qui jamais, depuis lors, aurait pu se flatter de l'obtenir
d'elle? La méprise eût été si grossiÚre que personne n'a pu s'y
laisser prendre. Des circonstances ont pu faire que les deux causes
monarchique et religieuse, en butte aux mĂȘmes adversaires,
aient dĂ» recourir aux mĂȘmes dĂ©fenseurs. De lĂ une illusion
d'optique assez naturelle. PlacĂ©s en tĂȘte des mĂȘmes rangs, les deux
drapeaux ont paru peut-ĂȘtre moins distincts aux regards ; mais que
ceux qui les portaient les aient confondus et mis sur la mĂȘme
ligne, non, en vérité, non, jamais.
Mais si la séparation fut complÚte, à ce moment, entre l'ancienne
royautĂ© française et l'Ăglise, â si le fossĂ© mĂȘme se creusa assez
profondément pendant les années qui suivirent l'établissement de
l'Empire et par la venue de Pie VII Ă Paris, pour le sacre du
nouveau souverain, â il ne faut pourtant rien exagĂ©rer, car tout
est dĂ©licat et tous les mots veulent ĂȘtre pesĂ©s en pareille matiĂšre. Je
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6t4 LE CONCORDAT
n'irai donc point jusqu'Ă dire, comme M. Emile Ollivier dans un
des traités excellents qu'il a consacrés à cet important sujet,
qu'en signant le Concordat, le Pape prononça la déchéance de la
maison de Bourbon, et que ce fut mĂȘme lĂ un des avantages les
plus considérables qu'en retira la Révolution française, dans la
personne de son représentant. L'expression a dépassé, je crois, la
pensée de mon éloquent confrÚre. Si on la prenait au pied de la
lettre, il faudrait prĂȘter Ă Pie VII (le moins ambitieux des Papes,
assurément) l'intention de ressusciter le droit fameux de déposer
les souverains et de délier leurs sujets du serment de fidélité, que
ses prédécesseurs avaient revendiqué au moyen ùge : prérogative
contestée dÚs lors par des docteurs de l'orthodoxie la moins suspecte,
et que le droit public de France n'a jamais reconnue. Il aurait
affectĂ© l'attitude et le langage que les chroniqueurs prĂȘtent au pape
Zacharie transférant la royauté des héritiers de Mérovée au fils de
Charles Martel. Je ne sais jusqu'à quel point Napoléon aurait goûté
cette assimilation si peu conforme aux traditions de la monarchie
qu'il songeait dĂšs lors Ă remplacer. Mais ce que je puis garantir,
c'est qu'il n'y a pas une ligne des documents que j'ai consciencieu-
sement parcourus, oĂč l'on puisse dĂ©couvrir l'allusion la plus loin-
taine, directe ou indirecte, Ă ces souvenirs, objets de si redoutables
controverses.
Loin de lĂ , bien que l'acte mĂȘme du Concordat dut exercer une
action certaine et prévue d'avance sur la situation des partis en
France, les commentaires ne contiennent aucun mot qui indique
de la part du Souverain Pontife ou de ses agents Ă Paris, l'intention
d'intervenir dans les dĂ©mĂȘlĂ©s intĂ©rieurs de la politique française.
Rien, absolument rien ne s'écarte de la rÚgle de conduite si bien
expliquée depuis lors par Grégoire XVI, dans un acte pontifical
que le cardinal secrĂ©taire d'Ătat de LĂ©on XIII croyait devoir nous
rappeler naguĂšre. D'aprĂšs cette rĂšgle, d'une incontestable sagesse,
et qui est appliquée tous les jours dans les pays en révolution, la
reconnaissance par le Saint-SiĂšge d'un pouvoir nouveau â nĂ©ces-
saire pour lui permettre d'assurer le bien des ùmes et la liberté de
la foi, n'implique ni consĂ©cration ni nĂ©gation d'aucun droit â et ne
tranche aucune question de légalité ou de légitimité. C'est l'attes-
tation, au contraire, que l'Ăglise entend y rester Ă©trangĂšre.
La reconnaissance d'un gouvernement par le Pape n'ajoute
rien au devoir général imposé à tous les chrétiens de respecter
les lois de leur pays et d'obéir, en choses justes, aux pouvoirs
Ă©tablis, devoir qui existe, dans la mĂȘme mesure envers tous les
gouvernements, mĂȘme hĂ©rĂ©tiques, incrĂ©dules ou paĂŻens. Hors de
là les fidÚles gardent dans leur conduite politique une indépen-
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LE CONCORDAT 615
dance qui n'est nullement altérée par les rapports du Saint-SiÚge
avec l'Ătat dont ils sont les citoyens. Toute autre interprĂ©tation
conduirait Ă des conclusions inattendues, presque odieuses, et
donnerait Ă l'Ăglise l'apparence de lĂ©gitimer, de consacrer, non
seulement toutes les aventures d'usurpation, mais mĂȘme toutes les
rigueurs de la conquĂȘte. Car, c'est surtout quand les terribles lois
de la guerre ont privé des peuples de leur indépendance, que
l'Eglise doit intervenir pour obtenir du vainqueur qu'il laisse aux
malheureux asservis la liberté d'élever leurs regards et d'adresser
leurs priĂšres au ciel, la seule patrie qui ne leur soit pas ravie.
Aussi le Saint-SiĂšge a-t-il dĂ» traiter avec le tsar aprĂšs le partage
de la Pologne, et au lendemain de Sedan, avec le nouveau souve-
rain des provinces qui nous étaient enlevées. Mais ces relations
indispensables de l'Ăglise avec les conquĂ©rants, qui pourrait prĂ©-
tendre qu'elles obligent les fidĂšles des pays conquis Ă faire le
sacrifice de leurs souvenirs et de leurs espérances? Parce qu'un
Ă©vĂȘque a Ă©tĂ© nommĂ© Ă Strasbourg par le concert de LĂ©on XIII
et de Guillaume, les Alsaciens n'ont assurément pas perdu le droit
de rĂ©pĂ©ter, mĂȘme sous les voĂ»tes de la cathĂ©drale, l'admirable
chant des Israélites captifs : Jérusalem, si jamais je t'oublie, que
ma droite s'oublie elle-mĂȘme !
Les catholiques, en 1801, entendirent ainsi la mesure de leurs
obligations. Parmi les Français attachés à la royauté tombée, il
y en eut sans doute et en grand nombre qui, reconnaissants du
rétablissement du culte, saisirent l'occasion du Concordat pour
se rallier au consulat puis Ă l'empire. Mais d'autres, parmi lesquels
il serait aisĂ© de citer d'excellents catholiques et de saints prĂȘtres,
ne se crurent nullement détachés de leur ancienne allégeance et
le témoignÚrent assez clairement pour exciter les soupçons et
encourir les rigueurs de la police impériale. Ajoutons que s'ils
eurent à souffrir alors de leur fidélité à leurs convictions, dix ans
seulement plus tard, ils n'avaient déjà plus à s'en repentir. Mais
la liberté des catholiques resta entiÚre en tous sens, et pas plus
ceux qui servirent Napoléon que ceux qui se tinrent à l'écart
n'encoururent de l'autorité spirituelle ni blùme ni censure.
Pareil fait se produisit également hors des limites de l'ancienne
France, entre autres dans les provinces italiennes qui avaient formé
le royaume de Sardaigne, et dont le Saint-SiĂšge ne fit aucune
difficulté de reconnaßtre l'annexion à l'empire français. Les fidÚles
serviteurs de la maison de Savoie ne trouvĂšrent pas que ses droits
eussent par lĂ plus souffert que ceux de la maison de Bourbon, et
l'un des plus dévoués comme des plus illustres, de Maistre lui-
mĂȘme, l'auteur du Pape, malgrĂ© l'opinion qu'on lui connaĂźt sur
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616 LE CONCORDĂT
l'étendue du pouvoir pontifical, ne jugea pas que rien fût survenu
qui lui commandĂąt d'abandonner la cause de son vieux roi.
La mĂȘme ligne de conduite a Ă©tĂ© constamment suivie depuis lors,
et c'est peut-ĂȘtre justement cela qui fait que le Concordat, ne
paraissant l'Ćuvre d'aucun parti et n'imposant le sacrifice d'aucune
conviction sincĂšre, a pu traverser, pour arriver jusqu'Ă nous, tant de
rĂ©volutions. Depuis le jour oĂč ce grand acte fut promulguĂ©, la France
a passé par cinq gouvernements différents, trois monarchies et deux
républiques. A mesure qu'ils prenaient la place l'un de l'autre,
le Saint-SiÚge a exécuté envers chacun d'eux les engagements pris
envers le premier, et a vécu avec tous sur un pied, tantÎt d'amitié
confiante, tantÎt de paisible intelligence. Personne n'a eu la pensée
ni de s'en étonner ni de s'en plaindre, car il y allait toujours du
mĂȘme intĂ©rĂȘt supĂ©rieur et surhumain que l'Ăglise a seule qualitĂ©
pour apprécier. Mais il n'est venu non plus à l'esprit de personne
que les fidĂšles qui n'ont pas cette charge d'Ăąmes dussent apporter
Ă ces maĂźtres successifs une adhĂ©sion d'esprit ou de cĆur qu'ils
auraient eu ensuite à rétracter juste autant de fois qu'ils l'auraient
promise : ce qui leur aurait fait jouer le triste rĂŽle de se traĂźner
toujours à la suite de la force et de la fortune. Les légitimistes
sous la monarchie de 1830, les hommes d'Etat attachés aux libertés
parlementaires pendant le second empire, comptaient dans leurs
rangs les noms les plus chers à l'Eglise; tous ont gardé sans le
moindre scrupule une attitude de digne et souvent active opposi-
tion : et c'est parmi eux que Pie IX est venu chercher, au jour du
péril, un banni, nullement repentant, du 2 décembre, pour lui confier
le commandement de ses troupes.
C'est qu'aprÚs les vertus chrétiennes proprement dites, il n'en
est aucune qui soit plus chÚre aux catholiques que la fidélité poli-
tique : rien ne leur est plus naturel que le dévouement à une cause
momentanément trahie par la fortune. Aucun devoir ne les a jamais
obligĂ©s Ă refouler ce noble sentiment au fond de leur cĆur pour
venir, mĂȘme en apparence, grossir les rangs de ce groupe de scep-
tiques intĂ©ressĂ©s qui, dans les temps de rĂ©volution, toujours prĂȘt
Ă tendre la voile du cĂŽtĂ© oĂč souffle le vent, donne des serviteurs Ă
tous les régimes et prépare des complices à tous les attentats heureux.
III
Si l'on examine maintenant le texte de l'acte concordataire, ce
qui frappe, Ă une lecture mĂȘme superficielle, c'est que l'accord des
pouvoirs spirituel et temporel y est établi sur un pied d'indépen-
dance réciproque et d'égalité des deux parts. C'est une transaction
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LE CONCORDAT 617
exactement pareille, mĂȘme dans la forme, aux traitĂ©s que nĂ©gocient
entre eux deux Etats souverains, suivant le mode usité en diplo-
matie, avec plénipotentiaires, pouvoirs échangés et ratification aprÚs
signature. Rien qui atteste de prÚs ou de loin une supériorité ou
une subordination acceptée ou subie de l'un envers l'autre.
Ce caractÚre d'égalité et d'indépendance est manifeste dÚs les
premiĂšres lignes du court prĂ©ambule mis en tĂȘte des articles de la
convention. C'est pour le bien de la religion, y est-il dit, et pour le
maintien de la tranquillité publique que le Premier consul et Sa
Sainteté sont convenus de ce qui suit. Quelle maniÚre plus claire
de mettre en présence les deux pouvoirs stipulant en pleine liberté,
chacun pour l'objet propre de sa compétence : le Pape parlant au
nom de la religion dont il est le chef; le premier magistrat de la
cité au nom de la tranquillité publique qu'il a charge de maintenir?
Distinction à la vérité plus théorique que pratique, puisque la
religion n'ayant rien de plus Ă cĆur que d'inspirer aux citoyens la
concorde et le respect des lois, ce qui contribue Ă son bien est en
mĂȘme temps ce qui assure le mieux la paix publique. Dans l'appli-
cation, par conséquent, les deux objets se confondent. Mais la
différence n'est pas moins utile à signaler à l'origine, pour montrer
que chacun, jusqu'à la derniÚre heure, est resté ferme sur son ter-
rain, et que l'alliance, si elle est conclue en vue d'un intĂ©rĂȘt commun,
est pourtant due à l'exercice de deux souverainetés différentes.
Rien dans ce résultat qui doive surprendre le lecteur attentif de
l'intéressante collection de piÚces que M. Boulay de la Meurthe
nous fait connaĂźtre. Il a dĂ» y ĂȘtre prĂ©parĂ©, ne fĂ»t-ce que par la
durée et les péripéties de la négociation qui attestent qu'aucun des
deux partis n'a subi docilement le joug de l'autre. On a bien vu Ă
plus d'une reprise le Premier consul essayer d'enlever par intimi-
dation telle conclusion partielle qui lui tient au cĆur et qu'il est
loin, on peut le constater également, d'avoir toujours obtenue.
Mais, mĂȘme quand il prĂ©tend exiger, c'est sur le ton de la menace
et non du commandement : c'est le plus fort qui veut contraindre
le plus faible, ce n'est pas le maßtre qui réclame l'obéissance d'un
inférieur. A ces accÚs passagers et le plus souvent impuissants
d'irritation, le Saint-SiÚge oppose une fermeté habile, une longa-
nimitĂ© patiente, propre Ă une autoritĂ© sĂ»re d'elle-mĂȘme. Qu'un
entretien ait pu ĂȘtre ainsi tenu pendant plus d'une annĂ©e et se ter-
miner par un accord d'égal à égal entre un vieillard désarmé et un
général porté sur le pavois par des troupes victorieuses, c'est un
fait qui, je le sais, paraßtra étrange, difficile à admettre et déplai-
sant mĂȘme Ă ceux qui ne croient qu'Ă la force, et, sous quelque
aspect qu'elle se prĂ©sente, â dictature armĂ©e, violence rĂ©volution-
25 novembre 1892. 40
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618 LE CONCORDĂT
nadre ou tyrannique souverainetĂ© du nombre, â sont toujours
prĂȘts Ă s'incliner devant elle. L'impression, je crois, sera diffĂ©rente
chez ceux qui gardent l'idée du droit et le sentiment de la dignité
humaine.
Ce n'est point ainsi, pourtant, que l'entendent les commentateurs
du Concordat qui, sous une forme officielle ou officieuse, paraissent
exprimer aujourd'hui la pensée de nos gouvernants. Aies en croire,
de cette transaction dont la liberté honore les deux contractants,
de ce pacte solennel et bilatéral (comme l'appelle si justement une
des derniÚres encycliques de Léon XIII), serait sorti un état de
choses qui, pour la premiĂšre fois peut-ĂȘtre dans l'histoire de
l'Ăglise, aurait consacrĂ©, en fait comme en droit, la suprĂ©matie de
la loi civile sur la loi religieuse. Le Concordat, lisais-je encore il y
a peu de jours dans une de ces dissertations de théologie adminis-
trative, a mis l'Ăglise dans l'Ătat : et c'est mĂȘme, ajoutait' avec
satisfaction le mĂȘme docteur, son mĂ©rite principal, et la meilleure
raison de le conserver. Etrange mode d'approbation qui doit
paraßtre la plus sévÚre des censures, si elle n'est pas une sanglante
ironie. Mais sur quel prétexte fonde-t-on cette prétention?
Trois articles du Concordat sont invoqués pour la justifier, l'ar-
ticle 10, qui donne au gouvernement la nomination des évÚques,
l'article 17, qui soumet le choix des curés à son agrément, enfin
l'article 14, qui, en assurant le traitement de ministĂšre sacerdotal,
le place au nombre des services salariés par le budget. De ces trois
dispositions combinées résulte, assure-t-on, pour les ministres de
la religion une situation dĂ©pendante qui permet Ă l'Ătat de les
considérer comme ses serviteurs et d'exercer sur eux son autorité.
Recevant de lui leur situation et leor subsistance, ils contractent,
envers l'administration qui les nomme et qai les paye, les obliga-
tions de soumission et de déférence dont les fonctionnaires publics
de tout ordre sont tenus.
Cette dénomination de fonctionnaires publics attribuée aux
ministres du culte, c'est lĂ , on le sait, l'expression favorite que le
langage officiel emploie avec une obstination significative, comme
la plus propre à imprimer sur le front du clergé français une
marque de subordination. Ils sont, Ă ses yeux, des fonctionnaires
du ministÚre des cultes, comme les ingénieurs des ponts et chaus-
sées du ministÚre des travaux publics, et le ministre dont ils relÚvent
se croit en droit de leur parler avec le mĂȘme ton d'autoritĂ©. L'assi-
milation est-elle donc exacte? Les articles cités du Concordat ont-
ils cette conséquence? Ont-ils fait en réalité des ministres du
culte des fonctionnaires au sens ordinaire et avec les conséquences
que cette qualification comporte? C'est un point qui vient d'ĂȘtre,
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LE CONCORDĂT 619
dans ces derniers temps, trÚs vivement débattu, et la confusion qui
se cache sous une application de mots pareils à des idées profon-
dément dissemblables a été mise en lumiÚre par des considérations
à mon sens tellement victorieuses que je trouverais, en réalité,
superflu de les reproduire. Mais j'ai encore une autre et une meil-
leure raison pour ne pas rouvrir un débat épuisé : c'est que ce
dĂ©bat lui-mĂȘme, s'il a Ă©tĂ© instructif et utile, n'Ă©tait pas nĂ©cessaire,
la question ayant été jugée depuis longtemps, en propres termes
et sans appel, par l'autorité souveraine qui est chargée en France
de l'interprétation des lois. Comment un tel fait qui figure à sa
place dans tous les recueils de jurisprudence peut-il avoir été
oublié ou méconnu dans les régions officielles? Et que penser
d'une distraction d'une telle gravité ou d'une telle ignorance chez
des organes d'un gouvernement? Ce n'est pas d'hier, en effet,
c'est depuis plus d'un demi-siĂšcle, et ce n'est pas par un seul
arrĂȘt, c'est par deux arrĂȘts successifs et conformes et qu'aucun
autre n'a rétracté, que la Cour de cassation, mise en demeure de
prononcer sur le point de savoir si les ministres du culte devaient
ĂȘtre rĂ©putĂ©s fonctionnaires publics, a rĂ©pondu par la nĂ©gative. Les
cas proposés, ou pour parler le langage juridique, les espÚces
n'étaient pas de celles qui pourraient se reproduire aujourd'hui,
puisqu'il s'agissait de décider si des poursuites judiciaires intentées
contre des ecclésiastiques devaient suivre la procédure spéciale
réservée aux fonctionnaires par une loi qui était alors en vigueur
et qui a cessĂ© de l'ĂȘtre. Mais, au point de vue de la doctrine et du
droit, la solution cherchĂ©e Ă©tait la mĂȘme de tout point, car ce
qu'il y avait lieu de déterminer, c'était toujours le caractÚre que le
régime concordataire a pu imprimer au ministÚre sacerdotal. Et
c'était sur la question ainsi posée que s'exprimait, en des termes
que l'arrĂȘt a confirmĂ©s, le magistrat chargĂ© de requĂ©rir l'application
de la loi. « On appelle, en général, disait le procureur général,
fonctionnaires publics ceux qui exercent une portion de la puis-
sance publique par délégation de la loi ou du gouvernement, dans
Tordre judiciaire, administratif ou militaire. Mais le pouvoir du
prĂȘtre a une autre source : ce pouvoir, dans la croyance catholique
surtout, est de droit divin. Aussi les fonctions des ministres de
tous les cultes, et en particulier du culte catholique, sont purement
spirituelles, ils n'exercent qu'un pouvoir moral, qui dépend unique-
ment de la foi, sans aucune action pour contraindre. Considérer le
prĂȘtre comme un agent du gouvernement, c'est blesser le sacer-
doce dans son essence { . »
* ArrĂȘts de la Cour de cassation du 28 mai 1831. Recueil gĂ©nĂ©ral des
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620 LE CONCORDĂT
Et qui parle ainsi? Est-ce un disciple ultramontain de l'école de
de Maistre ou de Bonald? Et Ă quelle heure ce langage est-il tenu?
Est-ce dans ces jours de la Restauration oĂč le trĂŽne, s'appuyant
peut-ĂȘtre trop intimement sur l'autel, la magistrature pouvait ĂȘtre
soupçonnée, à tort ou à raison, de trop de complaisance pour les
influences sacerdotales? Non. C'est le célÚbre procureur général
Dupin, le dernier et le plus obstiné des défenseurs du vieux gallica-
nisme parlementaire, le champion officiel des prĂ©rogatives de l'Ătat
en matiÚre religieuse, l'auteur d'un manuel fameux de droit ecclé-
siastique, qui devait ĂȘtre frappĂ© de plus d'une censure Ă©piscopale, et
il prend la parole au lendemain de la révolution de 1830, au moment
de la plus forte réaction antireligieuse dont le dix-neuviÚme siÚcle
ait été témoin.
Rien, assurément, n'est changé depuis cette date déjà éloignée;
rien n'est venu altérer la justesse parfaite des considérations
exprimées par le magistrat gallican de 1831, avec une élévation de
langage d'autant plus remarquable qu'elle lui était moins habituelle.
La langue française n'a pas varié, et, aujourd'hui comme alors, une
fonction, pour ĂȘtre appelĂ©e publique, suppose une dĂ©lĂ©gation de
la puissance publique Ă un titre quelconque; aujourd'hui comme
alors, les fonctions sacerdotales sont d'ordre purement spirituel,
et l'Ătat n'intervient Ă aucun degrĂ© pour dĂ©lĂ©guer Ă ceux qui ont
charge de les remplir l'auguste mission qu'ils exercent. Ce n'est pas
en vertu d'un mandat de l'Ătat que l'Ă©vĂȘque communique au prĂȘtre
le caractÚre nécessaire pour célébrer les saints mystÚres, enseigner
la foi, administrer les sacrements et exercer, au for intérieur, une
juridiction purement morale. Faire entrer, mĂȘme par voie indirecte,
l'action de l'Ătat dans ce sanctuaire intime de 1 ame et de la cons-
cience, ce serait, M. Dupin avait cent fois raison de le dire, blesser
le sacerdoce dans son essence. La nomination des Ă©vĂȘques, l'agrĂ©-
ment des curés par le gouvernement n'a pas, Dieu merci, un tel
effet, dont la conséquence serait sacrilÚge ; l'institution canonique,
réservée spécialement au Pape, maintient une transmission directe
et sans intermédiaire de l'autorité et de la juridiction, passant du
vicaire de Jésus-Christ à ses frÚres dans l'épiscopat ou le sacerdoce.
Quant Ă l'Ă©vĂȘque nommĂ©, tant qu'il reste tel, il ne reçoit, en rĂ©alitĂ©,
de personne aucune dĂ©lĂ©gation d'aucun ordre ; sa nomination fĂčt-
lois et arrĂȘts de Paris, t. XXX, p. 204. â Cet arrĂȘt en rĂ©formait un
autre, rendu en sens contraire par la Cour royale de Paris, et qui était
motivĂ© par le considĂ©rant suivant : ConsidĂ©rant gue les prĂȘtres desservants
du culte catholiqae exercent de véritables fonctions publiques et quils reçoivent
un salaire de VĂtat pour les remplir. La question ne pouvait doue ĂȘtre plus
nettement posée.
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LE CONCORDAT 621
elle consignée d'avance (comme on Ta fait, en effet, dans plusieurs
cas) au Journal officiel, tant que la confirmation pontificale n'est
pas venue la ratifier, il n'a et ne doit prĂ©tendre avoir aucun droit Ă
s'immiscer dans l'administration de son futur diocĂšse, pas mĂȘme Ă
passer le seuil de la demeure épiscopale. Sa dignité reste purement
nominale, et ne correspond à aucune autorité effective; et, une fois
instituĂ©, l'Ătat n'a pas le droit de lui retirer le pouvoir qu'il ne lui
a pas conféré.
Réduite à ces termes (et je défie qu'on les conteste), la nomination
des Ă©vĂȘques n'a d'autre effet que de donner Ă l'Ătat une garantie
que l'Ă©piscopat, composĂ© de dignitaires qu'il aura lui-mĂȘme dĂ©signĂ©s,
sera animé d'un esprit de sagesse et de conciliation, et gardant
le souvenir de ce concert prĂ©alable des deux pouvoirs, travaillera Ă
maintenir leur accord. Cette concession du Concordat est un gage
de paix que l'Ăglise a Ă©changĂ© avec l'Ătat, nullement un hommage
rendu Ă sa domination. Ce qui peut faire quelque illusion Ă cet
Ă©gard, ce sont les souvenirs de l'ancienne sociĂ©tĂ© française, oĂč la
nomination royale prenait un autre caractĂšre, parce qu'elle entraĂź-
nait d'autres conséquences. Quand à certains siÚges épiscopaux
étaient annexés, en vertu d'une tradition venue de loin, des droits
fĂ©odaux ou mĂȘme rĂ©galiens ; Ă d'autres, des pairies qui donnaient
entrée au Parlement; quand certaines sentences des tribunaux
ecclésiastiques devenaient exécutoires par un appel fait à la force
publique, l'épiscopat avait quelques traits d'une magistrature poli-
tique, et l'Ătat pouvait ĂȘtre appelĂ© Ă s'enquĂ©rir du mode de
son application. Mais cette confusion, qui n'était pas sans incon-
vĂ©nient, tenait Ă la qualitĂ© de religion d'Ătat, alors assurĂ©e par
exclusion Ă l'Ăglise catholique, et a dĂ» cesser avec cette prĂ©rogative.
La derniÚre trace en a disparu le jour oii a été retirée au clergé la
plus modeste de ses attributions d'un ordre mixte : la tenue des
registres de l'état civil, qui le rendait justiciable du Parlement. DÚs
lors, la sĂ©cularisation de l'Ătat est devenue complĂšte, et nul ne
songe, aujourd'hui, à revenir sur un résultat désormais acquis;
mais il est étrange que ceux qui y applaudissent le plus vivement
ne songent pas que la rĂ©ciproque est juste, et que l'Ăglise, Ă son
tour, a le droit de rester Ă l'abri de toute atteinte dans la retraite,
devenue plus que jamais inaccessible, de son autorité spirituelle.
On insiste pourtant : « Si vous ne voulez pas que j'appelle les
prĂȘtres des fonctionnaires publics, disait, dans un des dĂ©bats
récents à la tribune, M. le président du conseil, je les nommerai des
salariés, et vous ne pourrez pas leur contester cette qualité. » Il
pensait sans doute s'ĂȘtre servi, Ă la place du mot contestĂ©, d'un
synonyme qui entraĂźnait avec la mĂȘme idĂ©e la mĂȘme consĂ©quence.
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08 LE CONCORDAT
Le malheur, c'est que la pensée du ministre était déjà réfutée par
avance dans le rĂ©quisitoire mĂȘme que j'ai dĂ©jĂ citĂ©. Ă la prĂ©tention
d'assimiler le prĂȘtre au fonctionnaire public, en raison du traite-
ment qu'il reçoit. « Cette raison ne vaut rien, répondait dédaigneu-
sement M. Dupin, car le salaire attaché à une fonction n'en change
pas la nature. Le juge de commerce, qui n'a point de traitement,
exerce les mĂȘmes fonctions que le juge civil, qui en reçoit un. »
Effectivement, on étonnerait beaucoup les membres de l'Institut en
leur disant que la modeste indemnité qu'ils reçoivent, et qui est
supérieure au traitement ordinaire des desservants, leur donne la
qualité et leur impose les devoirs des fonctionnaires. Je ne sais
comment leurs secrétaires perpétuels, qui devraient figurer au
premier chef dans cette catégorie, St. Arago, sous la monarchie
de 1830, M. YiUemain et M. Mignet, sous l'Empire, se seraient
accommodés de cette assimilation.
Mais il y a, pour caractériser la nature et la conséquence du trai-
tement que le clergé reçoit, une considération plus haute encore et
plus décisive que celle dont le réquisitoire de M. Dupin trouvait
pourtant la valeur suffisante : c'est que ce traitement ne représente
nullement le salaire d'un service rendu, c'est l'accomplissement
d'une condition mise par l'un des signataires du Concordat Ă
l'acceptation d'une des clauses que l'autre réclamait le plus vive-
ment, et Ă laquelle il attachait le plus de prix.
L'article 14, en effet, qui contient l'assurance que le gouverne-
ment assurera un traitement convenable aux Ă©vĂȘques et aux curĂ©s,
suit immédiatement l'article 1 J par lequel le Pape déclare que ni
lui ni ses successeurs ne troubleront, en aucune maniĂšre, les
acquéreurs des biens ecclésiastiques aliénés, et qu'en conséquence
(c la possession de ces mĂȘmes biens, les droits et revenus attachĂ©s
demeurent incommutables entre leurs mains ou celles de leurs
ayants cause ».
Le mĂȘme rapprochement existe, dans des termes quelquefois
différents, mais d'une netteté et d'une force pareilles, dans les
sept ou huit projets ou contre-projets qui ont précédé l'adoption du
dernier et que M. Boulay de la Meurthe enregistre : partout ces
deux stipulations sont présentées comme la conséquence et la con-
dition l'une de Vautre. Elles figurent déjà comme connexes et
inséparables, dans la premiÚre ouverture faite par Bonaparte lui-
mĂȘme et, jusqu'Ă la derniĂšre heure, elles ont Ă©tĂ© maintenues et
sont restées telles. Si la vente des biens ecclésiastiques n'avait pas
été confirmée par une déclaration pontificale, jamais (les agents du
Premier consul le répÚtent à tout moment et à satiété), jamais le
Concordat n'aurait été seulement mis en discussion. Mais, récipro-
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LE CONCORDĂT 623
qucment, si la subsistance du clergé dépossédé par la révolution
n'eût été assurée par une promesse formelle, jamais la déclaration
pontificale n'eût été obtenue. On est donc ici en présence d'un
contrat parfait et d'une application rigoureuse de la formule tech-
nique do ut des i.
C'est ce qui apparaĂźt plus clairement encore quand on s'enquiert
du motif qui pouvait porter le Premier consul à réclamer, avec une
si forte insistance, la ratification, on pourrait presque dire l'absolu-
tion, de la vente consommée des biens ecclésiastiques. Je ne pense
pas, en effet, que ce fût uniquement le désir de tranquilliser sa
propre conscience sur la légitimité de cette aliénation. Et quand il
offrait en Ă©change (sans mĂȘme attendre qu'on l'en pressĂąt) de
subvenir lui-mĂȘme, au nom de l'Etat, Ă tous les frais du culte, je
ne pense pas non plus que ce fût seulement parce qu'il se croyait
moralement obligé à remplir, à cet égard, l'engagement solennelle-
ment pris par l'AssemblĂ©e constituante, le jour oĂč elle dĂ©pouillait
l'Eglise, qui n'avait jamais été tenu. Le scrupule, en aucun genre,
n'Ă©tait pas ce qui, habituellement, gĂȘnait ou dictait sa conduite.
Qu'était-ce donc qui le pressait si fort?
C'est tout simplement que le concours du Pape lui était absolu-
ment nécessaire, non pour prévenir un trouble matériel, mais pour
faire cesser, avec le caractÚre suspect et contesté de ces propriétés
nouvelles, une des causes les plus graves de dissentiment intérieur,
dont la paix et la fortune publique eussent également à souffrir.
Quand on se reporte, en effet, au coup d'Etat législatif par
lequel l'Assemblée constituante décréta, en 1789, la prise de pos-
session, puis l'aliénation précipitée de toutes les propriétés de
l'Eglise, on ne saurait dire ce qui l'emporta, dans cet acte arbi-
tiaire, de l'irréflexion ou de la violence. En jetant avec une profu-
sion hùtive, sur un marché déjà troublé, une masse de biens qui
semblaient, la veille encore, marqués d'un caractÚre sacré, ces spo-
liateurs imprudents avaient compté sans le scandale que devait
causer aux populations catholiques la confiscation de tous les legs
que la piété des générations passées avait mis sous la protection de
la bonne foi et de la loyauté de leurs descendants. L'opération
paraissant illicite et presque sacrilĂšge, exposant Ă de graves cen-
sures et peut-ĂȘtre Ă de dangereuses reprĂ©sailles, tout ce qui Ă©tait
honnĂȘte ou simplement timorĂ© se tint (il fallait s'y attendre) Ă
l'écart, et l'acquéreur des biens de l'Eglise, marqué d'une note de
réprobation, restait le plus souvent isolé au milieu des siens, ne
1 Boulay de la Meurthe, t. I, p. 26, 128, 281, 282, 313, 353; t. II, p. 60,
166, 211, 273, 295, 402.
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624 LE CONCORDAT
gardant entre ses mains qu'un gage déprécié. Dix années de com-
motions de tout genre, qui n'étaient pas faites pour ramener la con-
fiance, n'avaient pas effacé la trace de cette perturbation écono-
mique autant que morale. Tout, au contraire, avait dĂ» l'entretenir et
l'accroßtre. Une persécution générale avait suivi de prÚs la spolia-
tion, qui n'apparaissait plus que comme le triste prélude d'une série
sanglante de proscriptions et de massacres; aussi, autour des
églises fermées ou des monastÚres dévastés, on trouvait deux
classes de Français, qui échangeaient des regards de mépris et de
méfiance réciproques, et deux classes de propriétés qui, estimées
d'aprÚs des taux de valeur différente, n'avaient plus de terme
commun d'échange. C'était une entrave au cours régulier des tran-
sactions et le souvenir d'une de nos discordes civiles perpétué et
comme matérialisé par un signe extérieur.
Aucun Ă©tat de l'esprit public ne pouvait ĂȘtre plus contraire aux
vues d'un pouvoir rĂ©parateur ou qui se vantait de l'ĂȘtre. Mais ce
pouvoir, quelles que fussent sa force et mĂȘme sa sagesse, Ă©tait im-
puissant Ă y mettre un terme. Le trouble provenant du fond mĂȘme
des consciences imprudemment inquiétées, l'autorité qui a empire
sur les ùmes pouvait seule y pénétrer pour y porter le calme. Il n'y
avait que le Pape qui, en confirmant les acquisitions, pût lever les
scrupules, dissiper les préventions, réhabiliter et réconcilier à la
fois propriétés et propriétaires.
Il n'en faut pas davantage pour expliquer pourquoi un bienfait
de ce genre était recherché et apprécié à un haut degré par l'esprit
politique du Premier consul ; mais il n'est pas moins aisé de com-
prendre qu'on ne pouvait l'attendre du Pape Ă un moindre prix
que celui qui lui fut offert. A quel titre lui aurait-on demandé de
passer l'éponge sur les souffrances passées de l'Eglise de France,
sans lui donner une garantie expresse contre le retour d'épreuves
nouvelles dans l'avenir? MĂȘme Ă cette condition, l'acte qu'on exi-
geait de lui n'était pas sans entraßner de graves et délicates con-
séquences. Le caractÚre inviolable des propriétés de l'Eglise était
une doctrine toujours soutenue, surtout à Rome, et de sévÚres
anathÚmes défendaient d'y porter atteinte. Fermer les yeux sur une
violation aussi considérable et aussi manifeste que celle dont la
France avait donné le spectacle, c'était presque abroger le principe :
en tout cas, c'était créer un dangereux précédent et, quand la révo-
lution grondait encore de toutes parts, donner un exemple dont plus
d'un Etat, créé à l'image et sous le patronage de la France, ne pou-
vait manquer de se prévaloir. Aussi l'hésitation fut trÚs longue dans
les congrégations romaines. Des rédactions diverses furent proposées
dont le but était de sauver le principe en offrant, au lieu d'une
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LE CONCORDĂT 625
confirmation générale de toutes les ventes, une amnistie appliquée
individuellement aux acquéreurs qui feraient acte de soumission et
demanderaient leur absolution. Le Premier consul ne voulut
admettre aucune de ces demi-mesures, et, en vue du but qu'il
poursuivait, il n'avait pas tort. Il s'agissait, faisait-il répéter sur
tous les tons, « de mettre la paix dans les consciences et dans les
familles * », et il ne pouvait transiger sur un intĂ©rĂȘt de cette
nature. L'humiliation d'une pénitence ne serait pas facilement
subie, et la porte resterait ouverte aux contestations. Le Saint-SiĂšge
finit par comprendre le motif de cette exigence ou par s'y résigner,
et la propriété des biens ecclésiastiques fut, en définitive, déclarée
incommutable entre les mains de ses détenteurs, sans aucune
condition ni réserve. Le bien attendu fut tout de suite acquis et
un grave sujet de dissentiment entre concitoyens, voisins et mĂȘme
parents, fut enlevé; la facilité fut rendue aux transactions commer-
ciales et une hausse appréciable s'en suivit dans les biens de toute
espĂšce. Ce fut un bienfait de la mĂȘme nature que celui qui suivit,
trente ans plus tard, le payement de l'indemnité des émigrés et
que personne ne conteste plus aujourd'hui. Seulement, il ne coûta
pas si cher au trésor. Par une circonstance extraordinaire et
presque unique dans notre Ăąge, la parole pontificale eut, ce jour-
là , un effet matériel presque autant que moral. Mais voit-on
l'Eglise, par la voix de son chef, procurant une vie facile et un
sommeil paisible à ceux qui avaient bravé ses censures et laissant
en face d'eux ses propres serviteurs, dont beaucoup avaient souffert
pour elle, traßner une existence précaire, sans prendre souci de
leur garantir la subsistance du lendemain? Une complaisance si
criminelle ne lui fut pas mĂȘme proposĂ©e.
Ainsi rien n'est plus certain : confirmation des ventes ecclésias-
tiques de la part du Pape, promesse de la part du chef de l'Ătat de
subvenir aux frais du culte et Ă l'entretien de ses ministres, ce fut
tout un : et c'est à ces deux clauses véritablement et à jamais insé-
parables qu'on peut appliquer ce que dit d'une façon plus générale
l'Encyclique que j'ai déjà citée, du Concordat tout entier : à savoir
que les concessions comme les obligations qu'il renferme sont
deux choses qui font partie substantielle du mĂȘme tout. Ainsi
considéré, c'est trÚs improprement que le traitement attaché aux
offices ecclésiastiques reçoit la qualification de salaire : c'est, en
rĂ©alitĂ©, l'acquittement d'une dette dont l'Ătat s'est dĂ©clarĂ© tenu
envers l'Ăglise en Ă©change d'un avantage acceptĂ© et en vertu d'un
contrat synallagmatique. Pour ĂȘtre tout Ă fait dans le vrai, le budget
1 Bouiay de la Meurthe, Cacault Ă Talleyrand, 2 mai 180 J, t. II, p. 266.
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626 LE CONCORDAT
des cultes devrait ĂȘtre rĂ©uni Ă celui de la dette nationale dont il
fait réellement partie «.
La dette existait déjà avant l'acte du Concordat, je le sais, puisque
l'Assemblée constituante l'avait solennellement reconnue : mais cet
engagement (quelque sacrĂ© qu'il put ĂȘtre et qu'il soit encore au-
jourd'hui) avait disparu de beaucoup de mémoires dans le naufrage
de toutes les promesses et la faillite de toutes les opérations finan-
ciĂšres de la rĂ©volution. Une nouvelle crĂ©ance est venue rendre Ă
l'ancienne sa pleine force et vigueur; elles se complÚtent désormais
et se confirment l'une l'autre, et depuis lors aucun incident n'est
survenu qui donne prétexte à contester leur caractÚre obligatoire.
Il est donc tout Ă fait superflu de renouveler, aprĂšs an siĂšcle, la
controverse fameuse, débattue entre Mirabeau, Talleyrand et Maury ,
sur le caractĂšre des biens d'Ăglise et le droit plus ou moins Ă©tendu
qu'un Ătat peut avoir de les restreindre ou de s'en emparer : ou
plutĂŽt c'est un plaisir qu'on peut se donner avec aussi peu d'in-
convénient que de profit. Nos libéraux peuvent se complaire à leur
aise Ă rechercher, dans les annales de la monarchie, des actes sinon
aussi dĂ©nuĂ©s de sens et de mesure, au moins prĂȘtant en principe
aux mĂȘmes critiques que celui de l'AssemblĂ©e constituante, et ils
en trouveront, en effet, plus d'un exemple. Rien ne les empĂȘche de
se faire les échos des maximes spoliatrices mises de tout temps
au service des convoitises et des prodigalités des princes par les
juristes adulateurs dont la race a fait souche depuis Philippe le
Bel jusqu'à Louis XIV, et n'est pas encore éteinte. Il n'y a à ces
arguments si bien étudiés qu'une réponse à faire : si tout cela était
vrai, tout cela serait vain et parfaitement étranger à la question
présente.
Admettons pour un moment que tout ce qui s'est fait en 1789
puisse ĂȘtre justifiĂ© par des raisons valables, il n'en resterait pas
moins vrai que cette exĂ©cution donnait lieu, de la part de l'Ăglise,
Ă des contestations assez gĂȘnantes, Ă un litige assez incommode,
pour qu'un politique, qui assurément savait s'y prendre et qui ne
se laissait pas facilement intimider, ait cru nécessaire de demander
son désistement, et il est certain qu'il ne l'a obtenu que moyennant
une transaction dont les dispositions fondées sur un esprit de
4 C'est ce qu'avait décidé la constitution de 1791, qui porte dans l'ar-
ticle V de la déclaration des droits : « les traitements des ministres du culte
catholique, pensionnés, élus ou nommés en vertu des décrets de l'Assem-
blée nationale font partie de la dette nationale. > A la vérité, il ne s'agissait
dans cet article que des prĂȘtres assermentĂ©s ayant reconnu la constitution
civile du clergé, mais le principe est également applicable au clergé
reconnu par le Concordat.
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LE CONCORDĂT 627
réciprocité font, d'aprÚs toutes les rÚgles du droit naturel et civil,
la loi impérative des parties.
Pour rendre une proposition tout à fait évidente, il suffit souvent
de la réduire à des termes d une simplicité vulgaire dont chacun
puisse faire l'application dans les relations ordinaires de la vie
privée. Supposons donc que dans une succession ouverte deux
héritiers se disputent la propriété d'un immeuble dont l'un a eu le
bonheur ou l'habileté de se mettre en possession. Supposons encore
que celui-là pour éviter les chances, les frais, les ennuis d'un
procĂšs, obtienne de l'autre sa renonciation, Ă la charge de servir
une rente plus ou moins proportionnée au revenu du bien contesté.
Si, aprÚs avoir, pendant plusieurs années, accompli son enga-
gement et reconnu ainsi son obligation, il lui prenait fantaisie
d'interrompre le service des arrérages parce qu'il espérerait obtenir
«Je la complaisance ou de la vénalité d'un juge une sentence qui
l'en dispensùt, quel autre nom que celui de vol mériterait un acte
de si grossiÚre improbité?
C'est pourtant exactement celui que mériterait le gouvernement
français, si, aprÚs avoir bénéficié pendant tout un siÚcle, par l'ai-
sance rétablie des relations sociales, par l'accroissement de ta
richesse publique, d'un acte vivement sollicité du Saint-SiÚge, et
que lui seul pouvait accorder, il venait aujourd'hui se soustraire Ă
l'accomplissement de la compensation promise, pensant qu'il est
trop tard pour s'en souvenir et que d'ailleurs, avec des gendarmes
et des conseillers d'Ătat accommodants, on peut fermer la bouche Ă
tontes les plaintes. Ne serait-on pas en droit de lui dire, commç le
prophÚte au roi David : « Le voleur, c'est vous : Tu es illt vit. »
IV
On ne peut donc absolument rien dĂ©coavrir dans le texte mĂȘme
du Concordat qui justifie Ă aucun degrĂ© la prĂ©tention de l'Ătat Ă
exercer sur l'Ăglise une autoritĂ© ou une supĂ©rioritĂ© quelconque. Le
Concordat n'a pas mis l'Ăglise dans l'Ătat plus que l'Ătat dans
FĂglise : chacun des deux pouvoirs reste indĂ©pendant dans son
domaine, n'y laissant y pénétrer l'autre qu'à titre d'exception con-
venue, en quelque sorte par les portes qu'il a lui-mĂȘme ouvertes,
et jusqu'Ă la limite qu'il a aussi fixĂ©e lui-mĂȘme. Et quant aux
ministres du culte ils sont soumis, sans aucun doute, en leur qua-
litĂ© de citoyens, aux lois communes de l'Ătat : mais dans l'exercice
propre de leur ministÚre, l'autorité spirituelle reste la seule dont
ils relĂšvent.
Par malheur, le Concordat, je le sais, n'est pas longtemps resté
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628 LE CONCORDĂT
seul. Le mĂȘme acte du Premier consul, qui en proposait l'adoption
aux pouvoirs législatifs d'alors, l'accompagnait d'un projet de loi,
en prÚs de quatre-vingts articles, qualifiés d'organiques et qui,
d'aprĂšs ce nom, devaient ĂȘtre censĂ©s ne faire autre chose que d'en
organiser l'exécution; mais, en réalité, cet ensemble contenait, en
trÚs grand nombre, des dispositions qui n'étaient à aucun degré
pas plus implicitement qu'expressément contenues dans l'acte con-
cordataire lui-mĂȘme.
De ces dispositions quelques-unes constituent, on ne peut guĂšre
le contester, de véritables empiétements sur le domaine religieux :
d'autres entrent dans des détails de discipline ecclésiastique et
d'administration diocĂ©saine ou paroissiale, qu'il n'appartenait qu'Ă
l'Ăglise seule de rĂ©gler. D'autres, enfin, imposent aux membres du
clergé des obligations d'une nature particuliÚre, auxquelles aucune
autre classe de citoyens n'est astreinte et le soumettent ainsi Ă un
régime exceptionnel de subordination et de contrainte.
Il serait impossible de ne pas ranger, par exemple, dans la pre-
miÚre classe l'article 1er, qui soumet les bulles, brefs, décisions
de toute nature, soit du Saint-SiĂšge, soit mĂȘme des conciles gĂ©nĂ©-
raux, au visa et à l'approbation préalable du gouvernement, et
permet aussi Ă l'Ătat de s'interposer, mĂȘme en matiĂšre de foi et
de dogme, entre la conscience des fidĂšles et les commandements
d'une autorité infaillible à leurs yeux. Il faut ranger aussi sous le
mĂȘme chef, et Ă plus juste titre encore, l'article 24 qui imposait
Ă l'enseignement des sĂ©minaires l'obligation de se conformer Ă
la déclaration du clergé de France de 1682, relative à la supé-
riorité des conciles généraux sur les Papes : leur ordonnant ainsi
de regarder comme certaine une opinion théologique alors libre-
ment dĂ©battue dans l'Ăglise et que depuis lors elle a condamnĂ©e.
Dans la seconde catégorie rentrent naturellement des stipula-
tions comme celle de l'article 3, établissant l'unité de la liturgie et
du catéchisme dans tous les diocÚses. Enfin, la derniÚre et la plus
grave de toutes comprend l'interdiction faite aux Ă©vĂȘques de se
réunir en quelque nombre que ce soit pour s'entretenir des inté-
rĂȘts de l'Ăglise et de sortir de leurs diocĂšses sans autorisation,
mĂȘme pour aller porter leurs hommages au Souverain Pontife.
Mentionnons aussi la résurrection d'une procédure spéciale, connue
dans l'ancien régime sous le nom aujourd'hui suranné d'appel
comme d'abus et traduisant les ecclésiastiques, pour des délits
vagues et mal dĂ©finis, devant un tribunal administratif qui juge Ă
huis clos et les enlĂšve Ă la juridiction de droit commun. Je cite ces
exemples entre beaucoup d'autres du mĂȘme caractĂšre qu'il serait
trop long de passer en revue, et dont plusieurs, comme je vais
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LE CONCORDAT 629
avoir l'occasion de le dire, étant tombés en désuétude, ont perdu
leur intĂ©rĂȘt.
Je ne fais aucune difficulté de convenir que si ce systÚme de
prescriptions et de restrictions de diverses natures avait été accepté
par l'Ăglise sans protestation, puis mis en vigueur, et tranquillement
subi depuis un siĂšcle, l'Ăglise de France se serait trouvĂ©e enserrĂ©e
dans un réseau de mailles tellement serré, que sa condition ne dif-
fĂ©rerait pas sensiblement de celle de l'Ăglise anglicane, placĂ©e sous
la main du souverain de la Grande-Bretagne, ou de celle de l'Ăglise
orthodoxe de Russie, oĂč l'autoritĂ© du tsar est prĂ©pondĂ©rante : ce
serait bien la suprématie reconnue de la loi civile sur la loi
religieuse.
Mais, Dieu merci, les choses ne se sont pas passées de cette
sorte. En premier lieu, jamais les articles organiques n'ont été,
sous aucune forme, acceptĂ©es par l'Ăglise et mises par elle sur le
mĂȘme pied que le Concordat. DĂšs que leur promulgation a Ă©tĂ©
connue du Saint-SiÚge, la protestation est arrivée immédiate, for-
melle, et depuis lors elle a été constamment réitérée. Et à moins
de renier toutes les rĂšgles ordinaires de la foi des contrats, il faut
convenir qu'il y en eut rarement de mieux fondée. AprÚs une dis-
cussion oĂč tous les points avaient Ă©tĂ© longuement dĂ©battus et ter-
minés par un acte dont tous les termes avaient été soigneusement
pesés, ajouter à la derniÚre heure des clauses qui n'avaient pas été
connues et qui, si elles l'eussent été, n'auraient certainement pas été
admises, c'est, sans contredit, un des procédés les plus irréguliers
dont les annales diplomatiques fassent mention.
Les articles organiques (a-t-on vainement dit pour les justifier)
ne contenaient rien de nouveau puisqu'ils ne faisaient que repro-
duire des pratiques acceptĂ©es par l'ancienne Ăglise de France. C'est
ce qui les condamne, répond trÚs bien M. Emile Ollivier, dans
l'excellente dissertation qu'il a consacrée à ce sujet. Entre l'an-
cienne Ăglise gallicane, religion d'Ătat, â investie de privilĂšges poli-
tiques et vivant sous l'égide d'un roi trÚs chrétien qui promettait,
Ă son sacre, de combattre l'hĂ©rĂ©sie â et l'Ăglise de 1801, â placĂ©e
en face d'un pouvoir pleinement sĂ©cularisĂ©, qui n'avait pas mĂȘme
voulu lui reconnaßtre la qualité de religion dominante et par l'éta-
blissement de la liberté des cultes lui enlevait toute action sur la
loi civile, â nulle paritĂ© de condition n'existait et le traitement
explicable ou applicable dans une des situations ne pouvait ĂȘtre de
plein droit transporté à l'autre. La révolution avait fait table rase
de toutes les relations d'Ăglise Ă Ătat, et personne ne songeait Ă
les rétablir dans leur intégrité. De quel droit alors faire choix de
quelques-unes pour les ressusciter? Le texte seul du Concordat pou-
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630 LE CONCORDĂT
vait servir légitimement de base à , un nouveau droit ecclésiastique.
C'est peut-ĂȘtre parce que cette protestation Ă©tait trop appuyĂ©e
sur des motifs irréfutables que le Premier consul fit la sourde
oreille pour ne pas l'entendre. Mais, bien que le Pape n'ait pas cru
devoir insister jusqu'à renoncer aux bienfaits généraux du Con-
cordat et Ă replonger la France dans l'anarchie religieuse, il s'en
faut que sa réclamation ait été vaine. D'abord, il n'y a point de
juriste qui ignore qu'entre accepter docilement la violation d'un
droit, ou subir la force en protestant, une notable différence existe.
La violence constatĂ©e laisse le droit intact, empĂȘche qu'il ne soit
prescrit et lui permet de revivre dÚs que l'obstacle matériel est
écarté. De plus, il est plusieurs des articles organiques et des plus
blessants qui n'ont jamais été mis à exécution et dont l'application
mĂȘme n'a jamais Ă©tĂ© essayĂ©e; il en est d'autres, dont la coutume
et mĂȘme le ridicule ont promptement fait justice, comme celle qui
prétendait régler la tenue du costume ecclésiastique, ou cette autre
qui défendait aux évÚques de se laisser donner le titre de monsei-
gneur; il en est d'autres, enfin, qui sont devenus par le changement
des mĆurs soit assez inoffensifs pour qu'aucune importance ne
puisse plus y ĂȘtre attachĂ©e, soit au contraire tellement odieux que
personne aujourd'hui n'oserait s'en prévaloir.
Qu'importe, par exemple, que la publication officielle des actes
pontificaux soit encore interdite, quand les mille voix de la presse
s'élÚvent pour les faire répéter par tous les échos? Quand la faci-
lité de nouveaux moyens de locomotion a fait tomber partout la
formalité surannée des passeports, qui songerait à là renouveler
tout exprÚs pour défendre aux évÚques de quitter leur diocÚse
sans permission, mĂȘme Ă celui de Versailles par exemple, de faire
une visite Ă Paris sans le laisser-passer du ministre des cultes?
Enfin, depuis les décrets du concile du Vatican, qui oserait pro-
poser Ă un prĂȘtre de signer la dĂ©claration de 1682, et de se retran-
cher lui-mĂȘme de l'Eglise en se plaçant sous le coup des ana-
thÚmes? En réalité, par un effet de résistance combinée de la
conscience et des mĆurs, la loi de germinal an X, qui contient les
articles organiques, est devenue le document le plus informe qui
soit placé dans notre législation. Déterminer sa véritable valeor,
c'est une Ă©nigme que les plus habiles chercheraient vainement Ă
déchiffrer. Je mets hardiment au défi les juristes les plus experts de
distinguer par un signe certain, parmi ces soixante-dix-sept arti-
cles, lesquels peuvent encore ĂȘtre mis en vigueur et lesquels sont
frappés d'une déchéance irrémédiable. 11 faut l'ignorance absolue
de nos assemblées républicaines en pareille matiÚre pour que M. le
président du conseil ait cru pouvoir dire à la tribune, que tout
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LE CONCORDAT 631
prĂȘtre acceptant l'Ă©piscopat est censĂ© avoir souscrit les articles
organiques, dans leur intégrité et promis de s'y soumettre. C'était
prouver jusqu'Ă l'Ă©vidence qu'il n'avait mĂȘme pas pris la peine de
les lire et qu'il pensait que ses auditeurs n'en savaient pas plus
que lui. Rien de plus fùcheux assurément que cette incertitude
qui plane sur la valeur de prescriptions qui touchent et peuvent
blesser la conscience aux points les plus délicats. Rien de plus
propre Ă entretenir les citoyens dans l'habitude qui ne leur est
que trop familiĂšre de ne tenir aucun compte du texte des lois
et de les commenter à leur gré pour en prendre ou en laisser ce
qui les accommode. Rien de mieux fait aussi pour encourager les
gouvernements eux-mĂȘmes dans une pratique qui est fort de leur
goût, et qui consiste à faire de la législation un usage facultatif,
intermittent et par conséquent partial : déplorable tendance qui
a tous les dangers et expose Ă toutes les surprises de l'arbitraire.
Mais cet inconvénient était la suite inévitable du caractÚre irrégu-
lier et exorbitant de la loi de germinal an X et de l'absurdité (le
mot n'est pas trop fort) de certaines de ces dispositions. Aussi, il
faut bien reconnaĂźtre qu'en passant de main en main Ă travers les
divers régimes qui se sont succédé en France depuis quatre-vingts
ans, l'application des articles organiques (du moins de ceux contre
lesquels les catholiques et le Saint-SiÚge ont toujours protesté)
était devenue de plus en plus large et de moins en moins rigou-
reuse. Les gouvernements éprouvaient une répugnance chaque jour
plus visible Ă en faire usage, et l'opinion publique, loin de leur en
faire un reproche, les y encourageait, sinon par une approbation
expresse, au moins par sa profonde indifférence; à peine daignait-
elle s'en apercevoir. L'oubli venait en aide à la désuétude. Je
mets en fait, qu'il y a peu d'années, aucun des hommes parvenus
Ă un Ăąge moyen et mĂȘlĂ©s Ă la vie publique ne se doutait qu'il
n'aurait pu ouvrir une chapelle dans sa maison ni mĂȘme un
oratoire sans en demander licence à son préfet, exactement comme
pour un permis de chasse, et que la correspondance d'un prĂȘtre
avec le Pape fût sujette à des mesures de police préventives. Je
gage qu'il aurait juré hardiment que pareille inquisition sur les
faits de la conscience et de la vie privée était impossible en terre
de France et au dix-neuviÚme siÚcle. On arrivait ainsi par degrés
à l'exécution à la fois stricte et sincÚre du Concordat, exempt
de tout accessoire étranger. L'autorité civile s'en était-elle donc
si mal trouvée? Ce n'était l'avis ni de la monarchie de 1830,
quoiqu'elle ait eu plusieurs fois des questions trĂšs dĂ©licates Ă
débattre avec l'épiscopat, ni du second Empire, trÚs jaloux pourtant
de ses prĂ©rogatives; ni mĂȘme de la rĂ©publique actuelle, tant que
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G32 LE CONCORDAT
ses relations avec les coites ont été confiés à M. Jules Simon
et Ă M. Dufaure, l'un et l'autre peu suspects de complaisance
cléricale.
Comment cet effet pacificateur de l'expérience, de la raison et de
la libertĂ© a-t-il Ă©tĂ© subitement arrĂȘtĂ© pour faire place Ă une rĂ©sur-
rection de textes oubliés, interprétés avec une rigueur sophistique?
Comment, par exemple, dans Tannée qui va finir, a-t-on vu plus
d'appels comme d'abus dĂ©fĂ©rĂ©s au conseil d'Ătat que pendant les
quarante derniÚres années des deux monarchies? Comment, d'ar-
ticles du Code pénal dont on ne parlait plus et de décisions admi-
nistratives sans base légale, a-t-on vu sortir, comme d'autant de
boites à surprises, des pénalités nouvelles dont ni l'ùge, ni les
vertus, ni la plus honorable pauvreté n'ont pu préserver d'humbles
prĂȘtres? Comment, par l'effet de ces tracasseries mesquines, le
régime concordataire se trouve-t-il aujourd'hui assez dénaturé, et
par suite assez ébranlé dans l'opinion, pour que son existence et sa
durée paraissent compromises? Comment le désir de s'en affranchir
avait-il pris derniĂšrement chez des catholiques dont la prudence
n'égalait pas le zÚle, un caractÚre assez vif et assez hautement
exprimĂ© pour que le Souverain Pontife lui-mĂȘme ait cru nĂ©cessaire
de le contenir par la haute autorité de sa parole? Comment, d'autre
part, cette rupture de toutes relations entre l'Ăglise et l'Ătat, objet
des vĆux d'une fraction du parti dominant, servant Ă l'autre de
menace hautaine pour se faire obéir, est-elle devenue une éven-
tualité assez vraisemblable pour qu'on s'en entretienne familiÚre-
ment, comme s'il fallait s'attendre à la voir réaliser à une date
assez prochaine? C'est ce qui reste Ă examiner.
Duc de Broglie.
La fin prochainement.
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SOUVENIRS
D'ALEXIS DE. TOCQUEVILLE'
GOUVERNEMENT INTĂRIEUR. â QUERELLES INTESTINES DU CABINET. â
SES DIFFICULTĂS VIS-A-VIS DE LA MAJORITĂ ET DU PRĂSIDENT.
Nous étions victorieux; nos difficultés véritables allaient appa-
raĂźtre, je m'y attendais. J'ai, d'ailleurs, toujours eu pour maxime
que c'est aprĂšs un grand succĂšs que se rencontrent, d'ordinaire,
les chances les plus dangereuses de ruine. Tant que le péril dure,
on n'a contre soi que ses adversaires et on en triomphe; mais,
aprĂšs la victoire, on commence Ă avoir affaire Ă soi-mĂȘme, Ă sa
mollesse, à son orgueil, à l'imprudente sécurité que la victoire
donne; on succombe.
Je n'étais point exposé à ce dernier péril, car je n'imaginais pas
que nous eussions surmonté nos principaux obstacles. Je savais
que ceux-lĂ Ă©taient dans les hommes mĂȘmes avec lesquels nous
allions avoir à diriger le gouvernement, et que la défaite complÚte
et rapide de la Montagne, au lieu de nous garantir du mauvais
vouloir de ceux-lĂ , allait nous y exposer sur-le-champ.
Nous eussions été bien plus forts, si nous avions moins réussi.
La majorité était formée, principalement alors, de trois partis (le
parti du président était encore trÚs peu nombreux et trop mal famé
pour devoir ĂȘtre comptĂ© dans le parlement). Soixante Ă quatre-vingts
membres au plus essayaient sincĂšrement, comme nous, de fonder
la république modérée. C'était notre seul point d'appui solide dans
cette immense Assemblée. Le reste de la majorité se composait de
légitimistes, au nombre d'environ cent soixante, et d'anciens amis
ou partisans de la monarchie de Juillet, représentants, pour la
plupart, de ces classes moyennes qui avaient gouverné et surtout
exploité la France pendant dix-huit ans. Je sentis sur-le-champ
que de ces deux partis celui dont il nous serait le plus facile de
nous aider dans notre dessein était le parti légitimiste. Les légiti-
mistes avaient été exclus du pouvoir sous le dernier gouvernement;
ils n'avaient donc point de places, de traitements Ă regretter.
Grands propriétaires, pour la plupart, ils n'avaient pas, d'ailleurs,
1 Voy. le Correspondant du 10 novembre 1892.
25 hovembrb 1892. 41
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634 SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQDEVILLE
le mĂȘme besoin' de* fonctions publiques que les bourgeois, ou du
moins l'usage ne leur en avait pas autant enseigné la douceur.
Quoique plus irréconciliables que d'autres, par leurs principes,
avec la république, jls s'accommodaient mieux que la plupart de la
durée de celle-ci, car elle avait détruit leur destructeur et leur
avait ouvert le pouvoir; elle avait servi tout Ă la fois leur ambition
et leur vengeance; elle n'excitait contre elle que leur peur, qui
était, à la vérité, fort grande. Les anciens conservateurs qui for-
maient le gros delà majorité étaient bien plus pressés de sortir de
la rĂ©publique; mais, comme la haine furieuse qu'ils portaient Ă
celle-ci était fort tenue en bride par la crainte des hasards aux-
quels on s'exposerait en cherchant prématurément à l'abolir; que,
d'ailleurs, ils avaient la longue habitude de marcher derriĂšre le
pouvoir, il nous eût été facile de les conduire, si nous avions pu
obtenir l'appui, ou seulement la neutralité de leurs chefs, dont les
principaux étaient alors, comme on sait, M. Thiers et M. Mole.
Cette situation bien aperçue, je compris qu'il fallait subordonner
tous les buts secondaires au principal, qui Ă©tait d'empĂȘcher le
renversement de la république, et surtout de prévenir l'établisse-
ment de laj monarchie bùtarde de Louis-Napoléon; c'était, pour
lors, le péril prochain.
Je songeai d'abord Ă me garantir des fautes de nos amis. Car
j'ai toujours, trouvé d'un sens profond le vieux proverbe normand
qui dit : « Bon Dieu! préserve-moi de mes amis, je me garderai
moi-mĂȘme de mes adversaires. »
A la tÚte de nos adhérents, dans l'Assemblée nationale, se trou-
vait le général JLamoriciÚre, dont je redoutais fort la pétulance,
les imprudents'propos et surtout l'oisiveté. J'entrepris de lui donner
une grande^ ambassade lointaine. La Russie avait spontanément
reconnu la république; il était convenable de renouer avec elle
les relations ^diplomatiques qui avaient été presque interrompues
sous le dernier gouvernement. Je jetai les yeux sur LamoriciĂšre
pour le charger de cette mission extraordinaire et lointaine. Il
Ă©tait, d'ailleurs, l'homme indiquĂ© pour un tel emploi, oĂč il n'y a
guÚre que les généraux, et les généraux célÚbres, qui réussissent.
J'eus quelque peine à l'y décider, mais le plus difficile à persuader
fut le prĂ©sident de la rĂ©publique; il y rĂ©sista d'abord; il me dit, Ă
cette occasion, avec une sorte de naïveté, qui annonçait moins sa
franchise que l'embarras de sa parole (celle-ci ne livrait guĂšre ses
pensées, mais^se les laissait dérober quelquefois), qu'il voulait
avoir, dans les grandes cours, des ambassadeurs à lui. Ce n'était
pas mon affaire, car, moi qui devais diriger les ambassadeurs, je
comptais bien n'ĂȘtre qu'Ă la France. J'insistai donc, mais j'aurais
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SOUVENUS D'ALEXIS DB TOGQUBVILLB 635
échoué, si je ne me fusse aidé de M. de Falloux, qui était alors le
seul homme du ministÚre dans lequel le président eût confiance.
Falloux le décida par des raisons que j'ignore, et LamoriciÚre
partit. Je dirai plus loin ce qu'il fit.
Rassuré, par son départ, sur la conduite de nos amis, je songeai
à gagner ou à retenir nos alliés nécessaires. Ici, la tùche était de
tous points plus difficile, parce que, hors de mon département,
je ne pouvais rien faire qu'avec l'assentiment du cabinet, dans
lequel se trouvaient plusieurs des esprits les plus honnĂȘtes qu'on
put rencontrer, mais si raides et si bornés en politique, qu'il m'est
arrivé quelquefois de regretter de n'avoir pas plutÎt affaire à des
coquins intelligents.
Quant aux légitimistes, mon avis fut qu'il fallait leur laisser une
grande influence dans la direction de l'instruction publique. Ce
parti avait des inconvénients, mais c'était le seul qui put les
satisfaire et nous procurer, en retour, leur appui, lorsqu'il s'agirait
de contenir le prĂ©sident et de l'empĂȘcher de renverser la Consti-
tution. Ce plan fut suivi. On laissa Falloux libre de ses mouve-
ments dans son département, et le conseil lui permit de présenter
à l'Assemblée le projet sur l'instruction publique, qui est devenu
depuis la loi du 15 mars 1850. Je conseillai aussi de tout mon
pouvoir à mes collÚgues de se ménager individuellement de bons
rapports avec les principaux membres du parti légitimiste, et je
pratiquai moi-mĂȘme cette conduite. Je fus bientĂŽt et restai celui
de tous les membres du cabinet qui vécût en meilleurs termes avec
eux. Je finis mĂȘme par devenir Tunique intermĂ©diaire entre eux et
nous. Il arriva donc qu'aprÚs avoir contrarié Falloux plus qu'aucun
autre avant d'entrer dans le cabinet, je me trouvai facilement son
ami, dÚs que j'y fus entré. L'homme, d'ailleurs, valait la peine
qu'on cherchĂąt Ă le capter. Je ne sais si, dans ma carriĂšre politique,
j'en ai rencontré aucun qui fût d'une espÚce plus rare. Il possédait
à la fois les deux choses les plus nécessaires à la conduite des
partis : une conviction ardente qui le poussait continuellement
vers son but, sans se laisser détourner par les déboires ou par les
périls, et un esprit aussi souple que ferme, qui appliquait une
grande multiplicité et une variété prodigieuse de moyens à l'exé-
cution d'un plan unique.
Quelque effort que je fisse, je ne pus jamais établir, je ne dirai
pas de bons rapports, mais mĂȘme des rapports convenables entre
Falloux et Dufaure; il est vrai que ces deux hommes avaient pré-
cisément les qualités et les défauts contraires. Dufaure, qui était
restĂ©, au fond du cĆur, un vrai bourgeois de l'Ouest, ennemi des
nobles et des prĂȘtres, ne pouvait s'accommoder ni des principes,
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636 SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQUEV1LLE
ni mĂȘme des belles maniĂšres raffinĂ©es de Falloux, quelque agrĂ©ables
qu'elles me parussent. Je parvins pourtant, Ă grands efforts, Ă lui
faire comprendre qu'il fallait ne pas gĂȘner celui-ci dans son dĂ©par-
tement; mais, quant Ă lui laisser exercer la moindre influence sur
ce qui se passait au ministĂšre de l'intĂ©rieur (dans les limites mĂȘme
oĂč cela Ă©tait permis et nĂ©cessaire), il ne voulut jamais en entendre
parler. Falloux avait, dans son Anjou, un préfet dont il croyait avoir
Ă se plaindre; il ne demandait pas qu'on le destituĂąt, ni mĂȘme
qu'on lui refusùt de l'avancement : il désirait seulement qu'on le
changeĂąt de place ; il croyait sa propre situation compromise, tant
que n'aurait pas lieu ce changement, qui, d'ailleurs, était réclamé
par la majorité de la députation de Maine-et-Loire. Malheureuse-
ment, ce préfet était un ami déclaré de la république; c'en fut assez
pour remplir Dufaure de défiance et lui persuader que le seul but
de Falloux était de le compromettre, en se servant de lui pour
frapper ceux des républicains qu'on n'avait pas osé atteindre
jusque-là ; il refusa donc; l'autre insista, Dufaure se raidit. C'était
une chose assez plaisante que voir Falloux tourner autour de
Dufaure, en caracolant avec grĂące et avec adresse, sans pouvoir
trouver aucune entrée pour pénétrer dans son esprit.
Dufaure le laissait faire, puis il se bornait à lui répondre laconi-
quement, sans le regarder ou en détournant de son cÎté un regard
tors et terne : « Je voudrais bien savoir pourquoi vous n'avez pas
profité du séjour de votre ami, M. Faucher, au ministÚre de l'inté-
rieur, pour vous délivrer de votre préfet. » Falloux se ^contenait,
quoiqu'il fût, à ce que je crois, naturellement trÚs passionné; il
venait me conter ses griefs, et je voyais alors le fiel le plus amer
couler Ă travers le miel de sa parole. J'intervenais; je tĂąchais
de faire entendre à Dufaure qu'une demande de cette espÚce était
de celles qu'on ne pouvait refuser Ă un collĂšgue, Ă moins qu'on ne
voulût rompre avec lui. Je passai ainsi un mois à m'entremettre
tous les jours entre ces deux hommes, dépensant là plus d'efforts
et de diplomatie que je n'en employai, pendant ce temps, Ă traiter
les grandes affaires de l'Europe. Plusieurs fois le cabinet fut sur le
point de rompre sur ce misérable incident; Dufaure céda enfin,
mais de si mauvaise grùce qu'on ne pouvait lui en savoir gré; de
sorte qu'il livra son préfet sans gagner Falloux.
Mais la partie la plus difficile de notre rĂŽle fut la conduite Ă tenir
vis-Ă -vis des anciens conservateurs qui formaient le gros de la
majorité, ainsi que je l'ai dit.
Ceux-là avaient tout à la fois des opinions générales à faire pré-
valoir et beaucoup de passions particuliĂšres Ă satisfaire. Ils voulaient
qu'on rétablßt l'ordre avec énergie; sur ce point, nous étions leurs
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SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQUEVILLE 6S7
hommes; nous le voulions comme eux et le faisions autant qu'ils
pouvaient le désirer, et mieux qu'ils n'auraient pu le faire. Nous
avions mis en état de siÚge Lyon et plusieurs départements qui
avoisinaient cette ville, suspendu, en vertu de l'état de siÚge, six
journaux révolutionnaires de Paris; cassé les trois légions de la
garde nationale parisienne, qui avaient montré de l'indécision le
13 juin; arrĂȘtĂ© sept reprĂ©sentants en flagrant dĂ©lit et demandĂ© la
mise en accusation de trente autres. Des mesures analogues étaient
prises dans toute la France. Des circulaires, adressées à tous les
agents, leur montraient qu'ils avaient affaire Ă un gouvernement
qui savait se faire obéir et voulait que tout pliùt devant les lois.
Toutes les fois que Dufaure était attaqué pour ces différents actes
par les montagnards qui étaient restés dans l'Assemblée, il leur
répondait avec cette éloquence mùle, nerveuse et acérée, dont il
possédait si bien l'art, et sur le ton d'un homme qui combat aprÚs
avoir brûlé ses vaisseaux.
Le3 conservateurs ne désiraient pas seulement qu'on administrùt
avec vigueur, ils entendaient qu'on profitĂąt de la victoire pour faire
des lois rĂ©pressives et prĂ©ventives. Nous sentions nous-mĂȘmes la
nécessité d'entrer dans cette voie, sans vouloir nous y avancer
aussi loin qu'eux.
J'étais d'avis, pour mon compte, qu'il était sage et nécessaire de
faire sur ce point de grandes concessions aux terreurs et aux res-
sentiments légitimes de la nation, et que le seul moyen qui restùt,
aprÚs une si violente révolution, de sauver la liberté, était de la
restreindre. Mes collÚgues étaient de mon avis; nous proposùmes
donc successivement une loi qui suspendait les clubs, une autre
qui rĂ©primait avec plus d'Ă©nergie qu'on ne l'avait fait, mĂȘme sous
la monarchie, les écarts de la presse; une troisiÚme, enfin, qui
régularisait l'état de* siÚge. « C'est une loi de dictature militaire que
vous faites, nous cria-t-on! â Oui, rĂ©pondit Dufaure, c'est une
dictature, mais une dictature parlementaire. Contre le droit impres-
criptible qu'a une société de se sauvegarder, il n'y a point de droits
individuels qui puissent prévaloir. Il est des nécessités impérieuses
qui sont les mĂȘmes pour tous les gouvernements, monarchies ou
républiques; ces nécessités, qui les a fait naßtre? De qui nous vient
cette cruelle expérience que nous ont donnée dix-huit mois d'agi-
tations violentes, de complots incessants, de formidables insurrec-
tions? Oui, sans doute, vous dites vrai, il est déplorable qu'aprÚs
tant de révolutions faites au nom de la liberté, il nous faille encore
voiler sa statue et mettre Ă la main des pouvoirs publics des armes
terribles! Mais Ă qui la faute, si ce n'est Ă vous; et qui sert le mieux
le gouvernement républicain, de ceux qui favorisent les insurrec-
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638 SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQUEVILLE
lions, ou de ceux qui, comme nous, s'appliquent à les réprimer? »
Ces mesures, ces lois, ce langage, plaisaient aux conservateurs,
mais sans les satisfaire. A vrai dire, pour les contenter, il n'eût
rien moins fallu que la destruction de la république. Leur instinct
les poussait sans cesse jusque-lĂ , bien que leur prudence et leur
raison les retinssent sur la route.
Mais ce qu'il leur fallait surtout, c'était Îter les places à leurs
ennemis et les reprendre au plus vite pour leurs partisans ou pour
leurs proches. Nous retrouvions lĂ toutes les passions qui avaient
amené la chute de la monarchie de Juillet. La révolution ne les
avait pas détruites et elle les avait seulement affamées; ce fut notre
grand et permanent écueil. Ici encore, je jugeai qu'il y avait des
concessions Ă faire. On rencontrait encore dans les fonctions publi-
ques un trÚs grand nombre de ces républicains, ou peu capables
ou tarés, que les hasards de la révolution avaient poussés au pou-
voir. Mon avis était de nous débarrasser de ceux-là sur-le-champ,
sans attendre qu'on nous demandĂąt leur renvoi, de maniĂšre Ă donner
confiance dans nos intentions et à acquérir le droit de défendre
tous les rĂ©publicains honnĂȘtes et capables; mais jamais je ne pus
amener à cela Dufaure. Il avait déjà dirigé le ministÚre de l'inté-
rieur sous Cavaignac. Plusieurs des fonctionnaires qu'il eût fallu
révoquer avaient été nommés ou du moins maintenus par lui. Sa
vanité était engagée à les soutenir, et la défiance que lui causaient
leurs détracteurs eût, d'ailleurs, suffi pour le déterminer à résister
aux cris de ceux-ci; il rĂ©sista donc. Il devint bientĂŽt aussi lui-mĂȘme
le point de mire de toutes leurs attaques. On n'osait pas le saisir Ă
la tribune, car là il était un rude jouteur; mais on le frappait sans
cesse de loin et dans l'ombre des couloirs, et je vis bientĂŽt s'amasser
contre lui un gros orage.
« Qu'avons-nous entrepris? lui disais-jc souvent. Est-ce de
sauver la république avec les républicains? Non, car la plupart de
ceux qui portent ce nom nous tueraient assurément avec elle; ceux
qui méritent de le porter ne s'élÚvent pas à cent dans l'Assemblée.
Nous avons entrepris de sauver la république avec des partis qui
ne l'aiment point. Nous ne pouvons donc gouverner qu'Ă l'aide
de concessions; seulement, il ne faut jamais céder rien de subs-
tantiel. En cette matiĂšre, tout est dans la mesure. La meilleure
garantie, et peut-ĂȘtre la seule qu'ait en ce moment la rĂ©publique,
est notre maintien aux affaires. Il faut donc prendre tous les
moyens honorables de nous y maintenir. » A quoi il répondait
qu' « en luttant comme il le faisait tous les jours avec la plus grande
énergie contre le socialisme et l'anarchie, il devait satisfaire la
majorité » ; comme si l'on pouvait jamais satisfaire les hommes en
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SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQUE VILLE 639
ne s'occupant que de leur bien général, sans tenir compte de leur
vanitĂ© et de leurs intĂ©rĂȘts particuliers. Encore si, tout en refusant,
il avait su le faire avec grùce; mais la forme de ses refus désobli-
geait plus que le fond. Je n'ai jamais pu concevoir qu'un homme
si maĂźtre de sa parole Ă la tribune, si habile dans l'art de choisir
les arguments et les mots les plus propres Ă plaire, si sur de s'y
tenir toujours dans les nuances qui pourraient le mieux y faire
agrĂ©er sa pensĂ©e, fĂ»t si gĂȘnĂ©, si maussade et si maladroit dans la
conversation. Cela venait, je pense, de sou éducation premiÚre.
C'était un homme de beaucoup d'esprit ou plutÎt de talent, car, de
l'esprit proprement dit, il n'en avait guĂšre, mais d'aucun usage
du monde. Il avait mené dans sa jeunesse une vie laborieuse,
concentrée, presque sauvage. Son entrée dans la carriÚre politique
avait peu changé ses habitudes. Il s'y était tenu à part, non seule-
ment des intrigues, mais du contact des partis, s'occupant assi-
dûment des affaires, mais évitant les hommes, détestant le mouve-
ment des assemblées, redoutant la tribune qui était sa seule force.
Ambitieux pourtant à sa maniÚre, mais d'une ambition mesurée
et un peu subalterne, qui visait au maniement des affaires plutĂŽt
qu'à la domination. Ses façons de traiter les gens comme ministre
étaient quelquefois bien étranges. Un jour, le général Castellane,
alors fort en crédit, lui demande une audience. Il est reçu, il
explique longuement ses prétentions et ce qu'il appelait ses droits.
Dufaure l'écoute longuement et attentivement, puis il se lÚve,
reconduit le général à la porte avec force révérences et l'y laisse
ébahi sans lui avoir répondu un seul mot, et, comme je lui repro-
chais cette conduite : « Je n'aurais eu à lui dire que des choses
désagréables, répondit-il, le plus raisonnable n'était-il pas de ne
lui rien dire du tout! /> On peut croire qu'on ne sortait guĂšre de
chez un pareil homme que de trÚs méchante humeur.
Par malheur, il était doublé d'un chef de cabinet aussi rustre
que lui et de plus trĂšs sot; de telle sorte que, quand les solliciteurs
passaient du cabinet du ministre dans celui du secrétaire, cher-
chant Ă se rĂ©conforter un peu, ils trouvaient les mĂȘmes aspĂ©ritĂ©s,
avec l'esprit en moins. C'était tomber d'une haie vive sur un fagot
d'épines. Malgré tous ces désavantages, Dufaure se faisait supporter
des conservateurs, mais leurs chefs furent toujours ingagnables.
Ceux-ci, comme je l'avais bien prévu, ne voulaient pas prendre
le gouvernement ni laisser personne gouverner avec indépendance.
Ils ne pouvaient souffrir aux affaires des ministres qui n'étaient pas
leurs crĂ©atures et qui refusaient d'ĂȘtre leurs instruments. Je ne
crois pas que, depuis le 13 juin jusqu'aux derniĂšres discussions
sur Rome, c'est-à -dire pendant la durée presque totale du cabinet,
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m SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOGQUEV1LLE
il se soit passĂ© un seul jour oĂč ils ne nous aient tendu des
embûches. Ils ne nous combattirent jamais à la tribune, il est vrai,
mais ils animaient sans cesse d'une maniÚre secrÚte la majorité
eontre nous, blĂąmaient nos choix, critiquaient nos mesures, inter-
prétaient défavorablement nos paroles, et, sans vouloir résolument
bous renverser, s'arrangeaient de maniĂšre que, nous trouvant
sans point d'appui, ils pussent toujours, du moindre coup, nous
mettre à terre. AprÚs tout, les défiances de Dufaure n'étaient pas
toujours sans fondement. Les chefs de la majorité voulaient se
servir de nous pour prendre les mesures de rigueur et obtenir les
lois rĂ©pressives qui devaient rendre le gouvernement commode Ă
ceux qui nous succéderaient, et nos opinions républicaines nous
y rendaient dans ce moment-lĂ plus propres que les conservateurs.
Ils comptaient bien ensuite nous éconduire et faire monter leurs
doublures sur la scĂšne. Non seulement, ils ne voulaient pas que
nous pussions fonder notre influence au sein de l'Assemblée, mais
ils travaillaient sans cesse Ă nous empĂȘcher de nous Ă©tablir dans
l'esprit du président. Us étaient encore dans cette illusion que
Louis-Napoléon se trouverait toujours heureux de subir leur
tutelle. Us l'obsédaient donc; nous étions instruits par nos agents
que la plupart d'entre eux, mais surtout M. Thiers et M. Mole, le
voyaient sans cesse en particulier et le poussaient de tout leur
pouvoir Ă renverser, d'accord avec eux et Ă frais et profits com-
muns, la rĂ©publique. Us formaient comme un ministĂšre secret Ă
cÎté du cabinet responsable. A partir du 13 juin, je vécus dans
des alarmes continuelles, craignant tous les jours qu'ils ne profi-
tassent de notre victoire pour pousser Louis-Napoléon à quelque
usurpation violente, et qu'un beau matin, comme je le disais Ă
Barrot, l'empire ne vĂźnt Ă lui passer entre les jambes. J'ai su,
depuis, que nos craintes étaient plus fondées encore que je ne le
croyais. AprĂšs ma sortie du ministĂšre, j'ai appris de source
certaine que, vers le mois de juillet 1849, le complot fut fait pour
changer de vive force la constitution par l'entreprise combinée du
président et de l'Assemblée. Les chefs de la majorité et Louis-
Napoléon étaient d'accord, et le coup ne manqua que parce que
Berryer, qui, sans doute, craignit de faire un marché de dupes,
refusa son concours et celui de son parti. On ne renonça pas à la
chose, pourtant; mais on ajourna, et quand je songe qu'au moment
oĂč j'Ă©cris ces lignes, c'est-Ă -dire deux ans seulement aprĂšs l'Ă©poque
dont je parle, la plupart de ces mĂȘmes hommes s'indignent de voir
le peuple violer la constitution en faisant pour Louis-Napoléon
prĂ©cisĂ©ment ce qu'ils lui proposaient de faire alors eux-mĂȘmes;
je trouve qu'il est difficile de rencontrer un plus notable exemple
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SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQUE VILLE 6tt
de la versatilité des hommes et de la vanité des grands mots de
patriotisme et de droit, dont les petites passions se couvrent.
Nous n'étions pas plus sûrs, comme on le voit, du président
que de la majoritĂ©. Louis-NapolĂ©on Ă©tait mĂȘme, pour nous comme
pour la république, le plus grand et le plus permanent péril.
J'en étais convaincu, et pourtant, quand je l'eus étudié fort
attentivement, je ne désespérai pas de nous établir dans son esprit,
pour un temps du moins, d'une maniĂšre assez solide. Je parvins
bientÎt, en effet, à découvrir que, tout en admettant sans cesse
les chefs de la majorité prÚs de lui, en recevant leurs avis, les
suivant quelquefois et complotant au besoin avec eux, il supportait
cependant trÚs impatiemment leur joug; qu'il était humilié de
paraßtre subir leur tutelle et qu'il brûlait secrÚtemen t de s'y sous-
traire. Ceci nous donnait un point de contact avec lui et une prise
sur son Ăąme; car nous Ă©tions nous-mĂȘmes bien dĂ©cidĂ©s Ă rester
indépendants de ces grands meneurs, et à maintenir le pouvoir
exécutif hors de leur atteinte.
Il ne me paraissait pas, d'ailleurs, qu'il nous fût impossible
d'entrer en partie dans le dessein de Louis-Napoléon sans sortir
du nÎtre. Ce qui m'avait toujours frappé, lorsque je songeais à la
situation de cet homme extraordinaire (non par son génie, mais
par les circonstances qui avaient pu élever sa médiocrité si haut),
ce qui m'avait frappé, dis-je, c'était la nécessité qu'il y avait de
nourrir son esprit d'une espérance quelconque, si l'on voulait tenir
celui-ci en repos. Qu'un tel homme, aprÚs avoir gouverné la
France pendant quatre ans, pĂ»t ĂȘtre replacĂ© dans la vie privĂ©e,
cela me paraissait trĂšs douteux; qu'il consentĂźt Ă y rentrer, fort
chimĂ©rique; qu'on parvĂźnt mĂȘme Ă l'empĂȘcher, pendant la durĂ©e de
son mandat, de se jeter dans quelque entreprise dangereuse,
semblait bien difficile, à moins qu'on ne découvrßt à son ambition
un point de vue qui pût, sinon la charmer, du moins la contenir.
C'est à quoi je m'appliquai, dÚs l'abord, pour ma part. « Je ne
vous servirai jamais, lui dis-je, à renverser la république; mais je
travaillerai volontiers Ă vous y assurer une grande place, et je crois
que tous mes amis finiront par entrer dans le mĂȘme dessein. La
constitution peut ĂȘtre rĂ©visĂ©e; l'article 45, qui prohibe la réélection,
peut ĂȘtre changĂ©. C'est lĂ un but que nous vous aiderons volontiers
à atteindre. » Et, comme les chances de la révision étaient dou-
teuses, j'allais plus loin et je lui laissais entrevoir dans l'avenir
que, s'il gouvernait la France tranquillement, sagement, modeste-
ment, bornant ses visĂ©es Ă n'ĂȘtre que le premier magistrat de la
nation et non son suborneur ou son maĂźtre, il se pourrait qu'Ă la
fin de son mandat, il fût réélu, malgré l'article 45, d'un consente-
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642 SOUVENIRS D'ALEXIS OB TOCQQffVILLI
ment presque unanime, les partis monarchiques, ne voyant pas,
dans la prolongation limitée de son pouvoir, la ruine de leurs espé-
rances, et le parti rĂ©publicain lui-mĂȘme, envisageant un gouverne-
ment tel que le sien comme le meilleur moyen d'habituer le pays Ă
la république et de la lui faire goûter. Je lui disais ces choses d'un
ton sincÚre, parce que j'étais sincÚre en les disant. Ce que je lui
conseillais me semblait, en effet, et me semble encore ce qu'il y
avait de mieux Ă faire dans l'intĂ©rĂȘt du pays et peut-ĂȘtre dans le
sien propre. Il m'écoutait volontiers sans laisser apercevoir l'im-
pression que produisait sur lui mon langage : c'était son habitude.
Les paroles qu'on lui adressait étaient comme les pierres qu'on
jette dans un puits; on en entendait le bruit, mais on ne savait
jamais ce qu'elles devenaient. Je crois pourtant qu'elles n'étaient
point entiĂšrement perdues, car il y avait en lui deux hommes :
je ne tardai pas à m'en apercevoir. Le premier était l'ancien
conspirateur, le rĂȘveur fataliste qui se croyait appelĂ© Ă ĂȘtre le
maĂźtre de la France et, par elle, Ă dominer l'Europe. L'autre
Ă©tait l'Ă©picurien qui jouissait mollement du bien-ĂȘtre nouveau et
des plaisirs faciles que lui donnait sa position présente, et ne
se souciait guĂšre de la hasarder pour monter plus haut. En tous
cas, il semblait de plus en plus m' agréer. Il est vrai que dans
tout ce qui était compatible avec le bien du service, je faisais de
grands efforts pour lui plaire. Quand, par hasard, il me recom-
mandait, pour un poste diplomatique, un homme capable et
honnĂȘte, je mettais un grand empressement Ă le placer. Lors mĂȘme
que sonjprotégé était peu capable, si le poste était sans importance,
il m'arrivait, d'ordinaire, de le lui donner; mais, le plus souvent,
le^ président honorait de ses recommandations des gens de sac et
de corde, qui s'étaient jetés autrefois en désespérés dans son parti,
ne sachant plus oĂč aller, et dont il se croyait l'obligĂ©; ou bien, il
entreprenait de placer dans les grandes ambassades ce qu'il appe-
lai^ des gens Ă lui, c'est-Ă -dire, le plus souvent, des intrigants ou
des fripons.
» Dans ce cas, je l'allais trouver, je lui faisais connaßtre les rÚgle-
ments qui j s'opposaient à son désir, les raisons politiques qui
m'empĂȘchaient d'y obtempĂ©rer; j'allais mĂȘme quelquefois jusqu'Ă
lui laisser;.entrevoir que je me retirerais plutĂŽt que d'en passer par
ce, qu'il désirait. Comme il n'apercevait, au travers de mes refus,
aucune vue particuliÚre, ni aucun désir systématique de lui résister,
il cédait sans m'en vouloir ou ajournait l'affaire. Je n'avais pas
aussi bon marché de ses amis. Ceux-ci étaient d'une ardeur sans
égale à la curée. Ils m'assaillaient sans cesse de leurs demandes,
avec tantAd'import unité et souvent d'impertinence, que j'eus souvent
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SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQUEV1LLE 643
envie de les faire jeter par la fenĂȘtre. Je m'efforçais pourtant de
me contenir. Une fois, cependant, que l'un d'eux, vrai gibier de
potence, insistait avec hauteur, en disant qu'il était bien singulier
que le prince n'eût pas le pouvoir de récompenser ceux qui avaient
souffert pour sa cause, je lui répondis : « Monsieur, ce que le
président a de mieux à faire est d'oublier qu'il a été un prétendant,
et de se souvenir qu'il est ici pour faire les affaires de la France et
non les vÎtres. »
L'affaire de Rome, dans laquelle, ainsi que je le dirai plus loin,
je soutins fermement sa politique, jusqu'au moment oĂč elle devint
excessive et déraisonnable, acheva de me mettre dans ses bonnes
grĂąces; il m'en donna un jour une grande preuve. Beaumont,
durant sa courte ambassade en Angleterre, Ă la fin de 1848, avait
tenu sur Louis-Napoléon, alors candidat à la présidence, des propos
fort outrageants qui, rapportés à celui-ci, lui avaient causé une
irritation extrĂȘme. J'avais plusieurs fois essayĂ©, depuis que j'Ă©tais
ministre, de rétablir Beaumont dans l'esprit du président; mais je
n'aurais jamais osé proposer de l'employer, quelque capable qu'il
fĂ»t et quelque dĂ©sir que j'en eusse. L'ambassade de Vienne vint Ă
vaquer vers le mois de septembre 1849. C'était un des postes les
plus importants qu'il y eĂ»t en ce moment dans notre diplomatie, Ă
cause des affaires d'Italie et de Hongrie.
Le prĂ©sident me dit de lui-mĂȘme : « Je vous propose de donner
l'ambassade de Vienne Ă M. de Beaumont. J'ai eu, en effet, fort Ă
me plaindre de lui, mais je sais qu'il est votre meilleur ami, et cela
suffit pour me décider. » Je fus ravi ; personne ne convenait mieux
que Beaumont Ă la place qu'il s'agissait alors de remplir, et rien ne
pouvait m'Útre plus agréable que de la lui offrir.
Tous mes collĂšgues ne m'imitaient pas dans le soin que je
mettais à capter la bienveillance du président, sans sortir de mes
opinions et de mes devoirs.
Dufaure, pourtant, contre toute attente, fut toujours vis-Ă -vis de
lui ce qu'il devait ĂȘtre : je crois que la simplicitĂ© des maniĂšres du
président l'avait à demi gagné; mais Passy semblait se plaire à lui
ĂȘtre dĂ©sagrĂ©able. Je pense que celui-ci avait cru s'abaisser en
devenant le ministre d'un homme qu'il considérait comme un aven-
turier, et qu'il cherchait Ă reprendre son niveau par l'impertinence.
Il le contrariait tous les jours sans nécessité, rejetant tous ses
candidats, rudoyant ses amis, repoussant ses avis avec un dédain
mal couvert : aussi en était-il sincÚrement exécré.
Depuis notre entrée aux affaires jusqu'au moment de la proroga-
tion de l'Assemblée, qui eut lieu le 13 août, nous ne cessùmes de
gagner du terrain du cÎté de la majorité, en dépit de ses chefs.
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644 SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQOEVILLE
Elle nous voyait chaque jour, sous ses yeux, aux prises avec ses
ennemis, et les attaques furieuses que ceux-ci dirigeaient Ă tous
moments contre nous nous avançaient par degré dans ses bonnes
grĂąces. Mais, par contre, durant ce temps-lĂ nous ne fĂźmes aucun
progrÚs dans l'esprit du président, qui semblait nous supporter
dans ses conseils plutĂŽt que nous y admettre.
Six semaines aprÚs, c'était précisément le contraire. Les repré-
sentants revinrent des provinces aigris par les clameurs de leurs
amis auxquels nous n'avions pas voulu livrer le gouvernement des
affaires locales; et, par contre, le président de la république s'était
rapproché de nous, je montrerai plus loin pourquoi. On eût dit que
nous nous étions avancés de ce cÎté-là en proportion exacte de ce
que nous avions reculé de l'autre.
Ainsi placé sur deux étais mal joints entre eux et toujours bran-
lants, le cabinet s'appuyait tantĂŽt sur l'un, tantĂŽt sur l'autre, tou-
jours prĂȘt Ă tomber entre les deux. Ce fut l'affaire de Rome qui
amena la chute. Tel était l'état des choses quand les travaux parle-
mentaires furent repris le 1er octobre 1849 et qu'on aborda, pour la
seconde et derniĂšre fois, les affaires de Rome.
AFFAIRES ĂTRANGĂRES
Je n'ai pas voulu interrompre le récit de nos misÚres intérieures
pour parler des embarras que nous rencontrions au dehors et
dont je supportais plus qu'aucun autre le poids. Je retourne main-
tenant sur mes pas et je reviens Ă cette partie de mon sujet.
Quand je fus installé au ministÚre des affaires étrangÚres et
qu'on m'eut mis sous les yeux l'état des affaires, je fus effrayé du
nombre et de la grandeur des difficultés que j'apercevais; mais ce
qui me donnait plus d'inquiĂ©tude que tout le reste, c'Ă©tait moi-mĂȘme.
Je m'ai naturellement en grande défiance. Les neuf années que
j'avais consumées assez misérablement dans les derniÚres Assem-
blées de la monarchie avaient fort augmenté cette infirmité natu-
relle ; et, bien que la maniÚre dont je venais de supporter l'épreuve
de la révolution de Février m'eût un peu plus accrédité à mes pro-
pres yeux, cependant, je n'avais accepté une si grande charge dans
de pareils temps qu'avec beaucoup d'hésitation et je n'y entrais
qu'avec beaucoup de crainte.
Je ne tardai pas Ă faire un certain nombre de remarques qui me
tranquillisĂšrent, si elles ne me rassurĂšrent pas entiĂšrement. J'ob-
servai d'abord que les affaires ne devenaient pas toujours plus dif-
ficiles en devenant plus grandes, ainsi que cela apparaĂźt volontiers de
loin; c'est plutĂŽt le contraire qui est le vrai. Leurs complications ne
croissent point avec leur importance ; il arrive mĂȘme souvent qu'elles
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SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQUEVILLE 645
prennent un aspect plus simple à mesure que leurs conséquences
peuvent ĂȘtre plus Ă©tendues et plus redoutables. Celui, d'ailleurs,
dont la volonté inQue sur la destinée de tout un peuple, trouve tou-
jours sous sa main plus d'hommes en état de l'éclairer, de l'aider, de
le décharger des détails, plus disposés à l'encourager, à le défendre,
qu'on ne saurait en rencontrer dans les Ćuvres secondaires et dans
les rangs subalternes. Enfin, la grandeur mĂȘme de l'objet qu'on
poursuit surexcite Ă un tel point toutes les forces de l'Ă me que, si
la tĂąche est un peu plus difficile, l'ouvrier est beaucoup plus fort.
Je m'étais senti perplexe, plein de soucis, de découragements et
d'agitations désordonnées en présence de responsabilités petites.
J'éprouvai une tranquillité d'esprit et un calme singuliers quand je
me mis en face des plus grandes. Le sentiment de l'importance des
choses que je faisais alors m'éleva sur-le-champ à leur niveau et
m'y retint. L'idée d'un échec m'avait paru jusque-là insuppor-
table; la perspective d'une chute éclatante sur un des plus grands
théùtres du monde oĂč j'Ă©tais montĂ© ne me troublait point : ce qui
me fit bien voir que mon faible n'était pas la timidité, mais l'or-
gueil. Je ne tardai pas non plus Ă m'apercevoir qu'en politique,
comme en beaucoup d'autres matiĂšres, en toutes peut-ĂȘtre, la viva-
cité des impressions reçues n'était pas en raison de l'importance du
fait qui les produisait, mais de la répétition plus ou moins fréquente
de celui-ci. Tel qui se trouble et s'émeut dans le maniement d'une
petite affaire, la seule dont il se soit par hasard chargé, finit par
trouver son aplomb au milieu des plus grandes, si celles-lĂ revien-
nent tous les jours : leur fréquence en rend l'effet comme insen-
sible. J'ai dit combien je m'étais fait autrefois d'ennemis en me
tenant à l'écart de gens qui n'attiraient mon attention par aucun
mérite, et comme on avait pris souvent pour de la hauteur l'ennui
qu'on me causait. Je redoutais fort pour moi cet écueil dans le
grand voyage que j'allais entreprendre. Mais je remarquai bientĂŽt
que, si l'insolence croĂźt chez certaines personnes en proportion
exacte du progrÚs de la fortune, il en était autrement pour moi, et
qu'il m'Ă©tait beaucoup plus aisĂ© de me montrer prĂ©venant et mĂȘme
empressé quand je me sentais hors de pair que dans la foule. Cela
vient de ce qu'étant ministre, je n'avais plus la peine d'aller cher-
cher les gens, ni la crainte d'en ĂȘtre froidement reçu, les hommes
se faisant un besoin d'aborder d'eux-mĂȘmes ceux qui occupent ces
sortes de places, et étant assez simples pour attacher une grande
importance Ă leurs moindres mots. Cela vient encore de ce que,
comme ministre, je n'avais plus seulement affaire aux idées des
sots, mais Ă leurs intĂ©rĂȘts qui fournissent toujours un sujet de
conversation tout trouvé et facile.
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64C SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQUEYILLE
Je vis donc que j'étais moins impropre que je ne l'avais craint
au rÎle que j'avais entrepris de jouer. Cette expérience m' enhardit,
non seulement pour le moment présent, mais pour le reste de ma
vie, et, si l'on me demande ce que j'ai gagné dans ce ministÚre, si
troublé, si traversé et si court que je n'ai pu qu'y commencer
les affaires sans en finir aucune, je répondrai que j'y ai gagné
un grand bien, le plus grand peut-ĂȘtre, des biens de ce monde, la
confiance en moi-mĂȘme.
Au dehors comme au dedans, nos plus grands obstacles venaient
moins de la difficulté des affaires que de ceux qui devaient les
conduire avec nous; je le vis tout d'abord. La plupart de nos
agents, créatures de la monarchie, détestaient furieusement, au
fond de leur cĆur, legouvernement qu'ils servaient; et au nom de la
France démocratique et républicaine, ils préconisaient la restaura-
tion des vieilles aristocraties et travaillaient secrÚtement au rétablis-
sement de toutes les monarchies absolues de l'Europe. D'autres, que
la rĂ©volution de FĂ©vrier avait tirĂ©s d'une obscuritĂ© oĂč ils auraient
dĂ» toujours vivre, appuyaient, au contraire, sous main, les partis
démagogiques que le gouvernement français combattait; mais le
vice du plus grand nombre était la timidité. La plupart de nos
ambassadeurs craignaient de s'attacher Ă aucune politique dans les
pays oĂč ils nous reprĂ©sentaient, et redoutaient mĂȘme de manifester
à leur propre gouvernement des opinions dont oo eût pu plus tard
leur faire un crime. Ils avaient donc soin de se tenir cachés et
bien Ă couvert dans un fouillis de petits faits dont ils remplissaient
leurs correspondances (car, en diplomatie, il faut toujours écrire,
ne sût-on rien ou ne voulût-on rien dire) ; ils se gardaient bien
d'y montrer ce qu'ils pensaient des événements dont ils faisaient le
récit, et encore moins d'indiquer ce que nous devions en conclure.
Cette nullité volontaire, à laquelle se réduisaient nos agents, et
qui, à la vérité, :hez la plupart d'entre eux, n'était qu'un perfec-
tionnement artificiel de la nature, me porta, dĂšs que je l'eus
reconnue, Ă employer dans les grandes cours des hommes nouveaux.
J'aurais bien voulu pouvoir me dĂ©barrasser de mĂȘme des chefs
de la majorité, mais, ne le pouvant, j'entrepris de vivre en bonne
intelligence avec eux, et je ne dĂ©sespĂ©rai mĂȘme pas de leur plaire,
tout en restant indépendant de leur influence : entreprise difficile,
dans laquelle je réussis pourtant, car je fus, de tout le cabinet,
le ministre qui contrariait le plus leur politique, et le seul qui res-
tait néanmoins dans leurs bonnes grùces. Mon secret, puisqu'il
faut que je le dise, consista Ă flatter leur amour-propre en mĂȘme
temps que je négligeais leurs avis.
J'avais fait, dans les petites affaires, une remarque que je jugeais
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SOUVENIRS D'ALEXIS DB TOCQDEV1LLE 617
trÚs applicable aux grandes : j'avais trouvé que c'est avec la vanité
des hommes qu'on peut entretenir le négoce le plus avantageux,
car on obtient souvent d'elle des choses trĂšs substantielles, en
donnant en retour fort peu de substance. On fera toujours de moins
bonnes affaires avec leur ambition ou leur cupidité; mais il est vrai
que, pour traiter avantageusement avec la vanité des autres, il faut
mettre entiÚrement de cÎté la sienne propre et ne s'occuper que du
succĂšs de ses desseins; c'est ce qui rendra toujours ce genre de
commerce difficile. Je le pratiquai trĂšs heureusement dans cette
circonstance et y fis de grands profits. Trois hommes, par le rang
qu'ils avaient occupé jadis, se croyaient surtout en droit de diriger
notre politique étrangÚre. C'étaient M. de Broglie, M. Mole et
M. Thiers. Je les accablai tous les trois de déférences ; je les fis
venir souvent chez moi, et me rendis quelquefois chez eux pour les
consulter et leur demander, avec une sorte de modestie, des con-
seils dont je ne profitai presque jamais; ce qui n'empĂȘcha pas que
ces grands hommes ne se montrassent trÚs satisfaits. Je leur agréais
davantage en leur demandant leur avis sans le suivre, que si je
l'avais suivi sans le leur demander. Ce fut surtout avec M. Thiers
que ce manÚge me réussit merveilleusement. Rémusat, qui, sans
prétentions personnelles, désirait sincÚrement la durée du cabinet,
et qu'une pratique de vingt-cinq ans avait familiarisé avec tous les
faibles de M. Thiers, m'avait dit un jour : « Le monde connaßt mal
M. Thiers; il a bien plus de vanité que d'ambition; il tient aux
égards plus encore qu'à l'obéissance, et aux apparences du pouvoir
qu'au pouvoir mĂȘme. Consultez-le beaucoup et faites ensuite comme
il vous plaira. 11 tiendra plus de compte de votre déférence que de
vos actes. » Ainsi fis-je, et avec grand succÚs. Dans les deux prin-
cipales affaires que j'eus Ă traiter pendant mon ministĂšre, celle du
Piémont et celle de Turquie, je fis précisément le contraire de
ce que voulait M. Thiers, et nous n'en restĂąmes pas moins jusqu'Ă
la fin bons amis.
Quant au président, c'est surtout dans le maniement des affaires
étrangÚres qu'il faisait voir combien il était encore mal préparé au
grand rĂŽle que l'aveugle fortune lui avait donnĂ©. Je ne tardai pas Ă
m'apercevoir que cet homme, dont l'orgueil aspirait Ă tout con-
duire, n'avait encore su prendre aucune mesure pour ĂȘtre au cou-
rant de rien. Ce fut moi qui lui proposai de faire faire chaque jour
une analyse de toutes les dĂ©pĂȘches et de la lui faire passer sous ses
yeux. Auparavant, il ne connaissait ce qui se passait dans le monde
que par ouĂŻ-dire, et ne savait que ce que le ministre des affaires
étrangÚres voulait bien lui apprendre. Le terrain solide des faits
manquaitdonc toujours aux opérations de son esprit, et il était facile
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648 SOUVENIRS D'ALEXIS DE TOCQUEVILLE
de s'en apercevoir Ă toutes les rĂȘveries dont celui-ci Ă©tait plein.
J'étais quelquefois effrayé en apercevant ce qu'il y avait de vaste,
de chimérique, de peu scrupuleux et de confus dans ses desseins;
il est vrai qu'en lui expliquant l'état vrai des choses, je le faisais
facilement convenir des difficultés qu'elles présentaient, car le
débat n'était pas son fort. Il se taisait, mais ne se rendait pas.
L'une de ses chimÚres était une alliance contractée avec Tune des
deux grandes puissances de l'Allemagne, dont il comptait s'aider
pour refaire la carte d'Europe'et y effacer les limites que les traités
de 1815 avaient tracées à la France. Comme il vit que je ne croyais
point qu'on pût trouver ni l'une ni l'autre de ces puissances dispo-
sées à faire une telle alliance et à lui donner un semblable objet, il
prit le parti de sonder lui-mĂȘme leurs ambassadeurs Ă Paris. L'un
d'eux vint un jour, tout ému, me dire que le président de la répu-
blique lui avait demandé si, moyennant quelques équivalents,
sa cour ne consentirait pas Ă ce que la France s'emparĂąt de la
Savoie. Une autre fois il conçut l'idée d'envoyer un agent particu-
lier, un homme Ă lui, comme il l'appelait, pour s'entendre directe-
ment avec les princes d'Allemagne. Il choisit Persigny, en me priant
de l'accréditer, ce que je fis, sachant bien qu'il ne pouvait rien
résulter d'une négociation semblable. Je crois que Persigny avait
une double mission : il s'agissait de faciliter l'usurpation au dedans
et un agrandissement du territoire au dehors.
Il se rendit d'abord Ă Berlin et ensuite Ă Vienne. Comme je m'y
attendais, il fut bien reçu, fĂȘtĂ© et Ă©conduit.
Mais c'est assez m'occuper des personnes; venons aux affaires.
Les Souvenirs de M. de Tocqueville s'arrĂȘtent brusquement
quelques pages plus loin, sans mĂȘme raconter la chute du cabinet dont
rilluslre écrivain venait d'esquisser d'une plume si mordante le per-
sonnel et les embarras.
On ne peut que regretter cette interruption d'un attachant et curieux
récit, en remerciant vivement le jeune et distingué petit-neveu de
l'auteur, M. le comte de Tocqueville, d'avoir eu la libérale pensée
d'extraire de ses archives de famille, pour en faire profiler le public,
des Souvenirs qui apportent Ă nos annales contemporaines des traits
et des appréciations de nature à éclairer les jugements définitifs de
l'histoire.
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M. VICTOR CHERBULIEZ
Je viens de relire les Contemporains de M. Jules Lemaitre,
les Idées morales du temps présent de M. Edouard Rod et les
Essais de psychologie de M. Paul Bourget. A ces trois galeries,
formées d'ailleurs selon des esprits divers et comme éclairées de
jours différents, il manque une brillante figure : celle de M. Victor
Cherbuliez. Que dis-je, une figure? On sait que M. Victor Cher-
buliez a plusieurs visages, deux au moins, dont l'un regarde le
monde imaginaire, l'autre le monde réel. Le second, on le sait
encore, porte le masque léger de Valbert. Sous son vrai nom,
M. Cherbuliez écrit des histoires; sous son pseudonyme, il écrit
parfois l'histoire. Hélas 1 il l'écrivit naguÚre à l'avance, et quand
cet observateur avisé des choses d'outre-Rhin nous informait de
ce qu'il avait vu et de ce qu'il prévoyait, pourquoi n'avons-nous
cru alors ni son témoignage, ni ses prophéties!
Hais ce n'est pas de Valbert que nous voulons parler. Il
faudrait parler de trop de choses Ă propos de lui, et aprĂšs lui :
de politique et de philosophie, de diplomatie et de voyages, de
M. de Bismarck ou d'un tunnel sous-marin, de M. de Hubner ou
de Feuerbach, des Japonais ou des Pahouins. Attachons-nous
seulement Ă M. Cherbuliez, romancier d'abord, et puis, je ne dirai
pas critique d'art, ce serait trop peu dire : esthéticien plutÎt, si
alors ce n'était pas dire trop, au moins trop lourdement, et d'un
vilain mot, qui pÚserait à la fantaisie et au vol léger de l'auteur
du Cheval de Phidias et du Prince Vitale.
Genevois de naissance et protestant, M. Cherbuliez est d'origine
française. Sa famille quitta notre pays aprÚs la révocation de
l'édit de Nantes, et cela ne sied pas mal à un esprit libre en tout,
d'avoir des aïeux qui souffrirent pour la liberté.
GenĂšve est un carrefour oĂč trois grandes routes aboutissent.
M. Cherbuliez les a prises tour Ă tour pour s'en aller courir le
monde. Il revint d'Allemagne, il revint d'Italie; un jour, par
bonheur pour nous, il ne revint pas de France. Des voix l'avaient
appelé ou rappelé, voix d'une hérédité lointaine, interrompue mais
non pas abolie. Quand l'étudiant errait par les rues de GenÚve,
j'imagine que les aspects allemands de la ville, les lourdes maisons
25 novembre 1892. 42
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650 M. VICTOR CI1ERBDLIEZ
de la Treille, les clochers maussades de Saint-Pierre, n'étaient pas
ce qui charmait le plus ses yeux. Il admirait plutĂŽt le fleuve, dont
les flots bleus se hùtent vers la France, et, du cÎté opposé, il
allait sans doute chercher les paysages Ă demi italiens et clas-
siques de Vevey, de Clarens et de Montreux : un ciel nacré, des
sommets purs et la nappe d'azur oĂč les barque3 entr'ouvrent le
blanc ciseau de leurs voiles latines.
M. Cherbuliez fit pourtant Ă l'Allemagne l'offrande de ses jeunes
années; il lui consacra les prémices de son zÚle, la fleur de son
imagination et de sa curiosité. Comme le lui rappelait M. Renan
sur le seuil de l'Académie française, ce qui le préoccupait surtout
alors, c'était le paissant effort intellectuel de Hegel. « Vous médi-
tiez, ainsi parla M. Renan, quelque grande publication hégélienne.
Mais une révélation vous fut faite vers cette époque; vous vßtes
l'Ăternel face Ă face; l'idĂ©al du dĂ©veloppement humain sur terre
vous fut montré; tout le plan de votre vie en fut profondément
modifié Vous comprßtes à fond; vous étiez dÚs lors fixé sur la
conception idéale de la vie humaine qui doit servir de rÚgle pour
juger tout le reste. » C'est vrai. M. Cherbuliez, ainsi que son
illustre confrĂšre, et, je crois, avec non moins de ferveur, a fait sa
priÚre sur l'Acropole. Cette oraison matinale a décidé de toute sa
journée. 11 la referait encore maintenant qu'il touche à l'heure
du soir; elle aura été son bréviaire, et si, comme il l'écrivait
récemment dans son dernier livre !, l'idéalisme n'est qu'une
maniÚre de sentir, c'est l'idéalisme de Phidias, de Sophocle et de
Platon qu'autrefois, sur la colline sainte, M. Cherbuliez a choisi
librement et avec un sourire, pour sa maniĂšre de sentir, la loi de
sa pensée, la discipline de ses jugements, la raison de sa raison
et le cĆur de son cĆur.
Il y a tant de maniĂšres d'ĂȘtre un ancien ! On peut l'ĂȘtre jusqu'en
des récits romanesques, imaginaires et contemporains. ML Cher-
buliez l'a Ă©tĂ© ainsi, et cela par la subordination de son Ćuvre Ă
une vertu intellectuelle et morale qui gouverna toujours l'esprit et
l'ùme antique : la sagesse. Avant tout, plus que tout, plus qu'ingé-
nieux, spirituel, éloquent et poÚte, M. Cherbuliez est sage. 11 ne
hait rien tant que l'exagĂ©ration et l'outrance; peut-ĂȘtre plus que
de la justice il a faim et soif de la justesse, et dans l'un de ses
romans8, on l'a vu faire de la mesure la loi suprĂȘme, le secret de
tout, et jusqu'à la plus belle définition de Dieu.
Ennemie de l'excĂšs, la sagesse ne l'est pas moins de l'illusion.
La sagesse doit ĂȘtre croyante, mais ne saurait ĂȘtre crĂ©dule. Riea
4 L'Art et la nature.
2 te Roman d'une honnĂȘte femme.
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M. VICTOR CHERBULIEZ 651
ne l'abuse et nul ne lui donne le change. Elle ne se fie point aux
apparences; sur les promesses des hommes ou des choses, elle ne
s'endort jamais. Les propos des méchants, pas plus que ceux
des flatteurs, ne surprennent sa foi. La sagesse est modeste et pru-
dente; elle ne nous éprouve que dans la mesure de nos forces et
de notre courage. Si quelque devoir trop haut, quelque tĂąche trop
lourde nous attire, elle nous avertit et nous met en garde contre
les chimĂšres, mĂȘme gĂ©nĂ©reuses, les mirages de l'imagination et les
égarements de l'orgueil.
Mais la sagesse, au moins celle de M. Cherbuliez, n'est point
une sagesse étroite. A l'égal de l'étourderie et de la témérité,
l'auteur de Paule Méré déteste les préjugés du monde, l'arbitraire
et la tyrannie des conventions, les idées qu'on prend toutes faites,
comme des habits, et qui ne vont pas. Cet esprit raisonnable est
un esprit large, qui hait l'hypocrisie des pharisiens, les vertus
confites dans le fiel et l'amertume, la lettre qui tue, et les petites
pratiques qui mangent les grands devoirs. Enfin la raison de
M. Cherbuliez n'ignore pas toujours les raisons, que dis-je, les
dĂ©raisons du cĆur; il en est mĂȘme qu'elle excuse et qu'au besoin
elle approuve. Ce sage montre plus d'indulgence pour la faiblesse
que pour la raideur. Il aime peu les pédants et les raisonneurs en
amour; il est sĂ©vĂšre pour les Ăąmes qui se tourmentent elles-mĂȘmes,
les cĆurs qui se marchandent ou se refusent. « Je n'ai jamais
goûté, lisons-nous à la fin du Comte Kostia, le proverbe qui dit :
« Les plus courtes folies sont les meilleures. » Il en est de divines :
le point est de choisir. » Quelles sont donc les folies de choix? Celles
oĂč il entre encore deux ou trois grains de raison, folies qui se prĂȘ-
tent non pas au joug, mais à la discipline; passions obéissantes,
heureuses mĂȘme d'obĂ©ir, et jusque dans leur paroxysme plus que
respectueuses, éprises d'harmonie, d'accord, d'eurythmie, comme
disaient les Grecs, d'un mot qui pourrait ĂȘtre la devise esthĂ©tique
et morale de M. Cherbuliez. Ce qu'il aime avant tout (je transcris Ă
peu prÚs son langage), c'est une vie libre et pourtant réglée, des
vertus couronnées de beauté, des sages aux lÚvres d'or, d'aimables
fous, et cette sorte de passion tranquille ou de calme passionné
qui est la perfection de la vertu comme la perfection du bonheur.
De cette charmante sagesse, de ce bon sens aiguisé, de cette
raison souriante, un austĂšre compatriote de M. Cherbuliez, Amiel,
ne s'est pas tenu pour satisfait. DerriÚre cet esprit éblouissant,
cette richesse d'idées, sous des dehors étincelants et le fonds d'une
science universelle, le grave penseur eût souhaité trouver plus
d'abandon et de cordialité, une ùme plus touchée de la misÚre
humaine, plus sensible aux angoisses de la conscience. « Cher-
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652 M. VICTOR CHERBDLIEZ
buliez, écrivait Amßel en 1876, est un esprit vaste, fin, déniaisé \
plein de ressources. C'est un raffiné d'Alexandrie remplaçant par
l'ironie qui laisse libre, le pectus qui rend sérieux. Pascal dirait : il
n'est pas monté de Tordre de la pensée à l'ordre de la charité... »
Il y a du vrai dans la bienveillance et dans les réserves de ce juge-
ment. M. Cherbuliez a toujours eu l'esprit fin; il a rarement eu,
comme dit admirablement l'expression populaire, le cĆur gros; gros
de soupirs et de compassion ; il sait les secrets de l'intelligence mieux
que ceux de l'amour. Les grands souffles n'ont guÚre passé sur
lui : ni ceux qui viennent de Dieu, ni ceux qui vont aux hommes;
presque jamais il n'a crié vers le ciel et rarement devant le malheur
ou le mal il a pleuré de pitié ou reculé d'effroi. Il n'a pas monté
l'escalier du pauvre. Sourd aux gémissements des petits, à la
plainte éternelle des multitudes, le mot divin : Misereor super
turbam, n'a pas fait trembler ses lÚvres. Il ne s'est jamais penché
ni sur l'extrĂȘme douleur ni sur l'extrĂȘme bassesse. C'est par l'es-
prit surtout qu'il nous prend. De ses ingénieuses fictions il reste
le témoin souriant et rien de plus. Il se tient volontiers à l'écart
de ses personnages : en dehors et un peu au-dessus d'eux ; leur
juge toujours, rarement leur avocat, leur ami ou leur frĂšre. Selon
lui, le propre de l'imagination esthĂ©tique, c'est d'ĂȘtre un jeu, et
pour le joueur le sang-froid est la premiÚre qualité.
Mais les plus calmes s'échauffent parfois, le jeu peut lourner au
tragique et M. Cherbuliez n'a point des entrailles de pierre. Je sais
plusieurs de ses personnages qui l'ont ému, et devant le malheur
de Stéphane Kostia, la honte de Ladislas Bolski, devant l'héroïsme
du pope Alexis et du moudjik Ivan, devant la sainteté de la com-
tesse Bolska et la grandeur farouche de Conrad Tronsko, le sage a
soupçonné les saintes folies de l'enthousiasme et de la compassion.
Ailleurs encore qu'en ses romans, M. Cherbuliez s'est montré
généreux et sensible hélas ! à de trop réelles douleurs. Demeuré
Français par l'esprit et le cĆur, on sait quel temps il a choisi
pour le redevenir par la loi. Celui que n'avait point attiré
notre fortune, voulut venir Ă nos malheurs. Et dĂšs lors, comme
dit encore M. Renan, il eut la force « de regarder en face le
succĂšs, de le critiquer, et de se constituer par libre choix l'avocat
des vaincus ». Voilà qui révÚle, je crois, autre chose qu'un dilet-
tante^ et par là surtout M. Cherbuliez est monté de l'ordre de la
pensée à l'ordre de la charité. L'auteur du Comte Kostia rappelle
quelque part la fosse qu'Ulysse creusa avec son épée et qu'il rem-
plit du sang des victimes. Alors de toutes parts accoururent les
ombres pùles et vaines, « sans voix, sans couleur, sans visage,
sans mĂ©moire et comme dĂ©possĂ©dĂ©es d'elles-mĂȘmes et dĂ©laissĂ©es
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M. VICTOR CHERBULIEZ 653
de leur ùme ». Elles se penchÚrent pour boire et dÚs qu'elles eurent
bu, la vie rentra en elles. Ainsi, le long de la terre de France, une
épée victorieuse a creusé une fosse, hélas! remplie de notre sang.
Béni soit celui qui vint y tremper ses lÚvres pieuses! AussitÎt
l'esprit de sa race originelle est rentré dans sa poitrine, et sur nous
sont tombées de sa bouche les paroles de consolation, de justice et
de vérité.
I
Il y avait une fois dans la tourelle d'un vieux chĂąteau un pauvre
enfant que haĂŻssait son pĂšre. Le comte Leminof, trahi jadis par sa
femme, doutait que Stéphane fût son fils et détestait en lui, plus
encore que le souvenir de l'infidélité, la vivante image de l'infidÚle.
Un long martyre avait rendu l'enfant orgueilleux, violent et farouche.
Mais le hasard amena dans le chĂąteau un jeune homme dont le
cĆur Ă©tait hardi et gĂ©nĂ©reux. Il n'eut pas peur de l'enfant indomp-
table, il eut pitié de l'enfant malheureux. Pour le consoler, le guérir,
et, s'il pouvait, le sauver, il risqua vingt fois sa vie ; il se voua tout
entier à l'éducation de cet esprit et à l'apaisement de cette ùme.
Qu'arriva-t-il, aprÚs mille péripéties? L'enfant était une femme et
les paroles de Goethe, que Gilbert lui-mĂȘme avait enseignĂ©es Ăą
Stéphane, se trouvÚrent accomplies : « La liaison qui se fit entre
nos Ăąmes fut un germe d'oĂč naquit avec le temps une douce et
charmante habitude, et bientÎt l'amitié révéla sa puissance ù nos
cĆurs, jusqu'Ă ce que l'amour, arrivant le dernier, les couronnĂąt
de fleurs et de fruits. »
Tel est le sujet du Comte Kostia^ le roman, je ne dirai pas le plus
observé, mais le plus imaginé, le plus poétique, le plus romanesque
enfin de M. Cherbuliez. Il possĂšde d'abord un des attraits auxquels
nous résistons le moins : l'attrait du mystÚre. Il s'adresse avant
tout à notre curiosité, et, quoi qu'on dise aujourd'hui, c'est tou-
jours une histoire attachante que l'histoire d'un secret, lorsqu'elle
est bien contée, ménagée et comme filée avec art; lorsque le voile,
soulevé çà et là , retombe à propos et ne se déchire qu'à la fin, par
enchantement et d'un seul coup. Je sais des chefs-d'Ćuvre selon
cette formule, et qu'est-ce autre chose qu Ćdipe Roi, par exemple,
qu'une énigme peu à peu devinée? Le Comte Kostia nous inspire la
mĂȘme passion et la mĂȘme fiĂšvre de savoir. Ces Ă©tranges person-
nages, il ne s'agit pas de les juger, mais de les connaĂźtre; nous
leur demandons, avant le secret de leurs actions, celui de leur ĂȘtre,
et quand l'aveu si longtemps retenu échappe à Stéphane, au sphinx
cruel et charmant, il répand autour de lui plus que le plaisir d'un
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654 IL VICTOR CfiERBULLEZ
dénouement : la clarté d'une révélation et presque la joie d'une
délivrance.
D'un second point de vue encore, le romanesque apparaĂźt dans le
beau roman de M. Cherbuliez. Un autre romancier, aujourd'hui
surtout, n'eût pas manqué de traiter le sujet tout différemment.
Ce sujet, au fond, quel est-il? Un amour qui naßt d'une amitié
passionnée et, d'autre part, une jalousie rétrospective qui poursuit
l'enfant innocent d'une faute; voilĂ toute la matiĂšre psychologique
du Comte Kostia, voilà toute l'étoffe que fournissait la nature. On
sait avec quelle richesse l'a brodée M. Cherbuliez. Un Maupassant,
par exemple, l'eût travaillée d'autre sorte. L'auteur de Pierre et
Jean aurait fait Ćuvre d'observation plus que d'imagination. Je me
trompe, car tout artiste imagine; il eût donc cimaginé, lui aussi,
mais selon la réalité plutÎt que selon la fantaisie, et nous aurions
eu une Ă©tude au lieu d'un rĂȘve. Etude de la vie telle que
nous la voyons autour de nous, regardée en son cadre familier et
bourgeois. Plus d'analyse sans doute, avec moins de poésie. Adieu
alors l'étrangeté et l'exotisme- Adieu ce caractÚre slave d'abord, si
heureusement choisi pour expliquer Ă la fois un pope Alexis et un
comte Leminof, des Ăąmes sublimes et des Ăąmes atroces. Adieu la
scĂšne de somnambulisme qui rappelle Macbeth, et ce Vladimir
Paulich, parenUout ensemble de don Salluste et de Ruy-Blas, et le
décor du vieux chùteau sur le Rhin, et surtout l'invention roma-
nesque entre toutes, le déguisement de Stéphane. Laissez à la fille
du comte Kostia les habits de son sexe; ne faites plus d'elle qu'une
jeune captive : un Gilbert encore pourra passer sous ses fenĂȘtres
et, d'abord par compassion, puis par amitié, enfin par amour, se
déclarer son chevalier. L'évolution sentimentale n'en sera pas
modifiée : il s'agira toujours d'une amitié qui se transforme en
amour; mais du sujet, il ne restera plus que l'idée nue et banale,
un squelette dépouillé. Tout le mystÚre aura disparu, emportant le
charme de l'incertitude, le plaisir du doute, les délices de cette
équivoque prolongée par le romancier avec une fertilité et une
ingéniosité d'invention, un équilibre entre les aveux et les réti-
cences, qui fontjToriginalitĂ© et soutiennent jusqu'au bout l'intĂ©rĂȘt
de ce merveilleux récit. Le déguisement de l'héroïne! Mais c'est la
perle et la fleur^du roman; il n'y a pas de naturalisme qui tienne
contre cette poésie, ni de réalité qui vaille cette fiction. Elle a
pour elle et l'artiste et le moraliste qui se rencontrent en M. Cher-
buliez. L'artiste d'abord. Comme les grands maĂźtres de la Renais-
sance italienne, comme Raphaël ou Francia, M. Cherbuliez a
voulu peindre son « jeune homme vĂȘtu de noir ». Qu'il est beau,
d'uae sombre et fiÚre beauté, l'adolescent mince et pùle, serré
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M- YKTOa CHOIWJL1EZ 655
dans la tunique de velours noir sans collet, qui laisse voir un cou
d'une blancheur éblouissante! Des cheveux blonds et soyeux
s'échappent de sa barrette et retombent sur ses épaules. Mais,
tandis que les regards du Sanzio peint par lui-mĂȘme « sont des
messagers ailés qui annoncent en leur muet langage les félicités
contemplatives d'un grand coeur inspiré », les regards de Stéphane
n'expriment que l'orgueil, le mépris ou la souffrance. Sur ses lÚvres
décolorées on ne voit jamais de sourire : c'est que le comte Leminof
a tué le sourire fatal, hérité d'une bouche parjure. AuprÚs de cet
éphÚbe tragique, quelle héroïne, je vous prie, ne paraßtrait banale?
Quand il chevauche sous les hautes futaies du Geierfels, monté sur
son alezan magnifique, suivi de son féroce bouledogue et du moudjik
Ivan, ne donnerait-on pas toutes les amazones pour ce cavalier
mystérieux?
Une telle figure n'est pas seulement selon l'idéal poétique du
romancier, elle répond encore à son idéal moral. Comme toutes
les autres filles de M. Cherbuliez, Stéphane a deux marraines ou
deux nourrices : l'imagination et la sagesse. C'est Ă ses vĂȘtements
d'homme qu'elle a du de connaĂźtre la seconde. Si Gilbert avait pu,
dĂšs le premier jour, reconnaĂźtre en son jeune ami ou seulement
soupçonner une femme; si, comme celle de Laurence, la blouse de
Stéphane s'était entrouverte, le caractÚre de Gilbert s'évanouissait
naturellement, et avec lui tout un aspect du récit. Adieu le sang-
froid, le calme, l'héroïsme prudent et le dévouement réfléchi. Pour
â enfanter une Ăąme, pour cette glorieuse besogne que se proposait
Gilbert, c'est uniquement Ă l'Ăąme qu'il faut songer, et le feu divin
tombant sur la tourelle de Stéphane eût, du premier coup, embrasé
la prison et foudroyé la prisonniÚre. Aussi M. Cherbuliez, avant de
(aire du nocturne visiteur le messager de l'amour, en a-t-il fait un
envoyé de la compassion, de l'amitié, et surtout de l'intelligence et
de la sagesse.
Le voilĂ , cet ordre de la pensĂ©e oĂč se complaĂźt notre Ă©crivain,
cet ordre qu'il admire et qu'il aime encore plus peut-ĂȘtre que
l'ordre de la passion. Est-il incompatible avec cet ordre de la charité,
plus cher aux Amiel et aux Pascal? On en peut douter, et penser
qu'il existe de la charité une forme pour ainsi dire intellectuelle.
Bénis soient les bienfaiteurs de l'esprit autant que les bienfaiteurs
de l'ùme ! Béni le beau coureur de nuit à qui l'Espoir, la Santé, la
Joie, l'Amour surtout, mais aussi la Raison fit escorte. Elle entra
sur les pas de Gilbert, l'éternelle consolatrice, l'amie qui ne trahit
pas, la conseillĂšre qui jamais ne trompe. Certes, Gilbert l'aima,
d'une amitié passionnée, l'enfant captif et martyr; il l'aima malgré
ses hauteurs, ses injustices et ses mĂ©pris : « Ăcoutez-moi, lui
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656 V. VICTOR CBERBCL1EZ
disait-il, ĂŽ mon beau lis candide! Croyez aux sucs nourriciers de
la terre, croyez aux rosées rafraßchissantes du ciel, croyez surtout
aux splendeurs du soleil, et voyez plutĂŽt... Dans cette poitrine,
dans ce cĆur qui vous aime, je vous apporte un rayon de ce soleil
tout-puissant. Ah! buvez-en Ă longs traits la lumiĂšre et la chaleur,
et un jour, vous aussi, vous fleurirez, je vous le jure, sous les
regards de l'éternelle bonté. »
Mais aprÚs qu'il avait parlé ainsi dans l'enthousiasme, il disait
encore, et l'expĂ©rience alors parlait par sa bouche, il disait Ă
l'enfant altĂ©rĂ© de tendresse, et dont le cĆur fĂ©minin battait Ă
rompre le velours menteur de sa tunique d'homme : « Mon enfant,
écoutez-moi et croyez-en mon expérience. La vie de sentiment ne
suffit pas Ă l'homme, et c'est une illusion fatale que de se flatter de
combler le vide du temps avec son cĆur. » StĂ©phane en l'Ă©coutant
frémissait d'impatience ; mais il reprenait : « Songez-y, la force,
c'est la santé; la santé, c'est le calme, et le calme est le don pré-
cieux que fait Ă un cĆur bien rĂ©glĂ© une raison mĂ»rie par la rĂ©flexion
et l'étude. Exercez donc et nourrissez votre esprit, et un jour vous
sentirez vos reins s'affermir et les langueurs de votre poitrine
défaillante subitement ranimées par un souffle fécondant. Si vous
refusiez à votre intelligence l'aliment qu'elle réclame pour ne pas
dépérir et s'éteindre; si, méprisant mes conseils, vous vous obsti-
niez Ă ne vivre que par le cĆur; si, Ă force de haĂŻr et d'aimer, vous
oubliiez de penser et de réfléchir, alors, je le crains, vous seriez
condamné pour toujours à de stériles agitations, à ces fiÚvres qui
consument l'à me et à l'impuissance de la volonté. »
« Médecin de mon ùme, » criait Stéphane, et non seulement de
cette ùme, mais de cet esprit aussi, Gilbert fut en effet le médecin.
Pour traiter l'une et l'autre et les guérir, il s'aida de la création tout
entiÚre, des étoiles du ciel et des herbes des champs. Au prisonnier
qui par sa fenĂȘtre entrevoyait les nuits d'Ă©tĂ©, il enseigna « que
l'homme est apparentĂ© Ă tout l'univers et que les astres mĂȘmes
sont de sa famille » , qu'il y a « des conformités secrÚtes entre son
ùme et la nature, entre les lois de sa pensée et les plantes. » Oui,
les plantes elles-mĂȘmes, et la botanique Ă©tait un des gĂ©nies
célestes que Gilbert présenta à Stéphane et qu'il lui fit aimer.
L'enfant, pour occuper son esprit, se mit Ă peindre, et un jour, du
sein d'une parnassie sauvage, du fond de la petite corolle blanche,
un souffle sortit, une voix de fleur, qui disait : « Imite-moi : la
terre et les vents, et les pierres et les orages m'ont souvent été
, cruels, mais j'ai pris patience, et parce que j'avais pour moi l'ordre
suprĂȘme et la rĂšgle Ă©ternelle, tu le vois, j'ai fini par fleurir. »
Qui parlait ainsi? La Raison, présente en l'humble calice, et pré-
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M. VICTOR CHERBULIEZ 657
sente aussi jusqu'au bout dans ce récit, lequel, nous dit l'auteur,
n'appartient pas à la légende dorée. Quand les personnages, aprÚs
d'aussi romanesques aventures, s'aperçurent qu'ils étaient vivants,
ils voulurent s'en assurer avant de commencer Ă vivre. Il fallut un
peu de temps Ă StĂ©phane pour apprendre Ă porter une robe; Ă
Gilbert, pour ne plus voir dans sa fiancée un petit homme en
velours noir. Le stage, il est vrai, ne fut pas de longue durée. Deux
ans ne s'étaient pas écoulés, que, par un soir d'automne, aux portes
de Smyrne, on aurait pu voir Gilbert, sa femme, le comte Kostia et
le pĂšre Alexis, fumant d'excellent tabac, buvant du vin de Chypre,
sans soucis, sans chagrin, en face d'un joli jardin et sous un ciel
bleu là -haut, vert là -bas. Et comme le brave pope devisait agréa-
blement : « Cela est fort bien dit, seigneur Pangloss, s'écria le
comte Kostia, qui tenait un sarcloir Ă la main, mais il faut cultiver
notre jardin. â Et notre raison, murmura Gilbert, en regardant
sa femme entre les deux yeux. »
C'est par la raison que la fille du comte Kostia fut sauvée;
c'est faute de raison que se déshonora Ladislas Bolski. L 'aven-
ture de Ladislas Bolski, le plus beau, je crois, des romans de
M. Cherbuliez aprĂšs le Comte Kostia, peut-ĂȘtre mĂȘme avant,
renferme une plus profonde étude de caractÚre, avec une leçon
de conduite plus pratique. Il n'arrive pas souvent qu'on ren-
contre dans un chùteau une jeune fille séquestrée et déguisée
en homme; beaucoup moins rare est l'occasion et la tentation,
de commettre une lùcheté pour une femme. L'aventure du jeune
Polonais est l'aventure d'un homme inĂ©gal Ă son rĂȘve, Ă son idĂ©al
du bien. De telles inégalités se rencontrent aussi dans Tordre
intellectuel et l'homme de pensée, lui non plus, ne remplit pas
toujours son vol; il tombe loin de l'idéale beauté. Mais tandis
que les chutes de l'esprit ne sont que des malheurs, celles de
l'Ăąme peuvent ĂȘtre des hontes.
S'il fallait choisir dans l'histoire littĂ©raire des parrains Ă
M. Cherbuliez, je prendrais, je crois, Cervantes et La Fontaine. On
retrouve du Don Quichotte en Bolski. 11 n'avait pas sept ans que,
dans ses beaux yeux de teinte indécise, on voyait déjà tourner des
moulins à vent. Il décapitait avec un sabre en fer-blanc les polichi-
nelles splendides que lui apportait son pĂšre, splendide lui-mĂȘme,
d'une splendeur voyante et tapageuse. Ce pÚre, émigré polonais,
« aimait passionnément l'écarlate, le son de la trompette, les feux
d'artifice et les chevaux ». Il initia son fils à toutes ces amours. Un
jour il disparut, tombé, disait-on, dans les plaines de Hongrie, en
hĂ©ros de la libertĂ©. On ne disait pas la vĂ©ritĂ© : il s'Ă©tait attardĂ© Ă
Bade auprĂšs d'une jolie femme. Tandis qu'il se battait pour elle,
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658 M. VICTOR CUERBULIEZ
là -bas on combattait sans lai. Blessé dans la rencontre, il arriva
trop tard et mourut de sa blessure; mais ce n'était pas pour la
patrie. Le secret fut gardé et la sainte comtesse Bolska, déjà fille
et sĆur de martyrs, se crut veuve d'un martyr aussi. Alors elle
rĂ©solut de faire tout au monde pour soustraire son fils unique Ă
d'aussi terribles devoirs. Elle l'éleva dans la retraite, dans l'igno-
rance de la patrie crucifiée, à laquelle elle pensait avoir assez
donnĂ© de son cĆur. L'enfant n'en grandissait pas moins en vrai
Bolski, ainsi qu'il devait mourir. Ce gamin, absurde et superbe,
avait hérité de son pÚre l'amour effréné de l'apparence et de l'éclat,
la folie du plumet, du paillon et de l'oripeau. Comme disait le curé
du village, il avait un tambour dans la tĂȘte, et ce tambour battait
une charge ininterrompue; mais une charge de parade, et non
de combat. A dix ans, Ladislas trouvant lĂąche de tirer du haut
d'un arbre un coup de pistolet à un chien enragé, était descendu
à terre pour égaliser les chances du combat. D'ailleurs, étourdi,
paresseux autant que chevaleresque, cinq minutes d'application ou
de travail étaient une tùche au-dessus de ses forces; au-dessus de
sa dignité surtout, et pour rien au monde il n'eût remis seulement
une brosse lĂ oĂč il l'avait prise. A vingt ans, il menait joyeuse vie
à Paris, quand le martyre de la Pologne lui fut révélé. Alors, une
flambée de colÚre, de honte et d'enthousiasme s'alluma en lui; le
tambour battit Ă tout rompre. Il voulut courir au secours de son
pays. Comme on lui demandait des gages, pendant un mois il se
nourrit de carottes crues, ne fuma que des cigares de deux sous
et, un beau jour, ayant relevé sa manche, il versa goutte à goutte
sur son avant-bras mis Ă nu un vase d'eau bouillante. Tou-
jours le paysan ivre et son Ăąne : tantĂŽt Ă droite, tantĂŽt Ă gauche,
jamais dessus. AprĂšs ce bel exploit, il obtint une mission secrĂšte,
et sa mÚre, l'ayant baisé au front, lui qu'elle donnait le dernier,
aprĂšs tant d'autres, il partit. Quelques semaines auparavant, une
étrange créature, une Russe, l'avait ensorcelé; ce soir-là , juste-
ment, elle devait ĂȘtre Ă lui. Il partit nĂ©anmoins, et sans tourner
la tĂȘte.
Pendant quelques semaines, tout alla bien lĂ -bas, dans la petite
ville de Pologne ensevelie sous la neige. Déguisé en garçon coiffeur,
Ladislas fut prudent, maĂźtre de lui; il servait utilement et en secret
la cause de la liberté. Mais un soir, par malheur, la belle Russe
traversa la ville; elle reconnut le jeune coiffeur et fit réclamer ses
services. Alors devant ces cheveux déroulés, un vertige le prit. Pour
se sauver, il résolut de se perdre et se dénonça. Les murs d'une prison
le dĂ©fendraient et de cette femme et de lui-mĂȘme. HĂ©las! les murs
aussi le trahirent : ils s'ouvrirent devant l'enchanteresse, qui lui
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M. VICTOR CHEBBULIEZ 659
apportait sa grùce, et, tout bas murmurées, des promesses d'amour.
Pour aller la rejoindre lĂ -bas, au bord d'un lac d'azur et pour
qu'enfin elle fut à lui, il n'avait qu'à se rétracter, à renier la
Pologne, à signer son propre désaveu et son éternelle infamie. 11
signa tout cela.
MarchĂ© de dupe : vous vous rappelez qu'il ne toucha mĂȘme pas
le prix de sa honte. MĆe de LiĂ©vitz ne rĂ©glait pas tous ses
comptes elle-mĂȘme. Elle fit payer Bolski, la nuit, par sa camĂ©riste,
qui d'ailleurs lui ressemblait. Mais elle eut le tort d'avouer la
supercherie au jeune homme un jour qu'ils se trouvaient en tĂšte Ă
tĂšte sur une terrasse qui dominait le lac. Alors il la saisit Ă©perdĂč-
m ment et se prĂ©cipita avec elle. Des bateliers les repĂȘchĂšrent tous
deux; elle était morte, il était fou.
Cette histoire fut Ă©crite en entier par Ladislas Bolski lui-mĂȘme,
pour le médecin aliénisle dont il était le pensionnaire, en un jour
de lucidité qui n'eut pas de lendemain. Le docteur envoya le
manuscrit Ă un de ses confrĂšres avec une lettre qui finissait ainsi :
« Quand il sera mort et enterré, je ferai graver sur sa tombe cette
inscription : « Ci-gßt un Polonais qui faillit devenir un héros.
L'homme propose, la femme dispose. Passant, défie-toi de l'oiseau
bleu. »
Défie-toi d'autant plus, que l'oiseau bleu, pour nous perdre, n'a
pas toujours besoin d'emprunter la voix d'une femme. Il chante au
fond des cĆurs passionnĂ©s mais faibles, des Ăąmes gĂ©nĂ©reuses
mais tĂ©mĂ©raires; il chante Ă l'oreille de tous ceux qui croient Ă
la durée de leur ivresse ou de leurs songes, à la réalité de leurs
chimĂšres, et qui prennent leurs nerfs ou leur imagination pour leur
Tolonté. L'oiseau flatteur et menteur nous exalte et nous égare;
il nous provoque Ă des combats qui tentent notre orgueil mais
lasseront notre courage; il fait de nous des fanfarons d'abord,
puis des lĂąches. Tenons-nous en garde contre toutes les sirĂšnes;
le bien a les siennes, comme le mal. Ainsi que le disait Ă son fils
la comtesse Bolska, il est beau d'ĂȘtre un hĂ©ros; il est encore plus
beau d'ĂȘtre une conscience, c'est-Ă -dire de se connaĂźtre et de ne
pas prétendre à plus haut qu'on ne peut atteindre. Mieux vaut
rester fidĂšle Ă d'humbles devoirs que de manquer de parole au
martyre. Dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, l'honneur
défend de s'engager au delà de ses moyens, et je ne sais pas de
plus pitoyable aventure que la banqueroute d'une Ăąme.
Est-ce donc un conseil de lùcheté que nous donne cette fois
M. Cherbuliez? Non, mais, comme toujours, un conseil de sagesse,
et ce conseil, Ă travers les siĂšcles, toutes les voix humaines et
divines l'ont répété. Jadis on le pouvait lire au fronton du temple
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660 M. VICTOR CHERBULIEZ
de Delphes. Ouvrez les livres des poĂštes et vous l'y trouverez
encore. Nous citions tout Ă l'heure Cervantes et La Fontaine Ă
propos de Bolski. L'un et l'autre, chacun Ă sa maniĂšre, aprĂšs
l'avoir averti, l'ont condamnĂ©. Oui, Don Quichotte lui-mĂȘme aurait
le droit de mépriser cet émule indigne de lui. Car lui du moins
alla jusqu'au bout de son rĂȘve. Qu'importe que ce ne fĂ»t qu'un
rĂȘve! C'est la rĂ©alitĂ© du courage et non du danger qui fait les
héros. AprÚs le romancier, consultons le fabuliste et pas plus que
notre talent, nous ne forcerons notre Ăąme. Rappelons-nous les deux
mulets :
â Ami, lui dit son camarade,
Il n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi.
Si tu n'avais servi qu'un meunier, comme moi,
Tu ne serais pas si malade. »
Quelle dureté, mais quelle vérité dans la leçon ! Ne cherchons
pas les hauts emplois si nous n'avons pas l'Ăąme haute, et servons
modestement notre meunier, si nous ne sommes pas dignes d'un
plus noble service. Servons- le de tout cĆur, tous les jours, sans
enthousiasme, mais sans défaillance. Que s'il en coûte ù notre
ambition, ou Ă notre orgueil, si nous n'en voulons croire ni
l'oracle antique ni l'expérience de ces hommes qui restent parmi les
plus grands pour avoir été parmi les plus sages, courbons-nous
au moins devant cette menace : « Celui qui cherche le danger y
périra. » Elle vient du Dieu des martyrs, qui est aussi le Dieu des
humbles et qui veut ĂȘtre priĂ© ainsi : Donnez-nous aujourd'hui
notre pain; c'est-Ă -dire : Ă notre Ăąme, comme Ă notre corps, donnez
le nécessaire et non les délices; ne nous induisez pas en tentation,
pas plus hélas! car nous savons notre faiblesse, en tentation
sublime qu'en tentation honteuse, de peur que devant le bien
comme devant le mal nous ne venions Ă succomber.
M. Renan disait encore à M. Cherbuliez : « Dans Paule Méré et
dans Meta Holdenis, vous avez abordé le problÚme délicat par
excellence, celui oĂč se complaisent les grands artistes. Vous avez
voulu chercher comment le bien confine au mal et en derniĂšre
analyse oĂč est le bien. » Sur ces confins, plus flottants que ne le
croient les esprits tout d'une piÚce, un moraliste aussi avisé que
M. Cherbuliez devait rencontrer d'abord l'hypocrisie et les pré-
jugés, et les combattre, toujours au nom de la sagesse. La sagesse,
parce qu'elle est sincÚre et libérale, déteste l'hypocrisie parce qu'elle
contrefait le bien, et les préjugés parce qu'ils le rétrécissent.
Les questions qui préoccupent M. Cherbuliez sont fines. Elles
n'ont jamais rien d'ambitieux, mais rien non plus de subtil. Le
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M. VICTOR CHERBULIEZ 661
romancier n'est pas de ceux qui suivent la marche d'une émeute ou
la retraite d'une armĂ©e; il ne se demande pas oĂč vont les foules
Et si les nations sont des femmes guidées
Par les étoiles d'or des divines idées,
Ou de folies enfants sans lampes dans la nuit,
Se heurtant et pleurant et que rien ne conduit.
Il ne se demande pas non plus comment une jeune femme
ayant un amant qu'elle aime en peut prendre un second qu'elle
aime aussi, le tout sans cesser d'ĂȘtre la plus dĂ©licieuse, pour ne
pas dire la plus chaste créature du monde. Non, M. Cherbuliez
ne se pose jamais ni de problĂšmes sociaux, ni de cruelles
énigmes. Il a des visées moins hautes et plus justes, témoin l'his-
toire de Meta Holdenis et la moralité de cette histoire. La voici,
rĂ©sumĂ©e selon la lettre mĂȘme du texte et, par consĂ©quent, selon
l'esprit de l'écrivain. « On m'a parlé d'une pécheresse qui, à vrai
dire, n'avait péché qu'une fois; la vie avait été si indulgente pour
elle, qu'elle avait trouvé le bonheur dans sa faute. Une sainte vint
à passer, et voyant cette heureuse coupable, elle s'écria : « Quel
« fùcheux exemple ! La loi divine de ce monde est l'ordre, que cette
« femme a transgressĂ©. Il y va de l'intĂ©rĂȘt du ciel et des bonnes
« mĆurs que je lui prenne son bonheur, si mal acquis ; je lui pren-
« drai sa maison, je lui prendrai son mari, je lui prendrai son
« enfant, je lui prendrai son passé et son avenir, ses souvenirs
« et ses espérances, je lui prendrai tout, et Dieu me dira : « Bien
« travaillé, ange de lumiÚre! 11 y a un désordre de moins dans le
« monde. »
Par bonheur pour la pécheresse, un ami se trouva là . Tony
Flamerin jadis avait connu la sainte : Meta, la délicieuse laide qui
possédait un teint de brugnon, des yeux bleu turquoise, toutes les
vertus d'une gouvernante, tous les talents d'une artiste et d'une
bonne ménagÚre; Meta, l'ange de candeur et d'innocence, la petite
souris qui mentit jusqu'Ă sa mort. Non seulement il l'avait connue :
il l'avait aimée. Il réussit pourtant à la confondre. Ce ne fut pas
sans peine, et dans son duel avec la souris, Ă la fin de la derniĂšre
passe, il faillit se laisser reprendre. Heureusement tous les héros
de M. Cherbuliez ne sont pas des Ladislas Bolski. Tony Flamerin
avait eu pour pĂšre, au lieu d'un coureur d'aventures, d'un homme
Ă plumet, un brave tonnelier bourguignon qui, sur le point de
mourir, lui tint à peu prÚs ce langage : « Tony, j'ai toujours aimé
le chant du coq, il annonce le jour et met en fuite les fantĂŽmes
de la nuit. Ce chant ressemble Ă un cri de guerre, il nous rappelle
que nous devons passer notre vie Ă batailler contre nous-mĂȘmes.
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662 H. VICTOR CHERBULIEZ
Tony, toutes les fois que tu entendras chanter le coq, souviens-toĂŻ
que c'était la seule musique que ton pÚre aimùt. » Tony s'en sou-
vint toujours, et s'il se tira d'un pas difficile, c'est parce qu'un
coq chanta.
Mais la leçon du roman n'est pas dans le succÚs du héros ; elle est
dans l'opposition des deux héroïnes : la pécheresse et la sainte,
et dans la préférence accordée à la pécheresse. Pécheresse excu-
sable d'une part, et de l'autre, sainte-nitouche. La leçon n'en était
pas moins dĂ©licate Ă donner et pouvait ĂȘtre mal reçue, tĂ©moin
le scandale de Tartufe; or, Meta Eoldenis n'est qu'un Tartufe
femelle et allemand, Frdulein Tartufe. Encore M. Cherbuliez
s'est-il montrĂ© plus indulgent, plus hardi mĂȘme que MoliĂšre, en
ne faisant pas Mme de Mauserre tout à fait irréprochable, en la pla-
çant dans une situation extra-légale. N'importe, nous n'en soojmes
pas moins avec lui contre Meta, ainsi que nous serions avec
MoliÚre contre son « imposteur », Elmire ne fût-elle que la maß-
tresse d'Orgon, j'entends une maßtresse fidÚle, et dévouée, et
tendre, et humble, comme une épouse; j'entends aussi comme une
épouse qui serait tout cela.
M. Cherbuliez d'ailleurs, s'est assuré un autre répondant que
MoliĂšre, et ce n'est point l'auteur de Tartufe, mais celui des
Provinciales, qui s'écriait : « En vérité, mon pÚre, il vaudrait
autant avoir affaire Ă des gens qui n'ont point de religion qu'Ă ceux:
qui en sont instruits jusqu'Ă la direction d'intention, car enfin
l'intention de celui qui blesse ne soulage point celui qui est blessé.
Il ne s'aperçoit point de cette direction secrÚte; il ne sent que celle
du coup qu'on lui porte. Et je ne sais mĂȘme si on n'aurait pas
moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportés
que de se sentir poignarder consciencieusement par des dévots. »
Le romancier estimerait mĂȘme qu'il vaut autant, pour ne pas
dire mieux, avoir affaire au pécheur humble dans sa faute et dési-
reux de la réparer qu'à de prétendus justes qui prévariquent en
sûreté de conscience, et qu'il y aura au ciel plus de miséricorde
pour le regret du mal que pour l'orgueil du bien. M. Cherbuliez
a voulu qu'il en fût ainsi dÚs cette terre, en certains cas du moins,
et par une exception qu'il serait cruel de ne point admettre, mais
périlleux d'étendre. Aussi le moraliste, indulgent à cette excep-
tion, proteste-t-il de son respect pour la rĂšgle. 11 n'a pas plus tĂŽt
reconnu que « jamais gens ne furent plus mariés que cet homme
et cette femme qui ne l'étaient pas », qu'il se hùte d'ajouter : « ce
qui n'empĂȘche pas que les maires et leur Ă©charpe n'aient quelque
utilité. On a beau dire, ceux qui ont inventé le mariage ont bien
su ce qu'ils faisaient. » M. de Mauserre, dit M. Cherbuliez, avait
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M. VICTOR GOUIBULIEZ 06*
Yà me romanesque, mais c'était un sage. Il me semble que l'auteur
ressemble à son héros.
Et puis, dans Meta Holdenis% à cÎté de la leçon de morale géné-
rale, derriĂšre la satire du pharisaĂŻsuie, il est permis peut-ĂȘtre Ă
des Français de soupçonner une intention particuliÚre de consola-
tion, et pour ainsi dire de réparation délicate. Le roman parut trois
ans Ă peine aprĂšs nos malheurs et ce ne fut point parmi les mal-
heureux que l'auteur prit son hypocrite. Soit générosité, soit peut-
ĂȘtre justice, il n'a pas fait naĂźtre Meta en pays welchc, mais dans
le seul pays du monde « qui connaisse la vraie vie de famille,
l'union intime des ùmes, le sentiment poétique et idéal des choses ».
Elberfeld n'est point en France, Elberfeld, patrie de M. Bénédict
Holdenis, le pĂšre de Meta, lequel s'exprimait avec onction sur
tontes choses et n'était au demeurant qu'un cafard et un escroc.
Il en a dĂ» venir d'Elberfeld comme de partout ailleurs, de ces
Frà ulein mijaurées et sentimentales, que trop de familles fran-
çaises croient depuis vingt ans nécessaires à l'éducation de leurs
héritiers et aux revanches futures. En 1873, on les comptait par
centaines, assises Ă nos foyers. Puissent-elles avoir toutes lu Meta
Holdenis, qui date de cette année. Elles y auront vu que certains
esprits « se servent de leur religion, qui est sincÚre, pour sancti-
fier leurs convoitises. Leurs actions les plus intĂ©ressĂ©es sont Ćuvres
pies, les enfants de Dieu regardent toute la terre comme leur héri-
tage, et, convaincus que le Ciel leur a confié le soin d'obliger
les mĂ©chants Ă restitution, ils font main basse, la larme Ă l'Ćil, sur
leurs biens qu'ils s'appliquent». VoilĂ par oĂč la leçon de Meta
Holdems s'adresse non seulement aux individus, mais aux nations.
Dans Paule Mére\ non moins que dans Meta Holdenis, se mani-
feste le libéralisme intellectuel et moral de M. Cherbuliez. Paule
MÚre, c'est encore le droit réclamé pour une exception, une excep-
tion charmante, et cette fois sans reproche : c'est la condamnation
des esprits étroits et médiocres, incapables d'admirer ou seulement
d'admettre ce qui les dépasse; la condamnation des sots qui créent
les préjugés et des faibles qui les souffrent. Oh! la jolie et triste
histoire d'amour! Histoire, on l'a remarqué avant nous, d'un sou-
rire éteint, comme dans le Comte Kostia, mais éteint pour ne plus
se ranimer. Pauvre Paule Méré, la plus aimable des héroïnes de
M. Cherbuliez, hélas! et la plus médiocrement aimée. Car c'est un
médiocre amour, celui qui ne peut croire à la vertu, comme disait
le brave M. Bird, quand elle a le visage et le regard d'une Paule.
Le doute, ce grand crime d'amour, voilĂ par oĂč Paule MĂ©rĂ©, comme
le Comte Kostia par le mystĂšre, touche Ă des Ćuvres immortelles.
A la légende de Psyché, par exemple, ou à celle d'Eisa. Marcel
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664 M. VICTOR GHEBBUUEZ
Roger, le héros du roman, a douté jusqu'à la fia. Sur quelle foi
mon Dieu, et de quelle foil Des promesses les plus loyales, les
plus pures, et sur les plus vulgaires et les plus misérables insinua-
tions. M. Cberbuliez, dans Paule Méré, ne flatte pas sa ville natale.
« Les Genevois, dit-il, accompagnent leurs qualités d'un travers
qui gùte tout : ils aiment à percher. Oui, ils sont toujours perchés
sur quelque chose, l'un sur ses aïeux, l'autre sur ses écus, celui-ci
sur ses vertus, celui-là sur ses écrits. » Paule ne sut jamais per-
cher : fille d'une sylphide, elle était née avec des ailes toujours
frĂ©missantes, toujours prĂȘtes Ă s'ouvrir, et que le malheur seul con-
traignit à se replier. Mais on perchait autour d'elle. « Quand donc,
lui demandaient tour à tour son grand-pÚre, qui était de bois, et
sa grand'mĂšre, qui avait des ressorts d'acier, quand donc serez-
vous comme tout le monde? » PlutĂŽt que d'ĂȘtre ainsi, elle s'enfuit
et se rĂ©fugia prĂšs d'un couple original, M. Bird et sa sĆur
Mm0 Simpson. Ils n'étaient pas comme tout le monde, et le monde
le leur faisait bien voir. Et de Paule Ă son tour le monde se vengea.
Elle l'avait prĂ©vu, la pauvre petite. Le jour oĂč dans un bois, Ă
genoux devant elle, Marcel lui dit d'une voix étouffée : « Paule,
voulez-vous ĂȘtre ma femme? » elle rougit, lui tendit son bouquet de
gentianes et s'enfuit. Mais le soir, Marcel trouva sur sa table une
lettre qui disait : « Nos cĆurs ont marchĂ© bien vite, trop vite
peut-ĂȘtre. Au milieu des bois, dans un beau jour, tout est facile.
La vie n'est pas ainsi. Hélas ! des barriÚres nous séparent et vous
aurez besoin de courage. Votre mĂšre ne m'aime pas : auprĂšs d'elle,
dans son entourage, vous entendrez mal parler de moi. Marcel,
Paule vous jure qu'elle est digne de vous. Que ce serment vous
suffise. N'exigez pas qu'elle s'explique ; sa fiertĂ© gĂȘnerait sa dĂ©fense.
Je pars, je vous laisse seul avec le monde et ses jugements légers,
et ses discours téméraires, et ses profanes erreurs, et ses sourires
cruels, et ses prĂ©jugĂ©s, dieux cruels, que ses passions servent Ă
genoux. » Elle avait raison, l'enfant loyale, mais inquiÚte : on
sort des bois, on redescend de la montagne, on oublie la beauté
du jour et les tapis de mousse oĂč fleurissait la gentiane, oĂč de
grands papillons jaunes volaient autour des menthes sauvages;
les bruits du monde, qui n'arrivaient pas lĂ -haut, de nouveau nous
environnent et nous étourdissent; l'à me, un instant affranchie, est
ressaisie par l'habitude, la routine, les influences et l'opinion. C'en
est fait de la liberté, de celle du moins à laquelle ce roman nous
convie, libertĂ© supĂ©rieure, idĂ©ale, d'un esprit et d'un cĆur qui ne
relÚveraient que du bien absolu, du bien contemplé, adoré en lui-
mĂȘme et non selon les apparences ou les contrefaçons que respecte
le monde et qu'il impose.
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M. VICTOR CBERBUL1EZ 6*5
Ce monde qu'il méprisait, Marcel eut la faiblesse de l'écouter, et
voilà pourquoi Paule fut perdue pour lui. Hélas ! est-il dit à la fin
du livre, pourquoi ce cĆur tourmentĂ© n'a-t-il pas su croire? Vous le
voyez, la sagesse de M. Cherbuliez n'est pas sceptique; en certains
cas et devant certaines clartés, elle s'achÚve et se couronne par la
foi, que dis-je, elle se confond avec la foi et aussi avec la sim-
plicitĂ© du cĆur, la constance de la volontĂ©, la suite et la
fermeté dans les desseins. Si, dans le triste roman de Marcel
et de Paule, le monde fut le grand coupable, Marcel en fut le
complice. 11 était de ceux qui doutent toujours; il était aussi de
ceux qui réfléchissent trop et n'agissent pas assez, de ceux « qui
font dans leur conscience de grandes parties de plaisir ». Tristes
voyages le plus souvent, et funestes promenades. Paule, en dépit
de sa fantaisie, était plus sage. Elle avait des ailes sans doute,
mais c'était une fourmi ailée, et jusque dans ses chimÚres il entrait
de la raison. Toute petite, elle aimait passionnément les lignes des
montagnes et des coteaux. Elle essaya d'abord de les copier, puis
elle inventa elle-mĂȘme des lignes nouvelles qu'elle variait selon son
caprice. Il y en avait de droites, d'arrondies, de rompues, et son
imagination donnait Ă chacune d'elles la valeur d'un symbole,
parfois le sens d'une destinée. Dans une ligne en zigzag elle voyait
l'emblÚme d'une vie orageuse et traversée, et un soir, au milieu
d'une réunion, elle s'écria comme en songe : « Certainement le bon-
heur est rond. » Le mot n'est peut-ĂȘtre pas d'une petite fille, mais il
est bien d'un romancier, d'un moraliste qui nous représente volon-
tiers le bonheur, le devoir mĂȘme, comme de belles courbes unies,
achevées, harmonieuses, que rien ne déforme et que rieta ne brise.
Si le comte Ghislain de Coulouvre se les était ainsi représentés,
s'il avait pris la vie avec plus de simplicité et, pour ainsi dire, plus
de rondeur, il aurait moins souffert, et fait moins souffrir. La Voca-
tion du comte Ghislain, un des derniers romans de M. Cherbuliez,
nous ramÚne à l'un des premiers : Ladislas Bolski. Ainsi les idées
morales de l'écrivain se rejoignent ou plutÎt se referment et l'esprit,
comme le bonheur, est rond. La Vocation du comte Ghislainy c'est
une seconde épreuve de Ladislas Bolski, épreuve adoucie : aprÚs
une édition de luxe, une édition, non pas populaire, Fauteur n'étant
pas de ceux qui écrivent pour le peuple, mais si vous voulez, fami-
liĂšre et pratique. L'imagination du romancier a peut-ĂȘtre pĂąli,
mais son observation ne s'est pas émoussée, et sa raison a pris
avec les années plus d'autorité encore et d'expérience. Sauf une
fugue en Tunisie, le roman se déroule tout entier aux environs de
Paris, à Bois-le-Roi; plus d'exotisme ni de lointain dans le décor
ni dans les-personnages; plus de grande dame russe ni de Pologne,
25 novembre 1892. 43
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m E. VKTOI CKBWLIH
mais le plus petit coin de terre, en notre pays de France, peut
suffire & l'arbre de la sagesse. Par le comte Ghislain comme par le
comte Ladislas, une gageure morale fut tenue inutilement et misé-
rablement perdue. Né de parents médiocres, de deux égoïsmes, l'un
cynique et l'autre gracieux, qui, d'ailleurs, faisaient bon ménage,
Gbislain eut pour précepteur un abbé d'étroit cerveau et d'imagi-
nation exaltĂ©e. Ă quinze ans, il voulut ĂȘtre d'Ă©glise; on l'en empĂȘcha.
Alors il se jeta dans le monde. A vingt-cinq ans, une princesse
qu'il aimait l'abandonna; une petite cousine qu'il allait aimer
mourut; il cessa de croire au bonheur et connut le dégoût de la
vie et de soi-mĂȘme. Un jour, un sermon par hasard entendu le
toulefersa. L'abbé SilvÚre partageait l'humanité en trois classes :
les hommes de désir, les justes et les saints. AussitÎt l'homme de
désir qu'était Ghislain se jura de devenir un saint. « Le bonheur
au juste lui semblait fort imparfait; les bonheurs austĂšres De
l'effrayaient point, les bonheurs calmes le consternaient. 11 voulait
sentir dans ses joies comme une divine violence et comme un vent
de tempĂȘte ; il se souciait peu de la paix, et les philosophes tran-
quilles lui paraissaient à demi morts. » Une de ces maladies l'avait
pris h qui ne s'attaquent qu'aux ùmes généreuses, et qu'on peut
appeler les maladies nobles », mais qui n'en sont pas moins des
maladies. Il guérit pourtant : par la voix de l'abbé SilvÚre, auquel
il s'était confié, la sagesse lui parla; par les beaux yeux de M1U Léa
de Trélaaé, ce fut l'amour. Mais, un peu avant les fiançailles, la
mÚre du comte Ghislain étant morte, et d'une affreuse mort, le
jeune homme tomba dans un désespoir farouche ; il crut entendre
de nouveau des voix impérieuses, et bientÎt la pauvre Léa recevait
un billet d'adieu : Ghislain partait pour l'Afrique; avant six mois
il aurait pris le froc. Ce jeune homme « avait des impressions vives
et les prenait pour des raisons ». Le marquis son pÚre, qui le
connaissait, adjoignit à notre chevalier un écuyer uniquement
chargé de l'induire en tentation et de le réconcilier avec Satan. Le
premier jupon fit l'affaire. La chute fut des plus vulgaires, mais
don Quichotte se releva guéri. Trop tard, hélas ! La pauvre petite
délaissée l'avait cru perdu sans retour et, de désespoir, elle allait
Ă©pouser, au lieu du fils, le pĂšre. Puisqu'elle n'avait pu ĂȘtre tout
pour ce Ghislain qui l'avait trahie, du moins, et malgrĂ© lui-mĂȘme,
elle lui serait quelque chose. Quelques jours avant le mariage, il
reparut inopinément devant elle : « Quel songe avons-nous fait?
Insensés que nous sommes, s'écriÚrent-ils tous deux, nous nous
limons. » Ils pariaient comme Perdican et Camille, et comme eux
ils étaient aux bras l'un de l'autre, lorsque le marquis survint et,
les voyant ensemble, tomba mort.
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IL YXIOt CflllinJLIRX 6S7
Us se mariĂšrent pourtant, mai9 aprĂšs trois ans d'attente et
d'expiation, ce Vous souffrirez beaucoup, monsieur, disait l'abbé
SilvÚre, mais n'oubliez jamais que vous l'avez mérité. » Ghislain
peut donner la main à Bolski; si leurs crimes sont inégaui, leurs
ùmes furent également orgueilleuses, imprudentes et folles, et,
pour la seconde fois ici, M. Cherbuliez nous montre oĂč « con-
duit le mépris des choses communes et l'impuissant amour de
l'extraordinaire ». Toute la philosophie du romancier, toute sa
morale aussi, se résume décidément en cette leçon. N'allons cher-
cher au loin ni le bonheur ni mĂȘme le devoir; l'un et l'autre sont
presque toujours à notre portée. Pour les trouver, disait en son
sermon l'abbĂ© SilvĂšre, lequel Ă©tait un sage en mĂȘme temps qu'un
saint, « j'entrerai chez le juste qui cherche la liberté dans l'obéis-
sance à une rÚgle fixe, dans la discipline de la volonté, dans une
loi qu'il subit et qu'il finit par aimer ». Voilé, surtout en des jours
comme les nÎtres, qui ne sont pas précisément des jours de raison
et de bon sens, de précieux enseignements. La nature entiÚre nous
les donne, si nous savons la regarder et l'entendre. Comme son
grand ancĂȘtre La Fontaine, M. Cherbuliez a observĂ© les bĂȘtes, on
la bĂȘte plutĂŽt, celle que nous avons en nous, et il a reconnu que,
si elle est souvent notre ennemie, elle peut ĂȘtre aussi notre alliĂ©e,
notre conseillĂšre et notre modĂšle. Les philosophes superficiels la
calomnient quand ils lui imputent tous nos mĂ©faits. « Les bĂȘtes
sont rĂ©glĂ©es dans leurs idĂ©es comme dans leurs mĆurs, et le prin-
cipe du mal est dans le dérÚglement d'une volonté qui s'adore,
le culte et la folie du moi. » Je sais bien qu'un Amiel nous
rĂ©pondrait encore que « la loi humaine supĂ©rieure ne peut ĂȘtre
empruntée à l'animalité ». Mais AL Cherbuliez ne nous garantit
point la supériorité; il ne nous promet qu'une moyenne honorable
et c'est déjà quelque chose. Il ne fait pas profession d'héroïsme,
mais de modestie et de prudence. Avant d'aviser & devenir des
saints, tĂąchons d'ĂȘtre des justes. Encore une fois, les bĂȘtes, que
saint François nommait ses soeurs, nous y aideront. Elles nous
apprendront que la régularité, l'habitude, la discipline, sont les
plus sûres ouvriÚres du bien, et qu'il ne faut pas faire fi des vertus
instructives et machinales. « Il y a un peu de machine dans tout
ce qui est grand, dans tout ce qui est fort, dans le travail mysté-
rieux du génie, dans l'esprit militaire, dans les ordres religieux et
dans tout ce qui leur ressemble, dans les dévouements héroïques,
dans la vie réglée de l'homme de bien comme dans la course silen-
cieuse des astres autour d'un centre invisible... » La morale de
M. Cherbuliez ne chemine donc pas toujours terre Ă terre, et vous
voyez jusqu'oĂč elle va chercher ses tĂ©moignages et ses exemples.
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668 M. VICTOR CHERBUL1EZ
Oui, la nature inanimĂ©e, Ă son tour, les soleils du ciel, aprĂšs les bĂȘtes
des champs, attestent la beautĂ© suprĂȘme de la rĂšgle et de la loi.
Cessons de nous tourmenter en vain, de rĂȘver au-dessus de nos forces
et au delĂ de nos besoins. Au lieu de chercher l'exception et le
miracle, souffrons humblement l'ordinaire, autrement dit ce qui
est dans Tordre, et tĂąchons de l'aimer. Alors nous rentrerons dans
l'universelle harmonie, nous pourrons fĂȘter notre rĂ©conciliation
avec la création tout entiÚre, et nous ne perdrons plus jamais cette
divine joie que le héros de Paille Méré connut un soir, un seul,
hélas! et qu'il nous décrit ainsi : « Ce qui se passa alors entre moi,
chétif atome, et les cieux immenses, et la terre, et l'espace, et le
mystĂšre divin des nuits, je ne le puis comparer qu'Ă ces embras-
sements délicieux par lesquels deux amis, trop longtemps désunis
sur la foi d'un soupçon, abjurent leur vaine querelle et renouvel-
lent le pacte sacré de leur intelligence rompue. Malentendu dissipé
par un mot, paroles mĂȘlĂ©es de tristesse et de joie, oubli du passĂ©,
possession de l'avenir, inviolables serments, certitudes ineffables,
mon ùme a savouré toutes ces douceurs et, scellant son traité de
ses larmes, elle a renoué son alliance avec l'ordre éternel des choses
qu'avaient méconnu ses soupçons, qu'avaient insulté ses douleurs. »
H
Et maintenant, élevons-nous au-dessus des personnages de
roman, au-dessus des hommes qui souffrent, qui s'agitent et qui
s'égarent; élevons-nous jusqu'aux idées impassibles et sereines.
L'Art et la Nature, le Prince Vitale, le Cheval de Phidias (je
remonte le cours des années), ces trois études d'art vont nous
montrer l'esthétique de M. Cherbuliez conforme à sa morale, et
compléter l'accord que le Beau fait avec le Bien dans cet esprit
harmonieux.
L'Art est une protestation contre la Nature qu'il imite. â Cette
formule, qui contient tout le dernier livre de M. Cherbuliez, énonce
un compromis entre deux principes, entre deux tendances légitimes
et opposĂ©es, et les compromis sont Ćuvre de sagesse. Art et Nature!
Rien que ce titre affirme une dualité qu'on perd trop de vue aujour-
d'hui. Le terme mĂȘme de naturalisme ne dĂ©note- t-il une fĂącheuse
tendance Ă identifier les deux facteurs du Beau, que dis-je, Ă sacri-
fier l'un des deux à l'autre, et le goût des apparences au goût des
réalités? Il est bon de réagir et de re viser une distribution inégale.
Ainsi fait M. Cherbuliez, et la définition qu'il donne tout d'abord
nous promet un jugement impartial et d'équitables conclusions.
L'art imite et il proteste. L'imitation est assez manifeste pour
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If. VICTOR CHERBDLIEZ 669
qu'on n'y insiste pas, dans la sculpture et la peinture; elle apparaĂźt
avec moins d'évidence dans les arts dits symboliques, qui sont la
musique et l'architecture. 11 y a pourtant, en l'une et l'autre, une
part d'imitation que M. Cherbuliez a su dégager : « L'objet propre
de l'architecture, dit-il, est d'exprimer par des apparences la desti-
nation d'un édifice. » Le fait est qu'il existe une liaison étroite
entre certaines formes visibles et certaines impressions morales. Le
mot de Paule MĂ©rĂ© : « Le bonheur est rond », pourrait ĂȘtre un mot
d'artiste, d'architecte. Telles lignes éveillent infailliblement en
nous telles sensations ou tels sentiments. La sagesse divine
d'Athéné s'exprime par les lignes exquises du Parthénon, et la
folie plus divine encore du christianisme, par l'élancement des
voûtes et des flÚches gothiques. De ces analogies, la nature a fourni
le modĂšle. La colonne imite l'arbre, et la colonnade la forĂȘt. Le ciel,
arrondi sur nos tĂȘtes, a donnĂ© l'idĂ©e de la voĂ»te, et la beautĂ© du
Parthénon, dressé devant le mont Pentélique, s'achÚve par je ne
sais quelle convenance suprĂȘme entre le fronton du temple et celui
de la montagne, entre les lignes de l'édifice et celles de l'horizon.
La musique elle-mĂȘme imite la nature, et la nature ici, « ce n'est
pas seulement le ciel, la terre et la mer, les champs et les bois, les
rochers et les plantes, c'est aussi la nature humaine, notre Ăąme, nos
instincts, nos penchants ». La musique écoute toutes les voix,
qu'elles chantent au dehors ou au dedans de nous. Elle note le
murmure du vent ou du ruisseau, comme les soupirs de notre poi-
trine, les battements de notre cĆur et les cris de notre joie ou de
notre souffrance, comme la chanson de l'oiseau.
La part faite Ă l'imitation, M. Cherbuliez en fait une autre,
égale, je crois, à la protestation, et voilà comme il équilibre la
balance. Si l'art est trop souvent réduit, devant son modÚle, à con-
fesser son impuissance, il a pourtant ses revanches. D'abord il
crée chez ceux qui le servent dignement et avec piété un état
d'esprit désintéressé, pacifique et pur. Qui niera, par exemple, la
supériorité morale, ou psychologique au moins, de la disposition
esthétique, pour ainsi dire, sur la disposition naturelle? La joie que
nous cause l'Ćuvre d'art n'a rien de commun avec les satisfactions
matérielles, encore moins avec les plaisirs des sens. On jouit de
l'Ćuvre d'art sans la possĂ©der. Comme le dit fort bien M. Cherbu-
liez, le jour oĂč Pygmalion supplia le ciel d'animer la statue adorĂ©e,
il prouva qu'il n'avait pas des yeux d'artiste, et le jeune homme
de Cnide qui s'était fiancé dans le secret du sanctuaire à la Vénus
de PraxitÚle, pécha contre le ciel et contre l'art en aimant le
marbre comme une chair de femme.
L'art, aprÚs avoir épuré le miroir de notre ùme, précise l'image
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679 M. VICTOR CHERBULIEZ
qui doit venir s'y refléter. Entre toutes les images que la nature
nous présente péle-mÚle, il en discerne, en choisit une, la dégage
et la débarrasse des accessoires parasites qui l'encombrent et la
dévorent. Puis il la fortifie, il en accentue le caractÚre. Enfin il
met en elle quelque chose de lui-mĂȘme, car une Ćuvre d'art ne
nous paraĂźtra complĂšte que si nous y retrouvons la main, l'esprit
et l'Ăąme de l'ouvrier.
Ge n'est pas tout. « L'art nous délivre des chagrins que causent
à notre imagination le peu de durée de la beauté naturelle et les
hasards perturbateurs. »
Ici-bas tous les liias meurent,
Tous les chants des oiseaux sont courts !
Je pense aux étés qui demeurent
Toujours.
Et l'art seul nous donne les deux Ă©ternellement en fĂȘte, les rossi-
gnols qui jamais ne se taisent et les lilas qui ne sauraient défleurir.
Ici-bas les lĂšvres effleurent
Sans rien laisser de leur velours
Mais quand nos amours sont passées, les héroïnes des poÚtes
aiment encore et des lĂšvres de Francesca, de Didon et de Juliette
jamais ne s'envolera le baiser.
Ce n'est pas tout encore. L'art supprime l'accident, qui trop sou-
vent dérange les combinaisons de la nature : les spectacles de
l'univers physique, l'histoire des nations ou celle des individus.
Je veux bien que dans la nature mĂȘme il y ait d'heureux acci-
dents; il en est beaucoup plus de fĂącheux. La pluie tombe au
hasard. Elle a sans doute ses raisons, mais qui ne sont pas les
nĂŽtres. Elle se soucie peu d'enlaidir un paysage ou de perdre une
moisson. Et dans l'ordre moral, que de hasards contrarient la plus
belle vie, la plus heureuse destinée! Sur la scÚne du monde que
de tragédies avortées, de comédies qui languissent, d'intrigues
arrĂȘtĂ©es, de piĂštres dĂ©nouements !
L'art ne supprime pas l'accident, car ce serait supprimer la vie :
il l'emploie. Il en fait, au lieu de son contradicteur et de son
ennemi, son allié et son collaborateur. Il dote le hasard d'intelli-
gence et par lui toutes les fautes deviennent heureuses. Ćdipe
Btri n'est ainsi qu'une série d'accidents. Accident aussi, mais
prémédité et sublime, dans le premier morceau de la Symphonie
héroïque, certaine entrée téméraire et prématurée d'un cor, qui pro-
voque l'admirable reprise du thĂšme. M. Cherbuliez tout le premier
excelle i changer ainsi l'accident en bonne fortune. Rappelez-vous
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M. VICTOR CHERBUUEZ m
seulement les pĂ©ripĂ©ties du Comte Kostim, de LadUlas BolsAĂč de
Meta Holdeuis. Pour mener Ă bonne fin ces trois romans, ML Cher-
buliea a pris le hasard à son service» non pas le hasard de la nature,
mais celui de l'artiste, qu'il dĂ©finit lui-mĂȘme : un ouvrier intelli-
gent <( qui arrange quand il a l'air de déranger, débrouille quand
il a l'air de brouiller, donne aux choses tout leur prix, réveille les
puissances endormies, leur fournit des occasions et, loin de fausser
ou d'affaiblir les caractĂšres, les aide Ă se montrer tels qu'ils sont,
et à nous découvrir leurs dessous. » Enfin, et c'est ici le dernier
avantage de l'art sur la nature, l'homme est évidemment la cause
finale de l'art. La nature possÚde et garde la beauté pour elle-
mĂȘme sans s'inquiĂ©ter de nous en faire part; elle ne nous invite ni
ne nous enseigne à en jouir; l'art au contraire n'aspire à réaliser
le beau que pour nous le communiquer. La nature est égoïste et
insensible, l'art charitable et compatissant; nous trouvons l'un
toujours bienfaisant et consolateur, l'autre le plus souvent indiffé-
rente ou cruelle, et si nous aimons la nature parce qu'elle est
belle, nous aimons l'art parce qu'il nous aime.
La voilà donc justifiée, la définition donnée au début du livret
le voilà partagé, le différend éternel entre l'art et la nature, entre
l'imitation et la protestation, et dans l'équité de ce jugement, on
retrouve bien, n'est-ce pas, l'esprit accoutumé de l'écrivain : le
goût de la mesure et la sagesse au parler d'or.
« Que le poÚte soit chrétien, juif ou musulman, protestant ou
catholique, le poÚte est avant tout poÚte. » M. Cherbuliea, qui est
artiste, Test aussi avant tout : protestant, il a célébré la Renais-
sance; Genevois, il a adoré la GrÚce. Nous pardonnera- t-il si nous
finissons par son commencement, s'il nous plaĂźt de le quitter sur
les deux études exquises des deux printemps du monde, qu'il
Ă©crivit lui-mĂȘme en son printemps?
Ces deux saisons bénies, la Renaissance et l'Antiquité, de quel
noble amour il les aima!
« Dame trĂšs humaine et trĂšs courtoise, quelle fĂȘte il se donna
chez vous le jour que la signora Gamilla, votre fille, ayant épousé,
le valeureux marquis délia Tripalola... » Ainsi parlait, en ses épltre*
dédicatoires, Bandello, le novetliere du seiziÚme siÚcle. En ces
beaux chĂąteaux, quelles furent donc alors ces fĂȘtes, dont lui aussi,
H. Cberbuliez aime Ă se souvenir? Les jardins sont pleins de
nobles cavaliers et de dames parées avec magnificence; sur les ter-
rasses, Ă l'ombre des pins d'Italie, on disserte, on chante, on parla
d'art, de philosophie et d'amour. « Ne vous y trompez pas, l'heu-
reuse aventure qu'on célÚbre ici, dans ces jardina, dans cette
loggetta* ce n'est pas seulement le mariage de la vertueuse signora
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672 M. VICTOR CHERBUL1EZ
Camilla avec le marquis Tripalola, mais un autre mariage encore,
d'une bien autre importance, les épousailles de la science et du
monde. » Le Prince Vitale, sous forme d'essai et de récit dialogué
Ă propos de la folie du Tasse, n'est qu'un regard d'admiration et de
regret jeté sur ces noces de la Renaissance, dont la journée
radieuse eut un triste lendemain. La tristesse de ce lendemain,
voilĂ l'une des causes, et la plus efficace, des chagrins et de la
folie du Tasse. N'en croyez plus la légende ; le poÚte ne porta point
la peine d'un amour tĂ©mĂ©raire pour la sĆur d'Alphonse de Ferrare,
et de ses malheurs on doit accuser surtout ce qu'il appelle cent
fois lui-mĂȘme rigor e strettezza dei tempi, la rigueur et l'Ă©troitesse
des temps.
« Trois fois heureux, disait le prince Vitale, l'homme de génie
qui naßt et meurt à propos! Heureux encore celui qui, né trop tÎt,
devance son temps! Condamné par ses contemporains, il en appelle
à la postérité. Les siÚcles à venir se lient d'amitié avec lui et le
visitent dans son délaissement. Mais, s'il est né trop tard, s'il est
seul à représenter dans le monde quelque chose qui n'est plus,
son malheur est sans ressources. Ah! qu'il est dur de traĂźner aprĂšs
soi comme un boulet une inutile et ridicule fidélité au passé! Ah!
qu'il est dur de s'entendre dire : Laissez les morts ensevelir leurs
morts! »
Torquato Tasso fut un de ces attardés. 11 apporta au monde un
génie que le monde alors ne pouvait plus comprendre, ou plutÎt
n'osait plus admirer. Contemporain, par l'esprit, de Raphaël, de
Balthazar Castiglione, de Léon X, il le fut, par la vie, de Gré-
goire XIII, de la congrégation de l'Index et de l'Inquisition. La
Renaissance, dont il était le dernier enfant, mourut en lui donnant
le jour, et quand l'orphelin appela sa mÚre, une marùtre lui répondit.
C'est que le sourire s'était retiré de la face de Dieu, ou plutÎt de
la face de ceux qui le reprĂ©sentaient sur terre. L'Ăglise, menacĂ©e
par la Réforme, s'enfermait dans l'enceinte de ses remparts, au
cĆur de sa citadelle, aprĂšs avoir abattu sans pitiĂ© autour de ses
murailles tout ce qui pouvait servir à l'assiégeant de cachette et
d'embuscade; les arbres magnifiques tombaient, et les forĂȘts om-
breuses, et jusqu'aux buissons fleuris od hier encore chantaient
les oiseaux. C'est contre l'Ăglise ainsi armĂ©e pour sa propre dĂ©fense
que vint se heurter et se briser le malheureux poĂšte. En 1575, sous
le pontificat de GrĂ©goire XIII, son Ćuvre qu'il portait Ă Rome
comme une offrande, y fit l'effet d'une offense. Tout en fut repris et
condamné; le christianisme en sembla païen; les sentiments en
parurent profanes, les héros criminels, les peintures licencieuses,
suspectes d'irrévérence et d'idolùtrie. Alors, entre le génie du Tasse
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H. VICTOR CHERBULIEZ 673
et la censure ecclésiastique une guerre éclata, qui devait durer
longtemps. En vain, pour désarmer les rigueurs de ses juges, le
poĂšte se soumit Ă toutes leurs exigences, Ă leurs plus mesquins
scrupules; il retoucha non seulement les détails, mais le plan, les
Ă©pisodes et les caractĂšres de son Ćuvre. Il implora le pardon de
TancrĂšde, de Renaud, d'Herminie et d'Armide. Il mendia l'indul-
gence des inquisiteurs pour ses héroïnes d'amour. Inutiles priÚres.
Le conseil de censure exigeait toujours de nouveaux sacrifices, et
sous la cloche, oĂč l'air se rarĂ©fiait de plus en plus, le gĂ©nie du
Tasse se mourait d'asphyxie. Il étouffa enfin; Clément VIII vint
trop tard, et grĂące Ă lui le poĂšte ne put que fermer les yeux en
paix. Quant au poÚme, des éditions furtives l'avaient sauvé et
l'original heureusement, au lieu du corrigé de la Jérusalem, est
parvenu jusqu'Ă nous.
Qu'il fut douloureux ce conflit entre le gĂ©nie humain et l'Ăglise
de Dieu ! Mais la situation mĂȘme le commandait. « DĂ©jĂ , dit M. Cher-
buliez, le lion rugissant s'apprĂȘtait Ă dĂ©vorer l'Ăglise. La papautĂ©
sentit toute l'étendue du péril ; elle n'hésita pas à prendre un parti
extrĂȘme, et, ne consultant que les intĂ©rĂȘts de son salut auquel est
attaché le salut du genre humain, elle lui sacrifia tout. »
Qui la contraignit à ce cruel sacrifice? Qui prononça le divorce
entre l'Ăglise et la Renaissance qui s'aimaient? La RĂ©forme, cette
étrangÚre à l'esprit étroit et dur, et la science, la poésie et l'art, pas
plus que la foi, ne le lui pardonneront jamais. Elle était si belle alors,
la cité de Dieu, devenue librement et largement la cité des hommes,
de tous les hommes. Oh! la Rome de Léon X, personne mieux que
M. Cherbuliez, un réformé pourtant ne Ta comprise et célébrée.
Nul historien catholique n'a glorifié avec cet enthousiasme, cette
magnificence, l'Ăglise, plus catholique alors, c'est-Ă -dire plus uni-
verselle, qu'elle ne le fut jamais.
La pensée religieuse de la Renaissance a été souvent méconnue
et calomniée. Il la faut juger, non par ses déviations et ses excÚs,
mais par son principe essentiel, par ce dessein grandiose qu'avait
conçu la papautĂ© et que Luther empĂȘcha de s'accomplir : la rĂ©con-
ciliation du christianisme avec l'antiquitĂ©. AprĂšs avoir prĂȘchĂ©
pendant des siĂšcles le sacrifice et la souffrance, l'Ăglise, estimant
que la terre avait assez pleuré, terra lagrimosa, comme disait
Dante, allait enfin annoncer l'allégresse et proclamer la véritable
trĂȘve de Dieu. Etoile de la nuit durant l'horreur du moyen Ăąge,
elle promettait d'ĂȘtre encore l'Ă©toile du matin. « Oh! s'Ă©crie alors
M. Cherbuliez, quel esprit de joie est soudain descendu du ciel!
Harpe de David, apprenez Ă moduler vos chants, entremĂȘlez aux
soupirs de la pénitence les accents d'allégresse des rachetés qui
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9H M. YTCTOR CBERBGLBffi
cheminent sur les mille dentiers da monde dans la sainte liberté
de Dieui Couronne sanglante du Christ, qu'on vous voie reverdir
et fteurir ! O fleurs divines ! ce sont les fleurs de l'espérance," de
l'amour, de la joie, toutes les fleurs de l'éternel printemps des
deux! »
En un mot, ce sont les fleurs de la vie, de la vie jusqu'ici
méprisée, maintenant réhabilitée et bénie. La vie complÚte, voilà le
programme de la Renaissance. La devise du croyant n'était plus :
renoncer Ă tout pour aller Ă Dieu, mais se servir de tout pour se
rapprocher de Dieu. On se rapproche de lui par la foi; mais aussi
par !a science; le grand bien est de croire, mais connaĂźtre est un
bien encore. RaphaĂ«l a rĂ©uni dans une mĂȘme chambre du Vatican,
chez un pontife chrétien, la Dispute du Saint-SacremetU et l'Ecole
cT AthÚnes; les saints du ciel ont regardé les saints de la terre et
leur ont souri,
Quelle Jérusalem nouvelle?
D'oĂč lui viennent de tous cĂŽtĂ©s
Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés?
Ils lui viennent des siÚcles disparus et des contrées lointaines.
Ils viennent de la GrÚce et de l'Egypte, de la Syrie et de la Cbaldée.
Le platonisme de la Renaissance enrĂŽla Pythagore et Socrate,
Ăristote et Platon, parmi les prĂ©curseurs de JĂ©sus. Il entreprit de
retrouver sous l'erreur, au besoin sous le mensonge paĂŻen, le
soupçon et le pressentiment de la vérité chrétienne. Non seulement
dans la philosophie de la GrĂšce, mais dans sa mythologie mĂȘme,
et jusque dans les vieilles théogonies de l'Orient, on se plut à recon-
naĂźtre alors les messagĂšres du Seigneur, et sur les murailles Six tin es,
à cÎté des ProphÚtes, les Sibylles eurent le droit de s'asseoir. Que
servent les paroles! dit ici M. Cherbuliez. C'est Ă nous et non Ă lui
de le dire; Ă nous d'arrĂȘter ici notre impuissante paraphrase et de
vous renvoyer Ă l'original de cet admirable tableau.
Rares sont les livres dignes d'ĂȘtre lus Ă Rome. Le Prince
Vitale est un de ceux-lĂ . Voyageur que je ne connais pas, mais
pour qui j'Ă©cris peut-ĂȘtre, hĂŽte passager de la ville Ă©ternelle,
montez par un beau soir au couvent de Sant' Onofrio, sur te
Janicule, oĂč mourut le grand poĂšte dĂ©solĂ©. Pendant le jour qui
âąs'achĂšve, peut-ĂȘtre avez- vous contemplĂ© Saint-Pierre et le Vatican,
la coupole de Michel- Ange et les fresques de Raphaël. Vous aurez
été quelques heures un citoyen de la Renaissance; son esprit sera
eu vous. Alors, ouvrez ce petit livre aux derniĂšres pages et, vous
souvenant d'uu des plus beaux monuments de l'histoire, d'un des
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M. VICTOR CHREBKLUZ 671
plus nobles desseins de l'Eglise, tandis que les cloches de Rome
sonneront, dites avec M. Cherbuliez cette priĂšre ; elle est d'un grand
artiste et d'un grand penseur; c'est le Credo de la Renaissance :
ce Seigneur, vous le savez, ces hommes étaient à vous, et votre
gloire se manifesta dans le pontife qu'ils avaient nourri de leur
sagesse! O Jérusalem, en dépit de tes souillures, que tu parus
belle à toutes les nations en ces temps bienheureux 1 De quel éclat
divin brillaient tes autels et quelles fĂȘtes tu cĂ©lĂ©brais dans ton
enceinte agrandie! Du Nord et du Midi et des profondeurs de
l'Orient, tous les dieux s'étaient donné rendez- vous chez toi
et tous ils se tenaient humblement prosternés autour du trÎne du
Christ. Ce jour-là , Seigneur, déposant pour la premiÚre fois votre
couronne d'épines, vous aviez ceint votre front de violettes par-
fumées qu'avaient vues fleurir l'Ilissus et vous teniez à la main un
lotus du Nil d'une blancheur immaculée. Alors, vous penchant sur
tous ces dieux et ces sages, on vit vos lĂšvres sourire et votre bras
s'étendre pour les bénir, et une voix d'ange, plus douce encore
que celle qui avait annoncé votre nativité, s'écria : Gloire à Dien
sur la terre ! paix entre les dieux réconciliés sous le regard du Christ !
Bénie soit la sainte Eglise universelle ! »
Mais il est une autre colline, plus sacrée encore que le Janicule,
aimée avant toute autre et plus que toute autre par M. Cherbuliez :
c'est l'Acropole d'AthĂšnes. Montons-y avec lui. Le moine jaloux de
Wittemberg ne Ta pas gravie, celle-lĂ ; ses pieds lourds n'en ont
pas foulé le pavé, et du noble enclos de marbre sa voix sévÚre n'a
pas fait envoler l'Ăąme antique, l'Ăąme libre et joyeuse des dieux.
Le Cheval de Phidias est, comme le Prince Vitale, une causerie
esthétique. Sous le péristyle occidental du Parthénon, par les
beaux aprÚs-midi d'un été athénien, à l'ombre tournante des
colonnes, la marquise, milord, son oncle, Nanni, son jeune soupi-
rant, l'abbé, son aumÎnier, le chevalier et le docteur viennent
s'asseoir. On dirait un groupe de Boccace dans le pays de Phidias.
Au-dessus de leurs tÚtes, une métope de la frise représente on
cheval qui s'enlÚve, monté et retenu par un cavalier coiffé du piloe
arcadien» La marquise a pour le bel animal une tendresse pas-
sionnée; elle le préfÚre à tous les autres marbres du temple. Ses
compagnons, pour lui plaire, ont mis au concours l'éloge du coursier
bien-aimé. Deux blanches mains doivent poser sur le front: Ai
vainqueur une couronne d'olivier.
Chacun alors prend la parole à son tour. Un dialogue s'établit,
qui rappelle ceux de Platon par le fond et par la forme, par les
doctrines et par la méthode suivie, qui consiste à . partir d'un
objet particulier et sensible pour s'élever de plus en plus haut
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676 M. VICTOR CHERBULIEZ
dans la région de l'idée pure. Rien de technique et rien d'aride
nulle part. « C'est le fait d'un pédant, a dit ailleurs M. Cher-
buliez, d'habiller ses imaginations en théorÚmes de géométrie. »
Aussi n'est-ce pas ainsi qu'il habille les siennes; de quelle
grĂące au contraire il les revĂȘt 1 de quels voiles souples et trans-
parents, et de quelle lumiÚre! Ltimine vestit purpureo. La pédan-
terie, pour lui, n'est que la prétention de remonter aux principes
des choses; il y remonte pourtant, mais sans prétention, par des
chemins en pente douce et fleurie, comme ceux oĂč marchait
Socrate avec ses disciples, en s'entretenant de la beauté. Ainsi le
charmant causeur a fait mentir le proverbe vulgaire : toute une
thĂ©orie de l'art grec, et en mĂȘme temps de l'art universel et Ă©ternel;
les aperçus les plus ingénieux sur l'éclectisme, l'idéalisme et le
réalisme, sur l'individualité dans l'art, sur les rapports de l'amour
avec la beauté; des vues générales et profondes, de poétiques
allégories, toutes ces choses exquises ont pu se trouver sous le
pied d'un cheval, mais d'un cheval de Phidias regardé par un
Cherbuliez.
Ce cheval, d'abord, n'est pas le cheval en général, c'est-à -dire un
composé d'éléments hétérogÚnes que Phidias aurait empruntés aux
types divers de beautĂ© chevaline qui figuraient dans les fĂȘtes
équestres de la GrÚce. C'est un cheval, d'une race parfaitement
déterminée, de celle qui, par la finesse, l'intelligence, l'agilité,
rĂ©pondait le mieux au goĂ»t, au gĂ©nie mĂȘme du peuple : la race barbe
ou berbÚre. Phidias a représenté le cheval de cette race, et non point
un autre. Loin d'user du procédé des éclectiques, il a plutÎt accusé
encore la personnalité de son modÚle. Pourquoi? Parce qu'il savait
« que tout ce qui vit, tout ce qui mérite de vivre, se compose non de
piÚces rapportées, mais de parties intimement liées, qui se suppor-
tent toutes les unes les autres, et toutes se rapportent Ă une fin. Il
savait que 1' « hybridation », procĂ©dĂ© de jardinier fleuriste, n'a rien Ă
dĂ©mĂȘler avec la poĂ©sie et la sculpture... Il savait surtout que rien
n'est beau qu'Ă la condition d'ĂȘtre individuel; que la forme d'une
chose est sa limite; que, supprimez les bornes d'un ĂȘtre, et vous
supprimez ses contours... Oui, les bornes des ĂȘtres sont sacrĂ©es,
c'est par leur moyen qu'ils se manifestent; affranchissez-les de tout
ce qui les restreint, c'est de leur existence mĂȘme que vous les aurez
délivrés... »
Le cheval du Parthénon est donc exclusivement un cheval barbe;
mais c'est de plus un barbe dressé, j'allais dire élevé, selon la
mĂ©thode grecque. Et dĂ©jĂ nous montons de plusieurs degrĂ©s; Ă
propos d'un simple animal, nous allons apercevoir le principe
mĂȘme de la civilisation hellĂ©nique. Je disais bien : le cheval a Ă©tĂ©
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M. VICTOR CHERBUL1BZ 677
non pas dressé, mais élevé ; car il y avait dans l'équitation grecque
une part d'éducation véritable, une action intellectuelle et morale
sur le cheval comme sur l'enfant. Ici reparaĂźt le Cherbuliez du
Prince Vitale, le défenseur, contre la rigueur et la tristesse, de la
liberté, de l'indulgence et de la joie. Oh! le bel éloge de cette édu-
cation athénienne, qui disciplinait sans contraindre, qui formait les
Ăąmes sans les fausser, les ployait sans les rompre, et favorisait la
nature au lieu de la contrarier. Ecuyers et maßtres d'école s'inspi-
raient des mĂȘmes idĂ©es et suivaient la mĂȘme mĂ©thode. On traitait,
je ne dirai pas les enfants comme des chevaux, mais, ce qui est
toute autre chose, les chevaux comme des enfants; et parce que les
hommes, en ce pays d'aisance et de douceur, n'avaient rien
d'animal, les animaux y prenaient quelque chose d'humain. Voyez
le cheval de marbre. L'Ćil, les naseaux, l'encolure, tout en lui
respire une ùme étroitement d'accord avec l'à me du cavalier; ou
plutĂŽt le cheval et l'homme n'ont Ă eux deux qu'une seule et mĂȘme
ùme : chez l'un, elle commande avec douceur; elle obéit, chez
l'autre, avec plaisir. Le cavalier n'use point de violence : il monte
sans selle, sans Ă©perons, sans Ă©triers, toutes gĂȘnes bannies de
l'équitation grecque; aussi l'animal ne se rend-il pas par force; il
se donne librement et par amour.
Oui, jusque dans les exercices du manĂšge, la GrĂšce avait
fait une place Ăą l'amour; Ă l'amour, voyez comme de plus en
plus notre sujet s'agrandit et s'élÚve, ù l'amour, principe unique
de l'art comme de la vie. L'Amour, autrefois, écoutant chanter
toutes les voix de la nature, les rochers, les eaux et les bois,
souhaita de posséder des instruments qui rediraient la musique
de l'univers. Il pria les génies auxquels il commande, de lui
fabriquer des lyres d'argent; mais celles-ci, répétant seulement
les sons les plus rapprochés, n'arrivaient qu'à reproduire des
fragments épars et sans lien réciproque de l'immense symphonie.
Alors Amour de ses propres mains fabriqua quelques lyres d'or, et
les ayant montées à des diapasons différents et accordées selon
des modes divers, il leur donna des ailes et les répandit dans
l'espace. Et comme par la grĂące d'Amour ces lyres d'or possĂšdent
l'harmonie infuse, la moindre note, fût-ce la plus éloignée, éveille
en elles des échos infinis et la résonnance complÚte de l'universel
concert.
M. Cherbuliez est une de ces lyres d'or, je veux dire une Ăąme
d'artiste capable de comprendre l'ensemble des choses et d'en
communiquer le frisson aux pauvres lyres d'argent que nous
sommes. AprÚs avoir étudié le cheval d'abord, puis le cheval et le
cavalier, il s'avise que ce groupe équestre fait partie d'une frise et
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Ht M. VICTOR CiERBULIE
enfin que cette frise est la frise d'un temple. Et la frise se déroule
devant nous, et le temple s'élÚve, et pénétrant jusque dans le
sanctuaire, nous y trouvons la jeune fille aux yeux bleus, la
déesse favorite de la GrÚce et de M. Cherbulßez, la Sagesse.
Sagesse divine» qui n'est pas le repos ni le sommeil, mais l'action
maĂźtresse et consciente d'elle-mĂȘme; qui n'est pas la froideur,
mais l'émotion et la joie; qui ne supprime pas la passion mais la
discipline. Elle rend aimables et la rĂšgle et la loi; par elle,
l'obéissance nous devient facile; par elle, on apprend à trouver
dans le devoir la plus noble forme du bonheur. La voilĂ , telle que
le romancier la prĂȘcha toujours Ă ses hĂ©ros; faute de l'avoir
possédée, les Bolski se sont perdus et les Ghislain ont souffert.
La voilĂ , telle que l'auteur du Chenal de Phidias l'a reconnue et
adorée dans le plus beau sanctuaire que jamais lui dédiÚrent les
hommes. Ainsi la morale et l'esthétique, au terme de cette étude,
se rejoignent sur les hauteurs, et pour M. Cherbuliez, la raison,
oh ! non pas froide, ni pédante, ni farouche, mais la raison sou-
riante, agissante, heureuse, demeure le dernier secret de l'art et de
la vie.
Et ego in Arcadia! Et nous aussi, nous l'avons vue, respirant
dans les marbres d'AthĂšnes, cette raison divine. Chez les dieux,
chez les hommes et jusque chez les animaux de l'admirable frise,
nous avons contemplĂ© la force et la beautĂ© jouissant d'elles-mĂȘmes,
l'énergie et la discipline de l'ùme unies ensemble, l'accord mysté-
rieux d'une vie portée à son comble et d'une immuable sérénité. Il
y a quelques mois, au pied du Parthénon, nous relisions M. Cher-
buliez, et pour contrĂŽler la justesse de ses vues, la finesse de ses
remarques, pour voir sous les feux du couchant le cheval se cabrer
dans la splendeur du soir, nous n'avions qu'Ă lever la tĂšte. Aujour-
d'hui, hélas! nous sommes revenus dans l'hiver, dans l'hiver de
France. Le ciel est bas, le vent tourmente les arbres dépouillés et
noirs. Reverrons-nous jamais le soleil descendre vers Salamine? A
l'écrivain que nous allons quitter, demandons au moins, avec une
parole de consolation, un dernier conseil de sagesse; il ne nous les
refusera pas. Il nous dira « qu'une vie réglée et uniforme est une
bonne vie pour qui aime Ă se chercher et Ă se trouver, qu'il est un
art de se laisser bercer par l'habitude sans s'endormir, et que nos
plus belles aventures sont nos pensées ».
Quand on a vu le Parthénon, on peut ajouter : et nos souvenirs.
Camille Bhukw.
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RĂORGANISATION
DBS
HALLES CENTRALES DE PARIS
Vieille de six ou sept cents ans, la question de l'organisation des
Halles centrales de Paris est encore actuelle. Toujours elle renaĂźt,
et aujourd'hui mĂȘme, elle offre plus d'intĂ©rĂȘt qu'elle n'en a jamais
présenté; car si, d'une part, les arrivages quotidiens augmentent
d'importance, d'autre part, tout est Ă refaire, puisqu'il n'y a plus
ni autorité, ni surveillance, ni sincérité. Six cents ans de réglemen-
tation pour aboutira l'absence de toute rĂšgle et au chaos, tel est le
bilan de la situation : tant est absolue l'impuissance des rĂšglements,
quand, sollicitĂ© par la soif du gain, l'intĂ©rĂȘt privĂ© vient chaque jour
les miner et les saper! C'est sous les pavillons des Halles que
s'abat, chaque matin, une nuée de parasites affamés, s'engraissant
des labeurs de l'agriculture,
Comme od voit les frelons, troupe lùche et stérile,
Aller piller le miel que l'abeille distille *.
Le désordre est à son comble. C'est la résurrection de l'ancienne
Cour des miracles, avec cette différence que la supercherie n'y est
plus exercée pour extorquer quelques liards de la commisération
des passants, mais bien pour tailler et rançonner le pauvre rural qui
a expédié ses plus beaux produits. Cet état de choses est reconnu
par tout le monde. Producteurs et consommateurs sont également
lésés. Aussi une réforme radicale est-elle réclamée non seulement
par les uns et par les autres, mais encore par ce qui reste d'honnĂȘte
dans le commerce des Halles. Bien plus, et ceci est plus curieux,
les intermédiaires dont les services sont les moins justifiés joignent
leurs plaintes à ce concours universel de doléances, pour exiger,
eux aussi, une épuration qui les débarrasserait de leurs concur-
rents. Ils rappellent la fable des grenouilles qui demandent un rot
A cette gent marécageuse et coassante, Jupin avait derniÚrement
* Boileau, Sat, I.
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680 RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS
envoyé un roi doux et débonnaire sur l'épaule duquel on sauta :
c'était un soliveau. Nous aussi, nous demandons qu'on donne à ces
grenouilles un nouveau « roi qui se remue » , mais une grue qui les
croque et les gobe Ă plaisir.
I
Nous ne voulons pas faire ici l'histoire des Halles centrales, et
cependant il est nécessaire, ne fût-ce que pour se former une
opinion éclairée sur la sitution actuelle et sur la valeur des réformes
Ă tenter, de jeter un coup d'Ćil rapide sur le passĂ© de cet Ă©tablis-
sement. Pour n'envisager qu'Ă grands traits la partie historique de
cet important service, nous la partagerons en trois périodes, qui
nous semblent se distinguer les unes des autres par des traits
caractéristiques. La premiÚre comprendra l'ancien régime; la
seconde, ce siĂšcle-ci, jusqu'en 1878; et la troisiĂšme, ces derniĂšres
annés, depuis l'inauguration, en 1878, du nouveau régime actuel-
lement en vigueur.
La population de Paris, au douziÚme siÚcle, s'était considérable-
ment accrue sur la rive droite de la Seine. Les marchés de la Cité
devinrent insuffisants; et comme, d'autre part, les autres marchés,
situés à proximité des faubourgs, étaient trop éloignés, Philippe
Auguste conçut le dessein de former un vaste centre d'approvision-
nement sur l'emplacement oĂč sont encore actuellement les Halles.
Il construisit une enceinte dans laquelle il fit tout d'abord entrer le
marché des Champeaux et la foire de Saint-Lazare. Saint Louis et
ses successeurs poursuivirent cette idée, et l'agglomération des
Halles fut un fait accompli en 1320 !. Ă l'origine et jusqu'au milieu
du seiziĂšme siĂšcle, Ă©poque oĂč s'accomplit ce qu'on a appelĂ© la
réformation des Halles, ce fut d'abord une réunion de commerces
de toute nature, une sorte de grand bazar oĂč se concentrait toute
l'activité commerciale de Paris. A partir de cette reformations
les Halles deviennent plus spécialement un marché central d'ali-
mentation.
Le régime qui a prévalu pendant des siÚcles, quoique ayant
subi beaucoup de variations par suite de nombreuses ordonnances,
lettres patentes et royales, a constamment répondu à deux ordres
d'idées bien nets : l'intervention de l'autorité, dans le but d'ap-
provisionner la capitale, et le désir d'augmenter sans cesse les
revenus du fisc. Deux moyens furent constamment mis en Ćuvre
1 Sauvai,- Histoire et antiquité de Paris.
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RĂORGANISATION DBS HALLES CENTRALES DE PARIS 68t
pour répondre à ce double programme : l'apport obligatoire au
marché du roy, et à certains jours de la semaine, des denrées et
marchandises, et la création de droits à percevoir.
Les documents de l'époque sont remplis des contestations sans
cesse renaissantes entre le gouvernement et le commerce parisien.
Comme celui-ci cherchait toujours à éluder les obligations et
charges qu'on lui imposait, des transactions intervenaient parfois,
notamment celle qui est rĂ©sultĂ©e du fameux arrĂȘt de la Chambre
des comptes, du 14 août 1372, qui réduisit et détermina pour
chaque industrie les nombres des jours de marchés obligatoires.
Ces tracasseries n'étaient pas les seules vexations que le commerce
avait à subir de la part de l'autorité : il avait encore à souffrir de
la concurrence directe qu'elle lui crĂ©ait en faisant venir, et mĂȘme
parfois en achetant fort loin des grains, du bétail, des charbons
et autres marchandises, car on en était arrivé, dans certaines
circonstances, à constituer des sociétés pour opérer en gros les
achats jugĂ©s nĂ©cessaires *. L'intervention de l'Ătat pour assurer
l'approvisionnement de Paris s'étendait à bien des branches de la
production, et il suffit de citer le monopole des grains et le
Pacte de famine du siĂšcle dernier, pour rappeler les malheurs
qu'elle engendra 2.
Ces entraves malencontreusement apportées par le gouvernement
s'aggravaient encore de la charge trop lourde des droits de tout
nom et de toute nature, imaginĂ©s dans l'intĂ©rĂȘt du TrĂ©sor. Suivant
les époques, les droits étaient tantÎt fixes, tantÎt ad valorem. Les
principaux droits fixes étaient celui de tonlieu, taxe due à la fois
par l'acheteur et par le vendeur, et constituant en quelque sorte
un impĂŽt de consommation ; ceux de place, de hauban, de hallage
et sur les marchés aux bestiaux, ceux de rùtelier, de langueyage
des porcs, etc. A maintes reprises, les taxes ad valorem furent
substituées aux droits fixes, parce qu'elles étaient plus productives
et plus sûres pour le Trésor. Ceux-ci, en effet, étaient toujours
influencés par la cherté et les disettes; celles-là , au contraire,
malgré les fraudes, contestations et concussions qui ont toujours
été les fruits naturels de ce mode de perception, procuraient des
revenus indépendants des accidents de la production. L'abondance
et la disette leur profitaient également : la premiÚre, en augmen-
tant le nombre des transactions; et la seconde, en élevant les prix 3.
1 LĂ©on Biollay, les Anciennes halles de Paris, 1877; â Pigeonneau et de
Foville, F Administration de P agriculture.
2 Léon Biollay, le Pacte de famine, 1885.
5 Léon Biollay, RÚglements du commerce du bétail dans Us marcliés d'appro*
visionnement de Paris, 4879.
"25 NOVEMBRE 1892. 44
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662 RĂORGANISATION DES HALLES CWTRALIS M PĂMS
Depuis la Révolution jusqu'en 1878, les ventes s'effectuent par
les producteurs eux-mĂȘmes, et surtout par les facteurs officiels
institués à la Gn du dix-huitiÚme siÚcle en remplacement des
anciens jurés-vendeurs. C'est le rÚgne du factorat privilégié avec
un nombre de charges limité. La réglementation continue à fleurir
ou plutĂŽt peut-ĂȘtre Ă sĂ©vir, car on est en droit de se demander si elle
n'a pas Ă©tĂ© plus nuisible qu'utile aux intĂ©rĂȘts gĂ©nĂ©raux. Mais ce
qui caractérise cette période, ce sont les rivalités et les conflits.
Lorsqu'une solution intervient paraissant favoriser certains inté-
rĂȘts, les autres intĂ©rĂȘts, se proclamant lĂ©sĂ©s, s'unissent pour
démolir l'organisation récemment établie. A l'armistice de courte
durĂ©e succĂšde alors une lutte acharnĂ©e dans ce champ clos oĂč la
préfecture de la Seine, la préfecture de police, les consommateurs
et les divers agents de vente se sont toujours disputé le terrain
pied Ă pied. Et ce qu'il y a de particuliĂšrement curieux dans cette
mĂȘlĂ©e des parties en cause, c'est que le conflit n'existe pas seule-
ment entre les consommateurs et les agents de vente, ou entre les
diverses catégories de vendeurs, mais il se constate à l'état aussi
aigu dans les sphÚres gouvernementales. Deux autorités se parta-
gent ou plutĂŽt se marchandent incessamment l'influence : la
préfecture de la Seine et la préfecture de police. Faut-il s'en
étonner?
La discorde a toujours régné dans l'univers,
a dit La Fontaine, et cette guerre des intĂ©rĂȘts que notre vieux
fabuliste a si bien dépeinte dans la Querelle des chiens et des chats
et celle des chats et des souris est de tous les temps. Cette fable
est plus actuelle que jamais. Qu'on en juge plutĂŽt :
Autrefois un logis plein de chiens et de chats,
Par cent arrĂȘts rendus en forme solennelle,
Vit terminer tous leurs débats.
Mais le moindre incident, un os lancé à l'un des commensaux,
rouvrit l'Úre des hostilités et fit sombrer les rÚgles tutélaires de
la paix.
Cet altercas
Mit en combustion la salle et la cuisine.
Chacun se déclara pour son chat, pour son chien.
On ut un rĂšglement dont les chats se plaignirent.
Et tout le quartier étourdirent.
Leur avocat disait qu'il fallait bel et bien
Recourir aux arrĂȘts. En vain ils les cherchĂšrent
Dans, un coin oĂč d'abord leurs agents les cachĂšre&t :
Les souris enfin les mangÚrent»
Autre procĂšs nouveau.
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ftEĂRGANISiTIQB DES HĂLUS CENTRALES DE PAJUS m
II en a été ainsi aux Halles. Les mesures pnses pour apaiser les
uns ont fait aboyer ou miauler les autres. A quoi bon avoir tant
réglementé, puisqu'on n'avait, pour tenir la main aux rÚglements,
ni la résolution ni la vigueur voulues?
Le 10 octobre 1859, on rendit un décret dans l'intention de faire
cesser le conflit qui existait déjà entre la préfecture de la Seine et
la préfecture de police. Ce texte délimita logiquement les attribu-
tions des deux préfectures. Il reconnut la légitime intervention du
préfet de la Seine dans les tarifs, l'assiette et la perception des
droits municipaux de toute sorte, et il confia définitivement au
préfet de police la surveillance générale et les mesures d'ordre
intérieur, ainsi que le contrÎle des opérations et des écritures des
facteurs. 11 eut un effet diamétralement opposé à son but. Les
dispositions de ce décret furent interprétées différemment par
chacune des deux parties en cause. La pratique infirma la théorie
et la logique, et le conflit fut aggravé. Ce lut l'époque des vives
réclamations du Conseil municipal qui alla jusqu'à demander le
remplacement des facteurs par des fonctionnaires municipaux. Cette
idée, absolument insoutenable, ne semble plus avoir aujourd'hui de
défenseurs.
Mais l'institution du factorat n'en était pas moins alors vivement
battue en brĂšche. Elle fut soumise, en 1861, Ă l'examen d'une com-
mission, composée des membres les plus distingués du conseil
d'Ătat et prĂ©sidĂ©e par l'honorable M. LĂ©on Cornudet, de regrettĂ©e
mémoire. Cette commission se prononça pour le maintien du fac-
torat, seule institution ayant paru lui offrir les garanties nécessaires
au double point de vue du producteur et de l'approvisionnement
de Paris.
Cependant le temps marchait, et avec lui s'accusaient les idées
qui caractérisent une époque, lin grand courant de liberté com-
merciale souillait alors, tendant Ă s'imposer non seulement aux
relations extérieures de la France, mai3 encore à l'organisation du
commerce intérieur. La question du factorat fut reprise en 1869
dans YEnquĂȘte agricole et spĂ©cialement Ă©tudiĂ©e par une sous-
commission, dont le rapporteur était M. de Béhague. Cette sous-
commission se montra défavorable au factorat, organisation qu'elle
considĂ©rait comme surannĂ©e et comme constituant une entrave Ă
la liberté des transactions. Le commerce d'approvisionnement de
Paris ne pouvait-il pas faire ses affaires lui-mĂȘme ou par des inter-
médiaires de son choix? Les ventes à la criée ne devaient-elles pas
ĂȘtre facultatives, et cette disposition de notre droit* rendant nĂ©ces-
saire l'intervention d'un officier public, n'était-elle pas de celles
dont l'opinion doit réclaaier F abolition?
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«84 RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS
Quoi qu'il en ait été de ces aspirations, les choses restÚrent en
l'état jusqu'en 1878. Encore ces neuf années-là furent-elles tra-
versées par bien des contestations issues de la rivalité des deux
préfectures et par des prétentions du Conseil municipal. Les griefs
étaient portés jusqu'aux pieds du pouvoir, sorte de temple de Janus,
dont les portes restaient toujours ouvertes puisqu'on était en guerre,
et dont l'idole à double face était représentée par la figure du
ministre de l'intérieur et par celle du ministre du commerce. Comme
au temps des Romains, la divinité restait souvent muette, ou alors
elle faisait l'effort de proposer un moyen dilatoire, comme la nomi-
nation d'une commission, panacée universelle à l'usage des ministres
embarrassés.
Cependant Ă force de parler de commissions, on finit par en
nommer une en 1877, et nous nous empressons de rendre hommage
au choix éclairé et impartial qui désigna ses membres. Composée
d'hommes sérieux et distingués, cette commission travailla, ce qui
semble tout naturel, mais ce qui n'est pas si fréquent qu'on pourrait
le supposer dans les commissions administratives ou parlementaires.
Elle eut pour rapporteur un magistrat d'un rare mérite, M. Bou-
chard, aujourd'hui président de chambre à la Cour des comptes.
Complet et précis, son rapport constitue un document des plus
remarquables, auquel on se reportera toujours avec profit pour
étudier le régime des Halles. Ses conclusions, sanctionnées par le
décret du 22 janvier 1878, eurent une portée considérable. Les idées
d'émancipation commerciale, émises depuis 1861, recevaient enfin
leur application effective.
Le monopole des facteurs est aboli. Cette profession est ouverte
Ă tout le monde, sous la rĂ©serve de certaines garanties. La vente Ă
la criĂ©e n'est plus obligatoire et il peut ĂȘtre procĂ©dĂ© par toute per-
sonne Ă la vente Ă l'amiable, par le producteur lui-mĂȘme ou par
tout intermédiaire de son choix. Les agents des deux préfectures
doivent se prĂȘter un mutuel concours dans l'exercice de leurs droits
respectifs. Le service du poids public rentre dans les attributions
de la préfecture de la Seine. Tel est, à grands traits, le régime
inauguré en 1878 et sous lequel on est encore.
Cette rĂ©forme, au moment oĂč elle a Ă©tĂ© Ă©dictĂ©e, rĂ©pondait Ă trois
ordres d'idĂ©es diffĂ©rents : elle donnait satisfaction sinon Ă un vĆu
général, au moins à des désirs bruyamment exprimés; elle tentait
une expĂ©rience nouvelle dont on pouvait peut-ĂȘtre espĂ©rer la dimi-
nution des abus les plus enracinés; enfin, elle s'appuyait sur un
principe, théoriquement vrai, la liberté du commerce intérieur. Car
autant il est du devoir de l'Ătat d'apporter un soin jaloux Ă ce que
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RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS 685
les rapports commerciaux avec l'étranger soient réglés sur des
bases favorables Ă l'industrie et Ă l'agriculture nationales, autant il
doit se montrer circonspect quand il s'agit de toucher Ă l'organisa-
tion du commerce intérieur et surtout de limiter son action et son
indépendance.
On fondait donc de grandes espérances sur le nouveau régime.
Comme la réforme était éclose sous l'empire d'idées généreuses ou
plutÎt de mots séduisants, la presse jeta des fleurs sur le berceau
du nouveau-né, dont la premiÚre enfance fut d'ailleurs calme et pai-
sible. Son adolescence, du reste, fut favorisée par un concours de
circonstances heureuses et exceptionnelles résultant de l'Exposition
universelle de cette mĂȘme annĂ©e 1878, qui augmenta la consom-
mation parisienne et majora les prix des denrées. La concurrence
que les commissionnaires libres vinrent faire publiquement aux
facteurs ne diminua pourtant pas le nombre de ceux-ci : bien au
contraire, les facteurs Ă la fin de 1879 atteignirent un chiffre
presque triple de celui qui existait en 1877 l. Les ventes Ă l'amiable,
accueillies avec faveur, prirent une extension considérable. La
suppression du contrĂŽle administratif ne parut pas tout d'abord
amoindrir la confiance des expéditeurs ou susciter une nouvelle
source de plaintes. Mais l'Ă©lĂšve, en grandissant, ne tarda pas Ă
s'Ă©manciper : il eut conscience de lui-mĂȘme. L'arbrisseau devint
un arbre sur lequel poussĂšrent des gourmands. Cet arbre, nous
avons le droit aujourd'hui de le juger Ă ses fruits : or ce sauva-
geon, plantĂ© en mauvaise terre, abandonnĂ© Ă lui-mĂȘme et sans
aucune taille, a produit les fruits inhérents à sa nature et qu'il
devait logiquement porter. Nous sommes donc amené à examiner
la situation telle que l'a faite, en quatorze ans, le régime issu du
décret de 1878.
II
La vérité sur les Halles peut se résumer en ceci, que, parmi les
nombreuses personnalités qui, dans ces derniers temps, se 3ont
occupées de la question, il serait difficile de trouver une seule voix,
à la fois honorable et absolument désintéressée, qui osùt demander
le maintien de l'état de choses actuel. Sa condamnation absolue
rĂ©sulte des enquĂȘtes sĂ©rieuses et approfondies auxquelles viennent
de se livrer les pouvoirs publics. Les commissions déléguées de la
Chambre des députés et du Conseil municipal de Paris y consacrÚ-
rent plusieurs mois, et dans de trÚs nombreuses séances furent
1 De nouvelles factoreries avaient Ă©tĂ© créées aux Halles des beurres, Ćufs
et fromages, des fruits et légumes, de la volaille et gibier, du poisson, et
des viandes en gros.
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686 RtolGAfilSATIĂK DBS HALLIS CENTRALES DE PAUS
entendus les représentants des facteurs, des commissionnaires, du
commerce de gros et de détail, du syndicat de l'alimentation pari-
sienne, des expéditeurs, des cultivateurs, des maraßchers, des
horticulteurs et des acheteurs de toute nature. Ces enquĂȘtes ont
révélé ce que tout le monde savait aux Halles depuis plusieurs
années, sans le dire publiquement, et elles ont justifié les griefs
universellement exposés par les producteurs.
L'entrée des Halles aujourd'hui est ouverte à tous. Le premier
veau, sans justifier de son identité, de son origine ou de son
passé, pourvu au besoin .d'un casier judiciaire, peut s'aflubler d'un
titre de commissionnaire et, Ă l'aide de ce titre, figurant comme
en-tĂȘte de lettres, solliciter les arrivages de la province. En pra-
tique, bien des commissionnaires, hardis et peu scrupuleux, trou-
vent aux Halles les noms de nombreux expéditeurs peu au courant
des habitudes du marché. Ils leur écrivent que depuis longtemps
ils constatent avec peine combien leurs marchandises sont mal
vendues par les soins de tel ou tel de leurs confrĂšres; ils se font
forts, ajoutent-ils, grĂące Ă l'organisation de leur maison et Ă la
spécialité de leur clientÚle, d'en tirer un meilleur parti. Arrivés
d'hier, ils n'en jettent pas moins une ligne et une amorce sur les-
quelles se précipitent les carpes les plus naïves des étangs de
Picardie, de Sologne et d'ailleurs. Les produits, ainsi extorqués à la
crédulité des expéditeurs, sont d'abord relativement bien vendus;
puis viennent rapidement les mauvais jours. Les premiĂšres ventes
n'avaient pour but que de gagner la confiance des producteurs ; cette
confiance, on l'entretient en faisant croire Ă la clientĂšle que les
cours ont été désastreux, mais que cet effondrement des prix n'est
que passager; il faut continuer les envois pour profiter de la reprise
qui est imminente. Aux nouveaux envois succĂšdent de nouvelles
déceptions; et c'est ainsi que le pauvre rural est plumé, abusé et
volĂ©. Comment pourrait-il en ĂȘtre autrement? Le commissionnaire
vend à l'amiable, sans publicité et à qui il veut : c'est dire qu'il
peut s'entendre avec des amis qu'il a intĂ©rĂȘt Ă favoriser. Sans
mĂȘme recourir aux amis complaisants, il s'entend frĂ©quemment
avec lui-mĂȘme, ce qui est d'une simplicitĂ© Ă©lĂ©mentaire; car sou-
vent il est à la fois commissionnaire et marchand au détail. Sur le
banc du commissionnaire, il attribue donc au prix qui lui plaĂźt une
belle marchandise Ă sa femme, son fils ou son commis ; et, Ă quel-
ques pas plus loin, sous les pavillons mĂȘmes, ou dans un magasin
qu'il a en ville, ces mĂȘmes denrĂ©es sont revendues pour son
compte au détail avec 50 ou 100 pour 100 de bénéfice. Et s'il vend
au commerce de Paris, qui l'empĂȘche d'accuser au client un prix
infĂ©rieur au prix payĂ©? En dehors mĂȘme de toute intention frau-
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RfcOfcGĂNISATK* DES HALUS CTOTtALK DE PA*B «7
duleuse, te chiffre de vente déclaré à l'expéditeur est, dans bien
des cas, officiellement arbitraire. Et, en effet, les vendeurs avouent
parfaitement que, dans les ventes Ă l'amiable, notamment pour le
poisson et la viande, ils réunissent en un seul lot, pour répondre
aux convenances des acheteurs, des marchandises provenant de
divers expéditeurs. Une fois le marché conclu, ils évaluent, tirent
des moyennes et font approximativement le compte de chacun; ce
compte, comme on peut le croire, est singuliĂšrement fantaisiste. On
est, en outre, en droit de supposer que cette fantaisie est phis
profitable que nuisible aux intĂ©rĂȘts des intermĂ©diaires. Ce procĂ©dĂ©
a encore l'immense inconvénient d'habituer les facteurs et commis-
sionnaires à disposer des denrées comme de leur propre chose.
Mais, dira-t-on, il y a un contrĂŽle administratif. Il existe assu-
rément, mais il est nominal; en voici la preuve. Un usage cou-
pable s'est introduit : c'est d'inscrire les ventes au crayon au fur
et Ă mesure quelles s'effectuent; les chiffres au crayon peuvent
s'effacer et ĂȘtre remplacĂ©s par d'autres qui deviennent les chiffres
figurant sur les livres de la maison. Un client volé adresse-t-il à la
prĂ©fecture de police le bordereau qu'il a reçu, celle-ci procĂšde Ă
une petite enquĂȘte qui consiste Ă comparer le bordereau avec les
livres; or il y a toujours conformité, et le plaignant en est pour
sa réclamation. En effet, avec la vente à l'amiable par les commis-
sionnaires, pas de procÚs-verbal de vente, pas d'écritures surveil-
lées, pas de contrÎle.
Un exemple, à citer entre des milliers, qui a été connu et répété
dans les couloirs du Palais-Bourbon, a récemment éveillé l'atten-
tion de nos honorables représentants : un député avait envoyé aux
halles 600 kilogrammes de truites de choix. Parties vivantes le
soir, elles arrivÚrent en parfait état à Paris; elles furent vendues
dĂšs le lendemain matin et rapportĂšrent une somme de 260 francs;
ce qui faisait ressortir la livre au prix absolument invraisemblable
de 0 fr. 21, alors que le consommateur parisien l'aura payée dix,
quinze et vingt fois plus. Encore l'expéditeur avait-il touché quelque
chose ; mais, quand il n'est pas député, il risque souvent de rece-
voir un bordereau qui l'établit débiteur : les frais de port, d'octroi,
d'abri, de déchargement, de commission, sont tels qu'ils dépassent
sensiblement le soi-disant prix de vente; et tous les jours de tels
bordereaux sont dressés, au su et au vu de tout le monde. Ce nfest
pas assez d'avoir fait cadeau Ă la consommation parisienne du pre-
mier envoi, il faut maintenant faire un second envoi d'espĂšces
sonnantes pour couvrir les frais de cette belle opération. M. Clu-
seret, député du Var, dans l'intéressante brochure qu'il a récem-
ment publiée sur les Halles, raconte, avec indication des dates
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688 RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS
d'expéditions et des noms des producteurs, des facteurs et des
commissionnaires, et en copiant d'ailleurs les bordereaux qu'il a
sous les yeux, de nombreux faits de ventes scandaleuses. Quelques
exemples pris au hasard : un horticulteur du Var, pour 160 bou-
quets de violettes vendus 14 fr. 50 reçoit 3 fr. 50. Un autre, dont
les fleurs se sont vendues 64 fr. 45, est obligé, par suite du borde-
reau de irais s'élevant à 80 fr. 70, de renvoyer 16 fr. 25 à son
commissionnaire, dont nous tairons le nom. D'autres bordereaux,
se rĂ©fĂ©rant Ă des ventes de 14 fr. 75 et de 19 fr. 50, montent Ă
17 fr. 20 et à 23 fr. 15, établissant les expéditeurs en déficit de
2 fr. 45 et de 3 fr. 65. Les pĂȘcheurs ne sont pas mieux traitĂ©s : un
patron pĂȘcheur reçoit 3 fr. 65 pour 33 caisses de sardines valant
chacune de 2 Ă 3 francs. Un autre, pour 86 kilogrammes de sar-
dines d'une valeur de 2 fr. 50 le kilogramme, soit 125 francs,
touche 4 fr. 90. Des pĂȘcheurs de Bretagne font deux envois de
raies vendus 126 francs et 112 francs; on leur paye, net de frais,
35 fr. 40 et 31 fr. 35. AprĂšs tous ces exemples et bien d'autres,
non moins frappants, Fauteur conclut : « Lorsque le producteur
retire de son produit un effet Ă payer au lieu d'un mandat Ă toucher,
et que le consommateur paye cent fois le prix touché par le produc-
teur, on peut dire, sans crainte de se tromper, que le systĂšme
employé est désastreux et qu'il faut en trouver un autre. »
C'est ainsi qu'à la faveur de la liberté absolue, toute organisation,
tout contrÎle et toute moralité ont disparu des Halles. Ce résultat
était fatal. Puisqu'un repris de justice peut s'établir commission-
naire, puisque le vol peut s'exercer avec une impunité assurée,
comment tous les gens qui forment l'écume du commerce de
l'alimentalion ne se donneraient-ils pas rendez-vous sur ce théùtre
privilĂ©giĂ© de la fraude? Pour rester honnĂȘte en butte Ă de telles
sollicitations, il faudrait ĂȘtre un ange. Eh bien ! de ces anges, il y
en a : au pavillon des beurres et aux autres, il y a des hommes qui
ont su garder intactes les traditions d'honorabilité de leurs maisons,
qui ont résisté à tous les entraßnements et dont le caractÚre n'a pas
reçu la moindre éclaboussure de la troupe interlope à laquelle ils
sont mĂȘlĂ©s. Leurs noms sont connus et ils figurent au premier
rang de ceux qui réclament l'épuration du marché. Mais, à cÎté de
ces vrais anges, que d'anges déchus! Quelle situation différente est
faite au vendeur et au producteur! A l'un la victoire certaine, Ă
l'autre la défaite probable. D'une part, quelle astuce, quelle
audace ! D'autre part, que de travail sacrifié ! Quand on pense aux
rudes et persévérants efforts de nos cultivateurs et jardiniers,
quand on songe Ă leurs peines et Ă leurs sueurs, et surtout quand
on envisage les travaux de jour et de nuit de notre brave popu-
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RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS 689
lation des cÎtes, quand on se reporte aux expéditions si dange-
reuses de nos pécheurs dans la mer d'Islande, l'ùme est alors
profondĂ©ment impressionnĂ©e et le cĆur se glace Ă la pensĂ©e que
le fruit de tous ces labeurs, que ces vies exposées et souvent
sacrifiées dans les brumes de l'Islande, que tout cela serve de
pùture à la cupidité d'intermédiaires véreux ! Car la rémunération
de ces travaux et de ces dĂ©vouements est taxĂ©e, rognĂ©e et livrĂ©e Ă
l'entiÚre discrétion de gens parfois sans aveu !
De tels maux appellent de grands remĂšdes, et c'est un bonheur de
s'associer à une réforme destinée à améliorer la condition des tra-
vailleurs et des déshérités de ce monde.
L'état de choses actuel ne lÚse pas seulement au premier chef les
intĂ©rĂȘts des producteurs, il compromet gravement aussi ceux des
consommateurs, au double point de vue du prix des denrées et de
leur salubrité. Une foule d'abus se sont implantés de nature ù
majorer les cours des produits et Ă porter atteinte Ă leur bonne
qualité; ils tirent leur origine et leur persistance du conflit des deux
préfectures et de la tolérance coupable des agents préposés à la
surveillance. Leur longue et fastidieuse énumération dépasserait les
limites de cette courte étude. Nous nous bornerons à citer les princi-
paux, qui sont la resserre, le regrat, l'omnipotence des forts et l'in-
vasion d'une grande partie des pavillons par le commerce de détail.
La resserre est la mise en réserve des produits invendus destinés
Ă ĂȘtre prĂ©sentĂ©s de nouveau Ă la vente le lendemain ou le surlende-
main de leur arrivée. Le principe, c'est que toute marchandise
parvenue Ă Paris dans la nuit ou le matin doit ĂȘtre vendue le jour
mĂȘme. Mais la marĂ©e peut arriver en retard ou en telle abondance
que le commerce ne puisse l'acquérir en quelques heures. Il est
alors utile et lĂ©gitime, mĂȘme dans l'intĂ©rĂȘt bien entendu des expĂ©-
diteurs, de mettre une partie de cet arrivage en resserre. Mais cette
pratique devrait ĂȘtre rĂ©duite Ă des limites restreintes et Ă des cas
exceptionnels. En fait, la resserre s'opĂšre tous les jours et s'applique
aux denrées de toute nature. Elle devient l'objet d'un trafic de la
part de nombreux vendeurs, et notamment des regratticrs% dont
nous allons essayer de définir le rÎle indéfinissable. Ce procédé, en
permettant aux revendeurs de différer l'écoulement d'une denrée
de deux, trois, et quelquefois quatre jours, majore son prix du
bénéfice du revendeur, altÚre la fraßcheur du produit et favorise la
spéculation. Le résultat tout net pour le Parisien est de payer cher
une nourriture avariĂ©e et parfois devenue malsaine. Chose triste Ă
dire : la Ville de Paris ne s'oppose pas Ă cette manĆuvre, qui ne
laisse pas de servir ses intĂ©rĂȘts, car Ă chaque resserre correspond
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690 RĂORGANISATION DES HALLES CfflWRĂLBS Dg PAW&
une perception. En 1890, il a été concédé dans les resserres plus
de 3 millions de places de 1 mĂštre, exactement 3293 696, ce qui
fait une moyenne, par jour, de 9023 places. L'obole Ă payer pour
jouir de ces places, Ă part deux cas exceptionnels, est tantĂŽt 0 fr. 02,
et tantĂŽt 0 fr. 05. C'est de la poussiĂšre d'impĂŽt ! Eh bien I cette
poussiÚre, soigneusement balayée, a formé, en 1890, un tas d'une
valeur de 116300 fr. 97, somme encaissée par la Ville. Nous nous
garderions bien de commenter ces chiffres, dont l'énoncé brutal est
plus éloquent que tout développement : 9000 places sont chaque
jour réservées à la spéculation et au jeu, au détriment de la fraß-
cheur et de la salubrité des denrées l.
Le regrat est la plaie des Halles. C'est la revente de deuxiĂšme et
de troisiĂšme main. C'est une infraction formelle Ă tous les rĂšgle-
ments qui exigent que tout produit soit vendu de premiĂšre main,
soit par le producteur lui-mĂȘme, soit, Ă dĂ©faut, par un facteur ou
un commissionnaire. Or les rÚglements sont si bien observés, que le
nombre des regrattiers qui se livrent Ă cette industrie en plein
jour peut ĂȘtre Ă©valuĂ© aujourd'hui Ă deux mille. Cette lĂ©gion se
compose de gens qui, en dehors de ce commerce illicite qui occupe
leur matinée, exercent d'autres professions, telles que celles de
cordonnier, homme de peine ou autre. Grùce à la complicité des
forts, ils accaparent les meilleures places sur le carreau 2. Assurés
de bonnes places, ils achĂštent aux jardiniers leurs voitures de
légumes, entre onze heures du soir et deux heures du matin. Le
matin venu, à l'aide du bon délivré par l'agent des perceptions
municipales au cultivateur et que celui-ci leur remet, ils se placent
sur le carreau et revendent avec bénéfice la marchandise achetée
pendant la nuit. Ou bien encore, ils revendent la voiture Ă un
autre regrattier, ce dernier Ă un troisiĂšme, de telle sorte que la
mĂȘme voiture peut ĂȘtre vendue trois et quatre fois avant d'ĂȘtre
déchargée. Ces ventes, se majorant toutes l'une sur l'autre, altÚ-
rent considérablement le cours réel des denrées et renchérissent
sensiblement la vie du consommateur parisien. Et quand les jardi-
niers, pour échapper à cette nuée de parasites, tiennent bon, refu-
sent de cĂ©der leurs lĂ©gumes et essayent de les vendre eux-mĂȘmes
sur le trottoir, les regrattiers, installés à cÎté d'eux, leor font
payer leur tentative d'indépendance en se liguant pour abaisser les
cours et en jouant ainsi & la baisse. Enfin, Ă l'heure oĂč les cultiva-
teurs sont forcés de partir, ils leur offrent un prix dérisoire de la
marchandise dont ils ont empĂȘchĂ© la vente. Le regrat se pratique
1 Voy. le Compte administratif de la Ville de Paris pour 1890, le dernier para.
3 Le carreau proprement dit s'étend sur la voie publique, r»e Rambuteaa
et me B&ttar, le long des pavillons.
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RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE FARS 601
encore d'autres maniÚres : on décharge une voiture; avec la car-
gaison qu'on porte sur des hottes, on traverse le pavillon pour faire
croire qu'on a acheté sous le pavillon, à la criée ou à l'amiable, et
on vient alors se placer sur le carreau, souvent sans bon de place,
par suite du défaut de surveillance ou de la complicité intéressée
des forts; on frustre ainsi les droits de la Ville. Le regrat s'exerce
encore sur les fruits, sur les Ćufs et autres produits. On achĂšte
des fruits, sous le pavillon n° 6 (pavillon de gros des fruits et
légumes), les uns beaux, les autres laids ou avariés. On sort les
paniers, et dans des maisons à proximité des halles, maisons que la
police connaĂźt parfaitement bien, on refait les paniers, c'est-Ă -dire
qu'avec huit paniers, dont quatre beaux et quatre laids, on en pré-
pare huit beaux en plaçant les moindres fruits au fond et les meil-
leurs à la surface. Ain» disposés, les paniers sont reportés aux
halles, mais sous un autre pavillon, le pavillon de détail des fruits
(n° 7), oĂč leur belle apparence les fait vendre avantageusement. On
use du mĂȘme procĂ©dĂ© pour les Ćofs. On sait que ceux de Picardie
sont trÚs estimés, que ceux du Midi le sont plus que ceux d'Au-
vergne. Un commissionnaire en achĂšte de diverses provenances, les
mĂȘle, et, grĂące aux Ă©tiquettes de Picardie ou du Midi, Ă©coule Ă un
bon prix des paniers mélangés.
Le regrat est favorisé par le défaut de surveillance ou la conni-
vence des forts. Les forts, comme leur nom l'indique, sont préposés
au déchargement et à la manutention des marchandises; ils sont
encore les gardiens des denrées confiées à leur surveillance. Leur
institution, placée par sa nature sous l'autorité de la préfecture de
police, est non seulement utile, mais nécessaire. Ce qu'on ne
s'explique pas toutefois, c'est que leur ministĂšre, de facultatif qu'il
devait ĂȘtre, soit devenu obligatoire, et que ces hommes, au lieu
d'ĂȘtre surveillĂ©s par la prĂ©fecture de police, en soient devenus des
agents. Ces hercules ont voulu joindre la force morale Ă la force
physique, et telle est le prestige de leur titre que rien ne leur a
résisté. Ils sont les maßtres du marché et rançonnent à merci toutes
les petites gens, moins membrées et moins musclées qu'eux, qu'ils
dominent de leur haute stature. Ils se sont arrogé des droits qu'on
pourrait, sans plaisanterie, appeler les droits du plus fort; l'auto-
rité sanctionne ces usurpations. Ils ont créé à leur profit ce que
M. Foussier, le rapporteur du Conseil municipal, appelle une véri-
table douane intérieure; c'est-à -dire que toute denrée vendue,
portée ou non par eux, ne serait-ce qu'une botte d'asperge enlevée
par la ménagÚre qui Ta achetée, est passible, au sortir du pavillon,
d'un droit dont le mioimun est 10 centimes; et si cette ménagÚre
fait observer Ă ce cerbĂšre qui garde la porte que ni lui ni aucun de
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692 RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS
ses confrÚres n'a porté sa botte d'asperges, il s'empresse de toucher
du bout du doigt le panier qui la renferme pour légitimer son illégi-
time perception. Un des membres les plus distingués de la Chambre
des députés, un homme sérieux celui-là , a voulu tout récemment
avoir raison des prétentions de cette corporation : ce fut une grosse
affaire. Un matin il se rend aux Halles et y achĂšte un beau sac de
marrons. L'acquisition faite, il se dispose Ă charger son fardeau sur
ses robustes épaules, aussitÎt les forts d'accourir et de vouloir lui
arracher le sac des mains. Mais ils ont Ă lutter contre de vigoureux
bras et contre une tĂȘte plus forte encore. AprĂšs les premiĂšres
altercations, on invoque les rÚglements : il est défendu d'emporter
soi-mĂȘme sa marchandise et de se soustraire au droit de sortie.
Notre acheteur conteste les rĂšglements et demande Ă ĂȘtre conduit
Ă un inspecteur. VoilĂ nos plaideurs devant Perrin Dandin : celui-
ci commence par donner raison aux forts en invoquant l'usage
immémorial en leur faveur; mais, en enfant terrible, leur adversaire
s'obstine à réclamer la production des rÚglements. Intervient alors
un autre inspecteur, qui, flairant un incident et une personnalité
dans la personne de l'accusé, demande à ce dernier s'il ne serait
pas député. « Je le suis, répondit celui-ci, et membre de la commis-
sion législative des Halles; je veux lire les rÚglements. » Ils étaient
impossibles Ă produire, puisqu'il n'en existe pas sur ce point; force
est d'en faire l'aveu. « Puisqu'il en est ainsi, j'emporterai moi-mĂȘme
mon sac et je ne payerai rien, » réplique notre député. Cependant
les tĂȘtes s'Ă©taient dĂ©couvertes, on reconnaissait Ă l'acheteur le droit
d'enlever sa marchandise; mais, par égard pour sa personnalité ou
peut-ĂȘtre par crainte d'une mauvaise affaire, les forts, subitement
affables et radoucis, insistaient poliment pour porter le sac jusqu'Ă
la voiture. Leurs instances furent vaines; le héros de l'histoife
chargea son fardeau sur son dos, et partant d'un pas résolu se fraya
un passage jusqu'Ă la sortie du pavillon, au milieu des forts
attroupés et ahuris de tant d'audace.
Lors des derniĂšres enquĂȘtes, les forts ont Ă©tĂ© l'objet de plaintes
unanimes de la part de tous les intéressés qui ont déposé devant
les commissions du Conseil municipal et de la Chambre des députés.
Voici, d'ailleurs, comment s'exprime M. Foussier dans son rapport
au Conseil municipal, présenté au nom de la deuxiÚme commission,
sur la réorganisation des Halles centrales :
« Il est inouï que ce soit l'agent de police chargé de la surveil-
lance qui soit encore aussi chargé du déchargement et de la manu-
tention des denrées, que ce soit lui qui soit chargé de la perception
du travail accompli ou non accompli par lui, ainsi que du placement
qui devrait appartenir à la Préfecture de la Seine, puisque c'est
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RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS 693
elle qui délivre le bulletin de place. C'est un autocrate devant qui
tout se plie, dont les faveurs sont réservées à qui paye davantage;
qui accorde les bonnes places Ă qui bon lui semble, choisit la
besogne qui lui convient et perçoit le prix des déchargements,
mĂȘme lorsqu'il ne dĂ©charge pas. C'est grĂące Ă sa complaisance
intéressée que le regrat s'est propagé sur le carreau avec autant
d'intensité. » Et plus loin : « Ils favorisent les regrattiers connus
d'eux à qui, moyennant gratification, ils accordent la facilité de
garder les meilleures places dĂšs onze heures du soir; souvent ils
font payer plus qu'il ne leur est dĂ», et leurs abus sont si nombreux,
que la chambre syndicale des cultivateurs de la Seine s'exprime
ainsi Ă leur Ă©gard : « Le droit qu'a le fort de percevoir lui-mĂȘme la
« somme qui lui est allouée pour son travail le place entre le devoir
« et le profit; or le premier est toujours sacrifié en faveur du second
« à l'avantage de l'approvisionneur généreux. »
Enfin, une partie des abus de toutes sortes qui régnent aux
Halles provient de la confusion du gros et du détail et de l'invasion
des pavillons de gros, non seulement par le détail, mais encore par
bien des commerces étrangers à l'alimentation, tels que celui des
couronnes funéraires et autres. On se demande aussi comment le
commerce des arlequins, c'est-Ă -dire des restes des restaurants, a
pu arriver Ă occuper de si nombreuses places sous les galeries cou-
vertes. Ces industries, peut-ĂȘtre encouragĂ©es par les agents de la
Ville qui trouvent par lĂ le moyen de multiplier les droits d'abri Ă
percevoir, chassent des pavillons les denrées qui y ont leur place
marquée, comme la marée que l'on trouve étalée par terre sur le
carreau, sur les trottoirs environnants et jusque dans le ruisseau.
On a complÚtement oublié que les Halles centrales étaient destinées
aux ventes en gros et ne devaient pas ĂȘtre assimilĂ©es Ă un marchĂ©
de détail ou de quartier. La promiscuité du gros et du détail
encourage la fraude des commissionnaires qui, en sous main et pour
leur propre compte, achÚtent, à des prix non débattus et désastreux
pour l'expéditeur, des marchandises qu'ils revendent tout à cÎté
beaucoup plus cher au détail. Dans plusieurs pavillons, la vente en
gros est juxtaposée à la vente au détail. Au pavillon n° 9, notam-
ment (poisson), elle l'entoure de trois cÎtés, si bien que les détail-
lants, les facteurs et les commissionnaires, sont tous mélangés;
ceux-ci arrĂȘtent au passage la clientĂšle de dĂ©tail et lui vendent, au
mépris des rÚglements, la piÚce unique dont elle vient s'approvi-
sionner. C'est le désordre le plus absolu.
AprÚs le tableau aux couleurs sombres, mais véridiques, que nous
venons de tracer des Halles, il semblerait qu'il fût superflu
d'insister pour convaincre le lecteur de la multitude et de Tinten-
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604 RĂORGANISATION DIS HALLES CENTRALES DE HM&
site des maux aggravés et engendrés par le décret de 1878. Mais il
est une objection, présentée encore, au moins ii y a quelques
années, par les défenseurs de l'état de choses actuel, et à laquelle
il importe de répondre chiffres en mains. Les partisans de la liberté
ont soutenu qu'elle avait considérablement augmenté la quantité
des arrivages et, par conséquent, favorisé l'alimentation à bas
prix de la capitale. C'est une assertion erronée. Nous avons sous
les yeux les renseignements statistiques sur les services munici-
paux de l'approvisionnement de Paris pour l'année 189t. Ce docu-
ment officiel donne le tableau des introductions aux Halles pendant
les six derniÚres années, pour .les principales branches de denrées.
Or toutes sont restées station naires, i part la viande qui a aug-
menté et les fruits et légumes qui, en sens inverse, ont diminué.
On sait, d'ailleurs, pour quel motif les expéditions de viande
abattue et, notamment, de viande de mouton ont progressé : elles
ont été la conséquence naturelle des lois douaniÚres. Par suite
d'une inconséquence ou d'une omission impardonnable du Parle-
ment, jusqu'au 1" février 1892, époque de l'application des nou-
veaux tarifs douaniers, le mouton entrait en France Ă un taux huit
fois plus avantageux i l'état de viande abattue que sur pied1.
Comme, depuis fort longtemps, Paris n'a cessé d'augmenter, ce
qu'il est intéressant de rechercher, c'est de savoir si l'accroissement
des introductions a été proportionnel à celui de la population. Or,
en vingt-trois ans, de 1851 Ă 1873, la population s'est accrue
de 75,70 pour 100 et les apports de 93 pour 100. Il y avait lĂ un
excellent résultat à enregistrer en faveur de l'alimentation pari-
sienne. De 1876 à 1886, premiÚre période du nouveau régime, les
recensements ont accusé une majoration de 32,40 pour 100, et les
introductions n'ont progressé que de 25 pour 100. Il y avait recul
et diminution par tĂšte d'habitant. De 1886 i 1891, pĂ©riode oĂč la
population s'est accrue d'environ 50 000 habitants par an, non
seulement l'augmentation n'est plus proportionnelle, mais elle est
nulle, absolument parlant, comme le démontrent les documents
statistiques. Voilà la vérité. Cette situation constitue une véritable
menace pour l'avenir.
Mais, au moins, à un autre point de vue, la liberté a-t-elle
répondu aux prévisions de ceux qui l'ont décrétée en abaissant le
prix des denrĂ©es et en favorisant ainsi les intĂ©rĂȘts du consomma-
teur? On se fiait à l'efficacité du principe économique de la concur-
1 Un mouton sur pied payait 5 francs. Comme, en moyenne, un mouton
donne 20 kilos de viande nette, 400 kilos de viande sur pied étaient donc
taxés à 25 francs. Or 100 kilos de viande abattue acquittaient 3 francs, ou
huit fois moins.
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RĂORGAKISATIOI DES HALLBS CBHTRALES DE PARIS 695
rence, en vertu duquel plus le nombre des concurrents augmente,
plus le prix des produits diminue, et on espérait du nouveau
régime un abaissement sensible des cours. Il n'en a rien été, et
une fois de plus l'expérience a démontré que ce principe de la
concurrence, toujours vrai en ce qui concerne les objets émanant
directement des producteurs, tels que les produits de l'industrie et
de l'agriculture, n'est pas applicable aux choses vendues par le
commerce; ici, au contraire, plus le nombre des commerçants,
courtiers et marchands en détail s'accroßt, plus le prix des mar-
chandises, grevé alors des commissions et bénéfices des intermé-
diaires, augmente. En effet, autant que permettent de le constater
les statistiques municipales, la plupart des principales denrées, la
marĂ©e, les lapins, les volailles de toutes sortes, les Ćufs, n'ont
cessé de progresser de valeur, et d'une maniÚre presque continue,
depuis dix ans. Les viandes abattues elles-mĂȘmes, malgrĂ© les
apports considérables de l'étranger, sont restées stationnaires. Les
beurres, à peu prÚs seuls, ont légÚrement baissé de prix; mais ce
résultat est dû à une cause bien connue» à l'introduction de la
margarine dans la grande majorité des beurres vendus aux Halles.
Les faits eux-mĂȘmes, plus concluants que les plus brillantes
théories, viennent donc condamner le régime actuel.
III
La question soulevée tire une importance exceptionnelle des
circonstances présentes.
Toot d'abord, comme nous avons essayé de le démontrer, les
abus signalés au détriment des expéditeurs semblent plus graves et
plus nombreux que jamais. Nous n'avons pas la prétention de bien
connaĂźtre les Halles, car pour savoir Ă fond tout ce qui s'y passe,
il faut ĂȘtre de la maison et habiter cette maison depuis longtemps.
Mais nous espérons toutefois en avoir assez dit pour établir que ta
fraude aujourd'hui revĂȘt mille formes pour tromper le producteur
et réduire le prix qu'on lui accuse de sa marchandise.
En second lieu, quoique les arrivages, depuis quelques années,
aient cessé de s'accroßtre, il n'en est pas moins vrai, comme nous
l'avons relevé plus haut, qu'ils ont plus que doublé depuis qua-
rante ans. Leur valeur annuelle est estimée actuellement à environ
800 millions de francs. Les intĂ©rĂȘts en jeu ont donc grandi, et,
s'ils n'étaient pas souvent découragés par la persistance d'un état
de choses vicieux, ils devraient encore se développer.
Enfin, on est pour la premiÚre fois en présence d'un projet de lot
La réglementation à intervenir ne sera donc plus, comme elle l'a
Ă©tĂ© Ă diverses reprises, l'Ćuvre d'un prĂ©fet ou de commissions
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696 RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS
spéciales; mais elle sera un acte législatif voté par les Chambres,
aprÚs une sérieuse étude du Conseil municipal et aprÚs une longue
et vaste enquĂȘte parlementaire ouverte pendant plusieurs mois et
pendant laquelle tous les intéressés ont fait valoir leurs droits,
exposé leurs doléances et exprimé leurs idées.
Un intéressé, d'ailleurs, qui jusqu'ici ne s'était pas démasqué, et
dont la voix trop timide avait toujours été étouffée, entre en lice et
apprĂȘte ses batteries : c'est le producteur. Sa voix peut s'Ă©lever de
tous les points du territoire, vibrante et résolue ; et, si elle a cons-
cience de sa force, elle deviendra prépondérante. Mais quel moyen
a-t-elle de se faire écouter dans une matiÚre qui jusqu'ici a toujours
été réglée par des délibérations du Conseil municipal ou par des
actes du pouvoir administratif? Un seul lui est offert, celui de la loi
dont l'autorité sera assez forte pour départager les adversaires et
attribuer avec impartialitĂ© Ă chacun des intĂ©rĂȘts en cause la part
lĂ©gitime qui doit lui ĂȘtre dĂ©volue. Et, en effet, tous les actes
intervenus jusqu'Ă ce jour, toujours inspirĂ©s par quelque intĂ©rĂȘt
unique et particulier, manquaient de l'autorité requise pour
trancher des questions aussi complexes. C'est le fait du dernier
décret de 1878 qui n'a eu en vue que l'approvisionnement de Paris
et la cause du consommateur parisien, ainsi que le prouve le
passage suivant du rapport de la commission :
« L'intĂ©rĂȘt qui domine la question des Halles est celui de
l'approvisionnement de Paris. Procurer Ă la consommation de la
capitale des denrĂ©es de toute nature en abondance, empĂȘcher la
chertĂ© par cette abondance mĂȘme, et rendre ainsi la vie facile Ă tous,
tel est le but que doit s'efforcer d'atteindre une bonne organisation. »
Les intentions de la commission étaient assurément excellentes,
mais mĂȘme en la suivant sur le seul terrain sur lequel elle s'est
placée, nous avons vu combien ses espérances avaient été déçues
par les faits et par la pratique des choses. Du reste, un nouveau
principe, élémentaire pourtant, est à faire prévaloir : c'est que les
Halles centrales ne doivent plus ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme un marchĂ©
ordinaire, assujetti comme tel Ă la seule direction des pouvoirs
municipaux; mais, par l'importance qu'elles ont acquise, elles
instituent un marché de gros, unique en son genre, à l'approvi-
sionnement duquel travaillent, dans tous les départements français,
des milliers de cultivateurs, de jardiniers et de pĂȘcheurs. C'est lĂ
que vient se réunir, comme en un puissant faisceau, tout ce que
la production agricole, horticole, maraĂźchĂšre et fruitiĂšre, non moins
que celle des pĂȘches maritimes et fluviales, offre de meilleur et de
plus beau, faisceau rapidement dissous, non seulement par les
exigences de la population parisienne, mais encore par de nom-
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RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS 697
breuses réexpéditions en province et à l'étranger. Paris est donc
devenu le grand marché national qui attire à lui tous les produits
agricoles, et leur assure un écoulement constant; chaque jour,
de son cÎté, il envoie dans les campagnes le prix en argent de sa
prodigieuse consommation. Entre lui et la province s'est établi un
courant perpĂ©tuel, comme le mouvement du sang entre le cĆur et
les membres : des parties extrĂȘmes du pays la richesse du sol afflue
vers lui pour y retourner sous une autre forme et aller les y vivi-
fier. Cette immense centralisation est-elle avantageuse au point de
vue économique et social, ou bien, au contraire, ne présente-t-elle
pas en elle-mĂȘme quelque danger? L'intĂ©rĂȘt s'attachant Ă cette
question est platonique; nous sommes en présence d'un fait
palpable et certain. 11 est incontestable que les Halles centrales se
sont successivement transformées en un service public de premier
ordre et en un organe essentiel de l'activité commerciale de la
France; leur rĂ©glementation offre, en consĂ©quence, un intĂ©rĂȘt
national ; elle relĂšve du domaine de la loi.
IV
Cette loi, dont la nécessité s'impose, est enfin à la veille de
devenir une réalité. Un projet de loi a été déposé, il y a deux ans,
par M. Cluseret et trente-neuf de ses collĂšgues appartenant Ă toutes
les opinions de la Chambre. La commission législative, nommée à la
suite de ce dĂ©pĂŽt, s'est livrĂ©e Ă une longue et minutieuse enquĂȘte,
et aprÚs de sérieux pourparlers engagés avec le Conseil municipal
de Paris, a désigné pour son rapporteur M. le baron de Ladoucette,
dont le nom et l'activité sont depuis longtemps acquis à la cause de
Tagriculture française. M. de Ladoucette a apporté au projet pri-
mitif toutes les modifications dont l'enquĂȘte avait dĂ©montrĂ© l'oppor-
tunitĂ©, et la commission elle-mĂȘme a revisĂ© l'Ćuvre de son rap-
porteur. Quant Ă la Chambre, ses dispositions favorables au projet
de loi sont bien connues; mais elle va avoir la bonne fortune
d'émettre son vote sur un texte sérieusement étudié et longuement
mûri. Il nous reste donc à faire connaßtre l'économie de cette loi et
les innovations qu'elle consacre; enfin, nous nous permettrons
d'énoncer les compléments qu'à notre avis elle devrait comporter.
Dans l'exposé des motifs du premier projet, il est déclaré que la
situation actuelle, qui soulĂšve tant de plaintes, provient de causes
multiples dont les trois principales seraient toutefois les suivantes :
Le conflit des deux préfectures;
Le manque de garanties que présentent les intermédiaires»
facteurs et commissionnaires;
L'espace trop restreint réservé à la vente en gro3.
25 novembre 1892. 45
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698 RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS
Sur le premier point, l'exposé des motifs, en constatant le droit
absolu de la Ville sur le sol des Halles et sur les pavillons, recon-
naĂźt par lĂ mĂȘme son droit incontestable d'y percevoir des taxes»
Mais si, sous prétexte d'assurer la perception de ces taxes, on laisse
à la préfecture de la Seine le soin de désigner arbitrairement, comme
elle le fait aujourd'hui, les emplacements réservés, sous chaque
pavillon et sur le carreau, à la vente en gros ou en détail de telle
ou telle denrée, sans tenir compte de l'importance relative des
arrivages journaliers, le conflit subsistera. Les agents de la préfec-
ture de police, appelés par les intéressés à venir constater les
empiétements des concurrents, peuvent difficilement verbaliser. De
là le désordre et l'impunité dont chaque préfecture décline la res-
ponsabilité. Si l'on veut mettre un terme aux luttes incessantes
des deux administrations qui énervent l'autorité de Tune et de
l'autre, donnent trop souvent prétexte à la négligence et compro-
mettent ainsi les intĂ©rĂȘts des expĂ©diteurs, il faut atteindre le mal
dans sa source, c'est-Ă -dire supprimer, autant que possible, les
points de contact. L'idéal ne serait-il pas de ne considérer la Ville
que comme un propriétaire ayant, en quelque sorte, loué ses
immeubles à la préfecture de police, et abandonnant à celle-ci,
considérée comme locataire, la jouissance et la direction des
Halles? Mais si cette solution radicale soulĂšve une trop vive oppo-
sition de la part des députés de Paris et du Conseil municipal,
encore convient-il de se rallier au systÚme de la commission légis-
lative, qui est celui-ci : La préfecture de la Seine, aprÚs avis du
Couseil municipal, dĂ©termine : 1° les pavillons qui devront ĂȘtre
affectés à la vente en gros de telle ou telle denrée; 2° les emplace-
ments du carreau réservés à la vente des différents produits maraß-
chers. A la préfecture de police de répartir les emplacements entre
tous les vendeurs.
Le projet de loi tient en outre à fortifier l'action de la préfecture
de police. Ă ses anciennes attributions consistant principalement
dans le maintien de l'ordre, dans la surveillance des vendeurs et
de leurs opérations, et dans le contrÎle de la salubrité des denrées,
il ajoute la direction du service du poids public, la détermination
des heures de vente et la fixation du minimum des lots soumis Ă la
vente en gros. Enfin, il institue un commissariat de police dont le
titulaire sera spécialement et uniquement attaché aux Halles.
Le fait acquis par une longue expérience, c'est que les agents
des deux administrations ne peuvent vivre cÎte à cÎte en exerçant
leurs fonctions sur un terrain commun. 11 faut donc opter pour
l'une ou pour l'autre. Or, comme nous le faisait remarquer avec
beaucoup de justesse un des plus honorables facteurs avec lequel
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RĂORGANISATION DBS HALLES CENTRALES DE T PARIS 699
nous en conférions, il est impossible de supprimer la préfecture de
police pour deux raisons : la premiĂšre, c'est que sa surveillance,
jusqu'ici insuffisante, est indispensable; et la seconde, c'est qu'ayant
seule le pouvoir de verbaliser, il importe que l'autorité, investie de
ce droit, soit aussi celle qui distribue les emplacements aux ven-
deurs pour ĂȘtre Ă mĂȘme de constater les empiĂ©tements qui sont la
conséquence de cette désignation. Force est donc, à notre avis,
que la préfecture de la Seine s'efface. Il sera facile de trouver une
organisation qui lui assure la rentrée réguliÚre de ses taxes sans
l'ingérence incessante de ses préposés. Un bon impÎt ne doit pas
ĂȘtre vexatoire ni entraĂźner de trop grands frais de perception.
Disons-le en passant : les impĂŽts sont faits pour alimenter les
caisses publiques et assurer les services généraux et non pour faire
vivre des catégories entiÚres de fonctionnaires, de collecteurs et
de sous-collecteurs, dont l'intelligence et l'activité seraient mieux
employées ailleurs.
La question du défaut de garanties que présentent les intermé-
diaires, facteurs et commissionnaires, est la plus grosse de la
rétorme projetée. La loi supprime radicalement les commission-
naires et ne reconnaßt que deux catégories de vendeurs : les facteurs
et les producteurs. Sur ce point capital le Conseil municipal est
âąen parfait accord avec la commission lĂ©gislative. Or, pour que ce
Conseil n'hésite pas à flétrir, comme il l'a fait, en termes éner-
giques, précis et détaillés, dans le rapport dont il a été donné plus
haut de courts extraits, le régime actuel et notamment les commis-
sionnaires, il faut assurément que les abus soient bien graves et
bien profonds; car, outre que cette assemblée municipale doit tout
naturellement, par suite de considérations politiques ou électorales,
ĂȘtre portĂ©e Ă l'indulgence pour ce nombreux et influent personnel
des Halles, il y a encore lieu de constater que ce service, jusqu'ici
municipal, est sous son autorité et sa tutelle, et qu'il lui incombe,
dans une certaine mesure, d'en ĂȘtre le dĂ©fenseur. Ces abus, nous
les avons esquissés. On a compris que la libre entrée aux Halles de
Tendeurs dont on ignore l'origine, la moralité et la surface devait
entraßner avec elle la libre entrée des fraudes et malversations.
Mais encore convient-il de ne pas condamner les commissionnaires
sans les entendre et sans faire valoir les raisons Ă invoquer en
faveur de leur institution.
La question du factorat est ancienne; et les arguments, mis en
avant depuis trente ans, pour l'attaquer ou le défendre, ont toujours
la mĂȘme actualitĂ©.
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700 RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS
D'une part, le facteur semble offrir à l'expéditeur des garanties
spéciales par son cautionnement, par les conditions requises pour
sa nomination et par le titre qui lui est conféré. Le campagnard ne
le connaĂźt pas; il ne l'a jamais vu; et cependant il n'hĂ©site pas Ă
lui adresser de confiance ses produits, parce qu'il sait que la mar-
chandise arrivĂ©e le matin sera mise en vente le jour mĂȘme; que
cette vente aura lieu aux enchĂšres publiques, sous le contrĂŽle de
l'administration, et que le prix doit lui en ĂȘtre retournĂ© immĂ©dia-
tement. Le producteur est donc en droit* de compter sur un place-
ment certain, sur un écoulement rapide, sur une vente sérieuse et
réguliÚre et sur un payement assuré. Gomme le commerce est
interdit aux facteurs, ils ne peuvent jouer sur la marchandise,
amener une abondance ou une rareté factice, et il semble, dÚs
lors, que la détermination des cours soit exclusivement due au jeu
naturel de l'offre et de la demande. Ils peuvent, en raison de la
multiplicité de leurs affaires, se contenter d'une commission mo-
dique. Et si l'on a pu dire en théorie que le monopole est cher et
que la liberté est bon marché, que le monopole tue et que la liberté
vivifie, on est en droit de se demander si la pratique n'infirme pas
la théorie, et si les divers procédés de bien des commissionnaires
peu scrupuleux, se servant notamment de la marchandise pour
faire fonctionner le regrat, ne coûtent pas infiniment plus cher au
producteur, tout en desservant les intĂ©rĂȘts du consommateur.
Trompés plusieurs fois, les expéditeurs ne cesseront-ils pas leurs
envois au détriment de la consommation parisienne? On peut donc
avancer que le factorat est une institution favorisant aussi bien
les intĂ©rĂȘts du producteur que ceux du consommateur.
D'autre part, on a toujours soutenu que les avantages ci-dessus,
dont la rĂ©alisation doit Ă©videmment ĂȘtre poursuivie, n'Ă©taient
nullement inhérents à l'institution du factorat privilégié; que les
commissionnaires Ă©taient Ă mĂȘme de les procurer dans une aussi
large mesure, et que cette assertion était amplement prouvée par
les faiis, puisque pour bien des denrées, telles que les vins, les
esprits, les vinaigres, les huiles, les grains, les bestiaux, les char-
bons, il n'y a pas de factorat. L'expérience donnerait donc raison
au régime du droit commun et de la liberté, et elle viendrait con-
firmer ce principe élémentaire et naturel en vertu duquel tout
expéditeur a le droit d'adopter le mode de vente qui lui convient
et d'employer les intermédiaires de son choix. Est-il possible et
raisonnable de supprimer ces intermédiaires libres dont la présence
aux Halles semble tĂ©moigner d'une conquĂȘte de la libertĂ© sur la rĂ©gle-
mentation? Est-il sage et opportun de demander Ă la loi de consacrer
un régime restrictif, et les solutions, au contraire, Jque peuvent
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RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS 701
apporter aux problÚmes économiques les efforts de l'initiative privée
ne sont-elles pas généralement meilleures et plus durables que
celles qu'impose la main, parfois trop lourde, du législateur? Si la
liberté a engendré des abus, il faut les combattre avec les armes
mĂȘmes que fournit la libertĂ©. D'ailleurs, si on ne laisse entrer aux
Halles que les facteurs et les producteurs eux-mĂȘmes, on empĂȘ-
chera donc les jardiniers des environs de Paris ou mĂȘme les Bretons
de venir vendre des approvisionnements de légumes cultivés, non
seulement par eux, mais encore par tous leurs compatriotes? Et si
les syndicats, se départissant de leur trop grande timidité, se
décident enfin à expédier des lots assez considérables de denrées,
la personne, chargée de l'envoi, n'aura donc pas qualité pour
vendre les produits des syndiqués? En s'opposant à l'entremise de
tout mandataire, on engage donc un principe dont les conséquences
sont importantes.
Ces théories, nous l'avouons sans peine, ne sont pas sans valeur,
et la derniĂšre objection, notamment, mĂ©rite d'ĂȘtre prise en consi-
dération. Mais aux principes invoqués il convient d'en opposer un
autre, qui est celui-ci : les Halles centrales sont un service public
dans lequel l'autorité doit intervenir avec fermeté, car s'il est une
matiÚre dont le gouvernement et la loi ne peuvent se désintéresser,
c'est la sécurité du commerce et la loyauté des transactions, condi-
tions absolument nécessaires au développement et à la prospérité
de l'agriculture et de l'industrie nationales. Or, lorsqu'une organi-
sation favorise au premier chef la fraude, il est du devoir de l'Ătat
d'intervenir et de réorganiser les choses sur des bases offrant plus
de sĂ©curitĂ© aux intĂ©rĂȘts en jeu. N'oublions pas que l'expĂ©diteur,
cultivateur, jardinier ou pĂȘcheur, vit gĂ©nĂ©ralement loin de Paris,
dans l'ignorance absolue des agissements du marché, et? qu'à ce
titre il est en quelque sorte un mineur dont les droits doivent ĂȘtre
placés sous la tutelle et la sauvegarde d'une protection spéciale.
Toutefois, pour répondre à un des arguments les plus sérieux
de la discussion, cette intervention de la loi ne trouverait sa pleine
justification que s'il est impossible de combattre les abus! de la
liberté par la liberté. Or cette formule économique, séduisante en
théorie, est malheureusement fort souvent d'une application des
plus difficiles. Nous avons démontré ailleurs *, en ce qui concerne
le pain et la viande, le dommage résultant pour le consommateur
de la liberté de la boulangerie proclamée en 1863 et de la liberté de
la boucherie décrétée en 1858. Jamais l'écart n'a été plus grand
entre les cours du pain et de la viande et ceux du blé et de la
4 Voy. T Agriculture dans ses rapports avec le pain et la viande, étude parue
dans le Correspondant, numéros des 25 février, 10 mars, 10 et 25 avril 1889.
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702 RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS
viande sur pied. Ce résultat est dû au trop grand nombre de bou-
langers et de bouchers. A Paris, avant le régime de la liberté, il y
avait un boulanger par 1752 habitants, aujourd'hui il y en a un
pour environ 1200 : d'oĂč un accroissement considĂ©rable de frais
généraux ne correspondant pas à l'augmentation de la fabrication
et de la consommation; d'oĂč une majoration sensible du prix de
revient du kilogramme de pain supportée par le consommateur. Il
en est de mĂȘme de la boucherie. Est-ce Ă dire que, pour ces deux
industries fondamentales, il faille revenir au régime restreint? Nous
ne voudrions pas soutenir cette thÚse dont la réalisation serait trop
contraire aux idĂ©es et aux mĆurs du jour. Il est certain courant
qu'on ne peut pas remonter, et le seul remÚde à apporter à l'état
de choses actuel paraĂźt ĂȘtre de combattre les abus de la libertĂ© par
les armes mĂȘmes que fournit la libertĂ©, en fondant de puissantes
boulangeries et boucheries coopératives, capables de supprimer
une partie des intermédiaires et d'abaisser les frais généraux et les
prix de revient.
Pour en revenir aux Halles centrales, la situation n'est pas la
mĂȘme. Nous ne sommes pas en prĂ©sence d'un courant qu'on ne
peut pas remonter : bien au contraire, le3 organes intéressés dans
la question et les pouvoirs délibérants demandent la réorganisation
du factorat Ă l'exclusion des commissionnaires. La mesure est donc
d'une application facile et la loi doit la consacrer.
Il est cependant intéressant de signaler une solution que l'initia-
tive privée prétend apporter à la question des Halles. Comme le
vice le plus grave est la vente à l'amiable par des intermédiaires
sans moralité, cette solution consiste à imprimer à la vente à la
criée toute l'extension possible. Mais, d'une part, l'individu isolé
ne peut le faire, faute de moyens suffisants; d'autre part, la vente
à la criée ne peut s'opérer que par des facteurs reconnus. Il s'agit
donc de constituer une société puissante, disposant de capitaux
importants et fonctionnant par l'entremise de facteurs dont elle
absorberait les charges et qui deviendraient ses associés ou ses
premiers employés. Cette société serait en voie de formation sous
le nom de Société générale de criée publique aux Halles centrales
de Paris; elle aurait un capital de 10 millions et prétendrait
donner satisfaction aux producteurs par la vente à la criée et par
le crédit de l'institution, aux consommateurs par la régularité et la
sincérité des transactions, aux capitaux enfin, en leur assurant,
par l'absorption des charges de facteurs, une clientĂšle toute faite dĂšs
le début des opérations. Ce projet de groupement des facteurs est
une idée qui répond en quelque sorte à celle qui a suscité le Bon-
Marché, le Louvre^ les bouillons Duval et autres établissements qui
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RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS 703
ont su gagner la confiance générale, atténuer les frais généraux et
en faire profiter le public. Nous ne connaissons pas les initiateurs
de cette idée; nous aimons à croire qu'ils sont honorables et com-
pétents, et nous leur souhaitons, s'ils parviennent à lancer leur
affaire, un succÚs éclatant. Mais ils n'aspirent, d'aprÚs les prévi-
sions optimistes de leurs prospectus, qu'Ă s'emparer du quart des
opérations des Halles. Il resterait donc, en tout état de cause, une
grande Ă©puration Ă opĂ©rer; ce service ne peut ĂȘtre rendu que par
une réforme législative.
Le projet de loi se propose de conférer au factorat l'importance,
le crĂ©dit et la moralitĂ© qui auraient toujours dĂ» ĂȘtre ses attributs
essentiels. 11 n'en fait pas un monopole, en ce sens que le nombre
des facteurs sera illimité et que toujours ils auront pour concur-
rents les producteurs apportant leurs denrées sur le marché. Tout
individu, homme ou femme, pourra devenir facteur ou factrice, Ă
la condition d'ĂȘtre Français et ĂągĂ© de vingt-cinq ans, de jouir de
ses droits civils, de justifier d'une moralitĂ© sĂ©rieuse, d'ĂȘtre agréé
par le ministre de l'agriculture qui le nommera aprĂšs enquĂȘte et
aprÚs avis du préfet de police, et de verser un cautionnement de
10 000 francs, affecté à la garantie des créances de la Ville de Paris
et de celles des expéditeurs, cautionnement non susceptible d'un
privilĂšge de second ordre. Cette derniĂšre exigence est d'une impor-
tance extrĂȘme : faute de cette disposition, les garanties de bien des
facteurs étaient illusoires jusqu'ici, par ce motif que leur caution-
nement, appartenant à des bailleurs de fonds, était insaisissable.
Cette série de précautions est excellente; mais nous voudrions la
voir compléter par une clause ordonnant que le cautionnement,
toujours liquide, ne pourrait ĂȘtre frappĂ© d'opposition et qu'il
s'élÚverait à une somme trÚs supérieure à 10 000 francs; le chiffre
de 50 000 francs a été réclamé et mis en avant dans les discussions
de ces derniers temps.
Entre autres innovations concernant l'exercice du factorat, le
projet de loi oblige les facteurs à produire aux expéditeurs les
procĂšs-verbaux des ventes, article par article, indiquant le poids
des denrées, leur prix, les frais de transport et le montant de la
commission qui devra comprendre tous les frais accessoires, A ces
procĂšs-verbaux devraient ĂȘtre jointes, Ă notre avis, les piĂšces jus-
tificatives de dépenses payées pour le compte des producteurs,
telles que quittances d'octroi, lettres de voitures et autres. Un
rÚglement d'administration publique déterminera le mode de comp-
tabilité des facteurs et la forme dans laquelle ils devront tenir
leurs livres. Un modĂšle, qui porte en lui-mĂȘme des Ă©lĂ©ments de
contrÎle, a été présenté au Conseil municipal et nous semblerait
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704 RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS
bien compris. Chaque page du livre se composerait de trois parties
destinées à recevoir des mentions identiques : une souche et deux
volants; la souche resterait adhérente au livre, et des deux volants
à détacher, l'un suivrait la marchandise vendue et l'autre serait
envoyé à l'expéditeur. On conçoit combien cette triple énonciation
du nombre et de la nature des denrées, de leur poids et de leur
prix, faciliterait les recherches et préviendrait les altérations.
Le projet de loi défend expressément aux facteurs de faire le
commerce des denrées qu'ils sont chargés de vendre et il leur
interdit formellement de transporter toute marchandise hors de
l'enceinte des Halles, mesure dont l'application rigoureuse coupera
court à bien des abus que nous avons décrits. Toutes ces rÚgles
ont pour sanction des peines sévÚres. Enfin, une chambre de dis-
cipline est instituée pour veiller au bon ordre et à l'honneur de la
corporation. Elle est astreinte Ă publier chaque jour, dans les halles
et marchés, les cours authentiques des marchandises vendues en
gros pour que le public et le commerce de détail soient ainsi ren-
seignés sur les prix des ventes effectuées aux Halles centrales.
Le mode de vente prĂ©fĂ©rĂ© par le projet lĂ©gislatif est la vente Ă
la criée. C'est, en principe, le plus rationnel et celui qui offre incon-
testablement le plus de garanties à l'expéditeur. Toutefois la vente
à l'amiable n'est pas absolument prohibée; il parait prouvé qu'elle
offre des avantages dans certains cas; mais les facteurs ne devront
y procéder que sur la demande des intéressés, et encore une vente
à l'amiable ne sera définitive qu'autant que la marchandise, ainsi
vendue, aura passé par le banc de vente et que son prix aura été
proclamé à haute voix.
Une difficulté se présente au sujet des ventes à l'amiable opérées
directement par les producteurs apportant eux-mĂȘmes leurs mar-
chandises. Si on leur refuse l'écoulement de légumes ou autres
denrées provenant de leurs amis ou compatriotes, on fermera le
marché à une grande quantité de produits, on découragera les
efforts et la bonne volonté des jardiniers, et on entravera l'initiative
des syndicats. D'autre part, si on admet les ventes par manda-
taires, on laissera subsister les commissionnaires, qui ne sont, en
définitive, que les mandataires libres des producteurs. Il faut donc
concilier l'intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral du marchĂ© avec celui des maraĂźchers : il
faut un mandat spécial. Le projet de loi dispose que les pouvoirs
des mandataires, valables pour huit jours, mais indéfiniment renou-
velables, seront remis, au début de chaque semaine, à l'inspecteur
de police et seront dispensés des droits de timbre et d'enregistre-
ment; et qu'enfin les signatures des mandants ne seront soumises
à aucune autre légalisation que celle des maires de leurs communes.
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râ â RĂ0RGA5ISAT10NĂDES HALLES CENTRALES DE PARIS 705
Il conviendrait de compléter cet ensemble de mesures par les deux
dispositions suivantes adoptées par la Société des agriculteurs de
France, qui a fait tout récemment une étude approfondie de la
question des Halles : le mandataire devra justifier de son domicile
hors de Paris par une certification du maire de sa commune, apposée
au bas du mandat; et enfin les producteurs ne seront admis Ă
vendre que dans des pavillons spéciaux, absolument distincts de
ceux des facteurs. Ainsi s'établira nettement la distinction entre
ces derniers et les importateurs directs, et la clientĂšle saura perti-
nemment à quelle catégorie de vendeurs elle veut s'adresser. Ces
destinations particuliĂšres seraient autant dans l'intĂ©rĂȘt des expĂ©-
diteurs que dans celui des acheteurs; elles couperaient court Ă
l'abus pratiqué aujourd'hui par certains hommes, à la fois facteurs
et commissionnaires, qui dirigent en mĂȘme temps des ventes Ă la
criée et à l'amiable, et abusent, à leur profit, de leur double qualité.
Le défaut d'espace réservé aux ventes en gros constitue encore
un vice auquel il est urgent de porter remĂšde. Il importe de
rappeler le but premier des Halles actuelles. Elles ont été cons-
truites pour les ventes en gros, et c'est petit Ă petit, par suite de
tolérances successives, que le commerce de détail est venu envahir
les pavillons de gros et en occuper jusqu'à la moitié. Il faut rendre
aux Halles leur destination primitive et en faire, comme cela aurait
toujours dĂ» ĂȘtre, un marchĂ© exclusivement de gros. La suppression
des détaillants est d'ailleurs dictée par l'équité la plus élémentaire :
comment admettre la situation privilégiée de ces détaillants, assurés
chaque jour de la faveur d'un public nombreux et empressé, qui
font, sans motif plausible, une concurrence désastreuse aux com-
merçants du quartier et mĂȘme de tout Paris, assujettis aux lourdes
charges du loyer, de l'installation, de l'éclairage, du chauffage?
Que chacun rentre Ă sa place; aux facteurs, et aux facteurs seuls
les pavillons; au commerce, l'exercice du droit commun, c'est-Ă -
dire la faculté de s'établir dans toutes les rues de la capitale. à ce
propos, et bien que le projet de loi défende aux facteurs, sous
peine de révocation, d'acheter ou de faire acheter pour leur compte
les denrées qu'ils sont chargés de vendre, et leur interdise égale-
ment de transporter ailleurs que dans les Halles les marchandises
envoyĂ©es pour y ĂȘtre vendues, nous voudrions voir ajouter Ă ces
dispositions, pour soustraire les facteurs Ă toute tentation et mettre
certains d'entre eux dans l'alternative d'opter entre l'exercice |da
factorat et celui d'un commerce extérieur, la prohibition absolue de
possĂ©der une maison de vente ou d'y prendre un intĂ©rĂȘt quel-
conque. Il n'est pas moins nécessaire de chasser impitoyablement
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706 RĂORGANISATION DES HALLES CENTRALES DE PARIS
de l'enceinte des Halles tous les commerces étrangers à l'alimen-
tation.
Telles sont, esquissées à grands traits, les principales réformes
à tenter. Il appartiendra au commissaire de police spécial dont la
nomination est projetée, s'il est intÚgre, intelligent et soucieux de
complĂ©ter l'Ćuvre lĂ©gislative, de provoquer une sĂ©rie d'amĂ©liora-
tions, moins importantes en apparence, mais nécessaires à la régu-
larité et au perfectionnement des services; car, dans cet ordre
d'idées, tout est indéfiniment perfectible.
Nous croyons avoir suffisamment démontré que les meilleurs pro-
duits des campagnes, loyalement expédiés par la province, sont trÚs
souvent déloyalement vendus. Telles qu'on voit parfois des eaux
de source, pures et limpides, ruisseler le long de cĂŽtes rapides,
puis se réunir au fond d'un vallon sans issue, s'y corrompre et y
dégénérer en un cloaque fangeux et pestilentiel, telles les plus
belles denrĂ©es, honnĂȘtement expĂ©diĂ©es de tous les points de la
France à Paris, viennent y alimenter des industries véreuses,
menaçantes pour l'hygiĂšne publique et nuisibles aux intĂ©rĂȘts des
producteurs et des consommateurs. C'est donc Ă une Ćuvre d'Ă©pu-
ration que le Parlement va ĂȘtre conviĂ©. Nous savons d'avance que
le projet de loi, au moins dans ses grandes lignes, va ĂȘtre soutenu
par une grande majoritĂ©. Comment pourrait-il en ĂȘtre autrement?
La campagne actuelle ne revĂȘt-elle pas un double caractĂšre? Elle
est universelle et elle est le cri de la conscience publique. Et, en
effet, le mouvement a été provoqué, dirigé et conduit par une foule
si nombreuse qu'on peut l'appeler légion, par les représentants les
plus autorisés des consommateurs parisiens ainsi que des expédi-
teurs, par les facteurs eux-mĂȘmes, par le commerce des halles et
des rues avoisinantes, par la préfecture de la Seine et la préfecture
de police, par le Conseil municipal et enfin par la Chambre des
députés. Le pays a pu constater que le projet de loi était signé par
des hommes appartenant aux partis les plus opposĂ©s. Honneur Ă
ces dĂ©putĂ©s qui ont fait trĂȘve Ă leurs dissentiments politiques pour
s'unir et se tendre sincĂšrement la main sur ce terrain de la bonne
foi et de3 intĂ©rĂȘts gĂ©nĂ©raux! Mais ils ont besoin d'ĂȘtre soutenus
par l'opinion publique. Que chacun donc, dans la mesure de son
influence et de ses forces, apporte sa pierre à l'édifice! 11 s'agit non
seulement de favoriser les intĂ©rĂȘts gĂ©nĂ©raux, mais de servir une
cause supĂ©rieure encore Ă celle des intĂ©rĂȘts, la grande cause du
' droit, de l'honnĂȘtetĂ© publique et de la justice.
Jules Le Conte.
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LES AMBITIONS
DE
MME THOMPSON
I
Jamais William P. Thompson n'avait pu se faire admettre au
Knickerbocker-Club de New- York, bien que sa femme fût d'une
trÚs aristocratique famille de Baltimore, les Herbert, apparentés,
disait-on, à Washington, et dont le chef gardait précieusement
l'ordre de Cincinnatus porté jadis par son arriÚre-grand-pÚre, au
temps oĂč cette distinction, bientĂŽt abolie, rĂ©compensa particuliĂšre-
ment les officiers français, si brillants dans la fameuse « guerre de
Flndépendance ».
Mais, vraiment, la fortune des Thompson était trop récente, faite
dans l'Ouest, lĂ -bas, honnĂȘte peut-ĂȘtre, on l'admettait ; seulement
il y avait bien assez de monde au Knickerbocker et l'on ne pouvait
nier que, tout jeune, Thompson n'eût servi comme garçon à j'hÎtel
Wellington... vous savez, Madison-Avenue.
Faute du Knickerbocker, William P. Tompson essaya de YUnion-
Club.
Un nouvel échec le désespéra. L'ancien garçon de l'hÎtel
Wellington ne pouvait passer au coin de^la CinquiĂšme Avenue et de
la 21° Rue sans Ă©prouver un serrement de cĆur.
11 ne restait plus aux Thompson qu'Ă se rendre en Europe.
Vers la fin de mai, ils débarquÚrent un soir à Paris. DÚs le^len-
demain, dans un landau de remise, les Thompson montaient au pas
l'avenue des Champs-Elysées. Madame (elle était devenue « madame »
et Thompson « monsieur », en arrivant au Havre), Mmo Thompson
regardait les hÎtels avec une curiosité trÚs injustement malveillante.
Lisant depuis longtemps, à New-York, les journaux français, étu-
diant les guides, collectionnant les vues de Paris, l'Américaine
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708 LES AMBITIONS DE M»* THOMPSON
croyait presque se reconnaĂźtre dans la voie triomphale montant du
Rond-Point vers le couchant.
Le dernier volume du Tout-Paris, soigneusement emporté,
spécifiait les noms des propriétaires. à gauche, l'angle du Rond-
Point semblait triste. Mme Thompson aurait préféré la belle maison
d'en face, en plein soleil. Mais pourquoi avait-on laissé l'architecte
mettre sur les fenĂȘtres ces petites plaques de marbre? Enfin
l'emplacement était joli. Plus haut à gauche, l'ancien hÎtel de
Païva ne trouva pas grùce devant l'Américaine. Trop petit cet hÎtel,
si élégant qu'il fût. Le concierge, trÚs digne, fermait justement la
grille. Mme Thompson aperçut un ruban à la boutonniÚre d'un
vĂȘtement noir correct et se promit de possĂ©der un suisse « dĂ©corĂ©
de plusieurs ordres ». Cela ferait bien pour recevoir, rarement,
d'anciennes amies. Le landau montait toujours. A droite, il était
impossible de ne pas admirer les grandes fenĂȘtres Louis XV d'une
gracieuse construction un peu basse, mais quelle servitude bruyante
de laisser Ă un marchand de chevaux le passage libre sous son
son appartement. L'hÎtel suivant était trop enfoncé. Le petit palais
oĂč une trĂšs grande dame française succĂšde Ă feu Sa MajestĂ© la reine
Christine d'Espagne, semblait malheureusement écrasé par le mur
de la maison voisine. Entre deux hÎtels bien carrés montait la rue
Balzac et l'uniformité des maisons entourant l'Arc de Triomphe les
embourgeoisait étrangement.
On prit l'avenue du Bois-de-Boulogne. L'ancien hĂŽtel du duc de
Nemours avait perdu le tiers de son jardin. En face, le fier chĂąteau
d'un milliardiaire heurtait ses architectures Ă l'inexorable aligne-
ment de la rue, comme, plus bas, le pavillon royal d'un prince trĂšs
parisien.
Bref, chaque habitation dut recevoir Ă tout prix un petit paquet,
l'Américaine se promettant de réaliser l'hÎtel idéal, selon son goût,
pour y recevoir la fleur des pois... qui fleurit parfois sur d'assez
singuliers terreaux.
II
Une personne facilita beaucoup les débuts de Mme Thompson,
l'excellente marquise de Négrepelisse, femme de l'ancien ministre et
présidente des « Orphelines du Phylloxéra ». La marquise avait des
tendresses de mĂšre pour toutes les gamines du Midi.
Chaque jour les lettres arrivaient en foule à l'hÎtel de Négrepe-
lisse. Saint- Jean -Pied-de-Port, la Bastide-Clairance, disaient les
timbres-postaux, Saint-Bertrand de Comminges, Lectoure, Castel-
Sarrazin, Mirepoix, Limoux, Bédarieux, Martigues...
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LES AMBITIONS DE M- THOMPSON 709
Il fallait de l'argent, beaucoup d'argent. Certains jours la mar-
quise ne savait plus oĂč donner de la tĂȘte, mais elle Ă©tait femme de
ressources, et rien ne lui coĂ»tait pour son Ćuvre.
BientĂŽt les acacias allaient neiger au bois de Boulogne sur les
promeneurs élégants. Mm0 de Négrepelisse, terriblement affairée,
préparait « sa vente », un des événements de la saison. Ce serait
une vente dansante, mangeante et théùtrale. On aurait un orchestre
de dames turques ne montrant que leurs yeux, du caviar frais venu
spécialement de Russie en wagon plombé de toutes les aigles diplo-
matiques, des projections représentant les derniers événements du
Dahomey avec, comble d'actualité, le « wharf » futur de Kotonou
et beaucoup d'autres « attractions ».
On entendrait Yvette Guilbert dans une chanson spéciale au
profit de l'Ćuvre :
C'est le Phylloxéra, ra, ra
Qui s'en nuira
Quand on aura
Mis de la vigne américaine...
Un académicien « éminent » consentirait à dire deux mots pour
remercier « Mlle Guilbert n ; un prince indien, de passage à Paris,
viendrait, couvert de diamants, et puis surtout on verrait les nou-
velles « beautés ».
Mme de Négrepelisse était en campagne. Il lui fallait des vendeuses
éblouissantes ou milliardiaires avec trois ou quatre vraies trÚs
grandes dames consentant Ă mettre leurs noms comme pavillons
sur la flottille.
La moitié des vendeuses appartint aux localités les plus éloignées
du faubourg Saint-Germain. L'Australie centrale et la Sibérie
tartare furent, dit-on, représentées. Par le marquis, profondément
versé dans la science économique, Mme de Négrepelisse connaissait
l'existence des troupeaux de moutons toujours croissants et des
mines d'or nouvellement découvertes.
Le grand jour arriva. Des messieurs trÚs distingués avaient bien
voulu, au nom du Figaro et du Gaulois^ visiter l'hÎtel de Négrepe-
lisse : on aurait « une bonne presse ». Belloir achevait de trans-
former le rez-de-chaussée en une sorte d'immense bazar prétentieux
et, sur la trĂšs noble porte cochĂšre, une grande bande de calicot
frangée d'or portait en lettres immenses : Vente de charité. Entrée
ubke. Cette « entrée libre » était la petite élégance démocratique, la
publicité crùne assurant à ces dames leur qualité réelle de vendeuses.
S'il allait venir du peuple, du vrai! Ces dames auraient donné
tous les vicomtes pour un brave ouvrier.
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710 US AMBITIONS DE M"» THOMPSOK
Il ne vint pas le moindre « zingueur », naturellement, mais il
vint Mme Thompson. Dans une élégante et simple toilette noire,
avec, au chapeau, la floraison d'une branche claire, l'Américaine
fit son entrée vers cinq heures. La vente battait son plein.
Mme Thompson paya d'un beau louis d'or quelques violettes, puisr
rĂ©solument, elle se dirigea vers le comptoir principal oĂč l'on vendait
les travaux fĂ©minins de l'Ćuvre, hideuses tapisseries, tricots trop
étroits, broderies inacceptables. BientÎt l'Américaine eut devant elle
un amoncellement d'inutile bonneterie. Alors, crayonnant pour
l'envoi son adresse sur une carte d'elle et de son mari, Mm* Thompsoa
remit à la marquise dix billets de 1000 francs, épingles d'une pauvre
petite épingle blanche.
â J'espĂšre, ajouta l'AmĂ©ricaine, vous envoyer aussi l'offrande
de M. Thompson pour les « Sauveteurs de la Garonne », dont s'oc-
cupe M. le marquis; cette Ćuvre est si belle!
Quelques jours aprÚs, « un membre du corps diplomatique »
parlait des Thompson Ă la marquise ; une trĂšs sommaire enquĂȘte
menée par le marquis donnait les meilleurs résultats, et Mme Thompsoi*
recevait une invitation des Négrepelisse. La marquise, un moment,
s'était bien dit que... mais en songeant à la longueur de sa liste!...
on pouvait prier les Thompson pour les grandes fĂȘtes en leur fer-
mant les « intimités ».
III
DÚs l'année suivante, les réceptions de Mme Thompson n'étaient
pas sans éclat. TrÚs intelligente, trÚs capable d'assimilation, l'Amé-
ricaine n'avait pas tardé à connaßtre superficiellement le clavier
parisien. Elle croyait un peu trop que la duchesse de Thiérarche
descendait réellement de Charlemagne et la princesse Constantini
des premiers Césars d'Orient; elle n'estimait point assez la baronne
de Cirmont, née Joyeuse, et la comtesse de Molsheim, dont les^
ancĂȘtres ont presque rĂ©gnĂ© aux bords du Rhin; elle discourait tout
de travers sur les « duchés-femelles » et ne savait pas ce qu'étaient
« les preuves chapitrales », mais, somme toute, elle comptait Ă
Paris. Les reporters mondains citaient mĂȘme volontiers ses fĂȘtes.
Mmo Thompson n'avait pas d'enfants. Au milieu de son demi-
succĂšs, elle pensa qu'une niĂšce Ă marier lui serait tout Ă fait utile
pour s'ancrer dans la bonne compagnie du vieux monde. D'abord,
on attirerait ainsi la foule des jeunes gens pauvres et bien nés.
A New-Haven, Connecticut, M. C.-F. Smith, cousin deMmo Thomp-
son, élevait difficilement huit pauvres filles, catholiques à cause de
leur mĂšre. La plus jolie, parmi celles d'un Ăąge convenable, fut
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LES AMBITIONS DE M"* THOMPSON Itl
demandée, voyage payé, par « cùblegramme », et expédiée à Paris,
moyennant une promesse faite par les Thompson de lui donner
50 000 dollars « en cas de dédit ».
M. C.-F. Smith avait exigé cela. Les affaires sont les affaires.
Grande, blonde, mince, avec un cou charmant, des yeux bruns
veloutés, un petit nez droit, miss Eva gracieusement adoucissait la
désinvolture un peu masculine du type yankee par le charme de
l'héritage maternel. Feu M"* C.-F. Smith, créole de la Louisiane,
descendait d'une famille française.
Quelques jours aprÚs l'arrivée de miss Eva, les Négrepelisse don-
nĂšrent un bal.
DĂšs onze heures, les voitures ne pouvaient presque plus circuler
devant l'hĂŽtel dans la grande voie que le conseil municipal de
Paris venait de baptiser avenue Danton. Tout Paris Ă©tait invitĂ©. LĂ
se trouvaient et la vieille aristocratie en état de remuer ses jambes
et la nouvelle; la trĂšs haute finance de France coudoyait quelques
(( rois des chemins de fer américains » ; les députés, les sénateurs
de tous les groupes de droite avaient reçu des cartes, et le chargé
d'affaires de Honolulu ne paraissait pas dépaysé auprÚs des ambas-
sadeurs européens. Deux orchestres, l'un au rez-de-chaussée, l'autre
au premier, remplissaient les appartements de rythmes danseurs.
Un escalier intérieur, trÚs heureusement aménagé, permettait de
parcourir l'hĂŽtel sans revenir sur ses pas.
Dans une robe « esthetic » d'un vert trÚs pùle à plis droits, un
mince collier de jade vert au cou, miss Eva fit son entrée vers
minuit, suivant Maa Thompson, dont l'éblouissante traßne rouge
mettait une vague de feu sur le parquet miroitant. Trois minutes
aprĂšs, un chuchotement remplissait les salons. Qui est-ce? â Qui
est-ce? â Elle est ravissante.... Je vais me faire prĂ©senter.
Le succÚs de miss Eva ne fit que s'accentuer toute la soirée. Au
cotillon, elle eut pour danseur le prince Yoshii-Shinzo, petit-cousin
cle l'empereur du Japon, et reçut des brassées de fleurs, des ava-
lanches de brimborions.
Cette fois les Thompson tenaient la corde. Ils annoncĂšrent par-
tout qu'ils donnaient Ă leur niĂšce, Ă leur chĂšre enfant, 3 millions
de dot, le second de leur hÎtel, des écuries, des remises; qu'ils
seraient trop heureux de garder prÚs d'eux le futur ménage, de
nourrir les domestiques et mĂȘme les chevaux. « On a de l'avoine
pour tout le monde », disait en riant Mme Thompson, avec une
affectation de bonhomie.
L'AmĂ©ricaine voulut elle-mĂȘme recevoir. On Ă©tait aux derniers
jours d'avril, dans tout l'éclat de « la saison » parisienne. Miss Eva
marchait de triomphe en triomphe. Habilement, Mmo Thompson fit
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712 LES AMBITIONS DE M- THOMPSON
courir le bruit d'une alliance possible avec les trois ou quatre pre-
miers partis du jour. En mĂȘme temps, on se chuchotait Ă l'oreille le
nombre des demandes repoussées. Toutes les fois que le nom d'un
jeune homme était prononcé devant Mm* Thompson, celle-ci prenait
d'ailleurs la chose pour une démarche.
Vers le 10 mai, l'Américaine se persuada qu'elle venait de rece-
voir la centiÚme demande ! On avait, murmurait-elle tout bas, laissé
passer vingt-sept comtes! Sur ce nombre, il ne devait pas y avoir
plus de trois ou quatre affaires sérieuses, mais, volontiers,
jjmo xhompson aurait cousu un galon sur ses manches Ă chaque
dizaine de prétendants.
Malgré toutes ses ambitions, elle assurait, au reste, avec une
certaine vĂ©ritĂ©, que miss Eva choisirait selon son cĆur. Si infatuĂ©e
de monde que fût l'Américaine, elle voulait sincÚrement le bonheur
de sa niĂšce, seulement Mme Thompson avait une conception un
peu particuliĂšre du bonheur : le bandeau de l'amour lui semblait
une couronne.
Deux jeunes gens paraissaient occupés particuliÚrement de
Mlu Eva Smith : un Italien, don Andréa Zini, marquis de Fioren-
zuola, des princes de Foiano; et le lieutenant Georges Morin.
Mme Thompson avait eu bien de la peine Ă inviter ce dernier chez
el!e, mais il était le fils du général Morin qui, un moment, ranima
l'ùme française à la fin de 70, porta les espérances de tout son
peuple et contrebalança le gouvernement. Déjà les soldats de Morin
l'acclamaient comme 1' « empereur » futur, le chef, le maßtre, le
dieu qui, seul, pourrait ramener la victoire dans nos lignes. Morin!
disaient les prĂȘtres du haut des chaires; Morin! criaient les pauvres
mobiles électrisés! Morin! répétaient les mille voix de la presse.
Une religieuse de Belfort prophétisait, les plus sceptiques n'osaient
pas rire, on allait voir se renouveler l'incarnation d'un pays dans
un homme, toutes les volontés, toutes les intelligences, tous les
espoirs semblant se réunir pour lui donner je ne sais quelle puis-
sance mystérieuse... et puis, à la bataille de FerriÚre, Morin était
tombĂ© frappĂ©, disait-on, par un traĂźtre, car on ne pouvait croire Ă
l'abandon de la fortune.
Si Andréa réalisait un type classique avec ses yeux noirs, ses
cheveux aile de corbeau, sa chaude pĂąleur de beau brun et son nez
droit aux minces narines, il faut avouer que Georges Morin man-
quait un peu de régularité dans les traits, son nez trop ouvert ne
rappelait en rien les bas-reliefs du Parthénon, mais il avait une si
bonne et loyale figure, une vraie figure française éclairée de deux
grands yeux bleus oĂč se peignait son Ăąme, de jolis cheveux chĂątains
coupés court, une taille élégante, bien proportionnée, des extrémités
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LES AMBITIONS DE M- THOMPSON 713
fines et surtout cette harmonie des mouvements, ce rythme gracieux
dans la démarche qui montrent la vigueur, la souplesse, la santé
parfaite et presque la bonne conscience.
Miss Eva ne pouvait s'empĂȘcher de se confier avec un certain
plaisir au bras de Morin quand celui-ci l'entraĂźnait dans un rapide
tour de valse; elle se sentait en sûreté, tandis qu'au quadrille elle
détournait parfois un peu la tÚte sous le regard trop fixe de l'Italien.
Pourtant, il était beau, trÚs beau, bien plus beau que Morin... Si
honnĂȘte que fĂ»t miss Eva, elle venait d'un pays oĂč lesjeunes filles osent
regarder leurs maris futurs; et, par le contraste mĂȘme qu'il formait
physiquement avec elle, Andréa lui plaisait beaucoup, elle se le
figurait en noble toscan préraphaélique suivant l'idéal actuel des
pays anglo-saxons. BientĂŽt, lors d'une fĂȘte costumĂ©e chez les
NĂ©grepelisse, miss Eva put voir son rĂȘve matĂ©rialisĂ©. Ce fut un
murmure d'admiration quand l'Italien parut, élégant et sévÚre. Tout
le temps du cotillon, miss Eva eut prĂšs d'elle ce beau seigneur du
quinziĂšme siĂšcle, et lorsque la jeune fille revint avec sa tante dans
le jour froid du matin, les deux femmes ne parlÚrent que d'Andréa.
Cependant miss Eva hésitait toujours. Vaguement elle songeait
Ă d'autres partis. Le vicomte de Saint-Loup, le marquis d'Humber-
ville, étaient assurément fort bien, et tous deux bons gentilshommes;
le baron Fickinger avait une grande fortune; le jeune Viscount
Micking, de l'ambassade d'Angleterre, venait de faire les beaux
jours d'Hyde-Park; mais quoi! aucun d'eux ne plaisait Ă la
jeune fille.
Avec le fils des princes de Foiano, elle rĂȘvait de parcourir triom-
phalement l'Amérique; avec Morin, elle pensait aux tranquilles
amours de toute une existence.
Il va sans dire que Mme Thompson repoussait absolument l'idée
d'appeler sa niÚce « Mao Morin ».
Miss Eva semblant moins touchée que sa tante par la couronne
fermée des Foiano, Mm0 Thompson exploitait le peu d'assiduité du
lieutenant qui, détaché à l'Ecole supérieure de guerre, forcé de se
lever presque tous les matins Ă des heures invraisemblables, ne
pouvait suivre miss Eva de fĂȘte en fĂȘte comme le bel AndrĂ©a Zini.
D'ailleurs, racontait le marquis de Fiorenzuola, un simple cousin,
poitrinaire au troisiÚme degré, le séparait de la principauté fami-
liale. Mme Thompson ne se tenait pas de joie à l'idée d'avoir un jour
un prince dans son second. Il lui semblait qu'il en descendrait
quelque chose sur elle, au premier; qu'elle serait au moins vi-
comtesse.
Vers la fin de mai, Morin dut se rendre Ă Bourges pour faire des
tirs d'artillerie et manqua un bal chez les Thompson.
25 novembre 1892. 4G
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714 LES AMBITIONS DE M"» THOMPSON
Cependant les affaires de l'Italien avançaient peu. Alors, pour
frapper un grand coup, il demanda la permission Ă Mmo Thompson
de lui amener un jeune chapelain de la cathédrale de Foiano,
Mgr Gamba.
â Une cathĂ©drale! tu auras une cathĂ©drale, mon enfant, disait
le soir Mme Thompson ; c'est demain que vient monseigneur, et il est
aussi premier chapelain des princes de Foiano I
Deux jours aprÚs, Mgr Gamba dßnait chez l'Américaine.
Le mariage se décidait.
Comme un trophĂ©e de conquĂȘte, bien qu'elle ne fĂ»t pas catho-
lique, Mme Thompson promenait dans Paris le chapelain des Foiano.
Une chose avait bien étonné. La premiÚre fois qu'il sortit en voi-
ture avec l'Américaine, Mgr Gamba fit le geste de monter sur le
siÚge, mais il s'était excusé sur l'habitude des voitures napo-
litaines.
Dans Paris, on annonçait le mariage, et Zini achetait une corbeille
splendide, des bijoux fabuleux, à crédit toujours.
â C'est trop, monseigneur, c'est trop, disait Mno Thompson Ă
son nouvel ami.
â Lou prince est riche, rĂ©pondait Gamba.
On n'attendait plus que les papiers italiens un peu en retard.
Mme Thompson, seule dans un petit salon, étudiait déjà les listes
d'invitations pour le contrat, lorsqu'elle vit entrer Gamba en civil,
pleurant, défait, lamentable.
â Ah! madame! ah! pardon, pardon! fit-il tombant Ă genoux.
â Qu'avez- vous, monseigneur?
â Moi! pas monseigneur, moi Luigi Gamba; ancien valet de
chambre de Zini, qui a disparu avec tous les bijoux. Moi, honnĂȘte
garçon, moi je ne veux pas ĂȘtre accusĂ©. C'est dĂ©jĂ trop d'avoir
consenti Ă faire le monsignor, Ă vous tromper, excellente dame.
Dieu me punira, je demande miséricorde à la Madone, mais je ne
veux pas aller en prison...
â Comment! fit Mme Thompson, pĂąle de surprise, vous n'ĂȘtes
pas un prélat?
â Non, non, ancien enfant de chĆur, puis sous-sacristain Ă
Foiano, tandis que Zini était fils de l'orfÚvre de la cathédrale...
â Mais son cousin le prince de Foiano...
â Ah ! signora, le dernier des Foiano, le seul, le prince, est
enfermé dans une maison de fous ! Plus de famille, plus un seul
parent proche. Alors, de son nom vrai, le prince s'appelle Zini,
comme Andréa, et l'orfÚvre prétendait bien, surtout aprÚs la folie
du prince, ĂȘtre de la mĂȘme famille que lui. Peut-ĂȘtre, a dit un
jour devant moi un vieux moine trĂšs savant, peut-ĂȘtre l'orfĂšvre
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LES AMBITIONS DE M- THOMPSON 715
descendait- il d'un enfant bĂątard des princes; voilĂ longtemps...
longtemps... Andréa garde des papiers...
â Quoi! fils d'un orfĂšvre I
â Oui, signora. La Madone est riche, elle a plus de colliers
que vous, madame Thompson. Il faut les réparer, les nettoyer
quelquefois. De pĂšre en fils, les Zini servaient la Madone. Pour
Andréa, c'était mon grand ami. Ah ! le beau garçon et malin, et
dégourdi. Je l'admirais!... 11 perdit son pÚre et quitta Foiano,
car on ne voulut pas lui confier les bijoux de la Madone, il était
trop mauvais sujet... Je fus bien heureux quand il m'écrivit un peu
plus tard de Monaco, me disant qu'il avait gagné beaucoup et que
je vinsse le rejoindre comme valet de chambre-secrétaire, car le
curé de la cathédrale m'avait privé de mes fonctions.
â Pourquoi?
â Oh ! Signora, une misĂšre, une bague de la Madone mise Ă
mon doigt le jour de la fĂȘte ! Et la Madone aurait bien pu me la
donner, n'est-ce pas?
Depuis j'avais quitté Zini pour tùcher de m' établir à Foiano, je
voulais tenir un petit café... L'argent est rare là -bas, je suis revenu
faire le monsignor Ă Paris... pardon, signora, pardon !
â Mais comment Zini n'a-t-il pas emportĂ© les plus beaux dia-
mants qu'il a laissés hier chez moi.
â Ah ! signora, c'est le lieutenant Morin qui vous les a sauvĂ©s»
Il a su, je ne sais comment (les officiers français sont trÚs malins,
signora), il a su, ou à peu prÚs, la vérité sur Zini. Alors il nous a
rencontrés hier matin, à pied, derriÚre l'Arc de Triomphe; nous
allions voir des chevaux, des chevaux superbes!
« â Monsieur, dit le lieutenant, monsieur Zini, je suis bien aise
de vous rencontrer, car je voulais me rendre chez vous.
« â Quel honneur? fit AndrĂ©a, trĂšs inclinĂ©.
« â Oui, monsieur, je voulais vous dire que si vous ne quittez pas
immĂ©diatement Paris, l'affaire du casino de Bucarest sera rĂ©vĂ©lĂ©e Ă
M. Thompson, puis au préfet de police.
« â Je ne vous comprends pas, balbutia Zini devenu trĂšs pĂąle ; je
prendrai conseil de mon honneur...
Le lieutenant s'était éloigné. Andréa me quitta. Je devais déjeuner
chez lui.
« â A une heure seulement, fit-il.
Quand je me suis présenté, je n'ai trouvé que son domestique.
Zini était rentré puis ressorti, san3 laisser d'ordres. J'ai attendu
deux heures. Je savais oĂč Zini cachait les principaux bijoux... L'ar-
moire était vide, signora, rien, rien!...
Le premier mouvement de Mme Thompson fut de porter plainte et
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716 LES AMBITIONS DE M~ THOMPSON
le second d'écrire au lieutenant Morin. Elle avait confiance dans
l'honneur de l'officier; lui seul, probablement, Ă Paris, lui seul et
Gamba savaient le secret. Or il s'agissait avant tout d'éviter un
scandale qui ferait perdre à M°" Thompson sa position mondaine.
Elle payerait les bijoutiers et réglerait toutes choses.
Quant Ă Gamba, on le rapatrierait Ă Foiano, on lui donnerait
mĂȘme une petite somme d'argent, aprĂšs lui avoir demandĂ© une
déposition écrite par laquelle on le tiendrait toujours en le mena-
çant d'une accusation de complicité. Zini ne reparaßtrait pas.
AprĂšs tout, pensa Mmt Thompson, c'est une perte incompara-
blement moins grande que celle faite il y a quatre ans sur les porcs
salés de Chicago.
IV
Dans le monde, les Thompson racontĂšrent que Zini avait dĂ»
partir, subitement appelĂ© par une dĂ©pĂȘche au sujet de son cousin
le prince de Foiano, « dont la santé inspirait les plus vives inquié-
tudes ». L'Américaine laissa entrevoir que le deuil prochain relar-
derait nécessairement le mariage, puis, comme on était à la fin de
la « saison », Mme Thompson et sa niÚce partirent pour de petites
eaux en BohĂȘme, tandis que M. Thompson allait Ă©tudier une affaire
dans le Nebraska.
L'hiver suivant, il retrouva sa femme et sa niĂšce en dahabieh
sur le Nil. Tous trois regagnĂšrent au printemps leur hĂŽtel de Paris.
A quelques amies peu discrĂštes, Mmo Thompson laissa entrevoir que
Zini, devenu prince de Foiano, souffrait lui-mĂȘme de la poitrine.
On verrait.
Miss Eva ne tarda pas Ă retrouver dans le monde Georges Morin,
qui terminait sa deuxiÚme année d'école de guerre. Le bonheur
Ă©tait lĂ peut-ĂȘtre !
Avec un tact parfait, l'officier continua une cour discrĂšte, comme
si rien ne s'Ă©tait passĂ©. Mme Thompson, elle-mĂȘme, ne put s'em-
pĂȘcher de dire un jour : « M. Morin est un vrai gentilhomme » ; et
plus miss Eva causait avec lui, plus elle croyait sentir dans son
cĆur une voix murmurant : « Sois donc heureuse. »
Néanmoins Mme Thompson persistait dans ses résolutions. Jamais
mias Eva ne serait Mme Morin, jamais, jamais ! L'Américaine n'avait
pas fait venir sa niĂšce du Connecticut, elle ne la dotait pas pour
ĂȘtre forcĂ©e d'Ă©crire Ă ses bonnes amies d'outre-Atlantique, Ă toutes
ses <c ennemies intimes » de New- York et de Boston que, simple-
ment, Eva s'appelait désormais « Mmo Morin... la princesse de
Foiano », à la bonne heure ! On en aurait parlé dans la « GnquiÚme
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LES AMBITIONS DE II- THOMPSON 717
Avenue » . Tout ce qui demeure Up Town estime tant les vieux
titres d'Europe !
Et lĂ -bas? MĆe Thompson connaissait les rĂ©dacteurs mondains
du Chicago Times et du California Democrat de San-Francisco.
Quel succĂšs pour M. Thompson, quand on l'aurait su oncle d'une
princesse en ces pays oĂč naguĂšre on avait pu le voir vĂȘtu en cow-
boy!
Un jour, causant avec miss Eva, Mm0 Thompson osa faire une
allusion trop directe Ă Ja question des 3 millions promis. La jeune
fille eut un mouvement de révolte :
â Donnez-moi mon dĂ©dit.
â Ton dĂ©dit?
â Oui, matante, mes 250 000 francs, et si M. Morin, qui est
plus riche, veut de moi, nous aurons assez pour vivre modestement
en garnison.
â Malheureuse enfant!... malheureuse!...
Et Mm* Thompson eut ou feignit une attaque de nerfs.
â Pardon, ma tante, pardon, disait bientĂŽt miss Eva tout en
pleurs.
Le coup n'en était pas moins porté.
Quelques jours aprÚs, Mmo Thompson s'étant trouvée souffrante,
miss Eva se rendit avec son amie, Florence Gordon, et la mĂšre de
celle-ci Ă une petite fĂȘte de jour chez la baronne de Rosenheim,
dont l'hĂŽtel s'ouvre si heureusement sur le parc Monceau.
L'étroit jardin offrait aux regards ses massifs de rhododendrons
fleuris, ses arbustes élégants qui semblaient, par une pente harmo-
nieuse, joindre leurs verdures aux frondaisons hautes du vieux
parc. Un Amour de marbre, le doigt sur les lĂšvres, dominait,
charmant, des roses amoncelées. Quelques marches séparaient le
jardin des salons, dorĂ©s sobrement, oĂč s'Ă©panouissait la grĂące du
style Louis XV à son déclin. La salle à manger, toute en stuc d'un
rose jaune, faisait, déjà pressentir les raideurs impériales, mais
avec quelle discrétion dans les lignes !
Bien en vue, un ravissant portrait de la comtesse Du Barry don-
nait au reste la note caractĂ©ristique des piĂšces claires, oĂč semblaient
onduler gracieusement les vibrations gaies d'un orchestre moyen.
La baronne de Rosenheim n'avait pas fait mettre au bas de ses
invitations le traditionnel « on dansera », mais l'absence de tapis
dans le plus grand salon, mais deux immenses corbeilles de fleurs
coupées, mais de grandes boßtes laissées, comme par mégarde, sur
une console et portant, avec le nom du marchand, ces mots
ce Accessoires de cotillon », tout indiquait facilement que la baronne
permettrait de danser.
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718 LES AMBITIONS DE M- TB0MP90N
L'orchestre terminait l'air des bijoux de Faust. Des jeunes gens
regardaient la baronne.
â Veuillez donc, dit-elle au marquis d'Humberville, demander
une valse de ma part. Dans trois quarts d'heures nous commence-
rons le cotillon. Je vous serai trĂšs reconnaissante de le conduire
avec ma niĂšce.
Quelques minutes plus tard, miss Eva, malgré les recommanda-
tions de Mme Thompson, acceptait l'invitation de Georges Morin
pour le cotillon. Comment refuser d'ailleurs, puisque miss Florence
Gordon était engagée? Miss Eva ne pouvait s'en aller avant elle.
Au milieu d'une causerie interrompue par les tours de valse,
miss Eva, retrouvant une hardiesse un peu yankee, exposa claire-
ment sa position actuelle Ă l'officier, en mettant l'histoire sur le
compte de sa meilleure amie Augusta Baring, restée en Amérique.
Bien vite Morin comprit que New-Haven voulait dire Paris et
Augusta Baring miss Eva.
â Je ne sais, termina la jeune fille, dont la voix tremblait, si le
lieutenant Kimberly voudra épouser miss Augusta Baring avec
50 000 dollars seulement, et pourtant je crois que le bonheur serait
lĂ pour tous deux?
Une Ă©motion profonde et douce remplit le cĆur de l'officier;
mais, habituĂ© peut-ĂȘtre Ă trop mettre avant tout les questions
d'honneur mondain, il ne put s'empĂȘcher de rĂ©pondre :
â Ah ! Kimberly peut-il accepter un tel sacrifice, et miss Augusta
ne regrettera-t-elle pas un jour les millions perdus?...
M119 de Saint-Loup présentait une rosette à Morin; il dut se lever
pour un tour de valse. Quand il regagna sa place, voulant expli-
quer ses premiĂšres paroles et faire comprendre toute la grandeur
d'un amour devant lequel avait pu seule, une minute, se dresser
l'infinie délicatesse de l'officier, miss Eva n'était plus là . Quittant
la salle de bal, elle était allée s'asseoir prÚs de Mme Gordon.
Au regard interrogateur de Morin, elle répondit doucement :
â Je me suis sentie tout Ă©tourdie, excusez-moi, monsieur, il
fait trop chaud dans ce salon. D'ailleurs le cotillon va finir.
« Quoi! se disait Morin forcé de s'éloigner, a-t-elle cru que je ne
voulais plus d'elle? Mon Dieu ! mon Dieu, comment lui faire savoir? »
Rentrée chez Mme Thompson, miss Eva réfléchit aux paroles du
lieutenant. Non, il était trop noble, trop généreux, pour avoir voulu
déguiser un refus! Puis elle pensa que si Morin hésitait devant le
sacrifice qu'elle voulait lui faire, elle-mĂȘme ne devait peut-ĂȘtre pas
chercher un mariage que l'officier pourrait regretter un jour. Quand
Morin aurait des enfants à doter, ne souffrirait-il pas «n voyant la
médiocrité de sa fortune.
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LES AMBITIONS Dt M- THOMPSON 719
II fallait renoncer au beau rĂȘve entrevu. Ah! si elle avait pu
convertir sa tante, mais non ! M"* Thompson se montrait inflexible,
et dĂšs que miss Eva fut seule dans sa chambre de jeune fille, elle
ne put s'empĂȘcher d'Ă©clater en sanglots.
Le surlendemain, comme M"6 Thompson se disait, une fois
encore: Non, non, je n'y consentirai jamais! son maĂźtre d'hĂŽtel
lui apporta la carte du colonel comte de Boischenu, directeur des
archives au MinistĂšre de la guerre. Il demandait un moment
d'entretien.
â Excusez-moi, madame, fit le colonel, mais je considĂšre le
lieutenant Morin comme mon enfant, j'ai eu l'honneur d'ĂȘtre attachĂ©
Ă son glorieux pĂšre et je ne suis pas sans connaĂźtre un peu les
difficultés qui semblent s'opposer à son bonheur. Vous serez peut-
ĂȘtre bien aise de savoir que Morin est barou.
â Baron?
â Voici une piĂšce que j'ai retrouvĂ©e en bouleversant nos
archives ; elle vous intéressera, madame, dit le colonel tirant son
portefeuille. Voyez, c'est le dernier titre accordé par l'empereur
Napoléon Ier.
La piÚce irréguliÚre dans sa forme et non enregistrée est pourtant
valable. Elle a dĂ» ĂȘtre faite hĂątivement. Je ne croyais pas que la
puissante administration impériale eût ainsi fonctionné jusqu'au
moment suprĂȘme. Telle Ă©tait cependant la force impulsive Ă©manant
encore, sur quelques points, de NapolĂ©on mĂȘme vaincu!
Regardez la date donnée pour la création du titre : 18 juin 1815.
On était au soir de Waterloo vers sept heures. Les grenadiers et
les chasseurs de la garde se massaient entre « la Belle- Alliance »
et « la Haye-Sainte ». Napoléon, du geste indiquant l'ennemi, pro-
mettait la victoire. Depuis l'empereur jusqu'au dernier caporal,
tous croyaient à l'arrivée de Grouchy ! Wellington jetait en premiÚre
ligne les bataillons de Brunswick et de Nassau. Des deux cÎtés on
saurait mourir. Le sort du monde allait se décider. La charge bat,
la garde sort du vallon et gravit la hauteur sous le feu des batteries
ennemies qu'elle enlĂšve Ă la baĂŻonnette. Un homme domine les
rangs héroïques des chasseurs. C'est le jeune colonel Morin, promu
depuis quelques jours seulement. Au pas, sur son cheval d'un
blanc rose, l'épée en main, il jette aux soldats de Nassau le terrible
cri de : Vive f empereur!
Mais, derriĂšre eux, les Nassau savent la garde anglaise; trem-
blants ils hasardent le choc de l'aigle qui les renverse...
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720 LES AMBITIONS DE M-* THOMPSON
Voici les vieux soldats de Wellington. Les chasseurs de Morin
sont diminués étrangement, et pourtant il faut vaincre.
â En avant! hurle de tous ses poumons le colonel encore non
blessé, à la baïonnette, les chasseurs de la garde!.... Vive l'em-
pereur !
Une balle frappe le bras droit de Morin, qui lÚve alors son épée
de la main gauche; une seconde balle l'atteint Ă la gorge, il ne peut
plus parler, le sang l'étouffé. Malgré lui, sa main gauche se porte
Ă sa blessure; son Ă©pĂ©e, ses rĂȘnes tombent; Ă peine peut-il de ses
doigts crispés s'accrocher au pommeau de sa selle ; un voile couvre
ses yeux. En ce moment, son cheval blessé veut fuir. Morin se
maintient à peine. Son cheval l'emporte vers les rangs français et
vient s'abattre, sanglant, aux pieds de Napoléon.
â J'ai vu les chasseurs de la garde, dit l'empereur. Vous ĂȘtes
général et baron. Les yeux seuls de Morin peuvent remercier. On
ne croit pourtant pas ses blessures mortelles. Un officier inscrit les
paroles impériales.
Napoléon avait dit : Grouchy; le destin répondit : Blûcher!
Morin, tombĂ© aux mains des Anglais, ne reçut peut-ĂȘtre pas tous
les soins nécessaires, ou plutÎt ne put survivre à la défaite...
Georges est l'arriÚre-petit-fils du général baron Morin...
â Baronne... baronne Morin! fit Mme Thompson.
â Et les armoiries portent au chef l'aigle impĂ©riale couronnĂ©e
d'or empiĂ©tant un foudre du mĂȘme. Les services de table, le papier
Ă lettre, pourront ressembler Ă ceux de la cour...
â Et puis M. le baron Morin est vraiment trĂšs bien, interrompit
V Américaine, faites-nous donc, colonel, le plaisir de nous l'amener
un de ces jours Ă dĂźner.
G. DE PlMODĂN.
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LE PLUS GRAND VOLCAN DU GLOBE
UNE EXCURSION AU KILAUEA
ILES HAWAI
Dans le grand Pacifique tout est mystĂšre, les profondeurs inson-
dĂ©es, l'origine des terres et des peuples. D'oĂč viennent ces
milliers d'Ăźles?... D'oĂč viennent ces millions d'habitants?... Cent
histoires baroques, perdues dans des légendes obscures, racontent
cataclysmes terrestres, migrations de races, sans qu'il soit pos-
sible de rattacher scientifiquement ces fables aux faits déjà connus
et prouvĂ©s. â Le groupe des Ăźles HawaĂŻ, celui que les Anglais appel-
lent les Sandwich, paraĂźt fournir les meilleurs arguments Ă la
théorie des formations volcaniques isolées : dans les ùges préhis-
toriques, une série de gigantesques éruptions ont élevé, au milieu
des immensités de l'Océan, des masses assez solides pour résister
à l'action du flot; plus tard, des coraux se sont accumulés, enser-
rant la base premiĂšre oĂč les siĂšcles ont dĂ©posĂ© une couche de terre.
Les sept ßles qui constituent l'Archipel sont placées presque régu-
liĂšrement sur une ligne se dirigeant du nord au sud, il semble que
les forces volcaniques ont suivi la mĂȘme voie : l'Ăźle de KaĂ»aĂŻ, la
plus au nord, est la plus ancienne; et l'Ăźle d'HawaĂŻ, la plus grande,
celle qui a donné son nom au groupe entier, possÚde encore au-
jourd'hui un volcan en constante activitĂ©. â Et ce fameux Kilauea,
connu de tous les touristes anglais et américains, le plus grand
des 360 volcans du globe, on l'ignore en France...
C'est peut-ĂȘtre une hĂ©rĂ©sie, mais je pense qu'en tous pays le
confortable est chose appréciable en voyage. Les amoureux du
pittoresque quand mĂȘme regrettent les diligences, les bateaux Ă
voile, les brigands et les auberges, ceux-lĂ , le plus souvent, ont
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722 UNE EXCURSION AU KILAUEA
parcouru le monde seulement en imagination, se contentant de
rĂȘver aventures, dangers et longues fatigues, sans quitter leur
fauteuil; le grand paquebot qui va vite, la cabine aérée et large,
les derniers perfectionnements des derniers inventeurs, voilĂ ce
que je désire, voilà ce que je cherche.
Je faisais ces mélancoliques réflexions à bord du Kinau, un
mauvais petit vapeur oĂč, avec mes amis, M. et M"e S***, j'avais
pris passage pour aller de l'Ăźle d'Oahu Ă l'Ăźle d'HawaĂŻ, en route pour
le volcan le Kilauea. D'Honolulu Ă Hilo, le point de la cĂŽte oĂč
nous devons débarquer, la distance n'est pas longue, 230 milles
Ă peine; mais le Kinau est la patache du temps jadis ; il va lente-
ment, Ă©vitant les lignes droites, longeant les cĂŽtes, s'arrĂȘtant pour
prendre un voyageur ou débarquer une caisse d'épicerie; dans
son itinéraire, il est sans concurrent, rien ne peut le presser, son
horaire se rÚgle sur l'importance de ses affaires et l'état de la mer.
Nous sommes en décembre, l'Océan est mauvais, entre les ßles, la
vague haute et large venant d'une autre partie du monde se bute
aux obstacles, se resserre parmi les rochers, se contracte, perd de
son uniformitĂ©; notre petit vapeur, soumis en mĂȘme temps au
roulis et au tangage, est agité de ce mouvement particuliÚrement
pénible que dans la langue maritime on nomme le mouvement de
la poĂȘle Ă frire. Les Ăźles de l'Archipel hawaĂŻen, sur la carte, parais-
sent se toucher; elles sont cependant Ă une distance relativement
considérable les unes des autres; la plus grande, l'ßle d'Hawaï, est
séparée de sa voisine, l'ßle de Mauï, par un chenal de 26 milles, et
on se demande comment les pirogues à balancier creusés dans un
tronc d'arbre, le seul modĂšle de construction navale connu des
anciens indigĂšnes, pouvaient franchir un pareil espace. Lorsque
le fameux Kamehameha 7er, le Napoléon canaque, partit de l'ßle
d'HawaĂŻ Ă la conquĂȘte de son royaume, avec une armĂ©e de plusieurs
milliers d'hommes, il dut y avoir, avant la premiĂšre bataille, ce
que nos tacticiens modernes appellent du déchet. Pas un indigÚne
aujourd'hui n'oserait tenter l'aventure, et si la pirogue vieux style
est encore son instrument de pĂȘche prĂ©fĂ©rĂ©, il a, pour ses voyages,
adopté le bateau-diligence.
A la nuit, je suis allé voir la partie du pont réservée aux passa-
gers de deuxiÚme classe. Dans un espace trÚs limité sont entassés,
couchés sur leurs bagages et serrés les uns contre les autres, une
soixantaine de créatures : hommes, femmes, enfants, échantillons
de toutes les races, des Chinois, des Japonais, des immigrants
suédois et portugais, presque tous dorment bruyamment, comme
l'animal écrasé par une trop grosse fatigue; ils vont d'une planta-
tion dans une autre à la recherche d'un travail plus rémunérateur
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UNE EXCURSION AU KIUUEA 723
ou d'un contre-maĂźtre moins brutal. Les Canaques sont assis sur
leurs talons, beaucoup de ceux-lĂ voyagent pour leur plaisir, ils se
rendent chez un parent ou ami habitant la montagne qui partagera
avec eux, pour un temps illimité, le peu qu'il possÚde. Tous ont
des guirlandes de fleurs autour du cou ; dans un coin, une jeune
fille, une guitare Ă la main, paraĂźt enseigner un chant nouveau Ă
une compagne de voyage. Mais quelle promiscuité!... Quel entas-
sement de chairs et de haillons!... Une fade odeur de relent
m'oblige à fuir; décidément l'homme qui peine n'est pas là dans
son cadre, c'est le bĆuf Ă l'Ă©table ; l'humanitĂ© n'est pas belle vue
sous cet aspect!...
Plusieurs fois, dans la nuit noire, la machine s'arrĂȘte. PenchĂ©
sur le bastingage, je suis des yeux le fanal placé au fond de l'em-
barcation mise Ă la mer avec des grincements de chaĂźne et des
éclats de voix; j'entends d'abord les rames qui frappent le flot en
cadence; puis bruit et lumiĂšre se fondent dans le lointain, une
heure se passe, le canot revenu est hissé sur les porte-manteaux :
nous repartons lentement. On a déposé un sac de correspondance,
sur une plage, au fond d'une baie, lĂ oĂč existait autrefois quelque
ville trĂšs peuplĂ©e oĂč s'Ă©lĂšvent maintenant les hautes cheminĂ©es
d'une sucrerie construite sur la cÎte à proximité de champs immenses
plantés de canne à sucre. Le lendemain matin, nous sommes en
vue de l'ßle d'Hawaï, un hérissement de falaises soutenant des
terres arides; partout des pierres, dans les creux quelques rares
brins d'une herbe maigre, plus haut un massif de montagnes
énormes qui se perdent dans les nuages. C'est sauvage, désolé,
sans culture possible, le manque d'eau condamne à la stérilité. Et
cependant, il y avait autrefois lĂ un nombre d'hommes!... Sur une
premiĂšre assise de la montagne existe encore la base d'une enceinte
renfermant un des plus grands temples de l'archipel, oĂč, pendant
des siÚcles, devant des idoles de bois taillées en forme d'homme ou
âąd'animal, se sont accomplies des orgies sanguinaires, des sacrifices
humains dont la légende nous a conservé l'horreur. Le blanc est
venu, il ne reste du temple qu'un amas de pierres et de la popula-
tion qu'un petit nombre de rejetons dégénérés; la civilisation a
fait Ćuvre plus meurtriĂšre que la barbarie. Cette sensation d'un
peuple qui meurt s'impose partout dans l'archipel; mais sur la
grande ßle les traces du passé sont encore si fraßches, les vestiges
d'hier si nombreux, qu'on ne peut se soustraire Ă ces tristesses que
font naĂźtre les ruines.
J'ai recherché les causes principales qui, dans le Pacifique, ont
pour rĂ©sultat d'empĂȘcher la race indigĂšne de vivre cĂŽte Ă cĂŽte avec
la race anglo-saxonne. Elles sont nombreuses : les habitudes nou-
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724 UNE EXCURSION AU KILAUEA
velles imposées par les premiers missionnaires puritains, l'obliga-
tion de porter des vĂȘtements et de travailler; la dĂ©bauche et l'ivro-
gnerie, deux vices que les premiers traitants enseignent Ă tous les
peuples neufs pour mieux écouler leurs marchandises; toutes les
maladies et la lÚpre importées des vieux pays; enfin, la perturbation
intellectuelle et morale causée par cette révolution soudaine :
l'apparition du blanc. Les indigÚnes ont senti leur infériorité,
n'ont pas compris ce qu'on voulait d'eux, ont laissé exploiter leurs
forces et leurs bras, ont cherché, sans transition, à imiter l'étranger,
ont perdu tous les principes vrais ou faux qui les dirigeaient autre-
fois sans les remplacer par autre chose. Les plus énergiques, les
plus forts, les chefs, ont abandonné leur pays envahi ; d'autres se
sont identifiés avec l'étranger, donnant naissance aux métis, dont le
nombre augmente tous les jours. Le nouveau venu a imposé son
caractÚre, ses habitudes et ses lois; le Canaque a été l'enfant qu'on
oblige Ă vivre une vie d'homme avant l'Ăąge de force, l'enfant
auquel on remet des armes avant qu'il sache s'en servir utilement.
La race entiĂšre disparaĂźt et les cĂŽtes solitaires semblent plus arides
encore; prÚs de chaque tombe s'écrase une hutte de feuillage
abandonnĂ©e, et la nature en travail, livrĂ©e Ă elle-mĂȘme, efface peu
Ă peu toute trace de sa soumission Ă la main de l'homme.
Nous passons une seconde nuit Ă bord du Kinau, la mer est
plus mauvaise encore que la veille, nous suivons l'énorme muraille
de pierre qui fait des falai.-es d'Hawaï une curiosité de cette partie
du monde. Nous sommes maintenant en face des terres les plus
riches, l'eau est abondante et du sommet des rochers elle vient se
déverser dans la mer en hautes cascades et s'évapore avant d'at-
teindre la vague qui, par intermittence, s'écrase sur les pierres. De
loin en loin le sombre de la nuit s'éclaire de lueurs blanches, nous
pouvons voir distinctement les sucreries travaillant Ă la lumiĂšre
Ă©lectrique, mais le Kinau marche sans arrĂȘt, aucune communica-
tion avec la terre n'est possible. Une jeune femme se rendant Ă
une plantation devant laquelle nous passons est obligée de continuer
le voyage, elle devra peut-ĂȘtre passer lĂ plusieurs fois avant de
pouvoir débarquer. Je ne sais si le mot « débarquer » est exact ;
du haut de la falaise on laisse descendre sur le pont du navire,
suspendu au bout d'un long cùble, un panier destiné à cueillir à la
volée le voyageur ou la caisse de marchandises. Vers quatre heures
du matin, comme nous tournons une sorte de promontoire, apparaĂźt
dans la nuit un nuage tout rouge, de ce rouge vivant que produit
le feu, c'est le reflet du volcan le Kilauea, qui est encore bien loin ;
trĂšs haut dans le ciel, il peut se voir de presque tous les points de
l'Ăźle aussitĂŽt le soleil disparu. Une heure aprĂšs, la mer devient|calme,
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UNE EXCURSION AU KILAUEA 725
le Kinau est entrĂ© dans la baie de Hilo, la machine s'arrĂȘte, une
chaĂźne glisse rapide sous mes pieds, l'ancre tombe pour une der-
niÚre fois aprÚs quarante heures de voyage. Quelle délicieuse sen-
sation ce lever du matin! En mĂȘme temps que le nuage rouge
d'en haut passe au rose, le noir qui nous enveloppe devient gris.
Puis au loin se trace une raie claire, et insensiblement autour de
nous des formes se dessinent : c'est d'abord la plage en demi-cercle
dominée par de grandes ombres qui se changent en palmiers;
au second plan, des maisons, plusieurs clochers, qui s'estompent
sur un fond d'arbres. Enfin, la lumiĂšre plus forte, plus intense,
s'impose, pénétrant partout, faisant fuir les ténÚbres; la montagne
qui ferme l'horizon se détache distincte, les détails se précisent,
tout prĂšs de nous un petit Ăźlot, d'oĂč s'Ă©chappent en fusĂ©es des
cocotiers géants, semble un bouquet placé là pour couper la mono-
tonie des eaux mortes.
Hilo, la seconde ville du royaume, est Ă Honolulu ce qu'AsniĂšres
est à Paris. C'est un gros village, aux maisons espacées, dans de
beaux jardins peu entretenus, remarquable par sa verdure et le
nombre de ses églises. A Hilo, il pleut toute l'année; et comme le
soleil n'abandonne pas ses droits, la végétation y est plus belle et
les teintes vertes plus riches que dans les autres parties de l'Ăźle.
Partout des ruisseaux, de l'eau qui coule sur des pentes; le trop-
plein des rĂ©servoirs d'oĂč partent les conduits distribuant l'eau Ă
domicile forme à lui seul une riviÚre; devant chaque déballage,
bien en évidence, à la place d'honneur, des manteaux de caoutchouc,
des bottes impermĂ©ables et des parapluies. Pour empĂȘcher que les
ponts ne pourrissent trop vite, on est obligé de les couvrir d'un
toit de zinc. â Dans une seule rue il y a quatre Ă©glises. Hilo,
dit-on, possĂšde un temple par cinquante habitants, c'est le foyer
du prosélytisme religieux, qui, en raison de l'isolement et du peu
d'aliments offerts Ă l'intellectuel de ses habitants, a revĂȘtu un
caractÚre particuliÚrement agressif et intolérant. A Hilo, le protes-
tantisme est victorieux, il possĂšde le nombre, la fortune et l'intel-
ligence; l'AmĂ©ricain prĂȘche, l'HawaĂŻen discute la Bible, et le
Portugais, pour se faire bien voir du planteur, se laisse enseigner
un nouveau Credo. La France est représentée là par deux mission-
naires catholiques qui n'ont pas l'existence facile, j'ai cependant
constaté que leurs écoles sont plus suivies que les autres. Leur
église est assez large, flanquée de deux tours, mais on a bien de^la
peine à la conserver debout en raison de la fréquence des tremble-
ments de terre. Guidé par le PÚre M***, je parcours à cheval la ville
et les environs. Tout dénote que la pauvreté est inconnue à Hilo ;
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726 UNE EXCURSION AU KILAUEA
les maisons, les chalets de bois, sont bien construits, bien peints,
les édifices publics semblent neufs. Comme dans le reste de l'ar-
chipel, l'Américain jouit de tous les avantages du conquérant, c'est
lui qui est dépositaire de l'autorité, qui forme la classe riche; les
boutiques sont tenues par des Chinois, et les travailleurs sont en
majorité Japonais et Portugais. On rencontre trÚs peu d'indigÚnes,
les plantations les ont fait reculer vers la montagne oĂč la vie est
plus facile; ils habitent sur la lisiĂšre des forĂȘts, oĂč ils trouvent tout
ce qui leur est nécessaire, des variétés sans nombre de fruits et
du gibier, car ces immensités vierges sont peuplées de tous les
animaux domestiques revenus à l'état sauvage : on y chasse le
faisan, le dindon, le cochon, le chien, le bĆuf. Le PĂšre M*** me
racontait avoir trouvé dans une hutte, vivant au milieu d'une
famille canaque, un Français, quelque matelot déserteur probable-
ment, si heureux qu'il avait refusé de venir à Hilo, représentant
pour lui la civilisation dans tout ce qu'elle a de pire, c'est-Ă -dire le
travail obligatoire.
Nous arrivons sur une hauteur, au pied d'une immense coulée
de lave qui ne date pas de dix ans, et que la végétation n'a pas
encore recouverte. Du massif central d'HawaĂŻ partent en toutes
directions, se dirigeant vers la mer, des bandes noires parfois de
plusieurs kilomÚtres de large qui ont été formées par des laves
incandescentes dans le mĂȘme Ă©tat de fluiditĂ© que du miel, sorties
de quelque géante fissure. Chacune représente une éruption du
passé, une colÚre de la déesse Pelé, disent les légendes. C'est le
fléau qui toujours menace ces terrains volcaniques, fléau plus ter-
rible que tous les autres,... l'inondation vient subitement, monte
sans arrĂȘt, envahit, pĂ©nĂštre tout, et l'eau est remplacĂ©e par le feu.
â PrĂ©parez-vous au coup de théùtre, me dit le PĂšre M***, nous
arrivons à la cascade de l'Arc-en-Ciel, tous les étrangers trouvent
ça magnifique, il y a des Anglais qui viennent d'Angleterre pour la
voir, dit-on.
Le PÚre a la figure ouverte d'un bon rire, il paraßt blasé sur les
sauvageries et curiosités de sa paroisse, le sentiment tout naturel
du gardien de l'Arc de Triomphe ou du PanthĂ©on, qui dissimule Ă
peine son mépris lorsqu'un touriste se laisse aller à ses étonne-
ments. Nous attachons nos montures Ă un arbre et nous entrons
dans les hautes herbes. Le soleil brĂ»le, mais ne parvient pas jusqu'Ă
la terre humide, tant la végétation est vivace. Le PÚre M*** marche
devant moi lentement, se frayant un passage Ă travers un enche-
vĂȘtrement de broussailles, de lianes, puis il s'arrĂȘte, Ă©cartant un
feuillage plus épais.
Nous sommes sur une crĂȘte; Ă 20 mĂštres sous nos pieds se
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UNE EXCURSION AU KilAUEA 727
trouve un lac eiactement circulaire, en face une cascade Ă deux
étages tombe avec fracas, étalant une nappe d'un énorme volume
d'eau; le soleil frappe sur cette masse liquide, et une vapeur s'en
dégage, produisant des effets de lumiÚre qui changent à chaque
instant, c'est la fontaine lumineuse du Chanip-de-Mars, avec ses
teintes et ses éblouissements. Et quel cadre pour cette merveille, ça
tient de la féerie!... Le lac qui reçoit la cascade est tranquille, sans
une ride, écoulant son trop-plein par quelque ouverture dissimulée
sous les plantes; son eau, d'une transparence bleuĂątre, n'a jamais
été troublée, de hautes murailles l'enserrant et la défendant contre
l'atteinte des hommes. Tout autour, perchés sur une anfractuosité
ou suspendus aux rochers, des houx, des fougĂšres et des mousses
riches et vivaces; de loin en loin piquant ces tapisseries vertes, des
bouquets de fleurs rouges, jaunes. L'ensemble est d'une étrange
impression, on voudrait rester lĂ pour rĂȘver aux fables du passĂ©,
peupler ces lieux de divinités de l'histoire, s'isoler pour mieux
sentir ces jouissances d'art que peut seule donner la nature dans
son harmonie parfaite. Le temps passe et mon compagnon m'en-
traĂźne, j'ai bien soin de ne pas lui faire part de mon enthousiasme,
des poésies évoquées, il serait capable de me prendre pour un
touriste de l'agence Cook!
Le soir, je retrouve mes amis S*** chez l'administrateur d'une
plantation de canne à sucre, qui nous a offert une hospitalité
charmante, un de ces nombreux sujets de S. M. Britannique qu'on
rencontre dans tous les coins du monde, marié, ayant beaucoup
d'enfants, intelligent, laborieux, dĂ©vouĂ© Ă son Ćuvre, sachant
faire sa fortune et celle de ses actionnaires sans jamais s'assi-
miler au pays qu'il exploite. Je retrouve lĂ un coin d'Angleterre,
une maison trĂšs confortable oĂč tous les dĂ©tails sont les mĂȘmes
que ceux d'un intérieur bourgeois d'une petite ville anglaise. On
s'est habillé pour dßner; pour compléter l'illusion, au dehors il
pleut, il fait du brouillard ; si un feu de charbon brûlait dans la
cheminée, je pourrais, sans effort d'imagination, me croire dans
certain home, ami d'un subiirbdu Yorkshire. Au matin, nous nous
dirigeons en voiture vers le Mauna Loa, un massif de montagnes
dans lequel se trouve le volcan le Kilauea. La route est ravissante,
pleine d'ombre et de fraĂźcheur, suivant de trĂšs douces pentes;
nous traversons des champs de canne Ă sucre en fleurs, puis des
landes incultes, enfin une forĂȘt vierge qu'il serait impossible de
parcourir sans une hache Ă la main, un fouillis d'arbres de toutes
essences, de toutes tailles, envahis par les lianes et les broussailles»
des clairiĂšres oĂč s'Ă©talent des orangers couverts de fruits et des
arbres Ă pain, pas trace d'habitants, c'est avec un peu moins de
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72* UNE EXCURSION AU KtLAUEA
soleil et une de verdure plus calme, la forĂȘt du BrĂ©sil. â Je n'aime
pas les bois... c'est trop lourd, trop sombre, trop triste; celui que
nous traversons est mĂȘme muet; l'oiseau y est rare et ne chante
pas. Pour me soustraire Ă la sensation du milieu dans lequel nous
sommes, je cause avec le cocher qui n'a malheureusement rien
d'indigÚne. Ce gentleman américain me fait ses excuses de n'avoir
pas eu le temps de revĂȘtir un costume plus Ă©lĂ©gant, il s'exprime
dans un anglais chùtié, paraßt trÚs documenté sur tous sujets. II
est venu en Hawaï, me dit-il, pour soigner sa santé... Il était peut-
ĂȘtre hier un riche banquier, aujourd'hui il est conducteur de voi-
tures d'occasion, je ne serais pas trÚs surpris si demain il était
juge dans quelque cour suprĂȘme.
La route finit en face d'un chalet-auberge. De lĂ nous conti-
nuons notre ascension à mulet, le sentier est à peine tracé parmi
des roches brûlées et des trous pleins d'eau, sur un fond de lave
certainement trÚs ancien, car de chaque fissure s'échappent des
plantes vieilles de bien des années. Nous montons toujours avec
des alternatives de pluie et de soleil... la fatigue vient. Autour de
nous des espaces désolés et en face le sommet de Mauna Loa, qui
paraĂźt Ă la mĂȘme distance. Comme c'est long un chemin qu'on
ignore!... Le paysage ne change pas, c'est la pente douce, trĂšs
large des premiĂšres assises d'une montagne, nous contournons
des bouquets d'arbres mal venus dans un sol trop pauvre, nous
traversons des océans de plantes ornementales, des collections
aux variétés infinies, depuis les fougÚres arborescentes aux su-
perbes feuilles, jusqu'au plus délicates fougeroles, et sans aper-
cevoir le moindre échantillon du rÚgne animal, pas un oiseau, pas
mĂȘme un insecte.
Le volcan Ă©tait autrefois, est mĂȘme encore aujourd'hui le lieu
de pÚlerinage préféré des Canaques. La tradition enseigne que la
déesse Pelé a fixé là sa demeure, et les indigÚnes s'y rendent de
toutes les ßles avec cette foi robuste du mahométan allant à La
Mecque. Ils portent avec eux une offrande, les plus pauvres une
guirlande de fleurs rares; les riches un petit cochon ou un foulard
de soie destinĂ© Ă ĂȘtre jetĂ© dans le feu. Tout le temps du voyage ils
doivent penser Ă l'acte religieux qu'ils accomplissent, ne pas
manger, ne cueillir ni une baie ni une fleur; jeunes gens et jeunes
filles n'ont mĂȘme pas le droit de rĂȘver Ă leurs amours; ils chantent
Ă * voix lente des mĂ©lopĂ©es consacrĂ©es par la tradition, s'arrĂȘtant de
loin en loin pour décorer le chemin, placer délicatement quelques
feuilles sur un rocher ou redresser une plante brisée par le vent.
Ces vieilles coutumes sont toujours, en HawaĂŻ, empreintes d'une
dĂ©licate poĂ©sie. Le Canaque est avant tout un cĆur; il veut plaire,
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UNE EXCURSION AU KILAUEA 729
faire le bonheur autour de lui; il donne Ă ses dieux, Ă ses chefs,
Ă ses hĂŽtes et les parent des plus beaux joyaux que produit la
nature. â Le soleil commence Ă baisser sur l'horizon, depuis le
matin nous nous sommes élevés de plus de 4000 pieds au-dessus
de la mer, nous retrouvons un chemin plus large, nous apercevons
une barriÚre, nos mules sentent l'écurie et prennent le galop ; nous
sommes au but de notre voyage.
Nous retrouvons ici la civilisation sous la forme d'un grand
hÎtel américain tout neuf : trois salons, salle de billard, vingt-cinq
chambres, tout le confort qu'on ne saurait espérer sur ce sommet
perdu. Une compagnie s'est formée pour exploiter le volcan, faire
de la rĂ©clame aux Ătats-Unis et amener un grand nombre de tou-
ristes; pas un ne reviendra désappointé, j'en suis sûr; mais com-
bien se décideront à entreprendre un aussi long et aussi pénible
voyage? Le soir, nous sommes cinq à table, représentant quatre
nationalités, et le maßtre d'hÎtel qui nous sert est un Suisse. Je
suis fier de constater que, pour nous entendre, nous devons parler
français. Un Japonais, inspecteur d'émigrants, nous raconte ses
aventures d'étudiant au quartier latin... 11 fait froid, nous nous
approchons avec plaisir de la cheminĂ©e, une chose rarissime Ă
Hawaï; il pleut, le cratÚre est enveloppé de brouillard, mais à tra-
vers les vitres nous voyons une lueur de feu, une apparence
d'incendie perçant humidité et ténÚbres.
Le lendemain matin à mon réveil, il fait déjà grand jour; je me
prĂ©cipite Ă la fenĂȘtre, le soleil est resplendissant, l'air vif, le ciel
sans une ombre, et le panorama qui se déroule devant mes yeux
est d'une grandeur qui force l'admiration. Avec beaucoup d'autres,
j'en suis certain, je croyais qu'un volcan affectait toujours la forme
d'un cÎne, et grande a été ma surprise. Dans le massif montagneux,
à quelques mÚtres de moi, commence le vide formé par le cratÚre
Kilauea, un cirque de 15 kilomÚtres de circonférence entre des
murailles Ă pic de 160 mĂštres de haut. Le fond de ce gigantesque
trou est d'une teinte noire que le soleil fait briller de reflets
métalliques; de loin en loin des colonnes de fumée s'échappent de
fissures. A une distance d'environ 5 kilomĂštres le nuage rouge de
la nuit forme une masse grise indiquant la partie du cratĂšre actuel-
lement en ébullition. Tout autour de l'hÎtel la terre suinte des
vapeurs sulfureuses qui, au premier moment, donnent des idées
de catastrophe. Sur la droite un pic, le Mauna Loa, au sommet
couvert de neige, domine de sa hauteur de 3300 mĂštres. On sent
la croûte légÚre qui nous porte exposée à toutes les transforma-
tions et, Ă peu de distance, sous ses pieds, un formidable travail.
25 hovembre 1892. 47
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730 UNE EXCURSION ĂO KILAUEA
La vue d'ensemble est triste, sauvage, dans les teintes 9ombres,
mais le grandiose fait oublier le terrifiant. On reste muet devant des
proportions que ne peut mesurer notre esprit; le sentiment du beau
est incontestablement celui qui domine; la rade de Rio-de-Janeiro
est le seul spectacle de nature qui m'ait surpris Ă ce point. Je
regarde sans pouvoir me lasser; je cherche les détails au bout de
ma lorgnette; ils se perdent, tant la masse est immense. Le terre-
plein oĂč est bĂąti l'hĂŽtel foisonne de hautes fougĂšres, de ces buis-
sons couverts de la baie d'Ohclo, si douce pour celui qui a soif.
Deux entiers se croisent s'en allant Ă travers les landes, les bois,
les haies et les fleurs aux deux extrémités de File; trÚs loin dans
l'extrĂȘme horizon le ciel semble se perdre dans l'OcĂ©an... Comme
on est fier de se sentir si petit et d'avoir la perception de si
grand!... de pouvoir, d'une envolée d'ùme, concevoir et jouir un
semblable paysage f...
Vers quatre heures, sous la conduite d'un guide, M. et M** S. et
moi, déguisés en Tartarin, munis d'un bùton et d'une lanterne pour
le retour, nous descendons dans le goufre. Le sentier est d'abord
trĂšs facile; au milieu des plantes vertes et des buissons fleoris, on
marche joyeusement sans regarder derriĂšre, sans penser au retour,
plus long, plus difficile. Nous sommes bientĂŽt au niveau de la lave;
la surface du cratÚre subit de perpétuels changements : d'aprÚs
les observations des voyageurs, sous l'action d'une force invisible
elle se serait élevée en quelques années de plus de 100 mÚtres.
C'est un véritable chaos. La lave, mauvaise conductrice de la cha-
leur, refroidit immédiatement au contact de l'air et conserve la
forme sous laquelle elle vient Ă la surface. Certaines parties sem-
blent une carriĂšre aprĂšs une forte explosion de dynamite, un
amoncellement de rochers de toutes tailles que séparent des fentes
dont on ne peut voir le fond; d'autres plus bizarres donnent
l'impression d'un liquide agité et subitement pétrifié; on recon-
naßt distinctement la vague, les éclaboussures du jet, la convexité
du flot qui avance. C'est Ă travers ces accidents, escaladant les
blocs, tournant les crevasses qu'il faut marcher plusieurs heures
dans les pas du guide pour éviter les plus mauvais endroits, la
lave craque sous le pied avec un bruit de sucre qui s'écrase; des
tas de pouzzolane, sous le moindre effort de la brise, s'élÚvent en
tourbillons; par temps, on sent la chaleur sous les pieds. A la base
d'une masse énorme de scories formant comme un iceberg au
milieu de cette mer, nous faisons halte, je regarde autour de moi,
partout le noir avec quelques taches de jaune, la lave mouchetée de
soufre, Thorizon est fermé par cette gigantesque muraille qui
entoure le cratĂšre-, nous sommes loin de la terre ferme, sans
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\m EXCURSION AU KJLAUEĂ 731
défense, aux mains de Mme Pelé, comme on dit aux ßles, et un léger
frisson nous vient à fleur de peau; c'est, prétend Mmc S**, un des
plaisirs de l'excursion. Nous continuons notre route Ă travers une
zone plus chaude oĂč les vapeurs de soufre sortent de toutes les
fentes, le travail souterrain est ici plus évident, plus prÚs; certaines
crevasses ne sont pas vieilles d'un mois. AprĂšs un dernier effort,
nous arrivons sur les bords de Y Halemaumau, la demeure du feu
éternel.
Pour une fois, la réalité dépasse l'imagination, les yeux du corps
voient plus que ne peuvent deviner les yeux du rĂȘve. L'aspect de
V Halemaumau est variable : la largeur, la profondeur, la forme,
les laves solides qui l'entourent se transforment constamment. En
ce moment, c'est un puits circulaire profond de 99 mĂštres et large
de 600 mĂštres, contenant un lac de laves incandescentes toujours
en mouvement dans un bruit sourd, un bouillonnement de ieu,
avec des jets de feu hauts de 10 mĂštres, produisant des vagues de
feu qui vont se briser sur les bords. Il y a là une vie, une intensité
qui délie toute description, la chaleur et la réverbération de ce foyer
infernal obligent à s'écarter par instant, mais on revient fasciné,
on veut suivre l'effort d'une flamme plus haute immédiatement
perdue dans ce crépitement de matiÚres en fusion qui naissent des
profondeurs du globe, montent, s'écrasent et disparaissent. Le
merveilleux agit sur les nerfs, il est impossible de se défendre d'un
moment d'effroi, on sent un danger qui menace, on est pris d'un
vertige plus attirant encore que celui causé par le vide. L'impres-
sion que donne cette force surhumaine fait comprendre pourquoi
l'ignorance et la superstition ont toujours mis le feu au premier
rang de leurs divinités. Quelques laves sont tellement liquides et
visqueuses que les gerbes les plus légÚres et les plus hautes s'étirent
sous l'action du vent, flottent dans les airs pour retomber autour
de nous en de longs filaments déliés, soyeux, oouleur d'or sombre,
semblables à du verre filé ; ce sont les cheveux de la déesse Pelé,
dit la légende canaque.
La nuit vient et le contraste de sombre et de lumiĂšre rend plus
grandiose et plus terrifiant encore l' Halemaumau : sur nos tĂȘtes, le
nuage rouge, Ă nos pieds, la fournaise d'une couleur plus vive; les
détails se précisent; chaque jet, chaque vague s'individualise.
Pour un instant, un point passant au noir forme ilĂŽt, puis soudain il
éclate en mille morceaux dans une poussée bouillante qui liquéfie
tout ce qui lui résiste. Nous sommes sous l'empire d'une émotion
vraie devant cette exagération de violence. Sur un banc fait de
blocs de lave entassés nous causons, évoquant les souvenirs d'un
passé perdu... Ces gaz étaient à une époque seuls maßtres des
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732 UNE EXCURSION AU KILĂUEĂ
surfaces... La terre à sa période premiÚre, grand astre lumineux,
suivait son cours dans un systÚme autrement composé;... plus tard
vieillie, elle a comprimé force et lumiÚre dans son écorce refroidie. . .
Dieu voulait crĂ©er un monde. â Cette Ă©nergie brutale qui Ă©tait
tout ne se fit plus jour que par certains exutoires que l'homme
appela du prosaĂŻque mot grec, cratĂšre (vase Ă cuire). â Puis nous
regardons encore... Quelle diversité dans une masse de flammes! Ce
noir et ce feu produisent mille effets, mille impressions que l'art et
la science voudront un jour connaĂźtre... AprĂšs un long temps nous
revenons Ă l'hĂŽtel, chacun cherchant avec sa lanterne la place de
ses pas. Je suis physiquement et moralement accablé, j'ai le spec-
tacle vu dans les yeux; sous la pluie, la lave est devenue glissante,
nous marchons lentement... Pourquoi si merveilleux me fait-il
penser si triste?
Il pleut, le brouillard nous enveloppe; il fait humide et froid,
impossible au plus intrépide de sortir, nous devrons tout le jour
rester auprÚs d'un grand feu fait de vieilles planches qui crépitent.
Je m'insialle en face de trois gros registres qui contiennent les
signatures et les observations de tous les touristes passés par le
volcan de Rilauea depuis le 2 février 1865. Lecture pénible,
toutes espÚces d'écriture, d'une monotonie désolante, on dirait la
mĂȘme chose vue par les mĂȘmes yeux alors que spectacle et spec-
tateurs changent tous les jours. Chacun indique ses heures d'as-
cension, parle de la pluie et du beau temps, de sa mule et de
son déjeuner, choses aussi intéressantes à conserver à la postérité
que les initiales gravées sur un rocher à la pointe d'un canif. Les
descriptions du cratĂšre sont, presque toutes, seulement laudatives,
un chapelet d'épithÚtes aussi grosses, aussi sonores que possible,
parfois un renseignement technique donnant des chiffres ou un
dessin d'écolier qui vise à la caricature... Je me souviens d'un
mĂȘme registre parcouru dans une auberge d'une petite plage nor-
mande, il y a entre ces deux monuments publics l'abßme qui sépare
le latin de l'anglo-saxon. Celui-ci ne cherche jamais Ă esquisser
une impression personnelle ou Ă construire un mot plus ou moins
spirituel. L'Américain parfois plaisante lourdement ou profite de
l'occasion pour afficher une réclame gratuite en faveur de sa
fabrique, de son magasin ou de son Ă©glise; l'Anglais, lui, reste, mĂȘme
en face d'un volcan, ce qu'il est par goût et par tempérament, un
sérieux; il donne des faits, rien que des faits, prend des hauteurs,
des profondeurs, des mesures et des distances, indique les prix de
l'hÎtel, les spécimens et curiosités qu'il remporte avec lui sur
quelque point du territoire britannique. Mais comment expliquer
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UNE EXCURSION AU KILAUEĂ 733
que l'Anglais qui parle si peu écrive si long, il ne cause ni ne
communique ses pensées, répond ou questionne ayant grand soin
d'Ă©viter toute thĂ©orie, toute gĂ©nĂ©ralisation; et, aussitĂŽt la plume Ă
la main, il devient prolixe, ses Ćuvres de science et d'histoire, ses
documents légaux et officiels, ses livres de voyage, ses romans
mĂȘme ont des proportions d'encyclopĂ©die. Le lecteur n'a pas Ă lire
entre les lignes ou Ă faire aller son imagination Ă la suite d'une
phrase ou d'un mot suggestif, tout est dit avec le plus minutieux
détail. Dans ces registres que j'examine page à page, je retrouve,
au milieu des William, Johnson Brawn aux initiales les plus pana-
chées, bien peu de noms connus. Une main pieuse a collé là les
lettres écrites par Mark Twain durant son séjour en Hawaï, en 1886,
et publiĂ©es dans un journal des Ătats-Unis. Le brillant humoriste
me paraĂźt cette fois fort au-dessous de lui-mĂȘme, c'est du reportage
lĂ©ger, composĂ© avec le parti pris d'ĂȘtre joyeux et satirique; or la
caractĂ©ristique des Ăźles peut revĂȘtir bien des formes, mais je ne
crois pas qu'il soit possible d'ĂȘtre vrai et de mettre seulement ea
lumiĂšre le cĂŽtĂ© comique qui, sans ĂȘtre inexistant, disparaĂźt sous les
beautés de nature, le soleil et la poésie. Que penserait-on d'un
journaliste qui chanterait sur un mode héroïque la Gazelte des
Tribunaux, ou traiterait scientifiquement le feuilleton théùtral? â
Décidément cette fastidieuse lecture est bien dans la note voulue
pour cette journée triste. Je relÚve la seule inscription qui me
paraisse ĂȘtre celle d'un homme d'esprit : « J'ai parcouru le livre d'or
du volcan et je dĂ©clare que je suis venu par le mĂȘme chemin que
les autres, de la mĂȘme maniĂšre que les autres; que j'ai vu les
mĂȘmes choses que les autres et que ça m'a produit la mĂȘme
impression qu'aux autres. »
Eh bien, moi, je suis resté trop de jours voisin du cratÚre pour ne
voir que de la lave, de la pluie et du feu. Par une aprĂšs-midi
sombre, assis Ă l'extrĂȘme bord de l'Halemaumau, sous l'action
violente de ce lac de flammes, mon esprit s'abandonne et l'influence
du milieu de la sensation qui m'entre par les yeux domine libre-
ment ma pensée vaincue, j'en viens à philosopher avec des senti-
ments, Ă jouir d'une entrevue sur l'irraisonnable; la lave en fusion
s'Ă©carte, je descends aux profondeurs insondĂ©es oĂč je me perds...
subitement j'échappe à la matiÚre qui m'écrase pour courir les
espaces Ă la recherche de la force premiĂšre et unique de l'auteur
et du tout. C'est une perception vague, indécise, mais bien réelle,
d'une puissante séduction. N'était-ce pas elle que cherchait
l'ermite, le solitaire d'autrefois, en vivant sur les plus beaux traits
de la nature. Puis encore, sans aucune transition, je viens à frémir...
Comme je comprends que les plus cruels supplices dont on menace
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734 USE EXCURSION AU KLLiUJEl
au royaume du mal soient ce bruit, ces jets de flamme, cette
chaleur,, cette force venant on ne sait d'oĂč : le volcan, c'est le
mystÚre, mais le mystÚre qu'on est obligé de croire, mystÚre
visible et actif résumant toutes les idées mÚres de la peur, celles
qu'on subit sans pouvoir les raisonner , celles qui nous saisissent
aux entrailles. La. crise passe... mais que de saines réflexions elle
fait naĂźtre; le soir, en s' endormant en face du nuage rouge* on
regrette le passé, on espÚre pour l'avenir.
Je ne crois pas qu'il existe d'endroit plus favorable à la médita-
tion que cet hĂŽtel du volcan.
La route la plus courte pour aller du KUauea Ă la mer est celle
de Punaiuu, un point de la cote sud d'EawaĂŻ. C'est lĂ que nous
devons prendre le vapeur qui nous ramĂšnera Ă Honolulu; nous
quittons avec regret ces hauteurs oĂč la vie est facile, paresseuse
et confortable, l'air plus léger, plus vif et plus frais; on n'y est
pas si isolé qu'on pourrait le croire, un téléphone vous mettant
en communication avec l'ßle tout entiÚre. Réunis à de nombreux
touristes, nous formons une véritable caravane, les uns à cheval,
les autres enfermés dans- une voiture sans ressort, véritable instrur
ment de toiture que traĂźnent quatre chevaux Ă travers des rochers et
des fondriĂšres La descente s'effectue cependant sans incident. Ce
versant de montagne est trÚs différent de l'autre, ici tout est sec,
la lave est Ă peine couverte par les plantes, la bruyĂšre est d'un
ton jaunĂątre, pas de ces joncs indiquant les bas-fonds qui gardent
l'humiditĂ©, pas de ces bouquets d'arbres verte qui poussent la tĂȘte
au soleil et les pieds dans l'eau â la route dĂ©vale dans un paysage
jaune, des landes sans fleurs et de hautes herhes grises et dures
aux feuilles en fier de lancer pas trace d'habitants, de loin en loin
quelques bĆufs maigres appartenant Ă un ranch voisin. Le rĂ©gis-
seur qui est avec nous me donne un détail curieux, ces animaux ne
boivent jamais que l'humidité déposée sur les feuilles par la rosée
et le brouillard. Ce versant du Kilauea est l'envers de la médaille
et cependant plus loin, Ă quelques kilomĂštres de la cĂŽte, nous arri-
vons aux immenses champs ou culture de la plantation de Pahala
que domine la sucrerie aux hantes cheminées. Des travaux d'irri-
gation ont changé ces terres infécondes en mines d'or qui font vivre
des milliers de travailleurs et enrichis.seBt une centaine d'action-
naires. Nous trouvons lĂ un petit chemin de fer qui met l'usine en
communication avec Punaluu.
Les wagonnets nous promĂšnent Ă travers les Ă©normes cannes Ă
sucre oĂč des Japonais, demi-nus dans une chaleur de feu, travail-
lent par escouade sous la surveillance d'un blanc Ces hommes,
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UNE ĂXCURSION AU KIUUKL 735
des pauvres, des désespérés, sont expédiés en Hawaï sous contrat
par des entrepreneurs d'émigration. Ils sont soumis à des lois
spéciales, doivent poar un certain nombre (Tannées leur travail au
planteur, maßtre de leur liberté... N'est-ce pas une forme moderne
de l'esclavage? â Je reconnais que ces malheureux sont humaine-
ment traités, que beaucoup sont satisfaits de leur sort, que certains,
leur contrat expiré, trouvent aux ßles une existence meilleure et
plus facile que dans leur pays, mais il y a dans ce systĂšme d'immi-
gration pratiqué en Hawaï quelque chose de dégradant qui répugne
à la dignité humaine. Le grand argument du planteur est que
l'homme se contracte librement. Est-elle bien réelle, la liberté de
celui qui ne sait pas, a faim etyeut manger?... Aux Ătats-Unis, la
loi humaine et protectrice du fiuble interdßt à tout résidant sur son
territoire de faire abandon de sa liberté.
Sur un autre bateau-dĂźfigence le Hall, nous suivons la cĂŽte du
district de Kona : c'est d'une extrĂȘme sauvagerie, que produisent
l'aridité, la sécheresse, le manque de végétation, les grands bois
qui dominent les hauteurs. Ă l'horizon, pas une^oile; sur terre, pas
signe de vie humaine, on se croirait dans les eaux de quelque Ăźle
dĂ©serte. â Nous suivons les contours rasant les pointes ; de loin en
loin, abrité au fond d'une petite baie, nn minuscule village, quelques
cabanes de bois bĂąties au pied de vieux cocotiers, toujours plusieurs
Ă©glises trop larges, Ă©levĂ©es au temps oĂč les indigĂšnes Ă©taient nom-
breux. Des Canaques, sur leurs étroites pirogues aux énormes
balanciers pagayant avec art, apportent Ă bord des oranges, des
ananas, des sacs de café. Je note un de ces villages : Hookena, qui
semble avoir été placé là par un habile décorateur, c'est un tableau
dont les valeurs son exactes, bien en harmonie : mer et bateau au
premier plan, arbres, maisonnettes, hommes et animaux au second,
le tout sur un fond de montagnes. Cet ensemble gracieux rappelle
ces paysages de l'école de la Restauration que les professeurs de
dessin voulaient bien finis, complets, animés avec nn centre, ceux
dont la vue met en fureur nos artistes modernes.
Vers le soir, le Bail jette l'ancre dans la baie de "Kealakeakuo,
un lieu historique. Sur la haute falaise qui forme un des cÎtés, on
peut voir, de la mer, des trous, les ouvertures de cavernes oĂč, dans
les temps anciens, on venait secrÚtement la nuit déposer les cada-
vres des chefs morts de maladie ou Ă la guerre. Comment potrvait-
on parvenir Ă ces cavernes, c'est aujourd'hui difficile Ă expliquer.
Là reposent les anciens guerriers que la légende nous représente
CTHwae des héros, des modÚles de force et de justice, et c'est au
pied de ces rochers que, le 14 février 1779, tomba, victime de la
superstition des indigĂšnes, â et aussi de sa brutalitĂ© et de ses
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736 UNE EXCURSION AU KILĂCEĂ
exigences, â le capitaine Gook, dont la mort fut le signal de Fen-
vahissement de l'archipel hawaïen par les étrangers. Le gouverne-
ment britannique a élevé à cet endroit, en souvenir du célÚbre
navigateur, une petite pyramide avec plaque commémorative. De
l'autre cÎté de la baie, le village de Napoopoo se cache sous les
palmiers. Nous ne repartons que le lendemain matin, et nous
décidons d'aller manger notre dßner à terre.
Lorsque notre embarcation, remarquablement dirigée par les
matelots indigÚnes du bord, passant le récif sur le sommet d'une
vague, vient s'échouer lourdement sur la cÎte, une foule de Cana-
ques, hommes, femmes, enfants, nous entoure, il n'y a pas un
blanc dans les environs, un notable nous offre l'hospitalité, nous
préférons nous installer sur l'herbe prÚs de sa maison, une massive
construction ayant appartenu à quelque traitant à l'époque pros-
pĂšre. Plusieurs passagers parlent la langue du pays, on fusionne,
on cause, les habitants de Napoopoo semblent tout heureux d'avoir
des visiteurs.
Une nuit superbe, calme, un peu fraßche, a succédé à la journée
chaude; le ciel est tout bleu éclairé par la lune à son plein. Je vais
à la découverte des environs avec une fort jolie femme, demi-
blanche, mariée à un millionnaire américain, une des professional
beauty de New-York, suivie de cinq ou six enfants à moitié nus,
qui, étonnés, nous regardent. Un semblant de chemin, pris au
hasard, nous mĂšne au fond de la baie sur une plage de sable fin,
la marche est lourde et difficile; pour nous reposer, nous nous
étendons auprÚs d'une vieille hutte de feuillage en ruine. Nous
restons un long temps sans parler sous l'influence de la sauvage
beautĂ© qui nous environne. â Je ne crois pas qu'il soit possible de
se soustraire Ă l'impression de certaines vues de nature, chacun
selon son caractĂšre, ses nerfs, la disposition de son esprit et de
son cĆur... La vague blanche de lumiĂšre vient sans un bruit
s'écraser à nos pieds, puis s'en va et revient. En face, le Hall, sur
ses ancres, se balance lentement; Ă droite, le monument de Gook,
adossé à la haute falaise; à gauche, une masse de verdure sombre
dissimulant le village. Les enfants qui nous ont suivis sont, comme
nous, couchés; pas un bruit ne vient troubler notre esprit en mal
de pensées. Puis Mme G*** parle de l'ancien temps, me raconte les
histoires qui ont bercé son enfance, les légendes dont ses pÚres
étaient les héros : lorsque Gook débarqua, il y avait ici plusieurs
milliers de pirogues...; prĂšs de l'endroit oĂč nous sommes s'Ă©levait
un temple... ; plus loin, la case des grands prĂȘtres... Sur ces rochers
ont reposé les chefs puissants qui vivent encore dans la mémoire
de tous les vieux Canaques... Peu Ă peu son sujet la passionne.
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UNE EXCURSION AU K1LAUEA 737
le sang de ses ancĂȘtres la domine tout entiĂšre. Les coudes dans
le sable, je regarde ces grands yeux qui brillent dans la nuit.
Ătrange contraste, l'Ă©lĂ©gante jeune femme, mise Ă la derniĂšre
mode, pétrit dans ses mains une feuille sÚche de palmier, c'est du
moderne le plus pur dans tous ses dĂ©tails : parler, vĂȘtement, atti-
tude, c'est l'extrĂȘme civilisation amĂ©ricaine; mais, on le sent, elle
appartient à cette terre qui a laissé sur son enfant sa brune
empreinte, c'est la Canaque qui pense, et son admiration, son cĆur,
son Ăąme, sont avec les morts qui, grĂące Ăą la patine du temps, lui
semblent tous beaux, forts, héroïques, dans un nuage de poésie...
Sur sa demande, les petits indigÚnes chantent une mélodie popu-
laire conservée des siÚcles passés, et de nouveau elle s'abßme dans
son rĂȘve.
MBe G*** résume parfaitement le double caractÚre de l'archipel
hawaĂŻen, oĂč la civilisation est venue se superposer aux ignorances
et aux illusions d'autrefois, trop vite pour que le passé et le pré-
sent forment un tout homogĂšne. A travers le plus pur moderne
percent des idĂ©es, des traits de mĆurs et de caractĂšre qui nous
paraissent bizarres, mais d'une séduisante étrangeté. En revenant
du Kilauea, cette manie philosophante qui m'a fait passer tant
d'heures charmantes aux pays lointains subit l'influence de cette
poĂ©sie, de cette tendresse qui semble ici s'exhaler de la terre mĂȘme :
je n'ai jamais eu la sensation de plus douce rĂȘverie. Le prĂ©sent
me ramÚne au passé, celui que j'aime, dont j'ai le sentiment et le
regret, au vieil Hawaï des légendes; autour de moi, on constate le
progrĂšs qui monte, on discute l'avenir, on parle affaires, convoitises
de peuples. Que seront ces Ăźles demain? â Moi, je pense que dans
le grand Pacifique tout est mystĂšre; que peut-ĂȘtre, un jour, PelĂ©
et ses volcans reprendront les terres qu'ils ont créées.
G. Saivin.
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LE CHĂMAGE DE L'OUVMER'
L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAH-
m
L'APPLICATION PAR L'INITIATIVE PRIVĂE, â EN FRANCE
Un des premiers établissements d'assistance par le travail qu'ait
créés dans notre pays l'initiative privée est celui qui fut fondé
en 1829, Ă Paris, dans la rue de Lourcine.
Il dut le jour, ainsi que l'écrit un contemporain, « au mouve-
ment spontané d'une générosité qui fut invoquée avec confiance et
qui répondit nobtement à cet appel2 ». La souscription qui fat
ouverte dans la capitale pour lui permettre de voir le jour et pour
soutenir ses premiers pas produisit en peu de jours une somme de
huit cent mille francs, dont on fit deux parts ; la plus grosse,
587 000 francs, couvrit les frais d'établissement; Fautrefut mise en
réserve et destinée à pourvoir aux premiÚres dépenses d'entretien.
« Entre l'indigence réelle, victime du malheur, et l'indigence
apparente, suite de l'inertie, entre la misĂšre qui provient du
manque de travail et la misÚre qui provient de la répugnance au
travail, il y a une distinction fondamentale. » Telle fut la pensée
qui inspira les fondateurs de la maison de refuge , et ce fut pour
assisier l'indigence malheureuse qu'ils l'organisÚrent. Elle était
ouverte à tout venant, pourvu qu'il fût en état de travailler. Elle
recevait les indigents des deux sexes : hommes et femmes y trou-
vaient des ateliers, des rĂ©fectoires et des dortoirs, â parfaitement
séparés, bien entendu. Elle admettait des internes, à qui elle don-
nait, en échange du travail, le vivre et le couvert; et des externes,
qui ne passaient pas la nuit dans la maison. A quelque catégorie
qu'appartßnt le réfugié, son séjour ne devait pas se prolonger au
delĂ de six mois.
* Voy. le Correspondant du 10 septembre et 10 octobre 1892.
* De Gérando, De la bienfaisance publique (Paris, 1839), t. III, p. 549.
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LE CHOMAGE DE L'OUTWER 739
Les trois cents places que contenait l'établissement furent immé-
diatement occupées; et il fallut, dÚs les premiers jours, refuser un
certain nombre de demandes. La plupart des solliciteurs étaient,
comme toujours, des journaliers, des manĆuvres, des gens qui ne
sont propres qu'aux travaux musculaires. On les employa Ă des
ouvrages de terrassement, au cardage de la laine et Ă d'autres
occupations du mĂȘme genre. Les plus habiles confectionnĂšrent des
vĂȘtements grossiers, et mĂȘme firent des reliures. En somme, on
n'éprouva pas trop de difficultés à utiliser leurs forces.
Malheureusement, l'institution avait mal équilibré son budget.
Du salaire minime que les pensionnaires gagnaient par leur tra-
vail, elle ne retenait que le tiers en échange du logement et de la
nourriture qu'elle procurait : les deux autres tiers restaient la
propriété du travailleur, qui en recevait une partie immédiatement,
et le reste Ă sa sortie de la maison. En sorte que, tandis que la
dépense pour l'alimentation, l'habillement, le blanchissage et le
logement s'Ă©levait en moyenne Ă soixante-huit centimes par tĂȘte et
par jour, le produit correspondant du travail n'était que de qua-
rante-cinq centimes. Les ressources qui provenaient de la sous-
cription premiÚre furent vite épuisées. Oo n'osa pas renouveler les
quĂȘtes, et on prĂ©fĂ©ra s'adresser Ă l'administration dĂ©partementale,
qui consentit, aprĂšs de vives sollicitations, Ă prendre Ă sa charge
l'entretien de la maison de refuge. Le conseil général de la Seine
vota les fonds nécessaires au rachat de rétablissement; il y ajouta
un crédit de 50 000 francs pour l'entretien;... mais ni Tune ni
l'autre de ces décisions ne fut exécutée. AprÚs avoir fonctionné
pendant trois ans, la maison de la rue de Loarcßne fut fermée; et
l'édifice reçut une nouvelle destination.
Ce n'est qu'en 1871, prĂšs d'un demi-siĂšcle aprĂšs cet infructueux
essai, qu'a été reprise, avec plus de persévérance, l'idée d'appli-
quer sans le secours de l'Ătat le principe de l'assistance par le
travail. Elle l'a Ă©tĂ© par un homme de grand cĆuT et d'intelligence
trĂšs pratique, par M. fflamoz.
I. â V Assistance par le travail, de M. Mamoz.
« C'était dans les derniers mois de 1870, pendant le siÚge de
Paris. La mairie du VITI* arrondissement, un des quartiers les
plus riches de la capitale, donnait beaucoup de secours et les don-
nait gratuitement. Les nécessiteux, surtout des femmes et des
enfants (car les hommes étaient aux bastions), y venaient en foule
et de tous les quartiers de la ville. On satisfaisait Ă bien des
besoins. Vers ce temps, les bataillons de marche et les mobiles,
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740 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
constamment répandus dans la banlieue et dans les fortifications,
mouraient autant du froid de la saison que du feu de l'ennemi.
Pour prĂ©server ces hommes, il Ă©tait tout naturel de faire gagner Ă
ces femmes l'argent qu'on leur donnait gratuitement, en leur fai-
sant confectionner des gilets et des ceintures de flanelle. Ainsi
naquit Y Assistance par le travail. »
C'est en ces termes modestes que M. Mamoz nous expose l'ori-
gine de l'Ćuvre qu'il a fondĂ©e. // Ă©tait tout naturel de... Oui,
peut-ĂȘtre. Mais encore y fallait-il songer! Et ce n'Ă©tait rien que de
le comprendre; il fallait le mettre en pratique. Aussi bien un mot
d'explication complémentaire ne sera-t-il pas déplacé.
On avait remplacé, durant le siÚge de Paris, les secours à domi-
cile par des distributions d'aliments dans des fourneaux économi-
ques : c'Ă©tait, comme le nom mĂȘme l'indique, un motif d'Ă©conomie
qui faisait user de ce procédé; et le succÚs, à ce point de vue,
n'Ă©tait pas contestable, puisque, avec une mĂȘme dĂ©pense, on Ă©tait
arrivé à secourir prÚs de la moitié en plus qu'autrefois d'individus.
Hais le rĂ©sultat moral de la nouvelle mĂ©thode Ă©tait loin d'ĂȘtre aussi
satisfaisant. Et M. Mamoz, que le maire du VIIIe arrondissement
â c'Ă©tait alors M. Hippolyte Carnot, â avait chargĂ© de diriger
dans sa circonscription le service du rationnement, Ă©tait Ă mĂȘme
de le constater.
Dans une lettre qu'il adressait Ă M. Carnot sous forme de bro-
chure, et dont on a bien voulu me communiquer un des rares
exemplaires, M. Mamoz déplorait le mal et montrait le remÚde.
« Avec le secours en nature et à domicile, écrivait-il, on donnait
à la mÚre de famille une occupation forcée qui la tenait chez elle,
la liait à ses enfants, la forçait d'avoir un petit mobilier de cuisine.
Si certaines occupations venaient Ă l'empĂȘcher de faire sa cuisine
elle-mĂȘme, elle la faisait faire par sa fille, la dressant ainsi Ă vaquer
aux soins du ménage, lui enseignant à faire la soupe, un ragoût,
une omelette, en un mot cette cuisine du peuple que la jeune fille,
devenue femme, a besoin de connaĂźtre. La mĂšre et les enfants,
retenus au logis, comprenaient que rien ne s'obtient sans travail;
que lors mĂȘme que la charitĂ© donne des aliments, il faut encore
faire intervenir le travail pour les rendre mangeables1. » â Tandis
qu'au contraire, le secours aux fourneaux, c'est l'Assistance qui
non seulement fournit Ă l'indigent sa nourriture, mais qui la lui
prépare et qui la lui sert chaque jour à heures convenues; c'est la
femme hors de son logis et qui traĂźne sa misĂšre dans les rues; ce
sont les enfants abandonnés au hasard et contractant les plus per-
4 Lettre Ă M. Carnot, maire du VIIIe arrondissement, sur les Fourneaux
philanthropiques, par J. Mamoz. (Paris, imprimerie Jouaust.)
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 741
nicieuses habitudes. Bref, la distribution dans les fourneaux éco-
nomiques a pour résultat « de créer des rentiers de la misÚre et
de dĂ©truire chez beaucoup le goĂ»t du travail »... â Et puisque,
par un motif d'économie, il était difficile de supprimer ce mode de
secours, on devait du moins s'efforcer, pour remédier à ses incon-
vénients, de « procurer aux personnes secourues, concurremment
avec les aliments qu'on leur donnerait, les moyens de se tirer par
le travail d'une situation dans laquelle aucun ĂȘtre valide ne doit
stationner » : il fallait établir, « par une organisation sérieuse et
efficace, un courant qui conduirait du fourneau à l'atelier »; il fal-
lait faire de l'assistance « comme un pont sur lequel passeraient
ceux qui cherchent la route du travail et de la dignité ».
PrĂ©cisĂ©ment, Ă la mairie mĂȘme oĂč M. Mamoz surveillait la dis-
tribution des secours, on avait, dÚs le début du siÚge, installé un
atelier de couture oĂč Ă©taient fabriquĂ©s, pour les gardes nationaux,
des vareuses, des capotes, des gilets et des ceintures de flanelle.
Il y avait là tous les éléments nécessaires à une expérience de
l'assistance par le travail, d'autant mieux que, si Ă la porte des
fourneaux économiques les quémandeuses s'entassaient, les ou-
vriÚres étaient rares à l'atelier. On fit cette expérience, en décidant
que les secours gratuits seraient dorénavant supprimés pour les
femmes valides, mais qu'on offrirait en revanche du travail (et un
salaire) Ă toutes celles qui, sachant coudre, voudraient participer
Ă la confection des vĂȘtements militaires. â Le succĂšs fut complet;
et, lorsque Paris se fut relevé des désastres de 1870 et de 1871 et
eut repris son existence accoutumée, M. Mamoz, fidÚle à l'idée qui
l'avait si heureusement inspiré, résolut de renouveler, avec d'autres
éléments et sur des bases durables, l'oiuvre entreprise pendant le
siĂšge.
Oh! les débuts de la nouvelle institution furent bien modestes!
Une somme de seize cents fraĂźics, recueillie Ă gauche et Ă droite,
suffit à ses exigences : grùce à un ingénieux organisme que nous
décrirons plus loin, elle n'a pas besoin de beaucoup d'aliments.
Elle s'installa dans une petite boutique de la rue Roy, â en plein
faubourg Saint-Honoré, car elle tenait à rester dans l'arrondisse-
ment qui l'avait vue naĂźtre, â mais en dĂ©pit du quartier, « au plus
juste prix » : la boutique était louée à la journée, pour 2 francs.
M. Mamoz, dont le nom est honorablement connu dans le monde
commercial, put acheter, pour le compte de son Ćuvre, un peu au
comptant et beaucoup à crédit, quelques piÚces de drap commun,
de molleton et de calicot. On mit des aiguilles aux mains de quelques
pauvres femmes; et sous la direction de deux coupeurs engagés
pour la circonstance, on leur fit exécuter des chemises, des jupes,
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m LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
des caracos, des blouses, des bourgerons, des robes, etc. On fournit
ainsi du travail, pendant les douze premiers mois, Ă soixante-sept
malheureuses.
L'Ćuvre qui avait reçu le nom de Secours et travail (ce n'est
que quelque temps aprĂšs qu'elle a pris celui A' Assistance par le
travail) éprouva, dÚs la deuxiÚme année de sa fondation, dÚs 1872,
le vif désir de se développer : elle le fit dans la mesure de ses
ressources. Abandonnant l'étroite boutique de la rue Roy, elle se
logea dans un local un peu plus ample et aussi un peu plus coĂ»-
teux, â 3 francs par jour, â au n° 6 de la rue Delaborde. Elle
accrut peu à peu le nombre de ses assistés : 88 en 1872, puis 112,
puis 138... En 1878, elle secourait prĂšs de 200 personnes.
Elle eut, cette année-là , un rude assaut à subir. à son service
d'assistance par le travail, M. Mamoz avait annexé, presque dÚs le
début, un service de renseignements, qui avait pour but de l'éclairer
et d'éclairer les personnes charitables qui voulaient bien le con-
sulter sur le degré d'infortune et sur le mérite des indigents qui
sollicitent l'assistance. Or ce service de renseignements n'était pas
du goĂ»t de tout le monde. « MĂ©contents d'ĂȘtre dĂ©masquĂ©s et de
voir tarir une partie de leurs ressources, mĂ©contents surtout d'ĂȘtre
réduits à la cruelle obligation de travailler, quelques recrues de la
gueuserie et de l'imposture se concertĂšrent; comme une bande de
voleurs qui détroussent une diligence, ils se jetÚrent sur le magasin
de la rue Delaborde et le mirent au pillage. Ils étaient en nombre,
on ne put résister. On leur criait : « Mais ce que vous volez appar-
« tient aux pauvres! » Ils répondaient : « C'est pour cela que nous
« le prenons; c'est à nous puisque nous sommes pauvres! » La
maison fut dĂ©valisĂ©e. Les vĂȘtements destinĂ©s aux adultes, les
layettes réservées aux petits enfants, les draps de lit gardés pour les
malheureux et les malades, tout fut enlevé, vendu à quelque bro-
canteur de bas étage et bu. Ces gredins se félicitaient de leur
exploit et se vantÚrent d'avoir rincé la cambriole! ! » Heureu-
sement pour les pauvres femmes qu'elle assistait, la cambriole
tint bon.
Mais il ne fallut pas moins de six mois pour réparer le désastre,
six mois pendant lesquels la maison fut fermée et les services désor-
ganisés. Cette période de laborieuse réparation écoulée, l'institution
se releva, fiĂšre et non vaincue, grandie au contraire par l'attaque,
fortifiĂ©e par l'Ă©preuve, enhardie par la lutte : loin d'ĂȘtre dĂ©couragĂ©e
parla contradiction qu'elle avait rencontrée, M. Mamoz en avait pris
plus de confiance en l'excellence de son Ćuvre. On quitta la petite
1 Maxime du Camp, la CharitĂ© Ă Paris, â F Assistance par le travail.
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 743
boutique de la rue Delaporte Ă 3 francs par jour, pour s'installer
au n° 34 de la rue du Cotisée (toujours dans le VIIIe arrondisse-
ment) en un rez-de-chaussée plus vaste, mieux conditionné, dont
on s'assura par un bail une possession plus durable, et que des
barreaux de fer scellĂ©s aux murs devant les fenĂȘtres protĂ©geaient
contre toute agression. La précaution semblait bonne à prendre,
elle a été heureusement inutile.
Aujourd'hui, l'Ćuvre est trop solidement Ă©tablie pour qu'on
essaye de la renverser. Depuis l'alerte de 1878, Y Assistance par
le travail a repris, sans ĂȘtre arrĂȘtĂ©e par aucun obstacle, sa marche
ascendante. Elle s'est si bien accrue que ses bureaux sont encore
une fois devenus trop étroits, et qu'elle a dû# il y a peu de temps,
tout en conservant son installation de la rue du Colisée, transférer
rue du Faubourg-Saint-Honoré, 170, son siÚge social.
Ces déménagements successifs « pour cause d'agrandissement »
n'ont pas eu directement pour cause l'accroissement du nombre
des assistés, mais bien l'augmentation du chiffre des affaires. En
effet, à la différence des autres institutions d'assistance par le
travail qui ont été ou qui seront rencontrées dans le courant de
cette étude, l'institution de M. Mamoz ne loge point ni ne nourrit,
ni mĂȘme n'occupe les indigents dans un Jocal commun : elle
fournit du travail à domicile; les assistés emportent cbez eux
l'ouvrage qu'on leur donne et ils l'exécutent sans quitter le home.
Il e*t inutile d'insister sur les avantages que présente ce sys-
tÚme, préférable toujours, préférable surtout lorsque l'assistance
s'adresse particuliĂšrement Ă des femmes, c'est-Ă -dire Ă des mĂšres
de famille. Si on ne le trouve pas plus souvent employé, c'e^t
qu'il est difficilement praticable, et pour deux raisons : la pre-
miĂšre, c'est que beaucoup de travaux ne peuvent se faire que
dans un atelier et en commun; la seconde, c'est qu'en confiant
Ă des indigents des matiĂšres premiĂšres, on risque qu'elles soient
parfois détournées. Mais M. Mamoz a obvié presque complÚte-
ment à cette seconde difficulté, grùce à son service de renseigne-
ments qui l'informe avec une rigoureuse précision sur le caractÚre
et mit la moralité des individus qu'il emploie; et quant à l'autre
problÚme, il Ta résolu par le genre d'occupations qu'il offre à ses
assistés.
Ces travaux furent d'abord, ainsi que nous l'avons dit déjà ,
des travaux de couture. ⠫ Pourquoi nous avons débuté dans le
vĂȘtement, dĂ©clare M. Mamoz : d'abord, parce que nous consi-
dérons qu'à Paris, le sort de la femme sans travail est beaucoup
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744 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
plus douloureux que celui de l'homme qui manque de travail, et
qu en conséquence nous avons voulu commencer par créer un
gagne-pain pour les femmes. Ensuite, parce qu'il est rare de
trouver dans la population besoigneuse une femme qui ne sache
tenir Ă peu prĂšs convenablement une aiguille et produire au
besoin un vĂȘtement des plus communs. Enfin, parce qu'Ă Paris,
la production de ce genre de travail peut trouver un prompt et
facile placement. » En se développant peu à peu, cette branche
de X Assistance est devenue un grand magasin de lingerie, de
bonneterie et de confections. On y vend : pour les hommes et pour
les enfants du sexe masculin, â je cite au hasard du catalogue, â
des pantalons de toute espĂšce, en drap fort, en coutil, en coton-
nade bleue et en velours, des paletots de « cuir laine », des sar-
raux noirs pour l'école, des bourgerons de travail en molleton,
mĂȘme des complets; et, pour les femmes, des jupes en drap, de
longs caracos, des costumes en laine et des tabliers. Le rayon de
la lingerie comprend des chemises, des serviettes, des mouchoirs,
des draps de lit, des layettes, etc. J'entr'ouvre seulement le rayon
de la bonneterie, et j'y découvre des bas, des chaussettes, des
camisoles, des jupons, des chĂąles, des brassiĂšres, des maillots,
des gilets, etc. Rien n'y manque.
AprĂšs avoir pourvu par la « branche des vĂȘtements populaires »,
Ă l'assistance de la femme sans ouvrage, on songea aux hommes*
Et on leur trouva une occupation qui Ă premiĂšre vue paraĂźt exiger
un sérieux apprentissage, mais qui en réalité n'en demande (à ce
qu'il paraßt) pas du tout, et qui réussit trÚs bien : je veux parler
de la cordonnerie. Evidemment c'est de cordonnerie grossiĂšre qu'il
s'agit, et non de cordonnerie de high-life. Suivre avec une exem-
plaire docilité les variations d'une mode fantasque, passer sans
transition des bouts pointus aux bouts carrés, façonner tour à tour
de hauts talons et des talons plats : c'est là une série d'opérations
délicates qu'il ne convient pas à un cordonnier improvisé d'entre-
prendre. La « branche de la chaussure », à Y Assistance par le
travail, possĂšde deux ou trois modĂšles qui ne doivent jamais
changer beaucoup.
à ectie double occupation offerte à ses assistés, hommes et
femmes, par l'Ćuvre de M. Mamoz, il s'en est rĂ©cemment ajoutĂ©
une troisiÚme : les travaux d'écriture. La « branche des travaux
d'écriture » est utile surtout à la catégorie si nombreuse1 et si
1 Dans une statistique relatant les origines d'environ cent mille indigents
de la capitale, je lis les chiffres suivants : comptables et écrivains : 1723;
commiiroants ruinés ou faillis : 1187; professeurs, gens de robe, nobles :
1523...
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 745
misérable des déclassés; à ces gens qui, par nature ou par éduca-
tion, sont réfractaires à tous ouvrages manuels, quelque faciles
qu'ils soient; Ă ces infortunĂ©s qui, s' Ă©tant rĂ©veillĂ©s aprĂšs les rĂȘves
les plus riants dans la plus triste réalité, n'ont pas su se faire à la
désillusion et sont restés anéantis dans une sorte de somnolence
morale d'oĂč ils ne peuvent se tirer sans aide. Il faut songer Ă
ceux-lĂ quand on s'efforce de soulager les misĂšres humaines; et il
n'y a pas d'oeuvre meilleure que de les amener Ă trouver dans
l'ingrat labeur delà plume un gagne-pain momentané, en attendant
qu'on soit Ă mĂȘme de leur procurer une position stable.
A quelque branche qu'ils appartiennent, tous les assistés reçoi-
vent leur salaire en espĂšces : c'est encore un trait distinctif de
l'Ćuvre de M. Mamoz, mais qui s'impose, puisqu'Ă la diffĂ©rence des
ateliers ou des colonies de travail, elle ne donne Ă ses travailleurs
ni la nourriture ni le logement. On n'a pas voulu, toutefois,
perdre entiĂšrement les avantages indiscutables qui s'attachent au
payement du salaire en nature, lorsqu'il est honnĂȘtement pratiquĂ©.
On a créé des bons, â bons de combustibles, bons d'aliments, bons
de linge, bons de vĂȘtements, bons de chaussures, â qui rempla-
cent pour une partie plus ou moins importante de la paye hebdo-
madaire l'argent monnayé, si l'assisté le demande. Et l'assisté le
demande souvent (surtout les femmes, qui « calculent » générale-
ment plus que les hommes), parce qu'il y a tout intĂ©rĂȘt : attendu
que les objets qui lui seront remis en échange de ses bons, vins,
charbons, souliers, vĂȘtements, lui reviendront, par ce procĂ©dĂ©,
meilleur marché que s'il se les était procurés chez l'intermédiaire.
Le salaire que touchent les assistĂ©s de l'Ćuvre n'est jamais
infĂ©rieur Ă celui qui est payĂ© pour un mĂȘme labeur aux ouvriĂšres
et aux ouvriers parisiens : il lui est mĂȘme souvent supĂ©rieur,
surtout dans la « branche du vĂȘtement ». Est-il besoin d'avoir
pénétré trÚs intimement dans les bas-fonds de l'industrie, pour
savoir quelle misérable somme d'argent procure à la couturiÚre en
chambre une pénible journée de quatorze ou de quinze heures?
L'ouvrage est payé par les grandes maisons de la capitale un prix
des plus minimes Ă leurs entrepreneuses principales; et lorsque ce
prix a passé par les mains de deux ou trois intermédiaires, on
devine ce qu'il en reste pour l'ouvriĂšre. A Y Assistance par le travail,
on ne connaĂźt pas ces parasites qui s'entremettent entre le magasin
et le travailleur : le magasin reçoit directement du travailleur la
marchandise ouvrée, et le magasin paye directement au travailleur
le salaire gagné. Ce n'est pas déjà si lucratif, puisque le gain moyen
de la journĂ©e ne s'Ă©lĂšve dans la branche du vĂȘtemnent qu'Ă 1 fr.
50 centimes, et à 3 francs dans la branche des travaux d'écriture.
25 novbmbrb 1892. 48
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746 LE CflĂMAGI &ÂŁ L'ĂUVaiER
Si misérable que soit ce salaire, il n'est pas inférieur, ainsi que
je viens de le remarquer, Ă celui des ouvriers et des ouvriĂšres de
l'industrie. Et l'on pourrait voir dans celte égalité de traitement
un danger. On pourrait craindre qu'elle n'accoutume, qu'elle
n'acclimate, qu'elle n'encroûte les assistés dans la situation «nor-
male oĂč ils se trouvent, eux, valides aux crochets de la charitĂ©.
Ne sont-ils point par elle détournés de chercher une position stable,
une position plus conforme Ă la nature des choses et Ă l'intĂ©rĂȘt de
la société..., mais qui ne leur donnera point d'ordinaire «ne exis-
tence plus confortable ni plus sĂ»re? â Et, en vĂ©ritĂ©, ces craintes
ne laisseraient pas d'ĂȘtre fondĂ©es, s'il ne s'agissait ici d'une
Ćuvre qui connaĂźt (si j'ose dire) sur le bout du doigt tous les
infortunés qu'elle recueille; qui ne se contente pa* de leur ouvrir
les portes de son refuge, mais qui les mĂšne par la main jusqu'au
terme de la route, c'est-à -dire jusqu'au travail définitif; qui, ne
voyant dans sou assistance que du provisoire, se préoccupe sans
relùche de caser ses assistés* et qui y réussit assez bien, puisque
dans son dernier exercice, â en 1891, â elle est arrivĂ©e Ă placer
le tiers des individus à qui elle a donné de l'ouvrage...
Pendant la durĂ©e de ce mĂȘme exercice 1891, le nombre des
assistés a été de 342. C'est beaucoup, si l'on songe aux difficultés
que présente l'entreprise, au peu de soutien que rencontre chez les
personnes charitables une Ćuvre pourtant si utile, Ă la modicitĂ©
des ressources dont elle dispose, à l'étroitesse du champ d'action
oĂč elle se dĂ©veloppe. C'est peu, si l'on considĂšre, d'une part, le
nombre d'indigents valides digoes d'Ăšire secourus et susceptibles
d'ĂȘtre utilement occupĂ©s; si, d'autre part, on essaye de se faire une
idée approximative de la quantité d'aumÎnes qui, journellement,
se gaspillent.
Je u'ai pas pu lire sans une vive Ă©motion, â et je crois que plus
d'un lecteur Ă©prouvera la mĂȘme impression, â ce passage du
rapport'adressé, dans les premiers jours de l'année 1892, au direc-
teur de l'Assistance, par le gérant de la branche des travaux
d'écriture : ⠫ ... De tous cÎtés, des demandes de travail me sont
faites : certaines personnes sont chaleureusement recommandées,
d'autres viennent d'elles-mĂȘmes : toutes ont la conviction qu'on
va les occuper aussitĂŽt. â « Le nom de votre Ćuvre, disent-elleg,
« indique que vous devez donner les moyens d'existence à ceux
« qui n'en ont pas et qui demandent au travail, au travail seul, les
« ^ressources nécessaires pour vivre. Pourquoi ne m'en donnez-vous
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER T47
<c pas? » â Malheureusement, sur prĂšs d'un millier de personnes
qui sont venues pendant le mois de décembre (1891), je n'ai pu
donner du travail qu'à quatre-vingt-douze; sept ont été casés...
Parmi ceux qui viennent frapper Ă notre porte, il s'en trouve, et
beaucoup plus qu'on ne le croit, dont on peut faire de trĂšs bons
sujets; il suffßt, pour atteindre ce résultat, de les aider d'abord par
du travail, puis de les encourager, de leur faire pressentir que
nous arriverons Ă les placer, et qu'ils pourront, s'ils ont de la per-
sévérance, se créer une situation et prendre une place honorable
dans la société... »
Que faudrait-il donc pour que l'Ćuvre de l'Assistance par le
travail prit toute l'extension qu'elle mérite et par la supériorité
de ses principes et par l'excellence de ses résultats? Avant tout, ce
qui est le nerf de la charitĂ© aussi bien que le nerf de la guerre, â de
l'argent. NaguÚre, en se félicitant, pour la cause dont il s'est cons-
titué depuis vingt ans l'ardent champion, du don princier qui était
fait Ă une Ćuvre connexe par M. et Mme de Laubespin, M. Mamoz
s'écriait avec sa bonne grùce accoutumée : « A quand la... forte
somme pour que Y Assistance par le travail prenne tout son déve-
loppement, et devienne... ce que nous dirons d'abord Ă celui qui
fournira les fonds? » Si la forte somme doit un jour venir Ă l'Ćuvre,
puisse l'ouvrier ĂȘtre lĂ encore pour la recueillir et pour la faire
fructifier. *
Sans attendre une de ces extraordinaires aubaines, â averses
bienfaisantes de la charité, qui ne tombent pas du ciel tous les
jours, â n'est-il pas du moins permis d'espĂ©rer qu'une petite pluie
d'offrandes plus modestes viendra féconder l'institution de M. Mamoz.
Le terrain y est des plus fertiles. Le moissonneur y est des plus
habiles. Le seul obstacle auquel on se heurte et qui empĂȘche la
rĂ©colte d'ĂȘtre abondante, c'est la sĂ©cheresse. N'y verra-t-on point,
dans un jour prochain, sourdre quelques sources généreuses? N'y
poerrra-t-on point ressentir les effets d'une bienfaisante irrigation?
Ce serait d'autant moins difficile qu'ainsi que je l'ai observé déjà ,
Y Assistance par le travail n'a que des besoins trÚs modérés de
capital, que sa soif d'argent n'a rien d'insatiable, que les aliments
qu'on veut bien lui offrir, se renouvelant par un ingénieux orga-
nisme, reparaissent aprÚs avoir une premiÚre fois servi, réservent
encore, puis disparaissent de nouveau, reviennent, repartent, â
perpĂ©tuellement. De l'Ćuvre de la rue du CotisĂ©e, on peut dire
comme de l'univers que rien ne s'y perd, mais que rien non plus
ne s'y crée. Bien ne se perd : le petit capital que les quelques
amis de M. Mamoz lui ont confié et qui est d'un peu moins de
25 000 francs, est toujours entier. L'institution viendrait- elle Ă
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748 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
s'éteindre : on le retrouverait sain et sauf. Il ne s'augmente pas,
bien entendu, parce que le travail produit ne donne pas de béné-
fices; il ne se réduit pas non plus, car, suivant le principe exprimé
par son fondateur, l'Ćuvre « qui voudrait que chacun pĂ»t vivre
de son labeur doit elle-mĂȘme vivre du sien. » â Mais rien ne se
crée : on ne peut pas fonder une industrie quelconque sans une
premiĂšre mise de fonds. Or, pour donner Ă Y Assistance tout le
développement qu'elle comporte, il faudrait joindre, aux travaux
d'aiguille et de plume, d'autres travaux, d'autres services, d'autres
industries..., en un mot toute une organisation qui permit d'uti-
liser les aptitudes diverses et de venir en aide Ă toutes les infortunes.
C'est donc de ressources abondantes, mais exceptionnelles, que
l'Ćuvre aurait besoin pour prendre son essor. Pour la soutenir,
pour la faire vivre, il faut quelque chose de plus ordinaire, mais
aussi de plus permanent. Je laisse parler M. Mamoz : « Si l'on
veut faire obtenir du travail aux nécessiteux auxquels on s'inté-
resse, il ne faut pas les adresser avant de s'ĂȘtre entendus avec
nous pour savoir d'abord si nous avons du travail Ă leur donner,
puis aussi nous dire dans quelle condition on participera Ă ce genre
d'assistance. On semble trop ignorer que, pour assister par du
travail, il faut avoir du travail. Tout le monde est disposĂ© Ă
nous envoyer des travailleurs, et Ă peine cinq personnes sur cent
nous procurent un peu de travail ! â Par cela mĂȘme que la mĂ©de-
cine a depuis longtemps reconnu que le remĂšde contre la fiĂšvre
est la quinine, s'ensuit-il qu'on trouve la quinine partout, Ă
volonté? Eh bien ! sans travail pas d'assistance par le travail pos-
sible!... Donc, ce que nous demandons avant tout, c'est qu'on
nous donne du travail. » Et en effet, puisque la base financiÚre de
l'Ćuvre est ce principe qu'elle doit vivre de son labeur, il en
découle cette conséquence que jamais elle ne doit procurer d'ou-
vrage dont elle ne serait pas assurée de placer et de toucher les
produits. Plus donc elle aura d'acheteurs, plus elle pourra occuper
d'ouvriers. C'est dire que la préoccupation premiÚre de M. Mamoz
a toujours été de trouver des acheteurs.
Dans les premiers temps de l'institution, â on ne fabriquait
alors que des vĂȘtements, et c'Ă©taient, comme aujourd'hui, des vĂȘte-
ments grossiers, des vĂȘtements « populaires », â on s'Ă©tait adressĂ©
Ă des revendeurs, Ă des fripiers, Ă des marchands d'habits, en un
mot aux fournisseurs ordinaires de la population ouvriĂšre pari-
sienne. Mais dans le petit commerce de l'habillement, comme en
tous les autres du mĂȘme genre, les intermĂ©diaires ont coutume de
prĂ©lever une trĂšs grosse part, â la part du lion, â sur la toute
mince plus-value rĂ©alisĂ©e par la main-d'Ćuvre; et ils Ă©taient d'au-
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 749
tant plus difficiles pour les produits de Y Assistance par le travail
qu'en dépit de la bonne volonté des producteurs, ces produits
n'Ă©taient pas toujours de la meilleure venue : ainsi l'Ćuvre n'arri-
vait pas à vendre assez cher pour rentrer dans ses débours. Et
non seulement l'écoulement n'était pas lucratif, mais il était aussi
trĂšs lent; car l'acheteur, l'ouvrier des faubourgs, le petit bouti-
quier, la mĂšre de famille des quartiers pauvres, n'avaient aucune
raison de préférer la « marque » de Y Assistance aux « marques »
concurrentes. â L'esprit inventif de M. Mamoz sut tourner la
difficulté. Au lieu de porter sa marchandise à un intermédiaire
rapace qui coûtait cher et qui n'écoulait pas facilement, il imagina
de l'adresser à un intermédiaire bienfaisant, qui ne coûterait rien
puisqu'il serait désintéressé, et qui écoulerait avec d'autant plus
de facilité qu'il ferait de ses achats une distribution gratuite... Je
m'explique : Quand une personne charitable ou une Ćuvre de
bienfaisance assiste une famille malheureuse, un estropié, un vieil-
lard, elle ne lui donne pas seulement de l'argent, elle lui procure
des vĂȘtements, de la literie, des chaussures, et le reste. Eh bien !
ces vĂȘtements, cette literie, ces chaussures, pourquoi ne les achĂš-
terait-elle pas de prĂ©fĂ©rence Ă Y Assistance par le travail? â
L'appel a été entendu par quelques personnes et par quelques
Ćuvres : et ainsi le mĂȘme objet qui va soulager la misĂšre de celui
qui le portera, aura d'abord secouru l'infortune de celui qui le
confectionna. Ainsi la charité vient en aide à la charité. On fait
dune pierre deux coups.
De cette idĂ©e, qui peut ĂȘtre trĂšs fĂ©conde en consĂ©quences heu-
reuses, M. Mamoz a tiré naguÚre une application curieuse qui ne
fait pas moins d'honneur Ă son intelligence qu'Ă son cĆur. On se
souvient peut-ĂȘtre que l'an dernier un cyclone fit de grands ravages
âądans la colonie française de la Martinique; et, comme c'est l'usage
en pareille circonstance, quelques journaux parisiens ouvrirent
dans leurs colonnes une souscription pour les victimes du cyclone.
Au lieu d'envoyer de l'argent, se dit l'ingénieux M. Mamoz, pour-
quoi n'enverrions-nous pas des secours en nature? Puisqu'on a
besoin lĂ -bas, non seulement d'aliments, mais encore de vĂȘtements,
pourquoi les charitables personnes dont le cĆur s'est ouvert aux
misĂšres des Martiniquais ne chargeraient-elles point Y Assistance
par le travail d'y porter leurs aumĂŽnes sous la forme de jupes,
de chemises, de caracos ou de chaussures? Sans qu'il leur en coûte
un soude plus, elles auraient ainsi l'avantage d'assister les victimes
du chĂŽmage Ă Paris en mĂȘme temps que les victimes du cyclone
dans la colonie... L'idée aurait dû sourire, ne fût-ce que par son
originalité. Et cependant une petite note, dont on demandait l'in-
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750 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
sertion, adressée à tous les journaux de la capitale pour annoncer
la souscription, fut impitoyablement et unanimement mise au panier;
il fallut se contenter de la trÚs modeste publicité de la Charité
efficace* bulletin mensuel que Y Assistance adresse Ă ses amis et
Ă ses bienfaiteurs. La souscription produisit 3000 francs, qu'on
s'occupa aussitĂŽt de transformer en vĂȘlements. GrĂące au concours
d'une « brave femme de créole » qui est en service à Paris, on put
se plier aux exigences de la mode martiniquaise. « On fit des che-
mises d'une seule piĂšce avec un trou pour passer la tĂȘte et avec
des manches bouffantes, oui, des manches bouffantes aux chemises!
On fit aussi des jupes Ă coulisses et des jupes Ă queue. Des jupes
Ă queue! Nous nous serions plutĂŽt imaginĂ© que dans un pays oĂč
quand il fait froid, il y a quinze degrés au-dessus de zéro, on devait
aimer les jupes courtes. Voyez comme on se tromperait 1 ! » Ces
jupes Ă queue et ces chemises Ă manches bouffantes, envoyĂ©es Ă
la Martinique en compagnie de pantalons, de madras et d'autres
objets, firent la joie de quatre cents malheureux ou malheureuses
de Fort-de-France, aprÚs avoir procuré un peu de pain à des
ouvriers et ouvriĂšres sans travail de chez nous.
A la prochaine catastrophe, ridĂ©e aura peut-ĂȘtre poussĂ©; et, si
la fortune lui sourit, elle étendra ses rameaux sur une plus large
surface. Mais si j'ai pu convaincre quelque lecteur, ou quelque
lectrice, de l'utilité de Y Assistance par le travail* me sera-t-tt
permis de lui conseiller de ne pas attendre ce sinistre pour s'ins-
crire parmi la bienfaisante clientĂšle de la maison du faubourg
Saint-Honoré. Hélas! il n'est pas besoin de cyclones, d'inondations
ni d'incendies pour qu'on rencontre sur son chemin des misérables
en haillons et de3 va-nu-pieds.
H. â La Maison hospitaliĂšre, Ă Belleville.
Sur les hauteurs de Belleville, au numéro 36 de la rue Fessart»
à quelques pas des Buttes-Chaumont, s'élÚve la Maison hospita-
liĂšre pour les ouvriers sans asile et sans travail* dont le fonda-
teur, M. le pasteur Robin, est comme M. Mamoz, un « apÎtre »
de l'assistance par le travail. La maison du pasteur Robin mérite
d'autant plus l'attention qu'elle a été pendant douze ans, jusqu'au
jour trĂšs rĂ©cent oĂč *'cst ouverte la Fondation Laubespin, le seul
asile offert par la charité aux ouvriers hommes sans travail de la
capitale. Aussi ai-je tenu particuliĂšrement Ă la visiter.
1 La Charité efficace, numéro de janvier 1892.
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 751
Une petite porte percée d'un judas. Je sonne. Un vieux bon-
homme, de joyeuse physionomie, l'air de quelqu'un qui n'est pas
.mĂ©content de son sort, vient ouvrir; et je lui remets la carte oĂč
ML le pasteur Robin, que j'ai pris la précaution de visiter d'abord
en son logis voisin de la rue Fessart, a bien voulu écrire quelques
mois d'introduction pour le directeur. Le vieux prend la carte; il
,1a retourne dans tous les sens, puis me dévisage avec de grands
yeux étonnés,, et finalement, non sans quelque timidité dans la
voix :
â Alors, vous venez pour travailler? interroge-t-il.
Je n'ai pas trop de peine Ă lui faire comprendre que je ne viens
pas pour confectionner des margotins, mais seulement pour en
voir confectionner.
â Ah! bien, je vais chercher M. le directeur, fait-il, tout
confus; et il me quitte.
J'examine, en attendant, la grande cour oĂč j'ai Ă©tĂ© introduit,
bordée à droite et à gauche par deux bùtiments peu élevés, ter-
minée dans le fond par une grande maison à deux étages, toute
blanche, qui a l'apparence d'une de ces maisons de rentiers
silencieuses et retirées qu'affectionnent nos petites villes de pro-
vince. Certes le malheureux qui vient frapper Ă cette porte et qui
est reçu dans cette cour aprÚs avoir traßné misérablement dans
les rues bruyantes de la capitale, doit éprouver une sensation
brusque de joie et de paix, doit ressentir une vive impression
de calme et de bien-ĂȘtre, en franchissant ce seuil hospitalier.
Mais le vieux concierge est revenu, accompagné non du direc-
teur qui est occupé dans le jardin de l'immeuble, un jardin de
3000 mĂštres, s'il vous plaĂźt, avec de grands arbres et un gazon
bien vert, mais de la femme du directeur, la directrice, sk vous
préférez, une jeune mÚre de famille des plus aimables et qui va
me faire, avec une grĂące dont je lui suis trĂšs reconnaissant, les
honneurs de sa maison.
Tandis qu'elle promÚne mes pas à l'intérieur de l'immeuble,
elle me conte en quelques mots l'histoire de l'institution Ă la-
quelle elle est attachée depuis son mariage, c'est-à -dire depuis
plusieurs années... C'est en 18h0 que la Maison hospitaliÚre a
Ă©tĂ© fondĂ©e, sur l'initiative du pasteur Robin, afin d'empĂȘcher
« qu'aucun homme vraiment désireux de travailler ne soit envoyé,
faute de ressources, Ă la maison de rĂ©pression ou mĂȘme au dĂ©pĂŽt
de la PrĂ©fecture, deux lieux oĂč il est exposĂ© Ă se trouver en con-
tact avec les récidivistes les plus corrompus et les plus corrup-
teurs ». L'Ćuvre fut d'abord logĂ©e dans un immeuble de la rue
Clavel; et elle offrit, pour ses débuts, vingt lits aux ouvriers sans
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752 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
travail. C'était trop peu, au gré de ses zélés fondateurs; et pour
augmenter un peu le nombre des assistés, on envoyait coucher
Ă TbĂŽtel (aux frais de l'institution) ceux qu'on ne pouvait pas
loger. Au mois d'octobre 1891, grùce à de généreuses souscrip-
tions, un nouvel immeuble a pu ĂȘtre acquis, dans le mĂȘme quar-
tier que l'ancien, beaucoup plus vaste puisqu'on a pu y contenir
sans trop les serrer le double de lits : c'est celui que mon aimable
cicérone méfait parcourir... Au rez-de-chaussée, le salon d'attente,
qui sert également de salle de réunion pour le soir, et le réfectoire,
tous deux trĂšs propres, mais d'une froideur qui fait impression
lorsqu'on entre, et qui tient à la simplicité toute primitive du
mobilier. Par un motif d'économie bien entendue, c'est par les
mains des hospitalisĂ©s eux-mĂȘmes que se façonne l'ameublement de
la maison; et comme il n'en vient pas souvent d'assez habiles pour
exécuter des travaux de menuiserie, les salles ne se garnissent pas
vite; mais du moins il reste un peu d'ouvrage sur la planche.
Aux deux étages supérieurs, ainsi que dans les combles du bùti-
ment de remise qui borde la cour ù droite, sont installés les dor-
toirs, d'une superficie trÚs inégale puisqu'on a dû respecter pour
leur aménagement la distribution antérieure, le plus grand con-
tenant dix lits, le plus petit n'en ayant que deux : la surveillance
y est évidemment moins facile que s'ils se composaient d'une ou
de deux grandes salles; on s'en contente puisqu'il le faut et on
redouble de vigilance; d'ailleurs, il n'y a pas de grands périls
Ă redouter, car, nous Talions voir, la clientĂšle de la Maison hos-
pitaliĂšre ne ressemble en rien Ăą la population des workhouses ni Ă
celle de nos dépÎts de mendicité.
Cette clientĂšle, il faut dire d'abord comment elle se recrute.
Le mécanisme imaginé par M. Robin tient le milieu entre les deux
systÚmes qui se partagent le fonctionnement de la plupart des éta-
blissements du mĂȘme genre. Dans le premier de ces systĂšmes qui
se pratique en grand dans les colonies ouvriĂšres allemandes et
que nous allons voir bienlĂŽt appliquĂ© dans l'Ćuvre de Y HospitalitĂ©
du travail^ l'institution accueille tout individu qui se prĂ©sente Ă
la porte de son établissement, à cette seule condition qu'il y ait
une place vacante; elle les reçoit à ses risques et périls; elle doit
s'efforcer, pour subvenir ù son entretien, ou bien de « joindre
les deux bouts » grùce au produit du travail de ses assistés, ou
bien d'adresser de temps Ă autre des appels Ă la bienfaisance. Le
second systÚme, que nous décrirons plus complÚtement à propos
de Y Assistance par le travail, de Marseille, est celui du bon de tra-
vail, en vertu duquel l'assisté se présente au nom d'un bienfaiteur
qui le recommande et prend l'engagement de rembourser Ă l'ins-
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 753
titutkm tout ce qui lui sera versé sous forme de salaire. La Maison
hospitaliĂšre a pris quelque chose Ă l'un et Ă l'autre de ces deux
systĂšmes : comme le second, elle exige que l'indigent qui demande
son admission présente l'engagement pécuniaire d'un tiers, mais
cet engagement n'est que partiel ; et si elle n'accueille pas tout
venant, comme dans le premier, du moins elle pratique l'assistance
à ses risques et périls. En somme, son mécanisme peut s'analyser
en ces deux idées : la premiÚre journée que tout individu passe
dans la maison est payée par la personne charitable qui veut bien
le recommander; les autres journĂ©es, c'est l'assistĂ© lui-mĂȘme qui
les paye par son travail.
Pour ĂȘtre admis Ă l'Ă©tablissement de la rue Fessart, en effet,
l'indigent doit ĂȘtre muni d'une carte d'entrĂ©e; et cette carte
d'entrĂ©e, qui lui a Ă©tĂ© donnĂ©e par un bienfaiteur de l'Ćuvre, n'est,
Ă tout prendre, qu'un billet Ă ordre% oĂč ce bienfaiteur pourrait
écrire, si la charité avait besoin des formes légales : A vue, je
payerai au directeur de la Maison hospitaliĂšre ou Ă son ordre la
somme de 1 fr. 50, valeur reçue en assistance pour mon pro-
tĂ©gĂ© JY***; oĂč il se contente, plus simplement, de mentionner le
nom de l'assisté et son propre numéro d'inscription. Grùce à cette
organisation, les personnes qui ont contribué à la fondation de
l'Ćuvre, et qui la soutiennent de leur gĂ©nĂ©rositĂ©, ont le privilĂšge
d'en user pour leurs charités : ils y adressent les pauvres auxquels
ils s'intéressent et dont ils veulent éprouver le courage. La carte
s'égare-t-elle dans les mains d'un paresseux? Ou bien, connaissant
de réputation la maison de Belleville, celui-ci s'empresse de la
déchirer, et le bienfaiteur, sans qu'il ait eu à délier les cordons de
sa bourse puisque le bon n'a pas été utilisé, en est débarrassé
pour toujours. Ou il se présente réellement à l'établissement et,
aprÚs avoir reçu un premier jour d'hospitalité, il s'empresse de
disparaĂźtre quand le moment est venu de se mettre Ă l'ouvrage,
(ce qui arrive assez souvent : sur 954 reçus en 1891, on en compte
301 qui ont ainsi « filé à l'anglaise ») ; mais le bienfaiteur saura
pour l'avenir, en recevant la carte Ă payer avec cette inscription
au dos : a refusé de travailler \ que son protégé n'est pas digne
d'ĂȘtre secouru... â Que si, au contraire, c'est un pauvre intĂ©res-
sant qui a reçu le bon de travail, il trouvera, dans un secours
qui n'a coûté au bienfaiteur qu'une faible somme, le vivre et le
couvert assurés pendant plusieurs jours, une assistance qui sauve-
garde complÚtement sa dignité puisqu'il la paye en fait par son
labeur, une aide puissante dans la recherche d'une position défini-
tive : tout cela Ă l'unique condition qu'il produise chaque jour
une certaine quantité de travail.
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7M LE CHOMAGE DE I/OUTR1ER
Snr ce chapitre, on est Ă la Maison hospitaliĂšre absolnment
impitoyable. Celai qui ne peut point payer, des fruits de son labeur,
le lit oĂč il dort et les repas qu'il prend, celui qui n'accomplit pas
jusqu'au bout la tĂąche que les rĂšglements lui imposent, â celui-lĂ ,
qnll manque de courage ou qu'il manque de forces, est inexora-
blement invitĂ© Ă repasser le seuil de l'Ă©tablissement oĂč on n'a
que faire de lui. Et dans chacune des statistiques que chaque année
l'Ćuvre dresse avec soin, il y a une place, hĂ©las! trop fournie, oĂč
figurent les travailleurs qui ont dĂ» ĂȘtre renvoyĂ©s poztr insuffisance
dans la production du travail : j'en trouve 12ft dans ce cas sur
un total de 700 en 1890, et 82 sur 650 en 189t... â Mais il est
bien mal, dira quelque Ăąme charitable, de retirer ainsi sa main Ă
ceux qui, pour leur faiblesse, ont précisément le plus grand besoin
qu'on les soutienne! â Peut-ĂȘtre; mais on a cru, Ă la maison de
BellevilĂŻe (et je ne pense pas qu'on ait eu tort de le croire), que la
charitĂ©, pour ĂȘtre bien organisĂ©e, doit ĂȘtre spĂ©cialisĂ©e. Et puisque
l'Ćuvre du pasteur Robin a Ă©tĂ© faite pour secourir les indigents
valides et pour les secourir en les occupant, puisque son esprit
se résume en l'idée d'un labeur qui relÚve ou qui maintient parce
qu'il nourrit, puisque son budget s'étaye sur la ressource d'un tra-
vail suffisamment productif, n'est-il pas nécessaire, quoi quTl en
coûte et malgré qu'on en ait, d'écarter résolument tons les inca-
pables? Est-ce que les institutions de bienfaisance ne doivent pas
s'appliquer fe vieux dicton : « Chacun son métier, les vaches
seront bien gardées. »
La tùche imposée n'est du reste ni trÚs difficile ni trÚs longue :
il n'y a pas un homme qui, avec un peu de courage et des bras
(Tune solidité ordinaire, ne la puisse accomplir. Quoique restreinte
jusqu'ici Ă l'industrie des petits fagots de bois dits margotins, elle
offre pourtant une certaine diversité, grùce à la division du travail r
une premiÚre équipe scie de vieilles planches et prépare I'onvrage
d'un second groupe qui compose les fagots; une troisiĂšme section
livre à domicile. Quelques privilégiés sont occupés à l'entretien du
potager ou aux menus soins du mĂ©nage (la cuisine elle-mĂȘme est
toujours faite par un des assistés) ; les plus habiles confectionnent
le mobilier; les plus sûrs servent de garçons de courses et de
recettes. LĂ oĂč c'est possible, le salaire est proportionnĂ© au tra-
vail; et, s'il ne doit jamais s'abaisser au-dessous <Ttm certain
minimum, il n'a d'autre maximtnn que celui qui est faU Ă chaque
ouvrier par son courage, par son adresse, et par le temps dont Ăźi
dispose. Ainsi, dans la branche d'occupation qui est exercée par le
plus grand nombre, â la confection des margotins, â l'assistĂ©
est tenu de présenter, à la fin de sa journée, un stock de cinquante
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 755
fagots, s'il tient à ne pas se voir expulser; mais s'il en présente
davantage, â et on arrive quelquefois, m'a-t-on dit, Ă en confec-
tionner jusqu'Ă deux cents, â il recevra un salaire en proportion
de la quantité de ce supplément... J'ai tort de dire : il recevra;
car l'excédent du gain n'est jamais payable en espÚces : on l'applique
d'abord Ă rembourser Ă l'institution les frais de nourriture et de
logement du dimanche, un jour de chĂŽmage absolu, qui grĂšve
comme les autres (et mĂŽme plus que les autres, puisque l'ordinaire
y est un peu amélioré^ le budget des dépenses, tandis qu'au con-
traire il ne fait rentrer aucun fagot dans le magasin et ne grossit
pas du plus maigre liard le budget des recettes; il sert encore Ă
acheter du linge et des vĂȘtements pour l'assistĂ©, qui en manque
toujours ; on le garderait enfin pour le lui verser sous la forme d'un
petit pécule à sa sortie de la maison..., s'il en restait, mais la
condition ne se réalise pas souvent.
Somme toute, on n'est pas trop malheureux Ă la Maison hospi-
taliÚre, et je me suis laissé dire que plus d'un pensionnaire
s'accommoderait fort d'y passer le restant de ses jours. Mais le
directeur veille, avec une attention et un souci constants, Ă ce que
l'institution ne perde pas le caractĂšre qui est de son essence et que
son fondateur lui a fixé dÚs le premier jour, celui d'un refuge
provisoire et temporaire. Le rĂšglement fixe Ă dix fois vingt-quatre
heures la durée normale du séjour : ce délai écoulé, le directeur
n'a pas besoin de dire ses raisons pour mettre quelqu'un Ă la porte.
Il y a là une arme puissante contre les assistés qui tenteraient de
s'Ă©terniser dans la maison. Mais le rĂšglement ne s'arrĂȘte pas lĂ : il
serait cruel; ou plutĂŽt, car la bienfaisance ne connaĂźt pas de telles
cruautés, il serait de ces rÚglements que, suivant un joli mot de
M. Maxime du Camp, « on ne promulgue que pour avoir le plaisir
de les violer ». Celui de l'Ćuvre de Belleville, soucieux de s'accorder
avec les faits, porte expressément que le directeur peut accorder
«ne prolongation de séjour « à tout pensionnaire qui s'en rend
digne par son assiduité au travail et par sa bonne conduite ». Et
c'est une faculté dont il use avec une trÚs grande libéralité : pen-
dant le dernier exercice, en 1891, il y a eu 134 assistés qui sont
demeurés dans l'établissement plus de dix et moins de vingt jours;
on en a compté 74 qui y ont logé prÚs d'un mois; 35 ont atteint
ou dépassé trois mois de séjour.
En rĂ©alitĂ©, l'Ćuvre n'abandonne ses protĂ©gĂ©s que le jour oĂč ils
n'ont plus besoin de son appui : elle ne cesse de leur offrir son
assistance que lorsqu'ils ont conquis une position définitive. Et,
comme une bonne mĂšre qui sacrifie son amour au bonheur de ses
enfants, elle a hĂąte de les voir quitter le toit maternel puisqu'il le
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756 LE CHOMAGE DE L'OUVRIER
faut pour leur avenir, elle s'efforce de leur trouver un établissement
qui les éloigne, mais qui leur profite : il est vrai qu'à la différence
des mĂšres, elle retrouve des enfants Ă mesure qu'elle en perd...
Pour « caser » ses assistés, elle compte avant tout sur leur initia-
tive personnelle. Avec une confiance qui peut paraĂźtre un peu
téméraire, mais qui n'est pas déçue, elle les envoie au dehors, pen-
dant la premiÚre moitié de chaque journée qu'ils passent à l'insti-
tution, faire des recherches qui ne laissent pas d'aboutir souvent.
« Par le seul fait, écrit M. le pasteur Robin, qu'un homme est
pendant un temps déterminé délivré des soucis matériels par son
admission à la Maison hospitaliÚre, il trouve généralement lui-
mĂȘme Ă se placer. Comme me le disait un ouvrier, quand on a le
coucher et le couvert assurĂ©, on a du cĆur pour se chercher de
l'ouvrage. » Non contente de stimuler leur initiative, l'Ćuvre a
organisé, au profit de ses pensionnaires, une agence de placement
qui les dirige dans leurs recherches ou qui recherche pour eux,
qui les abouche avec les chefs d'industrie et qui les recommande
selon leurs aptitudes et leurs dispositions : elle a ainsi procuré de
l'ouvrage en 1890 Ă 43 individus, et Ă 78 en 1891. Elle rapatrie
enfin, lorsque tout espoir est perdu de trouver pour eux du travail
dans la capitale, les travailleurs des départements et de l'étranger :
il y a eu dans le courant du dernier exercice 24 rapatriements
opérés par ses soins.
Ainsi le grand nombre de ceux qui franchissent le seuil de la
maison de travail n'en sortent que pour se rendre Ă l'atelier; et
c'est, fort souvent, la vigilante sollicitude de l'Ćuvre qui les a
conduits jusque-lĂ . On voudrait faire encore quelque chose de
plus; on voudrait, â j'emprunte ces termes mĂȘmes Ă l'un des
rapports de M. Robin, â « continuer le patronage aprĂšs qu'ils ont
quitté la maison aux ouvriers qui y ont passé, les visiter aux
adresses qu'ils ont laissées, les encourager dans leur situation
nouvelle, et, s'il y a lieu, les recommander ». Déjà un premier pas
a été fait dans cette voie : lorsqu'un ouvrier a trouvé une position,
il peut, s'il inspire toute confiance, ĂȘtre autorisĂ© Ă revenir Ă la
Maison, en attendant qu'il ait reçu sa premiĂšre paye, prendre Ă
crédit le repas du soir et occuper dans le dortoir une place; on
l'admet mĂȘme par exception Ă prolonger durant plusieurs semaines
son séjour, afin qu'il puisse économiser de quoi payer d'avance
le premier terme de son nouveau logement. C'est un précieux
service qu'on lui rend, mais qu'on lui rend volontiers parce qu'il
est pour les autres pensionnaires un exemple vivant des avantages
du travail, quelque chose comme un personnage de morale en
action, un modĂšle Ă suivre en chair et en os...
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LE CHOMAGE DE L'OUVRIER 75?
Ce n'est pas, du reste, que la présence de tels modÚles soit bien
nécessaire : il est permis de les considérer comme du superflu.
L'Ă©tablissement n'a-t-il pas par lui-mĂȘme, grĂące Ă des rĂšgles douces,
mais qui ne plient pas, grĂące Ăą une surveillance paternelle, mais
qui ne s'endort pas, grĂące Ăą des mĆurs familiales, mais qu'on ne
viole pas, une vertu moralisatrice Ă laquelle un homme qui n'est
pas tout à fait mauvais ne peut point échapper. Les fondateurs le
constatent avec une légitime satisfaction : « AprÚs un séjour de
quelque durée à l'asile, disent-ils, les hommes retrouvent l'entrain
et la bonne tenue qui caractérisent le vrai travailleur; il s'établit
mĂȘme entre eux une certaine Ă©mulation qui ne contribue pas peu
à leur relÚvement. » Et les quelques échantillons que j'en ai eus
devant les yeux (trop rares, car ma visite eut lieu le matin, et la
plupart des assistés étaient partis à la recherche d'une place) ne
sont pas pour me mettre en défiance ni pour me faire croire à trop
d'optimisme.
Au point de vue financier, l'Ćuvre du pasteur Robin n'est pas
moins satisfaisante qu'au point de vue moral. Si les produits du
travail des assistés ne balancent pas encore toutes les dépenses
d'entretien, ils en approchent, ils y tendent, et on peut espérer
qu'ils y arriveront prochainement. En 1891, ils se sont Ă©levĂ©s Ă
plus de 12 000 francs, al«»rs que le budget total des dépenses
n'atteint pas tout Ă fait 20 000 francs ; le jour oĂč l'immeuble de
la rue Fessart aura été intégralement payé (et ce sera bientÎt), il
n'y aura plus grand écart entre les deux chiffres. Si l'on veut bien
considĂ©rer que l'industrie entreprise par l'Ćuvre n'est pas une
industrie trĂšs lucrative, si l'on y ajoute que le travail ne se fait pas
dans de bonnes conditions, qu'il est temporaire et irrégulier, on
ne laissera pas de trouver excellente cette situation financiĂšre.
... Je ne vois guĂšre qu'un seul reproche qui pourrait ĂȘtre fait
à la Maison hospitaliÚre, un reproche trÚs honorable : « Elle est
trop étroite ! » Et certes, si ce reproche est trouvé exact, ce n'est
pas les fondateurs qui s'en plaindront : ils sont persuadés que leur
Ćuvre est trop restreinte; ils ne demandent qu'Ă l'Ă©tendre encore;
ils ne rĂȘvent que de l'Ă©largir toujours. Mais qu'on leur en fournisse
les moyens; car, dans une entreprise de ce genre, les charges de
premier établissement sont lourdes. Pour moi, je l'avoue, je ne
voudrais pas que la Maison de Belleville s'agrandĂźt trop : je crain-
drais qu'elle ne vßnt à perdre, en se développant, ce caractÚre
familial qui fait son succĂšs.
Maurice Vanlaer.
La fin prochainement.
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES
COURWEU W THĂĂTRE, BE LA UTTĂRĂTORE ET DES ARTS
Rentrée de la dynamite. Barbares et anarchistes. Le progrÚs de§ lumiÚres
et l'adoucissement des mĆurs Au Dahomey. Sa MajestĂ© le roi des
Requins. La terre de mort. L'assaut du Pauthéon. Et Bérauger? Les pour-
suites contre le Panama. Les attentats du mois. La femme coupée en
morceaux et la robe vitriolée. M11* Yvette Guilbert. Une Faculté « dans
le train ». M. Zola rangĂ© au nombre des classiques. â 8Ă©ance8 des
cinq académies et de l'académie des beaux-arts. Le marquis d'Hervey de
Saint-Denys. MM. Albert Millaud, Henri Lavoix, Alfred Michiels, le
compositeur HervĂ©. De l'utilitĂ© d'ĂȘtre modeste. â RĂ©ouverture du
Théùtre-Libre. L'Ăden et le Grand-Théùtre. Evolution du Gymnase :
CcUe* qu'on, respecte, par M. Pierre Wolff. Vaudeville : Les parties restent,
par M. P. Herviem. Théùtre français : Jean Darht, par Louis Legendre.
I
La dynamite vient de faire une rentrée à sensation. Elle s'était
reposée tout l'été : son dernier exploit datait du 25 avril; en ces
six mois et demi nous avions eu deux ou trois fois le temps de
l'oublier. On se disait que l'exécution de Ravachol avait intimidé les
anarchistes, qu'ils avaient, d'ailleurs, épuisé leur stock, que tout
ce qui est violent ne saurait durer et une foule d'autres choses non
moins concluantes. On croit aisément ce qu'on désire et lorsqu'on
a bien répété une assertion sur un ton d'une assurance suffisante,
on finit par en ĂȘtre convaincu.
Le réveil a été d'autant plus brutal que la quiétude était plus
complĂšte. L'explosion de la rue des Bous-Enfants a fait renaĂźtre
l'affolement des mois de mars et d'avril, et plus aigu encore, car
de tous les attentats du mĂȘme genre, c'est jusqu'Ă prĂ©sent le plus
terrible dans ses résultats. Comment ne point remarquer, dans la
lugubre série qui s'ouvre le 29 février par la tentative avortée
contre l'hĂŽtel de La princesse de Sagan, cette alarmante progression
qui, en élargissant chaque fois le cercle des ravages matériels et le
chiffre des victimes, témoigne de l'audace et de l'habileté croissantes
des malfaiteurs? Ce sont maintenant des manipulateurs de premier
ordre, des chimistes dignes de l'Académie des sciences, qui perfec-
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LES <KtJVRE8 ET LES HOMMES 759
tiennent les procédés de fabrication et décuplent la puissance des
engins en simplifiant la maniĂšre de s'en servir. Plus mĂȘme de mĂšche
à allumer! La mÚche qui avait encore serti pour le restaurant Véiy
est déjà reléguée parmi les vieilleries, avec les canons lisses et les
fusils à pierre : c'était long, c'était voyant, c'était l'enfance de l'art.
Parlez-nous des bombes Ă mouvement d'horlogerie ou Ă renverse-
ment! On fait tenir dans une marmite minuscule, que dte-je? dans
une boite Ă sardines, et bientĂŽt dans un tube de la dimension cf un
tuyau de plume, de quoi démolir, comme un chùteau de cartes, une
maison à six étages, ébranler toute une rue, éventrer, décapiter,
amputer, déchiqueter, réduire en bouillie, dix, vingt, cinquante
hpmmes.
Ăh! c'est une belle chose que la chimie, et il est clair que nous
nous acheminons Ă grands pas, grĂące Ă la science, vers l'Ăąge d'or
prédit par les prophÚtes de la perfectibilité indéfinie. La science met
des moyens monstrueux aux mains de tous les malfaisants; elle
donnera quelque jour aux appétits déchaßnés, aux passions furieuses,
Ă l'envie, Ă la haine, un explosif pour faire sauter le monde. La
barbarie qui naĂźt de l'extrĂȘme civilisation est de beaucoup la plus
redoutable de toutes : elle joint le raffinement de Tune Ă la sauva-
gerie de l'autre; elle met au point l'instrument de destruction et
l'Ăąme du destructeur; elle fabrique Ă la fois l'arme de mort digne du
progrĂšs, â dynamite, mĂ©linhe, panclastite, â et l'homme qu'il
faut pour manier cette arme. Les plus redoutables barbares ne sont
pas les fils du dĂ©sert ou de la forĂȘt, les anthropophages de l'Afrique
éqoatoriale. Ce sont et ce seront les élÚves de la science moderne,
Ă qui le perfectionnement de la philosophie a appris Ă se passer de
Dieu comme d'une hypothĂšse surannĂ©e, Ă secouer le bagage gĂȘnant
des vieux principes et des vains scrupules, tous ces impedimenta
de préjugés d'un autre ùge, pour s'élancer, libres de tous leurs
mouvements, dans la lutte pour la vie, et qui, blindés, cuirassés,
montĂ©s avec la prĂ©cision d'une machine d'Ădison, portant un rouage
d'acier Ă la place du cĆur, partent Ă la conquĂȘte du monde, sous
les drapeaux de Force et matiÚre, armés de tous les engins que
la civilisation semble avoir inventés pour son anéantissement.
Qu'étaient-ce que les Huns d'Attila et les Vandales de Genséric,
à cÎté des hommes de la Commune et des compagnons de Ravachol?
De petits enfants, tout au plus.
En ma prime jeunesse, je me rappelle avoir entendu plus d'une
fois dans la maison paternelle, des vieillards, jeunes gens en 95,
causer entre eux de cette terrible époque. Ils en avaient encore
le frisson, aprÚs un demi-siÚcle écoulé, et ne se doutaient point,
dans la simplicité de leur ùme, qu'il dût jamais venir une
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760 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
école historique qui ferait l'éloge en bloc de ces jours d'épou-
vante et d'horreur. Mais ils étaient absolument persuadés que le
retour n'en Ă©tait plus possible, grĂące au progrĂšs des lumiĂšres, Ă
l'adoucissement des mĆurs... L'argument semblait catĂ©gorique, et
tous opinaient dans le mĂȘme sens, de la voix ou du bonnet. Mais, un
jour, il se trouva un sceptique pour leur répondre : a Le progrÚs des
lumiĂšres, l'adoucissement des mĆurs I... Jamais ils n'avaient Ă©tĂ©
plus grands qu'au dix-huitiĂšme siĂšcle. La philosophie triomphait;
tout le monde était bon, doux, pastoral; on ne pouvait faire un pas
&ns rencontrer un philanthrope et une rosiÚre. Si l'on n'a vécu dans
les années qui précédÚrent la révolution, on n'a pas connu la dou-
ceur de vivre, c'est Talleyrand qui l'a dit. La Terreur ajustement
couronné la période la plus aimable, la plus polie, la plus civilisée
de notre histoire. Et le plus civilisé, le plus poli de tous ces hommes
du dix-huitiĂšme siĂšcle fut peut-ĂȘtre ce bon M. de Robespierre,
élÚve distingué de Louis-le-Grand, disciple de Jean-Jacques, poÚte,
homme sensible, grand ami des pauvres nĂšgres, des fleurs et des
tourterelles. » Gela jeta un froid, et la stupeur causée par cette
sortie fut considérable. Quelques-uns ont assez vécu pour voir,
en 1871, oĂč en Ă©tait l'adoucissement des moeurs. Nous voyons, nous,
oĂč il en est en 1892.
Un autre lieu commun Ă l'usage de ceux qui aiment Ă se payer de
mots et dont on retrouve un écho jusque dans les discours prononcés
sur la tombe des victimes du dernier attentat, spécialement par
M. le préfet de police, c'est que ce genre de crimes, conçus et exé-
cutés dans l'ombre, n'est point conforme au tempérament français,
qu'il heurte de front la loyauté et la franchise, qui sont le caractÚre
de notre race. Cela peut fournir matiÚre à de beaux développements
oratoires ou Ă quelques antithĂšses d'un effet dramatique. Mais partir
de là , comme on l'avait essayé d'abord, afin de se rassurer, c'est
prendre pour un argument ce qui n'est qu'un mot et, commeon dit
vulgairement, se chatouiller pour se faire rire. C'est de la politique
d'autruche. Et je n'ai jamais pu entendre les braves gens qui, aprĂšs
les premiÚres inquiétudes, se réconfortaient avec ce raisonnement
victorieux sans souger à un petit étudiant danois trÚs naïf que j'ai
connu autrefois, lequel, ayant lu dans tous les dictionnaires, que
« le Français est léger et spirituel », écoutait, le sourire aux lÚvres,
les banalités, les platitudes, les balourdises d'une foule de nos
compatriotes placés en dehors de la définition du Français, con-
vaincu qu'ils disaient des choses extrĂȘmement fines et que c'Ă©tait sa
faute s'il ne les comprenait pas.
Quels sont les plus barbares de nos anarchistes ou des sujets du
roi Behanzin? Et quels sont les plus civilisés? Je crois qu'il serait
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES 761
-difficile de répondre à coup sûr. Les Dahoméens sont anthropo-
phages, mais c'est là uniquement une affaire d'habitude et d'éduca-
tion, et l'expression mange?* du bourgeois est fort usitée dans les
réunions et manifestes anarchistes pour exprimer le dernier terme
de la jouissance à laquelle ils aspirent; les Dahoméens adorent les
serpents, mais les anarchistes sont athées ; je ne vois pas ce que les
coutumes sanglantes d'Abomey, exercées seulement, d'ailleurs,
contre les prisonniers de guerre, ont de plus sauvage que les explo-
sions de la rue de Clichy, de la rue des Bons-Enfants et du boule-
vard Magenta. Il manque aux Dahoméens de connaßtre la dynamite,
mais cela ne tardera pas sans doute; ils ont déjà la mitrailleuse,
les balles explosibles, le canon Krupp, le fusil perfectionné, non
seulement le chassepot et le winchester, mais mĂȘme quelques Lebel.
Il n'était point de pays qui fût entouré d'une plus mystérieuse
horreur que ce royaume de Dahomey qui passa longtemps pour
impĂ©nĂ©trable, et dont les mĆurs belliqueuses et sanguinaires,' les
sacrifices humains, les griots, les féticheurs, les amazone3, ont si
longtemps servi de thÚme aux descriptions et aux récits les plus
terrifiants. Qui croirait pourtant qu'un des ancĂȘtres de Behanzin,
Adanzou Ier, dont le rĂšgne dura de 1650 Ă 1680, et auquel on doit
l'établissement des fameuses coutumes, fut en relations directes et
suivies avec Louis XIV? Rien n'est plus vrai pourtant. Sans doute, il
n'envoya pas Ă Paris et Ă Versailles d'ambassade pompeuse comme
le roi de Siam et l'empereur du Maroc, mais il y envoya un ambas-
sadeur mulùtre, d'origine portugaise, comme le médecin et secré-
taire actuel de S. M. Behanzin. Ce mulĂątre, du nom de Matteo Lopez,
fut reçu par le grand roi et par le directeur de la Compagnie des
Indes, propriétaire de nombreux comptoirs sur la cÎte des esclaves,
au mois de décembre 1670, et on peut lire l'histoire peu connue
de son ambassade, dans le Voyage en Guinée du chevalier Renaud
des Marchais.
Je trouve, dans un volume tout récent de M. Vigne d'Octon, qui
fut le collaborateur de M. Jean Bayol, ancien lieutenaht- gouver-
neur du Sénégal, de pittoresques détails, recueillis de visu, sur
cette Terre de mort, ses mĆurs et ses habitants. Le roi Behanzin,
comme nous l'appelons, se nomme en réalité Bedoazin-Baaijeré-
Hossu-Bowelé, et il porte les titres glorieux d'OEuf du monde et de
Roi des requins. Il touche Ă la cinquantaine; c'est un personnage
de taille moyenne, trapu, au mollet grĂȘle comme tous ses sujets,
au crùne élargi, au buste court, au front étroit, à la narine plate,
à la lÚvre écrasée, à la peau d'un noir luisant. Il est simple dans
son costume, mais fastueux dans l'appareil dont il s'entoure. Il
possĂšde un orchestre de griots dont il est trĂšs fier et dont les
25 novembre 1892. 49
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m LIS OEUVRES ET LIS HOMMES
principaux instruments sont la flûte mandingue, la trompe et le
tambour de peau de chien recouvrant un tronc d'arbre creux.
Il entretient aussi, comme nos princes du moyen Ăąge, une demi-
douzaine de trouvĂšres, â les Akpalos, â qui charment ses loisirs
par leurs chants, et qui composent des hymnes Ă sa louange. Ses
femmes sont nombreuses; une hiérarchie parfaite rÚgne dans sa
cour. Les amazones montent une garde vigilante autour de son
palais, dans l'intérieur duquel on en trouve une couchée au travers
de chaque porte.
Mais qu'elles sont loin, ces viragos dahoméennes, des poétiques
amazones du Thermodon, les Hippolyte, les MĂ©nalippe, les Ăntiope,
les Thalestris, les Penthésilée, telles du moins que notre imagina-
tion se les figure, d'aprÚs les récits des anciens! Choisies dans la
robuste et belliqueuse tribu des Djedjis et enrÎlées dÚs l'ùge de dix
ans pour faire leur apprentissage militaire, elles ont l'allure mascu-
line, le visage osseux, les traits grossiers, les joues et les bras
tatoués, la voix rauque. Rien de la femme ne subsiste dans leur
physionomie ni dans leur caractĂšre, et leur prunelle jaune ne reflĂšte
que la froide férocité des vieux reßtres. Coiffées d'une sorte de
casquette que décorent tantÎt des dessins fantastiques, tantÎt une
dent de requin ou quelque autre amulette, elles tiennent habituelle-
ment à la main un long bùton emmanché d'une lame qui ressemble
Ă celle d'un rasoir, mais elles viennent de prouver qu'elles savent
manier aussi le fusil perfectionné. Elle fument la pipe et boivent
l'eau-de-vie comme des charretiers. Leur courage est indéniable; le
roi considÚre leur phalange comme l'élite de son armée, lui confie
les avant-gardes et les positions les plus périlleuses.
Kana est le Versailles du Dahomey. 12 kilomĂštres environ la
sĂ©parent de la capitale, oĂč nos troupes viennent d'entrer sans
coup férir, et d'une ville à l'autre s'étend une belle route bordée de
riziĂšres et de champs de mil. Widah est la ville sainte, la ville des
serpents sacrés, qu'on y entretient dans un sanctuaire central, mais
qui ont toute liberté de se promener par les rues, protégés par le
respect religieux qu'ils inspirent. Pendant longtemps on célébrait,
chaque annĂ©e, en leur honneur, une fĂȘte solennelle, oĂč les griots
chantaient leur gloire, oĂč les fĂ©ticheurs leur offraient des victimes,
oĂč l'on portait en procession le grand python, dans un hamac, Ă la
forĂȘt sacrĂ©e, en massacrant sur la route, par les mains des prĂȘtresses
armĂ©es de massues, tous les animaux qui se rencontraient, et oĂč les
chefs de villages et les riches habitants devaient présenter au dieu
reptile de généreuses offrandes. Mais les traditions se perdent et la
FĂȘte du serpent est tombĂ©e en dĂ©suĂ©tude comme les Grandes coutumes.
Avec quelle impatience et quelle fiĂšvre on attendait ces dĂ©pĂȘches,
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 76?
trop lentes à notre gré, qui nous faisaient suivre, étape par étape, la
marche prudente et sûre du colonel, maintenant le général Dodds,
sur Abomey ! De quels vĆux on accompagnait la marche en avant
de ce drapeau porté par nos petits soldats sous un ciel de feu,
Ă travers mille dangers, dont les plus redoutables ne sont point
encore l'acharnement et la ténacité d'un ennemi dix fois supérieur
en nombre, combattant sur son terrain, dans son climat, sous la
direction d'officiers européens, non plus avec des faux et avec les
vieux fusils vendus par les marchands d'esclaves, mais avec les
armes de précision qui représentent le dernier effort de la science!
Sur les chemins de fer du SĂ©nĂ©gal, oĂč le soleil, dĂšs huit heures du
matin, métamorphose chaque wagon en une chambre de chauffe, on
ne rencontre que des employés hùves, exténués, anémiques, la
figure jaune et creusée, semblables à des spectres. Qu'est-ce donc
quand il faut marcher, évoluer, se battre, supporter toutes les
fatigues et toutes les privations de la guerre dans cette atmosphĂšre
qui débilite, énerve, anéantit en quelques mois les chefs de gare et
les reprĂ©sentants de commerce! quand il faut braver, en mĂȘme
temps que les balles, le coup de soleil qui assomme à la façon d'un
coup de massue, la dyssenterie qui use les forces et vide le corps,
la fiÚvre sans cesse exhalée de la brousse, des lagunes et de9
immondes marigots, et la nostalgie qui achĂšve le malade !
Il arrive au Panthéon une assez fùcheuse aventure, et c'est
M. Renan qui en est cause. Depuis que le gouvernement a annoncé
l'intention de le transférer dans le temple des grands hommes, en
lui faisant remorquer à sa suite Quinet et Michelet, une légion
d'outre-tombe se lĂšve de toutes parts et monte Ă l'assaut du
monument de Soufllot. Chacun a son candidat Ă proposer; quel-
ques-uns mĂȘme en apportent tout un lot, et l'Ă©mulation qui se
produit est telle, que, aprÚs avoir d'abord semblé flatteuse, elle
paraĂźt maintenant gĂȘnante et indiscrĂšte. Cet assaut-lĂ reprĂ©sente
assez bien celui du public à la porte d'un théùtre, un jour de
représentation gratuite.
C'est M. Léon Say, je crois, qui est arrivé premier, aprÚs la pro-
motion de Michelet et de son inséparable Quinet, en proposant
Thiers. Puis s'est avancé M. de Choiseul, avec toute une assiette
assortie : Arago (l'astronomie), Bugeaud (la guerre), Claude Ber-
nard (la chimie), Lamartine (la poésie), Littré (la philosophie et la
philologie), Ingres (les arts), J.-B. Say (l'économie politique). Il y
en a pour tous les goûts, ou peu s'en faut; cependant, je remarque
avec peine que la musique a été oubliée : pourquoi? M. de Choiseul,
comme le Mercure d1 Amphitryon, rf aimerait-il pas la nrasique? Cela
serait peu d'accord avec la loge perpétuelle des Choiseul à l'Opéra*
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764 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
Comique. MM. Chiche et Le Senne sont venus ensuite proposer Louis
Blanc. C'était bien, mais ce n'était pas encore assez. A Louis Blanc,
M. Cousset a ajouté Barbes. C'était déjà mieux. M. Dumay, piqué
d'honneur, a surenchéri avec Delescluze. De plus fort en plus fort,
comme chez Nicolet. Nous attendons maintenant Blanqui et Raoul
Rigault; aprĂšs quoi, il y aura encore Ravachol.
M. Alfred Naquet, qui n'a trouvé que des déboires dans la poli-
tique, semble avoir tenu à témoigner de son mépris pour elle, en
apportant alors sa liste de candidats, exclusivement composée de
chimistes : Laurent, Gerhardt et Wurtz. Et jusqu'Ă ce jour, MM. Lai-
sant et de Douville-Maillefeu ferment la marche avec le nom de
Paul-Louis Courier. Mais il en viendra d'autres, gardez-vous d'en
douter. Si j'étais de M. Maurice Barrés, qui représente la littérature
Ă la Chambre, je proposerais Balzac, George Sand, Alexandre Dumas
et Gustave Flaubert. On y pourrait mĂȘme joindre Frederick
Lemaltre, pour satisfaire l'honorable corporation Ă laquelle nous
devons Coquelin aßné et Coquelin cadet. Mais avez-vous remarqué
dans toutes ces listes, sans aucune exception, un oubli bien signi-
ficatif? Personne n'a prononcé le nom de Béranger, et c'est juste-
ment le premier qui fût venu à la pensée il y a trente ans. Ah ! il
est loin le temps oĂč BĂ©ranger Ă©tait le poĂšte national! Et je ne vou-
drais pas d'autre exemple pour démontrer la nécessité de mettre un
intervalle d'un demi-siĂšcle, ou de vingt-cinq ans tout au moins,
entre la mort d'un homme et le décret qui lui accorde les honneurs
du Panthéon. Qui pourrait dire ce qu'il restera de M. Renan dans
un demi-siĂšcle?
Si les morts avaient voix au chapitre, il en est certainement plus
d'un, parmi ceux qu'on a mis en avant, qui déclineraient l'honneur
dont on veut flatter leur cendre. A défaut des morts, ceux qui les
représentent n'ont pas tous accueilli avec faveur l'idée de les voir
entrer au Panthéon. Mlle Dosne a nettement refusé toute candidature
pour M. Thiers, et la niÚce de Lamartine pour le poÚte des Médita-
tions. Mmo Michelet, quoiqu'elle ne fût certainement pas retenue par
les mĂȘmes scrupules que Mme Valentine de Lamartine, a tĂ©moignĂ©
de peu d'empressement; elle désire tout au moins attendre quelques
années encore, jusqu'au centenaire de la naissance de son mari.
Et le fait est que, en dehors mĂȘme de toute autre considĂ©ration,
ces froids et nus caveaux du Panthéon n'ont rien de séduisant par
eux-mĂȘmes et que la translation y ressemble Ă une dĂ©portation.
Mieux vaut dormir en un lieu de recueillement et de repos, dans
une tombe recouverte de fleurs, ombragée de cyprÚs ou de saules
pleureurs, oĂč les vĂŽtres peuvent venir encore converser avec vous,
ceux qui vous ont aimé et qui vous admirent se rendre en un
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 765
pieux pĂšlerinage, que d'ĂȘtre relĂ©guĂ© dans une crypte oĂč Ton ne
sera visité que par des touristes, des voyageurs de passage, des
clients de la maison Gook, qu'un gardien conduit en troupeaux
dociles, en leur donnant des explications comiques et en leur
faisant admirer l'écbo.
Il y a dix ans, M. de Lesseps eût été certainement porté d'une
voix unanime au Panthéon ; faute de mieux, et en attendant, on le
porta à l'Académie française. Aujourd'hui ce n'est plus du Panthéon
qu'il est question pour lui, mais de la police correctionnelle. Triste
couronnement d'une carriÚre qui semble n'avoir dépassé les bornes
ordinaires de la vie humaine que pour sombrer, aprÚs tant d'éclat,
sous l'ouragan déchaßné de récriminations d'autant plus violentes
qu'elles avaient été plus longtemps contenues! Voici quatre ans
que l'entreprise du canal de Panama avait suspendu ses travaux et
ses paiements, réduisant à la misÚre une foule de braves gens dont
le seul tort était d'avoir eu une confiance aveugle, opiniùtre,
inébranlable, en celui qu'on avait surnommé le Grand Français;
qui avait mené à bien, contre vents et marée, le canal de Suez;
dont toute la presse, ou peu s'en faut, chantait les louanges, célé-
brait le caractÚre, l'intelligence, l'activité, le bonheur, et qui
avait eu l'art d'intĂ©resser le patriotisme Ă son succĂšs personnel! â
quatre ans que les victimes de ce désastre réclamaient à grands cris,
sans pouvoir l'obtenir, la lumiĂšre d'une instruction approfondie et
de débats au grand jour sur les causes de leur ruine. La justice
viendra-t-elle jamais à bout de débrouiller nettement la question
des responsabilités personnelles dans cette gigantesque affaire qui a
coûté plus d'un milliard à la petite épargne française, dont la
spĂ©culation s'Ă©tait emparĂ©e mĂȘme avant sa naissance, sur laquelle
se sont abattus tant d'oiseaux de proie, se sont rués de toutes parts
tant d'agioteurs éhontés, d'industriels interlopes, de publicistes
vĂ©reux, de Juifs, d'usuriers et d'escrocs; oĂč les centaines de millions
fuyaient par des myriades de fissures, fondaient dans un coulage
effréné, happés au passage par une multitude de griffes et de
gueules toutes grandes ouvertes, empochés, escamotés, jetés au
vent, engloutis, gaspillĂ©s, flibustes du haut en bas, Ă tort et Ă
travers; oĂč, enfin, d'aprĂšs tout ce qui se chuchote ou se raconte Ă
haute et intelligible voix, avec des détails et des noms, le scandale
des pots-de-vin, des achats de votes et des achats de plumes, égale
celui des falsifications de compte et des rapports mensongers! L'en-
quĂȘte pourra-t-elle faire le jour dans tous les replis de ce tĂ©nĂ©breux
labyrinthe? lien est mĂȘme qui se demandent : le voudra-t-elle?
Mais il sera bien difficile d'arrĂȘter la lumiĂšre et de lui dire : Tu
iras jusque-là , tu n'iras pas plus loin. Déjà , les poursuites à peine
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766 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
annoncées, éclatent de toutes parts les révélations scandaleuses.
Le mois qui s'écoule a été fécond en attentats. Je n'ai point parlé
de la femme coupée en morceaux : aprÚs avoir eu pendant plusieurs
jours tous les honneurs du fait divers et de l'illustration, aprĂšs
avoir mis en campagne les reporters et la police, aprĂšs avoir fait
frĂ©mir tous les lecteurs de journaux et donnĂ© la chair de poule Ă
toutes les lectrices, la femme coupée en morceaux a été, du jour au
lendemain, reléguée à larriÚre-plan par le tragique épilogue de la
grÚve de Carmaux, l'explosion qui visait le baron Reille et qui a tué
un garçon de bureau, un secrétaire de police et trois gardiens de
la paix. Puis nous avons appris avec stupeur qu'une main crimi-
nelle avait jeté du vitriol sur la robe de M110 Yvette Guilbert. Tout
Paris s'est ému de cette catastrophe. Voici longtemps déjà que de
malfaisants farceurs s évertuent à brûler, généralement le soir, les
robes des dames qui passent, en les aspergeant mystérieusement de
vitriol. Nous avons lu vingt fois le récit de ces exploits stupides. Ils
ont soin de choisir de belles robes : plus la robe est belle, plus le
plaisir du vitrioleur est intense. Mais jusqu'à présent ils ne s'étaient
adressés qu'à des bourgeoises, à des inconnues. S'attaquer à la
robe de Mlle Yvette Guilbert, on ne leur eût jamais soupçonné cette
audace I Et qu'on ne dise point qu'ils ne l'ont pas fait exprĂšs, qu'ils
ne la connaissaient pas ou qu'ils ne l'ont pas reconnue. MUe Yvette
Guilbert n'est point de celles qui circulent incognito. Elle a son
cortÚge, elle a son auréole, et chacun murmure au passage le nom
de la diva de café-concert. Aussi ne s'y est-elle pas méprise un
moment. InterrogĂ©e par un reporter Ă©mu et respectueux, â le mĂŽme
peut-ĂȘtre qui est allĂ© interviewer Mme Garin, la veuve du garçon de
bureau dynamitĂ©, â elle n'a pas hĂ©sitĂ© une minute : le crime a Ă©tĂ©
inspiré par l'envie ; le coupable est une rivale vaincue et jalouse !
Oh! Mlle Guilbert est une psychologue : nourrie dans le sérail
elle en connaĂźt les dĂ©tours, et le cĆur de la cabotine n'a pas de
secret pour elle.
Gomme vengeance, il faut avouer toutefois que cela est assez
pleutre et mesquin : M110 Guilbert a le moyen de remplacer une
robe, et mĂȘme toute une garde-robe ; mais on fait ce qu'on peut :
peut-ĂȘtre visait-on plus haut que la robe et la main a-t-elle tremblĂ©.
En tout cas, il faut avouer que le mobile auquel elle attribue l'at-
tentat n'a rien d'invraisemblable. L'éclatante carriÚre de cette jeune
personne est de celles qui ne peuvent échapper à l'envie. MUe Yvette
Guilbert, nous l'avons appris Ă cette occasion, gagne en moyenne
250 000 francs par an (je dis deux cent cinquante mille; ne croyez
pas qu'il y ait un aéro de trop) à chanter chaque soir ses trois chan-
sonnettes sur la çcÚoe du Concert- Parisien. Garùt, le divin Garùt,
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 767
le diou de la musique comme Vestris était le diou de la danse,
notait Ă deux livres la syllabe les romances qu'il consentait Ă
chanter chez les parvenus du Directoire. Chaque syllabe de Mlle Guil-
bert doit coûter plus cher encore. Et Garùt avait enrichi les dons les
plus incomparables de tout ce que l'art y pouvait ajouter Ă l'aide
d'un travail assidu; il étudiait sans cesse, il tirait profit de tout; il
accroissait et enrichissait chaque jour un talent de virtuose qui
semblait arrivé à sa perfection absolue. Mne Yvette Guilbert ne se
donne pas tant de mal. Elle chante ses gaudrioles d'une voix dolente,
la tĂȘte penchĂ©e sur l'Ă©paule gauche comme une fleur sur sa tige,
immobile, les bras collés au corps, les mains croisées. C'est préci-
sément ce contraste entre la chanteuse et la chanson qui a fait son
succÚs; les blasés y trouvent un certain ragoût qui réveille leur
appĂ©tit. La mode s'en est mĂȘlĂ©e; elle est devenue l'objet d'un de ces
engouements prodigieux, renversants, comme on n'en voit qu'Ă Paris,
ce pays des moutons de Panurge, et dans le monde des théùtres-
On peut supposer qu'elle s'en rend parfaitement compte elle-mĂȘme,
si l'on en juge par une lettre de sa main adressée à un reporter, qui
a couru les journaux, et que je demande la permission de citer ici
(aprÚs y avoir pratiqué quelques coupures), car c'est un document :
« Vous me demandez la recette que j'ai trouvée pour devenir
étoile... Mon Dieu, c'est bien simple. D'abord, j'ai demandé un
louis par soirée ; on me l'a donné.
« Puis h louis... on me les a donnés!
« Puis 10 louis... on me les a donnés!
« Puis 20 louis... on me les a donnés!!!
« Puis 25 louis... on me les a donnés!!!!
« Puis 35 louis... on me les a donnés!
« Il faut oser demander; moi, je ne suis pas timide.
« De plus, vous prenez une paire de gants trÚs noirs, mais de
vrais gants noirs bien longs ; vous mettez dedans deux grands bras,
longs aussi, autant que possible, que vous laissez pendre négligem-
ment. Vous vous en servez trĂšs peu, de ces longs bras noirs : inutile
de les fatiguer.
« Vous prenez, entre autres choses, un air trÚs ennuyé^ et le
public qui est bon, trÚs bon, se dit : « Ah! voilà vraiment une
« petite femme qui est bien gentille : elle est terriblement ennuyée,
« cette petite femme-lĂ , â et elle vient quand mĂȘme nous chanter
«c un petit air. Ăa, c'est vraiment trĂšs bien ! »
« Il faut aussi nasiller à point; quand on se sert du nez, oh
épaTgne la gorge : c'est autant de gagné... Il faut penser à tout!
a Inutile J Ă©tudier ses chansons : le souffleur est lĂ ; ni mĂȘme
de les comprendre : c'est l'affaire du public, cela. 11 faut aussi
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768 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
s'arrĂȘter quelquefois entre les vers (Ă la ComĂ©die-Française on
appelle cela prendre des temps), faire autant que possible que le
temps pris ne coupe pas un mot en deux, â et encore! Gela n'a pas
une importance!... Non. Enfin, ce n'est rien du tout, qu'un peu
d'intelligence, â et encore! De la sĂ©rĂ©nitĂ©, du calme, voilĂ tout.
Assurer aux directeurs que vous ĂȘtes accablĂ©e de talent, qu'il est
sous la peau, qu'il va sortir... tout est lĂ .
« Puis... on salue, sourit... et sort.
« Mille compliments, cher monsieur. »
M116 Yvette Guilbert a de l'esprit, ou l'on en a pour elle. Elle se
moque de ses auditeurs et de son succÚs avec une désinvolture qui
ne manque pas de piquant. Mais son public est si bon, si bon,
comme elle dit en personne qui le connaĂźt bien, que, si elle veut
pousser son triomphe jusqu'au délire, elle n'a qu'à mettre sa
lettre en chanson et la chanter un soir en lui riant au nez.
Je ne désespÚre pas de voir prochainement Yvette Guilbert servir
de thĂšme Ă une composition de baccalaurĂ©at, et peut-ĂȘtre mĂȘme de
grand concours, car l'Université se modernise terriblement. On l'a
longtemps accusĂ©e d'ĂȘtre vieux jeu, d'avoir un enseignement
suranné, de ne connaßtre que les Grecs et les Romains ; elle semble
s'appliquer maintenant, mĂȘme en province, Ă prouver qu'elle frĂ©-
quente le boulevard. Parmi les exemples qu'on en a fréquemment cités,
aucun, sans doute, n'est plus significatif que celui qui vient d'avoir
les honneurs de la discussion dans une foule de journaux, et qui est
tiré de la derniÚre session du baccalauréat à la Faculté de Toulouse.
Plus heureux que de notre temps, les jeunes candidats ont le
choix entre trois sujets, pour la composition française. Or, de ces
trois sujets, voici quel était le second :
« M. Francisque Sarcey a dit qu Ćdipe roi Ă©tait aussi bien
composé qu'un drame de Dennery. Que faut-il penser de cet éloge?
Est-il mérité? »
Et voici le troisiĂšme :
« H. de Vogué, en rendant compte dans la Revue des Deux
Mondes du dernier roman d'Emile Zola, la Débùcle, a rendu pleine
justice au talent de l'auteur ; mais il a fait des réserves expresses
sur l'esprit et sur les tendances du livre, qu'il croit de nature Ă
énerver le patriotisme et à affaiblir l'esprit de discipline. Il vaudrait
mieux, suivant lui, jeter un voile sur nos fautes et sur nos malheurs.
« Vous supposerez que M. Zola lui écrit pour répondre à son
article.
« 1° La BruyÚre a dit qu'un auteur n'a pas à « se remplir l'esprit
« de toutes les ineptes applications qu'on peut faire au sujet de
« son ouvrage. » M. de Vogué ne serait-il pas de cet avis?
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 769
<c 2° L'auteur de la DĂ©bĂącle a voulu faire une Ćuvre d'art, non
un traité de morale civique.
« 3° Le véritable patriotisme consiste-il à flatter son pays en
déguisant ses fautes, ou à dire en toute occasion ce que l'on croit la
vérité? »
0 mes vieux professeurs de Louis-le-Grand, vous surtout, véné-
rable pĂšre Lemaire, qui vous Ă©tiez arrĂȘtĂ© Ă La Harpe et au TibĂšre
de Marie-Joseph Chénier comme aux colonnes d'Hercule de la
littérature moderne, vos cheveux gris se fussent hérissés sous
votre toque devant de pareils arguments! Certes les apprentis
bacheliers doivent connaĂźtre Ćdipe roi et ĂȘtre capables d'en dis-
serter ; mais sont-ils tenus de connaĂźtre les feuilletons de M. Fran-
cisque Sarcey et les Deux Orphelines ? De notre temps, â toujours,
â un Ă©lĂšve qui eĂ»t Ă©tĂ© surpris avec un roman de l'auteur de
l Assommoir dans son pupitre, fût-ce la Débùcle, aurait été proba-
blement rendu à sa famille, pour employer un euphémisme gracieux ;
ou, pour le moins, il eût été privé de sortie et condamné à copier
vingt pages de Tite-Live. Mais on a changé tout cela; et aujourd'hui
non seulement il ne leur est pas interdit, mais il leur est mĂȘme
recommandé de lire Zola, car, malgré les explications dont ce
dernier sujet est accompagné, je défie bien le plus fort élÚve de
traiter convenablement la matiĂšre s'il n'a au moins parcouru son
roman, et surtout de faire parler M. Zola d'une façon congruente
s'il n'a pris, en le lisant, une idée de son style.
Dans sa causerie hebdomadaire des Annales, M. Francisque
Sarcey, lui, contrairement à l'opinion générale, trouve ces sujets
fort bien choisis; il va mĂȘme jusqu'Ă dire : « Choisis avec un dis-
cernement exquis! » et il proteste que F amour-propre n'est pour
rien dans son approbation : au lieu de citer l'opinion de M. Fran-
cisque Sarcey sur Ćdipe roi, on aurait citĂ© celle de M. Jules
LemaĂźtre, ce serait absolument la mĂȘme chose. Nous en sommes
bien convaincus. Le motif de son approbation, c'est que les sujets
dictés aux candidats de Toulouse répondent parfaitement aux deux
conditions essentielles, à savoir de fournir à l'élÚve un lieu-commun
Ă dĂ©velopper, et de lui permettre de rattacher cette idĂ©e gĂ©nĂ©rale Ă
quelque fait précis, à quelque personnage connu, pour éviter les
poncifs et vivifier son amplification en lui donnant un caractĂšre
plus personnel, une couleur et un accent particuliers. 11 est certain
que, à ce point de vue, le dernier sujet, avec le sommaire des idées
à développer, est d'un homme qui a l'habitude de l'enseignement et
qui sait tracer un canevas. Mais il suppose chez l'élÚve des lectures
dont il ne peut avoir fait les unes et dont il ne doit pas avoir fait les
autres. Un rhétoricien de SaintrGaudens ou de Muret n'a probable-
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-70 LES ĆUVRES ET LES HOMUfS
ment jamais lu la Bévue des Deux M ondes , ni M. de Vogué; il est
dans son droit et pourtant, de ce fait seul, il sera en état d'infériorité*
A-t-il lu Zola? PlutÎt, je le crains. S'il Ta lu, il se trouvera engagé
par les prĂ©ceptes mĂȘme de la rhĂ©torique, puisqu'il a Ă le faire parler
lui-mĂȘme, Ă imiter son style, â ce qui peut mener fort loin. Et*
s'il ne l'a pas lu, il se trouvera incité à le lire, ce qui n'est vraiment
pas le but de l'éducation universitaire; il sera honteux et repentant
de ne point le connaĂźtre ; il reprochera Ă ses parents de l'avoir fait
refuser en lui interdisant la fréquentation des Rougon-Macquart.
Non vraiment, il n'y avait aucune nécessité d'introduire M. Zola
dans l'enseignement classique, moins encore que d'accoler M. Den-
nery Ă Sophocle. Pourvu, mon Dieu! qu'il ne se trouve pas un autre
professeur de plus en plus moderne qui choisisse, l'an prochain, Pot-
Bouille ou la BĂȘte humaine pour sujet de composition ! Allez donc
confisquer maintenant Nana entre les mains dTun cancre! II vous
répondra : « Monsieur, je prépare mon bachot. »
II
La séance annuelle des cinq académies a eu lieu dans les derniers
jours du mois d'octobre, par un temps brumeux et morose auquel
il faut attribuer sans doute en grande partie le peu d'empressement
du public. Nous devons reconnaĂźtre, d'ailleurs, que, de toutes les
solennités académiques, celle-ci est toujours l'une des moins
recherchĂ©es. Cinq discours, c'est beaucoup, mĂȘme pour les plus
robustes courages. Mais justement, cette fois, la lecture qui est en
général la plus redoutée, celle de l'Académie des sciences, appar-
tenait au genre anecdotique et elle a agréablement surpris l'audi-
toire : M. le baron Larrey, le fils de l'illustre chirurgien en chef
de la grande armée, y racontait une visite qu'il avait faite, dans sa
jeunesse, en compagnie de son pÚre, à la mÚre de Napoléon Ier,
à Rome, et y traçait, d'aprÚs ses souvenirs, le portrait vivant de
cette femme célÚbre. M. Gréard, parlant comme membre de l'Aca-
démie des sciences morales et politiques, a rappelé quelques
ipcidents oubliés des examens de la vieille Sorbonne, en particulier
celui de Bossuet protestant par devant notaire contre le refus du
prieur de recevoir sa thÚse sans qu'il lui en eût auparavant soumis
les preuves par écrit. C'est un épisode curieux et dramatique de la
vieille rivalité entre les maisons de Sorbonne et de Navarre que
M. A. Floquet (est-il besoin de dire que je ne parle point du président
de la Chambre), avait déjà exposé en détail.
La séance de l'Académie des beaux-arts avait lieu quelques jours
aprÚs, sous la présidence de M. GérÎme, remplaçant M, Paul
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES 771
Dubois, indisposé. Elle s'est ouverte par l'exécution d'une sym-
phonie due Ă H. Erlanger, ancien prix de Rome : la Chasse fantas-
tique. C'est un fragment de la Légende de Saint-Julien C Hospi-
talier, oĂč il a essayĂ© de traduire en musique le conte de Flaubert
qui porte ce nom. Sauf quelques passages, au début et à la fin,
cette traduction nous a paru manquer, non seulement de clarté,
mais de caractÚre et de couleur. A la fin de la séance, on a exécuté
la scÚne lyrique (TAmadis, par M. Bûsser, premier second grand
prix de composition musicale, qui a fort agréablement réussi, sur-
tout dans les passages de grùce et de délicatesse.
AprÚs la proclamation des récompenses, M. Henri Delaborde,
secrĂ©taire perpĂ©tuel, a lu une notice sur Meissonier, oĂč il met en
relief les qualités essentielles de son talent et explique sa brillante
fortune artistique, qui ne connut aucune décadence, non seulement
par sa supériorité, mais par le respect passionné qu'il professait
pour son art, par sa recherche constante de la perfection Ă tout
prix, par le soin qu'il eut toujours de mesurer ses entreprises Ă sa
force et de ne rien rĂȘver qui ne fĂ»t en rapport exact avec la nature
de ses facultĂ©s. Rien rĂȘver, peut-ĂȘtre est-ce trop dire, puisqu'il
avait non seulement médité de peindre une grande toile, le Combat
de Samson contre les Philistins, mais de couvrir l'un des murs du
PanthĂ©on. Du moins il s'est toujours arrĂȘtĂ© Ă temps. Ce qu'il faut
regretter bien plus que l'inexécution de ces projets grandioses dont
le succÚs était douteux, c'est l'inachÚvement de ce cycle napoléonien
oĂč il voulait en quelque sorte rĂ©sumer, en cinq tableaux, l'histoire
du premier empereur. La valeur inappréciable des deux que nous
avons â 1807 et 1814, â accroĂźt encore ces regrets. Les trois
autres devaient ĂȘtre Castiglione (1796), l'aurore; Erfurt (1810),
l'apogée; le Bellérophon, la chute; et M. Delaborde nous donne,
d'aprÚs les notes recueillies par Mme Meissonier, d'intéressants
détails sur la façon dont il les avait conçus. Pour le Bellérophon,
par exemple, figurez-vous Napoléon seul, à l'avant, sur le navire ;
derriĂšre lui et Ă distance, quelques sentinelles anglaises ; en face,
une mer sans rivages et le ciel. VoilĂ une ordonnance qui, dans sa
simplicité, n'eût pas manqué de produire un effet saisissant.
A la séance solennelle de l'Académie des inscriptions, manquait
le marquis d'Hervey deSaint-Denys, l'éminent orientaliste. M. d'Her-
vey de Saint-Denys avait un peu tùtonné au début, avant de trouver
sa voie définitive : il s'était occupé du théùtre espagnol, de l'histoire
des révolutions de Naples et de divers autres objets également
étrangers à .ses études ultérieures; mais depuis une trentaine
d'annĂ©es, il s'Ă©tait consacrĂ© Ă peu prĂšs exclusivement Ă la langue, Ă
la littérature et à la philosophie de la Chine. Il a suppléé Stanislas
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772 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
Julien au CollÚge de France avant de le remplacer, et il était entré
à l'Institut en 1878. Ses travaux sont d'une nature trop spéciale
pour ĂȘtre Ă©numĂ©rĂ©s ici. Ses derniĂšres publications, si je ne me
trompe, furent un Mémoire sur les doctrines religieuses de Con-
fucius et la traduction de six nouvelles chinoises présentée par
lui-mĂȘme Ă l'AcadĂ©mie quinze jours avant sa mort. Les traductions
du marquis d'Hervey de Saint-Denys n'ont pas été inutiles aux
parnassiens, dont un certain groupe s'était épris de chinoiserie,
comme de japonisme.
La veille de ma derniÚre causerie, alors qu'il était trop tard pour
en parler, la mort a frappé deux hommes qui méritent quelques
lignes de souvenir. Albert Millaud, le fils de l'illustre faiseur qui
fonda et lança le Petit Journal, s'était acquis dans les colonnes du
Figaro, au succÚs duquel peu de collaborateurs ont contribué plus
que lui, une réputation bien méritée d'homme d'esprit et d'écrivain
satirique plein de malice, mais sans méchanceté. Il était spirituel
et mordant aussi bien en vers qu'en prose, et sous ses divers
pseudonymes, â LabruyĂšre, le baron Grimm, â autant que sous
son propre nom. Sa Petite Némésis, ses Petites comédies politiques,
sa Comédie du jour sous la République athénienne, ses portraits,
ses dialogues, ses croquis parlementaires, forment une série de
chroniques amusantes, pleines d'une verve parisienne et boulevar-
diĂšre, oĂč se dĂ©roule l'histoire, ou plutĂŽt Yhistoriette au jour le jour
de la troisiÚme République. C'est quelque chose comme un pendant,
par la plume, aux Représentants en vacances et à Y Assemblée
comique de Cham. Il est Ă craindre seulement que ces courts et
légers croquis d'un humoriste qui harcelait de ses flÚches à fleur de
peau les hommes et les choses de la République, ne perdent beau-
coup de leur saveur, à mesure que s'évaporera l'actualité dont elles
sont imprégnées. M. Albert Millaud fut aussi l'un des fournisseurs
Ă la mode des VariĂ©tĂ©s, pour les piĂšces oĂč jouait Mme Judic :
on lisait son nom, en compagnie de plusieurs autres, au bas de
Madame t Archiduc, Niniche, la Femme Ă papa, la Roussotte7
Marri zelle Nitouche, de toutes ces comédies- opérettes, d'un genre
souvent fort décolleté, faites pour servir de cadre à l'étoile et qui
seraient impossibles sans elle. Il y avait lĂ une mine fructueuse
qu'Albert Millaud et ses collaborateurs exploitĂšrent avidement et
qu'ils avaient fini par épuiser. Quant à moi, je donnerais dix Niniche
pour une satire de la Petite Némésis.
Officiellement, Henri Lavoix était un numismate et un adminis-
trateur. Conservateur du cabinet des médailles à la BibliothÚque
nationale, il avait publié divers ouvrages sur les Peintres arabes,
les Arts musulmans, surtout un livre plein de recherches et d'éru-
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 773
dition sur les Monnaies à légendes arabes frappées en Syrie par les
croisés. Mais, loin de se confiner dans cette spécialité restreinte,
il s'était créé, dans le monde des lettres, un renom de critique d'un
goût trÚs sûr et trÚs fin, surtout en fait de théùtre. L'un des deux
lecteurs de la Comédie-Française, avec M. Adrien Decourcelle,
qu'il a suivi de si prÚs dans la tombe, lié avec tous nos grands
auteurs dramatiques, qui le prenaient pour confident, pour con-
seiller, quelquefois pour collaborateur intime et occulte, on le
voyait à toutes les premiÚres, toujours entouré, discernant avec
netteté le fort et le faible de chaque ouvrage et en prédisant le
sort avec un flair presque infaillible. Les articles littéraires qu'il
avait publiés jadis dans le Moniteur universel et les comptes-rendus
dramatiques qu'il publiait encore sous un pseudonyme dans l'Illus-
tration ne donnaient qu'une idée incomplÚte de sa personnalité,
et de mĂȘme sa brochure, fort recherchĂ©e des curieux, sur la
PremiĂšre reprĂ©sentation du Misanthrope* oĂč, dans un cadre un
peu factice, il a réuni force notions sur les salles de théùtre et sur
les spectacles d'alors, ainsi que sur le Tout-Paris de l'an 1666.
Henri Lavoix mettait le meilleur de son esprit dans ses causeries
et dans ses consultations.
A peine a-t-on parlé d'Alfred Michiels, mort dans sa soixante-
dix-neuviÚme année. Il méritait mieux que les quatre ou cinq lignes
banales jetées sur sa tombe comme une pelletée de terre. Son
bagage est considĂ©rable, et quelques-unes de ses Ćuvres, â Y His-
toire des idées littéraires en France au dix-neuviÚme siÚcle, et de
leurs origines, celle de la Peinture flamande et hollandaise, son
Rubens et F école d Anvers, son rapport sur l'Art flamand dans
F est et le midi de la France, son volume sur le Monde du comique
et du rire, â mĂ©ritent de ne point tomber dans l'oubli. Ses ou-
vrages d'art dénotent une compétence sérieuse, et Y Histoire des
idées littéraires, tout imparfaite quelle soit, des visées qui n'étaient
pas vulgaires. Ce n'est ni l'ambition littéraire et critique, ni la
haute idée de lui qui manquaient à M. Alfred Michiels. Quelle que
fût la valeur de ses productions, l'opinion qu'il en avait la dépassait
de beaucoup, et il l'exprimait avec une sorte de candeur qui eût
dĂ©sarmĂ© sans doute, si elle n'avait eu une fĂącheuse tendance Ă
devenir } agressive. Dans la conversation, sa personnalité s'étalait
aux premiers mots. Il Ă©tait plein de ses Ćuvres; il en parlait tant
qu'on éprouvait l'envie de s'en taire, sachant d'ailleurs que, quoi
qu'on en pût dire, on resterait bien au-dessous de ce qu'il atten-
dait : « Lisez ma notice sur Philippe Desportes, me disait-il un jour,
et comparez-la à celle de SainteBeuve, si vous voulez voir la diffé-
rence d'un homme ù un homme. » Et cent autres propos pareils,
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774 LES OEUVRES ET LES HOMMES
qui vous faisaient décliner prudemment l'honneur de parler de lui.
L'estime et l'admiration qu'il professait pour ses ouvrages le
xendaient singuliĂšrement attentif Ă tous ceux qui paraissaient sur le
mĂȘme sujet, et il se persuadait aisĂ©ment que les Ă©crivains qui
venaient aprÚs lui étaient ses plagiaires. Il avait la bosse de la com-
bativité. On peut voir un type de ces polémiques personnelles en
ses brochures contre ArsÚne Houssaye, qu'il accusait d'avoir pillé
son Histoire de la peinture flamande. Il le prit rudement Ă partie
dans un Entrepreneur de littérature et dans les Nouvelles four-
beries de Scapin. En 1887 encore, il adressait et faisait imprimer
une Réclamation à [Académie fra?içaise^ qui venait de décerner
le second prix Gobert Ă M. Chuquet, pour ses ouvrages sur la
premiÚre invasion prussienne. Il prétendait y démontrer que ceux-ci
n'étaient qu'une photographie agrandie du livre qu'il avait publié
lui-mĂȘme, six annĂ©es auparavant, sur YInvasion prussienne en
1792; que M. Chuquet l'avait eu constamment sous les yeux comme
guide et modĂšle, qu'il adoptait partout sa maniĂšre de voir, qu il
s'était fait son écho et semblait n'avoir voulu que compiler patiem-
ment un recueil de piÚces justificatives à l'appui de sa propre étude.
Il réclamait hautement l'initiative : « Personne en France et en
Europe ne m'a précédé, n'a vu clair avant moi » (d$,ns la question).
Il se plaignait avec amertume que M. Chuquet, aprÚs avoir exploité
son travail, eĂ»t feint d'en ignorer l'existence et ne l'eĂ»t pas mĂȘme
cité une seule fois parmi ses sources. « Par bienséance, ajoutaii-il,
je ne dois pas mĂȘme effleurer la question de mĂ©rite et de facture. »
Et aussitÎt aprÚs : « Mais j'en appelle à tout homme doné d'un
sentiment littéraire pour juger si le pastiche occasionné par mon
étude originale en approche comme ordonnance, portée philoso-
phique, intĂ©rĂȘt de lecture, sentiment national et. art d'Ă©crire. La
composition, les idées et le style sont pourtant quelque chose! »
L'Académie écarta sa réclamation par une fin de non-recevoir; il
nous l'apprend lui-mĂȘme dans le post-scriptum de sa brochure;
mais, conclut-il, '< il sera évident pour tout le monde que je méri-
tais le prix qui a été décerné à un autre. » J'allais oublier de dire
qu'il s'était présenté à l'Académie française, quelque temps aupa-
ravant. Il n'était pas sans espoir; il n'eut pas une seule voix. Ce
résultat ne le déconcerta pas, et il demeura persuadé qu'il était
victime des manĆuvres de ses ennemis. Pourtant, je le rĂ©pĂšte, si
M. Alfred Michiels s'estimait à un trop haut prix, il était loin
d'ĂȘtre sans valeur, et on l'eĂ»t] plus gĂ©nĂ©ralement reconnu s'il n'eĂ»t
ressemblé à ces commerçants qui découragent l'offre à force de
surfaire la marchandise.] Aucun exemple ne m'a jamais mieux
dĂ©montrĂ© la nĂ©cessitĂ© d'ĂȘtre modeste.
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 775
Qu'était pourtant l'amour-propre de M. Michiels à cÎté de l'orgueil
<3u compositeur bouffe Florimond Hervé? Tout le monde connaßt
^t apprécie les titres de ce créateur de l'opérette en France» la
verve, l'entrain, la gaieté épileptique, la cocasserie (pardon du
terme, mais il n'y en a pas d'autre), la cocasserie étrange, qui
n'exclut pas toujours un certain charme mélodique, de l'auteur de
ChilpĂ©rie, de Y Ćil crevĂ©, du Petit Faust et de tant d'autres
bouffonneries musicales dont il écrivait souvent aussi les paroles,
en y poussant la bouffonnerie jusqu'au burlesque, et mĂȘme jusqu'Ă
l'amphigouri. Mais, malgré quelques rares essais dans le genre sé-
rieux, qui eût cru que le compositeur toqué, comme il s'était sur-
nommĂ© lui-mĂȘme, semblant ainsi abdiquer joyeusement toute prĂ©-
tention, eût celle d'occuper l'un des premiers rangs, sinon le premier,
dans l'Olympe musical? On crut d'abord Ă une mystification en lisant
la lettre par laquelle il annonçait son désabonnement au Figaro parce
<[u'on n'y avait point rendu suffisante justice Ă la derniĂšre partition
d'un compositeur « qui n'a jamais eu probablement son pareil » .
Ce n'en était pas une, car un reporter impitoyable s'étant précipité
chez lui pour Y interviewer, en tira une conversation qu'il imprima
toute vive, oĂč non seulement il confirmait, mais aggravait ce
propos. Il s'y déclarait plus fort que Mozart : « Oui, monsieur,
plus fort que Mozart avec sa musique Ă perruque poudrĂ©e et Ă
robe de chambre Ă ramages. // a du talent, je ne dis pas; mais
je lui suis bien supérieur, et dans tous les genres. Son Requiem,
qu'est-ce que c'est? je vous demande un peu. Ah! si vous aviez
entendu mon Super flumina Babylonis, Ă Saint-Eustache. VoilĂ
de la musique ! »
Le lendemain, nous apprenions la mort subite d'Hervé, et nous
n'en avons pas été surpris. Quand on professe de telles opinions
sur son propre compte, il est clair qu'on est possédé du délire des
grandeurs arrivĂ© Ă son paroxysme, et qu'il ne reste plus qu'Ă
mourir. Dans la mĂȘme entrevue, il avait encore dĂ©clarĂ© ceci :
« C'est moi qui suis le véritable créateur de l'opérette, et non pas
Offenbach, comme on le croit généralement. J'ai débuté en 1847,
monsieur, â oui, 1847, par un acte bouffe, Florimond, qui a
révolutionné le théùtre. Offenbach n'est venu qu'aprÚs, et je l'ai
aidé, je l'ai pris par la main. Voilà ce qu'on oublie.» Florimond
n'avait pas révolutionné le théùtre, et je ne sais si Hervé avait pris
Offenbach par la main, mais il est certain qu'il l'avait précédé dans
la carriÚre. 11 avait fondé, en 1853, les Folies concertantes, qui
devinrent ensuite les Folies nouvelles et finirent par faire place au
théùtre DĂ©jazet, et il y avait fait jouer, â avant les dĂ©buts d'Offen-
bach par les Deux aveugles, aux Bouffes des Champs-Elysées, en
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776 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
1855, â plusieurs parades musicales et des pantomimes dont il
encadrait toutes les situations dans des broderies mélodiques d'une
abondance et d'une verve inĂ©puisables. 11 y jouait mĂȘme quelque-
fois. Il ne pardonna pas à l'auteur de la Belle-HélÚne et de la
Grande-Duchesse de l'avoir éclipsé. Les lauriers d'Offenbach l'em-
pĂȘchaient de dormir. Peut-ĂȘtre est-ce dans un sentiment de dĂ©pit
et en guise de représailles qu'il était allé se fixer de l'autre cÎté de
la Manche et qu'il s'Ă©tait mĂȘme, dit-on, fait naturaliser Anglais.
Mais il paraßt y avoir contracté le spleen plus qu'il ne l'a combattu,
et il avait fini par revenir mourir en France, aprÚs avoir juré que
son ingrate patrie n'aurait pas ses os.
III
«
Tous les théùtres maintenant sont en plein exercice, mĂȘme le
Théùtre-Libre, qui a rouvert le 3 novembre par deux piÚces, dont la
premiĂšre, â le Grappin^ de M. Gaston Salandri, â indique chez
l'auteur, à travers ses licences et ses grossiÚretés, un sens assez
remarquable de la scĂšne, et dont la seconde, F Affranchie^ Ă la fois
fatigante et cynique, a trouvé le moyen de dépasser les bornes de
la tolérance dont le public de ce théùtre est toujours si largement
pourvu.
Huit Ă dix jours aprĂšs, avait lieu l'ouverture impatiemment
attendue, et reculée de jour en jour depuis plus d'un mois, du
Grand-Théùtre installé par l'ancien directeur de l'Odéon, M. Porel,
dans les locaux de l'Eden transformés. L'Eden-Théùtre, dont la
construction avait été un événement et dont la façade indienne
tirait les yeux de tous les passants dans la rue Boudreau, n'aura
pas mĂȘme durĂ© dix ans, et il y avait longtemps dĂ©jĂ qu'on n'en
savait plus que faire. A vrai dire, ce luxueux édifice, le plus vaste
et le plus doré de tous les théùtres de Paris, aprÚs son voisin le
nouvel Opéra, n'aura guÚre servi, avec son immense salle octo-
gone, ses foyers et ses promenoirs oĂč 4000 personnes pouvaient
circuler, ses débauches de colonnes trapues et de lotus, ses plafonds
peints par Clairin, sa scĂšne assez profonde pour se prĂȘter aux Ă©vo-
lutions de centaines de figurants, qu'aux représentations du ballet
italien Excelsior, par le signor Manzotti. Une fois ce succÚs épuisé,
l'Eden est devenu une salle Ă toutes fins oĂč l'on essaya successivement
l'opérette, les concerts Lamoureux, une résurrection du Théùtre
lyrique, et que sais-je encore? On a tenté d'y donner le Lohengrin.
On y a donné le Sarnson et Dalila de M. Saint-Saëns, qui, aprÚs
avoir passé d'abord par les théùtres de Weimar, de Hambourg, de
Cologne, de Prague, de Dresde, de Rouen, vient enfin d'arriver Ă .
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES 777
l'Opéra. Et le voici maintenant devenu théùtre de comédie et de
drame. Sera-t-il plus heureux sous cette nouvelle forme?
Il a fallu exécuter des travaux considérables pour accommoder
l'Eden à sa destination actuelle. On a étage trois rangs de loges
au-dessus du balcon, on a réduit les proportions de la scÚne, on a
restreint également les halls immenses qui servaient de cafés, on a
remplacé le promenoir mal famé par un large couloir donnant accÚs
aux loges. Dans le grand foyer central, qui a été conservé, se
dresse maintenant la statue de MoliĂšre. L'orchestre en contre-bas
ne gĂȘne pas la vue de la scĂšne, et le panneau mobile, pratiquĂ© au
milieu du rideau, permettra au régisseur de faire ses annonces et
aux artistes de répondre aux appels du public, ou de la claque,
sans forcer les machinistes d'ouvrir toute la scĂšne et d'interrompre
le travail du changement des décors. Telles sont les principales
innovations réalisées au Grand-Théùtre, et, si cette derniÚre peut
avoir pour résultat d'abréger l'interminable et mortelle longueur
des entr'actes, elle sera particuliĂšrement la bienvenue. Mais M. Porel
a inauguré sa nouvelle salle avec une vieille piÚce, la Sapho, de
M. Alphonse Daudet, qui remonte à 1885, et qui n'a jamais passé
pour l'une des meilleures Ćuvres de l'auteur. Elle a dĂ©jĂ pris quel-
ques rides, surtout aux trois premiers actes, oĂč l'absence d'action
laisse transparaßtre ses cÎtés factices et conventionnels. Dans le rÎle
principal, M110 Réjane, malgré toute son adresse et tout son esprit,
n'a point fait oublier Mm0 Jane Hading. .
Lassé de la longue persistance de sa mauvaise veine, l'ancien
théùtre de Madame jette son bonnet par-dessus les moulins, et
semble dĂ©cidĂ© Ă s'alimenter maintenant aux mĂȘmes sources que le
Théùtre-Libre, ou à des sources voisines. Celles qu'on respecte, de
M. Pierre Wolff, est une piĂšce qui pouvait parfaitement ĂȘtre jouĂ©e
par M. Antoine, comme ses deux prĂ©cĂ©dentes, et qui doit mĂȘme
avoir été. écrite pour lui. Ces trois actes, dépourvus d'une action
rĂ©guliĂšre et fortement nouĂ©e, oĂč tout arrive sans prĂ©paration, oĂč
les caractĂšres sont Ă peine indiquĂ©s, constituent moins une Ćuvre
dramatique qu'une sĂ©rie de scĂšnes de mĆurs (de mauvaises mĆurs)
vivement écrites et lestement menées. On ne s'y ennuie pas une
minute, parce que les actes sont courts, que les conversations
échangées par les personnages sont rapides, incisives, souvent
piquantes, et qu'il s'y trouve quelques mots de comédie.
Le titre de la piĂšce, d'une assez impertinente ironie, vient d'une
scĂšne Ă©pisodique oĂč la grisette Margot, rencontrant chez Bressac
une trĂšs honnĂȘte dame Ă la façon de BrantĂŽme, se venge de ses
dédains en lui disant son fait : elle vaut mieux, elle qui, du moins,
ne trahit personne, que ces femmes qu'on respecte et qui trompent
25 novembre 1892. 50
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778 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
hypocritement leurs maris! En s' appropriant le mot pour en faire
l'Ă©tiquette de son Ćuvre, Fauteur semble lui donner une portĂ©e
générale, et assimiler toutes celles qu'on respecte à cette Mme de
Mareuil qui, exaspérée de la nullité de son brave homme de mari,
dont la bicyclette est la seule passion, se jette Ă la tĂȘte d'un ancien
ami de collÚge qu'il a amené dßner chez lui; ou à son amie Suzanne
qui, sous prétexte de plaider pour elle auprÚs de celui à qui elle
a cessé de plaire, se laisse aller, avec une désinvolture inquali-
fiable, Ă la remplacer. Quel monde, bon Dieu ! Ce n'est pas mĂŽme
du demi-monde. Le théùtre n'a jamais péché par excÚs de scru-
pule, mais il en vient maintenant, et de plus en plus, sous pré-
texte de vérité, à mettre en scÚne des personnages et des situations
qu'on ne peut mĂȘme honnĂȘtement expliquer.
Essayons pourtant d'indiquer le dénouement, ou ce qui en tient
lieu. Bressac, naturellement, est bientĂŽt las de Mmo de Mareuil, mais
elle lui a arraché une de ces promesses banales qui ne coûtent rien
lorsqu'on les sait irréalisables : « Si j'étais libre, m'épouserais-tu?
â Comment donc! » Alors elle s'arrange pour devenir libre, en
poussant son mari au divorce par les scĂšnes qu elle lui fait. Le mal-
heureux résiste de son mieux, mais il est excédé, et il s'épanche
dans le sein de son ami Bressac. « Oui, lui dit-il, c'est bien résolu;
je n'y puis plus tenir : je divorcerai. » Et Bressac, terrifié devant
cette perspective imprĂ©vue, jette un cri du cĆur qui a mis toute la
salle en joie : « Tu ne feras pas cela! » Il ne le fait pas, en effet,
parce que le divorce fût devenu le point de départ d'une nouvelle
piÚce. Pour l'éviter, M. Pierre Wolff a imaginé tout simplement de
faire entendre par Mme de Mareuil une conversation trĂšs significative
de Bressac avec son amie Suzanne ; et aussitÎt la voici retournée,
pleine de mépris pour « ce polichinelle » et pleine d'e9time, par
comparaison, pour son mari, Ă qui elle revient du coup. Il a de la
mĂ©fiance d'abord, â mettez- vous Ă sa place! â mais il ne demande
pas mieux que de se laisser reprendre. Et voilà un dénouement!
Combien de temps durera- t-il? Il du retoujours pendant que le rideau
tombe, et l'auteur a pensĂ© que cela suffisait pour sa piĂšce. Peut-ĂȘtre
mĂȘme a-t-il cru donner ainsi pleine satisfaction Ă la morale.
M1,e Cerny, M. Colombey et surtout M. Noblet, avec son comique de
pince-sans-rire, ont beaucoup contribué au succÚs.
M. Paul Hervieu, un jeune romancier dont on a déjà parlé, vient
de donner au Vaudeville une comédie en trois actes : les Paroles
restent. Ce titre est la traduction... libre du proverbe latin Verba
volant. Le proverbe a raison, et M. Hervieu aussi, et aussi Bazile
dans le Mariage de Figaro, sans parler de Voltaire, qui disait :
« Calomniez, il en restera toujours quelque chose. » Tout dépend
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES 779
des espĂšces, comme on dit au Palais, et Ton pourrait citer force
exemples, écrire force romans, drames ou comédies, à l'appui de
chacune de ces opinions.
Un brave officier, le marquis de Nohan, a eu le malheur de
prononcer à la légÚre une parole qui ternit la réputation de
M110 Régine de Vesles, la fille d'un ancien consul. Il Ta accusée
trop vite, sur de vaines apparences, d'avoir reçu la nuit le baron
Misse n, qui ne venait au consulat que pour affaires diplomatiques
secrĂštes, et cette confidence, qu'il croyait n'avoir faite qu'Ă une amie
sûre, a été perfidement propagée et amplifiée par celle-ci. Devenue
orpheline et recueillie par un parent, le commandant de Ligueuil,
camarade du marquis, Régine est à peu prÚs la seule à ne se point
douter de cette calomnie, qui lui a fait manquer récemment un
riche mariage et Ă laquelle elle doit de coiffer encore sainte Cathe-
rine à vingt-cinq ans, malgré son nom, sa grùce et sa beauté. Elle
s'en console en cultivant la peinture; mais tout en menant la vie
indépendante de l'artiste, elle est pourtant la plus irréprochable et
la plus vraiment jeune fille des jeunes filles. Ă mesure qu'il a
l'occasion de la voir de plus prĂšs chez son frĂšre d'armes, M. de
Nohan conçoit un repentir profond de sa parole imprudente ; il en
soupçonne d'abord, il en apprend ensuite, sans contestation possible,
la fausseté; et alors l'amour qu'il sentait naßtre en lui pour l'orpheline
et que celle-ci partageait, s'accroßt d'autant. Il veut l'épouser, non
seulement parce qu'il l'aime, mais pour la réhabiliter autant qu'il
est en lui. Il ne demandera pas sa main, toutefois, avant de lui
avoir confessé sa faute. On conçoit la douleur et l'indignation de
Régine. Le baron Missen, qui survient au milieu de cette explosion
et qui apprend comment son nom a servi Ă la compromettre, en
demande raison au marquis de Nohan, et RĂ©gine elle-mĂȘme, d'ail-
leurs, dans le premier vertige de sa colÚre, a semblé lui confier sa
cause et la vengeance de son honneur. Mais la grave blessure reçue
par M. de Nohan et qui met ses jours en danger ravive l'amour de
la jeune fille. Elle traite son vengeur Ă peu prĂšs comme Hermione
traite Oreste aprĂšs le meurtre de Pyrrhus, avec un peu moins de
violence pourtant, et elle apporte sa main au blessé pour hùter sa
guérison. Mais, tandis qu'ils se livrent tous deux aux transports
de leur joie, ils entendent une conversation de quelques bons amis
qui s'égayent aux dépens de Régine, en reprenant le propos tenu
jadis sur son compte par le marquis de Nohan. Celui-ci veut
s'élancer pour leur imposer silence; sa blessure se rouvre et il
tombe foudroyĂ©. 11 est puni par oĂč il a pĂ©chĂ©, et cela serait d'une
moralité irréprochable, quoique sévÚre, si l'innocente Régine n'était
frappĂ©e du mĂȘme coup.
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780 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
Ce dernier acte, comme on voit, tourne au drame noir. Il est,
d'ailleurs, d'une rare invraisemblance. Avec sa gorge trouée d'un
coup d'épée qu'on a cru mortel, M. de Rohan se promÚne dans un
jardin et soutient d'interminables conversations sans que le docteur
qui lui a lié la carotide y trouve à redire. 11 parle, parle, parle, se
répand en effusions, en apostrophes, en exclamations, en tirades
enflammées. Rien de bavard comme les mourants dans les drames,
et M. Hervieu, je le reconnais, a suivi une tradition ; seulement, il
aurait pu choisir pour sa blessure un autre endroit que la gorge.
Notons encore un peu de confusion et de lenteur au début. A cela
prÚs, et aussi à une certaine inexpérience dans l'art des entrées et
des sorties, l'Ćuvre est construite avec soin et elle se tient bien.
C'est la piĂšce d'un romancier, non qu'on y trouve des trous et des
solutions de continuité comme dans les comédies tirées d'un roman,
mais en ce sens que les développements sont d'un homme plus
habitué au style du livre qu'à celui de la scÚne. Il y a de la (inesse,
de la grĂące, et mĂȘme un peu de raffinement et de subtilitĂ©; des
mots charmants et, jusque dans la bouche du docteur, de trĂšs jolis
morceaux, oĂč la recherche ne dĂ©passe pourtant pas les bornes. Les
lettrĂ©s y prendront certainement intĂ©rĂȘt, mais je me demande si cet
intĂ©rĂȘt sera assez vif, assez robuste, assez franc pour retenir long-
temps le public.
M. Paul Berton, disparu du théùtre depuis la Tosca, faisait sa
rentrée dans les Paroles restent; je n'étais point de ceux qui re-
grettaient son absence. MM. Lagrange et Candé jouent trÚs bien
des personnages épisodiques. Tous les rÎles féminins sont insigni-
fiants, sauf celui de Régine, tenu dans la perfection parM,u BrandÚs,
qui s'y est montrée tour à tour pleine de charme, de simplicité,
d'esprit, de sentiment, de passion, de douleur.
M. Louis Legendre, si je ne me trompe, n'était jusqu'à présent
connu au théùtre que par une adaptation en vers d'une piÚce de
Shakespeare : Beaucoup de bruit pour rien, jouée à l'Odéon avec
succÚs; je ne compte pas un petit acte, également en vers, donné
au mĂȘme théùtre et qui ne m'a laissĂ© aucun souvenir. Il n'avait
guĂšre pu montrer, ni dans l'un ni dans l'autre de ces ouvrages,
qu'il eût le tempérament dramatique; il vient de le prouver dans
sa piÚce de Jean Darlot, représentée au Théùtre-Français le 22 no-
vembre.
Rien de moins complexe et de plus sobre que ce drame : trois
actes, cinq personnages, â on pourrait mĂȘme dire quatre, car l'un
est purement épisodique et, s'il n'est point tout à fait un hors-
d'Ćuvre, ne sert qu'Ă mieux faire ressortir le caractĂšre de l'hĂ©roĂŻne,
sans se mĂȘler Ă l'action, â pas de dĂ©cors, pas de toilettes, pas
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 781
de mise en scĂšne, nulle intrigue, au sens propre du mot, mais un
sujet simple se développant en ligne droite dans un cadre populaire,
presque trivial, et l'idylle élégiaque aboutissant à un dénouement
tragique.
La piÚce s'ouvre dans un cabinet de lecture mal achalandé de
quelque sous-préfecture, tenu par M*6 Boisset et sa fille Louise,
une charmante personne, honnĂȘte, loyale, intelligente et belle,
dont les rares clients de la maison sont tous plus ou moins épris.
Les affaires ne vont pas; Mae Boisset doit deux termes, et le pro-
priétaire, un M. Vautour doublé de don Juan, voyant toutes ses
insinuations et toutes ses avances fiÚrement repoussées par la jeune
fille, annonce Ă sa locataire qu'il est contraint de la mettre sur le
pavé. Que faire? que devenir? La pauvre femme a inutilement
frappé à toutes les portes. Il y a bien son neveu André, plein de
cĆur, habituĂ© de la maison et qui a tout l'air de nourrir un
sentiment tendre pour Louise; mais il est aussi pauvre qu'elle et il
va partir pour faire ses trois ans. Heureusement, Jean Darlot, méca-
nicien au chemin de fer, qui s'arrĂȘte tous les jours Ă la devanture
de la boutique pour acheter le Petit Journal et faire la causette
avec M,le Louise, pénÚtre leur secret N'est-ce que cela? Il demande
la faveur de rendre ce petit service Ă la maman Boisset : il est
capitaliste, il gagne ses 8 francs par jour Ă la compagnie, il a une
maisonnette et de l'argent à la caisse d'épargne. D'ailleurs, il ne
s'en cache pas, il en tient pour Mlu Louise. Oh ! il ne fait pas de
conditions; il avoue son amour, parce que l'occasion s'en présente
et que ça l'étouffait; si on veut bien de lui, il en sera heureux, mais
cela n'a pas de rapport avec l'autre affaire : n'embrouillons pas les
comptes. Et la maman Boisset, reconnaissante, touchée de ces senti-
ments délicats exprimés avec gaucherie, ne cache pas à sa fille que
ce brave garçon lui agréerait pour gendre, et Louise finit par dire
oui, non sans avoir versé une larme dans le sein de sa mÚre.
C'est le mariage qui lui révÚle l'amour qu'elle éprouvait sans le
savoir pour son cousin André. Elle fait tous ses efforts pour dissi-
muler sa mélancolie à Jean, qui l'aime rondement, de tout son
cĆur, et dont la vulgaritĂ© comme les caresses trop expansives lui
répugnent. D'ailleurs, tout en adorant sa femme, il est plein de
respect pour l'élégance et la distinction d'une nature qu'il sent trÚs
supĂ©rieure Ă la sienne; il attribue sa mĂ©lancolie Ă des rĂȘveries cau-
sées par ses habitudes de lecture, et il repousse avec une gaillarde
bonne humeur les actes d'intrusion abusive dans son ménage de la
part de Mmo Boisset, qui ne le trouve décidément pas digne de pos-
séder un tel trésor. Sur ces entrefaites, André revient en congé avec
les galons de maréchal des logis. Louise se trouble en le revoyant»
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782 LES OEUVRES ET LES HOMMES
Une explication a lieu entre eux : André se montre amer et éclate
en reproches; sa cousine se défend : il l'aimait donc? Pourquoi n'a-
t-il pas parlé? Maintenant il est trop tard. Elle est mariée à un hon-
nĂȘte homme, qui l'adore, envers qui elle a contractĂ© une dette, qu'elle
est résolue à payer. Qu'il s'en aille; qu'il parte pour le Soudan,
comme il en a annoncé l'intention; qu'il mette la mer entre eux!
Mais, au moment oĂč il va franchir la porte, en lui faisant des adieux
pathétiques, elle tombe dans ses bras...
La faute irrĂ©parable est commise. ĂcrasĂ©e de honte et de remords,
Louise veut au moins l'expier autant qu'il est en elle en l'avouant
Ă son mari, car elle a horreur du mensonge. A. force d'exhortations
et de larmes, sa mÚre a fini par lui arracher la promesse de différer
le terrible aveu jusqu'au lendemain. Mais Jean Darlot la surprend
dans cet affaissement douloureux qu'elle est incapable de dissi-
muler; il l'interroge, il la presse, elle dit tout. D'abord stupide de
désespoir, puis emporté par la colÚre, l'ouvrier éclate en reproches
amers, violents, injurieux; il se jette sur sa femme comme pour
l'étrangler; mais, devant son mouvement d'épouvante, il se ressaisit
et recule. Peu Ă peu il s'attendrit, il lui pardonne, il veut la prendre
dans ses bras; elle le repousse avec horreur, et alors, ne se pos-
sédant plus de jalousie et de désespoir, il se jette dans la riviÚre
qui coule sous sa fenĂȘtre. Dans la version primitive, telle qu'on l'a
jouée à la répétition générale, Jean, pris d'un véritable accÚs de
folie, commençait par précipiter sa femme et se précipitait aprÚs
elle, pour la rejoindre. On a trouvé ce dénouement trop noir et on
l'a atténué de moitié, mais il reste bien lugubre encore.
Au fond, Jean Darlot n'est qu'une anecdote du genre sombre»
sans grande nouveauté ni dans la conception, ni dans les détails, ni
dans les caractÚres. Qu'importe, si, avec ces éléments presque
sommaires, Fauteur a fait une Ćuvre Ă©mouvante I La simplicitĂ© de
l'invention générale se retrouve dans les moyens qu'il emploie; mais,
pour ne point s'afficher, l'art n'en est pas moins visible dans la
justesse du ton et la force des situations dramatiques. Aux raffinés,
je le crains, la trame n'en paraĂźtra pas trĂšs fine; mais ceux qui ne
demandent que de la vérité et de la vie y trouveront leur compte.
Et quelle interprétation merveilleuse I Sur ces cinq personnages, il
n'en est pas un qui soit médiocrement tenu, et il en est au moins
deux, ceux de M. Worms et de M110 Bartet, qui sont rendus d'une
façon bien voisine de la perfection. Le rÎle de Louise comptera
certainement parmi les meilleurs de cette derniĂšre, qui en a dĂ©jĂ
un si grand nombre d'excellents Ă son actif.
Victor Fournel.
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CHRONIQUE POLITIQUE
24 novembre.
Tout s'efface, dans la politique intérieure et étrangÚre, devant
le gigantesque scandale du Panama, et la terrible explosion de la
derniÚre bombe anarchiste, en dépit des victimes quelle a faites,
n'est rien auprÚs de l'explosion formidable qui vient d'éclater en
plein Parlement, en couvrant tout le personnel républicain et le
rĂ©gime lui-mĂȘme, des plus mortelles dĂ©chirures! AprĂšs la tache
de sang, le torrent de boue! Et encore, le sang'se mĂȘle-t-il Ă la
pourriture, car il y a déjà un cadavre dans cette fange, et il est
impossible actuellement de prĂ©voir oĂč s'arrĂȘteront les suites de
l'effroyable catastrophe.
Il y a longtemps que grondait sourdement dans l'opinion cette
affaire du Panama, au sujet de laquelle étaient répandus les bruits
les plus extraordinaires, et maintes fois les huit cent mille familles
atteintes par la chute de l'entreprise avaient essayé, sans y
parvenir, soit de sauver leur épargne d'une ruine irrémédiable, soit
au moins d'obtenir vengeance des vastes tripotages et des vols
effrontés qui avaient causé le désastre. A la fin, devant le parti-
pris évident d'une justice partiale et de pouvoirs publics mani-
festement complices, la conscience publique s'est soulevée, et elle
a poussé un tel cri d'indignation, que le gouvernement a été,
contraint de l'entendre. Bien malgré lui, il s'est résigné à ordonner
des poursuites, mais de quelle façon et dans quelles limites ! AprÚs
avoir systématiquement attendu que la prescription légale eût
éteint certaines responsabilités, il a restreint d'abord ses assigna-
tions Ă quelques hommes, en laissant en dehors la plupart des
administrateurs et entrepreneurs du fantastique canal, comme si
tous n'eussent pas dĂ» ĂȘtre appelĂ©s Ă©galement Ă rendre compte de
leur participation dans l'affaire ; puis il s'est arrangé pour évoquer
la cause devant une juridiction exceptionnelle qui, Ă tort ou Ă
raison, est suspectée de complaisance envers le pouvoir, et, depuis
l'acquittement du gendre de M. Grévy, n'inspire plus aucune
confiance à personne. Est-ce bien en s'entourant de précautions
pareilles qu'eût agi un gouvernement désireux de faire la lumiÚre
et jaloux d'écarter de lui toute ombre de suspicion?
On ne s'y est pas trompé dans le public. On s'est demandé
pourquoi tant de lenteurs calculées et de savantes restrictions
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784 CHRONIQUE POLITIQUE
quand on avait, au contraire, prĂ©cipitĂ© si violemment Faction Ă
l'Ă©gard d'autres entreprises; quand, par exemple, on avait saisi Ă
la gorge avec tant de bùte passionnée Y Union Générale en pleine
prospĂ©ritĂ©, sans mĂȘme consentir Ă laisser deux jours Ă ses action-
naires pour parer les coups mortels dont on les frappait avec rage.
II n'est pas surprenant que l'opinion, se défiant d'une justice
aussi arbitraire et aussi mal équilibrée, ait cherché des garanties
d'un autre cÎté et se soit adressée à la Chambre, moins pour
obtenir d'une assemblĂ©e aussi compromise elle-mĂȘme les rĂ©para-
tions poursuivies que pour saisir du procĂšs la France entiĂšre en lui
parlant du baut de la tribune. Et voilà comment a éclaté la dénon-
ciation retentissante dont l'écho provoque aujourd'hui dans tout le
pays la colÚre et le dégoût.
Cette séance inouïe restera l'une des plus douloureuses et des
plus avilissantes que puissent enregistrer les annales parlemen-
taires d'un peuple. Depuis le jour oii Cromwell, balayant les
méprisables législateurs qu'il jetait à la porte, flétrissait chacun
d'eux en lui disant au passage : « Toi, je te connais : tu es un
voleur! Toi, tu es un escroc! Toi, tu es un ivrogne! Toi, tu es un
adultÚre! » nous ne croyons pas qu'on ait jamais vu scÚne pareille
Ă celle du 21 novembre oĂč un dĂ©putĂ© a pu crier en face Ă ses
collÚgues : Oui, il y en a parmi vous 150 qui ont empoebé l'argent
du Panama pour autoriser la plus colossale filouterie du siĂšcle!
AprÚs avoir jeté au ruisseau les membres du Parlement-croupion,
Cromwell fit clouer, au-dessus de la porte du bĂątiment vide, ce
simple Ă©criteau : Chambre Ă louer â Ce n'est mĂȘme pas Chambre
Ă vendre qu'il faudrait inscrire aujourd'hui au-dessus de la colon-
nade du Palais-Bourbon, mais Chambre vendue! â Et Ă dĂ©faut
d'un sous-Cromwell pour expulser les ordures de cette écurie,
il faut espĂ©rer que l'honnĂȘtetĂ© publique s'en chargera aux Ă©lections
prochaines.
Personne n'a échappé aux accusations, à commencer par le pré-
sident Floquet lui-mĂȘme, et en allant jusqu'Ă des ministres dĂ©funts»
dont l'un aurait touché pour sa part 400 000 francs. On ne se
borne pas à déshonorer les vivants : on va jusqu'à salir les morts!
Chacun se vendait selon ce qu'il s'évaluait, celui-ci 200 000 francs,
celui-lĂ 300 000; tel autre un plus haut prix encore. Oh! qu'il
avait raison le philosophe qui disait : « Le plus fructueux des
commerces serait d'acheter les hommes ce qu'ils valent et de les
revendre ce qu'ils s'estiment! »
Quelle jolie scĂšne que celle de cette commission parlementaire
de onze membres débattant la question de savoir s'il y avait lieu
d'autoriser la Compagnie à faire une émission de valeurs à lots!
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CHRONIQUE POUTIQOE 785
Cinq membres se prononçaient pour et cinq contre. Tout dépendait
du onziÚme. En homme avisé, il court au Panama s'offrir pour
200000 francs, et il revient aussitĂŽt pour faire pencher du bon
cÎté le plateau de la balance !
C'était un marché ouvert, une véritable foire, oti les maquignon-
nages se pratiquaient sans vergogne et en plein soleil. Un boursier
bien connu en avait reçu l'entreprise et, son carnet de chÚques à la
main, il parcourait les bancs législatifs comme, au Tattersall, on
passe en revue et on cote les animaux alignés dans les box. Tant
cette jument, tant ce poulain 1
« La Chambre, a dit l'accusateur, peut se diviser en deux par-
ties : ceux qui ont touché et ceux qui n'ont pas touché. » L'accusa-
teur se trompe; il oublie un troisiĂšme groupe : ceux qui n'auraient
pas demandé mieux que de toucher...
Et ce qu'il y a de plus caractéristique en cette étrange affaire,
c'est la vraisemblance que le public trouve Ă toutes les imputations,
c'est la créance qu'il accorde à toutes les rumeurs infamantes. Il a
une telle opinion de nos politiciens qu'il les juge capables de tout
et ne manifeste aucun étonnement des énormités dont on les accuse!
Non seulement il n'a pas la moindre idée de protester, mais il
accepte les articulations les plus monstrueuses comme possibles,
mĂȘme comme probables!
Le président actuel de la Chambre, M. Floquet, et l'ancien pré-
sident du conseil, M. de Freycinet, ont reçu là des éclaboussures
bien pénibles pour des hommes d'honneur. On les accuse ouverte-
ment d'avoir reçu, l'un 300000 francs, l'autre 200 000 francs,
qu'ils auraient employés, non, il est vrai, pour leur usage personnel,
mais pour le service de leur politique.
L'un et l'autre se bornent jusqu'ici à un désaveu sec et hautain,
sans autre explication. Cependant, les journaux abondent Ă ce sujet
en détails dont la précision semblerait appeler un démenti plus
catégorique. Est-il exact, comme on l'affirme avec persistance, que
M. Floquet, quand il était chef du cabinet et ministre de l'inté-
rieur, ait contraint, par une sorte de réquisition, la caisse à lait du
Panama de lui remettre 300 000 francs pour l'aider Ă combattre la
candidature parisienne du général Boulanger? Est-il vrai que, sur
cette somme, il ait donné 100 000 francs à un journal du soir (?) et
100000 francs à un journal du matin (?), en réservant le surplus
pour soutenir ta candidature officielle de M. Jacques? Ce serait Ă
éclairdr, et on s'étonne un peu que le successeur majestueux de
Ravez, de Laine, de Sauzet, au fauteuil de la présidence, ne soit
pas le premier à réclamer le procÚs en Cour d'assises dont le
défient ses calomniateurs.
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786 CHB0J1QUE POLITIQUE
« Qnant à Jacques, écrit Rochefort d'une plume joviale, il n'y
a plus lieu d'ĂȘtre surpris de la nuĂ©e d'affiches dont il nous a
inondés pendant la période électorale, en restant, d'ailleurs, sur le
trottoir à 85 000 voix de minorité. Il y allait d'autant plus gaiement
que c'était Lesseps qui payait l'affichage! *> Et le pamphlétaire
ajoute : « Floquet passe pour un des plus honnĂȘtes de son parti;
ça donne Vraiment une délicieuse idée des autres! »
Ce qu'on ne saurait proclamer trop haut, c'est que la responsa-
bilité d'un ministre ne serait nullement diminuée, en pareil cas,
parce qu'il aurait mis l'argent ainsi extorqué au service de sa poli-
tique au lieu de l'employer Ă ses besoins ou Ă ses plaisirs person-
nels. La caisse du Panama n'Ă©tait pas une banque d'Ătat dans
laquelle pouvaient puiser les dépositaires du pouvoir, mais la
réserve d'une entreprise particuliÚre dont les fonds avaient une
destination réglée d'avance et n'appartenaient qu'aux actionnaires.
Si les faits articulés sont vrais, ils nous révÚlent comment le régime
actuel entend la pratique du suffrage universel et Ă quels moyens
il recourt pour exercer une pression sur l'urne électorale! Les
fonds secrets ne lui suffiraient plus, et il s'adresserait, par une
sorte de chantage, Ă des entreprises particuliĂšres pour leur faire
payer, comme dans les montagnes des Abruzzes, les autorisations
ou légalisations dont elles ont besoin !
Nous nous souvenons d'un dĂ©bat de mĂȘme nature, quoique bien
infime à cÎté de celui d'hier, qui se produisit au Corps Législatif
de l'Empire. Il s'agissait de l'élection contestée de M. Isaac Péreire
dans un département du Midi. On reprochait à l'élu d'avoir aidé le
vote de sa grosse fortune ; il s'en défendait avec énergie. « L'argent,
eut-il l'imprudence de dire, n'a joué dans mon élection qu'un trÚs
petit rĂŽle... » â « Eh bien, Monsieur, tonna Jules Favre en se
dressant, il ne devait en jouer aucun! » Et l'impression de cette
seule parole fut telle, que la majorité n'osa passer outre, et que
l'élection fut annulée.
Mais nous avons fait des progrĂšs depuis ; aujourd'hui l'impudeur
est Ă son comble : c'est monnaie courante, et, de mĂȘme que, dans
certains cercles, des joueurs habiles corrigent les hasards de] la
fortune, nos politiciens experts savent aussi corriger les hasards
du scrutin. Seulement, ce n'est pas à leurs frais que se fait l'opé-
ration ; c'est aux dépens du Trésor pubKc ou de la caisse cynique-
ment cambriolée de sociétés particuliÚres. Mais, en réalité, n'est-ce
pas toujours la fortune publique qui est atteinte, et le gouvernement
n'a-t-il pas encouru, tout comme la Chambre, une lourde respon-
sabilité morale en dupant l'épargne populaire et en égarant la
crédulité des masses par le patronage qu'il accordait à l'entreprise,
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CHRONIQUE POLITIQUE 787
par l'autorisation exceptionnellement donnée à la Compagnie
d'émettre des valeurs à lots en dérogation formelle à la loi? C'est
là ce qui a entraßné la confiance persistante des souscripteurs, et
c'est là aussi ce qui aggrave les responsabilités gouvernementales.
Quoi! l'assignation lancée contre cinq des administrateurs du
Panama les accuse d'avoir « escroqué tout ou partie de la fortune
« d'autrui, en employant des manĆuvres frauduleuses pour faire
« croire à l'existence d'un événement chimérique et d'un crédit
« imaginaire » , et il se trouve que les manĆuvres employĂ©es sont
précisément des lois votées par la Chambre et des autorisations
accordées par le gouvernement ^ C'est donc bien tout le monde
officiel, on peut dire le rĂ©gime lui-mĂȘme qui est en cause dans
cette ignoble affaire ; et ce n'est plus seulement dans le Danemark
de Shakespeare qu'il y a quelque chose de pourri, mais dans notre
République actuelle! Jamais le Chagres, ce torrent dévastateur qui
rend, dit-on, impossible l'établissement du canal projeté, jamais le
Chagres n'a charrié autant de puants détritus et de matiÚres en
dĂ©composition que la tribune de la Chambre n'en a vu passer Ă
ses pieds depuis deux jours; et Dieu sait quel fleuve de boue va
continuer d'y faire couler l'enquĂȘte!
Car il fallait une sanction Ă tous ces scandales, et le Parlement
acculĂ© a fini par dĂ©cider l'enquĂȘte dont il ne voulait d'abord Ă
aucun prix. Le ministĂšre avait mĂȘme laissĂ© entendre qu'il la com-
battrait à outrance. Mais, devant l'énormité criante des faits, il a dû
se rĂ©signer Ă subir ce qu'il se sentait impuissant Ă empĂȘcher, et
c'est lui-mĂȘme qui est venu proposer Ă la Chambre, invitus invitam,
la mesure dont l'un et l'autre redoutent également les conséquences.
Quand, en effet, on commence une lessive aussi chargée, sait-on
quels résidus infects se trouveront au fond du cuvier?
On a donc nommé une commission de 33 membres, avec les
pouvoirs les plus étendus pour arriver à la découverte totale de la
vérité. Mais, spectacle, original et instructif, on a vu alors tout le
monde réclamer avec empressement la mesure de salubrité dont,
au fond, chacun eĂ»t bien voulu Ă©loigner le calice, et peut-ĂȘtre
ceux-lĂ mĂȘme qui la demandaient avec le plus d'ostentation sont-ils
ceux Ă qui elle inspire, dans le secret de leur conscience, le plus
de trouble et d'inquiétude.
Quxsivit cĆlo lucem, ingemuitque reperta.
Nous voilĂ donc avec deux enquĂȘtes, l'une dont est chargĂ©e la
justice, l'autre que va suivre le Parlement. L'opinion ne semble
guĂšre avoir confiance dans la premiĂšre; trouvera-t-clle plus de
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788 CHRONIQUE POLITIQUE
garanties dans la seconde? En matiÚre pénale, ce ne sont pas les
accusés qui choisissent les membres du jury, et, dans le cas
présent, on ne pourra exercer, à l'égard d'aucun d'eux, le droit
habituel de récusation. D'autre part, n'y a-t-il pas là un étrange
amalgame du pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire, et n'est-ce
pas la confusion de toutes les rĂšgles que d'investir une commission
parlementaire d'une tĂąche en contradiction flagrante avec tous
les principes de notre droit public? Nous ne sommes pas encore Ă
la Convention, et c'est peut-ĂȘtre Ă cause de cela que celte com-
mission siguliĂšre a eu tant de peine Ă se constituer. Finira-t-elle
par atteindre le but qu'on se propose, ou, du moins, celui qu'on
affiche? Personne ne saurait le dire; attendons.
Provisoirement, la Chambre, comme si elle eût été mue d'une
pensée de compassion, a décidé que les malheureux porteurs de
titres de Panama qui voudront intenter une action civile en res-
titution contre les administrateurs et entrepreneurs de la Compa-
gnie, recevront, à titre exceptionnel, le bénéfice de l'assistance
judiciaire. â Franchement, c'Ă©tait bien le moins qu'on dĂ»t Ă ces
infortunés, dépouillés de leur petite épargne, à ces huit cent mille
familles détroussées de plus d'un milliard par les flibustiers de la
politique et de la finance !
Ah! il y a en France un homme qui doit, Ă cette heure, se
frotter les mains avec jubilation : c'est le gendre de l'ancien pré-
sident de la république. Il est bien vengé! Mais dans quelle pos-
ture tout cela nous place-t-il aux yeux de l'Europe et du monde?
On a hùte de détourner les regards de ces corruptions et de
sortir de cette atmosphÚre nauséabonde pour respirer un air plus
pur et reposer les yeux sur de consolants tableaux. Pendant qu'ap-
paraßt ainsi chez nous toute la gangrÚne de la société nouvelle
qu'on nous fabrique avec la morale indépendante, là -bas, dans la
brousse de l'Afrique sauvage, nos explorateurs et nos soldats nous
relĂšvent le cĆur en Ă©largissant le domaine de la civilisation et en
rendant quelque fierté à notre drapeau. La Chambre, échappant
une minute aux émanations délétÚres de son enceinte, a bien fait
d'envoyer un salut aux héros désintéressés qui ne vivent, ne lut-
tent et ne tombent que pour l'honneur! Quatorze de nos officiers
ont déjà payé de leur vie les succÚs qui flattent notre orgueil
déshabitué de toute victoire, et l'heureuse issue de notre petite
expédition se rehausse encore du criminel concours que la haine
allemande n'a pas rougi de prĂȘter en cette circonstance Ă la bar-
barie! Le général Dodds et ses compagnons nous réconfortent ;*et
si Abomey n'est pas Strasbourg, â ne l'oublions pas! â du moins
il nous montre que les soldats qui viennent de conquérir l'un ne
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CHRONIQUE POL1T1QCE 789
seraient pas incapables d'emporter l'autre, et le patriotisme est
soulagé de leur devoir cette virile confiance en l'avenir.
Une vieille chronique prétend que Dieu aime tellement la France
qu'il efface pendant la nuit les fautes qu'elle commet pendant le
jour. Il ne faudrait pourtant pas trop s'y fier, d'autant que nous
créons sous ce rapport beaucoup de besogne à la Providence, et
que sa miséricorde pourrait bien finir par se lasser.
Depuis quelque temps, en effet, les défaillances et les fautes ne
se comptent plus, si bien que nous en étions arrivés, au moment
oĂč a Ă©clatĂ© l'affaire du Panama, Ă un dĂ©sarroi si profond et Ă de
tels périls sociaux, que le gouvernement éperdu était venu demander
à la Chambre de nouvelles mesures répressives pour protéger l'ordre
public. Il réclamait notamment une modification considérable de la
loi de la presse, l'autorisant à opérer des saisies et des arres-
tations préventives. C'était reconnaßtre que la loi de 1881, faite
aux applaudissements de tous les républicains, avait, en réalité,
supprimé des garanties nécessaires et ouvert l'écluse à tous les
excÚs; c'était aussi et surtout vouloir substituer l'arbitraire à la
licence, et la majorité, habituellement plus maniable, ne se montrait
guÚre disposée à concéder à un gouvernement si faible, pour ne
pas dire si nul, des armes aussi dangereuses et capables de se
retourner un jour contre ceux qui les auraient forgées... D'ailleurs,
Ă quoi bon des armes nouvelles quand les anciennes suffisent
amplement à la défense sociale? Ce ne sont pas les lois qui
manquent, ainsi qu'on l'a crié de toutes parts à nos gouvernants
affolés; ce qui manque, c'est uniquement la volonté de s'en servir.
Il en est qui interdisent les chants révolutionnaires et l'exhibition
d'emblÚmes séditieux dans les rues; il en est qui protÚgent le domi-
cile privé contre les bandits qui l'envahissent et le saccagent; qui
défendent les personnes contre les violences etles menaces de mort ;
il en est qui prohibent les attroupements, qui frappent de révocation
les maires en révolte contre l'autorité publique, qui assurent la
liberté du travail aux ouvriers contre les fauteurs de grÚve. Quel
usage a-t-on fait de toutes ces lois, Ă Carmaux et ailleurs? On les
a laissé sommeiller en face des pires désordres, et quand, par hasard,
la justice a frappé quelques coupables, on s'est hùté de les gracier
dĂšs le lendemain, sur la sommation de la clique radicale et jacobine.
Le gouvernement n'est donc pas désarmé, et s'il reste impuissant,
il ne doit s'en prendre qu'à sa faiblesse et à sa lùcheté. Il n'a pas
fallu moins que la terrible explosion de la rue des Bons-Enfants
pour lui arracher quelques actes d'énergie à Carmaux, et ce qu'il
a fait ainsi aprĂšs la bombe, pourquoi ne l'avait-il pas fait avant?
Le pauvre président du conseil a essayé de défendre sa politique,
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790 CHRONIQUE POLITIQUE
en y mettant mĂȘme un accent qui a touchĂ© la Chambre. En l'Ă©cou-
tant, on regrettait de ne pas trouver en lui autant de fermeté que
d'honnĂȘtetĂ©; mais les bonnes intentions ne suffisent pas en poli-
tique ; le gouvernement des hommes exige d'autres qualités, et un
instant on s'est demandé si l'incapable ministÚre de M. Loubet
n'allait pas tomber sur la loi de la presse. Il n'a évité la chute qu'en
acceptant avec résignation un amendement, repoussé d'abord par
lui, qui décapitait et annulait toute la loi; mais, à peine était-il
sauvé de ce péril qu'il se heurtait à un autre écueil, plus redoutable
encore, celui du Panama, sur lequel il court le risque de se briser
avant peu. Les cabinets ne se sauvent pas par des votes de con-
fiance, cataplasmes émollients posés sur des blessures; ils se
sauvent eux-mĂȘmes par leur capacitĂ© et leur courage.
En veut-on la preuve? L'incident Culine suffirait Ă la fournir.
Voilà un agitateur qui avait été condamné par une Cour d'assises
à six ans de réclusion pour la part qu'il avait prise aux troubles
sanglants de Fourmies, et il était détenu à Melun depuis cette
Ă©poque quand, Ă l'heure mĂȘme oĂč le cabinet rĂ©clamait de nou-
velles armes, il mettait en liberté le socialiste organisateur de
grÚves que la justice avait frappé. C'était un acte d'impré-
voyance autant que de faiblesse. DĂšs le lendemain, en effet, un
siÚge de conseiller d'arrondissement étant vacant à Roubaix, Culine
y était élu par la tourbe révolutionnaire, et, bien que le séjour de
la région du Nord lui soit interdit administrativement, il n'y a pas
à douter que l'élu ne brave le pouvoir en allant avec résolution y
occuper son siĂšge. L'en empĂȘchera-t-on? La meute criera, comme
Ă Carmaux, Ă la violation du suffrage universel! S'inclinera-t-on
devant son audace? Ce sera l'abdication du pouvoir. Et voilĂ com-
ment la faiblesse crée des embarras dont on peut mourir, tandis
qu'un peu de courage eût écarté tous ces dangers. Le jury de Douai
avait placé Culine à l'abri de toute tentation politique, dans la paix
d'une maison centrale : il était bien simple de l'y laisser, en res-
pectant le verdict d'une cour souveraine.
Au milieu de ces incidents et de ces secousses, que devient le
budget? Cette Chambre, occupée de tout excepté de sa mission
essentielle, semble vraiment le considérer comme une quantité
secondaire et absolument négligeable. Qu'est-ce que 3 milliards et
demi pour des gens qui viennent de jongler avec les centaines de
millions du Panama! Ces étonnants législateurs incarnent avec
autrement de vĂ©ritĂ© que les honnĂȘtes gens de la Restauration le
type cinglé par la satire de Barthélémy :
Des députés ventrus, à la faim insatiable,
Qui votent des budgets et les mangent Ă table.
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CHRONIQUE POLITIQUE 791
Le budget de ce temps-là n'était que d'un milliard ; nous l'avons
presque quadruplé depuis. On l'épluchait alors; on le fait aujour-
d'hui passer comme une muscade. VoilĂ le progrĂšs ! Qui nous rendra
cet invraisemblable milliard, avec « les férocités » d'un VillÚle pour
le passer au crible d'un examen minutieux?
De nos jours, on augmente sans cesse les charges sans se préoc-
cuper du poids bientÎt intolérable dont elles écrasent le pays. Nous
avons déjà neuf ministÚres par lesquels s'écoule l'argent des contri-
buables ; on songe Ă en constituer un dixiĂšme, celui des colonies, dont
l'inutile création n'aurait guÚre d'autre objet que de doter grassement
un nouvel état-major, puisque les services qu'il s'agit de pourvoir
reçoivent déjà tous les crédits dont ils ont besoin. Mais ne faut-il
pas satisfaire avant tout les vanités et les avidités républicaines?
On a essayé, pour la forme et pour la réclame électorale, d'un
dégrÚvement sollicité de longue date par la classe populaire : la
suppression de tous les droits perçus au profit de l'Ătat sur les
boissons hygiéniques : vins, biÚres, cidres, poirés. Mais ce prétendu
dégrÚvement, décidé en principe par un vote de parade, n'est qu'un
trompe-l'Ćil derriĂšre lequel ne se trouve aucune rĂ©alitĂ©, puisque
l'application de la réforme demeure suspendue jusqu'à ce qu'on ait
trouvé ailleurs les 90 millions de déficit don t elle creuserait le budget.
On ne dégrÚve pas ; on déplace ; on n'allÚge l'épaule gauche que pour
surcharger la droite, et le pauvre contribuable ne pourra que redire
mélancoliquement avec l'ùne de la fable : Que me fait le change-
ment si je porte toujours le mĂȘme bĂąt? Clitellas dum portera meas?
Nous touchons à décembre; quatre semaines, que traverseront
encore les agitations politiques, nous séparent à peine de l'année
nouvelle, et la discussion de la loi de finances n'est pas mĂȘme
entamée ! De sorte que le Parlement va se trouver à la fois aux
prises avec le budget en retard de 1893 et avec le budget normal
de 1894! Jamais, depuis que le régime représentatif existe en
France, on n'avait encore vu situation pareille; jamais aucun
gouvernement et aucune assemblée n'avaient, à aucune époque,
traitĂ© avec un pareil sans-gĂȘne le travail et les intĂ©rĂȘts du pays!
Comment s'étonner que, dans ce désarroi universel, le socialisme
international s'agite et avance son travail de taupe sous les pieds
de gouvernements aveugles qui s'apercevront seulement que le sol
est miné quand ils s'effondreront dans le gouffre? Partout des
congrÚs socialistes ou des manifestations révolutionnaires viennent
de se tenir librement, en Angleterre, en Belgique, en Allemagne,
en France, comme si les propagateurs des doctrines subversives
exerçaient ainsi le droit le plus naturel et le plus légitime. Les
« Sans-Travail » de Londres ont promené des centaines de
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792 CHRONIQUE POLITIQUE
drapeaux rouges dans Trafalgar-Square, tout comme les disciples
de Lassalle et de Marx ont décoré leur salle de Berlin d'étendards
et de banderoles Ă©carlates. L'emblĂšme est partout le mĂȘme, parce
que, partout, sous la diversité apparente des programmes, se
retrouvent les mĂȘmes haines et les mĂȘmes revendications, la mĂȘme
guerre au capital et à Tordre chrétien.
Le congrÚs de Berlin comptait des délégués autrichiens, anglais,
suédois, italiens, espagnols, hollandais, danois, roumains. Appelé
à se prononcer sur le chÎmage du 1er mai, il a refusé d'y associer
l'Allemagne, parce que cette démonstration ne pourrait que com-
promettre, dans l'empire germanique, le succÚs de la méthode
savante et plus sûre qui a été adoptée ; mais les socialistes alle-
mands n'en donneront pas moins un tĂ©moignage de sympathie Ă
leurs frĂšres des autres pays en chĂŽmant d'une maniĂšre absolue la
soirée du 1er mai, en l'honneur du travail universel de huit heures.
La Belgique a eu les manifestations socialistes de Bruxelles,
d'Anvers, de Louvain, au chant de la Carmagnole et au cri de :
« Vive le suffrage universel I » auxquelles ont répondu de loin les
réunions socialistes de Lyon, de Lille, et le congrÚs anarchique
d'ArmentiÚres, organisant la Fédération socialiste de la région du
Nord, et créant un organe hebdomadaire dont le programme est
« d'amener à brÚve échéance la capitulation de la bourgeoisie et
du capitalisme par la grÚve générale des ouvriers des deux mondes. »
Tous ces faits ne semblent-ils pas donner raison Ă l'un de nos
principaux hommes d'Ătat, M. Floquet, proclamant dans une
réunion récente que « le socialisme n'est que le développement
naturel et logique de la République? » Il est certain que beaucoup
des lois fabriquées coup ^ur coup par la Chambre en ces derniers
temps tendraient Ă justifier une opinion pareille. Mais ce n'est pas
cette République-là qui serait capable de rassurer le pays contre
des dangers dont il s'inquiÚle de plus en plus; et si l'on écoutait
sa voix, on l'entendrait cri^r de toutes ses forces au président de la
Chambre : Vive la probitĂ©. Monsieur! Et vive l'ordre dans l'Ătat
avec l'économie dans les fltiances publiques !
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4,325 ùdmkdoa» au Baccalauréats depuis le 1- novembre 187*.
1885-86. Deux ©ont oinquante-sept élÚves reçus.
I 1886-87. Deux cent soixante-deux élÚve* reçus.
Amw/ «A^i«ß^â J 1887-88. Deux oent soixante-trois Ă©lĂšves reçus.
AQH66S SCOiaireS i 1 888-89. Deux oent cinquante-neuf élÚves reçus.
I 1890-91. Deux cent soixante-dix élÚve» reçus.
( 1891-92. Deux oent solxante-trelse élÚves reçus.
BACCALAURĂATS
RHĂTORIQUE. â MIL Andrez, Baoby, Bernard, Bigei, Boucher, Bourdeii, Boutin, Caron, Chapard,
Delorme, Depambour, Diard, Digard, Dreux, Dumas, Durand, Durey, Folquet, Fouineau, Gagneraud, Gauraant,
Galland, Gigaûd, Gleise, Guérin, Heilbronner, Henry, Heurtebise, Lachau, Lacour, Laigre, Lebasteur, Léry,
Lucas, Mac-Auliffe, Massùt, Mathiot, Ménard, de Ménasce, Moulin, Pagnard. J. Pas, Pecresse, Person, Pierre,
Planet, Radenac, Robert, Sanvoisin, Sevin, Stiebel, Thiellement, Truelle, Valeille, Varaines, de Visme.
PHILOSOPHIE. â MM. Ăubanel, BeguĂ©, Bernheim, BrĂ»lĂ©, Brunet, BruyĂšre, Bue, de Glomesnil, Courjean,
Dordet, Doublot, Durr, Ferré, George, Gerboud, Goin, Goujon, Grimpret, Hérel, Langrognet, LaquerriÚre, La
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Ad religionis bonum, internmque tranquillitaiis con-
servationem ea qum sequuntur conventa sunt. (Préambule
du Concordat.)
VI
J'ai assimilé, par une comparaison d'une exactitude incontes-
table, le Concordat à un traité, conclu dans les conditions ordinaires
des relations internationales entre deux pouvoirs indépendants.
Or il y a une vérité de fait que n'ignorent aucun de ceux qui
ont eu Ă mettre en pratique des conventions de cette nature, c'est
qu'elles ne peuvent ĂȘtre conservĂ©es qu'Ă la condition d'ĂȘtre exĂ©cu-
tĂ©es dans l'esprit qui les a fait conclure et en vue de l'intĂ©rĂȘt
commun qui a déterminé l'alliance. Dans d'autres dispositions, le
maintien d'un tel traité est précaire, toujours menacé, et devient
tĂŽt ou tard impossible.
Rien n'est plus facile Ă comprendre. Avec quelque soin et
quelque prĂ©cision qu'un acte primitif ait pu ĂȘtre rĂ©digĂ©, la pru-
dence humaine ne peut jamais ni tout prévoir ni tout régler. De
l'application mĂȘme du traitĂ© et des relations quotidiennes qu'il
établit entre ceux qu'il rapproche et met en contact, à tout instant
des difficultés peuvent naßtre. Des contestations peuvent s'élever
sur l'interprétation et la portée des moindres clauses. Dans les
rapports de la vie privée, c'est, on le sait, des différends survenus
& propos de l'exécution des contrats que les tribunaux ont le plus
souvent Ă connaĂźtre. Aucun recours de cette nature n'est possible
pour dÚs pouvoirs qui ne relÚvent d'aucune juridiction supérieure.
DÚs lors, nul autre moyen de sortir d'un différend qu'un désir
mutuel de concorde et surtout le sentiment que l'accord est essen-
tiel pour le but commun qu'on se propose d'atteindre. DĂšs que ce
1 Voy. le Correspondant du 25 novembre 1892.
5e LTVHAI80N. â 10 DĂCEMBRE 1892. 51
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794 LE CONCORDAT
concert n'existe plus, la rupture est proche ; et elle devient immi-
nente et infaillible, si Tune des deux parties peut ĂȘtre soupçonnĂ©e
de poursuivre des desseins opposés à ceux-mÚmes qui ont fait
l'alliance, et pour y tendre avec plus de facilité, de mettre à profit
les avantages que la convention lui donne et les obligations qu'elle
impose Ă l'autre.
Ces termes posĂ©s, â et c'est, je crois, l'Ă©vidence mĂȘme, â quel
était donc l'objet de l'alliance scellée pour la France par le Con-
cordat de 1801, entre l'autorité civile et l'autorité religieuse? La
formule est donnée avec une précision énergique en quelques mots
du préambule que j'ai cités. Les deux pouvoirs, y est-il dit, se
sont mis d'accord tant « pour le bien de la religion que pour le
maintien de la tranquillité publique » , ad bonum religionis inter-
nĆque tranquillitatis conservationem. Objet double en apparence,
ai-je déjà dit, mais unique en réalité, puisque le rétablissement et
le maintien de la religion étaient, aux yeux du Premier consul, tout
aussi bien que du Pape, et de l'aveu explicite de l'un comme de
l'autre, un des éléments essentiels de la paix publique. Parties,
peut-ĂȘtre, de points de vue diffĂ©rents, les deux autoritĂ©s se sont
rĂ©unies pour exprimer la mĂȘme pensĂ©e par une mĂȘme formule, et
Tune n'est pas moins engagée à assurer le bien de la religion que
Tautre à respecter la tranquillité publique- Reste à savoir si l'une
des deux n'a pas perdu de vue le but commun et, en ce cas, Ă
laquelle cet Ă©cart doit ĂȘtre lĂ©gitimement imputĂ©.
Je ne crois pas, en vérité, qu'il passe par l'esprit de personne
d'accuser le Saint-SiĂšge d'avoir, pendant le siĂšcle qui va finir, com-
promis soit le bien de la religion, soit le maintien de la paix
publique, par un excĂšs quelconque de zĂšle ou de pouvoir. Le dix-
neuviÚme siÚcle n'a pas connu des Souverains Pontifes doués de
l'inflexibilité hautaine d'Innocent IV, ou de l'impétueuse ardeur de
Boniface VIII, ou de l'humeur belliqueuse de Jules H. Si la tĂąche
de gouverner la France a été assez rude pour ceux qui l'ont entre-
prise et les a exposés à de violentes secousses, ce n'est pas la
papauté qui leur a rendu la vie difficile par l'usage ou par l'abus de
ses armes spirituelles. Loin de lĂ , toutes les fois, â et ce malheur
n'est arrivĂ© que trop souvent, â que des questions religieuses ont
Ă©tĂ© mĂȘlĂ©es Ă nos divisions de partis pour les envenimer, la papautĂ©
s'est toujours empressée de répondre à l'appel des gouvernements
qui l'ont priée, à plusieurs reprises, d'intervenir pour calmer
réchauffement des esprits. C'est ainsi que, en 1828, sous la Restau-
ration, en 1845, sous la monarchie de 1830, â quand l'opposition
réussit à réveiller le vieux fantÎme d'impopularité qui s'attache aux
pas de la Société de Jésus, et qu'une opinion publique égarée exi-
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LE CONCORDĂT TC5
geait des mesures de proscription qui répugnaient également au
bon sens et au bon goĂ»t des ministres des deux gouvernements, â
Pie VIII d'abord, GrĂ©goire XVI ensuite, se prĂȘtĂšrent, sur la
demande de Charles X et de Louis-Philippe, Ă des accommodements
qui suffirent pour dissiper l'orage. Je me rappelle mĂȘme ce que j'ai
appris, dans cette derniĂšre occasion, d'un vieil homme d'Ătat, issu
d'une grande famille parlementaire, ayant occupé des postes émi~
nents sous divers régimes et qui honorait ma jeunesse de sa bien-
veillance : a De nos jours, disait-il, quand une difficulté religieuse
s'élÚve, il faut toujours recourir à la cour de Rome; le clergé
national peut ĂȘtre ardent et difficile Ă manier; de Rome ne vien-
nent plus jamais que des conseils de paix et de prudence. » Ce n'est
pas Léon XIII, assurément, qui a fait mentir cette maxime dictée
par une expérience consommée.
Si donc, comme on l'a affirmé, sans en fournir aucune preuve»
il était vrai que l'épiscopat et le clergé français aient été animés,
contre le gouvernement actuel, d'un esprit d'hostilité systématique,
â si on avait pu les convaincre d'avoir combattu non pas seulement
telle ou telle mesure législative, mais le principe du gouvernement
rĂ©publicain lui-mĂȘme et d'avoir engagĂ© l'Eglise au service des
espĂ©rances d'un autre rĂ©gime, â rien n'Ă©tait plus simple que de
faire cesser cette confusion, puisque LĂ©on XIII, avant mĂȘme de
la désavouer avec éclat, ne l'avait jamais autorisée. En tout genre,
l'attitude et le langage de ses représentants, à Paris, ont toujours
recommandé la modération. Il y a douze ans déjà , û j'ai bonne
mémoire, quand M. Jules Ferry se jeta étourdiment dans l'entre*
prise d'expulser en masse du sol de France toutes les congréga-
tions religieuses, des pourparlers furent engagés à Rome pour
faire agrĂ©er une transaction dont les termes auraient peut-ĂȘtre
épargné à la république le désagrément de débuter par une mesure
violente et de finir par une issue ridicule. Me trompé-je en
affirmant que si les démarches n'aboutirent pas, ce ne fut pas de
Rome, mais du parti républicain, que vint l'obstacle? M. de Frey*
cinet, alors ministre des affaires étrangÚres, pourrait, à cet égard,
rafraßchir mes souvenirs, car ce fut cette transaction manquée qui
amena pour lui, je crois, une de ces sorties du pouvoir qu'il opĂšre
assez fréquemment, jamais sans espoir de retour.
11 n'est donc que juste de reconnaĂźtre que, de la part de l'Eglise
et de son chef, aucun fait, aucune parole, ne se sont écartés de
l'esprit et n'a compromis le but de l'acte qui établit ses relations
avec l'Ătat. Quoique le pouvoir civil n'ait pas toujours eu, sous les
diverses formes que nos révolutions lui ont fait prendre, la cons-
cience tout Ă fait aussi nette, on pouvait, je crois, [il y a peu de
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796 LE CONCORDAT
temps encore, lui rendre un témoignage & peu prÚs pareil. Malgré
quelques dissentiments passagers et partiels, aucun des gouverne-
ments qui ont précédé le régime actuel n'avait oublié la pensée
dominante du Concordat, au point de mĂ©connaĂźtre l'intĂ©rĂȘt qu'il
devait prendre au bien de la religion, en retour de l'appui qu'elle
prĂȘte elle-mĂȘme au repos de la sociĂ©tĂ©. Une revue trĂšs rapide des
faits suffit pour faire voir que, malgré la différence de leurs prin-
cipes et de leurs sentiments sur d'autres sujets, à cet égard, leur
conduite a été uniforme. Il n'y a pas lieu, évidemment, de tenir
compte des derniÚres années du premier Empire, pendant lesquelles
Napoléon, égaré par l'enivrement du pouvoir absolu, se porta sur la
personne de Pie VII à des violences dont l'effet immédiat fut de sus-
pendre les dispositions les plus essentielles du Concordat. Ce court
intermĂšde n'a servi qu'Ă faire voir que l'acte lui-mĂȘme mĂ©nageait Ă
l'Eglise assez de garanties d'indépendance pour ne laisser aucune
prise légale aux exigences capricieuses de la force. Il serait inutile,
par une raison contraire, d'insister sur l'exemple de la Restaura-
tion, qui ne prouverait rien en prouvant trop, puisqu'on a accusé
la monarchie légitime d'avoir vécu, pendant cette période, avec
l'Eglise dans une intimité trop complaisante. Mais la monarchie de
1830 Ă©tait nĂ©e au milieu d'une violente tourmente d'irrĂ©ligion et, Ă
plusieurs reprises, elle s'est trouvée engagée avec l'épiscopat
presque tout entier dans une lutte assez vive, notamment au sujet
de la loi d'enseignement secondaire. Et cependant, dans les der-
niÚres années, les principaux chefs de l'Eglise de France l'assu-
raient de sa reconnaissance pour l'appui qu'elle avait trouvé
« dans l'habileté du roi et son attachement à la foi de nos
pÚres1. » Quant à la république de 1848, on peut se souvenir de
l'empressement qu'elle mita faire bénir, par la religion, ses premiers
pas et à inaugurer sa constitution par une messe solennelle célébrée
en plein air sur la place de la Concorde; et c'est une Assemblée,
encore républicaine, de cette époque qui a donné aux catholiques,
par la loi de 1 850, une de leurs plus précieuses garanties.
Le second Empire, Ă son dĂ©but, tĂ©moigna, on le sait, Ă l'Ăglise â
en paroles, Ă la vĂ©ritĂ©, plus qu'en actes â une bienveillance assez
marquée pour faire tort à la cause catholique auprÚs de ceux qui
regrettaient le coup d'Ătat du 2 dĂ©cembre. Si, plus tard, ces rela-
tions se refroidirent, ce fut quand la guerre d'Italie eut mis en péril
la souveraineté temporelle du Pape. La controverse qui s'éleva alors
porta sur une question de politique étrangÚre qui avait peu de
4 MĂ©moire adressĂ©e au roi par les archevĂȘques et Ă©vĂȘques de la proviuce
de Paris, 6 mars 1844. (Recueil des actes épiscopaux relatifs au projet de laide
l'instruction secondaire, 1. 1, p. 2.)
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LE CONCORDAT 797
retentissement Ă l'intĂ©rieur, et n'arrĂȘta pas le dĂ©veloppement des
institutions religieuses de toute nature. Enfin, le gouvernement de
M. Thiers, en plaçant une frégate à la disposition du Pape dans les
eaux de la Méditerranée, pour assurer contre tout événement la
rĂ©gularitĂ© des communications de l'Ăglise de France avec son chef,
puis en acceptant et en dĂ©fendant mĂȘme la loi sur le conseil
supérieur d'instruction publique, qui assurait dans l'éducation et
l'enseignement de toute la jeunesse française une large part
d'influence Ă l'Ă©piscopat, se conduisait encore envers l'Ăglise en
allié et en ami. Je ne parle pas, et pour cause, du gouvernement
du maréchal Mac-Mahon, réputé par excellence clérical. C'est ainsi
que l'esprit du Concordat, qui est, sans vouloir jouer sur les mots,
avant tout un esprit de concorde, était parvenu intact jusqu'à nous,
et ce qui explique comment le texte, ayant échappé à toutes nos
revisions constitutionnelles, paraissait avoir pris place parmi les
bases fondamentales de notre droit public.
Arrivant ainsi au gouvernement actuel et au parti qui le repré-
sente, j'éprouve à paraßtre continuer cette recherche un véritable
embarras. En ayant l'air de m'enquérir du soin qu'il prend du bien
de la religion, j'ai peur de paraĂźtre me livrer Ă une raillerie de
mauvais goût. En tout cas, je sais d'avance la réponse qui me serait
faite. On me demandera si j'ignore que le bien de la religion ne
doit regarder en aucune maniĂšre un gouvernement, attendu que le
principe de la liberté de la conscience et des cultes lui interdit abso-
lument d'en prendre souci. Suivant l'interprétation aujourd'hui
admise de ce principe, qui n'est pourtant pas inscrit d'hier dans nos
lois, le respect de la libertĂ© religieuse ne consiste pas seulement Ă
n'accorder Ă aucune Ăglise le droit d'imposer Ă qui que ce soit, par
contrainte, la profession ou la pratique de ses dogmes; Ă assurer
à tous les Français, quels que soient leur culte ou leur opinion, une
égalité complÚte de droits civils et politiques ; elle exige, de plus,
qu'on ne témoigne aucun égard à l'autorité morale dont est investie
la religion que le Concordat lui-mĂȘme appelle celle de la grande
majorité des Français, et qu'on se garde de la traiter, je ne dis pas
comme ce que M. Guizot appelait si bien la grande école du res-
pect, mais mĂȘme comme ce que nos formules administratives qua-
lifient d'établissement d'utilité publique. Cette maniÚre d'entendre
la liberté religieuse n'était celle d'aucune des écoles libérales qui
avaient prévalu jusqu'aujourd'hui. Elle eût été à peine comprise
des esprits généreux de 1789, qui pensaient tous, comme Turgot,
qu't/ est de la sagesse du lĂ©gislateur de prĂ©senter une religion Ă
tincertitude de la plupart des hommes% afin ^éloigner <Teuz
firréligion et TindiffÚrence qu'elle donne pour les principes de la
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798 LE CONCORDAT
morale; elle aurait surpris Royer-Collard, qui, tout en combattant
la loi du sacrilÚge proposée par VillÚle, déclarait que F homme étant
un ĂȘtre religieux, la loi devait recueillir ce fait et s'en servir
pour le bien-ĂȘtre temporel de la sociĂ©tĂ©; elle eĂ»t dĂ©concertĂ©
jusqu'aux théories constitutionnelles de Benjamin Constant, qui
approuvait qu'en subvenant aux frais du culte, t Etat déclarùt qu'il
existe un ĂȘtre bon et puissant avec lequel il est bien aise (TĂȘtre en
communication, et que la terre ?ie renie pas le ciel{. Peu importe,
tous ces témoignages sont suspects, toutes ces mémoires sont
entachées de cléricalisme. Désormais, une neutralité indifférente
est tout ce que doit un gouvernement aux opinions religieuses
de toutes natures.
Traiter la religion avec cette hauteur dĂ©daigneuse, ce serait dĂ©jĂ
manquer Ă la lettre comme Ă l'inspiration premiĂšre et aux pro-
messes du Concordat. Pourtant, mĂȘme dans cette condition, l'appli-
cation, trĂšs imparfaite dĂ©jĂ et trĂšs gĂȘnĂ©e, serait encore tolĂ©rable.
L'atteinte, déjà grave, ne serait pas mortelle. Mais que dire si
l'indifférence n'est qu'apparente, si la neutralité n'est qu'un mot,
une surface trÚs légÚre, qui cache mal et laisse éclater à tout
moment un fond d'hostilité directe et active? Un traité peut-il
subsister quand une des parties tend ouvertement et de son propre
aveu à la destruction plus ou moins lente et à l'écrasement de
l'autre dans un temps donné?
Que tels soient Ă l'Ă©gard de l'Ăglise catholique le sentiment et les
desseins du gouvernement actuel comme des majorités parlemen-
taires dont il émane, c'est un fait qui a un tel caractÚre d'évi-
dence que je pourrais m'en remettre, pour le constater, sans crainte
d'ĂȘtre contredit, au jugement de la conscience publique. Les
preuves de cette hostilitĂ© systĂ©matique contre tout ce qui tient Ă
l'Ăglise ne me feraient d'ailleurs pas dĂ©faut si je prenais soin de les
recueillir; je n'aurais que l'embarras du choix. Ce qui serait diffi-
cile, ce serait de citer, soit un décret législatif, soit un acte de
l'administration touchant de prĂšs ou de loin Ă la religion qui, depuis
bientÎt quinze années, n'ait pas porté l'empreinte d'une passion,
tantĂŽt violente, tantĂŽt mesquine, mais toujours haineuse. Quelle
collection ne pourrait-on pas faire de passages de discours minis-
tĂ©riels tenus dans des solennitĂ©s publiques, oĂč Y Eglise est traitĂ©e
couramment comme une ennemie de la civilisation et de la liberté
qu'il faut combattre et enchaĂźner, en attendant le jour de s'en
* Turgot, Ćuvres complĂštes, vol. II, p. 356. Sur la tolĂ©rance. â Barante,
Vie de Royer-Collard, t. II, p. 252. â Laboulaye, Cours de politique conrtt-
tutionnelle de Benjamin Constant, t. I, p. iĂźi.
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LE CONCORDAT 799
défaire? Enfin, ne suffirait-il pas de rappeler que les défenseurs
officiels du Concordat eux-mĂȘmes le prĂ©sentent toujours comme un
expédient temporaire nécessaire pour ménager et laisser mûrir
l'opinion populaire jusqu'Ă ce que les progrĂšs des lumiĂšres aient
fait justice des superstitions décriées? Mais ce serait s'engager dans
une énumération de griefs qui serait longue, et, tout mauvais cas
Ă©tant niable, donnerait lieu, soit Ă des dĂ©saveux Ă©quivoques, soit Ă
d'interminables récriminations. Il y a un moyen plus simple de
couper court Ă toute contestation, c'est de s'en rapporter Ă une
autorité aussi haute que compétente, et dont, par une heureuse
fortune, dans les circonstances actuelles, aucun républicain ne
pourrait, sans mauvaise grùce, récuser le témoignage.
Cette autoritĂ©, c'est celle du Pape lui-mĂȘme parlant dans cette
Encyclique du 16 fĂ©vrier, par laquelle il a Ă©tabli, conformĂ©ment Ă
la doctrine de tous ses prĂ©dĂ©cesseurs, que l'Ăglise ne repousse
nullement en principe la forme rĂ©publicaine, et a mĂȘme adressĂ©
aux catholiques français une invitation pressante de s'y rallier. Mais,
dans ce mĂȘme document, dont les fidĂšles de la rĂ©publique, quels
qu'ils soient, ont tirĂ© parti â c'Ă©tait leur droit â pour l'avantage
du principe qui leur est cher, Léon XIII, ne voulant pas qu'on se
méprenne sur le sens et la portée de ses paroles, s'est exprimé au
sujet des actes et des intentions de l'ordre particulier de républi-
cains qui nous gouverne aujourd'hui, dans des termes doat il serait
difficile d'accroßtre la sévérité et l'énergie. Qu'en France, dit notre
Saint-PÚre, «c depuis plusieurs années, divers actes impartants de
la législation aient procédé de tendances hostiles à la religion, et
par consĂ©quent aux intĂ©rĂȘts de la nation, c'est l'aveu de tous,
malheureusement confirmĂ© par l'Ă©vidence des faits. Nous-mĂȘme,
obéissant à un devoir sacré, nous adressùmes des plaintes vive-
ment senties Ă celui qui Ă©tait alors Ă la tĂȘte de la rĂ©publique. Ces
tendances cependant subsistĂšrent, le mal s'aggrava, et l'on ne sau-
rait s'étonner que les membres de l'épiscopat français, placés pour
rĂ©gir leurs diffĂ©rentes et illustres Ăglises, aient regardĂ©, encore
tout récemment, comme une obligation d'exprimer publiquement
leur douleur touchant la situation créée en France à la religion
catholique. Pauvre France I Dieu seul peut mesurer l'abĂźme de
maux oĂč elle s'enfoncerait si cette lĂ©gislation, loin de s'amĂ©liorer,
s'obstinait dans une telle déviation qui aboutirait à arracher de l'es-
prit et du cĆur des Français la religion qui les a faits si grands !. »
1 Ajoutons à cette citation déjà si concluante, cette phrase de la derniÚre
encyclique du Pape sur Je Rosaire, en date du 8 septembre dernier oĂč il
parle de la juste cause d'affliction que donnent les écoles publiques de lettres et
d'arts organisées dans de telles conditions, que le nom de Dieu y est passé sous
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800 LE CONCORDAT
Quels sont-ils donc ces actes importants, procédant de ten-
dances hostiles à la religion, qui se sont succédé» en France,
pendant ces derniÚres années, et contre lesquelles le Saint-PÚre,
obéissant à un devoir sacré, a cru devoir élever la voix? Quelle est-
elle cette lĂ©gislation faite pour arracher la religion du cĆur des
Français et qui mÚnera la pauvre France à un abßme sans fond si
ceux qui l'ont faite, loin de l améliorer, s'obstinent dans la dévia-
tion ob ils l'ont engagée. Aucun lecteur, assurément, ne s'y est
mépris et le nom des lois comme des hommes, si sévÚrement
qualifiés, a été tout de suite sur toutes les lÚvres. L'Encyclique,
cependant, a voulu nous épargner toute recherche et tout effort de
mémoire, en rattachant ses justes doléances à l'exposé de la situa-
tion de l'Ăglise de France, publiĂ©e peu de jours auparavant par
les cinq membres français du sacré collÚge. Rien n'était donc
exagéré dans ce tableau, objet de tant de controverses, mais qui se
trouve revĂȘtu par lĂ de l'approbation pontificale. Et effective-
ment les diverses mesures lĂ©gislatives qui y sont Ă©numĂ©rĂ©es, â les
lois scolaires effaçant le nom de Dieu du programme de l'instruction
publique obligatoire, â la loi militaire forçant la jeunesse ecclĂ©sias-
tique à faire l'apprentissage d'un métier contraire à son ministÚre
de paix, â les lois fiscales artificieusement combinĂ©es pour tarir
la source de la charitĂ© chrĂ©tienne, â enfin la saintetĂ© du mariage
et l'union des familles mises eu pĂ©ril par la loi du divorce, â c'est,
assurément, plus qu'il n'en faut pour constituer ce douloureux
ensemble, qui suggÚre à l'esprit du Saint-PÚre de si tristes pré-
visions sur l'avenir de notre patrie.
A cette énumération éloquente, on sait la réponse qui a été faite.
A l'unanimité, organes et partisans du gouvernement ont déclaré
que ces lois dĂ©noncĂ©es par le chef de l'Ăglise comme destructives
de la religion Ă©taient et resteraient leur Ćuvre propre, parce
qu'elles constituaient Ă leurs yeux le patrimoine et l'essence mĂȘme
de la république telle qu'ils l'entendent. Ils protestent d'avance
qu'ils ne porteront eux-mĂȘmes et n'y laisseront pas porter la plus
légÚre atteinte. Ils acceptent la responsabilité et se font gloire de
tout, principes et conséquences. C'est, pour emprunter une expres-
sion familiÚre à d'autres adversaires de la Papauté, le domaine
intangible par excellence1.
silence ou insultĂ©. L'allusion aux lois scolaires ne pouvait ĂȘtre faite en
termes plus clairs.
1 Ces lignes étaient déjà imprimées quand la déclaration faite par
M. Loubet, président du conseil, en réponse à M. le comte de Mun, dans la
séance du 16 novembre dernier, est venue y apporter une confirmation
nouvelle.
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X
LE CONCORDĂT 801
DĂšs lors la preuve est faite et Ă quoi bon en chercher d'autres?
Dire que le gouvernement actuel est systématiquement hostile à la
religion, c'est lui donner le nom dont il se glorifie. Car les actes ne
peuvent ĂȘtre hostiles, â et le chef de l'Ăglise les a dĂ©clarĂ©s tels, â
sans que les auteurs qui entendent y persévérer le soient égale-
ment : habemus confitentem.
De lĂ une conclusion aussi certaine qu'alarmante, c'est que, si la
lettre du Concordat subsiste encore, l'esprit qui l'a dicté a disparu
avec l'accord de sentiments qui l'avait fait naĂźtre. Nous assistons Ă
un spectacle qui n'avait pas encore été donné. C'est la premiÚre
fois qu'un des deux pouvoirs auxquels le Concordat sert de lien
se plaĂźt Ă prĂ©dire tout haut et Ă appeler de ses vĆux la ruine
de l'autre. Jamais cet acte pacificateur n'avait été mis à pareille
épreuve. Comment s'étonner dÚs lors des troubles qui surviennent
dans l'exécution d'un contrat ainsi vicié dans son principe, et que
des juristes pourraient regarder comme déjà caduc par défaut de
cause? Les incidents de toute nature dont nous sommes entretenus
et fatigués tous les jours n'ont pas, en réalité, d'autre origine que
cette déviation du plan primitif.
Il suffirait, pour entretenir cette agitation, de la simple applica-
tion des lois si justement condamnées par le Saint-PÚre. De telles
lois, en effet, ne restent pas, surtout dans les mains d'une adminis-
tration active et puissante comme celle de France, à l'état d'ins-
truments inertes et inactifs. Leur insertion dans nos codes n'est
pas un fait accompli, un malheur consommé sur lequel on puisse
fermer les yeux et passer l'éponge, en les déplorant. Pour les
mettre en Ćuvre, il faut en faire sentir toute la rigueur et, pour
ainsi dire, les pointes les plus aiguës, sur toute la surface du ter-
ritoire et jusque dans les plus humbles localitĂ©s. Partout oĂč leur
action apparaĂźt, le trouble et souvent le scandale les suivent. C'est
ici la laïcisation d'une école tenue hier encore par des maßtresses
chrĂ©tiennes, et qu'on chasse brutalement, malgrĂ© les vĆux des
populations et le désespoir des mÚres; là , l'image du Christ qui
surmontait la chaire de l'instituteur enlevée et jetée au vent; puis
de perfides tracasseries opposées à l'ouverture d'une école libre
pour prévenir et décourager toute concurrence; ailleurs, des pour-
suites intentées par le fisc contre de pauvres filles vivant de priva-
tions et d'aumÎnes, et leur misérable mobilier vendu à l'encan; par
suite des orphelins privés de leurs soins maternels, des infirmes et
des vieillards à qui on retire la main délicate qui pansait leurs
plaies et allégeait leurs souffrances; des mourants qui n'entendent
plus dans les douleurs de l'agonie une parole d'espérance et de
paix. VoilĂ les faits dont la presse nous apporte chaque jour le
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802 LE CONCORDAT
témoignage, et qui ne sont que la conséquence naturelle, presque
nécessaire de la législation nouvelle.
Mais ce n'est pas tout : le propre d'un contrat, c'est de faire
entre les deux parties un échange convenu de droits à exercer et
d'obligations à remplir. Tant que la bonne foi et la bonne amitié
subsistent, c'est à qui se montrera modéré dans l'usage des droits,
scrupuleux dans l'accomplissement des obligations. Mais le con-
traire est inévitable quand, le bon accord ayant disparu, Tune des
deux ne songe plus qu'Ă se mettre soi-mĂȘme Ă l'aise et l'autre Ă la
gĂȘne. C'est bien ainsi que l'Ătat paraĂźt entendre aujourd'hui l'appli-
cation du Concordat. Réduire au minimum les charges qui lui sont
imposĂ©es, Ă©tendre, au contraire, Ă l'extrĂȘme, au delĂ mĂȘme des
limites lĂ©gales, la portĂ©e de ses prĂ©rogatives : telle semble ĂȘtre la
maniĂšre de notre direction civile des cultes.
Ainsi, pour ne citer qu'un ou deux exemples entre mille,
l'article 14 du Concordat, en promettant d'assurer une subsistance
convenable aux ministres du culte, s'est bien gardé d'en fixer la
quotité, parce que la convenance en ce genre dépend essentielle-
ment du rapport qui existe, à un moment donné, entre la valeur de
l'argent et le prix des nécessités de la vie : relation constamment
variable, qui ne peut ĂȘtre dĂ©terminĂ©e d'avance. Il convenait donc
de laisser en blanc un chiffre qui devait ĂȘtre calculĂ©, et qui, en
effet, l'a été à plusieurs reprises, en tenant compte de ces change-
ments. On s'est empressé, au contraire, de rapporter le traitement
des Ă©vĂȘques au chiffre de 10 000 francs, inscrit dans le premier
budget du premier Empire, bien que, de notoriété publique, cette
somme ne représente plus que la moitié de ce qu'elle pouvait valoir
en 1801, et que, dans aucune administration, on n'oserait réduire
des employés à cette portion congrue.
C'est ainsi encore que le Concordat n'a compté parmi les minis-
tres dont la subsistance devait ĂȘtre assurĂ©e que les Ă©vĂȘques et les
curés, laissant à la loyauté de l'Etat le soin de pourvoir aux besoins
certainement plus Ă©tendus, â mais variables, suivant la nature des
rĂ©gions, â de l'administration diocĂ©saine ou paroissiale : et c'est
à quoi aucun gouvernement n'avait manqué jusqu'ici. Mais on est
déjà revenu en partie, et l'on parle de revenir tout à fait, sur cet
article comme sur les autres, au pied de la lettre interprétée judaï-
quement. On a rayé du budget le traitement des chapitres, comme
si un homme chargé d'une fonction grave et délicate telle que
l'épiscopat pouvait se passer d'un conseil. Le dernier rapport da
budget des cultes va plus loin encore et propose d'étendre cette
suppression aux vicaires généraux, pensant sans doute que l'admi-
nistration d'un diocĂšse se fait toute seule, sans que l'Ă©vĂȘque ait
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LE CONCORDĂT 803
besoin d'auxiliaires, ou sauf à lui à trouver sur ses deniers réduits
de quoi empĂȘcher ses collaborateurs de vivre de l'air du tempe. On
fait ainsi du Concordat un vĂ©ritable lit de Procrus te, oĂč la place
manque pour respirer et se mouvoir.
Mais, en revanche, le premier article du Concordat donne au
gouvernement le droit de soumettre l'exercice du culte aux rĂšgle-
ments de police qu'il jugera nécessaires pour la tranquillité
publique. Cet article, dont le caractÚre vague inquiétait déjà les
négociateurs du Concordat, reçoit sous nos yeux les interprétations
les plus fantasques : il s'étend et se resserre au gré de l'administra-
tioD, avec une souplesse et une élasticité merveilleuses. La moindre
manifestation religieuse qui franchit le seuil d'une église, fût-ce
une procession de jeunes filles en voiles blancs, portant une ban-
niĂšre de la sainte Vierge, est un trouble grave que la police doit
réprimer. Mais que, dans un quartier populeux de Paris, un prédi-
cateur soit insulté dans sa chaire par une bande de mauvais sujets
ameutĂ©s d'avance, la police, devenue soudainement timorĂ©e jusqu'Ă
l'excÚs, n'ose pas pénétrer dans le lieu saint, et a soin de se tenir
assez Ă distance pour faire la sourde oreille quand on l'appelle.
Que maintenant, devant ce concert de mesures haineuses, dont
la pression s'exerce sur tant de points sensibles Ă la fois, se sentant
resserrés de plus en plus, chaque jour, dans un cercle qui se rétrécit
autour d'eux, l'épiscopat et le clergé français aient essayé de se
défendre, soit par les voies de droit commun ouvertes à tous les
citoyens, soit mĂȘme par les armes particuliĂšres que le sacerdoce
met entre leurs mains, qui pourrait en ĂȘtre surpris, et avait-on pu
penser sérieusement qu'il en serait autrement? N'était-ce pas leur
supposer soit un oubli de soi-mĂȘme qui les Ă©levait au-dessus de
l'humanité, soit une indifférence béate qui les ferait descendre au-
dessous du sentiment de leur dignitĂ© et de leurs devoirs? MenacĂ©s Ă
la fois non seulement dans leur intĂ©rĂȘt propre, â auquel nul homme
pourtant n'est insensible, â mais aussi et bien plus encore dans les
intĂ©rĂȘts cent fois plus augustes qu'ils ont charge de prĂ©server;
voyant grossir à l'horizon les périls dénoncés à leur vigilance par
le Saint-PĂšre, un cri d'alarme, l'accent en fĂčt-il mĂȘme un peu vif,
était, de leur part, assurément bien naturel. C'est cependant pour
étouffer cette résistance, qui n'avait assurément rien de révolution-
naire et ne faisait appel qu'à des moyens pacifiques et légaux, que
nos libéraux républicains ont été chercher dans l'arsenal de la
législation du premier Empire toute la série de mesures inquisito-
riales et étrangÚres à nos habitudes, qu'on croyait disparues pour
jamais devant l'oubli et le mépris public. Les armes les plus rouillées
de la loi de germinal an X ou du Code pénal de 1810 ont reparu
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804 LE CONCORDAT
fourbies et retrempées à nouveau. Seulement, il y a cette différence
et cette aggravation, c'est que ces mesures répressives, dont le
droit et l'équité ont toujours été contestables, avaient été jusqu'ici
maniées avec ménagement, dans des cas trÚs rares, par des pou-
voirs ombrageux peut-ĂȘtre, mais bienveillants, et qui, s'ils se mon-
traient inquiets de contenir l'Ăglise dans son domaine spirituel,
étaient au moins sincÚrement désireux de l'y laisser vivre et pros-
pérer. On en fait aujourd'hui des instruments qui frappent à bras
raccourcis, avec une rigueur systĂ©matique Ă©videmment destinĂ©e Ă
laisser opĂ©rer Ă l'aise, dans la soumission et le silence, l'Ćuvre
funeste si bien dénoncée par Léon XIII : l'entreprise d'enlever la
religion du cĆur des Français.
Voici, en effet, sans aucune exagération, la condition à laquelle se
trouvent réduits aujourd'hui le clergé et l'épiscopat français, si on
applique jusqu'au bout le mécanisme qui combine les interpréta-
tions forcées du Concordat avec toutes les additions et toutes les
excroissances qu'une législation surannée avait trouvé bon d'y
ajouter.
Ce sont des citoyens apparemment, ce sont des catholiques trĂšs
assurément, et on prétend, bien qu'à tort, que ce sont des fonc-
tionnaires.
Eh bien ! de tous les citoyens, ce sont les seuls qui, voyant leurs
plus chers intĂ©rĂȘts compromis, n'auraient pas le droit de prendre
aucune mesure pour les préserver.
De tous les catholiques, ce sont les seuls qui, en présence de
grandes atteintes portées à leur foi, n'auraient pas le droit d'élever
la voix pour la défendre.
Et de tous les fonctionnaires, ce sont les seuls qu'un acte de bon
plaisir ministériel puisse priver de leurs moyens de subsistance,
sans les décharger de leur office.
Quel que soit celui de ces trois aspects sous lequel on les consi-
dÚre, on les trouve privés des droits et placés au dernier rang de la
classe oĂč on les aura rangĂ©s.
Quelle est, en effet, la premiĂšre mesure Ă laquelle recourt,
comme par instinct, une classe de] citoyens qui voit ses intĂ©rĂȘts
compromis? Us tendent tout de suite Ă se concerter entre eux et Ă
s'unir pour agir en commun soit sur les pouvoirs publics, afin de
les éclairer et de les contenir, soit sur l'opinion, pour l'amener à leur
prĂȘter appui dans la rĂ©sistance. Bien que l'esprit d'association soit
moins rĂ©pandu, et surtout que la loi y prĂȘte moins de facilitĂ© chez
nous que dans d'autres contrées, nous n'entendons pourtant
parler, surtout dans ces derniers temps, que de congrÚs réunis, de
sociétés formée* pour la plus minime affaire à suivre, le plus
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LE CONCORDAT 805
vulgaire intĂ©rĂȘt Ă mener Ă bien. Associations de sciences, d'arts, ou
d'industries, syndicats ouvriers agricoles, commerciaux, de libre
échange ou de protection, corporations de toutes les professions,
il en naĂźt et il en sort de terre de toute sorte et Ă toute heure.
Parle-t-on d'un impĂŽt Ă mettre sur le papier, d'un droit Ă abaisser
ou à élever sur une denrée alimentaire? à l'instant tous ceux qui
se sentent mĂȘme lĂ©gĂšrement touchĂ©s s'assemblent et envoient
une protestation collective que tous les ministĂšres accueillent
et que tous les journaux enregistrent. Mais voici une classe de
gens, français tout comme d'autres, qui n'ont encouru aucune
incapacité, et dont le casier judiciaire est intact : ils se croient
atteints ou menacés dans l'exercice de droits légitimes et, de plus,
ils entendent dire que, chaque année, à un moment de la discus-
sion du budget, on agite la question de savoir s'ils seront livrés
à la misÚre et à la persécution, dans quelle condition on leur
permettra de vivre, de croire et de prier. Qu'ils essayent de faire
entendre une réclamation commune. à l'instant voici venir l'art, h
de la loi de germinal an X, qui interdit tout concile national et tout
synode diocésain. Et à l'aide d'une traduction plus que libre de cet
article, il n'en faudra pas davantage pour ériger en délit une
lettre revĂȘtue de quatre ou cinq signatures Ă©piscopales. Que les
signataires n'étaient-ils donc des employés de télégraphe ou de
chemin de fer, ou mĂȘme encore des instituteurs primaires mĂ©con-
tents du chiffre de leur rétribution, on se garderait de leur faire le
mĂȘme accueil ! *
Il y a un autre moyen qui semble plus simple encore et Ă la
portée de tous les citoyens pour venir en aide à une cause qu'on
veut défendre, ou éloigner un péril qu'on redoute : c'est, sous une
constitution oĂč tout le pouvoir rĂ©side dans le parlement, et oĂč le
parlement lui-mĂȘme dĂ©pend des Ă©lecteurs, d'essayer d'obtenir par le
vote électoral une majorité parlementaire favorable aux vues qu'on
poursuit. Que ne nous dit-on pas du bulletin de vote, cette arme
mise aux mains de tous par le suffrage universel, et qui doit, nous
assure-t-on, tenir lieu de tout autre? Aussi dÚs qu'une élection
générale est annoncée, c'est la préoccupation légitime de tous les
intĂ©rĂȘts de chercher Ă se mĂ©nager, dans l'assemblĂ©e qui en va
sortir, des appuis et des garanties. Aucun n'y manque, et cette
précaution commune ne cause nulle part ni blùme ni surprise. On
recherche les votes antérieurs du candidat, on l'interroge sur ses
sentiments actuels, et, suivant la réponse qu'on reçoit, on lui donne
4 DĂ©claration d'appel comme d'abus contre l'archevĂȘque d'Avignon et les
Ă©voques de Montpellier, Valence, Viviers et NĂźmes. â 5 mai 1892.
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806 LE CONCORDAT
ou on loi refuse son propre suffrage et on s'efforce, par voie
d'influence, d'éloigner de lui ou de lui en attirer d'autres. C'est le
droit de tous. De tous? Non pas : le prĂȘtre ne l'a pas. De sa part,
toute propagande électorale est illicite; toute recherche sur lea
antécédents ou les intentions d'un député futur est un acte inqui-
sitorial que la loi doit punir. Défense lui est faite surtout de
donner Ă ceux qui le consultent ou qui placent en lui leur con-
fiance le conseil de se préoccuper, avant le vote, des conséquences
qu'il peut avoir pour les intĂ©rĂȘts de la religion et de l'Ăglise. Un
manufacturier de Normandie ou de Flandre peut demander Ă un
candidat ce qu'il pense des droits sur les tissus ou sur les fils;
un négociant de Lyon peut exiger qu'on lui promette l'entrée
franche des soies grÚges, et un commerçant en vins du Midi,
qu'on le garantisse contre les envois similaire? d'Italie ou d'Es-
pagne. Mais un prĂȘtre ne doit pas savoir si le dĂ©putĂ© qui sera
nommé a l'intention d'abroger ou de maintenir les lois inspirées
par un esprit qu'il croit hostile Ă la religion ou mĂȘme d'en intro-
duire d'autres dans le mĂȘme sens. Et pourquoi cette interdiction?
La raison qu'on nous donne est plus curieuse encore que le fait
lui-mĂȘme. C'est, nous dit gravement un conseiller d'Etat, qu'un
édit de Louis XIV, reconnu par un décret du 25 février 1810
comme loi de l'Empire,- a posé les bornes de la puissance ecclé-
siastique et interdit Ă l'Eglise de se mĂȘler d'affaires temporelles1.
Or les élections étant évidemment matiÚre d'ordre temporel, le
clergĂ© empiĂšte dĂšs qu'il paraĂźt en prendre souci. Quoi! mĂȘme
quand du vote peut dĂ©pendre la condition de tous les intĂ©rĂȘts
spirituels engagés dans le sort qu'on fait à l'Eglise? Prévoir ce
cas et tùcher d'y pourvoir, c'est là ce qu'on appelle empiéter sur
le domaine temporel. Est-ce sérieusement qu'on parle ainsi? S'il
n'Ă©tait pas interdit mĂȘme de sourire dans un sujet si grave, on
serait tenté de rappeler une réponse connue faite à Napoléon I" par
une femme qui portait un nom célÚbre. « Je ne veux pas que les
femmes se mĂȘlent de politique, lui disait sĂšchement le despote.
â Sire, rĂ©pliqua la dame, dans un temps et dans un pays oĂč on leur
coupe la tÚte, laissez-les au moins savoir pourquoi. »
Voilà donc comment, par une application vraiment dérisoire soit
du Concordat, soit des annexes qu'on y a ajoutées, l'épiscopat et
* Déclaration cPappel comme d'abus contre rarchevéque de Reims et
l'Ă©vĂȘque de Luçon. 10 aoĂ»t 1892. â La loi du 25 fĂ©vrier 1810, ainsi visĂ©e ne
fait que rappeler la déclaration du clergé de France de 1682, laquelle établit
dans son second article la supériorité des conciles généraux sur le Pape.
Ainsi c'est cette doctrine théologique qui est devenue, en vertu d'un édit
de Louis XIV, sanctionné par le premier Empire, une loi de la république.
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LE CONCORDAT 807
le clergé français se trouvent, par une exception dont ils sont seuls
à souffrir, déchus des droits communs à tous les citoyens; mais voici
qui est encore mieux : ce sont les devoirs communs Ă tous les catho-
liques dont, par la mĂȘme combinaison d'artifices lĂ©gaux, ils sont
encore, eux et eux seuls, mis hors d'état de s'acquitter.
Dans cette mĂȘme encyclique, en effet, qui a portĂ© sur les lois de
nouvelle fabrique républicaine le jugement sévÚre que j'ai rappelé,
le Saint-PĂšre convie solennellement archevĂȘques, Ă©vĂšques, prĂȘtres
catholiques, et mĂȘme par une expression plus gĂ©nĂ©rale, tous les
gens de bien sans distinction Ă s'unir pour en provoquer l'abrogation.
« G'est précisément, dit-il, le terrain sur lequel, tout dissentiment
politique mis Ă part, les gens de bien doivent s'unir comme un
seul homme, pour combattre par tous les moyens lĂ©gaux et honnĂȘtes
ces abus progressifs de la législation. » Il n'y a qu'un malheur, c'est
que sur ce terrain de combat ainsi désigné par la voix pontificale,
dĂšs qu'un Ă©vĂȘque ou un prĂȘtre se prĂ©sente, il se trouve encore une
loi de 1810, â l'Ă©poque, comme on sait, la plus despotique de
cette Ăšre de dictature, â pour le puniF d'y avoir mis le pied et lui
enjoindre, sous des peines plus graves encore, d'avoir Ă en sortir.
L'article 201 du Code pénal menace d'un emprisonnement de
deux mois à deux ans tout ecclésiastique qui, dans l'exercice de son
ministĂšre, fait la censure ou la critique d'une loi du gouvernement.
Comme je ne connais guĂšre d'autre moyen lĂ©gal et honnĂȘte de
combattre une législation que d'en faire la critique et la censure, il
est clair que l'interdiction est absolue. D'oĂč il suit que le premier
venu, pourvu qu'il ne porte pas l'habit ecclésiastique, peut attaquer
dans la tribune ou dans la presse les lois qui lui paraissent, d'aprĂšs
la parole du Saint-PÚre, mettre la religion en péril, cela est permis
partout et à tous, excepté, dans le sanctuaire de la religion, à ceux
qu'elle a constitués, par la consécration sacramentelle, ses repré-
sentants et ses défenseurs!
Ainsi, il est loisible, Ă vous, Ă moi, Ă quiconque tient une plume
ou prend la parole dans une réunion publique, de regretter tdut
haut que l'image et le nom du Sauveur aient disparu de nos écofea :
nous pouvons reconnaßtre et démontrer que l'instruction religieuse
ne doit pas ĂȘtre traitĂ©e comme un art d'agrĂ©ment, â comme la
musique ou le dessin, â mais qu'elle doit mĂȘler sa saveur vivi-
fiante à tous les enseignements que reçoit l'enfance. Disons cela
tout haut : Ă nous, on n'a rien Ă dire. Mais qu'un jour de premiĂšre
communion le curé recommande aux parents de ses catéchumÚnes
de ne laisser toucher que par des maßtres chrétiens à leur innocence
et Ă leur foi naissante, c'est attaquer indirectement nos lois scolaires,
et si des gendarmes ou un commissaire de police sont témoins de
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SOS LE CONCORDĂT
ce méfait, l'article 210 du Code pénal va accourir pour leur fermer
la bouche.
Nous pouvons tous pareillement, l'Ăvangile et les lois de l'Ăglise
à la main, proclamer que le mariage étant un sacrement, l'usage
n'en est licite qu'aprÚs la consécration religieuse, et qu'il forme un
lien indissoluble que la mort seule pourra rompre. Mais que le
prĂȘtre, du pied de l'autel, se garde de rappeler en de tels termes aux
jeunes époux dont il joint les mains pour les bénir, la sainte chasteté
de leur Ă©tat, et la perpĂ©tuitĂ© de leurs devoirs, ce ne sera peut-ĂȘtre
pas trop de trois mois de prison pour le chùtier d'avoir osé, con-
trairement aux lois existantes, penser que le divorce est illégitime
et que le mariage civil est insuffisant *. Pourquoi ne pas dire tout
de suite que le seul lieu oĂč le Concordat dĂ©fende de parler librement
des vérités religieuses, c'est à l'église?
Une circonstance, qu'on trouvera peut-ĂȘtre puĂ©rile, est pourtant
de nature à faire sentir tout le ridicule et tout l'odieux d'une pré-
tention qui mĂšne Ă une conclusion pareille. J'ai dit que c'est dans
l'encyclique mĂȘme oĂč le pape LĂ©on XIII a reconnu Ă la fois la
parfaite lĂ©gitimitĂ© en principe de la forme rĂ©publicaine, et mĂȘme sa
convenance dans l'état politique de la France, qu'il a jeté le blùme
sans ménagement sur nos nouvelles lois soi-disant républicaines.
Cette encyclique a été lue en chaire dans presque toutes nos
églises, et par reconnaissance sans doute pour l'avantage que pou-
vait tirer de la piÚce entiÚre le principe de la république, le gou-
vernement, mettant en oubli lui-mĂȘme le premier des fameux
articles organiques, bien qu'il n'eût pas formellement autorisé cette
communication publique, ne s'y est aucunement opposé : il y a
lieu de penser mĂȘme qu'il en a Ă©tĂ© plutĂŽt satisfait. Mais supposez
que dans le cours de cette lecture, arrivant au passage qui touche
les lois incriminĂ©es, le prĂȘtre se fĂ»t arrĂȘtĂ© pour expliquer aux
fidĂšles, en les appelant par leurs noms et ceux de leurs auteurs,
quels sont les objets de la réprobation pontificale; à l'instant le
fait tout Ă l'heure licite et mĂȘme encouragĂ© devenait dĂ©lictueux.
Toute réponse faite par avance à la curiosité naturelle des auditeurs
eût déchaßné les foudres de la loi. L'encyclique n'était permise
qu'Ă la condition d'ĂȘtre prĂ©sentĂ©e sans commentaires et de rester Ă
l'état d'énigme et de mystÚre.
1 Condamnation de l'abbé Deheule par le tribunal d'Yvetot, pour avoir
protestĂ© en chaire contre la loi du divorce, mars 1391. â Parmi les motifs. de
Tappel comme d'abus prononcĂ© contre l'arch vĂŽque de Rennes et l'Ă©vĂȘque
de Luçon, on mentionne que le catéchisme de ces deux diocÚses considÚre
que l'union qui se borne aux formalités de la loi civile n'est pas un| véritable
mariage aux yeux de l'Eglise.
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LE CONCORDAT 809
Mais je sais bien ce qu'on va me dire. Vous voulez donc trans-
former la chaire de l'Ă©glise en tribune privilĂ©giĂ©e d'oĂč le prĂȘtre
pourra se jouer impunĂ©ment des lois de l'Ătat, pousser les citoyens
au mĂ©pris de l'autoritĂ©, et peut-ĂȘtre Ă l'insubordination contre les
pouvoirs publics! Ou bien ce que vous voulez, c'est que l'Ătat
s'engage Ă prendre pour rĂšgle de tous ses actes les prescriptions
dogmatiques de l'Ăglise, et que les lois religieuses et civiles se
trouvent ainsi en quelque sorte moulées l'une sur l'autre! En
aucune façon, et pas plus l'une de ces solutions extrĂȘmes que
l'autre : mais c'est justement pour les écarter toutes les deux que le
rĂ©gime concordataire est fait. Nul doute qu'entre l'Ăglise, qui ne
peut rien retrancher Ă ses enseignements dogmatiques sans cesser
d'ĂȘtre l'Ăglise de Dieu et sans descendre de la place qu'elle tient
depuis dix-huit siĂšcles dans l'histoire, et l'Ătat, qui, de nos jours
surtout, doit compter avec des cultes divers et avec toutes les
manifestations de la liberté de croire et de penser, un accord
complet n'est pas toujours aisé à établir, et des divergences entre
les lois religieuses et civiles sont souvent Ă craindre.
J'accorde volontiers qu'il y a lĂ , pour les relations de l'Ăglise et
de l'Ătat dans nos sociĂ©tĂ©s modernes, une source de difficultĂ©s qui
n'existait pas au mĂȘme degrĂ© dans celles de l'ancien rĂ©gime, oĂč le
principe de l'unité religieuse prévalait. Raison de plus, si on
ne veut cas que ces dissentiments dégénÚrent en querelles ouvertes
et en contestations violentes â au grand dĂ©triment de la paix
commune â pour appeler en aide l'esprit qui fait les concordats,
l'esprit d'entente et de conciliation, qui n'est au fond qu'une des
formes du sens politique. AprĂšs tout, il n'est pas plus difficile de
rĂ©gler de bon accord, avec l'Ăglise, les diffĂ©rends partiels et imprĂ©-
vus qui peuvent survenir, qu'il ne l'a été de fixer une premiÚre fois
les conditions de la vie commune. Le tout est de continuer Ă la
traiter comme une puissance amie avec qui on tient Ă bien vivre,
non comme un adversaire qu'on veut combattre, vaincre et dompter.
Je mets en fait, par exemple, qu'il n'y a pas une de ces ques-
tions de législation qui portent tant de trouble dans les consciences
ÂŁt causent Ă nos gouvernants plus d'embarras qu'elles ne leur
rapportent de profit, qui n'eĂ»t pu ĂȘtre rĂ©solue sans bruit et sans
amoindrissement pour personne, si la mĂȘme dose de bon esprit
eût existé des deux parts. Le but, désirable ou non, qu'on pré-
tendait poursuivre, eĂ»t Ă©tĂ© trĂšs suffisamment atteint, et l'intĂ©rĂȘt
public, bien ou mal entendu, qu'on prétendait servir, trÚs suffi-
samment garanti moyennant des tempĂ©raments qui ont Ă©tĂ©, Ă
plusieurs reprises, spontanément offerts, mais toujours dédaigneu-
sement repoussés.
10 DĂCEMBRE 1892. 52
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810 LE CONCORDAT
Admettant par exemple, â ce que je suis loin de croire, â que
faire donner l'instruction religieuse par l'instituteur public, c'était
lui imposer une profession de foi dont la sincérité de sa conscience
avait Ă souffrir, pourquoi ne pas laisser le prĂȘtre venir Ă certaine
heure pour la leçon religieuse seulement, tenir sa place dans l'école?
Toutes les susceptibilités étaient sauvées, et la majesté divine
n'était pas outragée par une apparence d'arrogante indifférence.
Et si la prĂ©occupation vĂ©ritable Ă©tait de ne pas gĂȘner la conscience
des pÚres et des enfants, pourquoi ne pas laisser, entre l'école
neutre et l'Ă©cole chrĂ©tienne, la libertĂ© du choix au vĆu des popu-
lations? Pourquoi n'avoir aucun égard à ceux que cette neutralité
blessait, et ne pas leur faciliter les moyens de s'y soustraire en
traitant les écoles libres avec cette large libéralité dont, à cÎté de
nous, la reine de la Grande-Bretagne, chef de l'Ăglise anglicane,
dans le pays de l'antipapisme par excellence, use envers ses sujets
catholiques? Et la loi militaire? Est-ce que toute la jeunesse des
sĂ©minaires ne s'oiTrait pas d'elle-mĂȘme Ă venir apprendre, mĂȘme
Ă la caserne ou Ă l'hĂŽpital militaire, ce mĂ©tier d'infirmier dĂ©jĂ
rempli, dans nos jours d'Ă©preuve, par tous les serviteurs de l'Ăglise,
avec un dévouement qu'on appréciait alors et qu'on oublie aujour-
d'hui? Ă quoi bon obliger les jeunes clercs Ă manier un fusil dont
on sait bien qu'ils ne feront jamais usage? Non, en vérité, il n'y a
rien de sensé, rien de raisonnable, et surtout rien de patriotique
qu'il ne fût aisé de faire accepter par un clergé recruté dans tous
les rangs de la population, principalement dans les plus humbles,
dont les chefs sont dĂ©signĂ©s par l'autoritĂ© civile elle-mĂȘme, et qui
obéit à un pape tel que Léon XIII. Pour faire sortir des conflits de
tels éléments, il a fallu se donner la peine de les provoquer.
Mais non, on n'a voulu rien entendre, afin de pouvoir tout
imposer, et aprÚs avoir fermé l'oreUle à toutes les plaintes, le temps
paraĂźt venu de mettre le bĂąillon sur les bouches. Car il faut appeler
le3 choses par leur nom : appliqué à des lois préparées dans cet
esprit de provocation et de défi, le fameux article 201 du Code
pénal n'est qu'un instrument de tyrannie. C'est la liberté religieuse
qu'il frappe au cĆur, et tous ceux qui la chĂ©rissent, Ă quelque com-
munion qu'ils appartiennent, doivent en ressentir la mĂȘme atteinte.
Si cette libertĂ© prĂ©cieuse ne permet pas, â et j'en suis d'avis
autant que personne, â que le dogme fasse la loi, il est tout aussi
choquant et plus humiliant pour elle que ce soit la loi qui fasse
le dogme. Or s'il est admis que, dĂšs que la loi a parlĂ©, l'Ăglise doit
se taire, mĂȘme sur des points oĂč la foi est intĂ©ressĂ©e, ce n'est plus
l'Ăglise, c'est l'Ătat qui dĂ©cide de la foi et qui la façonne Ă son
gré. C'est le président de la république qui est pape, et les conciles
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LE CONCORDĂT 81»
ce sont le Sénat et la Chambre des députés, et aprÚs eux, le
Conseil d'Ătat.
Aussi il faut voir avec quel sans-gĂšne et de quel ton nos fonc-
tionnaires républicains se mettent en devoir de dogmatiser chacun
pour leur compte. C'est M. le garde des sceaux Ricard qui enseigne
aux curĂ©s de Paris ce qui peut ou ne peut pas ĂȘtre un sujet de prĂ©-
dication. C'est M. le conseiller d'Etat LamĂ©-Fleury qui apprend Ă
Mgr l'archevĂȘque d'Aix en quoi consiste et de quoi doit s'occuper
un catéchisme, et pour appuyer sa décision doctrinale, il emprunte
sa définition à une autorité religieuse aussi compétente que le
Dictionnaire de l'Académie1. Faut-il s'indigner ou faut-il rire de ces
grands airs si peu proportionnés à la stature des pouvoirs et des
hommes qui les affectent? Réflexion faite, je crois qu'il vaut encore
mieux sourire. Car il ne s'agit de rien de moins que de dominer et
de faire la leçon à l'Eglise, et le contraste entre l'énormité de
l'entreprise et la petitesse des instruments est encore ce qui en
démontre le mieux le néant et doit rassurer sur l'issue finale.
J'ai dit enfin que déchus des droits qui appartiennent à tous les
citoyens, mis hors d'état de remplir leurs devoirs de catholiques et
d'obéir à la parole du Pape avec la liberté dont peuvent user tous
les fidÚles, l'épiscopat et le clergé français ne jouissent pas au moins
dans cette qualitĂ© de fonctionnaires, â qu'on se plaĂźt Ă leur infliger,
de la condition que l'Ătat assure au moindre de ses serviteurs.
Deux mots suffisent pour justifier cette assertion, mais deux mots
sans réplique. Il n'y a aucun, absolument aucun ordre de fonc-
tionnaires dont l'Ătat se croie le droit de suspendre le traitement
quand il n'a pas suspendu la fonction elle-mĂȘme.
1 Circulaire de M. Ricard, garde des sceaux, aux procureurs généraux.
12 avril 1892. « De semblables conférences, dit le ministre, n'ont qu'un
lointain rapport avec la prédication, c'est-à -dire avec renseignement de la
religion et de la morale qui sont un des éléments proprement dits du culte. »
Notez qu'il s'agit de conférences dialoguées qui ont été de tout temps en
usage dans l'Eglise de France, et portant sur les questions relatives au
socialisme qui ont fait l'objet d'une rĂ©cente encyclique du Pape. â Rapport
de M. le conseiller d'Etat Là mé-Fleury, sur le recours pour abus formé
contre l'archevĂȘque d'Aix. « La section, y est-il dit, croit inutile de s'arrĂȘter
à une controverse théologique; elle s'en tient à la définition du catéchisme
qui se lit, quant à l'idée essentielle, dans les sept éditions du Dictionnaire
de l'Académie... N'est-il pas permis de supposer que les prélats éminents
qui ont collaboré au régulateur de notre langue nationale ont été consultés
sur le sens exact d'un mot appartenant exclusivement Ă leur vocabulaire
spécial? » Je puis garantir à M. le conseiller d'Etat que dans le Dictionnaire
de l'Académie, à la derniÚre édition duquel je suis assez vieux pour avoir
contribué, ni mes confrÚres ni moi nous n'avons jamais eu la prétention de
donner des définitions résultant d'une décision de fide.
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812 LE CONCORDAT
Et il est tout simple qu'il en soit ainsi. Si le fonctionnaire est
reconnu inamovible, c'est que pour l'accomplissement de la charge
qu'il a Ă remplir, son indĂ©pendance est nĂ©cessaire et doit ĂȘtre
respectée. La loi n'a pas pu réserver un moyen détourné de lui im-
poser la soumission par la famine et de lui extorquer sa démission.
Et cependant, en moins d'un an, nous venons de voir un cardinal,
un archevĂȘque, cinq Ă©vĂȘques et un nombre de curĂ©s et de desser-
vants, qu'il devient difficile de compter, privés de leur traitement,
sans que le ministre dont cette décision émane ait cru pouvoir leur
donner en mĂȘme temps l'ordre d'interrompre leur ministĂšre.
Et quel fondement légal invoque-t-on à l'appui d'une préten-
tion sans exemple et mĂȘme sans analogie dans notre rĂ©gime admi-
nistratif. Absolument aucun.
Ce n'est pas faute pourtant de peines et de soins qu'on ait pris
pour en dĂ©couvrir. Jamais enquĂȘte n'a Ă©tĂ© poussĂ©e avec plus de
diligence. En l'absence de textes précis et directement applicables,
on est remonté jusqu'aux souvenirs les plus reculés de cet ancien
régime qu'on excommunie en masse à certains jours, mais dont on
aime à reprendre les traditions en détail, quand on croit pouvoir y
trouver, pour justifier des actes arbitraires, l'autorité d'exemples
empruntés à la royauté. Puis on a fouillé de nouveau tous les
recoios de ce fond d'hĂ©ritage du despotisme impĂ©rial oĂč on avait
déjà puisé si largement. Enfin on s'est plu à relever dans les jours
les plus agités de la monarchie constitutionnelle un petit nombre
d'actes isolés, explicables par le trouble d'un état révolutionnaire,
et Ă les grouper avec affectation pour leur faire prendre l'apparence
d'une légalité systématique.
Vains efforts : aucune de ces prétendues découvertes n'a pu
soutenir l'Ă©preuve mĂȘme de la plus lĂ©gĂšre discussion, et c'est un
document significatif, émané d'une origine administrative, qui en a
fait, pour tout lecteur impartial, définitivement justice f. Chacun
des précédents invoqués a été écarté par une raison concluante.
1 Le document cité ici est le rapport fait par M. Gauvain, maßtre des
requĂȘtes et commissaire du gouvernement, au sujet du recours fait au
Conseil d'Ătat en 1889 par deux ecclĂ©siastiques dont le traitement avait Ă©tĂ©
suspendu. M. Georges Picot, en traitant lui-mĂȘme cette question de la
suspension administrative des traitements dans son écrit De la Pacification
religieuse, avec la supériorité qui lui appartient, n'a pas cru pouvoir mieux
faire que de reproduire in extenso le rapport de M. Gauvain en appendice.
M. Picot donne en mĂȘme temps sur les suspensions de traitements pro-
noncées en 1831 et 1832 des détails curieux qui font voir avec quelle répu-
gnance ces mesures furent prises par les ministres d'alors, et combien ils
étaient loin d'y voir un moyen régulier de discipline à exercer sur le clergé.
Je me permets enĂ»n d'indiquer moi-mĂȘme aux lecteurs la conduite tenue,
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LE CONCORDĂT 813
Nul rapport entre la saisie opérée par certaines ordonnances de
l'ancien régime sur les revenus de bénéfices dont le caractÚre était
à moitié politique et d'origine féodale, et la radiation d'un article de
la loi de finances votée réguliÚrement par le pouvoir législatif :
d'ailleurs ces retenues n'Ă©taient prononcĂ©es que par un arrĂȘt de
justice et non par un décret ministériel. L'exemple du premier
Empire ne peut pas ĂȘtre allĂ©guĂ© davantage. S'il y a eu, dans ces
temps oĂč le souverain pouvait tout, des ecclĂ©siastiques dĂ©pouillĂ©s,
ils Ă©taient presque toujours exilĂ©s ou incarcĂ©rĂ©s en mĂȘme temps en
vertu d'un droit de haute police exercé sur tous les citoyens fran-
çais et qu'on n'a pas apparemment la prétention de ressusciter.
Enfin, si sous la monarchie de 1830, quelques exécutions de ce
genre ont eu malheureusement lieu, c'était en pleine guerre civile,
contre des prĂȘtres convaincus ou accusĂ©s d'avoir pris part Ă l'in-
surrection de l'Ouest, et le ministre qui s'était laissé arracher, trÚs
à regret, ces actes de défense plus que d'autorité, s'en est expliqué
à la tribune en faisant valoir des nécessités politiques qui enga-
geaient sa responsabilité, non en prétendant avoir fait un usage
régulier d'un droit ordinaire.
Cette argumentation juridique est irréfutable, et ce ne sont pas
les vagues considĂ©rants de l'arrĂȘt du Conseil d'Ătat, qui, en refu-
sant d'y faire droit, ont réussi à la détruire. La seule chose qui
étonne et qui fasse presque rougir, c'est que dans une réunion
d'hommes de loi, on ait dĂ» Ă©tablir une discussion pareille. OĂč en
sommes-nous, en fait de sentiment du droit, et quelle sécurité
nous reste, si pour appliquer sans jugement Ă des citoyens une
peine des plus graves, on peut se livrer à des inductions forcées et
se fier Ă de lointaines analogies! Que devient cette vieille maxime,
sauvegarde de l'innocence en péril, à savoir qu'en matiÚre de
pĂ©nalitĂ© tout doit ĂȘtre de droit strict et rigoureux, et que le moindre
doute doit ĂȘtre interprĂ©tĂ© en faveur de celui dont la vie, la libertĂ©
ou la fortune est en jeu? Que fait-on du célÚbre adage : Odia
restringenda% et quoi de plus odieux, dans le sens technique du
mot, qu'un acte de bon plaisir ministériel rendu à huis clos, sans
débat contradictoire, sans possibilité de défense et venant brus-
quement fondre sur un homme de bien dans l'exercice de la plus
auguste fonction, pour le rĂ©duire Ă la mendicitĂ© oĂč Ă la misĂšre ! Un
à cet égard, par le premier ministre des cultes de la monarchie de 1830.
« On ouvrit l'avis au Conseil (dit le duc de Broglie dans ses Souvenirs, t. IV,
p. 119) de faire saisir le revenu épiscopal jusqu'à prestation de serment. Je m'y
refusai péremptoirement. C'était un pur acte de violence, c'était agir sans ?appa~
rence d'un droit, celait chose sans exemple, sans antécédent quon pût invoquer
avec fombre d'une analogie. »
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814 LÂŁ CONCORDAT
texte précis, formel, ne serait pas de trop pour faire accepter par la
conscience publique un Annan de cette espĂšce.
Ce texte existe, en effet, il est précis, il est formel, mais il est
contraire. C'est l'article 14 de ce Concordat, auquel il faut en fin de
compte toujours revenir, et par lequel le gouvernement assure aux
Ă©vĂȘques et aux curĂ©s un traitement convenable, et on a vu que
cette assurance, par le fait mĂȘme de la nĂ©gociation qui l'avait
précédée et de la concession obtenue en échange, avait pris de la
part de l'Ătat le caractĂšre d'un engagement irrĂ©vocable et sacrĂ©.
Mais un traitement est-il assurĂ© quand il peut ĂȘtre retirĂ© et rĂ©duit
du soir au lendemain par la volonté ou la fantaisie de celui qui
doit le fournir, et qu'est-ce donc qu'une assurance si celui qui
la donne peut y manquer à son gré? Non, cette fois, ce n'est pas
seulement l'esprit du Concordat qui est dénaturé, c'est la lettre
mĂȘme qui est foulĂ©e aux pieds.
Et ce n'est pas cet article-lĂ seulement, c'est le premier aussi;
celui qui, conçu en ces termes : « La religion catholique sera
librement exercée en France, » constitue l'essence et forme la base
de l'acte lui-mĂȘme. C'est celui-lĂ qui est aussi directement violĂ©,
car cette religion ne peut ĂȘtre rĂ©putĂ©e libre dont les ministres, Ă
quelque degré de la hiérarchie qu'ils soient placés, ne peuvent
encourir le déplaisir du pouvoir sans qu'un chùtiment arbitraire
leur en fasse ressentir les effets. C'est pour garantir la liberté du
prĂȘtre que le traitement lui a Ă©tĂ© assurĂ©. N'y a-t-il pas quelque
chose de particuliĂšrement dĂ©loyal Ă dĂ©naturer cette garantie mĂȘme
pour en tirer un moyen astucieux de préparer son asservissement?
Car il faut bien en convenir, cette suspension administrative
des traitements est une invention capitale et un véritable coup de
maßtre, dont l'efficacité dépasse toutes les mesures répressives dont
j'ai tout à l'heure constaté la déplorable conséquence, et je ne
conçois pas comment, ayant celui-là entre les mains, on cherche
encore d'autres moyens d'intimidation et de contrainte. L'art. 210
du Code pĂ©nal n'atteint que les actes publics du prĂȘtre dans
l'exercice de son ministĂšre. Pour le mettre en Ćuvre, il y a encore
des faits à constater, des témoins à assigner, un jugement public
à aborder, des défenses et des plaidoieries auxquelles il faut laisser
cours. Combien la pratique de la suspension administrative est d'une
ressource plus commode! Ou s'enquiert sans bruit de l'attitude
du prĂȘtre dans sa vie commune, de ses relations d'habitude
ou d'amitié, et, suivant l'occasion, de son langage ou de son
silence, puis on frappe sans avertir, sur la foi de récits vagues ou
de dénonciations intéressées. Et c'est sur cette menace qu'on tient
toujours suspendue et dont nul ne peut d'avance se garantir, bien
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LE CONCORDAT 815
plus que sur la rigueur elle-mĂȘme, qu'on paraĂźt compter pour
faire naßtre dans les rangs du clergé cette crainte qui est le com-
mencement de la sagesse. On ne s'en prend qu'Ă la bourse, dira-t-on,
et plaie d'argent est toujours réparable. Mais pour un clergé que
la modestie de son origine honore et pour qui, mĂȘme dans ses
rangs les plus élevés, une modique aisance est toujours une rare
exception, la privation du morceau de pain qu'il partage si volon-
tiers avec l'indigent est un coup auquel une grĂące surnaturelle
pourrait seule le laisser tout à fait indifférent. Moins la pression est
apparente d'ailleurs, plus l'abus en est Ă craindre.
Veut-on voir jusqu'oĂč on peut ĂȘtre conduit quand on s'est fami-
liarisĂ© soi-mĂȘme et qu'on croit avoir rĂ©conciliĂ© l'esprit public avec
l'usage d'un pouvoir arbitraire? Je ne crois pas qu'il y eût, il y
a quelques années encore, personne de notre génération qui
s'attendßt à voir renaßtre, sous un prétexte quelconque, la prétention
de l'Ătat Ă se mĂȘler de l'administration des sacrements de l'Ăglise.
La fameuse querelle des billets de confession, qui a si fort troublé
le rÚgne de Louis XV, n'était rapportée qu'avec un sourire railleur
par tous les historiens, comme une des plus ridicules conséquences
de cette confusion des pouvoirs civils et religieux trop fréquente
dans l'ancienne société. Les plus ùgés d'entre nous se rappelaient
peut-ĂȘtre qu'une fois encore, sous la monarchie constitutionnelle,
le Conseil d'Ătat d'alors avait dĂ©crĂ©tĂ© l'abus pour refus de sacrement
au lit de mort. Mais ils se souvenaient en mĂȘme temps en quels termes
de moquerie sanglante un pamphlétaire républicain, Cormenin,
avait traité ces étranges juges auxquels il ne manque, disait-il,
pour juger ceux qui se confessent, que la foi, la science, le pouvoir
et le grade, et il les avait engagés à profiter de l'occasion pour
apprendre eux-mĂȘmes le Pater noster, qu'ils n'Ă©taient pas bien sĂ»rs
de connaĂźtre. Et depuis lors, l'appel comme d'abus pour trouble
arbitraire de conscience, ne s'étant pas relevé de cette exécution,
était resté à l'état de lettre morte.
Eh bien, on peut lire Ă la date d'hier, dans les journaux
officieux, comme la chose du monde la plus simple, que deux
desservants ou vicaires de Bretagne ont vu leur traitement sus-
pendu pour avoir refusé l'absolution à deux pénitents, en raison,
dit-on, de leurs opinions rĂ©publicaines. On n'a pas mĂȘme l'air de
se douter que cette injustice prĂ©tendue ne peut ĂȘtre connue que
par le tĂ©moignage des plaignants eux-mĂȘmes, le prĂȘtre incriminĂ©
ne pouvant pas plus contester le fait que s'en défendre, puisque le
secret auquel il est astreint ne lui permet de révéler, en aucun
sens, ni favorable ni contraire, ce qu'il pense d'une confession
qu'il a reçue. S'il s'expliquait sur un cas, obligé qu'il serait de se
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S16 LE CONCORDAT
taire ensuite sur d'autres, son silence deviendrait par lĂ mĂȘme
indiscret et accusateur. Mis en cause, il était donc condamné
d'avance, sans pouvoir mĂȘme ouvrir la bouche pour articuler un
mot d'apologie. Cette merveilleuse justice n'en a pas moins suivi
son cours ; et on se demande en vĂ©ritĂ© pourquoi elle s'arrĂȘte en si
beau chemin. Puisque les assertions de ce genre ne peuvent ĂȘtre ni
constatées ni contredites, pourquoi ne pas procéder par rÚgles
générales et décréter, une fois pour toutes, que tout fidÚle recom-
mandé par son préfet est réputé absous d'avance et d'office, et
devra rapporter une patente nette Ă soumettre au visa de la mairie
de sa commune?
Je n'ai pas l'avantage de connaĂźtre ni de prĂšs ni de loin les deux
catholiques bretons qui, par un scrupule de conscience que j'ai
peine à partager, ont cru qu'ils devaient se faire remettre en état de
grĂące par un arrĂȘtĂ© de police. Ce que je vais dire ne les atteint donc
en aucune maniĂšre, et je serais dĂ©solĂ© qu'on y trouvĂąt, mĂȘme par
la plus lointaine insinuation, une personnalité qui pût les blesser.
Mais, pour qu'on puisse raisonner sur une hypothĂšse, il suffit que
la rĂ©alisation en soit possible. Je ne puis donc m'empĂȘcher de
remarquer qu'il peut y avoir pour un fidĂšle d'autres motifs de
rechercher l'absolution que le désir sincÚre d'obtenir la remise de
ses fautes, comme par exemple l'intĂ©rĂȘt de ne pas faire une excep-
tion remarquĂ©e un jour de fĂȘte, dans une commune ou une famille
chrĂ©tienne. J'ajoute qu'il peut y avoir aussi pour le prĂȘtre des
motifs de la refuser, motifs tout à fait étrangers à la politique,
comme par exemple le refus du pénitent de rompre une relation
coupable ou de restituer un bien mal acquis. Supposons donc que
le prĂȘtre se trouve en face d'un de ces hommes Ă conscience large
qui veulent obtenir l'apparence du pardon sans promettre de
remplir les conditions du repentir, si ce pécheur réfractaire croit
avoir l'oreille de l'administration, quel dialogue peut s'engager
au pied du tribunal de la pénitence ! Quelle situation que celle du
prĂȘtre menacĂ©, s'il ne veut pas profaner le sacrement dont il est le
ministre, de se voir retirer le mandat de paiement qui lui assure sa
subsistance du lendemain ! Il ne faiblira pas, j'en ai la confiance,
et fera son devoir jusqu'au bout, quoi qu'il puisse lui en coûter.
Mais est-ce la peine de vivre sous un régime qui a toujours la
liberté religieuse à la bouche, pour voir reparaßtre un genre de
torture morale que l'inquisition elle-mĂȘme n'avait pu imaginer!
Je m'arrĂȘte : je ne crois pas qu'aucun exemple puisse faire
mieux sentir oĂč nous mĂšne, si on la laisse achever, l'Ă©trange
entreprise dont nous sommes témoins, et qui n'est autre que la
prĂ©tention de faire rĂ©genter l'Ăglise par ceux qui ont dessein de
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LE CONCORDAT 817
la détruire, ou pour emprunter encore la grande parole de
Léon XIII de « considérer le Concordat comme une chaßne propre
Ă entraver la libertĂ© de l'Ăglise, cette libertĂ© Ă laquelle elle a un
droit divin et inaliénable. »
VII
Si les considérations qu'on vient de lire ont un triste caractÚre
d'évidence, il n'y a plus lieu de demander pour quelle cause le
Concordat, vicié dans son esprit et violé dans sa lettre, n'a plus
qu'une existence précaire et à tout instant mise en question.
L'histoire démontre ce qui advient d'un traité dont l'exécution
s'éloigne de plus en plus de son but primitif. Un lien qui devient
une gĂȘne dont le faible souffre et le fort abuse ne tarde pas long-
temps à se rompre. Un incident inattendu, une prétention exces-
sive d'un cÎté qui dépasse ce que l'autre est résigné à souffrir peut
amener le dénouement à l'improviste et d'un jour à l'autre. Je cons-
tate le pĂ©ril, non seulement sans Ă©prouver, â ai-je besoin de m'en
dĂ©fendre, â la triste satisfaction que cause souvent au pessimisme
de l'esprit de parti l'attente des malheurs publics, mais avec l'effroi
de voir ma prévision réalisée, et le désir sincÚre d'en éloigner le
jour et l'heure. Rien n'est venu ébranler les convictions de toute
ma vie. Je persiste à croire, avec les penseurs éminents de tous
les Ăąges, que s'incliner devant la puissance morale de la religion,
et lui faire une place dans la loi, c'est pour une sociĂ©tĂ© rendre Ă
son CrĂ©ateur un hommage qui l'honore elle-mĂȘme et qui l'affermit.
Je continue Ă penser que les intĂ©rĂȘts matĂ©riels et spirituels des
peuples sont unis par des liens délicats et complexes qu'on ne
rompt pas impunément, et loin de saluer dans la séparation tant
vantĂ©e de l'Ăglise et de l'Ătat le progrĂšs attendu de la civilisation,
je crains au contraire d'en voir renaĂźtre ces luttes entre les lois
civiles et politiques, entre la force et la conscience, qui ont ensan
glanté le berceau des sociétés naissantes. D'ailleurs, il y aurait une
naĂŻvetĂ© sans pareille, â j'ai dĂ©jĂ eu occasion de le dire, â Ă attendre
de ceux qui nous régissent aujourd'hui l'essai d'un régime de sépa-
ration qui eĂ»t mĂȘme la prĂ©tention d'ĂȘtre libre et loyale. Nul ne
peut douter que du jour oĂč le Concordat aurait disparu daterait
pour l'Ăglise une Ăšre de persĂ©cution et pour l'Ătat, dans notre
patrie travaillée par tant de passions que la religion seule peut
calmer et contenir, une Ăšre de trouble dont on ne saurait mesurer
ni la durée ni la profondeur. Aussi, chrétien et Français, si je
croyais que le silence sur les relations prĂ©sentes de l'Ăglise et de
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818 LE CONCORDAT
l'Ătat pĂ»t maintenir mĂȘme la paix bĂątarde et plĂątrĂ©e dont on se
yante Ă certains jours, volontiers je me tairais. Mais je n'ai jamais
vu qu'ignorer un mal fût une maniÚre de le prévenir.
Dans cette crise redoutable dont l'Ăglise et l'Ătat auraient
ensemble Ă souffrir, je n'ai pas besoin de dire que mon principal
souci n'est pas pour l'Ăglise. Non que je traite comme chose
légÚre les souffrances qui seraient réservées à la classe la plus
digne et la plus dévouée au bien public de nos concitoyens. Non
que j'envisage sans alarme Ă quels sacrifices serait astreiute et Ă
quelles défaillances serait sujette la foi de ces faibles dont, avant
l'Ă©preuve, personne ne peut ĂȘtre assurĂ© de ne pas faire partie. Non
que je n'aie compassion surtout de tous les déshérités de la for-
tune, qui, afin de n'ĂȘtre pas privĂ©s de tout bien spirituel, devraient
retrancher une obole sur leur strict nécessaire. Mais je vois aussi
que l'Ăglise, depuis qu'elle existe, vit de luttes et de souffrances
et n'y a jamais succombé. L'exemple de ce qui vient de se passer
à cÎté de nous au delà du Rhin prouve qu'elle peut encore,
comme dans ses meilleurs jours, faire face aux plus formidables
puissances de ce monde. C'est une comparaison qui humilie les
catholiques français, mais n'est pas faite pourtant pour les décou-
rager. Ils savent d'ailleurs que le jour oĂč la question serait posĂ©e»
la dĂ©cision suprĂȘme ne leur appartiendrait pas : elle ne serait tran-
chée ni par leur prudence à courte vue, ni au gré de l'impatience
de leurs désirs. L'Esprit-Saint la remettrait entre des mains qui
ne laisseraient péricliter ni leur bien, ni leur honneur, ni leur
liberté. C'est une scission, a dit Léon XIII en parlant de la rupture
éventuelle du Concordat, dont le Saint-SiÚge seul a droit de s'oc-
cuper. Incontestable prérogative de son auguste ministÚre dont
nul n'a droit de disputer ni mĂȘme de contrĂŽler l'exercice.
En ce qui touche l'Ătat au contraire et la sociĂ©tĂ© civile qu'il
régit, il est clair qu'aucune considération de ce genre ne vient
tempérer mes inquiétudes. Il est des fautes suivies de tels chùti-
ments qu'une nation ne s'en relĂšve pas, et qui oserait dire qu'on ne
doit pas placer au premier rang dans le nombre, l'obstination Ă
effacer le nom de Dieu de toutes les institutions, et Ă paraĂźtre
ignorer sa présence afin de l'offenser plus librement? C'est ce
caractÚre d'impiété officielle déjà imprimé sur plus d'une de nos
lois, auquel la dénon dation du Concordat mettrait le dernier
sceau. Nul ne peut prévoir quelle impression nos populations
ressentiraient, quand elles devraient chercher du regard dans
plus d'une Ă©glise dĂ©serte ou dĂ©pouillĂ©e, le prĂȘtre absent, laissant
l'enfance sans baptĂȘme, le mariage sans consĂ©cration, la sĂ©pulture
sans priĂšres. Et aprĂšs le scandale ou la surprise du premier jour,
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LE COKCORDAT 8t»
quelle perversion du sens moral, quel débordement de passions
suivraient peut-ĂȘtre le silence subitement fait dans des rĂ©gions
entiÚres sur toute autre préoccupation que celle de la vie présente
et de la terre!
Cette extrémité effraie, je le sais, ceux qui tiennent en ce
moment, â depuis hier et jusqu'Ă demain peut-ĂȘtre, â le dĂ©pĂŽt du
pouvoir social : ils craignent la secousse qui pourrait ébranler l'édi-
fice fragile de leur autorité. Mais outte que derriÚre eux on aperçoit
dĂ©jĂ des successeurs que moins de scrupules arrĂȘtent, on ne peut
compter, pour Ă©viter recueil, mĂȘme de la part de ceux qui le
redoutent, sur les conseils de la prudence la plus commune et sur
les calculs de l'intĂ©rĂȘt bien entendu. On ne s'arrĂȘte pas Ă volontĂ©
clans une voie quand on n'y est pas entré volontairement. On ne se
retient pas sur une pente, quand on s'y est laissé entraßner en
cédant à une pression qu'on subit encore. Or il suffit d'avoir
suivi la série des mesures irréligieuses qui se sont succédé sous
nos yeux dans ces derniĂšres annĂ©es, pour ĂȘtre convaincu qu'aucun
des hommes qui y ont attaché leur nom n'en a eu l'initiative et
n'en est le véritable auteur. Ils n'ont fait que se conformer
aux injonctions d'une secte étroite et ardente dont les ordres,
mÚne impatiemment supportés, ont toujours été docilement suivis.
Rien ne prouve mieux à quelle domination impérieuse obéissent
ceux qui prétendent nous gouverner, que la conduite qu'on leur
Toit tenir aujourd'hui Ă la suite de la manifestation solennelle par
laquelle LĂ©on XIII a en Ă coeur de dĂ©gager l'Ăglise de toute solida-
rité avec les adversaires du principe républicain. à cet acte qui a eu
tant de retentissement, la moindre dose d'esprit politique conseil-
lait de répoindre en donnant quelque satisfaction aux griefs que le
Saint-PĂšre exposait en mĂȘme temps avec une si touchante insis-
tance. C'Ă©tait presque constater et par lĂ mĂȘme confirmer l'avantage
du parti républicain que d'en faire dÚs le lendemain un usage
modĂ©rĂ© et conciliant. L'occasion Ă©tait inespĂ©rĂ©e pour faire trĂȘve,
par l'abandon de telle disposition irritante ou l'adoucissement
dans l'exécution de telle autre, aux causes de discorde qui mettent
le plus vivement aux prises les passions opposées dans le moindre
village. L'intĂ©rĂȘt, au dĂ©faut du devoir, Ă©tait si Ă©vident que je ne
puis croire qu'au moins une partie des membres du gouvernement
actuel n'y ait été sensible. Qu'avons-nous vu cependant, et que
voyons-nous chaque jour?
Le mot d'apaisement, quelquefois prononcé du bout des lÚvres,
jamais réalisé dans aucun acte. Nul relùchement dans l'application
des mesures les plus rigoureuses, nul temps d'arrĂȘt dans leur
développement, d'autres qu'on croyait endormies subitement réveil-
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850 LE CONCORDAT
lĂ©es, des poursuites judiciaires qu'un mot pouvait arrĂȘter, menĂ©es
à fin avec éclat et acharnement. Il n'y a pas enfin jusqu'à cette
pompe inusitée entourant le cercueil triomphal d'écrivains qui
ont mis leur gloire Ă mĂ©connaĂźtre le caractĂšre divin de l'Ăvan-
gile, qui ne semble destinée à attester à des maßtres soupçonneux
que rien n'est changé, que le Vatican a parlé en vain, et que c'est
toujours au mĂȘme but qu'on tend et surtout Ă la mĂȘme adresse
qu'on cherche Ă complaire.
Et cependant, mĂȘme traitĂ© avec si peu d'Ă©gards, l'acte pontifical
a une consĂ©quence qu'on ne peut mĂ©connaĂźtre, c'est d'enlever Ă
l'hostilité déclarée des pouvoirs publics contre la religion, je ne
dis pas le seul motif, â aucun n'a jamais existĂ©, â mais le seul
prétexte qui servait à la justifier. Depuis que le Saint-PÚre a pris
soin de distinguer nettement la cause des intĂ©rĂȘts religieux de
celle des espérances et des prétentions monarchiques, il n'est plus
loisible à personne de prétendre qu'en combattant l'une on ne fait
que se défendre et agir en représaille contre l'agression de l'autre.
Cette confusion supposée dont on abusait est dissipée. L'attitude
mĂȘme du parti monarchique a achevĂ© de faire Ă cet Ă©gard une plane
lumiĂšre. En restant fidĂšlement soumis sur ce qui touche la doc-
trine, la foi et les mĆurs Ă l'autoritĂ© religieuse, mais en regrettant
de ne pouvoir, sur le terrain politique, suivre d'augustes conseils,
les royalistes ont marquĂ© eux-mĂȘmes d'un trait plus net la ligne
de séparation que le Saint-PÚre avait tracée. Désormais, il n'y a
plus de commun entre les deux causes que le dévouement que
toutes deux inspirent le plus souvent aux mĂȘmes personnes. Par lĂ
mĂȘme le fantĂŽme d'une hypocrisie clĂ©ricale cachant des arriĂšre-pen-
sées politiques a disparu. Tout est mis à nu. Ce qu'on poursuit, ce
n'est pas la monarchie déguisée sous un froc ecclésiastique : c'est
l'Ăglise seule et la religion elle-mĂȘme. Et quel moment choisit-on
pour cette guerre à outrance faite maintenant à visage découvert?
Celui oĂč le Souverain Pontife, dissipant tous les malentendus et
s'élevant au-dessus de tous les préjugés, convie à défendre avec lui
les principes de la moralité sociale, non seulement les catholiques
et les chrétiens, « mais tous les gens de bien, tous les hommes de
sens et de droiture, tout ami sincĂšre de la sociĂ©tĂ©, mĂȘme ceux dont
le cĆur rĂ©siste encore Ă la vĂ©ritĂ© mais avec un reste de bonne foi »,
et oĂč cet appel conciliant est reçu de toutes parts avec respect et
reconnaissance. Quand un Pape tient un tel langage, la responsa-
bilité d'une rupture qui déchaßnerait de nouveaux orages serait
tout entiĂšre sur la tĂȘte de ceux qui auraient trompĂ© sa confiance et
lassé sa longanimité. SévÚrement jugés par le concert unanime de
leurs contemporains, ils ne trouveraient pas grĂące devant l'histoire.
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LE CONCORDAT 82t
DÚs à présent, d'ailleurs, il y a entre la direction que Léon XIII
imprime Ă l'Ăglise et le rĂ©gime qu'en France l'Ătat lui impose un
contraste trop choquant pour que cette opposition puisse se pro-
longer indéfiniment. Les paroles de Léon XIII ont eu des accents
qui, d'une rive de l'Atlantique Ă l'autre, ont fait tressaillir la
société moderne. Tandis qu'une opinion publique égarée accusait
encore trop souvent l'Eglise de jeter l'anathĂšme sur la civilisation,
c'est de PĂ©rouse mĂȘme, avant d'ĂȘtre appelĂ© au rang suprĂȘme, que
le cardinal Pecci élevait déjà la voix pour bénir tous les progrÚs
matériels dont notre génération est fiÚre en invitant seulement la
science Ă placer ses conquĂȘtes sous la consĂ©cration de la foi. Puis,
du trĂŽne pontifical, une touchante allocution est venue qui, abor-
dant hardiment toutes les questions soulevées de nos jours par
l'éternel problÚme de l'inégalité des conditions sociales, a remué
dans leurs profondeurs toutes les masses populaires. D'autres
documents ont laissĂ© voir que, sans reconnaĂźtre les mĂȘmes droits
à la vérité et à l'erreur, c'est cependant sur l'usage viril de la
liberté que Léon XIII compte surtout de nos jours pour maintenir
l'empire de la foi dans les Ăąmes.
Enfin ceux mĂȘmes qui conservent contre le principe rĂ©publicain
une mĂ©fiance trop bien justifiĂ©e n'ont pu s'empĂȘcher d'admirer,
dans les derniÚres encycliques un appel généreux adressé à ces
forces vives de la démocratie dont, sous toutes les formes de gou-
vernement, la puissance est désormais prépondérante et à qui
appartient l'avenir. N'est-ce pas l'expression de ces sentiments de
Léon XIII et comme l'écho de son langage que nous apportait
naguÚre de Rome un prélat américain qui, dans une réunion mémo-
rable, disait aux catholiques de France : Faites comme nous, mĂȘlez-
vous au peuple et fiez-vous à la liberté. Nobles paroles, mais
qu'il a été impossible d'entendre sans faire un triste retour sur les
chaßnes que portent en France les représentants de la religion et qui
les resserrent chaque jour davantage. Comment le prĂȘtre serait-il
mĂȘlĂ© au peuple et associĂ© Ă ses sentiments comme Ă ses espĂ©rances,
quand la porte de l'église est trop soigneusement gardée pour
qu'il en puisse franchir le seuil et pour que l'écho des paroles
qu'il prononce soit entendu au dehors; quand, banni de l'école,
gĂȘnĂ© dans l'exercice de la charitĂ©, condamnĂ© au silence sur tous
les sujets qui émeuvent l'opinion, il est forcément tenu en
dehors de cette classe populaire dont il est sorti? Gomment ferait-il
un appel confiant à la liberté, quand c'est justement la liberté que
la république lui refuse, quand à toutes les mesures restrictives
qu'ont léguées les régimes passés et dont la tradition est pieuse-
ment conservée, il voit s'ajouter encore, pour le tenir en respect,
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ÂŁ22 LE CONCORDAT
des nouveaux moyens de discipline et de pénitence? Comment lui
faire aimer la démocratie quand il doit y voir non l'égalité entre
toutes les classes de citoyens, qui lui serait trÚs chÚre, mais l'infé-
riorité et la subordination légale de celle dont il fait partie?
On a souvent accusĂ© l'ancienne Ăglise gallicane de s'ĂȘtre laissĂ©
éblouir et dominer par la majesté héréditaire d'une race royale.
Ce serait un singulier résultat du changement d'étiquette politique
que de lavoir aujourd'hui réduite i une attitude plus soumise encore
devant les organes obscurs et éphémÚres d'un gallicanisme répu-
blicain. Cela ne sera pas : ce serait vraiment payer trop cher la
maigre allocation du budget des cultes. Si, dans la voie oĂč LĂ©on Xlil
l'engage, l'Ăglise universelle voit s'ouvrir devant elle de nouvelles
destinĂ©es, l'Ăglise de France, sa fille bien-aimĂ©e, qui a eu une place
marquée dans toutes les phases glorieuses de son histoire passée,
l'Ăglise de Bossuet, de FĂ©nelon, de Lacordaire, de Ravignan et
de Dupanloup ne renoncera pas Ă y prendre part. Si la barque
de Pierre ouvre sa voile sur la mer orageuse de la liberté démo-
cratique, l'esquif qui porte le catholicisme en France ne restera
pas amarré et captif dans des ondes fangeuses et stagnantes.
Duc de Broglie.
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DE LA DIVERSITĂ DES CULTES
AUX ĂTATS-UNIS
i
J'ai dĂ©crit l'Ăglise catholique aux Ătats-Unis telle qu'il m'a Ă©tĂ©
donné de la contempler, cent ans aprÚs sa naissance ; le peuple qui
la compose, le clergé qui la dirige, les écoles qui la perpétuent, les
ressources pécuniaires qui l'entretiennent1. J'ai mesuré sa crois-
sance durant ce premier siĂšcle de vie. Pour achever de la connaĂźtre,
il faut maintenant la regarder du dehors, marquer la place qu'elle
occupe parmi les autres communions établies autour d'elle, et pour
cela, observer ces communions elles-mĂȘmes, examiner au nom de
quelles croyances, au moyen de quelles institutions elles se partagent
entre elles et disputent au catholicisme la démocratie américaine.
Au premier aspect, cette démocratie paraßt imprégnée de religion.
Si occupĂ© qu'il soit des labeurs et des intĂ©rĂȘts terrestres, ce peuple
jeune et libre n'a pas oublié Dieu. Lorsque j'ai débarqué à New-York,
ce qui m'a frappé tout d'abord, c'est la multiplicité des églises avec
leurs clochers s'élevant comme autant de « doigts tournés vers le
ciel » 2 au-dessus des habitations des hommes et des foyers de
l'industrie humaine. Je ne pense pas qu'il se rencontre un aussi
grand nombre d'édifices religieux dans aucune autre capitale, si ce
n'est Ă Rome, je veux dire dans la Rome des Papes, car dans la
nouvelle ville piémontaise qui enserre maintenant la ville pontificale,
il n'y a pas plus d'églises que d'oeuvres d'art; la piété et la beauté
font pareillement défaut.
Comme j'arrivais Ă New- York un dimanche, dans le repos de ce
jour qui suspend le mouvement et le bruit du travail et des affaires
publiques ou privées, sans les remplacer par le plaisir, à travers
les rues oĂč circulaient Ă peine quelques rares voitures, Ă cĂŽtĂ© des
boutiques et des tavernes rigoureusement fermées, je voyais sortir
de chacun de ces temples si nombreux une foule d'hommes et de
1 Correspondant des 10 avril et 25 août 1890; 10 janvier, 25 février,
10 décembre 1891.
* Woodsthworth.
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824 DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS
femmes d'ùges et de conditions diverses. BientÎt à Boston, à Détroit,
Ă Chicago, partout je rencontrais le mĂȘme spectacle; j'apprenais
que dans toutes les classes et dans tous les métiers, la plupart des
personnes qui se respectent font profession d'une religion quel-
conque et fréquentent une église. En pénétrant à l'intérieur des
maisons et des familles, et mĂȘme dans les hĂŽtels, je trouvais les
heures des repas changées et leur préparation simplifiée pour
laisser aux gens de service la liberté du jour du Seigneur. En
ouvrant les journaux les plus répandus, à cÎté des événements et
des débats politiques ou industriels, j'apercevais d'ordinaire quelque
information ou discussion religieuse, et toujours les questions de
cet ordre étaient abordées avec respect, rarement avec un esprit
sectaire; plus rarement encore avec un esprit incrédule. Enfin, en
m'entretenant avec des hommes de toute croyance, je reconnaissais,
ce qu'il était d'ailleurs facile de présumer, que ce ton de la presse
quotidienne lui est imposé par l'opinion publique.
Je ne prétends pas assurément que le sentiment chrétien aux
Ătats-Unis ne soit ni incomplet ni chancelant, je signalerai plus
loin les lacunes qui l'affaiblissent et les incertitudes qui l'ébranlent;
je constate seulement que ce sentiment vivace et sincĂšre continue
jusqu'Ă ce jour d'animer le peuple entier.
La cause en est d'abord aux origines de ce peuple. Comme je
l'observais au début de ces études, l'Amérique du Nord a été au
dix-septiÚme siÚcle l'asile des chrétiens exilés pour leur foi. C'est
pour pratiquer librement leur culte proscrit sur leur terre natale
que les premiers « pÚlerins », embarqués sur le navire qu'ils avaient
nommé « Fleur-de-Mai », ont pris possession le 22 décembre 1620
du rocher de Plymouth, que d'autres puritains ont fondé Salem et
Boston et colonisé la Nouvelle-Angleterre. C'est pour abriter de
nouveaux dissidents proscrits à leur tour avec leur foi par les héri-
tiers des premiers proscrits que Rogers William a bĂąti Providence
et plus tard William Penn, Philadelphie.
Plus au sud, il est vrai, au-dessous du Potomac et de l'Ohio,
l'émigration n'a pas été déterminée par la religion. Les cavaliers
transplantés en Virginie pour échapper à Cromwell, les Suédois
envoyés par Gustave-Adolphe sur les bords du Delaware, les Hol-
landais explorant l'Hudson et commençant à bùtir la ville qu'ils
appelaient Amsterdam et qui devait s'appeler New- York étaient en
quĂȘte de terres Ă cultiver et de produits Ă rapporter en Europe.
Parmi ces colonies destinĂ©es Ă former les Ătats du Sud, le Maryland
seul prĂ©sentait une sorte d'enclave oĂč quelques catholiques anglais
avaient cherché un refuge pour leur culte et avaient institué la
liberté de religion. Encore ce culte et cette liberté avaient-ils été
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DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS 825
promptement étouffés l'un et l'autre par les colons du voisinage
débordant sur un rivage que les premiers occupants ne suffisaient
pas Ă peupler. Ainsi, sauf une exception trop peu durable, les
colons du Sud étaient poussés par un mobile moins élevé que ceux
du Nord. En passant l'Atlantique, ils poursuivaient les biens de la
vie terrestre et non pas ceux de la vie future. Toutefois, cette pour-
suite Ă©tait honnĂȘte. Ils attendaient la fortune du travail au lieu de
la demander, comme les chercheurs d'or du Mexique et du Pérou,
Ă de sanglantes aventures; ils introduisaient sur le sol vierge de
l'Amérique le travail agricole et sa fécondité, heureux s'ils n'avaient
pas en mĂȘme temps introduit l'esclavage. D'ailleurs ils ne se dĂ©ta-
chaient pas de leur religion; ils l'installaient avec eux partout oĂč
ils s'établissaient; ils la considéraient comme une condition néces-
saire de leur prospérité.
Enfin l'Ă©migration religieuse ne s'Ă©tait pas arrĂȘtĂ©e avec les passa-
gers de la « Fleur-de-Mai ». A leur exemple, durant le cours entier
du dix-septiÚme siÚcle, les chrétiens persécutés qui préféraient leur
foi à leur patrie héréditaire avaient pris l'habitude, de considérer
l'Amérique comme une patrie nouvelle. Les Presbytériens d'Ecosse
et ceux du pays de Galles et de l'Irlande sous les Stuarts, les
Yaudois du Piémont sous la maison de Savoie, les Luthériens et les
Réformés d'Allemagne aprÚs l'incendie du Palatinat, les Huguenots
de France aprĂšs le siĂšge de la Rochelle et la rĂ©vocation de l'Ădit
de Nantes s'étaient répandus au Sud comme au Nord, des colonies
britanniques, entretenant et ravivant la sĂšve religieuse Ă travers les
branches croissantes de l'arbre que les premiers pĂšlerins avaient
planté1.
Il est vrai qu'avec notre siÚcle l'émigration a semblé prendre un
autre aspect. Quand d'une part les proscriptions religieuses eurent
cessé en Europe et que d'autre part les moyens de transport eurent
changé, quand la vapeur put emporter à travers l'Océan des multi-
tudes, les Ătats-Unis ont Ă©tĂ© abordĂ©s non plus par une Ă©lite de
dissidents qui ne parvenaient pas Ă pratiquer leur foi dans leur
1 Robert Baird, Religion in America (New- York, 1856). Book II, ch. i Ă xv.
Les actes publics des colonies depuis 1662 relatent l'introduction des
Ă©migrĂ©s français. En 1680, une Ăglise protestante française est Ă©tablie Ă
Oxford, dans la colonie du Massachusetts. Un siÚcle plus tard, elle a cessé
de parler français, s'est fondue dans les autres Ăglises, et le lieu oĂč elle
célébrait son culte est tombé dans les mains de quelques catholiques
romains réfugiés de France (p. 158). L'un des principaux fondateurs de la
république américaine, à la fois militaire, écrivain, orateur, chef de parti,
financier, homme d'Ătat, le brillant et versatile Hamilton, descendait par
sa mÚre d'une famille de huguenots français. (Mac Master, Uistory of the
People of ihe United-States, vol. I, p. 125.)
10 décembre 1892. 53
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856 DE LĂ DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS
pays, mais par des bandes de dĂ©shĂ©ritĂ©s qui ne trouvaient pas Ă
y gagner leur vie. Il était à craindre que ces déshérités du vieux
monde n'en apportassent dans le nouveau tout ensemble les vices
et les misÚres et n'implantassent une race déréglée et dégénérée.
Heureusement pour Y Amérique, le plus grand nombre parmi eux,
les Irlandais avaient le droit d'imputer leur misĂšre Ă leur foi.
Catholiques, c'était pour leur religion qu'ils avaient été jadis op-
primés et dépouillés par la protestante Angleterre; c'était leur
religion qui leur coĂ»tait leur patrie. Ils apportaient aux Ătats-Unis
d'autres croyances que les puritains du siÚcle précédent, mais une
fidélité pareille à leurs croyances. Avec eux l'émigration devenait
plus nombreuse, plus populaire et sans doute aussi plus misérable,
mais elle gardait sous l'Ă©gide d'une autre Ăglise son caractĂšre reli-
gieux. A cette constance des Irlandais dans leur culte héréditaire,
toutes les communions chrĂ©tiennes des Ătats-Unis sont redevables.
GrĂące Ă l'Ăglise de ces pauvres gens, grĂące Ă son enseignement et
à sa hiérarchie, les communautés « évangéliques », divisées entre
elles, ont eu à cÎté d'elles un autre spectacle que celui du désordre
et de la ruine des croyances; l'intégrité du dogme catholique a
maintenu quelque fixité dans leurs propres doctrines, et l'invasion
du prolétariat européen n'y a pas été marqué par le débordement
de nncrĂ©dulitĂ©. Dans l'apprĂ©ciation du protestantisme amĂ©ricain Ă
notre époque, il convient de tenir compte de cette influence exté-
rieure qu'il n'a guÚre soupçonnée et que néanmoins il a subie.
Si nous pénétrons maintenant à l'intérieur des églises qui le
composent, nous reconnaĂźtrons qu'en notre Ăąge la sĂšve qui lui est
propre et qui procÚde soit des vérités qu'il retient soit des épreuves
et des vertus des premiers colons garde encore assez de vigueur et
de fécondité pour le ranimer par intervalle, pour renaßtre et porter
des fruits de saisop en saison. A partir de Tannée 1735, les congré-
gations Ă©vangĂ©liques des Ătats-Unis ont connu ce qu'elles ont
appelé des « réveils » (revivais). La guerre de l'Indépendance les
a interrompus, mais notre siĂšcle les a vus reparaĂźtre. TantĂŽt dans
les cités, petites ou grandes comme à Northampton, à Boston, et
mĂȘme Ă New- York, tantĂŽt Ă l'intĂ©rieur des collĂšges et des univer-
sités comme à Yalle, la soif des choses divines, le besoin d'un renou-
vellement moral s'emparait des ùmes. Une prédication ardente et
austĂšre attirait les foules, les occupations mondaines, affaires et
plaisirs, étaient suspendues; entraßnés par la curiosité d'abord,
puis par la contagion et l'exemple, échauffés par la ferveur qui se
développait autour d'eux, les indifférents, les libertins, rentraient en
eux-mĂȘmes, se repentaient et s'engageaient Ă changer de vie. Ces
« réveils » ne semblaient point sans analogie avec nos missions
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DB LA DIVERSITĂ DES CĂĂLTKS AUX. ĂTITS-UNIfl 827
catholiques. C'était parfois à travers les solitudes du Far- West ou
ne s'élevaient encore ni temple ni ville, sur les rives de l'Ohio,
dans les bois du Kentucky, que les pionniers épars s'assemblaient,
de 30 ou 50 milles k la ronde. Sous la voûte du ciel, du haut
d'une chaire élevée sur des pieux, un « ministre de l'Evangile
apportait à une multitude assise sur des troncs d'arbres le* « pa-
roles de la vie éternelle ». La cÚne était célébrée i l'ombre des
forĂȘts jusqu'alors impĂ©nĂ©trables ; leur vaste silence retentissait du
chant des psaumes, et comme le peuple venu de loin ne pouvait
renouveler fréquemment ces réunion s* il les prolongeait durant
plusieurs jours : à cÎté de l'enceinte qui servait de temple, un
camp était dressé, les familles couchaient et mangeaient sons la
tente. Sans doute ce pieux enthousiasme n'était pas exempt de
fanatisme et prenait aisément des allures déréglées, çà et là il se
manifestait par des cris et des contorsions étranges; des désor-
dres s'y mĂȘlaient. NĂ©anmoins les observateurs les plus autorisĂ©s
attestent qne la plupart des « réveils » ont été bienfaisants et
sincÚres. Ils remarquent que des prédications doctrinales* qui ne
retranchaient rien ni des choses difficiles Ă croire, ni dea choses
difficiles à pratiquer, les ont provoqués et soutenus, que plus la
doctrine était austÚre et rigoureuse, plus elle a eu prise sur les
ùmes. Us estiment donc qu'en définitive les « réveils » ont effica-
cement contribué soit au maintien soit à l'avancement de la foi et
des mĆurs chrĂ©tiennes aux Ătats-Unis1.
à cÎté de cette disposition religieuse que le peuple américain
tire de son origine, il y a dans la vie qu'il mĂšne une sauvegarde
permanente contre l'incrédulité et l'immoralité, c'est le travail.
Le travail l'a fait tout ce qu'il est; par le travail il a conquis
et transformé la terre que Dieu lui destine, et il continue de la
conquérir et de la transformer toujours; grùce au travail, il a pu
s'avancer, se multiplier et s'élever sans rencontrer encore de limites
ni à ses visées ni à ses ressources. Là pas de prolétaire qui ne
trouve de l'ouvrage et pas de ce roi de l'or » qui n'exerce une
profession. Nulle part aux Etats-Unis les oisifs ne se sentent Ă leur
place; s'il s'en rencontre, ils viennent en Europe, étalant parfois
Ă l'Ă©tranger des mĆurs que leur pays supporte mal et des goĂ»ts
qu'il ne satisfait pas.
La perpétuité du travail préserve l'esprit des Américains des
subtilités vaines. Il se peut que le loisir leur manque pour creuser
leurs croyances, mais il leur manque aussi pour les secouer, pour
s'égarer dans le dédale des pensées oiseuses, pour se perdre dans
4 Baird, Religion in America, liv. V, ch. vu, vm et ix. â Mac Master,
History of tke People of the United-States, vol. II, p. 578-582.
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828 DE LĂ DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS
le vide, et la doctrine dont ils sont nourris fût-elle incomplÚte,
elle suffit Ă entretenir dans leur Ăąme simple et forte une foi courte
peut-ĂȘtre, mais robuste.
Plus efficace encore est le travail pour conserver les mĆurs. Au
premier abord, l'étranger aperçoit dans la société américaine bien
des principes de corruption. Le plus puissant était jadis l'esclavage.
En livrant à un homme des créatures humaines auxquelles ni la loi
ni l'opinion ne reconnaissaient aucun droit !, l'esclavage incitait
perpétuellement le maßtre à la débauche et devenait ainsi plus
funeste peut-ĂȘtre encore Ă la race des oppresseurs qu'Ă la race des
opprimĂ©s. Depuis l'affranchissement des noirs, les mĆurs des blancs
n'ont pu manquer de se relever, c'est un point qu'il faut retenir, si
l'on compare l'époque actuelle à l'époque antérieure. Mais néan-
moins, que de germes malsains subsistent encore parmi ces popu-
lations dĂ©racinĂ©es et jetĂ©es pĂȘle-mĂȘle sur une plage oĂč tous les
liens et tous les freins du vieux monde leur paraissent se briser Ă
la fois ! La ruine de l'autorité domestique, l'indépendance des jeunes
hommes et des jeunes filles, le mélange des races et des classes,
l'instabilité des conditions et des fortunes, l'habitude et le goût des
aventures, ne provoquent-ils point au dérÚglement? La législation
mĂȘme peut ĂȘtre accusĂ©e de s'en rendre complice. Non seulement le
divorce est partout possible, mais dans la plus grande partie de
l'Union il est facile. Les lois qui régissent le mariage, en effet,
varient avec les Etats, et dans un grand nombre d'entre eux il se
contracte sans solennité, se constate sans régularité et se dissout
sans motif. Il arrive à un homme engagé dans une liaison qui lui
pÚse d'ignorer si cette liaison est ou n'est pas consacrée par le droit;
il ne sait pas s'il est ou non marié, [et le fût-il, parfois pour cesser de
l'ĂȘtre, il lui suffit de se dĂ©placer, il passe d'un Etat dans un autre.
Oh donc à travers la liberté américaine se dresse la digue qui
contient la licence?
Cette digue existe pourtant quelque part. En débarquant à New-
York, l'Européen s'étonne d'y trouver plus de décence que dans
les capitales européennes. Et si, pénétrant plus loin, le voyageur
visite quelque université, Cambridge par exemple, à la porte de
Boston, la vie d'étudiant lui parait aussi plus décente que dans
le vieux monde. Sans doute, l'étudiant américain a peu d'inclina-
tion pour les recherches spéculatives et désintéressées, il néglige
de se munir de notions générales, il est moins avide de savoir
qu'impatient d'appliquer ce qu'il sait; d'oĂč qu'il vienne, ayant son
sort Ă se faire, il veut agir plutĂŽt qu'apprendre; ce n'est pas
* Mac Master, vol. II, p. 18-22.
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DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS 82$
l'attrait du loisir, c'est le goût de l'action qui engendre trop souvent
en lui le dégoût de l'étude. Il échappe de la sorte mieux que
d'autres aux désordres qui découlent de l'oisiveté ; il se gouverne
en vue de l'avenir, et s'il a des vices il ne les affiche pas; dans les
hasards qui l'attendent, il pourra s'égarer et se dégrader plus tard;
du moins sa jeunesse n'aura pas été flétrie en sa fleur, il ne sera
pas corrompu avant d'avoir vécu.
VoilĂ donc comment subsiste aux Ătats-Unis l'esprit chrĂ©tien. Il
procĂšde de la foi des ancĂȘtres, des sacrifices que cette foi leur a
coĂ»tĂ©s ; il est entretenu par l'intĂ©gritĂ© des mĆurs, et ces mĆurs
sont elles-mĂȘmes entretenues par le travail. C'est ainsi que le
peuple américain reste religieux. L'est-il plus ou moins qu'au
terme du siÚcle dernier quand il parvint à l'indépendance? Cette
religion qui manifestement n'est pas détruite est-elle présentement
en croissance ou en déclin? Quel avenir lui est réservé?
Il est difficile de ne point poser ici cette question et plus difficile
de la rĂ©soudre. L'homme est peu capable de juger l'Ă©poque oĂč il
vit, encore moins de la comparer Ă quelque autre. Le regard de
l'esprit comme celui du corps embrasse mal les objets trop
rapprochés et n'a pas non plus de mesure commune entre les
objets placés à des distances inégales. On peut, dans chaque temps
et non sans peine, dĂ©mĂȘler oĂč rĂ©side le bien, oĂč rĂ©side le mal, mais
comment déterminer avec quelque précision si le progrÚs du bien
l'emporte sur le progrÚs du mal. Lorsque les Américains consi-
dÚrent leur état religieux, ont-ils donc raison de se montrer à ce
point de vue comme Ă tout autre contents et confiants; contents du
présent, confiants dans l'avenir? Tout ce que j'ose affirmer, c'est
que tel est leur sentiment, c'est que pendant que l'Ăglise catholique
se félicite de sa croissance, les églises évangéliques ne déplorent
point leur déclin, tout au contraire.
Dans le recensement décennal dressé en 1890, par ordre du
congrÚs, il a été pour la premiÚre fois tenu compte de la religion
(et cela seul est un indice de l'importance croissante que l'opinion
publique en ce pays attache aux questions religieuses), pour la
premiÚre fois il a été procédé au dénombrement des diverses
confessions. Ce dénombrement a été fait conformément à la méthode
usitée dans les congrégations protestantes, qui inscrivent parmi
leurs membres seulement les « communiants », c'est-à -dire, selon
la définition officielle, « les personnes de l'un et de l'autre sexe qui
ont le privilĂšge de participer Ă la communion, au sein des confes-
sions oĂč cette pratique est ordonnĂ©e { » et plus gĂ©nĂ©ralement les
1 Census Bulletin, n° 18, 26 décembre 1890, p. 5.
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830 DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS
adultes qui ont fait acte d'adhésion à un culte quelconque1. Pour
savoir si ces « communiants » ont augmenté, on ne peut se référer
au précédent recensement qui ne contient pas de renseignement
pareil, mais on peut interroger les registres particuliers dressés par
les diffĂ©rentes Ăglises. C'est ce qu'a ÂŁait le commissaire du gouver-
nement, et de cet examen il a tiré la conclusion suivante : Tandis
que depuis 1880 la population a augmenté dans la proportion de
25 pour 100, le chiffre des communiants s'est accru dans une
proportion de plus de 28 pour 100. Dans les Ăglises mĂ©thodistes il
s'est Ă©levĂ© de 30 pour 100, dans les Ăglises congrĂ©ganistes de
33 pour 100, dans les Ăglises presbytĂ©riennes de 39 pour 100 2 et,
4 Voici, d'aprĂšs les bulletins successifs que publient les commissaires du
recensement, le nombre des « communiants » dans les principales confes-
sions ou, comme on dit aux Ătats-Unis, « dĂ©nominations » protestantes.
Chacune de ces dénominations se subdivise, comme nous l'expliquerons
plus loin, en plusieurs Ăglises indĂ©pendantes les unes des autres.
COMMUNIANTS CENSDS BULLETIN
Luthériens 1199 514 N° 152, Dec 14, 1891.
(Leur nombre s'est accru depuis peu
d'années dans une proportion
exceptionnelle, grùce à l'émigra-
tion allemande).
Presbytériens 1278 815 N* 174, March 28, 1892.
Méthodistes épiscopaux. .... 3 450 230 N° 195, June 24, 1892,
et n° 203, August 19,
1892.
Congrégattonalistes 512 771 N° 203, August 19, 1892.
Ăpiscopaux proprement dits, ... 530 288
Baptistes 3 467 875
Au moment oĂč j'Ă©cris, le recensement des Ăpiscopaux et des Baptistes
n'est pas encore publié. J'en ai reçu communication, grùce à l'obligeance
de l'agent du recensement, M. H. K. Carroli. Mais je n'ai pas pu, pour ces
deux derniĂšres communions comme pour les autres, connaĂźtre les nombres
portés sur leurs registres il y a dix ans et par conséquent mesurer, chiffres
en main, leurs progrĂšs. J'ai seulement trouvĂ©, dans l' Annuaire de l'Ăglise
épiscopale pour 1889, une statistique qui se borne à la ville de New- York,
et d'oĂč il rĂ©sulterait que cette Ăglise s'ast Ă©tendue dans cette ville plus
qu'aucune autre communion protestante. Les auteurs de l'Annuaire ne
marquent pas son accroissement dans le reste du pays.
En regard de ces diverses confessions protestantes, le recensement évalue
dans l'Eglise catholique le nombre des communiants, c'est-Ă -dire des
fidĂšles en Ăąge de communier, Ă 6 250 045. Les catholiques se plaignent de
cette évaluation et la déclarent beaucoup trop faible. Elle élÚve pourtant
leur nombre Ă peu prĂšs au double des deux plus nombreuses communions
protestantes.
a The Forum, juin 1892, H. K. Carroli, spécial agent of the Census. What
the Census of the Churchs Show, p. 535-537.
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DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS 83 1
s'il faut en croire l'Ăglise Ă©piscopale, pour laquelle les calculs ne
sont pas encore réguliÚrement établis, la proportion chez elle est
plus forte encore. Elle a baissé au contraire parmi les Quakers et
les Unitaires, c'est-Ă -dire lĂ oĂč la foi chrĂ©tienne semble le plus
amoindrie.
Quoi qu'il en soit, sans examiner encore comment les chrétiens
d'Amérique se répartissent entre les diverses confessions, il résul-
terait à premiÚre vue de ces statistiques que le nombre des chrétiens
fidĂšles a augmentĂ©, et qu'en regard de l'accroissement de lĂ
population, le nombre des indifférents, des incrédules, des hommes
qui se tiennent à l'écart de toute religion, a diminué depuis dix ans.
Peut-ĂȘtre soupçonnera-t-on les Ăglises qui comptent aujourd'hui
le plus de « communiants », c'est-à -dire, en définitive, de personnes
capables de communier, de s'ĂȘtre relĂąchĂ©es de leur ancienne disci-
pline, et pour grossir leurs rangs, d'attribuer cette qualité sans
contrĂŽle et sans choix. Les chiffres que nous venons de citer
auraient alors peu de valeur. Mais il est d'autres symptĂŽmes, et, de
plus, difficiles Ă contester, de l'esprit chrĂ©tien des Ătats-Unis. Ce
n'est pas seulement le nombre des fidĂšles qui s'est accru, c'est
aussi le nombre des édifices religieux et le nombre des ministres
de la religion. Or pour bĂątir les temples et pour entretenir les
pasteurs, il n'est plus désormais d'autres ressources que les contri-
butions volontaires des fidÚles. Il n'en a pas toujours été ainsi. Au
temps oĂč l'impĂŽt subvenait aux dĂ©penses du culte, en 1775, Ă la
veille de l'Indépendance, on comptait tout au plus 1440 ministres
de toute communion pour une population de 3 millions d'Ăąmes,
soit un ministre pour 2000 ùmes !, et les temples n'étaient certaine-
ment pas plus multipliés. Aujourd'hui, il y a sur le territoire de
l'Union, pour une population de 61 millions d'ùmes, 88 000 édifices
consacrés au culte 2, soit en moyenne un temple pour 700 ùmes,
et dans les seules Ăglises Ă©piscopales ou presbytĂ©riennes qui
comptent environ 1 800 000 communiants, plus de 10 000 ecclé-
siastiques 3. Ainsi, qu'il s'agisse des monuments de pierre ou des
organes vivants de la parole évangélique, le nouveau régime, le
régime de l'indépendance a été plus fécond que l'ancien régime, le
régime colonial. La liberté de la religion a porté des fruits plus
abondants que l'alliance de l'Ăglise et de l'Ătat; les offrandes
« Baird, liv. m, ch. n.
* La yaleur de ces 88 000 édiûces est estimée à 463 000 000 dollars, soit
1 milliards 315 milHons de francs. â The Forum, juin 1892. H. K. Carroll,
p. 537.
8 The Churehs {episeopat) Almanach for the year of our lord, 1889. â Bryce,
The American Communivhealth, t. II, p. 578.
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832 DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS
volontaires des fidĂšles ont fourni au culte plus de ressources que
les taxes imposées, et les vocations ecclésiastiques se sont ren-
contrées plus fréquentes, quand le clergé n'a rien attendu que des
fidĂšles, qu'elles ne l'Ă©taient Ă l'Ă©poque oĂč il attendait tout du
gouvernement.
Enfin, parmi les fidÚles, notre temps a vu naßtre et se développer
des Ćuvres de zĂšle et de prosĂ©lytisme.
Les écoles du dimanche {sunday schools)* instituées en Angle-
terre vers la fin du siĂšcle dernier, introduites aux Ătats-Unis par
les Méthodistes en 1790 et vues d'abord avec méfiance par le
clergé des autres cultes, ont commencé à se répandre vers 1816.
En 1828, une association nationale a été instituée pour les propager
parmi toutes les communions évangéliques dans toute l'étendue de
l'Union. En mĂȘme temps d'autres sociĂ©tĂ©s formĂ©es Ă l'intĂ©rieur de
chaque communion les ont encore multipliées. Ici dans quelque
salle voisine du temple, ailleurs dans les maisons d'écoles, parfois
dans les maisons particuliĂšres, des laĂŻques, hommes ou femmes
de toute condition, consacrent une partie de leur aprĂšs-midi du
dimanche à apprendre aux enfants le catéchisme et l'histoire sainte.
Les sociĂ©tĂ©s qui patronnent ces Ă©coles Ă©ditent nombre de livres Ă
leur usage, non seulement des livres de classe, mais de lecture, et
composent ainsi des bibliothĂšques populaires !. D'autres asso-
ciations s'emploient spécialement à publier et à distribuer des
bibles, des traités religieux, des brochures, de courtes feuilles des-
tinées à porter partout la lumiÚre évangélique.
Enfin, un nouveau zĂšle, un nouveau besoin, le zĂšle et le besoin
des « missions » s'étant manifesté en nos jours au sein du pro-
testantisme, c'est encore au moyen des associations libres que le
peuple américain s'est efforcé d'y donner satisfaction. Diverses
sociétés se sont établies pour subvenir aux missions, pour pré-
parer, entretenir des missionnaires et les envoyer soit à l'intérieur
des Ătats, soit parmi les Indiens, soit aux extrĂ©mitĂ©s du monde,
partout oĂč parvient le pavillon amĂ©ricain. Elles recueillent d'abon-
dantes ressources et nous ne saurions énumérer ici toutes leurs
entreprises. Nous n'en citerons qu'un seul exemple, le plus
récent. Au mois de juillet 1892, une association qui prétend
allier ensemble les diverses communions évangéliques et dont nous
' Baird, Religion in America, Book IV, ch. xiv. â Dans une seule des
Ăglises presbytĂ©riennes, dans celle qui a son siĂšge principal dans le Nord,
il y a prĂ©sentement 6743 Ă©coles du dimanche, oĂč 98 764 personnes don-
nent ou surveillent renseignement et pour le soutien desquelles il est
versé annuellement 398 902 dollars. (Minutes of ihe General Assembly of the
Presbyterian Church in the United-States of America, p. 729.)
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DE U DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS 833
apprécierons plus loin les tendances, la « Société de l'effort chré-
tien » (Christian Endeavor) se réunissait à New- York, et dans
cette assemblĂ©e, oĂč siĂ©geaient des dĂ©lĂ©guĂ©s venus de l'Angle-
terre et de l'Australie, des Ăźles Sandwich, de la Chine et du
Japon, il a Ă©tĂ© constatĂ© qu'en dehors des Ătats-Unis la sociĂ©tĂ©
mÚre fondée il y a onze ans avait présentement 648 rejetons,
648 sociétés se rattachant à elle en pays de mission. Un procédé
qu'un missionnaire presbytérien avait imaginé l'année précédente
avant de partir pour la Chine a été particuliÚrement préconisé ; il
consiste Ă faire prendre aux fidĂšles l'engagement de verser chaque
semaine 2 cent, soit 50 centimes, pour les missions. Le rapport que
j'ai sous les yeux n'indique pas quelles sommes a déjà rendues
cette cotisation modeste, mais il constate qu'elle se répand dans
les diverses Ăglises et que dĂšs lors il y a lieu d'en attendre beau-
coup Ă l'avenir1.
C'est une imitation de notre Ćuvre de la Propagation de la Foi.
On rencontre ainsi parmi les communions protestantes plus d'un
effort pour s'approprier les inventions du zĂšle catholique : hom-
mage indirect rendu Ă notre Ăglise. 11 serait, de notre part, Ă©gale-
ment malsĂ©ant de dĂ©prĂ©cier de tels efforts et de ne point tendre Ă
les surpasser.
II
Autant, au premier aspect, la foi religieuse semble vivace aux
Ătats-Unis, autant elle y paraĂźt diverse et variable. 11 y a mainte-
nant, en ce pays, le recensement officiel de 1890 en témoigne -,
plus de 140 communions différentes.
Depuis les Juifs et les Grecs, venus de Russie, de Pologne ou
d'Arménie, jusqu'aux Chinois et aux Japonais, il n'est guÚre de
race humaine qui n'ait tenté d'y porter sa croyance et ses rites.
En nos jours, là s'est élevé une sorte de Mahomet du nouveau
monde, le prophĂšte des Mormons, Joseph Smith, qui, parjdes pro-
cédés analogues, à certains égards, à ceux du prophÚte [de la
Mecque, s'est attirĂ© des sectateurs. RepoussĂ© par les divers Ătats
de l'Union, d'hégire en hégire, il a su s'approprier un territoire
alors désert, aujourd'hui peuplé de plus de 200 000 habitants3,
dont 140 000 se déclarent ses disciples4. Dans ce territoirej de
l'Utah, au sud des Montagnes Rocheuses, autour du lac Salé, il a
1 The Christian Endeavor extra-issued by the Neiv-York Times. Juin 1892,
p. 3.
2 Census Bulletin, n° 18, 26 décembre 1890.
3 Ibid., n» 118, 13 octobre 1891.
* Ibid., n« 70, 22 mai 1891.
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834 DE U DIVERSITĂ DES CULTES MJX ĂTATS-UNIS
installĂ© les mĆurs asiatiques en mĂȘme temps que l'industrieux
labeur du pionnier américain; sous couleur d'une religion à lui
révélée et destinée aux « saints des derniers jours », il a institué la
polygamie, et c'est à peine si la tribu qu'il a fondée renonce aujour-
d'hui i une telle pratique, afin d'obtenir droit de cité dans l'Union.
Laissons de cÎté ces singularités, ces cultes exotiques cxtravar-
gants ou bizarres que le peuple amĂ©ricain rĂ©prouve et n'admet qa*Ă
contre-cĆur dans sa patrie. Occupons-nous seulement de ceux qui
ont prise sur lui, et qu'on peut dire naturalisés chez lui. Sans
sortir du protestantisme, combien de divisions ! Des plus anciennes
confessions aux plus rĂ©centes, de Luther et de Calvin jusqu'Ă
« l'Armée du salut », il n'est pas une variété du protestantisme
européen qui n'ait été importé et ne se rencontre aujourd'hui sur
une terre oĂč germent, de plus, d'autres variĂ©tĂ©s qui lui sont pro-
pres et ne viennent pas du dehors, les Unitaires, par exemple, les
Universalistes et les « Disciples du Christ. »
TantĂŽt plusieurs Ăglises professent la mĂȘme doctrine mais dif-
fĂšrent par les institutions ou les rites; c'est assez pour qu'elles ne
veuillent pas ĂȘtre confondues, tels sont les Ăpiscopaux et les MĂ©tho-
distes, les Presbytériens et les Baptistes. TantÎt tout est pareil entre
plusieurs sociétés religieuses, et néanmoins elles vivent désunies.
On compte prĂ©sentement 12 Ăglises presbytĂ©riennes ayant une
organisation indĂ©pendante, 14 Ăglises mĂ©thodistes, 13 ou 14 Ăglises
baptistes. Parfois, c'est la race, l'origine, la couleur des fidĂšles qui
les distingue : les MĂ©thodistes et les Baptistes ont une Ăglise pour
les blancs, une autre pour les noirs ; certaines Ăglises luthĂ©riennes
ou calvinistes sont allemandes, moraves, hollandaises, norwé-
giennes. Ailleurs, c'est la situation territoriale et politique qui mar-
que une barriÚre : les Presbytériens du Nord et les Presbytériens
du Sud ne se réunissent pas ensemble, ils se sont séparés quand les
Ătats du Sud se sont tournĂ©s contre ceux du Nord, et tandis que les
traces de la « sécession » s'effacent dans la vie civile, la séparation
religieuse se perpétue. Souvent, c'est l'antagonisme entre l'esprit
de tradition et l'esprit d'innovation, entre le rigorisme et le libéra-
lisme, qui a coupé en deux une communion déjà ancienne : il y a
des Ăpiscopaux et des PresbytĂ©riens primitifs et d'autres rĂ©formĂ©s,
il y en a d'étroite et de large observance1. Enfin, on ne saurait
l'oublier, les premiers pĂšlerins qui ont portĂ© leur foi par delĂ
l'Atlantique ont institué des congrégations qui ne relevaient que
d'elles-mĂȘmes et devaient rester indĂ©pendantes. Cette forme du
protestantisme qu'on a nommée le congrégationalisme, la plus
* Tte Forum, juin 1892. H. K. Carroll, et Census Bulletin. n« 18, 70, 131,
152, 174, 180, 195, 203.
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DE LĂ DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS 835
ancienne qui soit aux Ătats-Unis, n'a pas manquĂ© de s'Ă©tendre
avec la nation mĂȘme et, malgrĂ© que le besoin de se fortifier en
s'associant ait poussé grand nombre de ces congrégations isolées
dans l'Ăglise presbytĂ©rienne S le congrĂ©gationalisme, le dernier
recensement le démontre, se conserve encore. A l'origine, chaque
congrégation était gouvernée par une élite de fidÚles, par les saints,
comme ils se nommaient, lesquels formaient seuls ce qu'on appe-
lait l'Ăglise, c'est-Ă -dire Ă©taient seuls investis de tous les privilĂšges
ecclésiastiques et longtemps aussi de tous les privilÚges politiques.
Comme ce corps Ă©troit et jaloux se recrutait lui-mĂȘme par sĂ©lection
il a, pendant un temps, maintenu quelque fixité dans le dogme et
la discipline. Mais peu Ă peu la barriĂšre entre gouvernants et gou-
vernĂ©s s'est abaissĂ©e; en devenant plus ouverte, l'Ăglise est
devenue plus changeante, et la foi des congrégations étant exposée
Ă varier avec le ministre qu'elles se choisissent, il est aujourd'hui
difficile de déterminer avec précision quelle doctrine chacune d'elles
professe, surtout quelle doctrine prévaut dans le plus grand nombre.
Au sein de la Nouvelle- Angleterre, elles étaient nées puritaines;
tout à coup, vers le début de notre siÚcle, la plupart s'étonnÚrent
de se trouver unitaires : elles avaient cessé de croire en la divinité
de Jésus-Christ, et déjà , du milieu des Unitaires, se levaient les
Universalistes qui prĂ©tendaient encore former une Ăglise et prati-
quer un culte, tandis qu'ils rejetaient toute doctrine révélée. Cepen-
dant, avant mĂȘme d'Ă©clater au grand jour, cette diminution, cette
ruine de la croyance chrétienne avait effrayé les ùmes. Vers le
milieu du siÚcle précédent, la vieille doctrine de la justificatioû par
la foi et de la prédestination s'était réveillée d'un long assoupisse-
ment et, prĂȘchĂ©e avec ardeur, elle avait semblĂ© renaĂźtre. Depuis
lors, entre ces deux extrémités, les congrégations ont oscillé incer-
taines ?.
Ainsi le libre examen introduit an for intérieur par la réforme
protestante et la liberté des cultes garantie au for extérieur par la
constitution américaine ont amené chez un peuple naturellement
religieux la multiplication indéfinie des dissidences religieuses. Et
comment le spectacle confus et mobile de ces dissidences ne don-
nerait-il pas ouverture à l'incroyance, à l'indifférence, au dédain
envers la révélation ? Certains déclarent la vérité religieuse inacces-
sible Ă l'homme et renoncent Ă la chercher. Ils se nomment eux-
mĂȘmes « agnostiques ». D'autres se forgent une philosophie qu'ils
appellent transcendantale, l'estimant supérieure à toute religion.
En 1832, un pasteur unitaire, Emerson, quitta sa chaire et son
* Census Bulletin, n° 203. August. 1892, p. 24.
2 Baird, Religion in America, Book VII, ch. m.
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836 DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS
temple, et devenu l'écrivain le plus habile et le plus renommé parmi
ses compatriotes, il s'employa à inoculer à l'esprit américain le
rationalisme allemand. D'abord il a exhorté l'homme à secouer le
joug de toutes les traditions, de toutes les conventions sociales, et
de l'homme ainsi affranchi il a fait un dieu oĂč plutĂŽt une portion
de la divinité, car l'idée de Dieu se confond, pour Emerson, avec
l'idĂ©e de la nature et l'idĂ©e de l'humanitĂ©, ĂȘtre collectif dont tous
les membres, petits ou grands, sont, qu'ils le \euillent ou non, soli-
daires. Au sein de cette divinité, toutes les contradictions, le oui
et le non, la lumiÚre et les ténÚbres, l'agnosticisme et l'idéalisme,
la vérité et l'erreur se résolvent dans une harmonie transcendante.
Tous les cultes sont Ă la fois faux et vrais, faux dans leur forme
extérieure, puisqu'ils prétendent enchaßner la pensée humaine, vrais
dans leur sens intime, puisqu'ils répondent à un instinct de l'à me
humaine qui les a enfantés ; car la révélation n'est pas autre chose
que l'Ă me de l'homme manifestant ce qu'il y a de divin en elle ' .
Cette doctrine, aussi vague, en définitive, qu'elle parait haute à ses
adeptes, s'efforçait de donner satisfaction i deux sentiments trÚs
puissants, l'un et l'autre, chez les Américains : celui de l'indépen-
dance individuelle et celui de la fraternité humaine ; elle cherchait
à accorder le besoin de croire avec la difficulté de choisir entre les
croyances, et, s'adressant aux esprits cultivés, elle n'a pas manqué
pour eux de séduction.
Mais ce n'est pas seulement aux esprits cultivés que les divisions
religieuses rendent la religion difficile. S'il faut en croire un obser-
vateur qui voit les choses de prĂšs, au berceau mĂȘme de la foi puri-
taine, dans les campagnes de la Nouvelle- Angleterre, les classes
agricoles, placées entre des ministres qui se contredisent, commen-
cent à n'en plus écouter aucun, désertent les temples, les laissent
tomber en ruine, et leur esprit grossier devient étranger à toute
croyance chrétienne2. 11 n'y a pas lieu de s'en étonner; ce qui peut
surprendre, au contraire, c'est qu'un tel mal déterminé par de
telles causes ne se soit pas répandu davantage, c'est qu'il n'ait pas
gagné les villes autant que les campagnes, c'est qu'il éclate seule-
ment sur quelques points, et qu'en dépit de symptÎmes alarmants
4 Voy. notamment parmi les Ćuvres d'Emerson, les essais suivants :
Self-reliarece. â The Oversoul. â The TranscendantalUt. â Worshigs.
* Tfie Forum, juin 1892. Président William De Witt Hyde. L'auteur de
cet article est Ă la tĂšte du collĂšge de Bowdoin, dans l'Ătat du Maine. 11 a
poussé un cri d'alarme. Mais, à cÎté de lui, le journal de la Société de
l'Effort chrétien, The Golden Ru le (Boston, Juley 14, 1892) signale égale-
ment les inconvĂ©nients de la multiplication des Ăglises; l'assemblĂ©e gĂ©nĂ©-
rale dea presbytériens du Nord les reconnaßt et cherche à y porter remÚde.
[Minutes of the General Assembly, 1892, p. 92 et suiv.)
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DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS 837
pour l'avenir, les statistiques dressées pour toute l'Union constatent
aujourd'hui, nous l'avons vu, au sein de chaque Ăglise, un progrĂšs
dans la fréquentation des temples et le nombre des « communiants ».
111
Pour expliquer ce phénomÚne, il faut d'abord, sans nier les divi-
sions religieuses, les réduire à leurs proportions véritables. Sans
doute les Ăglises se multiplient de plus en plus, mais de plus en
plus elles se ressemblent. Dans l'ordre religieux aussi bien que
dans l'ordre social et politique propre à cette démocratie, l'indé-
pendance, la lutte mĂȘme, Ă la longue, n'empĂȘche pas l'uniformitĂ©.
En ce qui concerne le dogme, le protestantisme tout entier a pour
fondement la Bible, à laquelle chacune des communions américaines
ne cesse de se référer, tout en l'interprétant trÚs diversement au
moyen du libre examen. Cela ne suffit pas sans doute pour établir
entre elles l'unité de doctrine, l'expérience ne le montre que trop.
Mais, chez un peuple peu soucieux, d'ailleurs, des disputes abstraites
et subtiles, cela suffit pour former une sorte d'entente extérieure
et superficielle. Si tous ne gardent pas les mĂȘmes pensĂ©es, tous
parlent du moins la mĂȘme langue.
En ce qui concerne l'organisation ecclésiastique, on peut dire
que toutes les Ă©glises protestantes des Ătats-Unis sont presbytĂ©-
riennes. MĂȘme dans celle oĂč se rencontrent des Ă©vĂȘques, ce n'est
pas le diocÚse, c'est la paroisse ou, selon le terme usité en ce pays,
c'est la congrégation qui forme une corporation. Ainsi en est-il
depuis l'origine : des causes opposées ont amené les deux commu-
nions les plus anciennes des Ătats-Unis Ă un rĂ©sultat pareil. Quand
les pÚlerins débarquÚrent à Plymouth, ils gardaient sans doute la
foi de l'Ăglise anglicane, mais ils Ă©taient en rĂ©volte contre l'Ă©pi-
scopat anglican; ayant donc passé l'Océan pour se dégager du joug
Ă©piscopal, ils placĂšrent Ă leur tĂȘte de simples ministres. Quand, au
contraire, les colons de Virginie transportÚrent dans son intégrité
l'anglicanisme au sein du Nouveau-Monde, ils avaient Ă cĆur de
conserver le lien religieux qui les unissait Ă la mĂšre patrie. Les
paroisses qu'ils fondÚrent continuÚrent donc de dépendre des
Ă©vĂȘques rĂ©sidant en Angleterre, dĂ©pendance nominale sous laquelle
elles durent se suffire Ă elles-mĂȘmes, et ne connurent, en rĂ©alitĂ©,
d'autre dignitaire ecclésiastique que leur pasteur. C'est seulement
aprÚs la guerre de l'Indépendance que ce lien purement fictif avec
l'Angleterre dut ĂȘtre coupĂ© pour maintenir l'Ăglise Ă©piscopale et lui
conserver son patrimoine sans qu'elle parĂ»t Ă©trangĂšre et mĂȘme
ennemie Ă la nation nouvelle; c'est seulement alors que furent
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S36 DE LA JHVEt&TĂ DES CULTES AUX ĂTĂTS-UMS
instituée des évÚques américains *. Maïs au sein d'un clergé formé-
sans eux il a Ă©tĂ© difficile d'assigner une place Ă ces Ă©vĂȘques, de
leur trouver des attributions, des ressources, une demeure mĂȘme
et une cathĂ©drale oĂč ils se sentent chez eux. Dans l'assemblĂ©e
ecclésiastique de leur diocÚse qu'ils président chaque année, dans
les assemblĂ©e» gĂ©nĂ©rales oĂč ils siĂšgent tous les trois ans, leur auto-
ritĂ© ne prĂ©vaut pas sur celle des simples ministres, ni mĂȘme des
laĂŻques dĂ©lĂ©guĂ©s par les paroisses. Us ordonnent les prĂȘtres, mais
en réalité ne les choisissent ni ne les gouvernent a.
Les Presbytériens proprement dits ne sont venus d'Ecosse que
plus tard, en 1705, mais ils ont trouvé le terrain tout préparé pour
leur communion. Leur clergĂ© sans Ă©vĂȘque, leurs prĂȘtres qui s'or-
donnent et se contrÎlent outre eux, leurs congrégations, leurs
Ăglises qui choisissent leurs pasteurs et que gouverne un conseil
composĂ© de ces pasteurs et de l'Ă©lite des fidĂšles, ces Ăglises qui,
tout en demeurant autonomes, s'unissent entre elles par un lien
fĂ©dĂ©ral et, dans les assemblĂ©es oĂč elles sont reprĂ©sentĂ©es, traitent
leurs affaires communes, ces assemblées représentatives, super-
posées les unes aux autres depuis la commune jusqu'à la nation, et
i tous les degrĂ©s mĂȘlant ensemble prĂȘtres et laĂŻques 3, toutes ces
institutions ne convenaient pas qu'aux seuls Ăcossais. Le Huguenot
français* l' Arminien ou le Gomariste de Hollande transplanté aux
Ătats-Unis les reconnaissait pour siennes et surtout elles rĂ©pon-
daient aux habitudes ecclésiastiques aussi bien qu'aux instincts
politiques du peuple qui Baissai* alors; elles garantissaient Ă
chaque congrĂ©gation le gouvernement d'etles-ĆĂȘmes, et lui procu-
raient en outre la force qui découle de l'association; elles inaugu-
raient dans l'Ăglise le rĂ©gime rĂ©publicain tel qu'il devait bientĂŽt
prĂ©valoir dans l'Ătat. De lĂ le crĂ©dit des * ministres presbytĂ©riens.
Telles sont les plus anciennes organisations religieuses aux
Ătats-Unis, Si diffĂ©rentes que soient leurs origines, on voit qu'elles
ont beaucoup de traits communs. Plus tard, des communions nou-
velles ont pu s'élever, elles ont pu professer d'autres croyances,
pratiquer d'autres cultes, mais ell«s ont conformé leurs institutions
aux modÚles qu'elles avaient sous les yeux, elles les ont coulé
1 Baird, Religion in America, Book YI, ch. n. â Mac Master, Bistory of
the People of the United-S taies, vol. I, p. 33.
2 Sur la constitution de l'Ăglise Ă©piscopale aux Ătats-Unis, voy. le
Digest of the Canons for the government of the protestant episcopal Chureh in
the United- States of America, passed and adopted in the gĂȘnerai Conventions of
America, 1859, 1662, 1865, 1868, 1871 , 1874, 1880, 1883, and 1886.
3 The Constitution of the Presbyterian Chureh in the United-States of Ame*
rica, IV, The Form of government.
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DE LA. DIVERSITĂ DES CULTES 1DX ĂTATS-UNIS 839
dans quelqu'un des moules façonnés à l'usage de la démocratie
américaine.
Les premiers Baptistes survenus quand florissaient les Eglises
puritaines se sont organisés sur leur modÚle; chez eux, chaque
congrégation reste isolée dans son indépendance.
Les MĂ©thodistes, issus de l'Ăglise Ă©piscopale, mais introduits aux
Ătats-Unis durant le progrĂšs de l'Eglise presbytĂ©rienne, ont, au
contraire, imité l'organisation de ces deux Eglises. Leur réseau
s'étend sur un vaste territoire. Ce qui distingue les Méthodistes,
ce qui, plus encore que les rites, distingue également les Baptistes,
ce sont les allures populaires de leurs prédicants. Ces deux com-
munions se sont établies pour éveiller parmi les laïques le zÚle
apostolique, pour susciter dans toute condition et dans toute profes-
sion des apĂŽtres ; elles effacent entre les ministres et les fidĂšles la
ligne de démarcation '.
Enfin, parmi ces divisions plus ou moins superficielles, qu'il
éclate une dissidence tout autrement radicale, qu'il se rencontre
des hommes pour nier la divinité de Jésus-Christ, pour contester
toute doctrine révélée, ailleurs, ils se déclareront libres penseurs ;
ils mettront leur orgueil Ă s'affranchir de tout lien et de tout frein
religieux; aux Etats-Unis, ils formeront, Ă l'imitation des premiers
puritains, une congrégation; ils se diront Unitaires, Universalistes,
ils fonderont une Eglise, ils inaugureront un culte, tant est puis-
sant en ce pays le besoin d'association et, malgré l'ébranlement et
la confusion des croyances, le besoin de religion. D'ordinaire, les
novateurs ont pour chef un ministre sorti de quelque autre com-
munion; de mĂȘme qu'au moyen Ăąge les hĂ©rĂ©sies partaient des
cloĂźtres, de mĂȘme, dans cette sociĂ©tĂ© encore neuve et vouĂ©e aux
rudes labeurs, les membres du clergé ont presque seuls le loisir
d'agiter les problĂšmes religieux ; c'est dans leur Ăąme que le doute
germe et peut ĂȘtre cultivĂ©. Mais, en changeant de foi, ils ne chan-
gent pas de profession; ils sont rares les pasteurs qui, comme
Emerson, se dĂ©mettent de leur office pour ĂȘtre plus libres. La
plupart prĂȘchent d'abord leur nouvelle doctrine Ă leur ancien trou-
peau. S'ils ne parviennent pas Ă l'entraĂźner Ă leur suite, ils cher-
chent un autre troupeau, une autre chaire, un autre temple, et,
d'ordinaire, ils les trouvent; des congrégations se forment, des
institutions religieuses s'Ă©lĂšvent encore, lĂ oĂč la substance de la
religion a disparu.
En ce qui concerne le culte, ses rites et ses pratiques, les variétés
qu'on y remarque perdent par l'effet du temps et de la liberté leur
1 Baird, Religion in America, Book VI, ch. iv et vi. â Mac Master, Eistory
of tke People of United-States, vol. I, p. 56.
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840 DE U DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS
signification. Quand les premiers ministres puritains étaient per-
sécutés pour la longueur de leur surplis, ils bravaient tout, ils
passaient la mer, plutĂŽt que de les quitter; depuis que leurs suc-
cesseurs les portent comme il leur plaĂźt, ils n'y attachent plus
d'importance. Il y a longtemps qu'entre les diverses communions
évangéliques les barriÚres s'abaissent pour les fidÚles. Durant la
guerre de l'Indépendance, Washington, passant à Moristown, dans
le New-Jersey, désira participer à la cÚne, et comme, en cet endroit,
le pasteur et le peuple étaient presbytériens, il demanda s'il pour-
rait y ĂȘtre admis, appartenant lui-mĂȘme Ă l'Eglise Ă©piscopale.
« Cette table, lui répondit le pasteur, n'est ni presbytérienne ni
épiscopale; c'est la table du Seigneur, et vous, aussi bien que tout
autre chrétien, vous y serez le bienvenu *. » Aujourd'hui, il n'est
pas d'Eglises Ă©vangĂ©liques oĂč le plus humble fidĂšle, Ă quelque
communion qu'il appartienne, ne soit accueilli comme l'a été
Washington. Et non seulement les fidĂšles, mais les ministres eux-
mĂȘmes se rapprochent et se mĂȘlent; ils Ă©changent entre eux leurs
chaires; le pasteur Ă©piscopal est invitĂ© Ă prĂȘcher une congrĂ©gation
presbytérienne, le pasteur méthodiste, une congrégation baptiste,
et réciproquement; ils s'associent, ils se concertent ensemble, tantÎt
pour des Ćuvres de charitĂ©, tantĂŽt mĂȘme pour des Ćuvres de reli-
gion. Dans plusieurs sociétés qui entretiennent et propagent les
missions, qui patronent les écoles du dimanche, ils siÚgent à cÎté
les uns des autres, et nombre de livres d'histoire ou de doctrine
chrétienne composés pour ces missions ou ces écoles sont acceptés
d'un commun accord par des communions différentes 2.
Lorsqu'on observe avec quelque attention le protestantisme aux
Etats-Unis, on y dĂ©mĂȘle donc une double tendance : un principe de
division qui opĂšre sans relĂąche depuis l'origine, une aspiration
vers l'unité qui s'accroßt à mesure que les divisions se multiplient.
Plus d'une fois, un réformateur s'est levé, proposant une doctrine
et un culte qu'il déclarait propre à concilier les dissidences; mais
les anciennes sectes ou, comme on dit en ce pays, les anciennes
« dénominations » continuaient de subsister, et il y avait seulement
une secte, une « dénomination » de plus. Récemment, une autre
entreprise a été tentée. Elle a pour objet les générations nouvelles,
elle travaille pour le siĂšcle prochain. Elle consiste Ă relier ensemble
les membres des diverses communions par des Ćuvres de priĂšre et
de zÚle, sans les détacher de leurs communions respectives. Elle
unit les Eglises sans les confondre et semble, par lĂ , donner satis-
faction Ă la double tendance que nous venons de signaler. C'est la
1 Baird, Religion in America, p. 537.
* Ibid., liv. VI, ch. xvm et xix.
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DE LĂ DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS 841
« Société de la Jeunesse pour l'effort chrétien » Young People's
Society of Christian Endeavor que nous avons déjà nommée, en
indiquant comment elle concourt aux missions étrangÚres. Nous
devons maintenant examiner ce qu'elle fait à l'intérieur du pays.
Il y a environ dix ans, dans l'état du Maine, à la suite d'un
« rĂ©veil » prĂȘchĂ© avec succĂšs, le pasteur congrĂ©gationaliste de
Wilmington, le docteur Clarke, voulant conserver les jeunes gens
« qui venaient de donner leur cĆur Ă Dieu », et les prĂ©parer Ă
devenir plus tard, ce qu'ils ne pouvaient ĂȘtre encore, des membres
actifs de l'Ăglise, leur proposa de former une association de priĂšres.
Ils promirent de prier et de lire la Bible en particulier chaque jour;
de se réunir chaque semaine pour prier ensemble et plus solennel-
lement chaque mois pour renouveler leur acte de consécration et
s'entretenir de leurs progrĂšs dans la vie chrĂ©tienne. En se livrant Ă
ces pieux exercices, ils n'entendaient pas d'ailleurs s'exempter du
culte public cĂ©lĂ©brĂ© par leur Ăglise. Us dĂ©claraient au contraire
leur résolution de participer à ce culte chaque dimanche et de
servir cette Ăglise de tout leur pouvoir. Cet engagement fut signĂ©
pour la premiÚre fois le 2 février 1882 dans le presbytÚre de Wil-
mington. La « Société de l'Effort chrétien » était fondée. BientÎt ce
qui s'était fait à Wilmington fut connu et tenté ailleurs. Avertis par
un journal religieux de Boston, des ministres qui appartenaient Ă
diverses communions, ayant Ă cĆur d'en ranimer la ferveur, deman-
dÚrent au docteur Clarke les statuts qu'il avait dressés; et comme
ils n'y trouvÚrent rien qui ne s'accordùt avec la foi professée par
eux, ils Ă©tablirent l'Ćuvre dans leurs congrĂ©gations respectives. C'est
ainsi que cette Ćuvre s'Ă©tendit Ă travers plusieurs Ăglises, adoptĂ©e
et favorisée d'un commun accord par des clergés différents; qu'elle
devint non plus une société, mais une « union de sociétés » ; et que
chacune de ces sociĂ©tĂ©s inscrivit, en tĂšte des obligations imposĂ©es Ă
ses membres, la fidélité ou, comme on dit en ce pays, la « loyauté »
envers leur Ăglise particuliĂšre, en mĂȘme temps que la confraternitĂ©
envers les autres Ăglises Ă©vangĂ©liques. Dans ces conditions, « l'Union
de l'Effort chrétien » se propagea rapidement à travers toute la con-
trée. A sa premiÚre assemblée générale, tenue dans l'église de
Wilmington, en 1882, cinq ou six sociétés étaient représentées, et les
six sociétés comptaient en tout 481 membres. Dix ans plus tard,
en 1891, à Minneapolis, quatorze mille délégués, venus de presque
tous les Ătats de l'Union et des provinces du Canada, reprĂ©sentaient
plus de seize mille sociétés. Enfin, en 1892, New- York a vu arriver
trente mille délégués représentant plus de vingt mille sociétés,
lesquelles comprennent plus de 1 300 000 membres. Ces treize
cent mille membres se partagent entre trente communions évan-
10 décembre 1892. 54
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m DE U DIVERSITĂ DĂS CULTES Ă UX KTATS-UW8
géliques. La plupart sont Presbytériens, Congrégationalistes,
Baptistes ou Méthodistes.
Qu'a produit cependant cet effort? Ses résultats sont-ils propor-
tionnés à son étendue? L'assemblée de New- York peut nous l'ap-
prendre. LĂ , les Ćuvres accomplies ou entreprises par l'Association
ont été exposées avec la confiance naïve et souvent présomptueuse,
mais aussi avec la simplicité et là sincérité propres aux Américains.
Pour répondre à l'objet de leur institution, les sociétés de « l'Effort
chrétien » devaient d'abord développer la vie chrétienne à l'inté-
rieur de chaque Ăglise, et en effet elles ont accru dans ces diverses
Ăglises le nombre des vrais fidĂšles de ceux qui participent au
Sacrement. Durant l'année 1891, 82 000 de leurs membres se sont
présentés à la cÚne pour la premiÚre fois. Au dehors, pour étendre
la foi chrétienne, nous savons déjà ce qu'elles font, dans quelle
mesure et par quels procédés elles propagent et multiplient les
Missions. Ce n'est pas tout : encore qu'elles soient principalement
des sociétés de priÚre, elles provoquent et soutiennent la charité
comme le prosélytisme. C'est dans leurs réunions qu'a été proposé,
c'est parmi leurs membres qu'est maintenant souscrit l'engagement
formel de consacrer Ă Dieu, aux Ćuvres de bienfaisance et de
religion, la dixiĂšme partie du revenu annuel appartenant Ă chacun.
Enfin, un danger public leur paraĂźt-il menacer la foi ou les mĆurs
de leur pays? Elles combattent le bon combat. Dans fear rang se
recrutent les sociĂ©tĂ©s de tempĂ©rance, et en ce moment mĂȘme elles
font campagne pour que leur nation garde en face des autres
peuples invités chez elle le respect du jour du Seigneur, pour que
l'Exposition de Chicago soit fermée le dimanche.
Aussi lorsqu'au mois de juillet dernier, les trente mille délégués
de ces jeunes sociétés de « l'Effort chrétien » , hommes et femmes,
venus de tous les Ătats de l'Union, du Canada, de l'Angleterre, de
l'Australie, de tous les pays de missions, ont afflué dans New- York
et que, débordant au delà du vaste jardin disposé pour les recevoir,
ils ont dû se partager entre trois ou quatre lieux de réunion ; lorsque,
durant quatre jours, ils ont fait retentir la grande métropole de
leurs discours, de leurs chants religieux, de leurs acclamations
ferventes, le principal ministre du gouvernement national, le
secrĂ©taire d'Ătat, Forster, enrĂŽlĂ© dans leurs rangs et tĂ©moin de leurs
Ćuvres, a pu dire : « Je voudrais que les prĂȘcheurs de l'agnosti-
cisme et de l'incrédulité vissent cette assemblée; ils seraient amenés
Ă penser que la foi dans la venue du Sauveur et dans la parole
inspirée de Dieu n'est ni morte ni prÚs de mourir sur cette terre f. »
4 The Christian Endeavour extra-issued by the New-York Tmes. A complĂšte
Report of the Dayly ProceedinçĂȘ of tke Convention of the yoimg Peopfcs
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DE LĂ DHEBSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS 843
Si remarquable que 9oit cet « Effort chrétien », le plus récent et
non le moins efficace que les protestants aient tenté, il ne faudrait
pas en exagérer la portée jusqu'à le croire capable d'effacer les
divisions inhérentes au protestantisme. D'abord il ne s'étend pas
au delĂ des Ăglises Ă©vangĂ©liques. Les congrĂ©gations unitaires ou
universalistes demeurent hors de son atteinte. Ensuite, mĂȘme entre
ces Eglises évangéliques, l'accord ne s'obtient qu'à la condition de
laisser de cÎté les questions de dogme et de foi et de s'unir seule-
ment par et pour la priĂšre et les Ćuvres.
L'o&servateur qui regarde les diverses communions du dehors
a beau ne pas saisir les dissidences qui les séparent. à l'intérieur
mĂȘme de chaque communion, on a beau attĂ©nuer ces dissidences,
en interprétant et assouplissant la doctrine1. De plus, aujourd'hui
différents clergés évangéliques confÚrent et négocient entre eux;
ils échangent des protocoles, afin de dresser, sinon une profession
de foi commune, du moins un pacte et comme une sorte de con-
cordat doctrinal 2. Ils aspirent à l'unité de croyances ; ils sentent
que, pour l'avenir de leur religion, ils en ont besoin, et néanmoins
jusqu'à présent ils n'y parviennent pas.
Quels sont donc les sentiments qui les rapprochent et rappro-
Society of Christian Endeavourl Jiold in Madison square Garden. New- York City,
Jujy 7, 8, 9, 10, 1892. â The Golden Rule (Journal de la SociĂ©tĂ©). Boston,
July 14, 1892. â Toung People* s Society whatit is and how il Works, by Rev.
F. E. Clark. Boston.
4 Dans la communion épiscopale, Baird observe les différences suivantes
et dĂ©jĂ anciennes entre l'Ăglise d'Angleterre et l'Ăglise d'AmĂ©rique.
L'Ăglise d'AmĂ©rique retranche de ses priĂšres publiques le symbole d'Atha-
nase. Dans les cĂ©rĂ©monies du baptĂȘme, elle permet qu'on supprime le signe
de la croix. A la communion, elle autorise l'omission de la priÚre appelée
⏠Oblatioa ». {Religion in America, Book VI, chap. n.)
Dans les Ăglises presbytĂ©riennes, en ce moment mĂȘme, il est demandĂ©
une revision de la confession de foi. Cette rĂ©vision devraĂčt porter notam-
ment sur la doctrine de la prédestination, a Un sentiment croissant, est-il dit
au nom d'un certain nombre de ministres presbytériens, répudie les décrets
de rĂ©probation comme contraires Ă l'Ăcriture et incompatibles avec la jus-
tice et la bonté de Dieu. » (Creed Revision in the Presbytérien Ckurths, by
Philipp. Schaff. D. D. L. L. D. Professor of Church history in the Union
Theological Seminary of New-York 1890.)
Ces projets de revision ne sont pas encore admis. Mais la revision est Ă
l'ordre du jour dans les assemblées presbytériennes, leurs procÚs- verbaux
le constatent (Minutes of the General Assembly of the Presbyterian Church in
the United-States of America, 1892, p. 128, 138), et le rapport sur la revision
de la confession de foi a été envoyé à tous les ministres presbytériens.
2 On peut voir, dans les procÚs- verbaux de la derniÚre assemblée de
l'Ăglise presbytĂ©rienne, un compte-rendu* de ces nĂ©gociations. (Minutes of
the General Assembly of the Presbyterian Church in the United-States of Ame-
rica, 1892, 36-42.)
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844 DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS
chent surtout les fidĂšles? D'oĂč provient la concorde lĂ oĂč fait
défaut l'harmonie? Sans doute il est permis de penser que des
croyances plus fortes seraient plus exclusives, et la disposition
que nous signalons doit ĂȘtre imputĂ©e, pour une part, soit Ă l'incer-
titude ordinaire chez tout esprit nourri dans le libre examen, soit
à l'indifférence propre à l'esprit des Américains pour les questions
abstraites, pour les débats purement spéculatifs. Mais cette dispo-
sition procĂšde aussi d'une source meilleure. Il faut le reconnaĂźtre,
l'usage prolongé de la liberté religieuse a enraciné non seulement
dans les lois, mais au fond des ùmes, la tolérance, c'est-à -dire le
support des pensées d'autrui, fussent-elles tenues pour erronées,
écarté les griefs que nourrissaient, les uns contre les autres, les
divers cultes, éteint les rancunes et, par là , dissipé les préjugés et
les haines. Malgré la rudesse de ce peuple encore neuf, malgré
son ĂąpretĂ© au travail et au gain, les mĆurs amĂ©ricaines sont
empreintes de cordialitĂ©. LĂ , nul ne se sentant gĂȘnĂ©, ni dominĂ©, ni
dépouillé par autrui, nul ne se souvenant de l'avoir été l ni ne
redoutant de l'ĂȘtre Ă l'avenir, il rĂšgne entre les citoyens de la
mĂȘme patrie quelque bienveillance, et cette bienveillance, cette
cordialitĂ© se retrouvent entre les chrĂ©tiens des diffĂ©rentes Ăglises.
Elles président avant tout aux relations qu'établissent entre elles
les plus voisines, les Eglises évangéliques, mais elles s'étendent
encore jusqu'aux plus Ă©loignĂ©es, lĂ oĂč il semble que tout diffĂšre :
culte et doctrine. Nous verrons plus loin comment les Unitaires se
rapprochent des Evangéliques, et de l'autre cÎté, malgré le mur
de séparation qui s'élÚve entre l'Eglise catholique inébranlable en
sa doctrine et toutes les communions qui varient et flottent autour
d'elle, un ministre presbytérien me disait, à New- York : « Votre
Eglise elle-mĂȘme a ici un aspect plus engageant qu'en Europe2. »
En effet, il est bien vrai que le clergé catholique en ce pays est
exempt de toute prévention contre les protestants. Dans un vaste
diocÚse de l'Ouest, j'entendais un prélat rendre témoignage à la
bonne foi de ceux qui l'environnent. « Sans ĂȘtre fort occupĂ©s des
doctrines religieuses, sans trop approfondir ce qu'ils pensent de la
divinité de Jésus-Christ, ils sont vraiment chrétiens, » m'assurait-il,
« ils ignorent la religion catholique, mais ils n'ont pas de préjugés
contre elle. » Tels sont les sentiments réciproques qui se mani-
festent entre les communions opposées.
4 II est bien entendu que ce que je dis ici ne s'applique qu'aux blancs et
nullement au s relations des blancs et des noirs.
* « Your church itself bas hÚre a more inviting aspect than in Europa. »
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DE U DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS 845
IV
Que pour dĂ©mĂȘler l'Ă©tat religieux de ce peuple, on tienne compte
de ce qui rapproche et de ce qui sépare, des croyances et des
mĆurs; qu'Ă travers la confusion des cultes et des doctrines et
l'uniformité des institutions et des habitudes, on essaye de trouver
des lignes de démarcation, en définitive, voici quel spectacle
s'offrira, si je ne me trompe, Ă un regard attentif : sur le premier
plan et comme au centre du tableau, les Eglises évangéliques qui,
en vieillissant, se sont rapprochées et présentent comme un seul
faisceau. Assurément il n'y a pas entre elles l'unité que nous con-
naissons dans l'Eglise catholique, une telle "unité ne s'aperçoit
nulle part au sein de la Réforme; on ne la découvrirait pas plus
parmi les membres de la mĂȘme communion que nous ne l'avons
rencontrée entre les communions diverses. Mais, autant qu'il est
permis de comparer des choses dissemblables, les protestants
appartenant aux différentes communions évangéliques ne se sen-
tent guÚre plus éloignés les uns des autres que les catholiques
appartenant à différents rites. Non seulement tous reconnaissent
pour fondement de leur religion la Bible, mais tous, les Episco-
paux comme les Congrégationalistes et les Presbytériens, les Métho-
distes comme les Baptistes, ont reçu cette Bible de Calvin et de
ses disciples, tous ont appris à la lire à cette école '. Les Luthé-
riens mĂȘmes, venus successivement pour la plupart du Palatinat
et de la Prusse, cherchent Ă accorder Luther avec Calvin. De lĂ ,
parmi les fidĂšles de toutes ces Eglises, une ferme croyance en la
révélation et la rédemption, en Jésus-Christ et sa grùce. Mais de
là aussi à la racine de leur religion, le mépris de la nature et
de la liberté humaines et le sombre dogme de la prédestination,
excluant du bénéfice de la rédemption la plupart des hommes;
de là , à cÎté d'une foi rigoureuse, la sécheresse et la dureté
des Ăąmes : il y a mĂȘme lieu de remarquer que parmi les disciples
de Calvin, les plus rigides sont précisément ceux qui ont façonné
le peuple américain à sa naissance. Les Puritains d'abord, les
Presbytériens ensuite, ont eu sur lui, au début de son histoire,
une toute autre prise que les Episcopaux. C'est pourquoi les
apologistes du catholicisme n'ont pas manqué de signaler une
contradiction singuliĂšre entre les doctrines religieuses et les doc-
trines politiques que professe la démocratie américaine2 : en
* Baird, Religion in America, Book VI, « The Evangelical Churchs. »
1 Voyez notamment sur ce point les Essai» de Browson, tirés de sa Qua-
terhj Review, et le livre de Hecker, Church and the Age.
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846 BE U DIVERSITĂ DBS CULTES AUX ĂTATS-UfflS
religion, le privilĂšge, mĂȘme au delĂ de ce monde; en politiquet
l'égalité ; en religion, une méfiance sans mesure de la volonté
humaine; en politique, une confiance sans limites; ici la négation
du libre arbitre et là la souveraineté du peuple. Les écrivains
catholiques ont eu raison de dénoncer ce contraste; il est flagrant
et propre à détacher du calvinisme un peuple épris par-dessus
tout de ses libertés. Mais, à tout prendre, si ce peuple était destiné
à recevoir une éducation protestante, et si cette éducation devait
pécher par quelque excÚs, mieux vaut encore qu'elle ait été trop
rigoureuse que trop relùchée : la rude discipline à laquelle amortir
du berceau il a été plié lui a trempé le caractÚre; la contrainte
morale que lui ont imposĂ©e ses premiers instituteurs Ta prĂ©parĂ© Ă
se gouverner lui-mĂȘme; le frein religieux a remplacĂ© les freins
extérieurs, et il a ressemblé à ces enfants durement élevés qui se
montrent ensuite plus capables que d'autres de supporter l'indé-
pendance et de se faire leur sort à leur gré.
Toutefois il était inévitable qu'en grandissant, il cherchait i
secouer un joug trop étroit. DÚs le début du siÚcle, des novateurs
américains, inspirés par des novateurs anglais, ont brisé le cercle
dans lequel s'enfermaient les Ăglises Ă©vangĂ©liques. En opposition
aux docteurs qui déclaraient l'homme incapable d'aucun bien, ils
ont soutenu que l'homme n'avait pas besoin d'un Dieu pour ĂȘtre
racheté; ils ont donc nié la Rédemption, la divinité de Jésus-
Christ, la Trinité, c'est-à -dire la plupart des mystÚres, continuant
d'ailleurs de glorifier, comme le plus grand des prophĂštes, ce
Jésus qu'ils refusaient d'adorer et faisaient profession d'obéir à son
Ăvangile comme au plus divin des livres1. Puis derriĂšre les Uni-
taires (ainsi nommés parce qu'ils se prétendent institués pour
rétablir dans le monde chrétien la croyance à l'unité de Dieu), les
Dniversalistes et d'autres encore se sont levés; aprÚs l'aimable et
conciliant Channing a paru le hardi et belliqueux Parker2. Ces
nouveaux venus, non contents de rejeter l'intervention d'un
Rédempteur pour sauver le monde, tantÎt ont admis le salut uni-
versel des hommes et refusé de croire aux peines de l'autre vie,
tantĂŽt ont rejetĂ© l'autoritĂ© des Ăcritures, les miracles et, en dĂ©fi-
nitive, tout ce qui restait encore aux premiers Unitaires de débris
de la révélation; ils ont professé la philosophie transcendantale 3 et
1 Baird, Religion in America, Book VII, chap. in. â Voyez aussi les Essais
et discours de Channing et Elis, Half century ofthe Unitarian Controversy.
2 Sur Parker, le lecteur français peut consulter sa biographie ou plutÎt
son Ă©lopre, par Albert RĂ©ville, ThĂ©odore Parker. Sa vie et ses Ćuvres. Paris,
Reinwald et Gherbuliez, éditeurs. A vol., 1845.
3 Baird, Religion in America, Book VII, chap. rv et T.
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DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS 847
néanmoins ils ont voulu, comme nous l'avons indiqué plus haut,
former encore des congrégations ou plutÎt s'introduire dans les
congrégations unitaires et s'y faire une place, alléguant que légi-
timement ils procédaient d'elles et appartenaient à leur communion.
Cette allégation a donné lieu, il y a environ cinquante ans, à une
longue et vive controverse. Mais comme il n'y a pas pour les
congrégations unitaires de gouvernement central , la question n'a
pas été tranchée.
Ainsi, Ă la gauche des Ăglises Ă©vangĂ©liques et de leur faisceau,
s'Ă©lĂšve le groupe confus des Ăglises unitaires, dont il est difficile
de dire parmi tout ce qu'elles rejettent du christianisme ce qu'elles
en retiennent encore. De négation en négation, elles confinent au
pur dĂ©isme et s'Ă©garent mĂȘme parfois jusqu'au panthĂ©isme. Mais en
indiquant à quelle extrémité s'est emportée cette réaction contre
l'étroitesse de la foi puritaine, il serait injuste de méconnaßtre son
effort contre la sécheresse de la morale puritaine. Avec Channing,
un souffle généreux a passé à travers le protestantisme; en dépit
des préjugés qu'il n'a jamais entiÚrement dépouillés, ce libre
esprit n'a pas craint de contempler en face les belles Ăąmes que le
catholicisme a formées, et un reflet de leur charité a échauffé son
ùme. Lui et ses disciples se sont voués aux nobles causes. Notre
Ăglise leur a dĂ» d'obtenir plus de tolĂ©rance et d'Ă©quitĂ©, et les
pauvres noirs ont rencontré dans leurs rangs les plus vaillants,
parfois les plus violents champions de leur affranchissement,
témoin Parker.
De tels souvenirs recommandent les Unitaires. Pourtant, nous
l'avons dit, ils ne sont point présentement en progrÚs. Aux hommes
qui ont besoin d'une religion et tel est toujours le grand nombre
aux Ătats-Unis, il en faut une qui ne soit pas la nĂ©gation totale du
surnaturel et du mystÚre. Un ministre presbytérien à qui je
demandais, à Washington, si la croyance en la divinité de Jésus-
Christ déclinait dans sa patrie, m'a répondu en se donnant lui-
mĂȘme en exemple : « J'avais Ă©tudiĂ© dans les universitĂ©s alle-
mandes, à Heidelberg et à Halle, me disait-il, et j'en étais revenu
ayant entiÚrement perdu la foi; je l'ai retrouvée ici au contact de
mes compatriotes. En Allemagne, j'étais hégélien et pire encore;
en Amérique, je suis redevenu chrétien, et ce qui a le plus contribué
à me rendre tel, ajoutait-il, c'est l'étude de l'histoire, c'est le
spectacle des sociĂ©tĂ©s humaines. J'ai reconnu que la vie et l'Ćuvre
du Christ ne peuvent ĂȘtre que divines. » Les congrĂ©gations uni-
taires dĂ©croissent donc, tandis que s'accroissent les Ăglises Ă©van-
gĂ©liques; et parmi ces Ăglises, celle qui s'accroĂźt davantage
aujourd'hui, ce n'est pas une de celles qui ont tenu jadis la
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848 DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS
premiĂšre place, c'est l'Ăglise Ă©piscopale, dont l'Ăglise mĂ©thodiste
est un rameau, la plus solennelle en ses cérémonies, la plus tradi-
tionnelle en ses rites et ses formules, la plus voisine, tout au
moins en apparence, de l'Ăglise catholique. Il est vrai qu'elle
semble aussi singuliĂšrement large et flexible en ses croyances.
Reste donc à savoir si les doctrines unitaires ne pénÚtrent pas plus
ou moins secrÚtement dans les rangs pressés des ministres épisco-
paux ou méthodistes, comme elles ont pénétré, au début du siÚcle,
parmi les congrégations alors florissantes qu'avaient fondées les
vieux Puritains, si la plupart des pasteurs évangéliques, qu'ils
soient Episcopaux ou Presbytériens, ne sont pas exposés aux
mĂȘmes tentations que mon interlocuteur de Washington, et si beau-
coup, au lieu de les surmonter comme lui, aprÚs y avoir cédé
d'abord, n'y succombent pas sans retour.
Un roman récemment paru en Angleterre, Robert Ellsmer^ et
surtout l'étrange succÚs de ce roman en Amérique aussi bien qu'en
Angleterre, donnerait lieu de penser. Il est consacré à décrire les
angoisses d'un pasteur de l'Ăglise Ă©piscopale, en qui l'Ă©tude soli-
taire des problÚmes religieux mine peu à peu et détruit enfin la
croyance qu'il est chargé d'enseigner, sa rupture intellectuelle et
morale d'abord avec sa femme restée simple et ferme dans leur foi
primitive et l'isolement intime auquel il est réduit dans son ménage
jadis heureux, ensuite sa séparation douloureuse avec un troupeau
qu'il aime et dont il est aimé; enfin, comme l'auteur est au fond
d'accord avec son héros, il n'a garde de laisser croire que les
dogmes que celui-ci a rejetés lui manquent : au terme de ce livre
poignant, il le montre au contraire devenu meilleur que jamais et
comblant par les Ćuvres de charitĂ©, par l'amour des dĂ©laissĂ©s et
des misérables, le vide qu'a creusé dans sa vie et dans son ùme la
ruine de sa foi. Quand Robert Ellsmer a cessé de croire la doctrine
professĂ©e par l'Ăglise Ă©piscopale, il a abandonnĂ©] la chaire qu'il
tenait de cette Ăglise, il s'est dĂ©mis de son office. Ce n'est point lĂ
peut-ĂȘtre ce qu'il y a de moins romanesque dans son histoire. Si
l'on s'en rapporte Ă son historien, nombre de ses confrĂšres parta-
gent ses sentiments sans imiter sa conduite, et pour avoir excité un
intĂ©rĂȘt ainsi gĂ©nĂ©ral, il faut bien en effet que l'Ă©tat d'esprit qui lui
est attribué ne paraisse point insolite, rien de plus rare cependant
dans l'Ăglise Ă©piscopale qu'une dĂ©mission ou une destitution; on
est amené de la sorte à soupçonner dans les rangs de son clergé
des dĂ©fections plus ou moins voilĂ©es; elles doivent mĂȘme ĂȘtre plus
frĂ©quentes aux Ătats-Unis qu'en Angleterre, l'autoritĂ© des Ă©vĂȘques
s'y trouvant plus faible, plus incapable de maintenir la discipline.
. Si ce soupçon a quelque fondement, l'Ăglise Ă©piscopale abrite
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DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS 819
sous les plis complaisants de son manteau d'étranges contradic-
tions; elle s'entr'ouvre à la fois aux négations unitaires et aux affir-
mations catholiques, car nous l'avons déjà observé, par sa liturgie,
elle est plus proche de notre Ăglise qu'aucune autre communion
protestante, et parfois se manifeste chez elle une tendance Ă s'en
rapprocher davantage encore : il y a trente ou quarante ans, le
ritualisme, cet effort tenté pour confondre son culte avec le nÎtre,
s'est propagĂ© d'Angleterre aux Ătats-Unis. Chez elle aussi se
dĂ©couvrent le plus ordinairement les Ăąmes prĂ©parĂ©es d'avance Ă
embrasser pleinement notre foi. Elle passe pour avoir Ă elle seule
fourni au catholicisme autant de recrues que les autres commu-
nions ensemble, et parmi ces convertis américains, s'est rencontré
le premier Ă©vĂȘque qui soit venu depuis la RĂ©forme dĂ©poser son
anneau aux pieds du Pontife romain !. Ainsi comme l'épouse du
patriarche, l'Ăglise Ă©piscopale porte ensemble en ses flancs les
germes des discordes futures, l'enfant de la promesse et celui qui
doit disputer l'héritage.
V
En attendant qu'au milieu des Ăglises Ă©vangĂ©liques encore en
paix éclatent les combats destinés à les déchirer, on voit se déve-
lopper à cÎté d'elles les deux puissances opposées entre lesquelles
elles se partageront plus tard. Tandis que, Ă leur gauche, l'Uni-
tarisme monte, descend et varie sans cesse, Ă leur droite le catho-
licisme sur sa base immuable grandit toujours.
Il y a soixante ans, Tocqueville admirait déjà quelle place il
prenait dans cette société nouvelle. « L'Amérique, disait-il, est
le pays le plus dĂ©mocratique de la terre et c'est en mĂȘme temps le
pays oh, suivant des rapports dignes de foi, la religion catholique
fait le plus de progrÚs Je suis porté à croire que nos neveux
tendront de plus en plus Ă ne se diviser qu'en deux parts, les uns
sortant entiĂšrement du christianisme, et les autres entrant dans
l'Ăglise romaine2. »
Lorsque Tocqueville faisait cette observation et cette conjecture,
il n'avait pas encore sous les yeux les multitudes que la vapeur
devait bientĂŽt amener de l'Irlande et de l'Allemagne aux Etats-
Unis. Depuis cette époque l'émigration a singuliÚrement grossi la
population catholique, et c'est Ă conserver parmi cette population
la foi héréditaire bien plutÎt qu'à la répandre parmi les dissi-
1 Le docteur Ives, que j'ai déjà cité. (Correspondant du 25 août 1890,
p. 606.)
* De la DĂ©mocratie en AmĂ©rique, t. II, ire partie, chap. vi. â Des ProgrĂšs
du catholicisme aux Ătats- Unis.
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850 DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS
dents, qu'un clergé trop peu nombreux a dû principalement se
consacrer. Aujourd'hui les choses changent. D'une part, le clergé
se multiplie; l'Ăglise des Etats-Unis, qui tirait jadis ses prĂȘtres du
dehors, les enfante désormais avec une fécondité chaque jour crois-
sante. D'autre part, on peut dĂšs Ă prĂ©sent prĂ©voir le moment oĂč
l'Ă©migration se ralentira, oĂč les Etats-Unis voyant se peupler
rapidement ses terres désertes se fatigueront de l'accueillir. Alors
une tùche plus épineuse incombera au clergé catholique, aprÚs
avoir conservé, il faudra qu'il acquierre. Sans perdre de vue les
fidÚles dont il a la garde, il se tournera plus fréquemment vers
les dissidents qu'il lui importe de ramener. Il sait d'ailleurs com-
ment les aborder; l'Ćuvre Ă entreprendre ne lui semblera pas
nouvelle, seulement elle l'occupera davantage.
DÚs à présent, une expérience souvent heureuse lui enseigne
quelle prise la doctrine chrétienne en son intégrité, telle qu'il la
professe, peut avoir sur les deux catégories de protestants placés
en face de lui. S'adresse-t-il Ă ceux qui conservent encore une
portion considérable de cette doctrine et qu'on rencontre dans les
Ăglises Ă©vangĂ©liques, Ă ceux qui retiennent plus de dogmes qu'ils
n'en rejettent : il leur montre, dans les négations qu'ils repoussent,
la conséquence logique des négations qulls admettent, et plutÎt
que de descendre sur la pente glissante oĂč ils se tiennent, plutĂŽt
que de rouler au fond de l'abĂźme, il les adjure de remonter tout
proche d'eux, jusqu'Ă l'Ăglise romaine.
S'adresse-t-il Ă ceux qui nient et qui doutent plus qu'ils ne
croient, Ă ceux que la difficultĂ© de croire a dĂ©tachĂ©s des Ăglises
évangéliques : il n'a garde de se montrer surpris qu'ils n'aient pu
s'accommoder des dogmes rétrécis et tronqués qui leur étaient
présentés; il s'accorde avec eux pour en signaler les contradictions
et les lacunes, et si, néanmoins, le vide creusé en leuT à me les
trouble, si la faim et la soif du surnaturel les tourmentent, il leur
offre une croyance plus complĂšte et meilleure, une croyance qui
dépasse la nature, mais ne la déprime pas.
Il y a donc vers le catholicisme des voies ouvertes pour les
esprits placés aux points de départ les plus différents. Encore que
ces voies ne soient point désertes, parfois les catholiques s'éton-
nent que leurs « frÚres séparés » ne s'y pressent pas davantage. Il
est malaisé aux ùmes fixées dans une foi tranquille et sûre de
mesurer quel intervalle et quels obstacles en éloignent les ùmes
qui errent et cherchent encore. Aux yeux de qui regarde du
sommet de la montagne, les distances et les abĂźmes Ă franchir
pour y monter s'effacent. Mais interrogez les récents convertis,
écoutez les hommes que le catholicisme attire et qui, néanmoins,
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I
M LA DIVERSITĂ DIS CULTES AUX ĂTATS-UNIS 8M
ne l'embrassent pas, et vous apercevrez les difficultés qu'un pro-
testant Ă©prouve Ă devenir catholique. Voici du moins, aux Ătats-
Unis, les deux principales, celles qui arrĂȘtent le plus grand
nombre. L'une est tout intĂ©rieure et touche Ă la racine mĂȘme
de l'ùme, l'autre est tout extérieure et. tient à l'état présent des
sociétés humaines.
La religion protestante impose en matiĂšre de culte infiniment
peu d'obligations précises. Le culte catholique, au contraire,
prescrit des pratiques qu'il tient pour nécessaires et qui sont
autant d'actes de foi : l'assistance Ă la messe, la participation ara
sacrements, sont exigées des fidÚles à époques fixes et elles impli-
quent la croyance aux plus augustes et plus incompréhensibles
mystĂšres. Ainsi un catholique se rend nettement compte Ă lui-
mĂȘme et il doit compte aux ministres de son culte de l'accomplis-
sement de ses devoirs religieux. Il peut les omettre et croire
encore : alors sa conscience l'accuse, il sait qu'il pĂšche. Il ne
peut pas les observer quand il ne croit plus; chez lui, la pratique
atteste formellement la foi.
Toute autre est la condition du protestant. Dans l'incertitude
Ă laquelle l'expose le libre examen, nul n'a droit de l'interroger
avec autoritĂ© et rien ne l'oblige non plus Ă s'interroger lui-mĂȘme
avec précision ni sur ses croyances ni sur ses pratiques reli-
gieuses. Il peut, durant un temps indéterminé, se dispenser lui-
mĂȘme des observances de son culte, et toutefois s'estimer fidĂšle
Ă ce culte; il peut au contraire y prendre part, et toutefois ne pas
admettre tous les dogmes que professe son Eglise ; dans les Eglises
presbytériennes notamment, les articles de foi ne sont obligatoires
que pour les seuls ministres, ils ont cessĂ© de l'ĂȘtre pour les
simples fidĂšles qui participent Ă la cĂšne *. Ainsi, il est loisible au
protestant de vivre dans un état indéterminé entre l'incroyance
et la foi, exempt tout ensemble du tourment de l'incroyance et
de la contrainte de la foi, état commode à beaucoup d'ùmes et
duquel ont grand peine à sortir celles qui y sont accoutumées.
Le plus célÚbre des convertis américains, un homme qui avait
traversé toutes les doctrines avant de s'établir dans La nÎtre,
Srownson, a dit : « Il ne m'a rien coûté de passer d'une secte pro-
testante à une autre, il m'en a tout coûté de me faire catholique 2. »
C'est qu'en effet à une telle démarche, le changement de l'esprit
ne suffit pas; il faut encore que la volonté cédant à un mystérieux
attrait s'engage et se lie; il faut que l'ùme tout entiÚre se décide
Ă vivre d'une autre vie.
1 Je tiens ce renseignement d'un pasteur presbytérien.
2 Brownfon, The Convert, ckap. ?ia, « A Step Forward. »
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852 DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS
De lĂ vient que la religion catholique inspire plus d'attachement
que la religion protestante, mais excite aussi plus d'inimitiés. La
religion protestante n'est plus assez gĂȘnante pour qu'il vaille la
peine de rompre avec elle et de s'acharner Ă sa ruine. De lĂ vient
ce qu'on a souvent remarqué que l'impiété ne se déchaßne pas en
notre Ăąge dans les pays protestants comme dans les pays catho-
liques. Les francs-maçons, par exemple, sont nombreux aux Ătats-
Unis. L'Eglise catholique prohibe leur société comme elle prohibe
toutes les sociétés secrÚtes. Mais, dans l'opinion générale, ils ne
passent point pour ennemis du christianisme; et quant aux libres
penseurs, nous l'avons déjà dit, ils se nomment « agnostiques »,
faisant profession d'ignorer plutĂŽt que de combattre les dogmes;
ils ne sont ni turbulents ni agressifs.
Ce n'est donc pas seulement parce qu'il est naturellement reli-
gieux que le peuple américain respecte la religion dans laquelle il a
été nourri, c'est aussi parce que cette religion ne lui impose que
peu d'assujettissement. Il est vrai que, à cÎté d'elle, le catholicisme
a grandi et, sauf quelques passagĂšres explosions de colĂšre, grandi
sans entraves. Il est vrai que notre culte a profité plus qu'aucun
autre de la liberté commune à tous les cultes. Mais il est vrai aussi
qu'il s'est étendu avec l'émigration parmi des races jusqu'à nos
jours éloignées du nouveau monde, et que ses progrÚs n'ont pas
encore entamé la population née et élevée dans le protestantisme :
le jour oĂč il menacera de la conquĂ©rir, il faut prĂ©voir contre lui
une toute autre hostilité.
Nous l'avons dĂ©jĂ dit : l'Ăglise catholique, Ă ses dĂ©buts chez ce
peuple, a paru une étrangÚre, et malgré l'égalité des droits que la
constitution lui assure, malgré les gages de patriotisme que,
depuis la guerre de l'Indépendance jusqu'à la guerre de Sécession,
elle a donné toujours, malgré l'importance croissante du suffrage
de ses enfants dans les élections qui décident du gouvernement et
des lois, étrangÚre à certains égards elle paraßt encore. C'est ici
le second obstacle à ses progrÚs, l'obstacle extérieur et social
comme nous l'avons appelé. Les publicistes américains ne man-
quent pas de proclamer que la république américaine a été faite
par les Puritains, et le peuple est dressé à croire que les héritiers
des Puritains seuls sont capables de la maintenir. Jusqu'à présent,
ce n'est pas la race catholique qu'il a sous les yeux qui le détourne
de cette pensĂ©e. Les dĂ©fauts, les qualitĂ©s mĂȘme des Irlandais, lui
paraissent, à tort ou à raison, le» vouer à une condition subal-
terne. Les catholiques ont beau reprocher la négation du libre
arbitre à Calvin et à ses premiers disciples, ces réformateurs n'en
ont pas moins, par une étrange inconséquence, fondé leur religion
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DE LA DIVERSITĂ DES CULTES AUX ĂTATS-UNIS 853
sur le libre examen et donnĂ© Ă leur Ăglise un gouvernement tout
entier électif et représentatif. Ils ont introduit le régime républi-
cain dans la société religieuse longtemps avant qu'il fût adopté par
la société politique; il y a de la sorte, entre les deux sociétés,
communauté de souvenirs et conformité d'institutions.
D'ailleurs, le citoyen des Ătats-Unis regarde-t-il au dehors? Le
protestantisme, en ses diverses branches, lui paraĂźt l'apanage de la
race anglo-saxonne, et la race anglo-saxonne est, Ă ses yeux, sans
rivale. Peu soucieux des choses passées, il oublie aisément que
l'Ăglise catholique a civilisĂ© le monde ; il ignore ce qu'a coĂ»tĂ© au
monde civilisé la Réforme protestante1, et, dans le temps présent,
la prééminence politique des nations protestantes, leur supériorité
dans la vie publique lui parait manifeste 2. Or, aux yeux de cette
4 Ce qu'a coûté la Réforme protestante, est-il surprenant que les Améri-
cains l'ignorent? Jusqu'à présent, le vieux monde qu'elle a coupé en deux
ne le savait guÚre. En révélant ce qu'elle a coûté à l'Allemagne, l'illustre
historien qui vient de mourir, Janssens, a étonné le peuple allemand tout
entier. Moi-mĂȘme, s'il m'est permis de rappeler Ă cĂŽtĂ© d'une aussi grande
Ćuvre un aussi faible effort, dans mon livre sur la RĂ©forme et la politique
française, j'ai cherché ce que cette Réforme ou plutÎt cette révolution reli-
gieuse a coûté à l'Europe, et lorsque j'ai commencé cette étude, il m'a
semblé que j'entreprenais dans l'histoire du seiziÚme et du dix-septiÚme
siÚcle un voyage de découverte.
2 Et non seulement leur prééminence politique, mais leur prééminence
intellectuelle, littéraire, scientifique, leur prééminence en tous genres est
communément affirmée en Amérique. En exemple de cette étrange infatua-
tion des « Yankees » pour la race dont ils sont issus, infatuation qui altÚre
et voile souvent leurs bonnes qualités, on peut citer un des discours pro-
noncés à l'Assemblée générale des sociétés de rEffort chrétien. Dans cette
assemblée, dont j'ai déjà parlé à de tout autres titres, un docteur, Josiah
Strong, a dit que la race anglo-saxonne était destinée à jouer dans l'avenir
un rÎle religieux égal à celui des Hébreux, des Grecs et des Romains à la
fois dans l'antiquité. Il a bien voulu reconnaßtre que les « Allemands, les
Français et d'autres races encore avaient rendu de précieux services aux
lettres, à la philosophie, à la science. » Mais il a ajouté qu'en comparant ce
qu'a produit l'esprit anglo-saxon et conservé la langue anglaise avec ce
qu'ont produit les autres races, mieux vaudrait, sans aucun doute, pour
le genre humain perdre tout ce qui a été écrit dans les autres langues
modernes que ce qui a été écrit en anglais. Ainsi, tout le génie philoso-
phique exprimé dans la langue de Descartes et de Leibnitz, tout le génie
poétique manifesté dans la langue de Dante et de Goethe, dans celle de nos
grands tragiques du dix-septiĂšme siĂšcle et de nos grands lyriques du dix-
neuviÚme, tout le génie oratoire qui vibre dans la langue de Bossuet et de
Lacordaire, de Mirabeau, de Guizot et de Berryer, tout le génie scientifique
enfin dĂ©ployĂ© depuis Kepler jusqu'Ă La Place, depuis Lavoisier jusqu'Ă
Claude Bernard et Pasteur, tout cela ensemble ne peut pas entrer en com-
paraison avec les seuls ouvrages de la race anglo-saxonne, avec les seuls
monuments de la langue anglaise. Voilà ce qu'a déclaré, aux applaudisse-
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854 DE LĂ MVIRfflTĂ MB CULTES ĂDX ĂTATS-UNIS
démocratie libre, la vie publique est ce qui importe davantage.
Faut-il s'étonner si l'on continue d'y préférer la religion des peu-
ples qui semblent monter k la religion des peuples qui semblent
déchoir?
En exposant comme je viens de le faire, sans rien dissimuler ni
attĂ©nuer, les obstacles qui se dressent aux Ătats-Unis, snr la route
du catholicisme, loin de moi la pensée de les représenter comme
insurmontables! Sans doute, la religion protestante n'astreint pas
ceux qui la professent, mais elle ne les soutient pas non pins
comme la religion catholique. Suffira- t-el le longtemps Ă des Ă tnes
sincÚrement chrétiennes? Dieu le sait. Que le besoin de h certitude
et de la fixité dans la foi, que le désir d'un culte réglé et vivant
s'emparent de ces ùmes : ce ne sont pas des circonstances exté-
rieures qui les écarteront de l'Eglise romaine. Elles reconnaßtront
qu'il n'y a rien dans cette Eglise qui soit incompatible avec la
démocratie, et la prétendue prééminence des nations protestantes
leur paraĂźtra purement accidentelle et transitoire. Qtri sait? Peut-
ĂȘtre ce prĂ©jugĂ©, redoutable dans le siĂšcle prĂ©sent, est-il destinĂ© Ă
recevoir, dans le siÚcle prochain, un démenti décisif du peuple
mĂȘme des Etats-Unis.
Sur ce sol vierge de l'Amérique, lorsque, d'une part, les races
nées catholiques auront continué de grandir non seulement en
nombre, mais en sagesse et en puissance, et qu'en s'enracinant
elles auront achevé de s'acclimater aux nouvelles institutions poli-
tiques; lorsque, d'autre part, les races nées protestantes se seront
familiarisées avec les vieilles institutions religieuses qui s'épanouis-
sent à cÎté d'elles au souffle de la liberté; lorsque, déjà chrétiennes,
elles se laisseront pénétrer par une foi plus complÚte et plus pleine,
les Etats-Unis seront cités en témoignage de l'immortelle jeunesse
de notre Eglise, et devant elle s'ouvrira un avenir qui ne sera pas
inférieur à son passé.
C. DE MEAUX.
méats d'un auditoire américain, un orateur américain qui ne manque
pourtant ni de talent ni de connaissances. {The Christian Endenvor, extra*
issued by tlie New- York Times, p. 7.)
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LE CARDINAL LAVIGERIE
Ultima semper
Expectanda dies homini, dicigue beatus
Ante obitum nemo supremaque funera débet.
Non, certes, quels qu'aient pu ĂȘtre les succĂšs et la gloire d'un
homme, il ne faut pas se hĂąter de parler de son bonheur; tant
qu'il reste vivant, sa fortune peut changer en un jour :
Ne proclamons heureux nul homme avant sa mort '.
Et comment ne pas se rappeler cette sentence des anciens au
moment oĂč vient de disparaĂźtre celui qui, aprĂšs ĂȘtre restĂ© long-
temps le plus populaire des princes de l'Eglise, s'en est trouvé
tout d'un coup le plus discuté; celui qui, n'ayant jamais éprouvé
de résistance dans ses entreprises les plus hardies, a vu, pour
une derniÚre action, son nom livré à toutes les attaques ; celui qui,
traité en frÚre par le Pape et en égal par les chefs d'Etat, longtemps
admiré par les catholiques comme un apÎtre et loué comme un
patriote par les ennemis de la religion, a été, sur la fin de sa vie,
regardé comme un transfuge par beaucoup de ses amis, empressés
aie maudire, et par beaucoup de ses adversaires, pleins de mépris
pour ce qu'ils appelaient ses avances insidieuses?
Bien des années encore on discutera sur sa mémoire. Déjà pour-
tant, il semble que le jugement plus impartial de la postérité com-
mence Ă se substituer au double excĂšs des louanges anciennes et
des récentes injures.
Lorsque son corps, au milieu de splendides honneurs, eut quitté
pour jamais cette cathédrale d'Alger qu'il a rendue illustre, tant de
canons français sonnÚrent le deuil de la patrie que leur grande
voix a étouffé le bruit des derniÚres discussions. Et tandis qu'un
navire national Ta emmené en silence le long des cÎtes africaines,
et qu'étendu dans le cercueil de velours rouge entre une croix et
un drapeau tricolore, il s'en allait, faisant sa derniĂšre course
* Dernier vers Ă 'Ćdipe roi.
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856 LE CARDINAL LAVIGERIE
apostolique, instinctivement aussi les hommes se sont calmés et le
respect les a saisis.
Que le grand conducteur d'hommes repose donc en paix sur les
rivages tunisiens qu'il a tant contribué à nous acquérir, dans cette
basilique de Carthage oĂč tout parle de sa gloire religieuse et de ses
services patriotiques. Ce n'est pas nous qui ranimerons sur sa
tombe les polĂ©miques irritantes, Ă l'heure oĂč tous comprennent
que, malgré ses imperfections, il est bien peu de contemporains
qu'il n'ait dépassés, et que son nom est fait pour traverser Jes
siĂšcles.
Toutefois, s'il ne convient pas de pressentir si tÎt les définitifs
jugements de la postĂ©ritĂ©, le Correspondant se doit Ă lui-mĂȘme de
rendre hommage, lorsqu'ils s'en vont, aux morts illustres qui ont
le mieux servi l'Eglise et la France. Et puisqu'il a bien voulu confier
ce soin, aujourd'hui, malgré tant de choix meilleurs qu'il pouvait
faire, à celui qui a étudié de prÚs, durant toute une année, le
cardinal Lavigerie et son action africaine, on nous permettra
d'apporter ici, sans autre prĂ©tention que d'ĂȘtre exact, le sincĂšre
témoignage de ce que nous avons appris ou vu. Mais comme la vie
du Cardinal est déjà connue du public instruit, au lieu d'écrire une
fois de plus sa biographie, nous avons cru plus intéressant de faire
connaßtre quelques traits de sa personne et les idées qui inspirÚrent
son Ćuvre.
Celui dont tous les penchants supérieurs se seraient développés
sans contrainte et presque sans limites, Ă l'aide d'une vaste intelli-
gence et sous l'action d'une volontĂ© de fer, devrait-il ĂȘtre regardĂ©
comme un des types les plus accomplis du grand homme? Je ne
sais; mais il ressemblerait étonnamment à ce que fut le cardinal
Lavigerie.
On a affirmé de lui les choses les plus contradictoires. Elles
étaient toutes vraies, parce qu'il a déployé, dans presque tous les
sens, les énergies de sa riche nature. La religion et le patriotisme
ont donné à l'ensemble de son oeuvre la grandeur que chacun sait.
Mais, alors mĂȘme que l'amour de la France et de l'Eglise n'eĂ»t pas
dirigé vers des fins invariables l'exercice presque démesuré de
toutes ses puissances, sa vie, pour ĂȘtre moins fĂ©conde, n'en eĂ»t
peut-ĂȘtre Ă©tĂ© que plus agitĂ©e; il n'eĂ»t peut-ĂȘtre fait aucun bien
durable, mais il eût fait autant ou plus de bruit encore. Nul n'a eu
plus d'idées, et nul n'a moins hésité à les faire passer en acte,
en sorte qu'il donnait vraiment l'extraordinaire impression d'un
homme qui fait tout ce qu'il veut.
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LE CARDINAL IAVIGBRIE 867
Ce n'est un mystĂšre pour personne, que, dans les rares circon-
stances oĂč la rĂ©flexion n'avait pas le temps, en quelque sorte, de
régler les premiers élans de sa vivacité impétueuse, il lui arrivait de
dépasser les bornes, sinon de la vertu, au moins de la modération.
Mais la conscience reprenait vite ses droits et, spontanément,
lorsque c'était possible, il réparait ses torts avec une bonté
incroyable. De lĂ vient qu'on a pu le croire Ă la fois et le plus
dur et le meilleur des hommes.
La lĂ©gende, sans doute, s'en est mĂȘlĂ©e dans une large mesure,
et je ne crois guÚre aux rudoiements qu'on lui attribue à l'égard de
ses secrétaires. Mais il reste vrai qu'il céda trop souvent aux pre-
miÚres impulsions du mécontentement, surtout dans sa jeunesse,
et qu'il sévit plus d'une fois, par exemple, avec une rigueur préci-
pitĂ©e, contre des prĂȘtres que leur qualitĂ© mĂȘme aurait dĂ» protĂ©ger.
On se rappelle encore, Ă Nancy, avec quelle raideur il cassa de
ses fonctions le vĂ©nĂ©rable supĂ©rieur du grand sĂ©minaire, et, Ă
Alger, comment il révoqua en pleine cathédrale un de ses vicaires
généraux qui venait de lui résister à propos d'une cérémonie.
Quant aux brusqueries qui lui échappaient vis-à -vis de son entou-
rage, et qu'explique la multitude de ses occupations, elles étaient
d'ordinaire, quand elles prenaient de l'importance, suivies d'une
compensation affectueuse ou honorable. Il est tel chanoine d'Alger,
excellent musicien et homme des plus aimables, qui a reçu, m'a-
t-on dit, son camail, pour avoir subi sans broncher de violents
reproches de son archevĂȘque.
Faut-il rapprocher de ces emportements trop réels, bien que
fort rares, ce qu'on Ă appelĂ© l'esprit tyrannique de l'archevĂȘque
d'Alger? Ce serait une grosse injustice. Sans doute, Mgr Lavigerie
commandait en maßtre, et ses ordres étaient, si l'on veut, plutÎt
d'un général que d'un prélat. Mais avait-il le temps d'expliquer
Ă chacun la raison de ce qu'il fallait faire, et n'est-ce pas une
nécessité quand on meut tant de ressorts complexes, quand on
mÚne des négociations avec tant de personnages, et en tant de
pays, d'exiger la plupart du temps une obéissance aveugle? Voyez-
vous un général en chef, dans le feu de la bataille, expliquant
Ă ses aides de camp le motif des ordres qu'il leur fait transmettre.
Ses collaborateurs intelligents ne s'en plaignaient pas : « Le car-
dinal a son idée », disaient-ils; et il ne leur en coûtait point d'agir
d'abord, sûrs qu'ils étaient de comprendre ensuite.
Ils savaient aussi qu'en dehors des rĂ©compenses prodiguĂ©es Ă
leur zĂšle, le Cardinal avait ses heures d'abandon et de confiance,
oĂč les paroles les plus aimables les reposeraient de cette sorte de
10 décembre 1892. 55
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8** LB CUDINAL UHGERIK
contrainte, car celui qu'on a représenté comme sacrifiant tout et
tous à ses idées et à ses actes possédait encore, parmi tant de dons
extraordinaires, le cĆur le plus tendre et le plus dĂ©licat : il savait
aimer comme une mĂšre. Lorsqu'il perdit, en 1880, son vicaire
généra], Mgr Gillard, qu'il venait de faire nommer évÚque de
Gonstantine, on crut que sa douleur serait inconsolable, et lorsqu'il
retrouva devant sa tombe assez de force pour commenter le texte
de la sainte Ăcriture : Rachel plorans filios suos, et no luit con-
solari quia non sunt, ce fut moins un discours qu'une série de
sanglots bientÎt partagés de tout l'auditoire.
On me pardonnera de citer ici, à ce propos, deux traits inédits
dont j'ai été le témoin et qui mettent bien en relief certains aspects
peu connus du personnage que nous étudions. Au printemps
de 1890, lors des grandes fĂȘtes de Cartbage, il y avait, Ă l'infirmerie
du séminaire de Saint-Louis, un jeune novice hollandais que le
soleil d'Afrique ne pouvait sauver de la phtisie. En arrivant de
Biskra pour organiser les cérémonies qui allaient rendre si écla-
tantes la consécration de la basilique, la tenue du concile de Car-
thage et la pose de la premiÚre pierre à la cathédrale de Tunis, le
cardinal Lavigerie voulut voir ce pauvre enfant qui mourait si loin
de son pays. Son premier soin fut de le faire transporter de l'infir-
merie commune à la chambre épiscopale qui lui était réservée au
séminaire; et pendant les deux mois qu'il demeura en Tunisie,
mĂȘme au temps de ses occupations les plus absorbantes, il ne
manqua presque jamais d'aller de son palais de La Marsa lui faire
sa visite quotidienne. Lorsqu'il lui était absolument impossible de
sortir, il envoyait un vicaire général ou un secrétaire porter des
fleurs Ă son petit malade.
Vers le mois de novembre 1889, l'Ă©vĂȘque de Luxembourg envoya
un de ses séminaristes, également phtisique, passer l'hiver au
grand séminaire de Kouba. La traversée épuisa tellement le malade
qu'en débarquant à Alger, il eut à peine la force de se traßner jus-
qu'Ă l'archevĂȘchĂ©. Or la Providence voulut que ce mĂȘme jour, Ă
la mĂȘme heure, le Cardinal descendĂźt de Saint-EugĂšne pour des
affaires urgentes. Il rencontra le séminariste, l'interrogea pater-
nellement et fut si touché de son état qu'il l'emmena avec lui dans
son palais, l'y installa confortablement, fit mĂȘme construire un
corridor, afin qu'il n'eût pas à traverser la cour pour se rendre de
la chambre Ă la salle Ă manger, et enfin le soigna lui-mĂȘme comme
une vraie garde-malade ou plutÎt comme une mÚre. Le plus éton-
nant de l'affaire, ce fut que le séminariste s'habitua vite à ce
rĂ©gime et le trouva trĂšs naturel ; il devint mĂȘme si exigeant que le
pauvre Cardinal en eut beaucoup à souffrir, malgré ses efforts pour
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LE CARDINAL UYIfiERlB 859
le satisfaire. Le mois de janvier, trÚs pluvieux cette année-là ,
aggravant l'état du malade, le» médecins ordonnÚrent qu'il fût
<xmduit Ă Sfax ou Ă Biskra. Mais il voulait absolument que son
grand ami l'y conduisit lui-mĂȘme, et je ne savais s'il fallait sourire
ou pleurer en entendant le Cardinal me raconter fort sérieusement
son embarras, et m'expliquer les affaires qui l'empĂȘchaient de
quitter Alger. Il finit par le décider à partir pour sa maison de
Biskra, avec un de ses secrétaires et en promettant de l'aller
rejoindre.
Tant d'autorité, qui le faisait respecter de tous et redouter de
quelques-uns, tant de bonté qui le faisait aimer de plusieurs
jusqu'au sacrifice, voilĂ sans doute, au moins en partie, le secret
de son prestige. Il a eu ce rare privilĂšge d'en imposer plus Ă son
entourage qu'au public, et de paraĂźtre de prĂšs encore plus grand
que de loin. Cela tient probablement Ă ce qu'Ă vivre dans sa sphĂšre
d'influence on comprenait mieux l'importance de ses Ćuvres, mais
c'est surtout qu'il exerçait une sorte de fascination par ce que
j'appellerais volontiers l'excÚs de ses diverses qualités. Toujours
extraordinaire dans sa façon d'ĂȘtre, toujours le plus sĂ©vĂšre ou le
plus tendre, le plus digne ou le plus familier, il répandait autour
de lui, non pas sans en avoir conscience, mais ordinairement sans
le chercher, l'impression d'un homme supérieur à qui nul n'a droit
de résister.
De là encore, dans ses habitudes extérieures et son genre de
Tie, ces apparences extrĂȘmes qui ont si souvent Ă©garĂ© l'opinion,
quelques-uns admirant son austÚre simplicité, et la plupart ne
parlant que de son luxe. Ils avaient tous raison. Le cardinal Lavi-
gerie fut, dans sa vie privée, le plus simple et le plus austÚre des
Ă©vĂȘques; il en fut, au dehors, le plus magnifique. Mais qu'il resta
loin, dans son prétendu faste, des ridicules amplifications de la
légende ! N'a-t-on pas écrit, au lendemain de sa mort, dans un
journal qui se prend au sérieux, qu'il lui fallait une frégate à lui
seul quand il traversait la Méditerranée, et qu'il parcourait les
pays étrangers avec une suite royale? Le seul navire frété pour lui
a été celui que le gouverneur d'Algérie, noblement inspiré, a
obtenu de l'Ătat pour conduire sa dĂ©pouille mortelle d'Alger Ă la
âąGoulette. Sa suite royale, en voyage, se composait de son domes-
tique et d'un ou deux secrétaires. Les PP. Blancs qu'on voyait
autour de lui à Paris étaient ceux qui résident habituellement dans
cette ville Ă la Procure des missions d'Alger.
Deux ou trois fois par an, tout au plus, il recevait les persoa~
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860 LE CARDINAL LAYIGERIE
nages marquants du clergé et de l'administration civile ou mili-
taire, et alors on peut dire qu'il agissait en prince. Tout le reste
du temps il suivait le régime sévÚre de ses religieux, les PP. Blancs,
et pas un seul dessert ne se montrait sur sa table.
Familier, moqueur, plein de traits imprévus et toujours original
dans ses entretiens ordinaires, il reprenait naturellement le ton de
la majesté quand se présentait un personnage de marque ou
lorsqu'un de ses interlocuteurs, mis trop Ă l'aise par son abandon,
manquait en quelque maniÚre au respect qui lui était dû. Aussi la
plupart de ses familiers, mĂȘme ceux qui lui Ă©taient le plus attachĂ©s,
avaient pris l'habitude de se taire le plus possible en sa présence,
et c'était un frappant spectacle pour les visiteurs que ces chanoines,
ces vicaires généraux, ces prélats romains gardant à table ou au
salon le mĂȘme silence qui, chez nous, dans le monde, est le lot des
enfants et de la jeunesse.
Et cependant, il entendait la plaisanterie, ou plutĂŽt disons qu'il
l'aimait, car nul n'avait l'idée de s'attaquer à lui. Condamné dÚs
lors à plaisanter seul, il en usait sans parcimonie, mais c'était
l'entourage qui faisait les frais. En 1889, ayant commencé, par
exception, avant le mois de novembre son séjour à Alger, il invita
une partie de son clergĂ© Ă fĂȘter avec lui la Saint-Charles, et il fit
venir jusqu'Ă l'administrateur du diocĂšse de Carthage. Je le vois
encore dans son grand salon de Saint-EugĂšne, parlant seul au
milieu de ses soixante ou quatre-vingts invités. On venait de
chanter une fort belle cantate sur l'antiesclavagisme : « N'est-ce
pas, Messieurs, que c'est admirable? dit le Cardinal; eh bien, tout
cela ne vaut pas le Pater, mĂȘme chantĂ© par M. Combe. » J'en
demande pardon au vénérable chanoine d'Alger. Il proposa ensuite,
au milieu d'un rire général, à deux personnages bien connus pour
leurs différends, de chanter quelque chose de concert.
Mgr Dusserre, son coadjuteur avec future succession, pour qui
il avait tant d'estime, servait souvent de victime Ă ses bons mots,
qu'il acceptait, du reste, avec un calme tout philosophique. Dans
la mĂȘme rĂ©union, aprĂšs avoir parlĂ© d'un mĂ©decin dont les remĂšdes
avaient failli le tuer, il se tourna vers l'archevĂȘque de Damas :
«Vous le connaissez, Monseigneur?» lui demande-t-il. Et Mgr Dus-
serre de rĂ©pondre innocemment : « Mais non, Eminence. â Alors,
je vous demande pardon ; mais c'eĂ»t Ă©tĂ© si naturel ! » Et aux fĂȘtes
de Carthage, Ă l'archevĂȘque de Cagliari qui lui commentait en vers
latins le toast habituel ; Ad multos annos, il dit en l'interrompant,
et d'un air confidentiel : « Faites attention, il y a là mon coadju-
teur. » Mgr Dusserre, qui n'était pas en reste d'esprit, se tira de ce
mauvais pas par une improvisation des plus délicates.
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LE CARDINAL LAVIGERIK 861
N'insistons pas sur ce cÎté un peu secondaire du caractÚre du
cardinal Lavigerie. On sait assez qu'en bon Gascon il aimait Ă rire
et Ă se moquer du prochain ; quelques-uns de ses tours de jeunesse
sont restĂ©s lĂ©gendaires Ă Saint-Sulpice et Ă l'Ăcole des Carmes; et
plusieurs de ses mots cruels, qu'il ne convient pas de rappeler, ont
fait fortune aux dépens de personnages haut placés. Etant données
la gravité réelle et apparente de sa vie et de son attitude, c'était
dans cet homme extraordinaire un contraste de plus, et non le
moins frappant.
Mais souvent c'était pour cacher son émotion qu'il faisait appel1
au rire. Nature vibrante et impressionnable Ă l'excĂšs, il lui suffisait
d'un mot ou d'une pensĂ©e venant du cĆur pour ĂȘtre Ă©mu jusqu'aux
larmes. C'était alors, pour se donner contenance, qu'il s'empressait
de se moquer de lui-mĂȘme ou des autres : « Demandez Ă Mgr Li-
vinhac de vous bĂ©nir en mĂȘme temps que moi, disait-il un jour Ă
des prĂȘtres; rappelez-vous les Ă©preuves qu'il a souffertes pour
Jésus-Christ, et pensez, Messieurs, que ses mains ont subi les liens
du martyre. » Voyant l'attendrissement des auditeurs et le sien,
mĂȘme, il se hĂąta d'ajouter : « Avec ces mains-lĂ , moi, quelles
riches quĂȘtes j'aurais pu faire ! »
Cette finesse parfois redoutable n'était que la moindre qualité
de son intelligence. Rarement on en aura vu de plus prompte et de
plus étendue. L'étude l'avait encore agrandie et rendue plus souple.
DÚs le petit séminaire et à Saint-Sulpice, il sait se faire distinguer
parmi des condisciples qui s'appelaient Langénieux, Hugonin,
Foulon. A l'Ăcole des Carmes, que Mgr Affre venait de fonder pour
en faire comme l'Ăcole Normale du clergĂ©, il se prĂ©pare trĂšs vite
aux grades de licencié et de docteur es lettres, qu'il obtient sans
peine en Sorbonne. S'il concourt, en 1853, pour une chapellenie
du chapitre de Sainte-GeneviĂšve, il conquiert la premiĂšre place. Il
prend, à Rome, les titres de docteur en théologie et en droit cano-
nique. L'Ăcole des Carmes l'appelle, tout jeune encore, Ă la chaire
de littérature latine, et la Faculté de théologie de la Sorbonne le
choisit, Ă vingt-neuf ans, pour ĂȘtre le collĂšgue des Freppel, des
Bautain, des Gratry.
Appelé de bonne heure à l'action et plus apte encore à faire
l'histoire qu'à la raconter, s'il a quitté trop tÎt la carriÚre des let-
tres pour y laisser un sillon durable, du moins a-t-il gardé de ses
fortes études une vue trÚs juste de toutes les questions d'histoire
ou de littérature, une grande aptitude à s'assimiler les matiÚres
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8tt LE CARDINAL UYIGERIK
d'érudition religieuse ou profane qui s'imposaient à son attention
on qu'il lui fallait connaĂźtre pour l'honneur et le progrĂšs de ses
oeuvres. Cest sur son ordre que le P. Delattre s'est mis à étudier,
avec tant de succĂšs, les antiquitĂ©s de Carthage. Lui-mĂȘme a Ă©crit
des pages savantes sur saint Martin, sur Saint-Louis de Carthage,
sur Sainte-Anne de Jérusalem et sur la mission du Sahara. Per-
sonne n'était plus familier avec l'admirable histoire des anciens
diocÚses d'Afrique; il possédait presque de mémoire le long
ouvrage que leur a consacré, au commencement de ce siÚcle, le
religieux italien Morcelli ; il avait mĂȘme entrepris d'en faire paraĂźtre
une traduction, que Mgr Toulotte devait mettre au courant des
nouvelles découvertes. Aussi ses lettres pastorales et ses discours
sont-ils remplis des souvenirs de saint Augustin, de saint Cyprien,
de Tertullien, de sainte Félicité, de tous les grands martyrs et
docteurs qui illustrĂšrent jadis les nombreuses Ăglises de l'Afrique
romaine.
II écrivait et parlait le latin classique avec une étonnante faci-
lité. A soixante-cinq ans, il dictait sans notes, à ses secrétaires,
les convocations du concile de Carthage et les décrets qui devaient
ĂȘtre prĂ©sentĂ©s aux PĂšres. En français, son style, qui n'Ă©tait peut-
ĂȘtre pas exempt d'un peu d'emphase oratoire, Ă©chappait toujours
au convenu : dans ses discours ou écrits solennels, par l'élévation
et la force de la pensée, la chaleur de l'inspiration et l'éclat des
images; dans sa correspondance, par l'abandon, la bonne grĂące,
l'esprit, ou encore, lorsqu'il le fallait, par une étonnante vigueur
d'écrasement. Le député algérien Warnier, qui fit supprimer à la
Chambre, en 1874, le crédit voté jusque-là pour les orphelins
arabes, reçut de lui une lettre dont il ne put jamais se relever.
Ses deux chefs-d'Ćuvre en fait de grande Ă©loquence nous parais-
sent ĂȘtre sa lettre sur la consĂ©cration de la basilique de Carthage,
et le discours qu'il prononça en 1875, dans la cathédrale d'Alger,
pour l'inauguration du service religieux dans l'armée d'Afrique.
Ce dernier pourrait mĂȘme prendre place parmi les plus belles
Ćuvres de la chaire française. Il triomphait surtout dans l'impro-
visation, et dans ses derniÚres années il improvisait toujours. Ses
causeries, pleines d'esprit, de naturel, de traits inattendus et sou-
vent pathétiques, exerçaient le charme le plus séduisant. Pour ne
parler que de sa campagne antiesclavagiste, on n'a pas oublié le
succĂšs qu'il obtint Ă Paris, Ă Londres, Ă Bruxelles, Ă Milan, Ă Na-
ples. Sans doute, en cette circonstance, le fond ne variait guĂšre.
Mais comme il savait en diversifier l'exposé suivant les peuples
et les auditoires, pariant Ă chaque nation de l'esclavage dans ses
propres colonies; faisant dans un meeting, à Londres, l'éloge de
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LE CARDINAL LAYIGKRIE SSS
Iivingstone, et, dans la cathédrale de Bruxelles, celui de Léopold H ;
rappelant aux Italiens les souvenirs de Magenta et de Solferino, et
leur racontant cette coutume africaine qui veut que lorsque deux
hommes ou deux tribus ont rĂ©pandu et mĂȘlĂ© leur sang sur une
mĂȘme terre, la guerre ne puisse plus jamais exister entre eux.
Mais que parlons- nous de ses qualités littéraires? Mgr Lavigerie
n'a jamais écrit pour écrire. Il a dit ce qu'il avait à dire au jour le
jour, comme missionnaire et comme Ă©vĂȘque ; et son langage, comme
tout en lui, était encore de l'action. C'est pour cela que beaucoup
de ses Ă©crits, dignes d'ĂȘtre gardĂ©s longtemps pour l'excellence de
leur forme, mériteront encore une plus longue durée par le grand
intĂ©rĂȘt des matiĂšres qu'ils traitent; ils seront toujours consultĂ©s
comme de précieux monuments pour l'histoire de la civilisation et
de l'Ăglise.
Faut-il parler ici des bruits qui coururent Ă plusieurs reprises
sur sa candidature à l'Académie? On sait qu'en 1884, invité par le
secrétaire perpétuel de l'académie des inscriptions à se présenter
dans cette section de l'Institut, il le remercia de cet honneur par
une lettre publique, et que, sans se prononcer bien nettement sur
son acceptation éventuelle, il refusa de solliciter les suffrages suivant
la rÚgle établie : « Que dirait-on de moi, expliquait-il, si, pendant
que les miens ne cherchent que les palmes du martyre, on me
voyait briguer les palmes de l'Institut? Un tel rapprochement est
condamnĂ© par son expression mĂȘme. Il y a vraiment lĂ incompa-
tibilité, et il faut me laisser dans ma barbarie. » On jour que j'avais
pris la liberté de lui demander si, pour l'honneur du clergé, il
n'entrerait pas volontiers à l'Académie française, il répondit qu'il
accepterait peut-ĂȘtre, si on l'exemptait des dĂ©marches; et il ajouta
cette phrase déjà surprenante il y a trois ans, et qui aujourd'hui le
serait davantage : « Encore faudrait-il savoir qui il s'agirait de
remplacer. Me voyez-vous succédant à l'auteur comique qui vient de
mourir? (C'était, je crois, M. Labiche). Qu'est-ce que je pourrais
bien dire sur son compte? Je ne vois qu'un siĂšge qui puisse me
convenir; celui de M. de Lesseps : il sépare les continents, et moi,
j'essaye de les unir. »
On ne saurait regretter que l'Institut de France ne lui ait pas
ouvert spontanément ses portes. Je ne veux certes pas dire que sa
personne était au-dessus, mais elle était en dehors de ce genre
spécial d'honneurs. Le terme d'académie, si glorieux qu'il soit,
implique, malgré tant d'exemples du contraire, quelque chose de
peu compatible avec l'action, et Mgr Lavigerie était surtout un
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86* LE CARDINAL LAVIGERIB
homme d'action. Ce fut si bien lĂ son caractĂšre dominant qu'on
aura peut-ĂȘtre Ă©tĂ© surpris de nous voir tant insister sur ses autres
qualités; nous l'avons fait précisément parce qu'elles étaient moins
connues.
Rien ne lui manquait, de ce qui fait les conducteurs d'hommes
et les ouvriers des grandes choses. Il saisissait d'une vue rapide et
sĂ»re le but Ă atteindre; il s'exaltait lui-mĂȘme par la pensĂ©e de la
grandeur de l'Ćuvre, et il communiquait l'enthousiasme Ă tous
ceux dont le concours était désirable. On a cru parfois qu'il man-
quait d'esprit de suite, pour l'avoir vu modiûer sur quelques détails
le plan de ses opĂ©rations. Mais les opĂ©rations elles-mĂȘmes Ă©taient
presque toujours à longue échéance. En ce qui intéressait plus gra-
vement sa mission d'apÎtre chrétien et de Français civilisateur, il
poussait la pénétration jusqu'à deviner l'avenir, en quelque sorte,
et il prenait de si loin ses mesures qu'on était tout surpris, l'événe-
ment arrivĂ©, de le trouver toujours prĂȘt Ă en tirer parti pour le
bien du pays et de l'Ăglise.
Parmi les plus belles preuves de cette sage conduite, il en est
deux qui touchent de trop prĂšs Ă notre histoire coloniale pour qu'on
les puisse oublier. Six ans avant l'occupation de la Tunisie, et
alors que cette région, constituée en vicariat apostolique, était tout
entiÚre sous l'autorité religieuse des capucins italiens, il obtenait
de Pie IX que le sanctuaire de Saint-Louis, Ă Carthage, fĂ»t confiĂ© Ă
ses (ils les missionnaires d'Alger. Cet établissement servit ensuite
de centre Ă l'action religieuse qui aboutit au remplacement par les
Français du clergé italien depuis si longtemps établi dans la
RĂ©gence. â La France commence seulement Ă comprendre aujour-
d'hui l'intĂ©rĂȘt qu'il y a pour elle Ă rĂ©unir l'AlgĂ©rie et la Tunisie au
Sénégal par un systÚme de protectorat et de communications qui
nous amĂšne, Ă travers le Sahara, les richesses du Soudan, et
surtout qui rendent impossibles les futures révoltes. Mgr Lavigerie
avait prévu l'avenir de ces vastes régions dÚs l'année qui suivit son
arrivée en Afrique ; il se fit nommer, en 1868, délégué apostolique
d'une vaste circonscription religieuse qui s'appela Mission du Sahara
occidental et du Soudan, et qui s'étendait entre l'océan Atlantique
Ă l'ouest, le Maroc, l'AlgĂ©rie et la Tunisie au nord, le Fezzan Ă
l'est, le Sénégal et la Guinée au sud. Combien durent alors ne
voir dans un tel acte que l'intention d'étonner le public par un
titre plus sonore que réel!
Le mĂȘme homme qui, dans la conception de ses plans, poussa
l'esprit de hardiesse jusqu'aux limites extrĂȘmes au delĂ desquelles
il n'est plus que l'esprit d'aventure, ne se mouvait pas avec moins
d'aisance dans l'exécution et dans la pratique. Il ne s'effrayait pas
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LE CARDINAL LAVIGERIK 865
des plus grands moyens ; il ne dédaignait pas les plus humbles.
A-t-il, à Nancy, une difficulté avec le nonce, il quitte sa ville
épiscopale sans avertir personne, et va s'expliquer avec le Pape, qui
lui donne gain de cause. S'il est contrariĂ© dans ses Ćuvres par un
gouverneur d'Algérie, il saisit de l'affaire l'opinion publique, va
trouver le chef de l'Etat, et obtient satisfaction. Pour combattre
la plaie de l'esclavage, il décide qu'il parcourra les capitales de
l'Europe, qu'il y organisera des meetings, des conférences, des
comités, qu'il s'assurera le concours des hommes les plus en vue
de chaque nation; et il le fait. Pour évangéliser l'Afrique, il
n'entreprend rien moins que de fonder un ordre destiné à cette
seule fin, une armée de missionnaires qui, dÚs le noviciat et dans le
cours entier de la vie, porteront le costume et suivront les habitudes
extérieures des habitants de l'Afrique.
Dans le détail des affaires, sans doute, il fait fond sur le dévoue-
ment ou l'obéissance de ses collaborateurs. Mais ils n'agissent guÚre
que par ses ordres, et il dirige tout par lui-mĂȘme. Chaque matin il
lit en entier sa vaste correspondance, et, tel du moins que nous
l'avons connu vers la fin de sa vie, à demi paralysé de la main
droite, il dicte toutes les réponses à ses secrétaires. De tous les
postes qui dépendaient de lui, celui-là était sûrement le plus labo-
rieux et, en général, le moins envié. Le grand vicaire sur lequel il
s'appuyait le plus était littéralement écrasé de travail, et il n'avait,
disait-il, de repos et de vacances qu'en bateau ou en chemin de fer,
lorsque le Cardinal l'envoyait tout d'un coup, pour affaires plus
graves, Ă Tunis, Ă Rome, Ă Paris, Ă Bruxelles. Dans l'organisation
des fĂȘtes de Carihage, le Cardinal s'Ă©tait surtout fait aider par le
P. Delattre. Je vois encore la joie de ce bon PĂšre courant vers sa
chambre aprĂšs un entretien avec lui; il en sortit au bout d'une
minute avec son chapeau et son bréviaire, et se précipita ver3 le
port de la Goulelte. Mgr Lavigerie, n'étant pas sûr qu'on fût exact
dans une expédition de chaises, l'envoyait sur-le-champ à Mar-
seille en chercher trois mille. Le PĂšre les rapporta la veille de la
cérémonie.
Rien ne lui coûtait dans l'exécution d'un acte qu'il avait jugé
nécessaire, ni sa peine, ni celle des autres, et l'argent moins que
tout le reste : « Une question d'argent ne m'a jamais arrĂȘtĂ© »,
aimait-il Ă dire. Et Ă ce propos on demandera peut-ĂȘtre comment il
pouvait suffire Ă toutes les dĂ©penses qu'exigeaient ses Ćuvres, et
équilibrer son formidable budget. Le gouvernement en fournissait
une partie, sans doute, mais cette partie n'était pas la principale,
et plus de la moitié en a été supprimée par les sectaires qui domi-
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966 LE CARDINAL LAVIGIR1B
nent la France depuis seize ans. Cette conduite stimula d'un beau
xÚle les radicaux du conseil général d'Alger, et, en 1877, ils suppri-
mÚrent aussi les subventions précédemment accordées aux commu-
nautĂ©s religieuses qui Ă©taient chargĂ©es d'oeuvres d'intĂ©rĂȘt dĂ©parte-
mental. On ne saurait trop rappeler qu'au scrutin public oĂč fut
décidée cette mesure, tous les membres musulmans du conseil
votÚrent pour les communautés catholiques, tandis que les colons
français se dĂ©claraient contre elles. Les Ćuvres gĂ©nĂ©rales de charitĂ©
et d'apostolat, surtout la Propagation de la Foi, lui prĂȘtaient
annuellement leur concours. Les propriétés fonciÚres qu'il avait
établies et faisait exploiter en Algérie et en Tunisie autour de ses
établissements religieux lui mettaient en mains le quart de ses
ressources ordinaires; si l'on ajoute qu'il s'en était dessaisi de
bonne heure en faveur de ses religieux, on abandonnera sans
peine à la presse d'ordre inférieur la légende de ses grandes
richesses.
Dans les circonstances extraordinaires, il cherchait et il trouvait
des ressources proportionnĂ©es aux besoins. L'Ćuvre antiesclavagiste
est trop récente pour qu'on ait besoin de rappeler les souscriptions
fructueuses qui sont venues la soutenir, et la quĂȘte que le Saint-
SiÚge a ordonné de faire à cette intention le jour de l'Epiphanie
dans toutes les églises du monde catholique. Gomme il avait dépensé
3 millions et demi pour ses premiĂšres fondations tunisiennes, le
gouvernement, qui appréciait l'importance de son concours, voulut
lui procurer une partie de cette somme; mais le Parlement s'y
opposa si bien qu'on en fut réduit à autoriser une loterie en sa
faveur; malgré un demi-échec, cette loterie procura 850000 francs*
Le reste, c'est-Ă -dire, en ce cas comme presque toujours, le plus
important, lui vint de la charité privée.
Ceux qui connaissaient l'excellence de ses Ćuvres n'avaient pas
besoin d'ĂȘtre sollicitĂ©s, et ceux qui les voyaient sur place cĂ©daient
spontanément à de vrais accÚs de générosité. Un homme de lettres
protestant, qui visitait la Tunisie, lui offrit en 1882 une subvention
annuelle de 2000 francs pour la fondation d'une Ă©cole de SĆurs.
Une autre fois, la mĂȘme annĂ©e, un lieutenant français se prĂ©sente
Ă l'archevĂȘchĂ© de Tunis et demande Ă voir le secrĂ©taire de
Mgr Lavigerie : « Je vais rentrer en France, lui dit-il, puisque
la campagne est terminée; mais, avant de partir, je désirerais
contribuer Ă l'Ćuvre la plus française et la plus chrĂ©tienne qui
puisse se faire en ce moment dans la Tunisie, et je voudrais avoir
à cet égard l'avis de Son Eminence. » Le Cardinal fait répondre
que cette Ćuvre, c'est une Ă©cole. L'officier se retire, et quelques
jours aprÚs vient remettre au secrétaire, sans vouloir se faire con-
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LE CARDINAL UVHSRB *Ăź
naĂźtre, la somme de 10 000 francs. Et voilĂ comment fut construite
i Tunis l'école de la Porte de Carthage.
11 n'y a guÚre d'indiscrétion à dire que cette source de la charité
privée a beaucoup perdu de son abondance à la suite du fameux
toast d'Alger. Il est bien étrange, à ce propos, de voir la presse
opportuniste et radicale reprocher, Ă ceux des catholiques dont
cette manifestation avait choqué les sentiments personnels, d'avoir
fait expier aux pauvres nĂšgres, qui n'en pouvaient mais, la poli-
tique constitutionnelle du cardinal Lavigerie. PTétaient-ce donc pas
les amis de ces journaux, et peut-ĂȘtre leurs rĂ©dacteurs qui, depuis
longtemps, avaient réduit presque à rien les subventions officielles
qui permettaient aux apÎtres africains de répandre là -bas l'influence
française, en mĂȘme temps que le nom du Christ? GrĂące Ă Dieu,
l'animosité des catholiques intelligents est maintenant tombée;
non seulement ils ont reconnu que le Cardinal avait agi, en somme,
pour obéir à une direction plus haute; mais surtout, comme en
témoigne le langage unanime de leurs journaux, ils se sont tous
inclinés avec une admiration émue devant la tombe de ce grand
serviteur de la religion et de la patrie. DĂšs la nouvelle de sa mort,
ils ont oublié tout le reste, pour ne se souvenir plus que des belles
Ćuvres qu'il a laissĂ©es et qui ne doivent pas pĂ©rir. Leur gĂ©nĂ©rositĂ©
ira désormais à ses successeurs, aux évÚques de la Tunisie, au
Directeur de l'Ćuvre antiesclavagiste, et surtout au supĂ©rieur
général des PP. Blancs, Mgr Livinhac, ce digne et saint évÚque
dont le nom s'est déjà imposé à la vénération des chrétiens par
ses douze ans d'apostolat, et presque de martyre, dans la région
des Grands Lacs africains.
L'activité du cardinal Lavigerie s'exerçant au loin et sur des
Ćuvres plus sĂ©rieuses dans leur fond que faciles Ă constater, il
lui fallait, pour entretenir le zÚle de la charité catholique, frapper
souvent l'opinion par des écrits, des assemblées, des cérémonies,
enfin par une sorte de mise en scÚne qu'on a parfois appelée
théùtrale, mais qui, en somme, était aussi légitime qu'efficace.
Chacun de ces coups d'éclat dérivait les ressources de la bienfai-
sance publique sur des fondations utiles, et le profit en était
toujours pour les orphelins, les esclaves affranchis, tous les pauvres
clients des Hissions françaises.
Si grandioses, d'ailleurs, que fussent les apparences, elles égalaient
à peine la réalité. Lorsqu'à l'ouverture du CongrÚs libre antiescla-
vagistc, le 21 septembre 1890, on vit paraĂźtre autour du Cardinal
quatorze nÚgres amenés de l'Afrique équatoriale par Mgr Livinhac,
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868 LE CARDINAL LAVIGERIE
et qui, partis de l'Ouganda depuis plusieurs mois, Ă©taient arrivĂ©s Ă
Paris le matin de ce mĂȘme jour, certes ce fut un grand et beau
spectacle; mais il ne traduisait que bien imparfaitement les succĂšs
obtenus dans cette partie de l'Afrique, naguĂšre inconnue et tonte
paĂŻenne, et oĂč il avait suffi de douze annĂ©es aux PP. Blancs pour
convertir au catholicisme le chef du plus important royaume des
Grands Lacs, avec une bonne partie de son peuple.
Mais la plus imposante cérémonie qu'ait jamais organisée le
Cardinal, c'est sûrement la consécration de la nouvelle basilique de
Saint-Louis, Ă Garthage. Aucun de ceux qui assistĂšrent Ă cette fĂȘte
n'en perdra le souvenir. Ce fut vraiment un jour de triomphe pour
la France et de résurrection pour l'ancienne métropole des sept
cents diocĂšses d'Afrique. Au-dessus du golfe de Tunis et au
sommet de l'ancienne Byrsa, la basilique s'élevait blanche et
radieuse dans le ciel pur de l'Afrique. Sous sa croix primatiale
flottaient les plis immenses d'un drapeau tricolore, et autour d'elle
s'étendaient, à cheval, les rangs pressés de nos chasseurs d'Afrique.
Ce fut au signal de l'artillerie beylicale que se mit en marche la
procession des douze Ă©vĂšques et des trois cents prĂȘtres, pendant
que les zouaves présentaient les armes. Sur les flancs de la colline
historique se pressait, dans l'admiration de la France et de son
Dieu, une foule de tous pays et de toutes races, Italiens, Maltais,
Anglais, Allemands, Juifs, Arabes, NĂšgres du Soudan. L'immense
cathédrale ne les pouvait contenir, mais ce fut sur eux tous et sur
l'Afrique entiÚre que descendit, à la fin de la cérémonie, la béné-
diction des évÚques assemblés.
A l'intérieur avaient pris place nos généraux et tous nos officiers
de terre et de mer, les étrangers de marque, parmi lesquels, en
grand costume, les consuls de toutes les puissances reprĂ©sentĂ©es Ă
Tunis, et Ă leur tĂȘte S. A. le prince TaĂŻeb, frĂšre hĂ©ritier du bey,
avec les ministres tunisiens. Le résident général, en tenue d'ap-
parat, occupait dans le chĆur un siĂšge surmontĂ© de drapeaux
tricolores en face du trÎne du Cardinal, exemple trop rare de fidélité
aux traditions nationales. Au milieu d'une manifestation si gran-
diose, Mgr Lavigerie avait raison de s'écrier : « Tant de splendeurs
paraĂźtront peut-ĂȘtre exagĂ©rĂ©es Ă plusieurs, dans ces temps diffi-
ciles; mais il fallait Ă cette Eglise, aprĂšs tant de siĂšcles de deuil,
une fĂȘte digne de son histoire. Peut-ĂȘtre les ornements dont je me
suis revĂȘtu paraĂźtront-ils trop magnifiques. Mais, moi je me souviens
que sur cette colline de Byrsa, ici, Ă la place mĂȘme d'oĂč je vous
parle, a paru enchaĂźnĂ©, dĂ©pouillĂ© de ses vĂȘtements, a Ă©tĂ© insultĂ©,
battu de verges, le dernier archevĂȘque de l'ancienne Carthage;
et moi, son successeur, le premier archevĂȘque de la Carthage
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LE CARDINAL LAVFGBRIE 869
nouvelle, je tiens Ă paraĂźtre Ă mon tour sur le mĂȘme sol, au mĂȘme
endroit, dans toute la pompe que l'Eglise permet à ses pontifes. »
Gomme Ton sentait, dans ce triomphe succédant à un si long
deuil, l'immortelle vitalitĂ© du christianisme! Et en mĂȘme temps que
l'Eglise reparaissait vivante oĂč les barbares l'avaient anĂ©antie
depuis douze cents ans, la France aussi se montrait en souveraine
oĂč les croisĂ©s de saint Louis avaient subi un glorieux Ă©chec.
L'occasion ne pouvait se prĂ©senter souvent, d'organiser des fĂȘtes
si majestueuses; on ne pouvait rétablir plus d'une fois le siÚge
primatial de saint Gyprien, ni. renouer tous les ans la tradition des
conciles de Carthage. Mais le Cardinal savait donner un* mĂȘme
cachet de grandeur, quoique avec plus de simplicité, à certaines
cérémonies périodiques. On ne saurait, à cet égard, rien citer de
plus touchant, que l'absoute de Notre-Dame d'Afrique. De la col-
line abrupte oĂč s'Ă©lĂšve, prĂšs d'Alger, ce sanctuaire dĂ©jĂ cĂ©lĂšbre,
on aperçoit à ses pieds une si vaste étendue de mer qu'on pourrait
se croire sur le pont d'un navire. Devant le portique et surplombant
l'abßme, un cénotaphe a été élevé par le Cardinal avec cette in-
scription : A LA MĂMOIRE DE CEUX QUI ONT PĂRI SUR LA MER ET ONT ĂTĂ
ensevelis dans les flots. LĂ se dirige, chaque dimanche aprĂšs les
vĂȘpres, une procession funĂšbre. Pendant qu'on chante les priĂšres
des dĂ©funts, quatre enfants de chĆur tiennent un drap mortuaire
et le soulÚvent comme pour l'étendre au-dessus du linceul d'azur
qui recouvre tant de victimes. Le prĂȘtre bĂ©nit le monument et la
mer, puis élÚve trois fois sur eux l'encensoir, pour rendre un
dernier honneur Ă tous ceux qui sont ensevelis dans la tombe
immense. Cette émouvante cérémonie attire toujours une foule
nombreuse et recueillie, dans les rangs de laquelle on peut
distinguer beaucoup de femmes qui pleurent, le chapelet Ă la main,
et entourées d'enfants en deuil.
Ampleur et netteté de vues, hardiesse et promptitude dans
l'exécution, irrésistible autorité dans le commandement, invention
aussi féconde pour trouver les ressources pécuniaires que pour
frapper les esprits et toucher les cĆurs : n'en Ă©tait-ce pas assez
pour s'assurer le succĂšs, et le cardinal Lavigerie avait-il besoin,
comme on l'a encore dit, de ne pas regarder de trop prĂšs au choix
des moyens? On lui a, notamment, fait un grief de son fréquent
recours à la publicité, et il est vrai qu'il a accompli peu de choses
importantes sans en confier le récit à la presse, aux bulletins de
ses Ćuvres, du moins Ă ses lettres pastorales et aux nombreux
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876 LE CABD15AL LAVIGER1E
documents qu'il a fait réunir à l'occasion de son jubilé épiscopal
sous le titre de : Vingt-cinq années dépiscopat en France et en
Afrique. Mais eût-il fût de si grandes choses, s'il avait pratiqué
Tamour du silence et l'humilité à la façon du cloßtre? Et l'abnéga-
tion de soi n'a-t-elle donc qu'une formule? Chacun fait le bien i
sa maniĂšre, dit vigoureusement saint Paul : alius sic, alius vero
sic. Le cardinal Lavigerie, en grand homme d'action qu'il était,
considérait comme son premier devoir de réussir dans ses entre-
prises, et tant que la conscience n'avait rien Ă dire, il leur sacrifiait
tout le reste.
Pleut-ĂȘtre cependant ne reculait-il pas assez lorsqu'il s'agissait
de sacrifier les hommes eux-mĂȘmes. Non pas certes qu'il ait abusĂ©
du dévouement de ses missionnaires pour les exposer à la mort,
comme d'aucuns l'ont grossiÚrement cru; il a dû souvent modérer
le zĂšle de ses PP. Blancs, il n'a jamais eu besoin de l'exciter.
Mais il a donné lieu de penser plus d'une fois qu'il oubliait trop
facilement les services rendus, et que d'éminents collaborateurs
Ă©taient traitĂ©s par lui comme de simples instruments que, l'Ćuvre
faite, on abandonne. Sans doute la légende qui s'est emparée de
hii de son vivant mĂȘme avec une complaisance qu'elle rĂ©serve
d'habitude aux morts , la légende a répandu sur ce cÎté de son
caractÚre, comme sur beaucoup d'autres, d'étonnantes exagéra-
tions; mais on ne pourrait vraiment pas dire qu'il ait eu constam-
ment devant les yeux cette maxime si juste et si profonde, bien
qu'un peu emphatique, du philosophe de KĆnigsberg : « Agis tou-
jours de telle sorte que tu traites l'humanitĂ©, en toi-mĂȘme et en
autrui, toujours comme une fin, jamais comme un moyen. » De
lĂ vient peut-ĂȘtre que, tout compte fait et malgrĂ© des traits de
bonté touchants, il a provoqué plus d'admiration que d'amitiés
durables.
Mais il n'existait rien au-dessus de lui pour ceux qui subissaient
d'un peu loin son heureuse influence, et ils l'aimaient passionné-
ment. Ce que Napoléon était pour ses soldats, il l'était, lui, pour
ses missionnaires, pour ses orphelins, ses Arabes, ses nĂšgres, pour
ceux qui formaient, en quelque sorte, son peuple, et dont il Ă©tait Ă
la fois la providence et le héros. Le brave nÚgre à qui il aurait
daigné appliquer un soufflet en guise d'amitié, en serait demeuré
fier toute sa vie.
Il n'a pas tout à fait vécu sans s'attacher de fortes affections*
mais c'est surtout par lejprestige qu'il a conduit les hommes.
Le prestige, â cet Ă©clat indĂ©finissable qui rayonne autour
des esprits vraiment supĂ©rieurs, et s'impose mĂȘme aux regards
des ennemis, â ai-je assez fait comprendre comment, avec ses
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LB CARDINAL LAY16ESIE %7\
immenses qualités et ses quelques défauts, le grand homme qui
vient de mourir le possédait à un degré que bien peu d'autres, en
ce siĂšcle, auront pu atteindre, et que trois ou quatre Ă peine auront
dépassé? Si un tel don pouvait s'expliquer, ce serait, comme nous
avons essayé de le faire voir et comme le peintre Bonnat a su
l'inscrire dans son chef-d'Ćuvre, ce serait par le dĂ©veloppement
extraordinaire qu'auraient pris, dans sa puissante personnalité, les
qualités les plus diverses et, d'ordinaire, les plus inconciliables i
une Ă©nergie indomptable et une bontĂ© de cĆur qui se fondait par-
fois en tendresse, l'ironie et l'enthousiasme, le souci des détails et
l'art de combiner les effets d'ensemble, la hardiesse dans les con-
ceptions et l'habileté dans la pratique.
Tant de forces rĂ©unies, dont il avait conscience, et qui, mĂȘme
laĂŻc, l'eussent fait un des premiers dans toutes les situations,
étaient, par grand bonheur, disciplinées par les deux passions qui
dominent toute sa vie et en font la grandeur : l'amour de l'Ăglise
et l'amour de la France.
Autant les autres dispositions de sa nature semblent se contre*
dire et se heurter en un mélange qui déconcerte, autant la religion
et le patriotisme s'accordaient pour donner Ă l'ensemble de sa vie,
malgré tant de notes discordantes, une harmonie supérieure et
facile à saisir, tellement que l'opinion publique, égarée sur tant
d'autres points, ne s'est jamais trompée sur celui-là , et que pas un
journal n'a omis de dire sur sa tombe qu'il fut un grand apĂŽtre et
un grand citoyen. Et c'est encore en servant la France et l'Ăglise
qu'il a bien mérité de la civilisation, que l'une n'a jamais cessé de
favoriser et dont l'autre reste, malgré tout, la protectrice la plus
généreuse.
Si le patriotisme était, tant qu'il ne rend pas injuste vis-à -vis
des autres peuples, une vertu oĂč l'on puisse excĂ©der, le cardinal
Lavigerie eût été trop patriote. Il serait facile d'extraire de ses
écrits les pages les plus ardentes qui aient été tracées sur la gran-
deur et la mission de la France. Mais cette éloquence est encore
trop froide, si on la compare Ă ses actes. La France soldat de Dieu
et lumiĂšre du monde, voilĂ sans doute, comme tous ses admirateurs
parlent d'elle, mais au passé; c'est ainsi qu'il en parle, lui, au
présent. Qu'il s'agisse de sauver tout un continent, l'Afrique, ou
de rĂ©concilier, pour le salut du monde moderne, l'Ăglise avec la
démocratie, c'est la France qui lui apparaßt comme le seul et
nĂ©cessaire artisan de ces grandes Ćuvres, et certes il n'aura pas
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87* LE CARDINAL LAVIGERIK
tenu Ă lai qu'elle remplisse cette double mission. Et qui donc
oserait dire que l'avenir trompera sa sublime confiance?
On devine les profondes émotions qui l'agitÚrent durant la guerre
avec l'Allemagne, avec quelle colÚre il parlait des « barbares »,
avec quelle rage il apprenait de si loin les récits de nos défaites. Sa
grande souffrance était de n'y rien pouvoir. Cependant, il offrait au
ministre de la guerre, pour le service des ambulances et de l'aumĂŽ-
nerie, la moitiĂ© de ses prĂȘtres, en se chargeant de pourvoir lui-
mĂȘme Ă leur traitement. Un de ses secrĂ©taires, l'abbĂ© Gillard,
partit, fut pris à Reichsoffen et blessé à Sedan ; il alla en personne
le recevoir Ă bord du bateau qui le ramenait Ă Alger, et sur l'heure,
devant tout le monde, le nomma vicaire général. Les séminaristes
allÚrent à l'armée, et les séminaires furent mis à la disposition de
l'autorité pour les milices algériennes. Il ouvrit ses orphelinats aux
enfants pauvres des colons rappelés sous les armes. Il offrit les
cloches de sa cathédrale, à l'exception d'une seule, pour fondre des
canons, et il encouragea les fabriques de son diocĂšse Ă agir de mĂȘme.
Il écrivit enfin au préfet d'Alger : « Dans un cas de révolte inté-
rieure, qui, je l'espĂšre, ne se rĂ©alisera pas, je n'hĂ©siterai pas Ă
recommander Ă tous les prĂȘtres qui dĂ©pendent de moi de s'unir
vigoureusement à leurs paroissiens pour repousser l'ennemi. » La
révolte prévue par lui éclata, en effet, dans la Kabylie, à la fin de
la guerre, mais l'amiral de Gueydon ne lui permit pas de s'étendre.
Le curĂ© de Palestro, fidĂšle aux vues de son archevĂȘque, ayant
succombé dans cette lutte, les armes à la main, Mgr Lavigerie fit
son Ă©loge dans une lettre au clergĂ©, et il prĂ©sida lui-mĂȘme un
service funÚbre à son intention dans la cathédrale.
OĂč son patriotisme nous paraĂźt le plus admirable, parce que c'est
là qu'il fut le plus ingénieux et le plus éprouvé, c'est dans le soin
constant qu'il prit de dissimuler aux provinces de son influence la
rupture de la France officielle avec ses traditions religieuses. Le
jour oix il serait admis, en Afrique et en Orient, que nous ne sommes
plus le grand peuple catholique, c'en serait fait lĂ -bas de notre
prépondérance. Le Cardinal a tout fait pour éviter ce malheur. Et
Dieu sait si nos tristes Parlements lui ont rendu la tĂąche difficile.
Ce fut Ă la fin de 1876 que commencĂšrent les vexations, et que,
malgré les efforts du gouvernement, la Chambre supprima plus de
la moitié de ce que le diocÚse d'Alger recevait de l'Etat pour ses
Ćuvres. L'archevĂȘque n'osa pas recourir Ă la charitĂ© publique dans
son diocĂšse : « C'est pour moi, disait-il, et comme Ă©vĂȘque et comme
Français, une insupportable honte, que de venir dans un pays
comme celui-ci, peuplé de musulmans, faire publiquement ressortir
les plaies saignantes que nous recevons de la France. » En 1885,
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LK CARDINAL LAV1GERIE 873
nos odieux représentants supprimÚrent ou réduisirent à presque
rien la plupart des crédits du budget algérien des cultes et notam-
ment les bourses des séminaires. Cette fois il fallut bien se procurer
des ressources. Il parcourut la France en disant ce que faisait le
clergé d'Afrique, et de quels outrages on osait l'abreuver : « Je
voudrais ĂȘtre entendu, s'Ă©criait-il, par ceux-lĂ mĂȘme qui ont votĂ©
des mesures si funestes. Ils ne l'ont fait, sans doute, que par
erreur. Ils ont cru frapper l'Ăglise seule dans nos personnes;
mais, en réalité, ils ont surtout frappé la France. C'est une néces-
sitĂ© absolue pour elle, dans des colonies qui se forment, et oĂč elle
m'est représentée que par un petit nombre de ses fils, que l'exis-
tence d'un clergé national. Or, elle ne peut l'avoir que si elle le
soutient, comme font, pour leurs colonies, toutes les autres nations,
mĂȘmes protestantes. Une question ainsi posĂ©e doit ĂȘtre aisĂ©ment
résolue. Quelles que soient les passions qui nous divisent, je me
refuse à croire qu'il se trouve un Français qui ne les sacrifie au
bien de la France! »
Le gouvernement, inquiet de cette agitation, parvint Ă faire
voter un subside de 100 000 francs pour les séminaires d'Algérie
et de Tunisie; et l'année suivante, se l'étant vu refuser par la
fameuse Commission du budget dont M. Wilson fut le digne prési-
dent, il annonça qu'il le défendrait contre elle à la tribune.
Une nouvelle discussion allait donc avoir lieu; une fois de plus
on allait agiter publiquement, au milieu des calomnies et des ou-
trages, la question de savoir si la France continuerait, grĂące Ă
une majorité de quelques voix, à donner dédaigneusement au
clergé d'Afrique le peu de ressources qui est indispensable à son
entretien, ou bien si l'affront irait jusqu'à lui refuser le pain né-
cessaire. C'en était trop pour la dignité et le patriotisme des évo-
ques et des prĂȘtres qui consacrent lĂ -bas toute une vie de dĂ©voue-
ment aux intĂ©rĂȘts de la France! Par les conseils de Mgr Lavigerie,
ils informĂšrent le gouvernement, dans une lettre collective et pu-
blique, qu'il était inutile de défendre le crédit devant les Chambres,
et qu'ils ne voulaient plus d'une aumĂŽne si amĂšre. Ils aimaient
mieux, disaient-ils dans un Ă©lan sublime qui aura peut-ĂȘtre un
jour des imitateurs, ils aimaient mieux « mourir de faim que
mourir de honte. »
Nul n'a eu plus que lui le moyen de constater et le droit de rap-
peler que notre prépondérance sur tous les points du bassin mé-
ridional et oriental de la Méditerranée, est attachée au protectorat
sĂ©culaire que nous exerçons vis-Ă -vis des catholi]ues. C'est Ă
l'Ćuvre des Ecoles d'Orient qu'ont Ă©tĂ© donnĂ©es les prĂ©mices [de
son ministĂšre, et c'est en Syrie, oix il paraissait comme l'ambas-
10 DĂCBMDRE 1892. 50
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S74 LE CARDINAL UV1GEBIE
sadeur de la charité française aprÚs les massacres de 1859, qu'il
a révélé pour la premiÚre fois ce qu'on pouvait attendre de lui.
Par ses PP. Blancs il exerçait son influence Ă Malte, oĂč Ă©taient
instruits les plus intelligents des esclaves rachetĂ©s, et surtout Ă
JĂ©rusalem oĂč il faisait Ă©lever, dans la connaissance de notre langue
et l'amour de notre pays, les futurs instituteurs et les futurs mis-
sionnaires des Grecs orientaux. Que n'a-t-il pas fait en Algérie?
et oublierons-nous la parole des Italiens disant qu'à Tunis sa pré-
sence valait une armée? Au nom de ce qu'il a fait pour nous, pré-
tons l'oreille à ces objurgations que la mort rend plus sacrées :
« Encore quelques coups du genre de ceux que réclament,
avec une fureur aveugle, les ennemis de toute religion, et notre
autorité disparaßtra! Ah! si je pouvais me faire entendre de ceux
qui poursuivent cette guerre impie, je leur demanderais pitié, non
pas pour la religion et la liberté des ùmes, puisqu'ils s'en déclarent
les ennemis, mais pour la France dont ils sont les fils ! Qu'ils en
croient un vieil Ă©vĂȘque qui a passĂ© sa vie Ă la servir. En la sĂ©parant
de l'Eglise, ils perdront dans le monde entier leur principale force
et leur premier honneur. Que, du moins, avant de consommer
une aussi funeste mesure, ils interrogent ceux qui ont représenté
notre pays au dehors, qu'ils interrogent les chefs honorés de notre
marine ! Ils sauront comment on se sert de leurs attaques, et qui se
prépare à recueillir notre héritage. »
L'histoire dira qu'il a réussi plus que personne à retarder les
effets de ces mesures insensées. Mais maintenant qu'il n'est plus
lĂ , qui donc, si on y persĂ©vĂšre, en arrĂȘtera les consĂ©quences? Pour
lui, du moins, secondé par des hommes comme les Cambon et les
Maasicaut, à qui on ne refusera pas le mérite d'un patriotisme intel-
ligent, il aura maintenu jusqu'au bout notre prestige séculaire, et,
par une justice providentielle, ses funĂ©railles elles-mĂȘmes auront
été le plus magnifique triomphe de cette sage politique. O le grand
et salutaire spectacle, pour les peuples Africains, que celui de notre
gouverneur, de nos généraux, de notre armée et de tous nos repré-
sentants entourant, lĂ -bas, de royaux honneurs, le cercueil du grand
archevĂȘque, et conduisant son deuil de la part de la France !
En mĂȘme temps que la France, il a aimĂ© passionnĂ©ment l'Eglise,
et l'on serait en peine de dire pour laquelle des deux il a fait
davantage. La vérité est qu'il les a servies Tune par l'autre.
A ses yeux, et c'était pleinement vrai sur la terre africaine, hob
soldats préparaient les voies à l'Eglise, et les missionnaires propa-
geaient l'influence française. « Pour rendre à la vie, a-t-ii dit dùas
son discours sur la mission de la France en Afrique, pour rendre Ă
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LE CARDINAL LĂ VffiERK 875
la vie la terre illustre des Tertullien, des Cyprien, des Augustin, de
tous ces grands hommes, Dieu choisit l'armée de la France... Arec
les apÎtres de la vérité, les hommes de guerre sont ceux que Dieu
associe le plus visiblement Ă son action dans le monde. Aux
premiers il confie les desseins de sa miséricorde, aux seconds, les
arrĂȘts de sa justice; et les uns et les autres sont appelĂ©s Ă payer
cet honneur d'un mĂȘme prix, qui est celui de leur sang. Seigneur,
soyez béni de ce que je vais placer aujourd'hui le nom de la France
i cÎté du vÎtre, et de ce que je le fais avec justice, puisque pour
préparer ces jours dont nous voyons déjà l'aurore, vous avez
empruntĂ© son bras et son cĆur! »
Il ne saurait ĂȘtre question de retracer ici, mĂȘme en abrĂ©gĂ©, les
multiples travaux de son apostolat et ce qu'il a fait pour les deux
grandes causes auxquelles il avait voué sa vie. Outre qu'un tel
sujet dépasserait les dimensions d'un article, un assez long récit
en a Ă©tĂ© fait ailleurs, et le Correspondant lui-mĂȘme en a publiĂ©
trop d'extraits pour qu'il soit Ă propos d'y revenir1. Mais si sa
grande activité s'était laissée diriger par une idée dominante, ne
serait-il pas intéressant de chercher quelle fut cette idée, et de
comprendre ainsi ce qui a pu faire, sous tant de manifestations
diverses, l'unité de sa vie?
Au fond, la grande Ćuvre du cardinal Lavigerie aura Ă©tĂ© de com-
battre en Afrique l'inQuence néfaste et les inquiétants progrÚs du
mahométisme.
Le mahométisme, que naïvement nous croyons mort parce que
la Turquie se dissout, le mahométisme a gagné depuis deux siÚcles
cinquante millions de prosélytes africains ; il a ranimé le zÚle de ses
adeptes et les a enrÎlés en grand nombre dans des sociétés secrÚtes
qui ont fait vĆu de combattre par tous les moyens l'influence du
christianisme et de tous les peuples, Français et autres, qui ne
croient pas Ă Mahomet. Or le cardinal Lavigerie est le premier, et,
avec quelques voyageurs dont on ne veut pas entendre les graves
avertissements, il est le seul qui ait deviné l'importance du fléau;
il est le seul, surtout, qui ait entrepris de le combattre. On con-
viendra sans peine que, ce faisant, il travaillait pour l'Ăglise. U
travaillait en mĂȘme temps pour le bien de la France et de l'huma-
1 Yoy. le Correspondant du 25 mai, du 25 août et du 40 septembre 1899,
et aussi le livre, publié chez Poussiefgue, sur le Cardinal Laviçerie et ses
Ćuvres (F Afrique*
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«876 LE CARDINAL LAV1GERIE
nité, parce qu'elles n'ont pas, en Afrique, d'ennemi plus redoutable
que le mahométisme.
Et, pour qu'on ne soit pas tenté de voir dans une affirmation si
catégorique l'effet d'un préjugé religieux, j'en appellerai au témoi-
gnage des voyageurs les plus compétents : Speke, Baker, Léon
Roches, Lenz, Barret, Rohlfs, Duvergier, Riun, etc. Lenz, qui a
visité le Maroc, le Sahara et le Soudan, et que je citerai parmi
tant d'autres, parce qu'il est un des rares qui ait donné des con-
clusions à son récit, Lenz a écrit dans son dernier chapitre : a Va
voyageur chrétien dans le nord de l'Afrique doit lutter, non seule-
ment contre le climat et une population pillarde, mais aussi contre
cette forme religieuse : plus d'explorateurs ont échoué dans cette
tùche que devant les autres obstacles rencontrés par eux ,." » L'is-
lam, comme il l'explique ensuite, doit se maintenir Ă l'abri de notre
civilisation : il ne veut ni ne peut l'accepter, « et c'est de ce point
de vue que partent les mahométans, qu'ils soient Turcs, BerbÚres
ou'NÚgres, pour s'opposer à l'intrusion d'émissaires de l'Occident ».
Et l'illustre voyageur termine ainsi : « L'islam est identique à la
stagnation et Ă la barbarie. Ce n'est que lorsqu'on sera parvenu
Ă rompre l'influence fatale de cette religion que l'exploration
scientifique des contrées africaines ne sera plus accompagnée de
ces accidents et de ces dangers nombreux et impossibles à prévoir,
sur lesquels, encore aujourd'hui, viennent souvent échouer l'enthou-
siasme le plus grand et le dévouement le plus complet 2. »
Le capitaine Binger est le seul auteur à qui le mahométisme ait
inspirĂ© des jugements contraires, mais il avoue lui-mĂȘme que « le
fanatisme musulman paraĂźt diminuer au fur et Ă mesure que
l'intensité de la teinte de l'Africain augmente ». Or il n'a guÚre
connu que des musulmans de la teinte la plus accentuée, et il avoue
que ceux de la boucle du Niger ne ressemblent pas Ă ceux du
Touat, de la Tripolitaine et du Soudan égyptien3.
« Dr Oskar Lenz, Timbouctou, Paris, Hachette, 1887. 2 vol. in-8, t. II,
p. 399.
2 lĂ ., p. 407. â La mort de Grampel est venue, aprĂšs cent autres exemples,
confirmer l'exactitude de ce jugement. Et dire que, trĂšs inquiet de son pas-
sage dans les pays nĂšgres, on n'aspirait qu'Ă le voir arriver chez les
musulmans!
3 Esclavage, Islamisme et Christianisme, par le capitaine Binger, p. 39. â
MalgrĂ© l'intĂ©rĂȘt croissant qui s'attache aux affaires d'Afrique, tout le
monde n'aura pas ie courage de lire les journaux un peu lourds des grands
voyageurs, mais il n'est personne qui ne puisse Ă©tudier avec intĂ©rĂȘt les
deux petites brochures si instructives de M. Le Ghatelier, sur l'islam au
dix-neuviÚme siÚcle (BibliothÚque orientale elzévérienne, chez Ernest Le-
roux, Paris, 1888), et de M. Napoléon Ney, sur les sociétés secrÚtes musul-
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LE CARDINAL LĂVIGER1E 877
Le mahométisme ne ferme pas seulement les ùmes qu'il envahit
à toute action civilisatrice ; il réalise, contre la France et contre les
autres nations de l'Europe, la seule unité qui soit possible au
monde africain, et il supplée, chez eux, à l'idée absente de natio-
nalité, par le lien étroit de la fraternité religieuse, par un fana-
tisme plus passionné encore que ne serait l'amour d'une patrie.
Or il faut observer qu'il ne rĂšgne plus seulement dans le nord de
l'Afrique, mais que la propagande, arrĂȘtĂ©e depuis la fondation des
empires du Soudan, au quatorziĂšme siĂšcle, a repris de notre temps
un élan tout nouveau. Les nÚgres de la zone orientale subissent
l'influence des musulmans de Zanzibar et du Soudan égyptien; un
autre courant de prosélytisme correspond au bassin du Niger
supérieur et inférieur, un troisiÚme se dirige des bords du lac
Tchad vers le cours moyen du Congo. Les nouveaux convertis
subissent infailliblement l'influence des Arabes et prennent place,
inconsciemment, dans les groupements de forces que dirigent le
mahdi de la haute Egypte et celui de Djerbourb; et comme la
puissance de ce dernier chef tend de plus en plus Ă l'emporter
seule, l'heure n'est peut-ĂȘtre pas Ă©loignĂ©e oĂč toutes les races
africaines de l'hĂ©misphĂšre nord seront prĂȘtes, malgrĂ© tout ce qui
les divise en temps ordinaire, Ă suivre unanimement la voix du
grand chef religieux, du moderne ProphĂšte, qui proclamera la
guerre sainte pour chasser l'infidĂšle des domaines de l'islam.
Sont-ce là des menaces chimériques? Le fanatisme musulman
n'a-t-il pas déjà repoussé l'influence des Européens depuis les
sources du Nil jusqu'Ă des centaines de lieues vers le nord?
La voie centrale qui va de l'Atlantique à l'océan Indien, des
bouches du Congo jusqu'Ă celles du ZambĂšze ou Ă Bagamoyo,
n'est-elle pas sans cesse menacĂ©e et n'est-elle pas Ă la veille d'ĂȘtre
fermée, malgré les louables efforts de la Belgique et de l'Allemagne,
par les négriers arabes qui ravagent tout le milieu de l'Afrique
mùnes (Un danger européen : les sociétés secrÚtes musulmanes, chez Georges
Carré. Paris, 58, rue Saint-André des Arts, 1890. Prix : 1 franc). M. Ney,
surtout, qui a longtemps résidé en Algérie, en Tunisie, en Asie, à Constan-
tinqple, et qui a connu beaucoup de musulmans, M. Ney mĂ©riterait d'ĂȘtre
lu davantage, et il étonnerait bien des lecteurs par l'importance de ses trop
véridiques révélations. Ils y apprendraient, s'ils sont restés jusqu'ici sans
en rien savoir, l'existence et le pouvoir des chefs d'ordres musulmans et,
en particulier, l'universelle omnipotence du grand chef des Snoussyas,
Cheik el-Mahdi. On pourrait encore, aprĂšs ces deux auteurs, et en limitant
la question, étudier ce que dit, à ce propos, le colonel Niox, à la fin de sa
Géographie militaire de l'Algérie, ou consulter dans le Journal officiel les
discussions qui eurent lieu au Sénat, du 26 février au G mars 1891, sur les
affaires de notre grande colonie.
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m Lt GABDIKĂL IATOBMI
afin de peupler d'esclaves les marchés du monde musulman? Et
nous-mĂȘmes, n'avons-nous pas eu assez de missions de tous genres
massacrées par nos fanatiques ennemis? Le jour ob éclatera la
grande guerre européenne, quelle complication ne serait-ce pas
d'apprendre la révolte simultanée de la Tunisie, du Sud algérien,
de notre immense zone d'influence au centre et Ă l'ouest de
l'Afrique? Et si le succÚs définitif sur ces derniers représentants
de la barbarie ne doit pas faire de doute, comprend-on du moins
à quels massacres nous restons exposés, et à quels sacrifices?
Cette longue digression était nécessaire. On voit maintenant
combien il importait pour le bien de la France et de l'humanité,
d'opposer au prosélytisme musulman la propagande évangéfique et
de lutter contre l'esclavage. Or n'est-ce pas lĂ qu'ont tendu, en
somme, tous les travaux du grand cardinal?
Il fallait faire cesser l'exploitation des nĂšgres par les traitants
arabes, cet esclavage qui répugne tant à nos idées, et qui paraßt si
indispensable aux mahométans, moins odieux encore par ce qu'il a
d'outrageant pour la personne humaine, que par les ravages qu'il
dĂ©chaĂźne sur les contrĂ©es oĂč l'on en recrute les victimes. Pour
deux esclaves vendus au Maroc ou dans la Turquie d'Asie, il a
fallu faire périr plus de cent personnes dans les villages ou sur ces
affreuses routes du désert que jalonnent de squelettes les longs
convois de captifs. VoilĂ pourquoi le primat d'Afrique, se sentant
par son titre mĂȘme responsable, en un sens, des malheurs de tout le
continent, a entrepris, avec l'encouragement du Pape, de soulever
la conscience du monde chrétien contre de telles atrocités. Et il
y a rĂ©ussi plus encore peut-ĂȘtre par l'action exercĂ©e sur l'opinion
de l'Europe dans sa glorieuse campagne de 1888, que par l'Ćuvre
admirable dont il a été le fondateur et qui a déjà tant fait de bien.
Il est facile aujourd'hui de revendiquer peur les seuls philan-
thropes et les seuls politiques la gloire du grand mouvement qui
a provoqué la conférence de Bruxelles, et engagé d'honneur toutes
les nations civilisées à poursuivre d'un accord unanime l'extinction
de l'esclavage. La vérité est. qu'avant le mois de mai 1888, en
dépit de certaines clauses perdues dans les instruments des congrÚs
et demeurées lettre morte, ni la politique, ni la presse, ni les
Assemblées, ni les gouvernements n'avaient pris sérieusement
en main la cause des malheureux nĂšgres, et que, au contraire,
depuis cette Ă©poque, cette mĂȘme cause a intĂ©ressĂ© tous les peuples.
C'est qu'au mois de mai 1888 les longs cris de douleur de la
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LB CilDINĂL UVIGKRK S79
pauvre Afrique ont enfin trouvé un écho assez puissant sur les
lĂšvres du chef de l'Ăglise, et que, rĂ©pĂ©tĂ©s par lui et son envoyĂ©,
ils ont profondĂ©ment Ă©mu tous les peuples civilisĂ©s. L'Ćuvre de
rédemption est maintenant commencée; dans un siÚcle tout au
plus, c'en sera fini de l'esclavage, et la société musulmane, qui
repose tout entiÚre sur cette institution, sera forcée de disparaßtre
ou de se rĂ©gĂ©nĂ©rer dans des lois meilleures, habituĂ©e qu'elle est Ă
ne plus vivre que du travail des esclaves, et incapable, dans sa
dĂ©crĂ©pitude corrompue, de se perpĂ©tuer elle-mĂȘme sans l'afflux de
sang nouveau qu'elle prend aux peuples jeunes.
A la propagande musulmane Mgr Lavigerie fit une double oppo-
sition. Il essaya d'entamer la religion du ProphĂšte dans les pays
mĂȘme oĂč elle Ă©tait implantĂ©e depuis des siĂšcles; il essaya de faire
devancer le Coran par l'Ăvangile chez le plus grand nombre possible
de nĂšgres paĂŻens.
Faire du prosélytisme en pays d'islam a passé de tout temps
pour une entreprise insensée, et le fait est qu'un esprit façonné
par le Coran est à peu prÚs inaccessible à quelque autre idée que
ce soit. Il n'y a rien Ă faire pĂ©nĂ©trer dans la tĂȘte du petit musulman
à qui on a appris, vers sa douziÚme année, que Dieu est Dieu et
Mahomet le prophÚte de Dieu, qu'Allah est miséricordieux à tous
les péchés des croyants, qu'enfin les infidÚles sont d'une race infé-
rieure et que ce serait le plus grand des crimes de discuter religion
avec eux. Mgr Lavigerie ne pouvait ignorer l'existence d'un état
d'ùme si irréductible. Mais il n'était pas homme, non plus, lorsqu'il
s'agissait des intĂ©rĂȘts de sa foi et de son patriotisme, Ă reculer
devant un obstacle, pour si grand qu'il fût. Pour la premiÚre
fois peut-ĂȘtre depuis bien des siĂšcles, sinon depuis le commence-
ment de l'islam, il entreprit de faire des conversions en pays
musulman, et il y réussit assez pour démontrer que c'était possible*
Est-il nĂ©cessaire de dire qu'il pratiqua, en cette Ćuvre dĂ©licate,
la plus large tolĂ©rance, et qu'il suivit le conseil donnĂ© par lui-mĂȘme
à ses missionnaires de Jérusalem d'accepter et de respecter chez
les Orientaux tout absolument, excepté le vice et l'erreur. Il décla-
rait regarder comme un crime et une folie de surexciter, par les
actes d'un prosélytisme sans sagesse, le fanatisme des populations
musulmanes : comme un crime, parce que ce serait créer des
difficultés à la France, comme une folie, parce que, au lieu d'au
teindre le but, ce serait l'Ă©loigner peut-ĂȘtre Ă jamais.
Mais de là à laisser ces pauvres races déchues dans leur misÚre
morale et leur haine de la France, Dieu merci, il y avait loin*
Malgré tous les sarcasmes, Mgr Lavigerie lança parmi eux, dans le
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880 LE CARDINAL LAV1GERIE
Sahara, en Kabylie, en Tunisie, ses petites bandes de missionnaires,
et il attendit l'Ă©vĂ©nement. Laissons-le expliquer lui-mĂȘme comment
il comprenait leur apostolat : « Pendant qu'on dépouille les indi-
gÚnes de leur puissance, de leurs armes, de leurs traditions sécu-
laires, nous, prĂȘtres, nous cherchons Ă calmer, Ă ramener ces
cĆurs aigris, par le dĂ©vouement et la charitĂ©. Nous faisons l'Ă©cole
aux enfants. Nous soignons, lorsqu'on nous les présente, les infirmes
et les malades; nous secourons les pauvres; nous n'avons pour
eux que des paroles de bienveillance et de douceur. Ce que nous
obtenons ainsi, ce ne sont pas sans doute des conversions impru-
dentes et hùtives, qui ne seraient que des préparations à l'apostasie,
c'est un bien plus durable, une préparation certaine, sans secousses
et sans dangers, Ă la transformation du monde africain. La
semence est ainsi jetée. C'est le travail des siÚcles qui la fera
mûrir. Pour nous, qui n'en verrons point les fruits, notre récom-
pense est de nous rendre le témoignage que nous servons ainsi
la cause de l'humanité, celle de la France et celle de Dieu. »
La moisson mûrit déjà sur plusieurs points de l'Afrique fran-
çaise. Si la commission sénatoriale de l'Algérie faisait bien son
enquĂȘte, elle pourrait trouver des indigĂšnes chrĂ©tiens, pour ne
parler que de la Kabylie, Ă Taguemont-Azous, aux Ouadhias, chez
les Beni-IsmaĂŻl, les Beni-Yenni, les Beni-Manguellath et Ă Iril-Aly.
Elle verrait que les musulmans, mĂȘme lorsqu'ils gardent le plus
strictement leur religion, respectent les marabouts chrétiens,
acceptent d'ĂȘtre soignĂ©s par eux dans leurs maladies, les consultent
dans leurs affaires, et envoient avec empressement chez eux les
enfants qu'ils ne confient que de force aux écoles laïques.
Si les autoritĂ©s civiles y prĂȘtaient la main, ou seulement n'y
faisaient obstacle, si le nombre des missionnaires d'Alger, dĂ©jĂ
considérable, s'augmentait encore, il serait parfaitement possible,
en commençant par l'enfance, de convertir petit à petit les popula-
tions de nos provinces africaines Ă la religion catholique, et, ce qui
revient au mĂȘme lĂ -bas, Ă la nationalitĂ© française. Ainsi que l'a dit
maintes fois le Cardinal, sans cette assimilation nécessaire et la
seule possible, il n'y aura pas un Arabe, dans plusieurs siĂšcles, qui
ne soit encore, comme aujourd'hui aprĂšs cinquante ans de con-
quĂȘte, l'ennemi jurĂ© des « infidĂšles ».
En mĂȘme temps qu'il commençait Ă saper les fondements du
mahomélisme, dans l'Afrique du Nord, le cardinal Lavigerie essayait
d'en rendre la propagation impossible dans les régions équatoriales.
A plusieurs reprises, ses missionnaires voulurent pénétrer dans le
centre Ă travers le Sahara; mais, comme Flatters et les autres
représentants du monde civilisé, ils fureut massacrés au bout de
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LE CARDINAL LAV1GBR1E 8SI
quelques semaines par les émissaires des sociétés secrÚtes musul-
manes. Sans se décourager, et en attendant quel'épée de la France,
toujours et malgré tout l'instrument des desseins providentiels,
ouvrĂźt Ă leur zĂšle d'apĂŽtres ces routes inaccessibles, ils entreprirent
par d'autres voies la conquĂȘte pacifique de la barbarie. Ils s'en
allĂšrent, par la mer Rouge et l'ocĂ©an Indien, prendre l'ennemi Ă
revers, pour ainsi dire; de la cĂŽte zanzibarienne et au milieu des
difficultés incroyables, succombant par moitié aux coups de la
misÚre et des fiÚvres, leurs caravanes héroïques parvinrent enfin
aux Grands Lacs du centre. Grùce à eux, de florissantes chrétientés
naquirent au bord du Nyanza, du Tanganika, du Nyassa. Des
vicariats apostoliques furent créés dans ces régions à peine décou-
vertes. Dans le plus florissant de ces pays, on vit, au bout de
quelques années, une centaine de martyrs renouveler, par leur
courage devant les tortures, les prodiges de l'Eglise naissante; il y
a deux ans à peine, les musulmans oppresseurs des nÚgres étaient
chassĂ©s victorieusement de l'Ouganda, et le roi lui-mĂȘme se faisait
catéchumÚne1.
Mais dans l'accomplissement de si grandes Ćuvres, quels hommes
assez dévoués et assez courageux ont donc servi d'instrument au
primat d'Afrique, et quels sont ceux qui pourront le remplacer
dans une mission si nécessaire à l'Eglise, à la France, à l'humanité?
Qui? Les missionnaires d'Alger, ceux que la voix populaire a
appelés, du nom qui leur restera, les PP. Blancs du cardinal
Lavigerie.
Les PP. Blancs! ces religieux admirables qui, vingt ans aprĂšs
leur fondation, se rencontrent déjà à Jérusalem, à Malte, en Tunisie,
en Kabylie, dans le Sahara, autour des lacs de l'Equateur, partout,
en un mot, oĂč quelque gloire peut ĂȘtre rendue au nom catholique
et français, et chez les peuples vieillis qui bordent la Méditerranée
et dans les profondeurs nouvelles que l'Afrique vient d'entr'ouvrir.
Avec leur noviciat austÚre, avec leur préparation si intelligente
Ă la vie d'apĂŽtres africains qui doit ĂȘtre la leur ; fervents comme
l'ont été toutes les congrégations religieuses au lendemain de leur
naissance ; admirĂ©s de l'Europe et vĂ©nĂ©rĂ©s comme des ĂȘtres surna-
turels par les paĂŻens et les musulmans eux-mĂȘmes; ayant dĂ©jĂ
prouvé par le martyre combien leur foi est généreuse, et par les
fruits étonnants de leur ministÚre que la bénédiction de Dieu s'est
1 Inutile de rappeler comment, dans cette contrĂ©e, l'Ćuvre de civilisation
vient d'ĂȘtre compromise par les agents d'une Compagnie anglaise.
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882 Ll CARDINAL LAY1GBUE
étendue sur eux : ils attireront de plus en plus, par le prestige de
leur héroïsme et de leur sainteté, les ùmes vaillantes du inonde
catholique; et la plupart des entreprises du siÚcle qui s'éteint
auront déjà disparu de la mémoire humaine, qu'ils resteront encore,
dans l'Afrique enfin délivrée, les dignes continuateurs et la gloire
la plus pure de celui qui les a fondés.
Ainsi transmise Ă ses fils prĂ©fĂ©rĂ©s, son Ćuvre ne pĂ©rira pas. Elle
grandira, au contraire, comme toutes celles qui sont bĂąties sur la
grùce de Dieu, dans une inspiration de foi et de charité, par ces
grands hommes dont les légers défauts disparaissent peu à peu
dans le lointain des Ăąges, et qui brillent Ăą jamais sur les sommets
de l'histoire.
Ah ! détournons un peu nos regards des scandales attristants, et
reposons-les avec complaisance sur des spectacles qui raniment
nos courages, puisque la France produit encore des soldats comme
ceux qui reviennent aujourd'hui de l'Afrique, et des apĂŽtres
comme celui qui vient d'y mourir.
Abbé Félix Klein.
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MADAME CORENTINE
I
Chaque dimanche, elles prenaient le petit chemin de fer de Saint-
Aubin ou celui de Gorey, descendaient Ă une station au hasard, le
long de la mer, et s'enfonçaient dans la fraßche campagne de Jersey.
Elles faisaient un peu de toilette, ce jour-lĂ , par coquetterie d'abord,
et aussi par une sorte d'amour-propre national, pour ne pas ĂȘtre
confondues avec ces troupes dĂ©jeunes Anglaises, vĂȘtues d'une taille
ronde et d'une robe de satinette. On les voyait toujours seules. Elles
passaient la journée dehors, doucement, à causer, à se sentir occu-
pées Tune de l'autre. Mme L'Héréec admirait l'éclosion rapide de
cette grande Simone, presque une femme, quinze ans bientĂŽt, et
dont elle avait toute la tendresse, tous les sourires, toute la grĂące
naissante. Elle se disait que rien ne lui manquait, puisqu'elle avait
cela. Elle croyait se confier, parce qu'elle lui parlait sérieusement,
par moments, de choses peu sérieuses. Simone, de son cÎté, éprou-
vait la fiertĂ© intime des ĂȘtres qui sont la joie, et qui la donnent aux
autres. Elle se sentait grandir, au ton que sa mĂšre prenait avec
elle, Ă la surveillance plus Ă©troite sous l'apparence de la mĂȘme
liberté; elle devinait quelque chose, pas tout, heureusement, du
bien qu'elle faisait Ă ce cĆur blessĂ©. Et quand le soir venait, et
qu'elles s'étaient vues ainsi, l'aprÚs-midi entiÚre, sans témoins, elle
avait conscience que sa mĂšre, lasse et silencieuse, avait l'Ăąme plus
calme, plus oublieuse, une sorte d'Ăąme d'enfant comme elle.
Un dimanche de la fin de juillet, elles étaient parties, comme
d'habitude, s'Ă©taient arrĂȘtĂ©es pour dĂ©jeuner dans une auberge de
Saint-Aubin, et, tantĂŽt par la falaise, tantĂŽt par la route, sous le
soleil chaud, avaient gagné la baie de Sainte-Brelade, la plus mer-
veilleusement faite et lumineuse de Jersey. Depuis plus d'une heure,
Mm# L'Héréec se reposait, assise en haut de la plage, sur la dune
couverte d'herbes. Elle portait un deuil élégant. Des fleurs mauves,
trĂšs fines, formaient bandeau entre les bords de son chapeau de
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884 MADAME CORKNTWK
paille et les frisons de ses cheveux blonds. L'enfant d'an voisin lui
avait dit : « Oh! madame, on dirait que tes cheveux poussent en
fleurs » I Depuis lors, elle mettait plus volontiers ce chapeau-là . En
ce moment, elle regardait, immobile, sous l'abri de son ombrelle de
satin noir, à long manche, que le soleil éclaboussait de rayons.
Que regardait-elle? Une nature plus artiste que la sienne eût été
séduite par le paysage, ces deux falaises, roses de bruyÚres, enfer-
mant une baie d'un bleu tendre, la plage d'une courbe si aisée, le
village, dans un coin, avec son église gothique en granit rouge et
ses chĂȘnes dont les grandes marĂ©es mouillent les branches, et en
arriÚre, dans la verdure des collines, des villas qui s'étagent. Mais
elle ne s'intéressait pas longtemps à la beauté d'un site. Dans ce
cadre d'une splendeur molle, comme une grÚve de Sicile embrumée,
elle ne voyait qu'un fourreau gris, un col marin, une aile blanche
au-dessus : sa fille, trĂšs loin d'elle, marchant au bord de la mer et
buvant la brise qui venait de l'est. Elle la contemplait, les yeux mi-
clos, dans une attitude de bien-ĂȘtre et d'orgueil satisfait, se conten-
tant de penser : « Elle se baisse. Elle se relÚve. A-t-elle des mou-
vements jeunes! Est-elle grande, ma fille Simone! » Ce flux de
tendresse maternelle, régulier et monotone comme celui de la
vague, suffisait Ă l'occuper.
Mais les mĂšres qui sont loin ne voient pas tout ce qui se passe.
Simone, partie du milieu de la plage, avait, eu suivant le bord,
atteint l'extrémité gauche de la baie, 0(1 le sable s'amincit et se
perd, prĂšs des assises rousses des falaises que la mer ne quitte pas.
C'Ă©tait une belle enfant, en effet, qui deviendrait peut-ĂȘtre une
jolie femme : la taille un peu forte, les épaules un peu épaisses,
les joues d'un ovale trop plein, encore dans cette pĂ©riode oĂč la
poussée de sÚve et de couleur cache des lignes inconnues. Mais la
bouche était large et sérieuse, le nez mince, légÚrement courbé, les
yeux trÚs francs, trÚs droits, d'un brun qui devenait doré quand
elle souriait. A sa robe courte, à la tresse chùtain nouée par une
agrafe d'écaillé, on reconnaissait que sa mÚre ne tenait pas à la
vieillir. L'expression habituellement grave du visage, quelque chose
de résolu dans toute sa personne démentait cette robe courte.
Simone allait, grisée d'air salin et de soleil, prise à tout ce qu'elle
voyait, la tĂȘte levĂ©e, ne songeant guĂšre.
A vingt mĂštres du rocher, elle s'arrĂȘta. 11 y avait lĂ , Ă©chouĂ© sur
le sable, la coque inclinĂ©e, un sloop, dont la mer commençait Ă
soulever la proue. La jeune fille se pencha, et lut : Edith. Un sou-
venir classique, implacable, murmura en elle : « au cou de cygne ».
Et elle trouva tout naturel que le bateau fût peint en blanc, avec un
filet d'or, comme un collier.
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madame corentine 885
Au mĂȘme moment, un maria du bord arrivait du bout de la
plage, jeune, le bĂ©ret sur la tĂȘte, le gilet de tricot bleu portant le
nom du sloop. En passant prés de Simone, qui ne l'entendait pas
venir, il salua militairement, et dit, en montrant toutes ses dents :
â Vous embarquez, mademoiselle?
Et il enjamba le bordage.
Simone ne s'effaroucha pas, et demanda :
â Vous ĂȘtes du port de Saint-Malo peut-ĂȘtre?
Le marin, qui dĂ©nouait la corde roulĂ©e autour de la voile, s'arrĂȘta
un moment :
â Pardon, mademoiselle, nous sommes Lannionnais.
Avec la soudaineté d'impression de son ùge, Simone devint
sérieuse. Ses yeux s'ouvrirent davantage. Elle enveloppa le bateau,
l'homme, le mĂąt, la flamme bleue de lĂ -haut, de ce regard d'atten-
tion passionnée que nous donnons indistinctement aux gens et aux
choses qui viennent d'un pays lointain et aimé.
â Lannion? dit-elle. Vous y retournez?
â Tout Ă l'heure, mademoiselle. Ces vents-lĂ , voyez -vous, c'est
ce qu'il y a de meilleur pour nous. Quand nous avons doublé la
pointe, nous cherchons la CorbiĂšre, au plus prĂšs, et alors, par grand
largue, en cinq heures, cinq heures et demie, nous sommes derriĂšre
les Sept-lles.
â Ohl les Sept-lles! fit Simone.
Sa voix, qui était son ùme de quinze ans parlante, avait pris le
ton du rĂȘve. Elle rĂ©pĂ©ta :
â Les Sept-lles!
â Vous connaissez?
â Oui,
Voyant que cela l'intéressait, le marin continua :
â Alors, vous pouvez calculer vous-mĂȘme. Le temps d'arriver
devant la passe du Guer, avec toutes les pierres qu'il y a par lĂ , il
est nuit. Nous avons le jusant contre nous. Faut attendre. Nous ne
serons pas Ă Lannion avant le petit jour. VoilĂ !
L'homme se remit au travail.
Simone hésitait, toute troublée. Elle se recula, car une petite
vague frémissante venait de dépasser la poupe du yacht, tourna la
tĂȘte pour voir oĂč se trouvait sa mĂšre. Bien qu'elle eĂ»t aperçu
Mmc L'Héréec trÚs loin, immobile sur la dune, elle lutta encore une
minute, contre cette idée qui l'envahissait. Puis, presque tout bas,
comme si elle avait peur d'ĂȘtre entendue :
â Dites-moi? fit-elle.
L'homme se redressa, et parut Ă mi-corps au-dessus du trou de
l'Ă©coutille oĂč il travaillait.
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8S6 MADAME GORENTINE
â Connaissez- vous, Ă Lannion, M. L'BĂ©rĂ«ec?
â Parbleu! M. Guillaume, de la rue du PavĂ©-Neuf?
â Oui-
â Si je le connais! Je le vois, plus de trois fois la semaine, qui
rentre de l'usine. Un bon homme, sûr! qui n'a pas eu de chance I
11 avait dit les derniers mots en sourdine, comme une réflexion
intime. Simone rougit jusqu'aux frisons de son cou.
â Voulez-vous lui faire une commission? demanda-t-elle.
Sans attendre la réponse, elle tira de sa poche un carnet long
d'un doigt, écrivit au crayon : « Simone, 20 juillet 1891 », déchira
la page, et la tendit pliée vers le bateau.
â Ceci, voulez-vous?
Déjà la marée avait gagné plus d'un mÚtre. La jeune fille fit un
pas en avant, mouilla sa bottine jusqu'Ă la cheville, pour remettre
le billet au marin, puis se rejeta en arriĂšre.
â Merci, dit-elle... Puisque vous le voyez, vous, je voudrais
savoir... A-t-il beaucoup vieilli?
Elle le regardait maintenant avec des yeux pleins de larmes.
Il comprit vaguement, et leva son béret.
â Un peu, mademoiselle, le chagrin, vous savez...
â Tout blanc, peut-ĂȘtre?
â Oh ! pas encore ! un peu gris, lĂ , aux tempes. Un bien bpn
homme, M. Guillaume.
â Et sa mĂšre?
â Blanche comme une neige, celle-lĂ .
â A-t-elle encore les deux domestiques?
â Oui, mademoiselle, Gote et Fantic, toujours les mĂȘmes.
â Alors, presque rien n'a changĂ©, lĂ -bas? J'avais peur...
Elle se tut un peu, et ajouta :
â Ha grand'mĂšre n'a pas fait couper les grands lilas, le long de
la rue?
L'homme se gratta la tĂšte, tĂąchant de se souvenir, puis il dit,
avec une espĂšce de joie :
â Non, mademoiselle, non. Je me rappelle maintenant que je
suis passé là , en mai. Ils étaient fleuris.
Simone aurait voulu demander autre chose encore. Les questions
se pressaient dans son esprit. Mais tout cela l'avait trop émue. Elle
se détourna, et s'éloigna, suffoquée de sanglots, tùchant de se
maĂźtriser, tandis que l'homme la suivait du regard, et remettait son
béret en disant :
â Pauvre petit cĆur ! Ăa doit ĂȘtre la fille de M. Guillaume.
Simone marcha doucement, la tÚte basse, jusqu'à la moitié de la
plage. Arrivée là , elle s'était déjà ressaisie. Elle ne pleurait plus.
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MADAME C0RKNT1NE 88?
MĂȘme, elle Ă©prouvait un contentement et comme un orgueil de ce
qu'elle avait fait. Gela dépassait les initiatives ordinaires d'une
enfant. Elle le sentait, et, ce qui lui était plus doux encore, c'était
de songer Ă la joie qu'il aurait, lui, son pĂšre, en recevant cette ligne
écrite par elle, cette ligne qui disait : « Je pense à vous. Je ne vous
connais plus guÚre. Il y a si longtemps que je vous ai quitté! Hais
je vous aime. Vous tenez une place trĂšs grande dans mes rĂȘves de
toute jeune fille. Je voudrais vous revoir. Je voudrais... » Oh 1 ils
en disaient long, les quatre mots au crayon ! Et le pĂšre comprendrait
tout, n'est-ce pas, tout ce quelle avait voulu y mettre...
Elle Ă©prouva un peu de gĂȘne pourtant, quand elle vit, sous
l'ombrelle Ă raies noires, sa mĂšre, blonde et fine, qui lui souriait
comme d'habitude.
â Eh bien, mignonne?
â Eh bien, maman?
â Plus d'une heure toute seule 1 A quoi rĂȘvais-tu?
â Vous savez bien que je ne rĂȘve pas.
â Et ce bateau, qu'est-ce que c'est ?
â V Edith. TrĂšs joli, n'est-ce pas?
Elle avait rougi en parlant. Mmc L'Héréec l'avait remarqué.
â Un anglais? demanda-t-elle.
â Non, maman.
Et, détournée à demi vers la baie, pour avoir plus de courage,
décidée, d'ailleurs, à tout dire, Simone reprit, trÚs vite :
â Il va partir. Tenez, vous voyez, lĂ -bas, prĂšs de Sainte-Brelade,
un canot avec trois hommes, deux rameurs, un qui gouverne. C'est
le propriétaire qui rejoint le bord. La brise est bonne, paraßt -il.
Quand ils auront doublé la pointe, ils iront grand largue aux Sept-Iles.
â Ahl
â C'est le marin qui me l'a dit. Et demain, au petit jour, ils
seront Ă Lannion.
â Lannion?
â Mais oui, maman, Lannion, rĂ©pondit Simone en se retournant.
La petite MM0 L'Héréec ne riait plus. Surprise, inquiÚte, elle
cherchait Ă lire sur le visage de Simone, qui paraissait trĂšs calme,
et qui la regardait. Elle n'eut pas besoin d'un long interrogatoire.
â Je t'ai vue causer, en effet. Tu connaissais l'homme ?
â Non.
â Et il t'a racontĂ©?...
â Rien, dit Simone. C'est moi qui lui demandais de remettre un
billet Ă mon pĂšre.
M"9 L'Héréec eut un mouvement de recul.
â Un billet Ă ton pĂšre? Mais, c'est une..*
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888 MADAME COftEKTlNE
Elle n'acheva pas. Son instinct de femme malheureuse l'avertit Ă
temps. Elle savait le danger des violences qui poussent l'enfant vers
l'autre époux. Que pourrait-elle dire, d'ailleurs? Avait-elle le droit
strict d'empĂȘcher Simone d'Ă©crire Ă son pĂšre? Elle se contint. Mais
ses mains tremblaient en fermant l'ombrelle. Elle se leva, frappa
de petits coups sur les plis de sa robç, pour faire tomber le sable et
pour se donner le temps de réfléchir, puis elle dit, avec une rési-
gnation affectée, en traçant un cercle, du bout du manche d'ébÚne,
parmi les herbes :
â Je n'aurais pas cru cela de toi, Simone. Tu avais donc
quelque chose Ă lui apprendre?
â Non, maman.
â Alors, qu'as-tu Ă©crit, mon enfant?
â Mon nom.
â Rien que ton nom?
â Avec la date.
Un imperceptible sourire brida les yeux de Mme L'Héréec.
Et tu crois qu'on sera heureux, lĂ -bas?
Elle releva la tĂȘte, et s'aperçut qu'elle avait encore dĂ©passĂ© la
mesure. Simone s'était détournée. Le regard fixe et dur, les lÚvres
serrĂ©es, elle suivait la manĆuvre du sloop qui levait l'ancre. Elle
aussi se retenait de parler. Mais elle pensait, dans un frisson de
rĂ©volte : « Pas heureux ! Mon pĂšre pourrait ne pas ĂȘtre heureux de
savoir que je Paime? Vous vous trompez! Vous le calomniez! Vous
n'avez pas le droit de me dire cela! »
La pauvre enfant comprit peut-ĂȘtre que sa mĂšre regrettait dĂ©jĂ
la question. AprĂšs un silence, elle dit avec effort, la voix toute
mouillée :
â Comme il va vite, n'est-ce pas, ce petit sloop?
â Oui, trĂšs vite.
Toutes deux debout, l'une prĂšs de l'autre, elles regardĂšrent un
peu de temps l'ouverture lumineuse de la baie, par oĂč glissait la
haute fléchure de Y Edith, au-dessus de la coque presque invisible.
Puis elles traversĂšrent la dune, pour rejoindre la route de Saint-
Aubin. Elles marchaient cÎte à cÎte, mais séparées d'ùmes. Chacune
devinait de la pensée de l'autre juste ce qu'il en fallait pour se
trouver gĂȘnĂ©e. Elles ne se laissaient pas aller tout bonnement aux
premiÚres idées venues, comme d'habitude. Ce qu'elles se disaient
Ă©tait apprĂȘtĂ©. La ligne d'Ă©criture se dressait entre elles comme une
barriĂšre. Elles essayaient de bonne foi de se retrouver, d'ĂȘtre ordi-
naires, et n'y réussissaient pas.
La dune franchie, les deux femmes suivirent la route qui monte
à droite. Des groupes d'Anglais et d'Anglaises s'échelonnaient sur la
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MADAME C0RENT1NE 889
pente, les uns échappés des mails-coachs Fauvel cm Royal-Blue, et
dĂ©pensant en conscience la derniĂšre halte, les autres gagnant Ă
pied la gare de Saint-Aubin ou celle de Don-Bridge. Parmi eux,
Simone et sa mÚre étaient bien d'une espÚce à part. Les misses leur
jetaient, au passage, des regards d'envie mal déguisée, jalousant en
secret ces tailles souples et cette allure élégante, un peu ailée.
Mm* L'Héréec et sa fille ne s'en émouvaient guÚre. 11 leur arrivait
mĂȘme, dans leurs promenades du dimanche, de ralentir le pas,
pour surprendre ce qu'on disait d'elles. On les prenait souvent pour
deux sĆurs, tant elles avaient la mĂȘme cadence de marche et le
mĂȘme air de jeunesse. Cela les faisait rire. Aujourd'hui elles se
hùtaient. La route leur était indifférente. Elles n'éprouvaient pas
mĂȘme ce besoin de se retourner et de regarder en arriĂšre, comme
lorsqu'elles emportaient le regret d'une journée heureuse.
Une fois pourtant, au moment oĂč la baie de Sainte-Brelade allait
disparaĂźtre, la jeune fille s'arrĂȘta, et chercha, prĂšs de lajigne d'ho-
rizon, un point blanc, déjà estompé par la brume. Sentant qu'on
l'épiait, et qu'une ùme inquiÚte suivait la direction de son regard,
elle le ramena vers les villas espacées, au fond de la grÚve, et dont
les façades peintes en gris clair, en bleu, en rose, en jaune pùle,
luisaient si doucement parmi les arbres.
â Vous rappelez-vous, dit-elle, que nous avions songĂ© Ă louer
ici, Fan dernier?
Mmo L'Héréec laissa tomber la question, et dit :
â Je ne t'ai cependant jamais empĂȘchĂ© d'Ă©crire, Simone?
La jeune fille répondit, de cet air distrait qui ponctue la conver-
sation comme une ligne de points :
â Non, maman.
â Jamais, tu le sais bien. Alors pourquoi, sans me prĂ©venir,
tout Ă coup?
Elles se remirent à marcher, sans plus rien se dire, peinées de
ne plus s'entendre, et poussant chacune ses réflexions dans un sens
différent, avec la conviction grandissante d'avoir raison.
Aux approches de Saint-Aubin, le premier mouvement des
promeneurs débouchant de tous les vallons voisins, la corne d'un
mail sonnant sous les branches, je ne sais quoi de frais qui se lĂšve
le soir et porte Ă l'action, ranimĂšrent la causerie interrompue.
Simone redevint gaie, confiante, volontiers rieuse. Mm* L'Héréec
elle-mĂȘme semblait avoir oubliĂ© l'incident de l'aprĂšs-midi, et se
plaignait seulement d'ĂȘtre lasse.
Quand les deux femmes descendirent du train, à Saint-Hélier, le
soleil était déjà couché. Elles tournÚrent à gauche, par Conway-
Street, embrumée, morne, marquée de la désolation des dimanches
10 DĂCBMBRE 1892. 57
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890 MADAME CORINTWE
anglais, s'engagĂšrent dans King-Street, et s'arrĂȘtĂšrent devant une
maison assez jolie, plus blanche que les voisines, ornĂ©e de fenĂȘtres
géminées. Un magasin, fermé comme les autres, barrait de noir le
rez-de-chaussée. Au-dessus, on lisait : A la Lande fleurie, et, en
lettres plus petites, de chaque cÎté : « Bijoux et émaux, souvenirs
et articles de Jersey. » Elles entrÚrent. Une servante jersiaire, toute
jeune, coiffée d'un bonnet qui faisait pyramide sur sa face rose,
vint Ă leur rencontre, un bougeoir Ă la main.
â Personne n'est venu me demander, Anie?
â Non, madame. Une lettre seulement, ce matin, aprĂšs le dĂ©part
du train.
Mâą' L'HĂ©rĂ©ec examina rapidement l'enveloppe, timbrĂ©e de Perros-
Goirëc, reconnut l'écriture, et mit la lettre dans sa poche, avec un
mouvement de tĂȘte qui signifiait : « Oui, je vois ce que c'est. J'ai
te temps de la lire. » Elle monta au premier, suivie de Simone,
soupa légÚrement de thé et de gùteaux, et s'installa aussitÎt dans
sa chambre, devant son métier à tapisserie, tandis que la jeune fille
s'asseyait en face, et posait un livre sur ses genoux. Leurs places
Ă©taient celles de tous les soirs, devant la fenĂȘtre; leurs deux visages,
inclinés sous le grand abat-jour crÚme de la lampe, avaient cette
fixité sérieuse que donnent les veillées, quand personne n'est
attendu. M"* L'Héréec, ne voulant pas travailler ce soir-là , avait
pris une plume, et s'était mise à repasser à l'encre de Chine des
parties à demi effacées du dessin, pour occuper l'activité de ses
mains adroites et fines.
Elle faisait deux ou trois traits, Ă petits coups, et se renversait
en arriĂšre, pour juger de l'effet. Simone lisait, les paupiĂšres bais
sées, sans hùte, marquant d'un sourire aussitÎt effacé des passages
qui lui plaisaient.
Pauvre Mme Corentine L'Héréec! ceux qui l'avaient vue autrefois
l'auraient facilement reconnue. Elle avait Ă peine vieilli : toujours
le mĂȘme teint de blonde, la mĂȘme mine chiffonnĂ©e, dont l'expres-
sion naturelle était le rire, les lÚvres minces, mobiles sur de petites
dents blanches, le nez court, et ces jolis yeux bleus, peu profonds,
mais si vivants! C'Ă©taient les mĂȘmes cheveux ondes, de couleur
cendrée, presque trop abondants, qu'elle tordait et attachait trÚs bas
sur la nuque. La finesse du cou ne s'en voyait que mieux, un cou
d'enfant, d'une pĂąleur bleuissante par endroits, et qui sortait
élégamment de la robe noire échancrée, comme jadis du col blanc
de la Perrosienne.
Oui, ceux de Perros-Guirec et de Lannion, les gens de son
enfance et de sa premiÚre jeunesse l'auraient retrouvée; mais ils
auraient perdu sans doute quelques-unes de leurs préventions, en
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MADAME CORENTUrc 891
voyant cette chambre de King-Street. La propriétaire de la Lande
fleurie, arrivée dans l'ßle avec le mince capital de sa dot restituée,
avait su, grùce à une entente parfaite du goût moyen, du caprice
banal et limité du touriste, monter une sorte de bazar qui avait
réussi, chose étonnante, prÚs du double public anglais et français.
On ne venait pas Ă Jersey, de Southampton ou de Saint-Malo, sans
acheter un bijou en granit de l'Ăźle ou une canne de chou Ă la Lande
fleurie. Elle passait pour riche. On l'avait connue dépensiÚre. Et
cependant, autour d'elle, aucune recherche d'ameublement. Les
chaises, l'armoire Ă glace, la table Ă ouvrage en tuya qui portait la
lampe, Ă©taient celles mĂȘmes qui ornaient sa chambre de jeune fille,
et que le notaire avait inventoriées, aprÚs la séparation de corps,
parmi les « reprises » de la femme. Le tapis qui couvrait la table
du milieu, un cachemire démodé, avait fait partie de sa corbeille de
noces. Il était là , intact et comme neuf, rappelant une période dont
les séparés, d'ordinaire, ne collectionnent pas les reliques. Elle né
l'avait pas remplacé, par économie. Aurait-on cru cela de cette
petite évaporée, qui avait fait pousser des cris de paon à toutes les
respectables bourgeoises de Lannion? Aucun luxe pour elle-mĂȘme.
La chambre de Simone, qui ouvrait sur celle oĂč veillaient les deux
femmes, avait tout pris, parce qu'elle enfermait tout l'amour et
toute la joie de la maison. Par l'entre-bĂąillement de la porte, on
apercevait un lit à rideaux de satin bleu, traversés de bandes de
guipure, et une glace biseautĂ©e oĂč se reflĂ©taient un monde de bibe-
lots, à peine distincts dans la demi-obscurité, mais qu'on devinait
jolis et bien rangés.
C'était l'exil, en somme, et presque le désert, cette vie à Saint-
Hélier. 11 était facile de voir que l'appartement ne recevait pas de
visites, qu'il abritait deux existences et non une famille. Quelque
chose y manquait : la présence d'un homme, ou du moins ces por-
traits, ces photographies souvent communes, jaunes, presque ridi-
cules, mais qui disent le passé honorable, et reconstituent l'ensemble
providentiel autour de la veuve et des orphelins.
Les deux femmes se taisaient. Dehors il faisait triste. Sur les
vitres, car les contrevents n'étaient pas fermés, la brume pesait.
Elle glissait en masses lentes et lourdes, chassées dans le sens de
la Jiue, et les lumiÚres des maisons en face semblaient entourées
d ouate. Pas une rumeur ne montait de la ville. Jusque dans la
chambre close une sorte d'humidité énervante et malsaine se glis-
sait. Oh ! cette brume jersiaire, comme elles étaient lasses de la
respirer I Et voilĂ que, dans l'universelle torpeur du soir, les clo-
ches d'un temple voisin se mirent Ă carillonner. Elles chantaient
bien, alternant ou fondant leurs sons qui s'atténuaient dans l'air
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892 MADAME C0RKNTWE
humide, et arrivaient comme une musique, comme un de ces appels
imprĂ©vus de la vie extĂ©rieure qui rompent le rĂȘve.
Mme L'Héréec posa un coude sur le bois du métier, et regarda sa
fille qui lisait. Ses pensées l'avaient sans doute conduite vers des
lointains douloureux de passé ou d'avenir.
â Ma Simone ! dit-elle tendrement.
La jeune fille leva les yeux, et sourit. C'était sa réponse accou-
tumée aux avances maternelles. Elle souriait, et toutes deux repre-
naient leur travail, s étant dit, une fois de plus, qu'elles s'aimaient.
Seulement, il y a des jours oĂč cela ne suffit pas.
â Ma Simone, rĂ©pĂ©ta Mmt L'HĂ©rĂ©ec, viens m'embrasser, j'en ai
besoin, ce soir... lĂ , tout prĂšs...
Simone se redressa, d'un mouvement souple, posa le livre sur la
table, et vint s'asseoir tout prÚs de Mmt L'Héréec, sur une chaise
basse. Et la mĂšre attira cette belle tĂšte brune, l'enveloppa de ses
bras, l'appuya contre sa poitrine que soulevait une émotion long-
temps contenue, se pencha toute blonde au-dessus, et la baisa, la
caressa, s'interrompant pour dire :
â Dis, ma Simone, tu m'aimes bien?
â Oh 1 oui, maman !
â Beaucoup?
â De tout mon cĆur.
â Tu ne veux pas me quitter?
â Mais non!
â RĂ©pĂšte-le-moi. Dis-moi que tu te trouves bien ici, dans notre
maison, avec ta mĂšre.
â Sans doute, maman, je suis trĂšs heureuse. D'oĂč vous viennent
des idées pareilles?
Elle aurait voulu se dégager, mais sa mÚre la retenait, ^attendris-
sant sur elle-mĂȘme et pleurant de grosses larmes.
â Non, reste! Si tu savais! si tu savais! ma Simone, tu m'as fait
de la peine tantÎt... Tu n'aurais pas dft écrire en cachette.
â En cachette! Je vous l'ai dit tout de suite!
â Sans me prĂ©venir, si tu veux... C'est cela qui m'a fait de la
peine.
Simone, sentant l'étreinte se relùcher, passa la main sur ses
cheveux que les caresses de sa mÚre avaient mis en désordre,' et,
redressĂ©e, tournĂ©e vers MĆt L'HĂ©rĂ©ec :
â Voyons, maman, si j'avais demandĂ© la permission d'Ă©crire,
surtout d'écrire mon nom, vous me l'auriez donnée? Il est bien
naturel que je songe quelquefois Ă mon pĂšre.
â Mais certainement, naturel...
â Alors» je ne comprends pas.
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MADAME CORBNTINE 891
Pouvait-elle comprendre le tourment de jalousie qui agitait le
cĆur de sa mĂšre? Et la mĂšre pouvait-elle expliquer pourquoi cet
acte innocent, en effet, un mot de souvenir adressé au pÚre à demi
inconnu, la blessait, elle, et l'inquiĂ©tait comme une atteinte portĂ©e Ă
ses droits, une menace, un commencement d'abandon? C'était cela
justement qui la faisait trembler, à chaque heure, depuis la sépara-
tion : la crainte de voir la pensée du mari s'insinuer, grandir dans
l'Ăąme de la petite, prĂ©valoir peut-ĂȘtre, et briser pour la derniĂšre fois
une existence désespérément liée à la possession de l'enfant. Elle
avait peur de ce plaidoyer pour l'absent, tout d'amour et de pitié,
qui se bĂątit au fond de ces ĂȘtres sans soupçon, qui met Ă profit mille
circonstances insaisissables, interprĂšte le silence comme un regret,
s'exalte dans la contradiction, et qu'on ne peut pas combattre, parce
qu'il faudrait le réfuter. Mme L'Héréec laissa tomber ses mains
blanches sur sse genoux, comme découragée.
â Oh! ma Simone! que je suis malheureuse, ce soir!
L'accent de cette voix, pénétrée d'une souffrance vraie, émut tout
de suite Simone. Elle tendit ses deux mains vers celles de Mme L'HĂ©-
réec, elle lui répondit d'un de ces regards que les enfants seuls
peuvent lever sur une mĂšre ou sur une madone.
â Sais-tu bien, continua Mmt L'HĂ©rĂ©ec, que sans toi je n'aurais
pas eu le courage de supporter la vie? Tu ne te rappelles pas, toi.
Tu Ă©tais trop petite. C'a Ă©tĂ© si dur les dĂ©buts de notre existence Ă
Jersey ! Je pleurais, le soir, quand tu étais endormie. Je pensais que
je devais ĂȘtre tout pour toi, que tu me rendrais un jour en tendresse
tout ce que je faisais, et cela me redonnait de la force pour sup-
porter les refus, les démarches inutiles, les désillusions, quand je
croyais avoir trouvé une idée heureuse et que je la sentais impos-
sible... jusqu'au jour oĂč j'ai eu l'inspiration de monter la maison
de la Lande fleurie. Oh! chÚre! chÚre! depuis lors, j'ai travaillé
comme une ouvriĂšre, â et je n'en suis pas encore dĂ©shabituĂ©e, tu
le sais bien, â pour te faire plus belle, t' acheter de jolies choses, te
donner une chambre de jeune fille, te rendre tout ce que tu aurais
eu, et plus encore!
Simone souriait. Mme L'Héréec la sentait bien à elle, et cepen-
dant, en ce moment mĂȘme, la tentation lui revint, irrĂ©sistible,
affolante, de savoir jusqu'Ă quel point l'enfant Ă©tait aussi Ă
« l'autre ».
â Nous avons eu raison de nous suffire et d'ĂȘtre heureuses
l'une par l'autre, dit-elle, en touchant le canevas distraitement du
bout de sa plume, oui, nous avons eu raison, car personne ne se
souciait plus de nous...
Elle attendit une seconde, et, n'ayant pas de réponse :
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S9i madame corentink
â Personne. Nous aurions pu tomber dans la misĂšre, mourir
mĂȘme..., qui s'en serait prĂ©occupĂ©?
Elle écouta de nouveau, en tenant sa plume levée. Et Simone
répondit :
â Mais, d'abord, maman, mon grand-pĂšre L'HĂ©rĂ©ec.
â Oui, pauvre pĂšre, il nous Ă©crit assez rĂ©guliĂšrement.. II
nous donne des nouvelles de Perros... Je suis persuadée qu il refe-
rait, au besoin, le voyage qu'il a fait une fois pour nous voir, il y a
cinq ans... Mais je ne pouvais pas lui demander davantage, surtout
de nous prendre Ă sa charge... Crois-moi, va, on s'est absolument
désintéressé de nous. Tout ce qu'on désire, c'est de ne plus entendre
parler de moi ni de toi.
Encore ces attaques, encore cet « on » qui désignait une seule et
mĂȘme personne, et qui revenait sans cesse dans les conversations
de Mm* L'Héréec. Simone le redoutait, ce pronom méchant. Elle
souffrait d'ĂȘtre invoquĂ©e comme juge, sans cesse, contre son pĂšre.
â Gomment pouvez-vous supposer cela? dit-elle douloureuse-
ment.
â Mais je ne le suppose pas : je l'ai Ă©prouvĂ©. Ce sont des faits.
En as-tu de contraires?
Sa voix Ă©tait devenue provocante, comme elle devait l'ĂȘtre dans
les discussions d'autrefois, comme si, derriĂšre Simone, il y avait eu
le mari.
â Mon Dieu ! maman, dit Simone, vous n'avez eu besoin de per-
sonne, grùce à votre activité, grùce à votre adresse. Il n'est pas
étonnant que personne ne soit venu à votre aide. Mais des preuves
d'intĂ©rĂȘt, j'en ai eu.
â Toi? Lesquelles? Je serais curieuse...
â L'accueil que je recevais, quand j'allais passer les vacances Ă
Lan n ion.
â Et il y a de cela combien d'annĂ©es?
â Cinq ans, dit plus bas Simone.
â BientĂŽt six, ma chĂšre. C'est Ă dire que ton pĂšre, aprĂšs avoir
usĂ© de son droit au dĂ©but, â il le faisait sonner assez haut, son
droit de t'avoir au mois de septembre 1 â s'est lassĂ© de toi. Ton
dernier séjour ù Lannion date de ta neuviÚme année. Tu as quinze
ans. Je ne trouve pas, pour ma part, que l'intĂ©rĂȘt soit vif.
â Il y a peut-ĂȘtre des raisons que je ne sais pas.
â Des raisons? Des raisons de ne plus recevoir sa fille? Laisse
donc 1 Ce qu'il y a, c'est, chez toi, un parti pris de tout excuser.
Mm< L'Héréec avait tourné la tÚte en parlant, irritée de cette coo-
tradiction trĂšs nette sous sa forme respectueuse, et qu'elle rencon-
trait pour la deuxiÚme fois de la journée. Ses yeux fixÚrent ceux de
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MADAME CORENTINE 895-
Simone, qui était un peu pùle, mais dont la physionomie ne portait
aucune trace d'irrésolution ou d'intimidation, et elle dit, accentuant
et séparant les mots :
â De sorte que, Simone, tu serais toute prĂȘte Ă te rendre Ă
Lannion, si Ton t'invitait.
â Oui.
â Ce serait une joie pour toi?... une grande joie?
La pauvre enfant, ne voulant ni mentir ni blesser, répondit :
â Je le crois, mais si l'on m'invitait.
â Eh bien ! Tu peux attendre l'invitation 1 rĂ©pliqua Mme L'HĂ©rĂ©ec
avec un rire forcé; elle mettra du temps à venir 1 Pour le moment,
tu feras bien de te mettre au lit. Tu es lasse, et tu déraisonnes...
Simone se leva aussitĂŽt, se pencha au-dessus de sa mĂšre, l'em-
brassa en appuyant les lĂšvres, comme pour demander pardon de sa
hardiesse.
â Bonsoir, dit-elle. Et vous?
â Oh ! moi, je n'ai pas sommeil.
Elle la suivit du regard, qui s'en allait, dans le jour décroissant
de la lampe. Une traßnée fauve courut jusqu'à la pointe de la tresse
brune, quand la jeune fille passa la porte. Mmo L'Héréec continua
de regarder. Simone invisible était encore présente. Elle fit plu-
sieurs tours dans sa chambre, déplaça deux ou trois objets menus,
on ne sait quoi, sur la cheminĂ©e, peut-ĂȘtre par plaisir de toucher Ă
des choses taillées et froides. La mÚre entendit le bruit d'un ruban
dénoué, des genoux ployés et touchant le tapis de fourrure, un
murmure de priĂšre rapide, et la chute soyeuse des vĂȘtements posĂ©s
sur une chaise, un Ă un. Puis elle entrevit une forme de femme,
vague et toute mousseuse de dentelles, qui se glissait dans le lit.
Un profil de vierge se posa, l'oeil clos déjà , sur le nimbe indécis de
l'oreiller. Et, dans la pénombre de la chambre, il n'y eut plus
qu'un mouvement régulier, qui soulevait le drap et l'abaissait, et
une seule lueur, d'or adouci, que faisait le rayon de la lampe sur
une torsade de cheveux échappée de la résille de Simone.
Mme L'Héréec la contempla un peu de temps. Elle eut un sourire
de fierté. Chez elle, les moindres circonstances avaient un pouvoir
incroyable de diversion. Elles ne détruisaient pas, mais elles écar-
taient pour un temps les prĂ©occupations mĂȘme les plus vives. Toutes
les douleurs, sur cette nature nerveuse et mobile, n'agissaient que
par accÚs. La pensée lui vint, en regardant Simone, de sa propre
Jeunesse.
« Elle ne me ressemble pas du tout, songea-t-elle. Nos carac-
tÚres sont si différents! Elle a un air de madone, comme cela, dor-
mant Moi, je riais toujours. »
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89j MADAME CORENTINE
Elle se pencha sur le métier, tùchant de reprendre le dessin
interrompu. Mais la comparaison de leurs deux jeunesses l'avait
emportée au loin, et, à 1a place des mailles du canevas, elle revoyait
la maison de son pĂšre le capitaine, une vieille maison en retrait
dans un enfoncement du quai de Perros-Guirec. Qu'on était bien
lĂ , garanti du vent et de la curiositĂ© des voisins! Et cela n'empĂȘ-
chait pas d'apercevoir la rade entre ses deux rives de collines élar-
gies. On les suivait, les vertes collines, jusqu'Ă la pointe rocheuse
du chĂąteau, jusqu'Ă l'Ile Tome, ronde comme une tortue, et de
l'autre cÎté jusqu'à ces longs écueils pùles qui s'émiettent à l'infini
dans la mer, et qu'on prendrait, aux beaux jours, pour des mon-
ceaux de roses thé flottant là sur l'eau bleue. Tout ce large pays,
aux vallées pleines d'arbres et de fermes, aux falaises à moitié cou-
vertes de fougÚres et rousses de goémons à leur base comme si elles
portaient une double moisson, les gens du bourg, ceux des roches
roses dePloumanac'h, les jeux qu'on jouait sur le port, entre deux
passées de voitures, les retours du pÚre qui apportait toujours des
cadeaux, aprĂšs chaque voyage, des objets de toilette pour Corentine,
des médailles bénites ou des albums pour Marie-Anne, tout revivait,
reconnaissable, dans la brume fine des étés bretons. Le rire des
petites filles qui se tiennent par le bras et vont en bandes, barrant
la jetée, montait encore si clair! Les vieux cherchaient à deviner de
quoi riait cette jeunesse. Ils s'épanouissaient un peu, sans com-
prendre. Hélas ! on riait de vivre et de se sentir jolies jusque dans
leurs yeux morts. Corentine Guen était plus rieuse que les autres.
Un second regard vers Simone, presque aussitÎt détourné, levé
dans le vague.
« Blonde, murmura-t-elle, blonde comme on ne l'est guÚre en
Bretagne. Avec cela, j'avais des cheveux ondes qu'on aurait dits
frisés au petit fer. Simone est bien, trÚs bien, d'une autre maniÚre,
en brun. Et pas coquette! moi je Tétais. On me disait trop que
j'étais jolie Le pÚre me gùtait. Des soirs, je croyais que les
vagues du port chantaient pour moi : « Jolie, la Corentine, jolie,
jolie. »
Oui, le pÚre la gùtait. Il était fier de la montrer, car nulle fille de
Perros ou de Lannion n'avait la peau si blanche, le cou si fin, les
yeux plus malicieux ou plus doux, selon qu'elle le voulait. Elle
n'aimait pas les gros travaux, qu'elle laissait Ă Marie-Anne, la
cadette. Elle préférait coudre, repasser, broder, ou s'en aller rendre
visite à des amies moins jolies qu'elle. Son sang léger de Lannion-
naise la poussait au plaisir. Elle adorait danser. Et quand approchait
l'Ă©poque des pardons, de celui de la ClartĂ©, ou mĂȘme de ceux de
Pleumeur, de Trébeurden, de Locquivy, elle y songeait des semaines
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MADAME CORENTIKB 897
d'avance, et demandait : « Si nous allions? » Et ils allaient, tons
deux, elle et le pÚre, lui, serré dans sa veste bleue de marin, qui
avait des boutons marqués d'une ancre, et elle, en robe claire, avec
son chĂąle long, gris pĂąle, Ă frange de soie, sa coiffe de fĂȘte qu'elle
portait si bien, sa chevelure d'or nattée sous les deux bandeaux de
mousseline qui encadrent le visage des Perrosiennes et se redres-
sent en touchant l'épaule, comme un bord de coquille. Ils allaient
pour ne rentrer qu'Ă la nuit, presque les derniers. Le pĂšre grondait
un peu. Corentine suppliait pour rester. Elle sortait du bal trĂšs
lasse, enivrée des compliments, des regards, des mouvements de
jalousie qu'elle avait provoqués. Elle revenait, dans un abattement
délicieux, bercée par le roulis de la voiture, derriÚre le capitaine
qui conduisait le cheval, bien droit au vent de la nuit, comme Ă la
manĆuvre. Et Ă la maison, au premier coup frappĂ©, Marie- Anne,
qui n'accompagnait jamais sa sĆur aux pardons, accourait en jupon,
épeurée, les yeux battants de sommeil. Une bouffée d'air entrait
par la porte, et faisait voler les cendres du foyer...
C'était une de ces nuits-là qui avait décidé de sa vie. Corentine
Guen ne pouvait manquer aux fĂȘtes de Lannion qui durent deux
jours chaque année, le dernier dimanche d'août et le lendemain.
Le dimanche soir surtout, il y a un vrai bal, sous les ormeaux du
Guer, avec des bancs en gradins enveloppant une allée, des cordons
de lanternes vénitiennes et de verres de couleurs pendus aux arbres,
un orchestre, un peuple de curieux autour des palissades qui défen-
dent l'entrée. Le dessous des branches est tout blond de lumiÚre.
Les bateaux ont mis leurs pavillons dehors. Tout le pays est lĂ :
les chĂątelaines avec leurs maris, accourus des vieux chĂąteaux
perdus dans les blés noirs, les officiers de marine en uniforme,
beaucoup de maßtres de la flotte aux manches galonnées, car la
maistrance se marie volontiers en Lannion, et les bourgeois et bour-
geoises, et les jeunes filles de la ville ou des landes voisines, folles
de danse et de toilette, qui viennent chercher un fiancé ou montrer
leurs bijoux d'accordailles. C'est lĂ qu'il faut voir, sous la coiffe
d'apparat, deux rouleaux de mousseline allongés en cornets, les
jolis cous bretons, minces comme des tiges de fleurs, et les grandes
boucles d'oreilles d'or, et les tabliers de soie, et cette maniĂšre de
marcher qu'ont les belles Lannionaises, en balançant les franges de
leurs chĂąles et la tĂȘte en arriĂšre.
Corentine Guen se trouvait parmi elles, au premier rang, la plus
jolie, la plus regardée de toutes. Elle avait seize ans. Jamais elle ne
s'était sentie si heureuse ni si bonne.
Et voilĂ qu'au moment oĂč plus de cent jeunes hommes vont inviter
autant de jeunes femmes et ouvrir le bal, un homme s'était avancé
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398 MADAME GOBOTIHE
pour l'inviter, non pas quelqu'un de la maistrance, mais un mon-
sieur, grand, jeune, avec toute sa barbe noire en carré et l'air grave.
An premier coup d'oeil, elle avait deviné qu'il était venu pour elle,
pour elle seule. Il la considérait, en approchant, avec une sorte
d'admiration pieuse, comme une petite statuette de sainte. Elle en
Ă©tait troublĂ©e avant mĂȘme qu'il lui parlĂąt.
â Mademoiselle Corentine Guen, je crois?
â Oui, monsieur.
â Je n'ai personne pour me prĂ©senter. Mais ma famille connaĂźt
la vÎtre. Je suis Guillaume L'Héréec, de Tréguier.
Sans rien dire de plus, il avait offert son bras. Elle l'avait pris
sans rien trouver à répondre, intimidée, presque effrayée, sans savoir
pourquoi. Ils avaient bien un peu causé en dansant, mais de choses
banales, comme avec les autres. 11 prenait un soin extrĂȘme de ne
pas froisser la robe grise ou la coiffe brodée. Il touchait à peine
sa danseuse, comme une chose trop frĂȘle. Mais elle lisait dans son
ùme, étant comme lui Bretonne, et connaissant les songes que font
les Ăąmes silencieuses de ce pays-lĂ .
Quand il l'eut reconduite à son banc, elle eût voulu ne plus
danser de toute la soirée. 11 revint l'inviter encore. Elle ne savait
plus rire. La seule phrase hardie qu'il risqua, ce fut : « Je vous ai
vne au dernier pardon de Pleumeur, et je n'ai pas osé vous inviter. »
Qu'y avait-il là qu'elle n'eût dix fois entendu? Elle se sentait trou-
bléejau son de cette parole froide en apparence etaufond passionnée...
M*9 L'Héréec se laissait rarement emporter, dans ses souvenirs,
au delà de cette période de sa vie. La vanité heureuse et flattée
avait fait autrefois sa gaieté exubérante. Sa vanité blessée la proté-
geait maintenant contre les retours offensifs des années pénibles.
Elle s'interdisait d'y penser. Elle aimait mieux ne songer qu'Ă l'en-
fance, Ă la mignonne Corentine, Ă qui la vie et les passants souriaient
dans les rues de Perros et de Lannion. Ce soir, la lassitude avait-elle
affaibli sa volonté, ou bien l'occasion de ce retour en arriÚre avait-
elle plus puissamment agi sur cette imagination toujours jeune?
M"e L'Héréec abandonna sa pensée au cours qu'elle avait pris. Elle
revit cet au-delĂ des fĂȘtes de Lannion, l'amour dĂ©clarĂ© de Guil-
laume L'Héréec, l'opposition immédiate, violente, persévérante de
Mm* Jeanne, la mÚre de Guillaume, une Bretonne de Tréguier, froide
et tenace.
Oh! certes, si le mariage avait eu lieu, c'était bien malgré
M*9 Jeanne. Elle avait lutté jusqu'au bout contre son fils, et dit tout
ce qu'on pouvait dire : l'inégalité des fortunes, car les L'Héréec
étaient riches et de vieille souche bourgeoise, la coquetterie de la
jeune fille, l'humeur légÚre de toutes ces femmes de Lannion. Elle
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MADAME CORKNTIHE 899
détestait Lannion d'une haine de clocher, méprisante et aveugle.
Tous ses ancĂȘtres Ă©taient nĂ©s, s'Ă©taient mariĂ©s, avaient dormi leur
dernier sommeil à l'ombre de la cathédrale noire de Tréguier.
L'honneur de leur vieux nom, leur réputation d'aisance et de probité
commerciale avait grandi lentement, sur ce sol rocheux, le long des
rives profondes du Jaudy. Et il allait falloir quitter la patrie fami-
liale, ne plus voir la tour d'Hastings, d'oĂč tombait le soir le couvre-
feu sur la ville endormie déjà , se transplanter, à plus de cinquante
ans, pour suivre le caprice d'une enfant, qui tenait le cĆur, le cĆur
faible de Guillaume I
C'avait été la grande faute de Gorentine, d'exiger que son mari
vßnt habiter Lannion. Elle avait déclaré qu'elle mourrait d'ennui
dans cette ville sombre de Tréguier, plaisanté les gens de là -bas*
leur vie contrainte et morne à son gré. Guillaume avait cédé, malgré
tous, parce que les deux yeux bleus de sa fiancée le demandaient.
Il avait vendu le moulin Ă huile, oĂč s'Ă©tait faite la fortune des aĂŻeux,
pour en acheter un autre, plus vieux et moins prĂšs de la mer, tout Ă
cÎté de Lannion. Lui, trÚs soumis à sa mÚre, Breton songeur et
timide, il s'était trouvé intransigeant, presque dur, quand il s'était
agi de ce départ qui coûtait tant à M"e Jeanne.
Rapidement Mmo Jeanne avait eu sa revanche. Elle s'était vite
révélée dépensiÚre et frivole, la petite Gorentine. Jolie comme elle
était, pouvait-on lui refuser de la présenter dans le monde bretonr
qui s'ouvrait volontiers devant le nom des L'Héréec? Les invitations
n'avaient pas tardé à venir, ni les succÚs pour la jeune femme, ni
les médisances d'une petite bourgeoisie jalouae et caquetant autour
d'elle. Elle avait trop d'esprit, elle riait trop, elle ne savait pas,
pauvre fille de seize ans, ce que lui coûteraient son amour du bal et
ces dßners chez les bourgeois riches de la contrée, dans les petits
manoirs oĂč elle se rendait avec Guillaume, dans le cabriolet remis Ă
neuf du grand-pĂšre Jobic.
Pendant leurs absences, qui duraient parfois plusieurs jours*
Mm* Jeanne, qui s'était occupée de commerce depuis son enfance,
gouvernait l'usine, et prenait, par devoir, autant que par besoin de
domination, la place de son fils. Dans l'hÎtel de la rue du Pavé-
Neuf, elle était maßtresse aussi, l'ayant acheté de ses deniers. Guil-
laume, au retour, la trouvait mécontente. Elle lui montrait que ce
train de vie était trop lourd, que ces relations trop hautes absorbe-
raient et au delà les revenus du ménage, que les affaires se ressen-
taient de la négligence de l'homme. Elle répétait les médisances
qu'on racontait, dans le cercle étroit de vieilles gens qu elle s'était
créé, elle se préoccupait, sincÚrement, mue par la passion mater-
nelle qui emplissait tout son cĆur depuis la mort de M. Jobic, de
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900 MADAME CORENTUTC
savoir si les mots risqués, les inconséquences de langage ou de
conduite qu'on prĂȘtait Ă sa bru, pouvaient ĂȘtre dĂ©mentis. Guillaume,
trĂšs amoureux, excusait Corentine, assurait qu'on la calomniait. Et
malgré lui, pourtant, il retenait quelque chose dss propos auxquels
il ne croyait pas. Il continuait Ă mener sans goĂ»t, pour plaire Ă
Corentine, la mĂȘme vie que Mmt Jeanne appelait une vie de dissi-
pation, et qui était simplement coûteuse et vaine, mais sa jalousie
soupçonneuse de Breton, lente à éclater, avait reçu l'éveil.
La naissance de l'enfant aurait pu tout changer. Et Guillaume
espéra un moment qu'il en serait ainsi. Mais quand sa femme, heu-
reuse d'ĂȘtre mĂšre, voulut prendre dans la maison la place qui lui
revenait, elle se heurta Ă Mme Jeanne. Entre elles deux l'opposition
des caractÚres et des éducations était complÚte. Elles ne s'enten-
daient sur rien. Les plus petites décisions prises par Mm* Corentine
étaient blùmées par Mme Jeanne, ses ordres désavoués, ses désirs
prévenus en sens contraire. A propos de ce nom de Simone, inusité
au pays breton, Ă propos du choix d'une nourrice, que l'une voulait
Lannionnaise et que l'autre s'entĂȘtait Ă faire venir de TrĂ©guier, et
quand MĆt Gorentine dĂ©clara qu'elle tutoierait sa iille, ce qui ne
s'Ă©tait jamais fait dans la famille L'HĂ©rĂ©ec, oĂč les enfants Ă©taient
tenus à distance par le a vous », moins tendre, il y eut des scÚnes
violentes, des reproches, des rappels blessants de l'humble condi-
tion des Guen.
Alors la jeune femme, se sentant à l'étroit dans l'hÎtel de Lan n ion,
surveillée, blùmée dans les choses les plus innocentes, annihilée
par Mme Jeanne, n'eut plus de repos que son mari n'eĂ»t consenti Ă
reprendre l'existence mondaine de la premiÚre année.
Et les germes de désaccord, semés entre les époux, avaient levé et
grandi. Prévenu par sa mÚre contre la Lannionnaise, fatiguée de ces
luttes dont il n'était guÚre que le témoin attristé et trop faible,
Guillaume avait mieux aperçu les défauts de sa femme, sa vanité
d'enfant gùtée, son désir excessif de plaire, le vide de cette petite
tĂȘte uniquement occupĂ©e des regards qui se tournaient vers elle. Il
avait souffert de la voir mal jugée par les vieux bourgeois de Lan-
nion. Ses affaires avaient pris une tournure inquiétante. Les dettes
affluaient, entamant la fortune des L'Héréec, modeste en somme
et considérable seulement pour le petit pays pauvre de là -bas. Et
il s'était plaint, à son tour, amÚrement, cruellement, comme s'il se
repentait d'une patience trop longue, entĂȘtĂ© dĂ©sormais et partial
comme sa mĂšre.
Mme Corentine revoyait, dans la chambre silencieuse de King-
Street, ces scÚnes d'autrefois, la lente désaffection, les discussions
toujours renaissantes, les emportements de son mari, les hontes
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MADAME CORENTINE 901
qu'elle avait reçues, devant les domestiques, devant l'enfant, jus-
qu'Ă cette derniĂšre, jusqu'Ă ce coup de cravache lui cinglant la
nuque, un soir, au retour d'un dĂźner chez les de GouĂ«dan, oĂč elle
s'était montrée trop libre, au dire de cet homme de Tréguier, mal
marié à une fille de Lannion.
Ohl cette brutalité! la fin de tout, la fuite, le pays à demi sou-
levé, la retraite chez le pÚre, l'enfant disputée en justice, Perros
mĂȘme devenu inhabitable, le refuge Ă Jersey pour vivre et pour
cacher Simone ! Tout ce drame rapide, elle le revécut, et sa figure
s'empourpra, et tout son cĆur se souleva de colĂšre, et ses petites
mains se mirent à trembler sur le bois du métier qu'elle serrait.
Il y avait bien longtemps que Mme Corentine ne s'était animée
ainsi. Toute l'ancienne colÚre, comme elle était vive encore I Comme
elle se retrouvait! Comme les mots accouraient, véhéments, contre
cet homme brutal avec sa femme et faible devant sa mĂšre!
L'excĂšs mĂȘme de son trouble avertit Mme Corentine que cette
pente d'esprit était mauvaise. Elle se renversa en arriÚre, passa
les mains sur ses yeux, soupira, et, cherchant Ă quoi penser pour se
tirer de là , se souvint tout à coup de la lettre qu'elle avait reçue
en rentrant. Elle prit l'enveloppe froissée, la déchira lentement,
voulant faire durer la distraction et s'y complaisant C'était bien
une lettre de son pĂšre :
« Perros, le 24 juillet.
(( Ma chĂšre fille,
« Tout va bien en Perros, sauf que la vieille mÚre Gode Tiec,
qui mendiait son pain, n'en a plus besoin parce qu'elle est morte,
il n'y a pas eu de malheur. Les terriens sont contents de leur
froment, et on dit que les blés noirs sont jolis. Le fait est qu'en
passant prĂšs du HĂ©drou, j'ai vu un morceau de lande oĂč il pousse
bien des douzaines de galettes pour la saison. Tu sais que ça ne
m'intéresse qu'un peu, ces choses-là , et seulement à cauùe des
voisins qui ont du bien au grand air.
« Moi je n'ai pas fait belle pĂȘche, ces jours. Je crois que le bar
se fatigue de nos cĂŽtes. Il faut aller jusqu'aux Ăźles pour le trouver,
et encore! Ăa m'oblige Ă mettre un peu plus de toile sur mon canot,
qui est vieux comme moi.
« Je te dirai, ma chÚre fille, que j'ai chaviré une fois, depuis ton
honorée du 30 juin, par le travers de l'ßle Rougie. Le bateau n'a
pas eu de mal, ni ton pĂšre non plus. Ceux de Ploumanac'h nous ont
relevés tous deux, en moins d'une demi-heure. Ne t'inquiÚte pas, ça
n'est pas encore mon tour, comme tu vois.
« Je te dirai de plus que Marie-Anne va avoir son enfant dans
bien peu de jours. Elle ne marche guĂšre. Son mari est en mer, et
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902 MADAME OORETTlNi
elle voudrait bien t'avoir pour ce moment-lĂ . MĂȘme elle aurait
l'idĂ©e de te demander d'ĂȘtre marraine. Je sais que cela va te faire
réfléchir. Elle n'osait pas t'écrire là -dessus. Moi, je m'en suis chargé,
parce que la petite avait de la peine, depuis dix ans qu'elle ne t'a
pas vue.
« Embrasse ta demoiselle, qui est ma petite-fille tout de mĂȘme,
et crois-moi ton pÚre dévoué.
« Capitaine GuĂȘn. »
M*9 Corentine relut la fin de la lettre. « Marraine, dit-elle &
demi-voix, marraine! » Elle ne s'attendait pas à cette proposition,
qui ajoutait Ă son trouble. Sous la phrase droite et sĂšche du vieux
Guen, elle devinait l'émotion qu'il avait dû éprouver en écrivant
cette lettre, elle entendait la conversation qu'il avait eue avec Marie-
Anne, timide, épeurée par l'approche de cette maternité, désireuse
d'avoir prĂšs d'elle sa sĆur, h depuis dix ans qu'elle ne l'a pas vue. »
Et lui! il ne disait rien de lui. Mais son sentiment n'était que
trop clair. Pauvre pĂšre! lui non plus, depuis dix ans, n'avait pas
vu sa fille, sauf une fois, Ă Jersey, en passant, mais sur la terre de
Bretagne, cbez lui, non, jamais, jamais elle n'avait voulu re-
tourner
« Marraine, songea la jeune femme en froissant la lettre dépliée,
non, cela ne se peut pas. Remettre le pied à Perros, moi! »
L'intense irritation de tout à l'heure lui remontait par bouffées
et lui faisait dire « non! » Non, elle n'irait pas dans ce pays oĂč
elle avait trop souffert, d'oĂč la mĂ©chancetĂ© et la basse envie
ameutées l'avaient fait partir
Pourtant, la lettre du pÚre, qu'elle tenait serrée entre ses doigts,
lui chantait comme un refrain : « Marie- Anne va avoir son enfant...
Son mari est en mer... Elle voudrait... » Et cela s'insinuait, elle le
sentait bien, dans son cĆur de femme, malgrĂ© les rĂ©voltes de
l'amour- propre et les dénégations des lÚvres.
Mauvaise soirée! Elle se leva, pour mettre un terme à ce combat
intérieur. Il était l'heure de se coucher. Dans la chambre en face,
Simone dormait; elle avait joint les mains qui s'allongeaient droites
et blanches vers le mur. En écoutant, car le silence de la nuit s était
fait dans la rue, la mÚre entendait la respiration égale et pleine de
l'enfant. Elle sentit un frisson rapide. Elle eut une sorte de vue
claire d'un problĂšme redoutable. Cette jeune fille qui dormait avait
eu, l'aprÚs-midi, une initiative inquiétante. Elle pensait à son pÚre,
peut-ĂȘtre bien plus qu'elle ne l'avouait; elle dĂ©sirait le revoir. Oui,
la trop longue séparation avait dû faire éclore, dans cette ùme de
vierge, une sorte de pÚre idéal qu'elle adorait en le cachant, comme
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MADAME CORIKTiNE 90$
d'autres le fiancĂ© des premiers rĂȘves. N'Ă©tait-ce pas effrayant de
laisser se dĂ©velopper, dans la contrainte oĂč les sentiments s'exaltent,
le souvenir embelli du toit paternel et du pĂšre? Ne valaioil pas mieux
aller au-devant du danger, accepter bravement l'invitation de Guen?
Que rĂ©pondrait-elle, Mme Corentine, le jour oĂč Simone lui dirait :
« Mon devoir est de ne pas l'abandonner, je veux revoir mon
pÚre. » Que répondrait-elle? Et la question se poserait sûrement.
A quoi servirait alors de dire oui? Quelle obligation Simone lui
aurait-elle d'un consentement qu'elle aurait arraché, qu'on ne
pouvait refuser? Et quelle autorité la mÚre aurait-elle pour fixer
la durée de ce séjour? Une autorité bien diminuée, parce que
l'enfant serait partie malgré la mÚre, parce qu'entre elles deux il
y aurait eu une lutte sourde et longue avant d'en arriver lĂ ! Et si
le pĂšre accueillait bien sa fille, â comment douter de l'accueil? â
l'enfant trÚs flattée, trÚs adulée là -bas, penserait certainement qu'on
avait eu tort de la retenir si longtemps, elle accuserait sa mĂšre,
elle ne lui pardonnerait pas, au fond du cĆur, de lui avoir disputĂ©
cette joie naturelle, et, revenue Ă Jersey, elle y rapporterait une
ùme partagée, elle serait changée en une autre fille qui examinerait
curieusement et jugerait la longue jalousie de sa mĂšre...
Peut-ĂȘtre une diversion immĂ©diate, un voyage en Bretagne
préviendrait cet avenir menaçant. Oui, passer huit jours à Perros,
envoyer Simone à Lannion deux ou trois jours. Elle était maßtresse
de limiter la durée d'une faveur que personne n'avait demandée.
Elle ramenait sa fille Ă jour fixe. Elle avait le beau rĂŽle, et Simone
serait engagée à revenir, par le sentiment mÎme de générosité qui
aurait poussé sa mÚre à lui dire : « Val » L'objection, le malaise
' né entre elles à l'occasion du pÚre disparaßtrait. Il serait évident
que Mme L'Héréec n'avait pas peur, puisqu'elle envoyait l'enfant
vers lui, quelle n'avait pas de rancune sauvage...
Hélas! la peur, la rancune, c'était au contraire, en ce moment,
le plus vivant de cette ùme bouleversée. A peine l'idée se fut-elle
formulée dans l'esprit de Mme Corentine, de risquer un voyage en
Bretagne, la jeune femme se sentit toute défaillante. L'abandon
qu'elle avait toujours craint, elle s'y précipiterait donc! Elle irait
confier sa fille Ă ses ennemis! Encore, s'il n'y avait eu que le mari,
mais la mÚre, Mmo Jeanne, qui la détestait! Qui sait quand elle
reverrait Simone? si elle la reverrait jamais? Sur un caprice d'enfant,
sur une lettre du vieux Guen, elle serait folle, en effet, de risquer
tout son bonheur, folle, folle...
Elle répétait le mot, dans la peur de ce silence de tout, dans
le vide de son ùme, dans l'anxiété de ses contradictions. Qui la
délivrerait, qui l'éclairerait, qui la sauverait?
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904 MADAME CORENTINE
Un instant, elle alla vers la fenĂȘtre, et appuya son front am
vitres moites, derriÚre lesquelles la brume allait toujours, soufflée
par le vent d'est. Tristesse des rues désertes, morne accablement
des maisons oĂč plus rien ne veille ! Tout dort, il n'y a mĂȘme plus
un mouvement de passant, pas une étoile qui puisse tirer à soi
l'abandonnĂ©e qui se dĂ©bat et voudrait Ă©chapper Ă elle-mĂȘme.
Alors MĆe Corentine a traversĂ© la chambre, elle s'est approchĂ©e
du lit oĂč dormait Simone, et, la fiĂšvre au cĆur, elle a pris dans
ses mains une poignée des grands cheveux bruns épars sur l'oreiller,
elle s'est penchée, elle les a baisés avec passion, puis elle est
demeurée debout, immobile, longtemps, à regarder dormir celle
qui venait d'écrire au pÚre, là -bas, sur la cÎte de France.
II
Le lendemain matin, quand Simone entra dans la chambre de sa
mÚre, celle-ci dormait encore, lasse d'avoir veillé et d'avoir pleuré.
La jeune fille s'avança sur la pointe des pieds, enveloppa sa mÚre
de ses bras, et l'éveilla en F embrassant longuement, sans rien dire,
avec ce merveilleux tact des enfants qui grandissent, et qui savent
déjà que les tendresses blessées n'ont pas besoin d'explication, mais
de caresses pour guérir.
Elle retournait dans son appartement, heureuse d'avoir fait
plaisir et de se sentir tant aimée. En passant à cÎté du métier, elle
jeta un coup d'oeil sur le dessin du canevas. A peine si le mouve-
ment fut marqué : une inflexion i légÚre de la taille, les grands cils
qui s'abaissent et se relĂšvent. Mais elle avait vu que le trait Ă
l'encre de Chine en Ă©tait au mĂȘme point. Mme L'HĂ©rĂ©ec avait devinĂ©
la pensée de sa fille.
â J'avais les yeux si fatiguĂ©s hier soir, dit-elle, que je n'ai pu
continuer.
Une demi-heure plus tard, elles descendaient au magasin, que la
servante venait d'ouvrir et de balayer. Il faisait un soleil radieux.
Et il était bien joli, sous cette pluie de rayons, l'étalage de la Lande
fleurie. La lumiÚre se brisait en éclats de toutes les couleurs, sur
mille objets aux surfaces polies, cailloux du Rhin, broches, brace-
lets, épinglettes, émaux, éventails en ivoire ou en plumes. Elle
mettait une aigrette au bord rose des gros coquillages de l'Inde,
sur les ongles des pattes de lagopÚdes montées en porte-plumes et
en coupe-papier, glissait en lueurs fauves le long des cannes de
choux vernies, des cabbage sticks entassés dans un coin, cerclait
d'une aurĂ©ole les assiettes du Japon et les coupes de cristal, d'oĂč
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MADAME CORBNTINE 905
s'Ă©levaient, en pyramides crĂȘpelĂ©es, tous les tabacs de la libre
Angleterre, Virginian, Old Judge, army an navy mixture, Richmond-
gem, Orient, qui répandaient dans l'atmosphÚre un parfum de bazar
levantin.
Simone aimait ces choses- brillantes et bien rangées. Elle aimait
les clairs jours d'été. Elle s'avança, ouvrant les yeux tout grands,
comme si elle fût entrée dans une salle de bal, devinant que sa
jeunesse et cette lumiÚre étaient faites l'une pour l'autre.
Mme Corentine, qui la suivait, parut, au contraire, gĂȘnĂ©e par ce
miroitement universel. Elle s'assit derriĂšre un bureau qui occupait
le milieu de la piĂšce, et se courba sur un livre de comptes, tandis
que sa fille, debout, penchée au-dessus d'une vitrine, rangeait une
collection de bijoux en granit de Jersey et de sous de l'ßle émaillés.
Les doigts de Simone, à petits coups légers, redressaient l'aligne-
ment compromis par les acheteurs de l'avant-veille, donnaient une
inclinaison plus heureuse Ă un croissant de pierre bleue ou rose,
essuyaient un grain de poussiÚre. Elle avait l'habitude et le goût de
ce joli ménage. Son esprit ne s'y dépensait guÚre. 11 lui en restait
assez pour songer, et son cĆur faisait du chemin autant que sa
main en faisait peu, son cĆur si jeune, grisĂ© pour un rayon de jour.
Elle pensait Ă son pĂšre qui, en ce moment peut-ĂȘtre, lisait la ligne
tracée par elle sur la page blanche. Comment l'avait-il reçue? Un
petit frisson l'agitait à cette idée. Elle se représentait bien la
maison, le jardin, le salon oĂč se tenait sans doute M. L'HĂ©rĂ©ec,
avec sa mÚre, la sévÚre Mme Jeanne, le coup de sonnette du marin,
la porte ouverte par la vieille Gote, mais tout se brouillait ensuite,
et elle cherchait, sans pouvoir la trouver, la figure de son pĂšre.
Cinq années sans le voir avaient presque effacé l'image, altéré les
contours, l'expression des yeux, le souvenir du son de la voix. Elle
ne pouvait pas. C'était déjà comme si la mort avait passé, avec ses
voiles qui s'ajoutent les uns aux autres, d'année en année. Pas
mĂȘme un portrait qui pĂ»t l'aider Ă ressaisir l'impression ancienne et
si chÚre. Dans la nouvelle maison, tout ce qui rappelait le pÚre était
banni, excepté une photographie déjà jaune, datant des premiÚres
semaines aprÚs le mariage, et qu'elle avait aperçue une fois, un jour
que sa mÚre feuilletait des liasses de lettres pliées en quatre.
Elle se ralentit un peu dans son travail, leva la tĂȘte, et regarda
sa mĂšre.
Mme Corentine avait appuyé son menton sur une de ses mains, et,
les yeux vagues fixés sur la rue, elle réfléchissait. Elle avait l'air triste.
Comme tout avait changé, depuis la veille, pour une ligne d'écri-
ture!
Simone se remit Ă ranger les bijoux de granit et les sous de
10 décembre 1892. 58
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906 MADAME CORKNTINK
Jersey. De temps en temps, elle levait les yeux vers le bureau d'oĂč
ne venait aucun bruit de plume rayant le papier, aucune ombre
rapide d'un bras levé brisant les lueurs du parquet. Elle retrouvait
toujours la mĂȘme silhouette fine et songeuse.
II devait y avoir autre chose que le souci de la veille, pour que
Mme Corentine fût à ce point absorbée dans ses réflexions. AprÚs le
déjeuner, elle annonça l'intention d'aller rendre visite à miss Hellen
Crawford, vieille demoiselle pauvre, qui se disait toujours institu-
trice, bien que, depuis longtemps, on ne lui eût connu aucune élÚve,
et pouvait sans déchoir, à l'abri de ce pavillon, rendre mille petits
offices rétribués qui lui eussent fait sans cela un état inférieur :
Miss Ellen gardait les cottages, les louait, gageait les cuisiniĂšres, et
prenait en pension, dans son petit jardin de Springfield-road, les
géraniums et les fuchsias laissés par les baigneurs ou par les
familles en voyage.
Simone, restée seule, se demanda ce que sa mÚre pouvait bien
avoir Ă confier Ă miss Ellen Crawford. Il lui fallut attendre, pour le
savoir, plus d'une grande heure, vendre une demi-douzaine de
cabage sticks, de broches en vieil argent et de vues de Jersey.
Enfin sa mĂšre revint, et, comme personne ne se trouvait arrĂȘtĂ© Ă
la devanture du magasin :
â Simone, dit-elle, je viens de convenir avec miss Ellen qu'elle
gardera la maison pendant une absence que je compte faire.
â Avec moi?
â Oui. Marie-Anne dĂ©sire beaucoup que je sois marraine de son
enfant; j'ai réfléchi, et j'accepte.
â Oh ! maman !
La jeune fille traversa l'appartement; elle arriva, toute sa joie
Ă©tonnĂ©e dans les yeux, jusqu'Ă Mme Corentine, qui se tenait au delĂ
de la porte, et enlevait son chapeau.
â Alors, Perros? dit-elle.
â Certainement.
â Et le grand-pĂšre Guen?
â Et mĂȘme Lannion, si tu veux.
Simone voulut passer le bras autour du cou de sa mĂšre, qui se
détournait.
â Merci, dit-elle, vous me faites si grand plaisir I...
Elle s'arrĂȘta, sentant que sa mĂšre la repoussait doucement.
â Laisse-moi, petite, laisse-moi. Nous ne partons pas tout de
suite, d'ailleurs. Dans quatre jours : miss Ellen est occupée jusque-là .
L'enfant s'écarta. Elle vit que sa mÚre pleurait. Sa joie, brusque-
ment refoulée, lui fit comme une blessure à l'ùme. De nouveau,
elles souffraient de tant s'aimer sans pouvoir se mettre Ă l'unisson.
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MADAME CORMirai 907
Mais, un moment aprĂšs, comme elles rentraient toutes deux dans
le magasin, Mmo Gorentine pria Simone d'aller chercher une liasse
de papiers dans une des chambres du second. Simone partit. Elle
monta l'escalier en courant. Et Ă mesure qu'elle montait, la joie
recommençait à grandir en elle. 11 fallait passer par un couloir vitré
d'oĂč Ton dĂ©couvrait, par-dessus les toits voisins, le bout des jetĂ©es
de Saint-HĂ©lier et une large bande de mer. Simone s'arrĂȘta. Elle
regarda, tout attendrie, la limite bleue si loin, si loin. Et, comme
personne n'était là pour l'épier, elle envoya un baiser vers la terre
invisible de France.
Au retopr, elle entra, sans raison, dans sa chambre de jeune fille,
qu'elle trouva plus jolie que de coutume.
Des mots traversaient son esprit, bondissant l'un aprĂšs l'autre, se
rattrapant, se confondant, pĂȘle-mĂȘle, sans repos, comme des papil-
lons de printemps : Perros, Trestrao, Marie-Anne, Lannion, Guen,
Sullian, le pĂšre.
Et elle souriait Ă tous.
m
A peine le voyage de Lannion fut-il décidé, que Mme Gorentine
regretta la parole donnée.
Elle était nerveuse, pùle, incapable de rien entendre en dehors
de ses propres pensées qui la torturaient, quand elle monta, quatre
jours aprĂšs son entrevue avec miss Ellen Grawford, sur le pont de
X Alliance, le petit vapeur anglais qui fait le service entre Saint-
Hélier et Saint-Malo. Etendue à l'arriÚre, sur une chaise longue, la
tĂȘte enveloppĂ©e dans un chĂąle, elle prĂ©texta le malaise du roulis
pour éloigner Simone : « Va, dit-elle, laisse-moi, je ne rouvrirai les
yeux qu'à Saint-Malo. » Et elle se mit à penser, avec un trouble
affreux, qu'elle allait perdre son enfant, qu'on la lui volerait, oui,
sûrement, et à repasser toutes ces circonstances qui l'avaient
amenée là , tous les mots échangés avec Simone depuis une semaine.
Des terreurs subites la prenaient. Et sa main, conduite par une
espÚce d'instinct de défense, touchait le sac aux armatures nickelées,
posĂ© prĂšs d'elle, et oĂč elle avait renfermĂ© la charte de sa libertĂ©, la
copie du jugement dont elle lisait de mémoire les lignes réguliÚres,
nettes comme des lames d'acier : « Au nom du peuple français,
attendu qu'il rĂ©sulte de l'enquĂȘte des sĂ©vices graves... Par ces
motifs, prononce la séparation de corps entre les époux L'Héréec,
avec tous ses effets de droit, déclare que la demanderesse aura la
garde exclusive de l'enfant, quelle sera tenue seulement de remettre
au mari pendant le mois de septembre... » Oserait-on, aprÚs cela,
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908 MADAME CORENHNE
lui ravir sa fille? Non, il était lié. Elle avait pour elle la force des
lois, les gens de justice. Elle en userait, au besoin. Elle se disait cela,
et elle continuait quand mĂȘme Ă s'enfoncer dans ce dĂ©dale de sou-
venirs, d'appréhensions, de raisonnements contradictoires, qui
brisent l'énergie, et ne réparent pas les fautes commises.
Simone, aprÚs avoir refusé de quitter sa mÚre, la voyant immobile
et la croyant assoupie, monta sur la passerelle. 11 y avait peu de
passagers. Elle s'accouda aux balustrades de fer, la figure dans le
vent qui soulevait ses cheveux, prĂšs du lieutenant, un marin irlan-
dais, que sa mĂšre et elle avaient connu Ă Saint-HĂȘlier. Et, pendant
plus de deux heures, tandis que le bateau courait, brisant les lames
courtes, elle prit un plaisir d'enfant Ă se faire expliquer la route,
les manĆuvres, les courants qui portent sur les roches, les balises.
Le lieutenant racontait des histoires de mer, souriant dans sa barbe
blonde aux questions de la jeune fille, et lui nommait les écueils,
les uns trouant les vagues, les autres invisibles, reconnaissables
seulement au bouillonnement et Ă la nuance de l'eau.
BientÎt Cézembre émergea, ronde comme un chaton de bague.
La terre de France, simple ligne d'abord, se dentela, prit couleur,
s'éleva. Le clocher de Saint- Mal o pointa dans l'azur, et ce fut
l'entrée de la Rance, large et superbe, toute blonde sur ses bords
de roches et toute bleue au milieu, avec des lointains de forĂȘts
comme les fjords de NorvĂšge.
Alors Simone, enthousiaste, descendit par l'échelle de la passe-
relle. Les mots d'admiration se pressaient sur ses lĂšvres. Elle fut
surprise de trouver sa mĂšre debout, qui la regardait venir, en
souriant un peu derriÚre son lorgnon d'écaillé.
â Est-ce beau, cette Bretagne!
Mmo L'Héréec répondit, avec moins d'accent, mais avec un sérieux
qui n'échappa point à Simone :
â Oui, trĂšs beau. Cela fait je ne sais quoi de se retrouver en
France, n'est-ce pas Simonette?
Et elle caressa la joue de Simone du bout de sa main gantée.
DÚs leur arrivée, Mmo Corentine et sa fille prirent le train de
Bretagne, mais elles s'arrĂȘtĂšrent Ă Plouaret. Le lendemain seulement,
vers dix heures, une calĂšche de louage vint les prendre, pour les
mener Ă Perros, en tournant Lannion. Mm0 Corentine ne voulait pas
s'exposer à rencontrer son mari, elle voulait éviter jusqu'à la vue de
l'hÎtel de la rue du Pavé-Neuf, massif entre ses deux jardins, avec ses
contrevents bruns, son toit long [coiffé d'un bourrelet de zinc, et
qu'on aperçoit des coteaux voisins, au-dessus des ormeaux du Guer.
11 fallut couper Ă travers la campagne, par les chemins tordus
autour des fermes. On allait lentement. La matinée avait la dou-
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MADAME CORENUNE 909
ceur bretonne, pénétrante et voilée. La brume, qui s'était embaumée
toute la nuit sur les landes et les chaumes, comblait encore les
vallées, et fumait sur les buissons bas, tandis que le soleil chauffait
les arĂȘtes rocheuses couronnĂ©es de pins. Les alouettes, qui sont
nombreuses sur les cĂŽtes, se levaient et montaient pour voir la
mer. On devinait que la splendeur de midi serait superbe et courte.
Mmo Gorentine, assise Ă droite, au fond de la calĂšche, resta
d'abord silencieuse et distraite. Souvent, elle jetait un regard rapide
sur les hauteurs qui cachaient Lannion. Ses yeux s'animaient
comme au voisinage du danger. Un sentiment de révolte et de
défi faisait se redresser cette petite tÚte volontiers hautaine. Puis
l'émotion d'une minute s'effaçait. Les yeux bleus se laissaient
prendre aux détails familiers de la route. Un apaisement, un demi-
sourire détendait la physionomie de la jeune femme. Mme Gorentine
passait oĂč elle avait passĂ©e petite fille, jeune fille, jeune Ă©pousĂ©e.
Quand les collines de Lannion, évitées par un long détour,
bleuirent derriĂšre la voiture, quand les chevaux, rendus plus vites
par les effluves salins, commencĂšrent Ă trotter sur la route de Perros,
cette impression devint dominante, et se fixa. Mme Gorentine ré-
pondit aux questions de sa fille, s'intéressa à tous les clochers de
l'horizon, se pencha quand Simone se penchait, pour lire, sur les
bornes, les kilomÚtres franchis. Les inquiétudes avaient disparu.
Le charme du pays natal prévalait souverainement. La mÚre et
l'enfant se retrouvaient, unies dans la mĂȘme attente joyeuse. Au
sommet des cĂŽtes, les piniĂšres dressaient leurs bouquets de poils
drus, qui chantaient. Par l'ouverture étroite des vallées, chacune
ayant son ruisseau plein de menthes et sa ferme écrasée parmi les
arbres, la mer apparaissait, entre deux pointes de falaises, d'oĂč
venait le souffle frais et l'étincelle des vagues. On approchait de
Perros.
René Bazin.
La suite prochainement.
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LE PRĂSIDENT HĂNAULT
D'APRĂS DES LETTRES ET DES MĂMOIRES INĂDITS
Jeunesse d'HĂ©nault, son Ă©ducation, ii entre Ă l'Oratoire. â Anecdotes sur
Massillon. â HĂ©nault change de vocation. â Son premier carrosse et
la foire de Saint-Germain. â Le marĂ©chal de Villeroy. â CornĂ©lie ves-
tale. â Une passion Ă travers la grille d'un couvent. â HĂ©nault fait
ses dĂ©buts dans le monde. â La maison de Samuel Bernard, sa sociĂ©tĂ©
et sa poule. â Le prĂ©sident de Mesmes. â Anecdotes. â Mariage
d'HĂ©nault. â Ses bonnes fortunes. â L'hĂŽtel de Sully. â La maison
de la princesse de LĂ©on. â Mm* du Deffand, sa jeunesse, ses dĂ©buts Ă
la cour du RĂ©gent. â La disgrĂące du marĂ©chal de Villeroy.
On ne possÚde pas de nombreux documents sur la Régence; les
contemporains ont laissé peu de mémoires, car on ne peut compter
comme tels le journal de Mathieu Marais et celui de l'avocat Bar-
dier, qui sont plutĂŽt des libelles ou des chroniques scandaleuses
dans le genre des nouvelles Ă la main, et auxquelles on ne doit
accorder qu'une confiance trÚs limitée; il est vrai que si les
mémoires authentiques sur cette époque sont rares, la quantité est
compensée par la qualité, et l'inimitable plume de Saint-Simon
fait passer sous nos yeux une galerie de portraits ineffaçables.
Mais peut-on garantir la parfaite ressemblance de ces merveilleuses
eaux- fortes? Il est permis d'en douter; la haine ou l'affection, les
préjugés de caste, les partis pris absolus, guident trop souvent le
burin pour laisser place à la vérité. Il est donc intéressant de con-
trÎler les assertions de l'impétueux duc par celles d'un homme
infiniment plus impartial et plus modĂ©rĂ©, chez lequel l'intĂ©rĂȘt per-
sonnel est rarement en jeu, dont les vues justes et fines ne sont pas
obscurcies par des préjugés ; c'est ce que nous allons trouver dans les
Lettres et les Fragments de Mémoires inédits du président Hénault.
Ces mémoires ont été signalés par Sainte-Beuve, dÚs 1854, comme
une Ćuvre de premier ordre dont on devait souhaiter la publication.
GrĂące Ă l'extrĂȘme obligeance de leur propriĂ©taire actuel, le comte
Gérard de Contades, nous avons la bonne fortune de pouvoir puiser
dans ces fragments détachés de nombreux portraits et de curieux
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LE PRĂSIDENT HĂNAULT 911
récits. Nous avons également trouvé de piquants détails dans les
lettres inédites d'Hénault au duc de Nivernais, qui figurent dans les
archives de Mortemart, d'Havrincourt et de Guébriant. Enfin, M. le
conseiller Horteloup a bien voulu nous communiquer une des piĂšces
les plus intéressantes de ce volume, le portrait inédit de Mmo du
Deffand, écrit en secret par M110 de Lespinasse et confié au seul
d'Alembcrt.
Tous ces précieux documents nous ont décidé à donner une plus
grande étendue à l'étude que nous avions déjà commencée sur le
président Hénault et Mmo du Defiand. Entrons en matiÚre sans un
plus long préambule et présentons d'abord aux lecteurs nos per-
sonnages principaux, HĂ©nault en tĂȘte.
Charles- Jean-François Hénault vint au monde sous Louis XIV1;
il était fils de Jean-Rémy Hénault, fermier général; son grand-pÚre
Ă©tait le libraire HĂ©nault, homme instruit, mĂȘme Ă©rudit fort connu
au dix-septiÚme siÚcle et auteur d'une traduction estimée des Let-
tres choisies de Cicéron, dédiée au prince d'Elbeuf ; il avait laissé
à son fils Jean-Rémy une fortune déjà assez importante. Celui-ci
parvint promptement Ă acheter la charge de fermier gĂ©nĂ©ral et Ă
acquérir un bien conaidérable. Il jouissait d'une réputation de pro-
bité qui ne rentrait guÚre dans la spécialité de sa profession et vivait
avec une économie non moins rare. Il avait connu, chez son pÚre,
les littĂ©rateurs les plus cĂ©lĂšbres du temps et pris une part active Ă
la petite guerre entre Racine et Corneille ; il commit mĂȘme quelques
brochures contre les tragédies de Racine, il faut les lui pardonner
en faveur de son intimité avec les Corneille. Ces derniers, ainsi que
Fontenelle, étaient ses amis particuliers, et lorsque M. de Mar-
silly, gendre de Thomas Corneille, fut blessé à mort au combat de
Leuze, Rémy Hénault prit chez lui la jeune veuve, et elle n'en
sortit qu'aprĂšs la mort de son bienfaiteur.
On voit que, dÚs son enfance, le petit Charles Hénault se trouva
dans un milieu trÚs littéraire qui lui inspira des goûts qu'il devait
conserver toute sa vie.
Le jeune HĂ©nault entra, Ă neuf ans, aux JĂ©suites, oĂč il demeura
avec son précepteur jusqu'à quatorze ans ; il avait alors un penchant
trĂšs vif pour le spectacle, auquel on le conduisait souvent; tout Ă
coup ses pensées changÚrent de direction. « C'était au moment,
dit-il, oĂč commençait la grande rĂ©putation de Massillon, qui venait
quelquefois dĂźner chez mon pĂšre, oĂč Ton ne dĂźnait guĂšre. L'ambi-
tion de l'éloquence entra dans ma tÚte de quinze ans; mon pÚre en
fut fort aise, je ne sais pas pourquoi, et je pris l'habit au noviciat
4 II naquit à Paris le 8 février 1685.
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912 LE PRĂSIDENT BĂNADLT
de l'Oratoire en 1700. » Cette vocation peu solide commença Ă ĂȘtre
ébranlée un an environ aprÚs l'entrée du jeune homme chez les
Oratoriens : « Mon confesseur, dit-il, quiétiste ardent, me disait
que nous n'étions que des voyageurs en ce monde, que ce monde
n'était qu'une hÎtellerie, etc., etc.; il portait sa comparaison si loin
qu'il me tourna la tĂȘte; je me mis Ă dĂ©mĂ©nager ma chambre oĂč il
n'y avait pourtant rien de trop; j'avais mis déjà quatre chaises de
paille à ma porte, quand le supérieur m'en demanda l'explication
et m'ordonna de remettre les chaises Ă leur place. i>
Pendant le séjour d'Hénault à l'Oratoire, le supérieur de la Trappe
mourut. Massillon était alors en retraite chez les Oratoriens pour
composer l'Avent cĂ©lĂšbre qu'il prĂȘcha devant le roi Ă Fontainebleau.
Le jeune Hénault, tout frais émoulu de sa rhétorique, imagina
d'écrire une oraison funÚbre du réformateur de la Trappe, animé
surtout dans ce projet par le désir de le montrer à Massillon. 11
divisa son discours en deux points, l'abbé de la Trappe dans le
monde et l'abbé de la Trappe dans la retraite. « Mon premier point,
dit-il, était farci de tout ce que j'avais retenu d'opéras, de comé-
dies, de romans, etc. Je fus arrĂȘtĂ© au deuxiĂšme point, parce que je
n'étais pas tout à fait aussi exercé dans la morale. » Massillon
mourait de rire Ă cette lecture, mais un beau jour, par excĂšs de
dévotion, le jeune rhéteur en fit noblement le sacrifice et brûla le
magnifique ouvrage.
Peu à peu l'enthousiasme d'Hénault pour l'état ecclésiastique se
refroidit tout à fait, et en 1702 il sortit de l'Oratoire. « La perfection
Ă laquelle je sentais que je ne pouvais atteindre, dit-il, me rebuta
et je pris mon congé. Le P. de la Tour, général, voulut bien m'en
marquer du regret; mon supérieur du noviciat en pleura, c'était
bien la meilleure pĂąte d'homme que j'ai connu ; pour le P. Massillon,
il en rit, en lui disant : « Hé! de bonne foi, mon pÚre, est-ce que
vous avez jamais cru qu'il nous resterait. »
Il est certain que rien n'était moins conforme aux aptitudes et au
caractÚreJd'Hénault que la vocation ecclésiastique; malgré cela, ces
deux ans passés à l'Oratoire laissÚrent des traces durables dans sou
esprit, car les impressions reçues dans la jeunesse se gravent si
profondément qu'elles finissent par demeurer seules à notre déclin.
« Ce fut, dit-il, le plus heureux temps de ma vie. » Et il écrit
longtemps aprĂšs en parlant de l'Oratoire :
Heureuse terre, agréables ombrages,
Qui ne me présentiez que de douces images,
Que l'innocence habite avec la paix,
OĂč l'on est bien avec soi-mĂȘme;
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LE PRĂSIDENT HĂNAULT 913
OĂč notre cĆur, rempli de sublimes objets,
Sur d'ĂȘtre aimĂ© de ce qu'il aime
Sans efforts et sans trouble, est toujours occupé;
OĂč le dĂ©sir est calme et la chaĂźne lĂ©gĂšre;
OĂč, pour tout dire enfin, chimĂšre pour chimĂšre,
On meurt sans ĂȘtre dĂ©trompĂ©.
11 est certain que dans ces vers Hénault en prend à l'aise avec
la rime, mais le sentiment est joli et surtout sincĂšre.
En sortant de l'Oratoire, Charles Hénault avait à peine dix-sept
ans, il rentra chez son pĂšre, dont le* caractĂšre sombre, chagrin et
redouté de sa famille ne rendait pas l'intérieur agréable. Le jeune
homme ne s'y plaisait guÚre, « il trouvait l'entretien morne et
l'ordinaire maigre; ma mÚre, dit-il, qui était la maßtresse, ne me
donnait que 2000 écus pour ma poche (6000 francs), je trouvais
que c'était bien peu, mais je n'ai jamais été si riche. » Au fait, il
était plus gùté qu'il ne voulait en avoir l'air; et sa mÚre lui passait
plus d'une fantaisie. « On sait, dit-il, ce que c'est pour un jeune
homme que son premier carrosse, j'en obtins un Ă grand'peine et
je m'en allai Ă la foire Saint-Germain '.
« Le prĂ©au oĂč se tenait les carrosses est un grand emplacement,
point pavé et rempli de boue; il était le mois de janvier, en sortant
de r Ambigu-Comique, j'allai gagner mon carrosse par une neige
épouvantable et enfonçant dans les boues; mon cocher, pour me
tirer plus vite d'embarras, s'était placé contre une porte qui donne
dans la rue du Four et il barrait le chemin. Je courais pour dégager
la place et j'étais suivi par une multitude de gens aussi mouillés
que moi. On ouvre la portiĂšre, un homme plus preste que moi
monte dans mon carrosse, ouvre la portiÚre de l'autre cÎté, fraye
le chemin aux autres, en sorte que mon carrosse devient une espĂšce
de pont. Je voulus m'opposer; bon! je fus repoussé, un second
monta, un troisiĂšme, enfin toute la foire y passa. Je faisais des cris
qu'on n'écoutait pas ou dont on se moquait, mon carrosse neuf devint
un cloaque; et il ne me fut permis d'y entrer que quand personne
n'en voulut plus. »
Pour charmer les ennuis de la maison paternelle, le jeune homme
4 La foire Saint-Germain, alors fort à la mode, était située dans le voi-
sinage de Saint-Sulpice, au bout de la rue de Tournon; elle fut établie par
Louis XI. en 1482, et donnée à l'abbaye Saint-Germain des Prés. Elle
ouvrait le 3 février et durait jusqu'à la veille du dimanche des Rameaux.
L'emplacement formait un carré régulier percé d'allées couvertes donnant
les unes dans les autres et garnies de boutiques et de spectacles de toute
espÚce. « La quantité de monde qui s'y rend présente un coup d'oeil fort
gracieux, m (Thierry, Almanach du voyageur Ă Paris.)
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914 LE PRĂSIDENT RENAULT
acheva son droit trĂšs rapidement, et entra dans la magistrature; il
fut reçu conseiller au Parlement avec dispense d'ùge en 1706,
c'est-à -dire à vingt et un ans. Malgré ses graves occupations, le
goût des lettres persistait chez le jeune magistrat, et un an aprÚs
son entrée au Parlement, il fut couronné par l'Académie française
pour un discours sur le texte : // ne peut y avoir de vrai bonheur
pour C homme que dans la pratique des vertus chrétiennes. Puis,
l'année suivante, il remporta le premier prix à l'Académie des jeux
Floraux dans un concours dont le sujet était : L'incertitude de
l 'avenir est un bien qui n'est pas assez connu. En 1710, Hénault
devint prĂ©sident Ă la premiĂšre Chambre des enquĂȘtes, on ne pou-
vait fournir une carriĂšre plus brillante et plus rapide, mais il
faut avouer que le titre de président, si fort ambitionné, imprime i
celui qui le porte quelque chose d'austĂšre et de solennel qui ne
cadre en rien avec ce qu'Ă©tait rĂ©ellement HĂ©nault. On le voit revĂȘtu
de la toge et de l'hermine, cassant ou appliquant gravement des
arrĂȘts. Si l'on ajoute Ă ce titre celui d'auteur de V AbrĂ©gĂ© chrono-
logique de r histoire de France, c'est bien pis, et le président ne
nous apparaßt plus que sous la forme d'un grave écrivain en
lunettes, courbé sur son bureau et prenant des notes sur les Méro-
vingiens. Nous avons eu toutes les peines du monde à nous débar-
rasser de cette impression premiĂšre, et Ă reconnaĂźtre que rien n'est
moins pédant, moins austÚre que le spirituel Hénault, causeur
accompli, soupeur incomparable, et d'une galanterie exquise auprĂšs
des femmes.
RĂ©my HĂ©nault possĂ©dait une fort jolie maison de campagne Ă
Etioles, la mĂȘme qu'habita plus tard Mmo de Pompadour; il y pas-
sait une partie de l'été avec les siens; son fils ayant le goût de la
chasse, il lui acheta du maréchal de Villeroy, qui possédait la
capitainerie de Sens, la lieutenance des chasses et le gouvernement
de Corbeil. Ce dernier emploi n'exigeait pas de grands talents
d'homme d'Ătat, mais il fut l'occasion pour le jeune HĂ©nault d'ĂȘtre
présenté au vieux maréchal, qui le prit en goût et le garda souvent
chez lui Ă Villeroy { pendant toutes les vacances ; il le recevait
aussi fréquemment dans sa petite maison de Soisy, tout auprÚs
d'Etiolés. En sa qualité de lieutenant des chasses, Hénault fut mis
en relation avec le Dauphin, le duc de Bourgogne et le duc de
Berry, qui venait souvent coucher Ă Villeneuve-Saint-Georges, avec
fort peu de suite ; il suivait alors le Dauphin Ă la chasse aux loups,
ou les jeunes princes qui se bornaient Ă tirer des faisans. On a
1 Les vestiges du chĂąteau de Villeroy existent encore sur la route Ă
droite en allant de Corbeil Ă Mennecy, qu'on appelle toujours dans le pays
la route de Villeroy.
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LE PRĂSIDENT DĂNAULT 915
peine à se représenter de nos jours une chasse aux loups à Ville-
neuve-Saint-Georges. Quand les princes ne chassaient pas dans la
forĂȘt de SĂ©nart, ils Ă©taient remplacĂ©s par le duc d'Antin, qui habi-
tait son magnifique chùteau de Petit-Bourg; ce furent là les débuts
d'Hénault dans le monde de la cour et de la noblesse. Mais ces
relations officielles ne suffisaient point Ă l'ambition du jeune
capitaine des chasses, qui mourait d'envie de pénétrer plus avant
dans ce qu'on appelait alors la bonne compagnie. Il y avait plus
d'une porte pour y entrer, et Hénault prit la premiÚre qui s'ouvrit
devant lui.
Il venait d'écrire une tragédie, Cornélie vestale, déclaration
d'amour en quinze cents vers, ou quatre auraient suffi, dit-il lui-
mĂȘme. Cette piĂšce, au-dessous du mĂ©diocre, lui avait Ă©tĂ© inspirĂ©e
par un accÚs d'amour passager pour quelque jeune novice aperçue
Ă travers la grille d'un couvent. Il transforma sa religieuse en
vestale, mais le public s'y intéressa peu, « et la durée de Cornélie
fut aussi éphémÚre que l'amour qui l'avait inspiré »; en termes plus
prosaïques, elle eut cinq représentations. Heureusement l'auteur
ne l'avait point donnée sous son nom, mais sous celui de Fuzelier.
Le bénéfice le plus net qu'il retira de sa piÚce fut d'avoir ses
entrĂ©es Ă la ComĂ©die-Française, oĂč il fit la connaissance de plu-
sieurs personnages de qualité, entre autres du comte de Verdun.
Renonçant à la tragédie, le jeune poÚte se lança dans le genre plus
facile de la romance et de la chanson, « Dans les premiÚres années
que j'entrai dans le monde, dit-il, je donnai quelques chansons qui
firent faire attention Ă moi ; la maison de mon pĂšre et de ma mĂšre,
plus fermée qu'un couvent par leur goût pour l'économie et leur
rigueur Ă me retenir auprĂšs d'eux, ne me donnait guĂšre le moyen
de faire des connaissances, et je suis encore Ă comprendre com-
ment, au bout de six mois, je me trouvai comme transporté dans la
plus grande compagnie. »
C'est grĂące au comte de Verdun, que nous venons de nommer,
que le jeune poĂšte fit un chemin si rapide. Le comte, homme
de qualité, infatué de bel esprit, était en grande considéra-
tion dans la maison du célÚbre financier Samuel Bernard ; il offrit
à Hénault de l'y présenter, l'assurant qu'il y était déjà connu;
celui-ci feignit de se faire prier. Je ne désirais rien tant, dit-il;
aussi, aprÚs avoir eu l'air de résister, je me rendis. »
L'hÎtel de Samuel Bernard réunissait une société trÚs variée, la
bonne et la mauvaise compagnie s'y rencontraient, mais la bonne
finit assez promptement par prendre le dessus dans cette maison de
jeux, de bonne chÚre et de beaux esprits. « Bernard n'est point
M. Jourdain, dit Hénault; ce n'est point Turcaret, ce n'est rien de
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916 LK PRĂSIDENT HĂNAULT
ce que Ton a joué à la Comédie, parce qu'il n'y a jamais eu de fou
de son genre; il avait un orgueil extravagant qui, en quelque sorte,
l'ennoblissait; il était insolent de bonne foi; tout ce qui était chez
lui de plus grand contribuait à sa folie, et il y en avait la moitié qui
n'avait que faire de sa richesse.
« Les louanges les plus absurdes pùlissaient devant ses préten-
tions; il avait servi le roi dans ses armĂ©es (oĂč il n'avait jamais paru),
il avait eu des combats particuliers, il avait aimé les plus belles
princesses d'Allemagne (oĂč il n'avait jamais Ă©tĂ©), il racontait les
fĂȘtes qu'il leur avait donnĂ©es, etc., etc. On voyait chez Bernard la
plus haute noblesse, la finance et la robe; le cardinal et le prince
de Rohan, son frÚre; le maréchal de Villeroy et le duc d'Aumont y
coudoyaient Brossoré et Hauteroche, simples conseillera au Parle-
ment; Mm* Martel, la beauté à la mode; Mm* Fontaine, maßtresse de
Bernard, s'y trouvaient cĂŽte Ă cĂŽte avec la marquise de Maisons,
sĆur de la marĂ©chale de Villars. Je dois ajouter que Bernard Ă©tait
généreux, quel qu'en fût le motif; il a rendu de grands services; et
dans le militaire surtout, il a aidĂ© Ă de grandes fortunes et empĂȘchĂ©
de grandes chutes. »
Hénault garde une prudente discrétion dans cette derniÚre
phrase; nous ne sommes point tenu au mĂȘme silence.
Bernard, pendant les derniÚres années du rÚgne de Louis XIV,
fit au roi des avances considérables 1 . Louis XV recourut à lui pour
le mĂȘme service, lors de la guerre de 1734, Ă propos des affaires de
Pologne, et lui accorda une audience particuliÚre. Le tiers, chargé
de la négociation, s'étonna d'une telle faveur accordée à un homme
qui n'appartenait ni à la noblesse ni à la magistrature. « Quand
on a besoin des gens, répondit le roi, c'est bien le moins qu'on
fasse sa demande soi-mĂȘme » , et Bernard eut son audience Ă Ver-
sailles. Le roi le traita tout au mieux, lui dit les choses les plus
flatteuses sur le noble emploi qu'il faisait de sa fortune, puis il
chargea un des gentilshommes de la chambre de faire les honneurs
de Versailles au fameux traitant. Ce fut Ă qui le fĂȘterait : le marĂ©-
chal de Noailles l'invita Ă dĂźner; la duchesse de Tallard, Ă souper;
il joua gros jeu, perdit galamment et revint plus affermi que jamais
dans sa faveur. Les dĂźners de Samuel Bernard passaient pourries
plus fins et les plus recherchés de Paris; sa cave surtout était
célÚbre. Un jour, ayant réuni chez lui quelques grands seigneurs,
gourmets émérites, il voulut leur faire goûter d'un certain vin ;de
Malaga, fort vieux et fort rare; le maĂźtre d'hĂŽtel, aprĂšs une
absence de quelques minutes, reparut avec un visage contrit, [et
1 Voy. les Mémoires de Saint-Simon, qui raconte l'entrevue du roi et du
traitant, en s'indignant de l'accueil empressé fait à Bernard par Louis XIV.
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LE PRĂSIDENT BĂNACLT 917
annonça à son maßtre que la provision était épuisée. Bernard, piqué
au vif, fait partir en poste et sur-le-champ un de ses commis pour
la Hollande, avec ordre d'acheter comptant tout le vin de Malaga
qui serait dans le port d'Amsterdam ; son ordre fut exécuté et, par
la suite cette acquisition se trouva ĂȘtre une excellente affaire dans
laquelle il fit un gain immense.
AprĂšs les services rendus au roi, Bernard fut anobli, ses fils
furent titrés, sa fille épousa le président Mole, il devint ainsi grand-
pĂšre de la duchesse de Brissac, et on ne l'appela plus que le cheva-
lier Bernard. 11 était fort superstitieux, et Ton raconte que, pendant
les derniĂšres annĂ©es de sa vie, il croyait son existence attachĂ©e Ă
celle d'une poule noire à laquelle il faisait en conséquence donner
tous les soins imaginables; cependant la poule mourut, et Bernard,
frappé de crainte, ne lui survécut qu'un jour; seulement sa poule
l'avait mené loin, car il mourut à quatre-vingt-huit ans (1739),
laissant 30 millions de fortune. Ce personnage singulier méritait
bien de nous arrĂȘter quelques instants.
La carriÚre d'Hénault fut trÚs rapide, à vingt-six ans il était
nommĂ© prĂ©sident de la premiĂšre chambre des enquĂȘtes, et en cela,
comme en beaucoup d'autre chose, la chance lui fut favorable,
mais il l'aida fortement par le choix de ses relations, son caractĂšre
aimable et prudent, son esprit judicieux et sa , conversation pleine
de charme. Il se lia intimement avec le premier président, M. de
Mesmes : « Il m'envoyait chercher tous les matins, dit-il, à la sortie
du palais, pour prendre du chocolat avec lui, et me gardait jus-
qu'au dĂźner oĂč il me forçait quelquefois d'assister, quoique alors je
ne dßnasse point1. Je n'ai pas connu d'homme plus agréable et
d'un meilleur ton, il se plaisait à m'instruire, et souvent j'ai écrit,
aprÚs l'avoir quitté, une infinité d'anecdotes qu'il me contait.
« Les grùces de son esprit l'avaient toujours fait vivre dans la
meilleure compagnie, et sa condition l'avait mis à portée de la
choisir dans ce qu'il y avait de plus grand en France. C'est lĂ qu'il
avait pris cette connaissance des hommes que l'esprit seul ne donne
point, mais que le monde ne donne aussi qu'aux esprits supérieurs;
de là ce talent qui lui était propre et qui est nécessaire aux pre-
miĂšres places, de dire Ă chacun ce qui lui convient et de gagner
les hommes avant de chercher à les persuader. Le goût de la magni-
ficence et de la représentation, que nul homme en France n'égalait,
1 On dßnait alors à une heure, et les soupeurs émérites comme Hénault
avaient pour habitude de dßner fort légÚrement. Plus tard, les dßners pre-
nant plus d'importance, le nombre des plats du souper diminua considé-
rablement; chez Mme Geoffrin, par exemple, le souper consistait souvent en
un poulet rÎti et un plat d'épinards.
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918 LE PRĂSIDENT HĂNAULT
soutenu par un air de grandeur qui lui était naturel et qui se joi-
gnait Ă une figure au-dessus d'une autre, faisaient respecter sa
dignité; et la flexibilité de son humeur, qu'il devait plus à sa
raison qu'à son tempérament, ne faisait point craindre de l'appro-
cher. On sait ce que c'est que les assemblées de chambres, cette
image d'une république qu'il faut réduire sans la maßtriser, il y
était supérieur et il n'a jamais été remplacé dans cette partie ; jamais
homme n'a été plus heureusement formé pour une premiÚre place,
il traitait les plus grandes matiÚres et les plus épineuses avec la
facilité que donne toujours une conception prompte. Haut et sen-
tant ce qui était dû à sa place et voulant le faire sentir, à cause du
peu d'égards que les gens du monde ont pour la magistrature, il
était haut avec eux, par politique, quoique affable et d'humeur
commode avec tous les autres. On craignait de lui déplaire parce
qu'il en imposait, et on recherchait son amitié parce qu'il était de
bon air d'ĂȘtre son ami. Ces qualitĂ©s d'une Ăąme Ă©levĂ©e Ă©clatĂšrent
surtout pendant notre sĂ©jour Ă Pontoise oĂč, nĂ©anmoins, le goĂ»t de
la grande dépense et de la représentation, qu'il avait eu toute sa
vie, dérangea fort ses affaires. Le feu roi le voyait avec plaisir
(c'Ă©tait une grande exception); l'air du monde dont il portait, Ă
la cour, les plus importantes affaires les rendait mille fois plus
faciles ; il en écartait cette sécheresse, ce pédantisme et ces discus-
sions qui font craindre d'en entendre parler, sans cependant qu'il
perdßt rien du sérieux et de la fermeté de sa place. Ordinairement,
M. d'Aguesseau, alors procureur général et d'un autre caractÚre,
l'accompagnait, et l'on disait : « Il mÚne le procureur général à la
« cour et le procureur général le mÚne au Parlement », c'était les
« peindre tous les deux. »
M. de Mesmes connaissait sur le bout du doigt tous les usages
et coutumes se rattachant au Parlement, en voici un qu'Hénault
raconte Ă propos de l'enterrement de la premiĂšre Dauphine Ă Saint-
Denis. Le Parlement était toujours invité à pareille cérémonie, et
y assistait en corps, puis aprÚs il dßnait à une table préparée exprÚs
pour lui. On connaßt l'antagonisme immémorial qui existait entre
le clergé et le Parlement, or ce dernier prétendait que, dans le cas
que nous venons de citer, le grand aumĂŽnier devait venir en per-
sonne dire le Benedicite. De son cÎté, le grand aumÎnier étant
parfaitement décidé à nepa3 le faire, il devenait difficile de concilier
les deux partis. En 1715, lors de l'enterrement de Louis XIV, le
président Hénault assistait à ce dßner, assis auprÚs de M. de Mesmes ;
il remarqua qu'on parlait bas et que tout attendait, il demanda Ă
H. de Mesmes ce que c'était. Le premier président dit qu'il avait
envoyé avertir le cardinal de Rohan pour le Benedicite, quoi*
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LE PRĂSIDENT HĂRAULT 919
qu'on sût bien d'avance qu'on ne le trouverait pas, mais que la
demande et la réponse étaient d'usage convenu. L'on écrivait tou-
jours sur le registre du Parlement qu'on avait envoyé avertir le
grand aumÎnier et qu'on ne l'avait pas trouvé. La réponse fut, en
effet, que M. le cardinal de Rohan n'était pas chez lui ; moyennant
ce simulacre, chaque amour-propre se tenait pour satisfait. En
vérité, ils n'étaient pas difficiles f .
Nous avons vu que l'Ă©chec de CornĂ©lie n'empĂȘcha point son
auteur de continuer ses travaux littéraires et qu'il aborda le genre
plus facile des poésies de salon; il joignait à ce talent fort apprécié
une politesse raffinée et une galanterie aimable et discrÚte qui lui
valut de nombreux succÚs féminins. Accueilli à merveillle dans la
haute sociĂ©tĂ©, il Ă©tait de toutes les fĂȘtes et de tous les soupers.
AprĂšs la mort de son pĂšre, devenu maĂźtre d'une belle fortune,
Hénault se décida à se marier; il épousa, en 1714, Wu Lebas de
Montargis, petite-fille du célÚbre Mansart, et fille du garde du
Trésor royal. Bien née, jolie, gracieuse, la jeune femme aimait
passionnément son mari, qui, nous devons l'avouer, tout en con-
servant les formes les plus aimables et en exigeant de ses amis de
grandes attentions pour elle, ne lui gardait pas une rigoureuse
fidélité. « Elle était douce, simple, m'aimant uniquement, dit-il,
crédule sur ma conduite, qui était un peu irréguliÚre, mais cette
crĂ©dulitĂ© Ă©tait aidĂ©e par le soin extrĂȘme que je mettais Ă l'entre-
tenir et par l'amitié tendre et véritable que je lui portais. Toutes
les personnes de mes amis cherchaient Ă lui plaire, on savait que
rien ne pouvait m'Útre plus agréable. » Ces quelques lignes peignent
à merveille le genre de relation qui existait, à cette époque, dans
nombre de ménages et que le prince de Ligne résume ainsi :
« Nous faisions oublier nos infidélités à nos femmes à force de
procédés. »
Si les succÚs féminins d'Hénault étaient inconnus à sa femme,
c'est qu'elle y mettait de la bonne volonté, car personne ne les
ignorait à la cour et à la ville. Quand on félicitait le Régent sur ses
bonnes fortunes, il répondait en riant : « Pourquoi n'en aurais-je
pas, le prĂ©sident HĂ©nault et le petit Pallu en ont bien. » â « L'un,
dit Marais, est prĂ©sident des enquĂȘtes, l'autre, conseiller au Parle-
ment, et ils ont tous deux bien de l'esprit, mais ne sont pas taillés
en galants. » Hénault appartenait à ce groupe spirituel, politique,
académique et gourmand de magistrats ambitieux, élite souriante
du lourd Parlement, « brillante avant-garde qui portait avec toute
1 Le portrait, donné par Hénanlt du premier président de Mesmes, diffÚre
en tous points de celui que nous a laissé Saint-Simon, dont il était la bÚte
noire.
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920 LE PRĂSIDENT HĂRAULT
l'élégance de la cour, les graves traditions du corps, dignes élÚves
et favoris du magistrat, courtisan par excellence, le premier prési-
dent de Mesmes. »
En 1719, Hénault était l'amant de cette maréchale d'Estrées
dont les débordements et les bons mots ont amusé et scandalisé
la RĂ©gence elle-mĂȘme J. On disait que, funeste Ă tout le Parlement,
elle avait tué l'avocat général Cbauvelin et failli faire perdre la
tĂȘte au chancelier d'Aguesseau, qu'elle appelait «mon folichon!... »
Le président n'échappa point aux filets de la plantureuse maré-
chale, mais, heureusement pour lui, il cessa promptement de plaire
et un congé dédaigneux le rendit à la liberté. Mme d'Estrées rem-
plaça lestement Hénault par le comte de Roussillon, ce qui fit dire :
« La maréchale a fait un grand saut d'Hainaut en Roussillon, on
pense que le président fera une élégie sur cette quitterie. » 11 ne
fit pas d'élégie et parle peu de la maréchale dans ses mémoires,
mais il dit de son mari : « C'était un homme bien singulier que le
maréchal d'Estrées, amateur passionné d'objets d'art, il ne savait
jamais ce qu'il possédait. Il mit un jour tous les courtiers de Paris
en mouvement pour lui acheter un certain buste d'Alexandre; on
découvrit, à force de recherches, qu'il était dans son garde-meuble
sans qu'il le sût. La maréchale disait qu'il mourrait de joie s'il
pouvait assister à son inventaire! Le maréchal d'Estrées avait fait
peindre sa femme en Hébé, et il ne savait pas comment se faire
représenter pour servir de pendant; il demanda conseil à M1,e Qui-
nault, qui lui répondit tranquillement : « Faites-vous peindre en
hébété. » C'était la maison la plus magnifique et la plus déréglée.
Un jour maigre on ne servait point de souper, la maréchale s'im-
patientait, enfin elle apprit que son cuisinier avait bien acheté
pour 50 écus de poissons, mais que la marchande de beurre avait
refusé le crédit. »
Hénault était recherché et apprécié dans les cercles les plus
spirituels et les plus agréables de Paris, nous en avons déjà vu
quelques-uns; mais il aimait la variété, et en sortant de chez
Samuel Bernard ou de chez la singuliÚre maréchale d'Estrées, il
allait volontiers finir sa soirée chez Mme de Lambert, accompagné de
sa sĆur, Mme de Jonzac, femme de goĂ»t et d'esprit, et plus difficile
que son frÚre dans le choix de ses amis. Elle aimait fort la société
de la marquise de Lambert, dont la maison, toute différente des
autres, était un peu voisine de l'hÎtel de Rambouillet; c'était le
1 Lucie-Félicité de Noailles, duchesse-maréchale d'Estrées. Ne pas con-
fondre avec la duchesse d'EstrĂ©es, sĆur du duc de Nevers, nĂ©e Mancini
Mazarin, que nous retrouverons plus tard Ă la cour de Sceaux, chez la
duchesse du Maine.
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LE PRĂSIDENT HĂNAULT 921
rendez-vous des hommes célÚbres; il fallait passer par elle pour
arriver Ă l'AcadĂ©mie française; on y lisait les ouvrages prĂȘts Ă
paraĂźtre. Il y avait un jour de la semaine oĂč Ton y dĂźnait, et toute
l'aprÚs-dßner était employée à ces sortes de conférences acadé-
miques; mais, le soir, la décoration changeait ainsi que les acteurs.
Mmo de Lambert donnait Ă souper Ă une compagnie plus galante,
elle se plaisait Ă recevoir des personnes qui se convenaient; son
ton ne changeait pas pour cela, et elle prĂȘchait la belle galanterie
à des personnes qui allaient un peu au delà . « J'étais des deux
ateliers, dit Hénault, je dogmatisais le matin et je chantais le
soir *. » Il faut croire que Mme de Jonzac ne paraissait que le matin.
Hénault parle souvent et avec la plus grande affection de sa
sĆur et de leurs relations communes, mais on peut remarquer
qu'il ne dit jamais un mot de sa femme.
« Nous vivions beaucoup, ma sĆur et moi, Ă l'hĂŽtel de Sully
(1720), elle y était considérée par la solidité de son caractÚre et
par la supériorité de son esprit, nous nous aimions uniquement.
M. de Sully venait de déclarer son mariage avec Mmd la comtesse
de Vaux, fille de la célÚbre Mme Guyon, qu'il avait aimée et qu'il
n'aimait plus (j'ai vu arriver cela plus d'une fois). Le duc de Sully
était un homme aimable qui se ressentait d'avoir vécu avec des
gens d'esprit et de goût, comme un flacon qui a eu de l'eau de
Luce s'en ressent. » Une des habituées de l'hÎtel de Sully était
Mma de Flamarens, amie intime des Nivernais, des Brancas et des
Maurepas. « Je lui trouvais une beauté mystérieuse, dit Hénault,
elle avait l'air de la Vénus de XEnéide travestie sous la forme d'une
mortelle. Elle joignait à la beauté et à un esprit vraiment supérieur
une conduite hors de tout reproche; ses précautions à cet égard
allaient au delà du scrupule le plus exact; jamais le soupçon ne
l'aborda. Ce n'est pas qu'elle ne fût attaquée; ce n'est pas qu'elle
refusĂąt de trouver aimables des hommes dangereux et auxquels
peu de femmes avaient résisté. M. de Richelieu venait de quitter
M1,e de Charolais pour tenter la conquĂȘte de Mme de Flamarens,
c'était une entreprise digne de lui. Elle connut, elle sentit le
danger; quel pouvait ĂȘtre son asile? Ce fut chez Mlle de Charolais
mĂȘme qu'elle l'Ă©vita et elle ne la quitta plus.
« Mme de Gontaut, qui ressemblait à la Cléopùtre blessée par
l'aspic et qui n'était pas tout à fait aussi sauvage que Mme de Fla-
marens, faisait aussi un des plus grands agréments de cette société.
4 Mémoires publiés par le baron de Vigan, nous avons complété plusieurs
récits inachevés du président, en puisant dans ces Mémoires fort intéressants
mais trop courts.
10 DĂCEMBRE 1892. 59
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922 LE PRĂSIDENT HĂNAULT
Pendant un séjour que Mn* de Gontaut fit à Forges, le président
lui envoya les couplets suivants :
Quoi ! vous partez sans que rien vous arrĂȘte,
Pour aller plaire eu de nouveaux climats!
Pourquoi voler de conquĂȘte en conquĂȘte;
Nos cĆurs soumis ne suffisaient-ils pas?
Quoi! vous partez, etc.
Vous trouverez deux sources dans ces plaines,
Leurs claires eaux arrosent ce séjour,
Deux déités gouvernent les fontaines,
L'une est Hébé, l'autre le tendre Amour.
Vous trouverez, etc.
L'une, pour plaire, offre une eau salutaire,
L'autre, plus pure, a le don d'enflammer :
Ne boirez- vous qu'Ă celle qui fait plaire ?
Goûtez de celle, au moins, qui fait aimer.
L'une, pour plaire, etc.
« Mais une maison qui ne ressemblait à aucune de ce temps-là ,
et qui peut-ĂȘtre sera unique, Ă©tait celle de M. le prince de LĂ©on. D
avait enlevé Mlld de Roquelaure; et ceux qui ont vu sa figure, dit
Eénault, n'auraient jamais craint pour elle un enlÚvement. Elle
s'Ă©chappa, un matin, du couvent de la Madeleine, oĂč elle Ă©tait
pensionnaire. M. de Léon l'amena aux BruyÚres, qui appartenaient
Ă M. le duc de Lorges; ils s'y mariĂšrent, et elle rentra, le soir,
dans son couvent. Cet enlĂšvement fit grand bruit. Cependant le roi
dĂ©fendit les poursuites et il avait mĂȘme souhaitĂ© que M. d'Ar-
genson, le garde des sceaux, qui n'était alors que lieutenant de
police, fût témoin ; et cette indulgence était fondée sur ce que
le mariage, approuvé par les parents des partis, n'avait été rompu
que sur des motifs d'intĂ©rĂȘt. La passion de M. de LĂ©on ne pouvait
pas s'affaiblir par le changement de la figure de madame sa femme:
aussi l'aima-t-il jusqu'au dernier moment de sa vie. Il acheta les
BruyĂšres de M. le duc de Lorges, et consacra ces lieux, les pre-
miers témoins de son bonheur, par des embellissements qui, joints
à la situation, en firent un séjour charmant1. »
« Cette aventure romanesque continua de l'ĂȘtre par la singularitĂ©
dont le mari et la femme vécurent ensemble : jamais on ne les vit
un moment d'accord. M. de Léon était violent, et Mme de Léon de
la plus grande pétulance. Ils ne pouvaient vivre que d'industrie,
et leur maison, oĂč tout Paris abondait et qui assurĂ©ment avait
* Mémoires publiés par M. de Vigan.
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Lfi HtteĂźDĂNT HĂlfĂUtT 923
le plus grand air du monde par la compagnie dont efle était rem-
plie, était fondée sur 15 000 livres de rente, tout au plus, dont ils
jouissaient. H y a bien loin de lĂ Ă 100 000 frants au moins qu'il
leur aurait fallu pour leur dépense; car ils ne se refusaient rien
dans aucun genre.
« Toute la matinée se passait entre eux à en chercher les moyens.
H fallait amuser quelques marchands, en embarquer d'autres,
fournir des inventions au cuisinier pcrur faire de rien quelque
chose, caresser le maĂźtre d'hĂŽtel pour rengager Ă tirer des four-
nisseurs sur sa parole. Le mari et la femme étaient remplis
d'expédients sur lesquels ils ne s'accordaient pas : on les entendait
disputer, avec la plus grande violence, de toutes les maisons
voisines. Les cris des marchands s'y joignaient; enfin cette
maison était pleine d'orages, dont on aurait craint d'approcher.
Point du tout : Ă six heures du soir tout cessait. La cour, pleine de
créanciers le matin, se remplissait de carrosses l'aprÚs-dßner, on
soupait gaiement et on jouait toute la nuit. Ce ne serait jamais fait
si je voulais raconter les scÚnes différentes qui se succédaient. Un
soir d'hiver, le chevalier de Rohan, voyant le poĂȘle fort Ă©clainĂ©, et
sachant qu'il n'y avait plus de bois dans la maison, entra en grand
soupçon : il approcha la main du poĂȘle, qui Ă©tait gelĂ©, et dĂ©couvrit
qu'il n'y avait qu'une lampe. Cependant cette maison, telle que je
la peins, a subsisté plus de vingt ans. On comprend quelle chÚre
on y faisait. Nous y avons vĂ©cu, tout tra carĂȘme, M. d'Argenson et
moi, de beurre de Bretagne, et s'il y avait quelque morceau
passable, M. de Léon s'en emparait. Avec cela on n'en sortait pas.
M. de Léon était un homme d'humeur, mais il avait de l'agrément
dans l'esprit. M** de Léon était infiniment aimable par sa gaieté
et par l'ùme qu'elle mettait en tout. Jamais leur maison n'était
assez remplie. J'ai vu arriver aux BruyĂšres dix, quinze personnes &
souper. Je me souviens qu'un 3amech au soir que nous y étions,
M. de Coigny et M. d'Argenson et moi, nous allĂąmes Ă la cuisine;
nous y trouvĂąmes cm petit souper d'assez bonne mine, et assez
grand pour sept ou huit personnes. Il était neuf heures sonnées,
et nous nous croyions en sûreté : point du tout, en moins d'un
quart d'heure, il nous survint douze personnes, qui mirent la disette
dans la maison. » La princesse de Léon, malgré sa laideur, avait
réellement beaucoup de charme par la grùce et la vivacité de son
esprit.
Dans ces diverses sociétés et surtout à la cour du Régent, Hénault
avait rencontré maintes fois une jeune femme fort à la mode et
qui devait plus tard jouer un rÎle important sinon toujours agréable
dans son existence, ce doit ĂȘtre Ă peu prĂšs Ă l'Ă©poque oĂč nous
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924 LE PRĂSIDENT HĂRAULT
sommes qu'il fit sa connaissance; c'est de la marquise du Deffand
dont nous voulons parler.
Marie de Chamrond de Vichy, c'était son nom, était fille de
Gaspard de Vichy, comte de Chamrond ; sa mĂšre, Anne Brulart, fille
du premier président au parlement de Bourgogne, était la propre
sĆur de la duchesse de Luynes1. La petite fille fut mise de bonne
heure au couvent, selon l'habitude du temps, et ce fut celui de la
Madeleine du Tresnel à Paris qu'on choisit pour son éducation.
L'abbesse Mmo de Villemont, femme aimable, spirituelle, douée
d'une grĂące fascinatrice trouvait moyen de mener, derriĂšre les
grilles et les verrous, une existence fort mondaine; depuis la
duchesse d'Orléans jusqu'au sombre marquis d'Argenson, chacun
s'empressait de lui apporter des nouvelles de la cour et de ses intri-
gues, dont on la savait trÚs friande. L'éducation de Marie de Vichy
dut ĂȘtre fort large, comme on dirait de nos jours; son esprit prĂ©-
coce, ses saillies imprévues amusaient fort l'abbesse et les maß-
tresses. Cependant on s'aperçut bientÎt que cette enfant, qu'on
croyait sans conséquence, exerçait la plus fùcheuse influence sur
ses petites compagnes et leur prĂȘchait l'irrĂ©ligion sans se gĂȘner.
Ce petit esprit fort en herbe raillait tout et niait tout. MBe de
Luynes, sa tante, effrayée des récits qu'on lui fit, voulut par un
exemple venu de haut convaincre l'enfant de son erreur, et c'est Ă
Massillon lui-mĂȘme, alors dans tout l'Ă©clat de sa rĂ©putation, que la
duchesse demanda de venir convertir la petite incrédule. Il vint, en
effet, et l'abbesse engagea Marie à exposer ses raisons au célÚbre
orateur; elle le fit sans le moindre embarras. Massillon sourit et dit
Ă l'abbesse : « Elle est charmante. â Mais quel livre dois-je lui faire
lire? demanda celle-ci inquiĂšte? â Donnez-lui un catĂ©chisme de cinq
sous », répondit-il, et l'abbesse, malgré ses instances, ne put en tirer
autre chose. Marie de Chamrond, racontant plus tard cette aven-
ture, fait une plus large part au résultat de la leçon d'un prélat
qui a analysĂ© si profondĂ©ment le cĆur humain. « Mon gĂ©nie Ă©tonnĂ©,
dit-elle, trembla devant le sien, ce ne fut pas Ăą la force de ses
raisons, mais à l'importance du raisonneur que je cédai. » Cette
impression ne devait pas durer, mais il est assez curieux de noter
l'influence de Massillon sur les deux personnages dont nous nous
1 La duchesse de Luynes, fille de Nicolas Brulart, marquis de la Borde,
premier président au parlement de Bourgogne, était née en 1684; elle fut
mariée en 1704 à Louis-Joseph, marquis de Béthune, marquis de Charost,
tué en 1709 à la bataille de Malplaquet. AprÚs vingt-trois ans de veuvage,
elle se remaria avec le duc de Luynes, le 13 janvier 1732; elle fut nommée
dame d'honneur de la reine le 18 octobre 1735, elle mourut Ă Versailles
le 11 septembre 1753, cinq ans aprĂšs son mari.
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LE PRĂSIDENT HĂNĂULT 9*S
occupons, son éloquence provoqua l'entrée d'Hénault chez les Ora-
toriens, et sa renommée fßt taire les sophismes d'une fillette de
douze ans.
En 1718, Marie de Vichy épousa Jacques de la Lande, marquis
du Deffand; les mariés étaient alliés, sinon parents, par les Brûlait;
les du Deffand appartenaient à une excellente maison de l'Orléa-
nais. La situation des familles était égale et le mariage semblait
sous tous les rapports mieux assorti qu'on n'avait coutume de les
faire Ă cette Ă©poque. Le marquis ĂągĂ© de trente ans, venait d'ĂȘtre
fait brigadier *, et avait obtenu une année auparavant, sur la démis*
sion de son pÚre, la lieutenance générale de l'Orléanais; sa
femme avait vingt-deux ans, ses alliances étaient brillantes et pro-
mettaient des appuis à la cour. Tout semblait présager une vie
facile et agréable à la jeune femme et une carriÚre brillante à son
mari, mais il eût fallu pour cela une autre nature et un autre carac-
tÚre que celui de Mme du Deffand. Un amour effréné du plaisir, la
terreur de l'ennui qui la poursuivit toute sa vie, la curiosité mal-
saine de tout connaĂźtre, mĂȘme les dessous les moins avouables de
la société du Régent, la plus vicieuse qui ait existé : voilà les mobiles
qui la guidĂšrent. Si l'on ajoute Ă cela beaucoup d'esprit, une figure
charmante, une coquetterie innée qui ne demandait qu'à s'exercer,
un scepticisme qui n'avait d'égal que l'égoïsme le plus sec, on
comprendra que rien ne pouvait arrĂȘter la jeune femme sur la
pente oh elle allait glisser. Son début dans le monde fut un faux pas,
qui devait ĂȘtre suivi de beaucoup d'autres. Elle apparut d'abord
au bal de l'Opéra, alors fort en vogue; elle y fit sensation, le Régent
la remarqua et l'invita aux fameux soupers du Palais-Royal. LĂ
elle ne tarda pas à se lier avec les beautés célÚbres de l'époque :
M*6 de ParabÚre, maßtresse en titre du Régent; Mmd de Prie,
maĂźtresse du duc de Bourbon ; et Mm0 d'Avesne, qui passait pour
partager les bonnes grùces du Régent avec Mme de ParabÚre, sans
que pour cela leur amitié en souffrßt !
Les débuts de Mme du Deffand à la cour du Régent furent bril-
lants; elle était faite pour plaire, car elle réunissait à tous les dons
toutes les audaces, marchant le front haut sans inexpérience ni
timidité, trouvant avec la rapidité de l'éclair le trait hardi ou la
riposte qui ferme la bouche aux railleurs, elle inspira bien vite au
Régent une de ces fantaisies éphémÚres dont il était coutumier.
Cette liaison, d'aprĂšs ce que dit Mme du Deffand elle-mĂȘme, ne
dura que quinze jours. Il est assez difficile de vérifier cette assertion,
nous nous bornerons donc Ă constater qu'en effet, au bout d'un
1 Le grade de brigadier équivalait à celui de colonel.
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926 LE PRĂSIDENT HĂKĂULT
temps assez court, le Régent et la marquise s'aperçurent qu'ils ne
se convenaient point et convinrent d'un commun accord de rompre
de bonne grùce avec l'amour, tout en gardant l'amitié. Cela fol
ponctuellement exécuté; au fond ils se ressemblaient trop pour ne
pas se lasser promptement l'un de l'autre, sceptiques tous deux,
tous deux dévorés par l'ennui, la rupture était fatale.
La jeune femme n'en continua pas moins à faire partie de tout»
les fĂȘtes du RĂ©gent, on la retrouve entre autres Ă un souper fameux
donné dans la maison du duc d'Orléans, située sur la cÎte de Saint-
Gloud; c'était en l'honneur de la maréchale d'Estrées, dont nous
avons parlé plus haut. Les jardins illuminés de plus de vingt mille
bougies qui faisaient avec les cascades un effet surprenant, tous
les carrosses de Paris dans le bois de Boulogne, Ă Passy et
Ă Auteuil, la fĂȘte coĂ»ta 100 000 Ă©cus. MB0 du DeĆand figurait
au souper avec Mne d'Ăvesne, qui le prĂ©sidait comme mait esse
du Régent, ayant succédé à Mme de Parabëre. Il faut ajouter,
d'aprĂšs Mathieu Marais, que si tous les hommes de la cour du
Régent assistaient à cette CÎte, bon nombre de femmes refusÚrent
d'y paraĂźtre, et que celles qui bravĂšrent le scandale en y allant
furent remarquées, entre autres Mme du Deffand. Laissaas-1& briller
dans ces fĂȘtes et revenons aux rĂ©cits d'HĂ©nault.
A l'Ă©poque oĂč nous sommes, c'est-Ă -dire en 1722, la cour sem-
blait tout à fait établie au Louvre et aux Tuileries. Cela s'expli-
quait fort biea, le Régent étant installé au Palais-Royal, rien ne
lui était plus facile que de voir le jeune souverain à chaque instant
du jour. L'étonné ment fut donc grand à Paris lorsqu'on apprit tout
Ă coup que le roi partait pour Versailles et que ce dĂ©part allait ĂȘtre
suivi par celui de la cour, des ministres et du RĂ©gent lui-mĂȘme.
Tout devait ĂȘtre rĂ©organisĂ© comme au temps du feu roi. « Le dĂ©part
annoncé s'effectua au jour dit, le 25 juin, à la grande satisfaction du
petit roi, dont le caractĂšre timide et mĂȘme sauvage lui faisait prĂ©fĂ©rer
les grands jardins de Versailles Ă celui des Tuileries* dans lequel il
ne pouvait se montrer sans attirer aussitÎt la foule qu'il détestait. »
Ce départ donna lieu à une foule de conjectures, mais ce ne fat
que quelque temps aprÚs que l'on commença à apercevoir les rai-
sons qui avaient eagagé le Régent à transférer la cour à Versailles.
« Il y avait plus de quatre ans, on pourrait mĂȘme dire que c'Ă©tait
depuis la moût du roi, que le maréchal de Villeroy critiquait sans
se contraindre tout ce que faisait le gouvernement. Les erreurs
du systÚme de Law donnaient beau jeu, le désordre des finances,
la bizarrerie des traités faits avec les princes étrangers, le goût de
singularité qu'affectaient en tout les ministres du duc d'Orléans,
qui paraissaient sacrifier les intĂ©rĂȘts fondamentaux de l'Ătat aux
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LE PRĂSIDENT HBNĂULT 927
intĂ©rĂȘts particuliers de leur maĂźtre, plus que tout cela, la haine âą
fomentée sous l'ancien rÚgne pour le Régent, avaient porté le maré-
chal de Villeroy à se déclarer ouvertement contre lui. Jusque-là ce
n'étaient que des propos dont l'effet n'était point à craindre, on avait
mĂȘme trouvĂ© le secret de jeter sur tout ce qu'il faisait un ridicule
général dont sa personne était assez susceptible : des airs de gran-
deur qui portaient Ă faux, parce qu'il n'avait point d'esprit; des
plaisanteries inconsidérées qui retombaient sur lui, parce qu'elles
n'étaient point plaisantes et qu'elles ne laissaient pas d'offenser
ceux qu'elles attaquaient; la pĂ©danterie romanesque qu'il mĂȘlait
à l'éducation du jeune roi et qui se faisait d'autant plus sentir
qu'elle Ă©tait plus loin des mĆurs licencieuses du temps, c'en Ă©tait
assez pour ne le pas faire craindre du Régent; mais à la fin on
s'aperçut que le roi devenait grand, on s'éveilla pour ainsi dire de
la sĂ©curitĂ© oĂč le jetait son enfance; il n'y avait plus que six mois
pour atteindre la majorité, et on commença à songer qu'il faudrait
bientĂŽt compter avec ce jeune prince; que savait-on ce que le
maréchal pourrait lui inspirer? Un conseil dangereux est bientÎt
donné, le Régent n'était pas irréprochable, il fallait accoutumer le
roi, qu'il avait trop négligé, à se conduire par ses vues, et par
conséquent il était important de l'environner de personnes dont on
fût sûr, ce qui n'était pas le cas du maréchal, dont la haine pour le
Régent se traduisait par des procédés inqualifiables, et qui ne négli-
geait rien pour inspirer ce sentiment-lĂ au jeune roi : l'anecdote
suivante donnera la mesure de sa façon d'agir.
« Non content d'assister à tous ses repas, de goûter à tout ce
que mangeait, à tout ce que buvait le roi, le maréchal enfermait
dans un buffet, dont lui seul avait la clef, jusqu'au pain et Ă l'eau
qui devaient ĂȘtre servis sur la table. Le RĂ©gent feignait de ne pas
remarquer combien ces précautions extraordinaires étaient inju-
rieuses pour lui; mais un jour Villeroy ne voulut pas mĂȘme lui
laisser le mérite de cette dissimulation généreuse. Le Régent, étant
entré chez le roi au moment de son déjeuner, s'empressa de loi
servir lui-mĂȘme son cafĂ© Ă la crĂšme. AussitĂŽt le gouverneur ren-
verse la tasse comme par mégarde et ordonne d'en servir une autre.
M. d'Orléans se contint, mais un regard foudroyant annonça an
maréchal qu'il venait de se faire un ennemi implacable *.
1 L'Histoire de la régence, de Lémontey, est écrite avec un parti pris
absolu. Il est décidé d'avance, par exemple, à montrer le petit roi Louis XV
sous un jour si défavorable, qu'au bout de quelques pages on croirait volon-
tiers que cet enfant est un monstre de sécheresse et de dureté, et lorsqu'il
raconte l'exil du maréchal de Villeroy, il ne manque pas d'ajouter que son
élÚve ne témoigna pas le moindre chagrin, ne versa pas une larme et ne
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928 LE PRĂSIDENT HĂNAULT
« Ajoutez à cela que le maréchal avait eu une conversation quel-
ques jours auparavant avec le cardinal Dubois, oĂč il lui avait laissĂ©
trop voir les projets qu'il formait pour la majorité, et en ne suivant
que sa sotte vanité de parler avec hauteur à ce cardinal devant
qui tout le reste de la cour tremblait, il s'était trop ouvert sur l'es-
pérance qu'il avait de reprendre l'autorité sous le nouveau rÚgne :
oe fut tout cela qui dĂ©termina le duc d'OrlĂ©ans Ă mener le roi Ă
Versailles. Quoique le peuple fût trop accablé pour oser remuer,
on ne voulait pas que la ville fût témoin de tous ces changements :
aussi à peine y fut-on établi que l'exil du maréchal de Villeroy fut
arrĂȘtĂ©; on ne cherchait pour cela qu'un prĂ©texte, qui fut bientĂŽt
trouvé. Le Régent alla un lundi, jour de Saint-Laurent, dans le
cabinet du jeune roi; comme il était à l'étude avec M. le Duc, le
maréchal de Villeroy et l'évÚque de Fréjus son précepteur, il les
pria de se retirer, en leur disant qu'il avait un mot Ă dire au roi.
M. le Duc et l'évÚque obéirent, le maréchal refusa, disant que
c'était le droit de sa place de ne jamais quitter le roi d'un pas, le
Régent ne voulut point insister et prit congé du roi. Ensuite, le roi
étant allé à la messe, le maréchal aborda le Régent en sortant de la
chapelle pour lui donner un éclaircissement sur ce qui s'était
passé, le Régent lui dit qu'il n'en avait pas le temps; mais qu'il
n'avait qu'Ă se rendre Ă trois heures chez lui, et qu'il l'entendrait.
Le maréchal donna dans le piÚge, il arriva chez le duc d'Orléans;
dĂšs qu'il y fut, on ferma les portes sur lui; il attendit quelque
temps Ă la porte du cabinet du RĂ©gent, d'oĂč il vit sortir le marquis
de la Fare, son capitaine des gardes, qui l'arrĂȘta en vertu d'une
lettre de cachet qu'il avait à la main. Le maréchal, étonné, demanda
s'il ne pouvait point voir le roi ; on n'avait garde de le lui permettre,
il demanda qu'il lui fût permis au moins de voir le Régent, le mar-
quis de la Fare rentra dans le cabinet, Le Rlanc, secrĂ©taire d'Ătat
de la guerre, qui était chargé de cette expédition, lui fit dire que le
duc d'Orléans ne voulait point le voir. AussitÎt aprÚs lui avoir rendu
cette réponse, on le mit dans une chaise à porteurs que Le Rlanc
tenait toute prĂȘte et on le fit accompagner par cinq ou six officiers
des mousquetaires jusqu'au carrosse du Régent, qui l'attendait der-
riĂšre l'Orangerie avec ses gardes. Le carrosse le mena Ă prĂšs d'une
lieue, oĂč il trouva un carrosse du roi avec un dĂ©tachement de mous-
quetaires commandé par d'Artagnan, qui le conduisirent à Villeroy.
parut point s'apercevoir Je l'absence de son gouverneur, mais il ne nous
dit point sur quoi se fonde cette opinion. Hénault, au contraire, lié avec le
marĂ©chal lui-mĂȘme et avec Dubois, parfaitement au courant de ce qui se
passe Ă la cour, conte tout autrement la chose, d'accord avec Saint-Simon
et Mouffle d'Angerville.
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LE PRĂSIDENT HBNAULT 9*3
« Quand on jugea qu'il pouvait avoir fait 2 ou 3 lieues et qu'on
était sur de ne plus le revoir, le Régent monta chez le roi et lui
rendit compte de ce qui venait de se passer, ensuite il se retira
et laissa avec lui M. le Duc et l'Ă©vĂȘque de FrĂ©jus pour achever de
lui justifier la nécessité du parti qu'il venait de prendre. On fit sur-
le-champ fermer le cabinet du roi pour l'empĂȘcher de voir per-
sonne, on contremanda les gardes du corps et les carrosses qui
attendaient le roi pour la promenade, et le reste de la cour s'occupa
à raisonner sur cet événement.
« Le soir, le roi soupa à son ordinaire sans laisser voir sur son
visage aucune altération ni rien qui pût faire juger de ce qui se
passait en lui; Ă la fin du souper, il joua avec les jeunes seigneurs
Ă qui il faisait ordinairement cet honneur-lĂ , mais quand il se fut
retiré, il donna à la nature et à son bon naturel tout ce que la repré-
sentation l'avait forcé de lui refuser et il passa la nuit à pleurer.
Sommery, son sous-gouverneur, qui avait couché dans sa chambre
à la place du maréchal, essaya en vain de le consoler; il poussait
des sanglots qui marquaient assez combien la séparation du
maréchal lui coûtait, on lui proposa de boire un verre d'eau pour
apaiser l'oppression que lui causait la douleur, il répondit à cela
qu'il était assez grand pour en demander, s'il en avait besoin. Le
matin, on s'aperçut à son lever de l'altération de la nuit, et le soir
comme le duc de Villeroy, fils du maréchal, qui revenait de voir son
pÚre, se présenta pour demander l'ordre en qualité de capitaine des
gardes, le petit roi n'eut jamais la force de le donner.
« Cependant Paris apprit la disgrùce du maréchal, le peuple en
murmura beaucoup, mais comme cela ne s'était pas passé sous ses
yeux, l'impression fut bien moins forte que s'il avait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©
dans Paris; d'ailleurs on s'efforça de publier que le maréchal avait
manqué essentiellement à la considération personnelle qu'il devait
au Régent, que l'on ne se plaignait point de la façon dont il avait
Ă©levĂ© le roi, qu'on Ă©tait mĂȘme persuadĂ© de l'attachement qu'il
avait pour sa personne; mais que c'Ă©tait manquer Ă l'Ătat que de
critiquer sans cesse le Régent et les ministres; qu'il suffisait que
l'on prßt un parti pour essuyer sa contradiction, qu'il était trÚs
dangereux d'accoutumer le roi Ă juger du gouvernement de son
Ătat par les vues d'un homme aussi prĂ©venu que bornĂ©, enfin qu'il
n'avait point Ă se plaindre, qu'on l'envoyait dans son gouvernement
de Lyon avec tous les honneurs qu'on accorderait Ă l'homme du
monde dont on serait le plus satisfait; mais qu'il n'était pas étrange
qu'on retirùt de la cour l'ennemi déclaré du Régent.
« De semblables discours éblouirent les uns et persuadÚrent les
autres et eurent effacé dans peu de jours tout ce qu'on aurait pu
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930 LE PRESIDENT HĂNADLT
craindre de cette entreprise, quand une nouvelle scĂšne donna Ă
penser bien plus sérieusement au duc d'Orléans.
« A huit jours de lĂ , c'Ă©tait le lundi suivant, l'Ă©vĂȘque de FrĂ©jus,
précepteur du roi *, ne parut pas à l'heure de son étude : le roi en
demanda la raison, on le fit chercher dans son appartement et on
ne l'y trouva point : l'étonnement augmenta, on s'informa ce qu'il
pouvait ĂȘtre devenu, personne n'en Ă©tait instruit, il n'y avait que
M. le duc d'Orléans et M. le Duc qui avaient reçu chacun une lettre
par laquelle l'Ă©vĂȘque de FrĂ©jus leur marquait qu'il avait cru devoir
se retirer, sans dire quel lieu il avait choisi pour sa retraite. Les
courriers volÚrent dans le moment de tous les cÎtés, le Régent
voulait le ravoir à quelque prix que ce fût. Cette évasion portait
un furieux contre-coup sur ce qui venait d'arriver au maréchal de
Villeroy, l'Ă©vĂȘque de FrĂ©jus, par cette retraite prĂ©cipitĂ©e, annonçait
que loin d'y avoir part, il le désapprouvait totalement. Cela réveil-
lait les premiers bruits et était d'une dangereuse conséquence
auprÚs du roi, qui était bien plus attaché à son précepteur qu'à son
gouverneur, la perte du premier lui renouvelait celle du second, et
comme il ne pouvait mieux juger de ses vĂ©ritables intĂ©rĂȘts que par
les actions de l'Ă©vĂȘque de FrĂ©jus, dont il connaissait l'attachement
pour sa personne, dÚs que sa retraite lui annonçait son méconten-
tement, il était bien dangereux qu'il ne s'aperçût de la vue qu'on
avait de lui Îter toutes les personnes qui lui étaient véritablement
attachées. Ce qui augmentait encore la colÚre du Régent et celle du
cardinal Dubois, c'est qu'aprĂšs avoir mis tout en Ćuvre pour s'as-
surer de l'Ă©vĂȘque de FrĂ©jus, cette dĂ©marche leur annonçait qu'ils
n'y devaient point compter. Il fut donc question de le ravoir Ă
quelque prix que ce fût, et enfin, aprÚs bien des perquisitions, on
apprit qu'il était allé à B... (c'est une terre à 6 lieues de Versailles,
qui appartient Ă M. de Courson) . Cette nouvelle calma un peu le
Régent, qui avait laissé trop voir son trouble et son inquiétude, et
qui, aprĂšs avoir fait rĂ©flexion de quelle consĂ©quence il pouvait ĂȘtre
pour son autoritĂ© que l'Ă©vĂȘque se fĂ»t retirĂ© sans lui avoir fait part,
changea tout d'un coup de discours et fit répandre dans Versailles
qu'il Ă©tait parti de son consentement et que Ć n'Ă©tait un voyage
que de quelques jours.
« Le roi qui paraissait toujours inquiet et à qui, avant qu'on fût
instruit de ce qu'était devenu son précepteur, on n'avait pu donner
d'Ă©claircissements, imagina de lui-mĂȘme ce qu'il pourrait ĂȘtre
devenu : d'abord il demanda s'il ne serait point allé à Villeroy voir
le maréchal, ensuite s'il ne serait point allé à Sceaux voir le duc
1 L'abbé Fleury, depuis cardinal de Fleury et premier ministre de
Louis XV.
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LE nrtSIWHfĂź HĂRAULT 931
da Maine, qu'il savait ĂȘtre de ses amis, on bien s'il ne serait point
allĂ© Ă Paris voir Mâą0 de LĂ©vy qui y Ă©tait aussi. Ces questions firent
faire bien des réflexions de ta part d'un enfant qu'on n'était point
accoutumé d'entendre parler, et laissÚrent imaginer qu'il pensait
plus loin qu'on ne croyait. Enfin, on vint lui dire que l'évÚque de
Fréjus était allé à Courson et qu'il en reviendrait dans peu. Courson
appartenait Ă M. de Lamoignon.
« Cependant on lui détacha sur-le-champ Desfort, son ami, pour
le presser de revenir, et pour lui représenter les inconvénients
d'une évasion aussi brusque et aussi inconsidérée. Desfort se
chargea avec plaisir d'une pareille commission ; il y avait longtemps
qu'il n'Ă©tait de rien, et depuis le jour oĂč M. le Duc l'empĂȘcha d'ĂȘtre
contrÎleur général aprÚs la fuite de Law, il n'avait pas été question
de lui, il partit donc pour aller à Courson; mais la fermeté de
l'évÚque de Fréjus rendit le voyage inutile, il n'avait quitté la cour
que pour se justifier des soupçons qu'on aurait pu répandre dans
le public qu'il avait quelque part à la disgrùce du maréchal : ces
soupçons étaient d'autant plus fondés que le Régent rendait son
affaire meilleure en laissant croire qu'elle était de concert avec lui,
ainsi il n'écouta point tout ce que Desfort put lui dire, et le laissa
revenir à Versailles sans en avoir rien obtenu. Belle-Isle, qui était
aussi ami de l'évÚque de Fréjus (parce qu'il lui a été donné de Dieu
d'ĂȘtre l'ami de tout homme en place), fit auprĂšs de lui une tenta-
tive aussi inutile que celle de Desfort. Cette nouvelle jeta le Régent
et le cardinal Dubois dans de furieuses perplexités, l'impression
qu'elle pouvait faire sur l'osprit du roi lui donnait tout Ă craindre :
Dubois courait risque d'en ĂȘtre la victime, parce c'Ă©tait assez
l'usage de son maĂźtre d'abandonner ses ministres quand il ne
trouvait plus d'autres remĂšdes aux fautes oĂč ils l'avaient engagĂ©
que de les sacrifier Ă la haine publique. On eut donc recours Ă ce
qu'on crut de plus efficace et on engagea le roi Ă Ă©crire lui-mĂȘme
à son précepteur pour hà ordonner de revenir. Voici la lettre :
« Monsieur de FrĂ©jus, vous voue ĂȘtes assez reposĂ©, j'ai besoin de
vous, revenez donc au plus tÎt. » Cette lettre fn tout l'effet qu'on
en avait attendu, et le soir mĂȘme, c'Ă©tait le mardi, lendemain du
jour qu'il était parti, on le vit arriver à Versailles sur les neuf
heures du soir.
« Cette nouvelle de son retour surprit autant que celle de son
évasion. Tout le parti du maréchal, qui était celui de la vieille cour
et qui triomphait déjà de voir que cette premiÚre démarche décon-
certait le Régent et bravait sou autorité, vit avec chagrin qu'elle eût
été soutenue si faiblement.
« En effet, ce n'était guÚre la peine de disparaßtre pour se remon-
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9*2 LE PRĂSIDENT HĂNAULT
trer dÚs le lendemain, et les personnes les plus attachées à cet
Ă©vĂȘque sentirent bientĂŽt toutes les consĂ©quences du parti qu'il
avait pris. On disait avec raison qu'en partant il devait prévoir
qu'on le rappellerait, que son départ n'était grand qu'au cas qu'il
ne revĂźnt pas, et que plus il avait fait de bruit en disparaissant,
plus son retour aurait droit de surprendre.
« Le cardinal Dubois et le Régent éprouvÚrent dans cette occasion
ce qui leur avait déjà réussi cent fois depuis la régence, c'est que,
par une fatalité singuliÚre, tous les gens qui se déclaraient contre
eux et qui par cela seul pouvaient attendre de la considération de
la part du public, reperdaient bientĂŽt cette mĂȘme considĂ©ration par
quelques circonstances particuliĂšres. L'Ă©vĂȘque de FrĂ©jus en servit
encore d'exemple : ce qu'il venait de faire était perdu auprÚs du roi,
qui en ignorait le motif, le public lui sut mauvais grĂ© d'ĂȘtre revenu,
et tous ceux qui s'étaient attachés à lui dans l'espérance du crédit
que devait lui donner la familiarité du roi et la confiance du Régent
commencÚrent à s'en éloigner, parce qu'il était aisé de sentir que
le Régent ne lui pardonnerait jamais d'avoir voulu le cont regager. »
La fuite de l'Ă©vĂȘque de FrĂ©jus s'expliquait d'autant moins qu'il
ne pouvait souffrir le maréchal de Villeroy. Le temps n'éteignit
pas cette haine, et plusieurs années aprÚs l'exil du maréchal dans
son gouvernement de Lyon, il écrivit à M. de Fréjus, devenu car-
dinal de Fleury, une lettre aussi altiĂšre qu'impertinente pour se
plaindre de ce que le cardinal avait laissé sans réponse une recom-
mandation faite par lui, maréchal de Villeroy : il faut ajouter qu'il
écrivait comme un chat. Le cardinal lui répondit aussitÎt :
« J'ai reçu, monsieur le maréchal, une lettre que je n'ai pas pu
lire et que je n'ai pu me faire déchiffrer, mais dont la signature m'a
paru ressembler à la vÎtre. Si vous prenez la peine de m'écrire une
autre fois et si vous désirez que j'aie l'honneur de vous répondre,
ayez soin de vous y prendre différemment. 11 ne faut pas qu'on
puisse dire que le roi avait un gouverneur qui ne savait pas écrire
et un précepteur qui ne savait pas lire.
« Recevez avec bonté l'assurance des sentiments que je vous
conserve et qui sont bien particuliers Ă©tant et voulant rester Ă
jamais votre serviteur. »
L'orgueilleux maréchal de Villeroi avait pris pour cachet une clef
de montre avec la devise : « J'ai réglé qui nous rÚgle. » Il ne
pouvait mieux peindre sa sotte vanité.
Lucien Perey.
La suite prochainement.
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MfiR DUPANLOUP ET LE CONCILE
LA REVUE DES PĂRES JĂSUITES
UNE DĂCLARATION DE M, EMILE OLLIVIER
Nous n'avons jamais eu te goût, dans ce Recueil, des polémiques
rétrospectives. Loin de les provoquer, il nous est arrivé plus d'une
fois de les décliner. En ces derniÚres années notamment, nous
avons laissé passer, sans leur opposer de faciles réfutations, des
pamphlets et des biographies oĂč la lĂ©gende se mĂȘlant Ă l'histoire,
dénaturait sur plus d'un point les idées ou les actes de quelques-
uns de nos maĂźtres ou de nos amis les plus chers et les plus
illustres.
Nous avons été heureux de faire ce sacrifice aux désirs du Pon-
tife pacificateur qui ne cesse de convier les catholiques Ă l'oubli
des anciennes querelles, et à l'union, plus nécessaire aujourd'hui
que jamais.
Toutefois, quand la calomnie se précise jusqu'à invoquer des
documents, des faits et des dates, le silence n'est plus possible. Il
serait une trahison. Nos contradicteurs ne manqueraient pas d'en
prendre acte et de nous le présenter un jour comme un aveu.
Si d'ailleurs, une telle calomnie atteint un évoque illustre et
vénéré, l'obligation de la confondre est plus impérieuse encore.
Aussi, en dépit de nos répugnances, avons-nous cru devoir
rĂ©pondre Ă une assertion des Ătudes religieuses, publiĂ©es Ă Paris
par les RR. PP. Jésuites. Cette assertion, qu'on vient seulement
de signaler Ă notre attention, date du mois de juillet dernier.
Bile se rencontre dans un article oĂč l'on entreprend de retracer
le rĂŽle de Mgr Freppel au concile.
Au cours de ce récit qui appellerait plus d'une réserve et d'une
rectification, l'auteur cite et commente les lignes suivantes emprun-
tĂ©es Ă une lettre de l'Ă©vĂȘque d'Angers Ă l'Ă©vĂȘque de Strasbourg, du
7 juillet 1870 : « Il est maintenant prouvĂ© que certains Ă©vĂȘques
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934 M" DDPĂNLODP ET LE GONCILg
de la minorité ont prié le gouvernement de retirer les troupes et
mĂȘme t ambassadeur au cas oĂč l'infaillibilitĂ© serait dĂ©finie. Tous
les démentis du Constitutionnel n'y feront rien. On a ici des lettres
de députés catholiques auxquels M. Emile Ollivier Ta dit positive-
ment Vous oomprenae i qui point tout le monde est indigné de
c*te infamie. Pions attendons pour protester contre une telle
conduite que la chose soit bien constatée, et elle ne manquera pas
de l'ĂȘtre »
Voici maintenant le commentaire : « Ces derniÚres lignes font
allusion Ă l'appel direct que Mgr Darboy et Mgr Dupanloup, vaincus
sur 1b terrain tbéologique, adressaient à l'empereur et au pouvoir
civil contre le concile. Plusieurs de ces lettres, dont le contenu et
l'existence étaient alors vaguement soupçonnés, ont été publiées, et
pÚseront d'un poids bien lourd sur la mémoire des deux prélats.
Elles justifient tristement ces paroles que Mgr Freppel jetait Ă la
hùte, quelque temps aprÚs son arrivée à Rome, sur un carnet : Les
pharisiens at les scribes se firent césariens contre Jésus-Christ; nés
Ă©vĂȘques opposants se font bonapartistes contre le Pape. »
11 ressert clairement de ces lignes que Mgr Dupanloup, pendant
le concile, et dans le but d'en entraver les travaux et d'en étouffer
les décisions» aurait demandé au gouvernement français 4e retirer
de Borne ses troupes et de la livrer Ă l'Italie. L'accusation est grave,
et pour la porter contre un évÚque et contre un mort, il faut <ks
preuves Ă©videntes et irrĂ©cusables. Elle a d'autant pins besoin d'ĂȘtre
prouvée qu'elle est plus invraisemblable. Elle est invraisemblable
non seulement pour ceux (|ui, ayant connu l'évoque d'Orléans dans
l'intimité, savent quelle horreur la seule pensée d'une telle trahison
lui aurait inspirĂ©e; elle Test pour ceux-lĂ mĂȘme qui, Ă©trangers Ă
sen intimité, se souviennent de ces luttes glorieuses et obstinées
ponr la dĂ©fense du pouvoir temporel, oĂč nul me mĂ©rita de lui ĂȘtre
compare'. C'est Pie IX qui lui en rendait publiquement le témet
gnage1. Comment, aprĂšs avoir pris une telle attitude et l'avoir
gardée pendant dix ans, Mgr Dupanloup eût-U pu s'en départir
brusquement, jusqu'Ă rĂ©clamer lui-mĂȘme la ruine de ce pouvoir ai
Ă»dĂšlament dĂ©fendu* et qu'il avait tant de fois proclamĂ© nĂ©cessaire Ă
l'indĂ©pendance du Saint-SiĂšge? Comment eĂčt-il pu h rĂ©clamer de
ce gouvernement qu'il avait poursuivi de ses reproches pour l'avoir
trahi ou si imparfaitement sauvegardé? Comment aurait-il pu
demander un abandon qu'à peine consommé, il eût été obligé de
flétrir? car, en présence d'une telle éventualité, le silence eût été
pour lui le déshonneur, l'impossible.
1 Bref adressé par Pie IX à Mgr Dupanloup.
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M'r DUPANLOUP ET LE CONCIL1 935
On prétend, il est vrai, donner des preuves de cette incroyable
contradiction, ou du moins les indiquer : ce seraient des lettres
alor9 vaguement soupçonnées et depuis divulguées. Mais on ne les
cite pas; oĂč sont-elles ces lettres oĂč Mgr Dupanloup demanderait
au gouvernement français l'abandon de Rome? Qu'on les fasse
connaßtre! Elles n'ont jamais été publiées par la bonne raison
qu'elles n'existent pas. Si Mgr Dupanloup avait pu avoir l'idée d'une
pareille correspondance, il l'eût naturellement adressée à M. Daru,
son ami, alors ministre des affaires étrangÚres. Or M. Daru a
déclaré publiquement qu'aucune lettre n'avait été échangée entre
lui et l'Ă©vĂȘque d'OrlĂ©ans, durant le concile.
On en appelle au témoignage de M. Emile Ollivier, l'éloquent
président du conseil, à cette époque. C'est une autre erreur,
comme on le verra plus loin par une déclaration formelle de
M* Emile Ollivier lui-mĂȘme.
Non seulement Mgr Dupanloup n'a pas demandé le retrait de
l'armée d'occupation, mais il a protesté d'avance contre une pareille
conséquence de la politique d'intervention qu'il croyait opportune,
et il s'en est déclaré l'adversaire résolu. Si l'auteur de l'article
publié par les Etudes religieuses, au lieu de puiser exclusivement
aux sources hostiles, avait daigné lire l'histoire de Mgr Dupanloup
ou seulement la consulter sur un incident de cette importance, il
y aurait lu cette page qui l'eĂ»t averti tout au moins d'ĂȘtre circons-
pect : « L'Ă©vĂȘque d'OrlĂ©ans, Ă©crit Mgr Lagrange, a-t-il excĂ©dĂ©
dans son zÚle? A-t-il été d'avis, comme ont osé l'insinuer des voix
égarées par la haine, qu'il fallait menacer le Pape du retrait de
l'armĂ©e d'occupation? Ce sont d'odieuses calomnies. » â « Dans
ce cas, écrivait-il à M. de Montalembert, nous nous serrerions tous
autour du Pape. » Il tint le mĂȘme langage Ă , notre ambassadeur,
M. de Banneville, et il est Ă notre connaissance certaine que celui*
<ù en informa son gouvernement 1 . »
Oui, ce qu'il écrivait à M. de Montalembert dans un de ces
Ă©panchements intimes oĂč la sincĂ©ritĂ© est sans contrainte et sans
réserve, il le déclarait énergiquement au représentant officiel du
gouvernement impérial, à Rome. M. de Banneville en a laissé un
irrécusable témoignage.
GrĂące Ă une bienveillante communication, nous pouvons faire
connaßtre à nos lecteurs ce témoignage, et les circonstances au
milieu desquelles il fut révélé. L'éminent historien de Mgr Dupan-
loup, M. l'abbĂ© Lagrange, aujourd'hui Ă©vĂȘque de Chartres, dan»
l'espérance de confondre une calomnie encore timide, eut l'heu-
* Vie de Mgr Dupanloup, IIIe volume, ch&p* v.
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936 M" DUPANLOUP ET LE CONCILE
reuse inspiration de recourir au ministÚre des affaires étrangÚres.
Il demanda qu'on voulĂ»t bien, dans un intĂ©rĂȘt historique, lui
permettre de prendre connaissance des documents diplomatiques
émanés de Rome durant le concile. On l'y autorisa, et en les
parcourant, il constata l'existence d'une dĂ©pĂȘche confidentielle de
M. de Banneville, datée du 17 février 1870.
Cette date est Ă remarquer et Ă retenir. C'est la date oĂč la mino-
ritĂ©, Ă©mue par le nouveau rĂšglement qui allait ĂȘtre publiĂ© le
22 février et par l'introduction imminente du schéma sur les
rapports de l'Ăglise et de l'Ătat et sur l'infaillibilitĂ© pontificale,
aurait pu se porter Ă des rĂ©solutions violentes. C'est l'Ă©poque Ă
laquelle les détracteurs de Mgr Dupanloup rapportent ses préten-
dues manĆuvres et celles de la minoritĂ© (car toute la minoritĂ© a Ă©tĂ©
accusée), pour opprimer la liberté du concile. Or, dans cette
dĂ©pĂȘche officielle et confidentielle, notre ambassadeur, rendant
compte k son gouvernement d'une conversation avec Mgr Dupan-
loup, sur la situation du concile, écrit : « Je lui disais que les
résistances que l'on pourrait opposer à nos conseils nous condui-
raient inévitablement au rappel des troupes et à l'abandon de
Rome. â Alors, m'a-t-il rĂ©pondu, nous oublierions tout le reste,
et nous serions les premiers à nous ranger autour du Pape. »
C'est donc Ă l'heure oĂč on l'accuse d'avoir livrĂ© le pouvoir tem-
porel qu'il le défendait précisément avec le plus ^'énergie.
Qu'on nous permette de le dire en finissant, il nous a été parti-
culiĂšrement douloureux de rencontrer cette accusation dans une
Revue dirigée par des PÚres de la Compagnie de Jésus. Là , plus
qu'ailleurs, il nous semble, d'impérissables souvenirs devaient
défendre Mgr Dupanloup et sa mémoire contre le soupçon d'une
telle défaillance. L'histoire contemporaine de l'illustre Société con-
tient, en effet, plus d'une page qui atteste l'inviolable fidélité de
l'Ă©vĂȘque d'OrlĂ©ans aux causes justes et abandonnĂ©es.
La premiÚre date de 1845 : c'étaient les jours de cette grande
conjuration contre le jĂ©suitisme, oĂč des professeurs Ă©loquents
comme Michelet et Quinet s'unissaient dans la mĂȘme haine Ă des
romanciers populaires comme EugĂšne Sue. Dans cette tempĂȘte,
l'abbé Dupanloup eut la pensée de susciter à la Compagnie un
défenseur dont le nom seul était une autorité et une puissance : le
P. de Ravignan. Il alla le trouver Ă Saint-Acheul, et, usant de l'in-
fluence de l'amitié, il le détermina à entrer dans la lutte. Il se pré-
senta à lui tenant en main une page écrite d'inspiration, et qui
contenait l'exorde et tout le plan d'une apologie !. Deux mois aprĂšs
* Voy. la Vie de Mgr Dupanloup, par Mgr Lagrange. 1 vol., ch. xxvn.
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M" DUPANLODP ET LE CONCILE 937
paraissait cet écrit d'airain intitulé : De ï Institut des Jésuites ,
qui produisit dans l'opinion égarée une si puissante réaction.
Quelques années plus tard, en des circonstances non moins cri-
tiques, l'abbĂ© Dupanloup se retrouva fidĂšle Ă la mĂȘme cause. C'Ă©tait
au sein de la commission extra-parlementaire, chargée d'élaborer
la loi sur la liberté de l'enseignement secondaire. M. Thiers, d'ac-
cord avec M. Cousin et ses collĂšgues les plus influents, voulait
exclure les Jésuites du bénéfice de la loi projetée. Ils insistaient
auprÚs de l'abbé Dupanloup pour qu'il achetùt au prix de ce sacri-
fice nĂ©cessaire, disaient-ils, la libertĂ© de l'Ăglise.
L'abbĂ© Dupanloup protesta avec Ă©nergie : « L'Ăglise est la
justice, s'écriait-il, et elle ne peut, comme Pilate, condamner ce
qui est juste, et se croire quitte ensuite, en se lavant les mains. »
Et, développant cette idée, il se fit de l'honneur et des droits de la
Compagnie un avocat si éloquent et si habile, qu'il persuada
M. Thiers, et le transforma lui-mĂȘme en un dĂ©fenseur intrĂ©pide
des Jésuites. C'était leur ouvrir la noble carriÚre dont on voudrait
les exclure aujourd'hui, mais oĂč depuis quarante annĂ©es ils dĂ©pen-
sent leur dévouement au service de la jeunesse française.
Enfin, quand mourut le P. de Ravignan, ce fut encore l'abbé
Dupanloup qui, du haut de la chaire de Saint-Sulpice, voilée de
deuil, célébra l'orateur et le saint si cher et si glorieux à ses frÚres.
Ses accents, qui arrachĂšrent Ă Berryer un cri d'admiration, firent
tressaillir alors tous les cĆurs chrĂ©tiens.
Sans exagérer les devoirs de la reconnaissance, ne pouvions-
nous pas espérer que de tels souvenirs protégeraient la mémoire
de l'Ă©vĂȘque d'OrlĂ©ans, au moins des soupçons injurieux?
Nous n'aurons garde, au reste, de rendre la Compagnie toute
entiĂšre solidaire de l'erreur de l'un des siens dont la bonne foi
aura sans doute été surprise. Nous nous reprocherions d'oublier
nous-mĂȘmes que d'autres voix s'Ă©levĂšrent de ses rangs pour
cĂ©lĂ©brer notre grand Ă©vĂȘque avec toute l'autoritĂ© que donnent le
talent et la sainteté.
Ce fut, au lendemain de l'apparition d'un livre qjii devait plus
tard valoir tant d'attaques Ă l'Ă©vĂȘque d'OrlĂ©ans, la voix amie et
enthousiaste du P. Roothaan, alors supérieur général : « Je reçois
en ce moment votre cher billet du 14 juin oĂč vous m'annoncez
l'envoi de votre dernier ouvrage : La Pacification religieuse. Mille
et mille remerciements. Hier, j'avais fini de le lire, de le dévorer.
Impossible de vous dire quelles délices j'ai goûtées. Combien de
fois je me suis senti poussé, forcé de vous féliciter, de vous
remercier, de vous embrasser, pour ces belles pages pleines de la
sagesse qu inspire la foi. Oh ! que les passions sont fortes, celles
10 DĂCEMBRE 1892. 60
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938 M* D&PJLXLOUP ET LB OONCIL1
qui résistent à ces rayons du soleil de justice ! Espérons, oui,
qu'avec le temps, les ombres seront dissipées et qu'enfin nous
verrons la paix dans la justice !
(( Roothaan.
« Rome, le 8 juillet 1845. âą
Ce fut plus tard la voix attristĂ©e du P. de Ravignan lui-mĂȘme se
justifiant ou plutÎt se glorifiant, prÚs de son supérieur général, de
sa tendre vénération pour Mgr Dupanloup et ses amis :
« J'aime tendrement et j'estime profondément MM. de Falloux,
de Montalembert et Dupanloup. Notre liaison est intime, il est vrai,
autant qu'elle peut l'ĂȘtre en ce qui me concerne, Ă©tant religieux.
Ces trois hommes, je les considÚre comme des défenseurs dévoués
et éclairés de l'Eglise, comme des amis vrais et dévoués de la
Compagnie, et certes ils ont fait leurs preuves. Mon cĆur souffre
quand ils sont attaqués... » Et plus loin : « On m'a souvent
reproché la grande influence qu'exerçait sur moi l'abbé Dupanloup.
Il est mon ami intime, je le chéris et le vénÚre, mais en quoi a-t-il
influé sur moi, surtout de maniÚre à me faire manquer à mes
devoirs 4 ? »
BientĂŽt le R. P. gĂ©nĂ©ral, faisant lui-mĂȘme Ă©cho k cette lettre,
lui répondait : « Si M. de Montalembert et nos antres génÚrent
amis sont attaqués, veuillez bien leur exprimer tous mes regrets et
leur dire que la Compagnie est loin de partager de semblables
sentiments, que pour ce qui me concerne, je sais la reconnais-
sance que je leur dois, et j'espĂšre, avec la grĂące de Dieu, ne jamais
manquer à ce qu'elle exige de moi 2. »
AprĂšs bien des annĂ©es et des Ă©vĂ©nements divers oĂč TĂ©vĂȘque
d'Orléans eut à subir plus d'une ingratitude, nous retrouvons le
mĂȘme sentiment et le mĂȘme accent dans cette lettre du P. de
Villefort, adressĂ©e Ă l'Ă©vĂȘque d'OrlĂ©ans, en son nom et en celui de
son supérieur général. Faisant écho à la lettre du cardinal Caterini,
Ă©crite dans la mĂȘme circonstance, elle le fĂ©licite de sa brochure :
la Convention et F Encyclique. Et lui faisant connaĂźtre en mĂȘme
temps la pensée intime de Pie IX, elle le justifie d'avance des accu-
tions qu'allait provoquer contre lui cette célÚbre brochure.
« Monseigneur, le Souverain Pontife s'est déjà exprimé, en
plusieurs circonstances, sur votre derniĂšre publication, en des
4 Vie du P. de Ravignan, par le P. de Pontlevoy, ch. xx.
UĂšid.
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M* DUPANLOUP ET LE CONCILE 939
termes si consolants pour vos amis, qu'il serait superflu de rien
ajouter Ă une si haute et si formelle approbation. Veuillez bien
cependant, Monseigneur, agréer les remerciements et les félicita-
tions sincÚres de notre PÚre général et du P. Rubillon. Je vous
laisse Ă juger, Monseigneur, si je suis heureux d'ĂȘtre leur inter-
prĂšte, et si je partage leurs sentiments.
« Daignez me bénir,
« P. DE VlLLEFORT, S. J. »
Ces voix autorisées plaident mieux que tous les commentaires
la cause du grand Ă©vĂȘque prĂšs de ceux que nous dĂ©sirons Ă©clairer,
et elles lui obtiendront, nous n'en voulons pas douter, la réparation
que réclament la vérité et la justiee.
Désireux d'aller sur ce point au fond des choses et de ne laisser
aucun prétexte aux fausses imputations, le directeur du Corres-
pondant a demandé à M. Emile Ollivier de vouloir bien préciser
ses souvenirs de 1870 Ă ce sujet.
M. Emile Ollivier a répondu par cette déclaration trÚs nette :
« Aucun Ă©vĂȘquk de la minoritĂ©, et pas plus Mgr Dupanloup que
TOUT AUTRE, n'a RĂCLAMĂ L'ĂVACUATION DU TERRITOIRE PONTIFICAL. »
Cette parole décisive clÎt le débat; elle réduit à néant une
calomnie, en fixant irrévocablement un point d'histoire.
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REVUE LITTĂRAIRE
ROMANS NOUVEAUX
Je pense bien que toutes et tous vous avez lu la Terre promise {
de M. Paul Bourget; et la tùche devient singuliÚrement aisée pour
le critique qui n'a plus qu'Ă analyser avec son plaisir celui de tous
les amis d'une Ćuvre dĂ©licate, Ă©levĂ©e et pure. On est frappĂ©
d'abord en ouvrant ce livre de le trouver si différent de ceux qui
ont précédé. Il n'y a plus trace ici de cette sorte de libertinage
attendri oĂč s'est complu si souvent la pensĂ©e de M. Bourget; maison
n'y rencontre que des consciences droites, que des sentiments d'une
honnĂȘtetĂ© sans mĂ©lange, que la morale la plus solide. En y songeant
pourtant on se rend compte que ce livre accuse moins un change-
ment dans les idées de M. Bourget qu'il n'en marque le progrÚs et
comme l'aboutissement naturel. En effet, dans les histoires d'amours
coupables qu'il nous avait contées jusqu'ici, on lisait à toutes les
pages l'effroi que lui inspirait cette sorte d'amours. Dans ses pré-
faces ou dans ses conclusions, il avait soin de préciser la leçon
morale qui devait se dĂ©gager du rĂ©cit. Et Ă mesure que l'Ćuvre
avançait et plus la pensée de l'auteur gagnait en sérieux et eu
gravitĂ©, plus on sentait l'influence de l'idĂ©al chrĂ©tien s'imposer Ă
lui et le pénétrer. Seulement de décrire la passion dont on veut
nous détourner, c'est un mauvais moyen et qui va contre le but
poursuivi. Il n'est, pour nous inspirer le goût du bien, que de nous
faire entrer en sympathie avec des Ăąmes scrupuleuses. C'est ce que
M. Bourget a compris et c'est ce que cette fois il a su faire. Ce récit
laisse une impression d'apaisement et de sérénité, comme fait aussi
bien cette nature de Sicile qui lui prĂȘte son cadre aimable et ses
horizons bienveillants.
4 Paul Bourget, Terre promise, \ vol., chez Lemerre.
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REVUE LITTĂRAIRE 941
Un jeune homme, au moment de se marier, découvre que d'un
ancien adultÚre il lui est né un enfant. Par là tout son avenir est
compromis, sa vie est changĂ©e, et le bonheur qu'il touchait dĂ©jĂ
comme avec la main lui échappe... Tout le roman tient en ces quel-
ques mots; et on en aperçoit aussitÎt la portée. Elles ont été dou-
loureuses et cruelles les brĂšves amours de Francis Nayrac et de
Pauline Raffraye. C'est le chĂątiment de l'adultĂšre que la maĂźtresse
y donne avec son amour la preuve elle-mĂȘme de son immoralitĂ©.
C'est pourquoi le soupçon et la jalousie en sont l'accompagnement
obligé. Pendant les quelques mois qu'a duré cette liaison, le jeune
homme n'a cessĂ© d'ĂȘtre torturĂ© par le doute. Et il a rendu au cen-
tuple les souffrances dont il Ă©tait lui-mĂȘme suppliciĂ©. C'est le mot
si profond et si vrai de la Visite de noces : « Ăa finit par le mĂ©pris
de l'homme et par la haine de la femme. à quoi bon alors? » Mais
quand on comprend, il est trop tard; puisque les seules leçons qui
nous servent sont celles de notre expérience, et puisque la sagesse
n'entre dans no3 cĆurs qu'Ă la suite du regret et du remords.
Francis, tout meurtri encore de cette ancienne blessure, aspire
maintenant au repos qu'apporte une affection simple, à la plénitude
de bonheur qui réside dans le don absolu et loyal de tout notre
ĂȘtre Ă un seul ĂȘtre... Ce bonheur, pour grand qu'il soit, n'es tpoint
rare, et ceux-là seuls ne l'ont pas rencontré qui ne l'ont pas
cherché. Car la jeune fille, au moment qu'elle arrive au mariage,
est prĂȘte Ă concentrer pour toujours toutes ses affections sur celui
Ă qui elle est reconnaissante de l'aimer. Et ce n'est pas elle qui
sers coupable des malentendus et des désillusions qui suivront. . .
Au seuil de cette « Terre promise » Francis voit se dresser devant
lui son passé. 11 apprend ainsi et nous apprenons avec lui que le
passé ne meurt pas, que nous restons pour toujours prisonniers
de nos fautes, et que chacune de nos erreurs a le plus lointain
retentissement, et, enfin, qu'il n'est pas un moment de notre vie
oĂč nous n'engagions toute notre vie.
Il est clair qu'une telle leçon n'a de sens que pour ceux qui se
font de la vie une conception trĂšs haute. On a pu dire que le
roman de M. Bourget est un roman romanesque, que dans la
réalité les choses ne se passent pas ainsi, mais qu'elles s'arrangent
de iaçon plus simple et plus commode. Dans la réalité, Francis
Nayrac ne se serait pas embarrassé d'un devoir que la morale
peut bien conseiller, mais Ă l'accomplissement duquel les conve-
nances sociales s'opposent. 11 aurait répudié une paternité que la
loi ne peut reconnaĂźtre. D'ailleurs Henriette Scilly n'aurait rien
su ou rien compris. Et dans la suite, tous deux, apparemment, se
seraient applaudis de n'avoir pas sacrifiĂ© Ă une chimĂšre des intĂ©rĂȘts
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m IIIVUC LITTĂRAIRE
aolides et le vrai de l'existence... Gela est exact, et mĂȘme ne
fait point doute pour qui connaĂźt un peu le train du monde. Hais
c'est précisément ce qui fait la valeur de ce livre qu'on nous y
présente une image idéale de la vie et qu'on y donne, à un grave
problÚme, une solution différente de celle qu'admet la conscience
vulgaire, prĂȘte i tous les compromis. Un homme a un enfant d'une
femme mariée. Garde-t-il des devoirs envers cet enfant? Le lien
mystérieux du sang implique- t-il nécessairement une obligation?
« Je ne crois pas exagérer, dit M. Bourget, en affirmant que neuf
hommes sur dix feront à cette question une réponse négative.
C'est pour le dixiÚme qu'est écrit ce roman, pour celui dans le
cĆur duquel les passions et l' expĂ©rience n'ont pas entiĂšrement
aboli le noble sens du scrupule, et Ă qui ce n'est point assez, pour
s'estimer tout Ă fait, d'avoir conciliĂ© son intĂ©rĂȘt avec les conve-
nances et son plaisir avec la correctioo mondaine ou bourgeoise. »
Francis Nayrac est ce dixiÚme. Depuis qu'il a découvert sa pater-
nité, les sentiments s'en éveillent chez lui. Il éprouve pour l'enfant,
née de son sang, cette affection instinctive, le besoin de la voir,
de la savoir prĂšs de lui comme elle est Ă lui. Et surtout il
prend conscience de sa responsabilité. Car tel est le raisonnement
auquel ne saurait échapper une ùme de pÚre. Cette existence
que nous avons donnĂ©e, â imposĂ©e plutĂŽt, â on ne nous la
demandait pas. Nous avons condamnĂ© un ĂȘtre Ă subir cette sĂ©rie
d'épreuves et de souffrances que la vie apporte immanquablement,
car elles sont la vie elle-mĂȘme. Et donc depuis ce jour-lĂ , nous ne
nous appartenons plus, et nous n'avons plus le droit de disposer
de nous. C'est pourquoi Francis Nayrac peut bien, maintenant
encore, souhaiter d'épouser Henriette Scilly. Il n'a pas cessé
d'aimer la jeune fille et il souffre quand elle retire la main qu'il pres-
sait déjà dans les siennes. La séparation est douloureuse et la dou-
leur est aiguë. Elle s'apaisera cette douleur et disparaßtra dans le
sentiment supérieur du devoir à remplir. Et devant qu'il soit
longtemps, l'homme mûr ne saura que remercier et bénir la jeune
fille qui en s' effaçant vient d'assurer la rectitude et la simplicité de
la vie de celui Ă qui elle se sacrifie.
Cette Henriette Scilly est une des plus gracieuses figures de jeune
fille qu'on puisse imaginer. Je crois bien que M. Bourget n'a jamais
fait Ćuvre de psychologie plus dĂ©liĂ©e que dans les passages oĂč il
analyse les mouvements de ce cĆur virginal, et lorsqu'il dĂ©crit ce
qu'il appelle les divinations d'une jeune fille. Ni dans les romans
ni au théùtre il n'y a guÚre de jeunes filles : et c'est ici que les
auteurs se réfugient désespérément et uniformément dans la con-
vention. Cela se comprend assez bien et ce n'est pas leur faute. Je
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REVUE LITTĂRAIRE 943
ne sais plus qui a dit que ce qui manque aux livres oĂč les roman-
ciers nous décrivent la sensibilité féminine, c'est d'avoir été écrits
par des femmes. Et de fait il est certaines nuances trop délicates,
et des secrets trop intimes qui nous échapperont toujours. Mais la
difficulté augmente singuliÚrement quand il s'agit de nous ouvrir
un cĆur qui s'ignore en partie lui-mĂȘme comme il ignore tout de
la vie, et oĂč les sentiments sont encore indĂ©cis, en formation et en
puissance, plutĂŽt qu'ils ne sont dĂ©veloppĂ©s, arrĂȘtĂ©s et prĂ©cis. Il y
faut donc une singuliĂšre dĂ©licatesse de touche; c'est celle mĂȘme
dont fait preuve M. Bourget quand il nous initie aux premiĂšres
angoisses d'Henriette et qu'il nous montre par quelle subtile fissure
le doute s'insinue dans son ùme confiante. Ils étaient, elle et son
fiancé, dans une entiÚre communion d'esprit, dans une parfaite
harmonie de toutes les pensées et de tous les sentiments. La jeune
fille n'a rien appris. Aucun fait n'est venu Ă sa connaissance qui
fût de nature à la mettre sur la voie d'un secret. Mais elle devine
qu'il y a un secret. Son tact de femme et de femme aimante l'en
avertit. Quelque chose qu'elle ne saurait dire a eu lieu. Elle sent
que cette harmonie parfaite est dérangée. Elle est renseignée par
une inquiétude et par un trouble de sa propre sensibilité...
Enfin, le portrait de la mÚre d'Henriette n'est pas moins achevé.
Cette figure d'honnĂȘte femme est bien sĂ©duisante et d'une vĂ©ritĂ©
trÚs large. On savait bien, pour avoir rencontré dans Cruelle
Ă©nigme cette touchante Marie-Alice, que M. Bourget est habile Ă
faire parler les mĂšres douloureuses. Mais la mĂšre d'Hubert Liauran
est de celles qui, par trop de délicatesse, se sont fermées au spec-
tacle de la vie. Elles n'ont pu supporter la vue de ses injustices et
de ses cruautés. Elles n'en ont pas regardé en face les dangers et
elles n'ont donc pu en recevoir les enseignements. Il n'en est point
de mĂȘme de Mmo Scilly. Elle est douĂ©e, celle-ci, d'autant de bon
sens que de tendresse : il y a du courage dans sa bonté. Elle est
de celles qui, aux jours d'épreuve, ne savent pas seulement com-
patir Ă nos misĂšres, mais qui sont capables encore de nous con-
seiller. De celles-lĂ , meilleures entre les meilleures, l'homme,
facile au découragement, a reçu plus d'une fois la parole qui récon-
forte ou qui sauve. Francis Nayrac, dans la détresse de son ùme,
peut se confier Ă cette mĂšre prudente. Elle mettra au service de
ces deux enfants trop malheureux sa science de la vie, une science
faite de tristesse, inclinĂ©e Ă l'indulgence et prĂȘte au pardon.
Et il se pourrait que, par ce nouvel aspect de son talent,
M. Bourget eût quelque peu désorienté la sympathie de ses lec-
teurs habituels. Ce livre lui aura fait singuliĂšrement gagner dans
l'estime de ses vrais amis qui y reconnaissent le fruit de sa pensée
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944 REVUE LITTĂRAIRE
mĂ»rie, plus consciente d'elle-mĂȘme, en possession de plus de
vigueur et de santé.
M. Maurice Barrés est l'un des écrivains d'aujourd'hui pour
qui j'ai le plus de goût. Il est trÚs intelligent. Il a des idées;
peut-ĂȘtre ne sont-elles pas toujours Ă lui, mais il a l'air de ne
pas le savoir; et c'est l'important. Il exprime ces idées dans un
style dont on ne saurait trop louer la sobriété, la précision et la
sécheresse. 11 s'est conquis par là l'estime de juges difficiles. Mais
en outre, il est un trop subtil connaisseur de notre société pour
ignorer qu'on n'y arrive pas à la réputation, à moins d'avoir
quelque peu scandalisé les simples. On se montre habile en met-
tant d'abord contre soi ceux qu'on appelait jadis les bourgeois ou
les philistins, et que M. Barrés appelle les barbares. M. Barrés
a fait pour irriter les barbares des efforts méritoires et, d'ailleurs,
couronnés de succÚs. Je sais des gens d'humeur ordinairement
paisible, qu'il suffit de son nom pour jeter hors de leur naturel.
Leurs réclamations naïves ont mieux servi sa notoriété que n'a
fait l'admiration de plusieurs snobs. Par lĂ s'explique l'attitude
qu'a dĂ» choisir M. BarrĂ©s, et qui frappe d'abord le regard. De lĂ
cette affectation de bizarrerie, cette recherche de l'excentricité,
cette terreur de paraßtre simple, et cette uniformité de son ironie,
et cette continuité de sa lab nieuse impertinence. Il faut du cou-
rage pour se rester ainsi fidĂšle Ă soi-mĂȘme. M. BarrĂ©s est conscien-
cieux. Il s'applique. Et de fait, cette constante surveillance de
soi, cette soumission à une discipline sévÚre qui ne fléchit devant
aucune lassitude, fĂ»t-ce mĂȘme celle des autres, ce n'est pas seule-
ment preuve d'esprit et marque d'ingéniosité; mais j'y trouve
une sorte de beauté morale et une forme de la vertu.
Comme les précédents livres de M. Barrés, Y Ennemi des lois l
fera la joie des délicats, et désolera les autres. Voici à peu prÚs ce
qu'il y a au fond de ce livre, et comment s'y enchaßnent les idées.
Un jeune homme, André MaltÚre, épris de socialisme, cherche, en
s'aidant des idĂ©es des plus grands rĂ©formateurs de ce siĂšcle, Ă
concevoir quelque société qui s'accorde avec notre sensibilité
moderne. Il passe en revue le3 systĂšmes de Saint-Simon, de
Fourier, de Lassalle, de Karl Marx ; il étudie le caractÚre et la vie
de Louis II de BaviĂšre; et peut-ĂȘtre ne s'attendait-on pas Ă voir
Louis II en cette affaire. Ses conclusions sont celles-ci. Tous les
systÚmes ne valent que pour détruire ceux qui les ont précédés.
4 Maurice Barrés, l'Ennemi des lois. 1 vol. Chez Perrin.
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REVUE LITTĂRAIRE 945
Us sont une excellente critique des conditions actuelles de la
société, rien de plus. SitÎt réalisées, toutes leurs formules se figent
Le meilleur socialisme serait aussi inhabitable que l'organisation
d'aujourd'hui. Il n'y a donc pas lieu de construire des systĂšmes
inédits et d'édicter des lois nouvelles. « Un état d'esprit, non des
lois, voilà ce que réclame le monde, une réforme mentale plus
qu'une rĂ©forme matĂ©rielle. Il ne faut pas rĂȘver d'installer les
hommes dans une rĂšgle qui leur impose le bonheur, mais de leur
suggérer un état d'esprit qui comporte le bonheur. » C'est en ce
sens qu'André MaltÚre est l'ennemi des lois. « Les lois ont été
nécessaires... Les dogmes et les codes nous ont mis dans le sang
la pitié et la justice. Aujourd'hui que nous nous en sommes assi-
milé la meilleure part, ils ne font plus que nous embarrasser de
leurs formules. C'est la pulpe d'aliments assimilés. » S'il faut
entendre par là que les lois ne sont que la représentation grossiÚre
des idées morales qui ont cours à chaque moment de la société, et
encore que la moralité dépasse toujours et contredit parfois la
légalité, il faut avouer que cela est juste, et qu'on ne saurait ni
mieux penser ni mieux dire. On noterait aussi bien au cours du
livre plus d'une remarque fine ou profonde. M. Barrés est frappé
de ce fait, à savoir que les idées n'ont de vertu active qu'autant
qu'elles se sont transformées en sentiments ; il y revient à plusieurs
reprises : « Seules, dit-il, nous mÚnent les vérités qui nous font
pleurer. » Et encore : « Mais quoi? Toujours des choses d'intelli-
gence. Je n'en suis pas bouleversĂ©... Je voudrais ĂȘtre bouleversĂ©...
Ah! des choses qui puissent changer les cĆurs! » Il touche enfin
à la véritable plaie de la société moderne, quand il dit : « La reli-
gion catholique n'est-elle pas assez belle pour suffire aux besoins
les plus profonds des personnes qui réclament une foi et un Dieu?
Comme direction de conscience qu'espĂšrent-elles inventer qui
vaille le confessionnal? Ce n'est pas de systĂšmes que nous man-
quons, mais d'Ă©nergie : l'Ă©nergie de conformer nos mĆurs Ă nos
façons de sentir. » Les portraits des réformateurs sont indiqués
en quelques traits, avec une pénétration et une sûreté remarqua-
bles. M. Barrés excelle encore à donner la rapide impression d'un
intérieur de ville ou d'un paysage. Les notations de la vie à Venise
et à Munich sont curieuses. Telle description est resserrée en deux
lignes, Ă la vieille maniĂšre française : « C'Ă©tait l'heure oĂč le sable
des jardins solitaires est rougi du soleil couchant. » Et enfin
la maniÚre de M. Barrés, plutÎt raide à l'ordinaire, s'assouplit en
quelques passages d'une rĂȘverie trĂšs voilĂ©e, d'une sensibilitĂ© trĂšs
discrĂšte et dont l'effet est tout Ă fait charmant.
Il reste à voir de quelle fable s'est avisé M. Barrés pour nous
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946 RBVDE LITTĂRAIRE
présenter ses remarques sur le présent et sur l'avenir des sociétés.
Il feint qu'André MaltÚre a été condamné à quelques mois de prison
pour un article de journal. Dans sa prison il est visité par deux
femmes : Claire, jeune fille élevée suivant les méthodes récentes,
et Marina, petite princesse russe, que n'embarrasse aucun des vieux
scrupules sociaux et chez qui « le goût tient lieu de moralité ».
Avec Claire il se livre à d'interminables discussions d'idées. Marina
est sa maßtresse. Celle-ci a recueilli chez elle le chien d'André,
nommé le Velu. Elle l'amÚne quelquefois dans la prison.
Un jour le Velu qu'elle avait obtenu d'introduire prit une liberté.
André crut devoir s'excuser des défaillances analogues que l'animal
pouvait avoir chez son hĂŽtesse... Alors la petite princesse raconta
qu'un jour, dans la pension oĂč elle Ă©tait Ă©levĂ©e, pendant le sermon,
comme on riait du pope, le signe serpentin d'une défaillance se dessina
du rang des moyennes. Ce fut un scandale. A quatorze ans, el Ă
l'Ăglise! Personne n'avouait. On fit revenir ces demoiselles, on les
replaça, et la coupable apparut. « A-t-on eu raison de couvrir de honte
une bonne petite fille? »
C'est singulier, dit André, comme votre histoire me plaßt.
C'était la premiÚre fois qu'ils se trouvaient d'accord sur une chose
sérieuse, et ils en furent enchantés.
Le Velu accompagne André et Marina dans un voyage qu'ils font
en Italie. Mais au retour il trouve la mort dans Turin. Cette mort
est racontée en tous ses détails, et avec une intensité d'émotion
que cette fois M. Barrés ne cherche pas à dissimuler.
André quitte Marina pour épouser Claire.
Il a emmené avec lui, pour remplacer le Velu, un chien que lui a
donné Marina. On l'appelle le Repasseur, parce que, dans les pre-
miers temps de sa carriÚre, il surveillait la charrette d'un rémou-
leur. C'est un chien de basse extraction. Il a néanmoins ses mérites,
ainsi qu'il ressort d'un parallÚle qu'André institue entre le Repas-
seur et le Velu, et qu'il développe à la maniÚre des parallÚles
classiques, entre César et Alexandre, Cicéron et DémosthÚne,
Raphaël et Michel-Ange. Il semble bon à André de débaptiser le
Repasseur et de l'appeler Velu II. Claire et André emmÚnent Velu II
dans leur voyage de BaviĂšre et lui font visiter les chĂąteaux de
Louis II. Mais Ă Paris, un beau jour, Velu II se sauve afin de
retourner chez son ancienne maĂźtresse Marina. Il se perd dans les
rues. André, Claire et la petite princesse russe se mettent à sa
recherche avec une angoisse pareiMe. Ils trouvent enfin qu'on l'avait
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REVUE LITTĂRAIRE 947
amenĂ© au MusĂ©um, dans la salle de vivisection, oĂč dĂ©jĂ il avait
reçu un coup de bistouri.
Je voulais savoir notamment, dit le vivisecteur, si votre chien, privé
de son cerveau, eût perdu la faculté d'élever le membre postérieur
dans l'émission de l'urine... André s'étant retourné vers le Velu
constata que, dans sa dĂ©tresse, il leur avait fait un excrĂ©ment. â
Bonne réponse ! se dit-il mentalement.
... Je prévois que ce* histoires de chiens et d'ordures de chiens
ne seront pas du goût de tous les lecteurs. Les « barbares » n'en
apprécieront pas la délicatesse et n'en apercevront pas la significa-
tion. Mais on perdrait son temps Ă leur expliquer ce qu'ils ne peu-
vent comprendre. Et c'est en quoi précisément ils sont des barbares.
Cependant, leur commune sympathie pour Velu 11 a créé entre
les trois jeunes gens un tien désormais indissoluble. Us vont vivre
de compagnie : mari, femme et maĂźtresse.
... Ici encore, les barbares ne manqueront pas de se récrier :
Etait-ce lĂ qu'on en voulait venir? Et pour aboutir Ă cette conclu-
sion fallait-il taire tant d'affaires, prendre de tels détours, inter-
roger Fourier aprĂšs Saint-Simon, Louis H aprĂšs Karl Marx, et
dĂ©ployer enfin un appareil si pĂ©dantesque? L'institution dont rĂȘve
André pour rendre la société plus habitable, et qu'il recommande
aux « personnes de ce temps qui ont la vie intérieure la plus
intense et la plus ornée »r c'est le ménage à trois. On le connais-
sait déjà , et d'antres moralistes avant ML Barrés en avaient célébré
les bienfaits..* L'objection est spécieuse. Mais on sait de reste
que les idées importent moins que la façon de les exprimer. Sans
doute, l'apologie du ménage à trois n'est pas une nouveauté. Mais
qui ne voit qu'ici la méthode ea est nouvelle?
A. mesure que noua devenons plus compliqués et plus raffinés,
noos nous prenons de plus de goût pour les sentiments simples et1
nous nous reportons avec attendrissement vers les Ă©poques oĂč une
foi facile fleurissait les ùmes naïves. C'est un phénomÚne assez
connu, et les exemples ne manquent pas de ce retour nostalgique
des dĂ©cadences vers les Ăąges primitifs. C'est de mĂȘme qu'on voit
l'idylle renaßtre aux époques troublées, et que les effusions de la
sensiblerie coïncident avec les périodes de pire sécheresse d'ùme.
Et de là vient encore cette mode qui ramÚne la littérature d'aujour-
d'hui vers les pieuses légendes. Les plus distingués de nos écri-
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948 REVUE LITTĂRAIRE
vains ont sacrifié à cette mode, et je n'en vois guÚre dont le talent
ait été assez robuste pour se tenir en garde contre ces miÚvreries
aimables. Ceux que charment ces contes précieux en iront chercher
dans Y Ettri de nacre* que leur offre M. Anatole France, des
spécimens de la qualité la plus rare.
C'est la légende des saintes Oliverie et Liberette, converties par
M. Saint Bertauld, fils de Théodule, roi d'Ecosse, qui vint dans
les Ardennes pour évangéliser les habitants du pays Porcien. Ce
sont les actes de la vie de sainte Euphrosine d'Alexandrie, en
religion frÚre Smaragde, tels qu'ils furent rédigés dans la laure du
mont Athos par Paul Diacre. Ou c'est encore l'histoire de Scolastica,
mariée au fils mal nommé d'un sénateur d'Auvergne, Injuriosus,
et qui mourut ayant gardé sa robe d'innocence. Et lorsque le
chaste époux vint dormir de l'éternel sommeil auprÚs de la sainte
dans la basilique de Saint-Allire, la premiĂšre nuit qu'il y reposa,
un rosier miraculeux, sorti du cercueil de l'épouse virginale, enlaça
les deux tombes de ses bras fleuris...
C'est ainsi que M. Anatole France se plaĂźt Ă enrichir de gloses
nouvelles les vieux textes qui ont édifié tant de générations, du
temps que les lettrés ne s'étaient pas encore avisés d'y aller cher-
cher un amusement pour leur imagination fatiguée. Le plus souvent
M. France se donne seulement pour un traducteur, et le seul mérite
auquel il prétende est celui d'une fidélité scrupuleuse. Le moyen
de ne pas le croire quand il nous cite le fonds Michel Chasles, la
bibliothĂšque de Tarascon, et sur la garde d'une Bible du onziĂšme
siÚcle, quatre-vingts lignes d'une cursive mérovingienne assez
lisible. « Je ne manquerai pas de publier le texte complet dÚs que
j'en aurai achevé la lecture. Et je ne doute point que H. Léopold
Delisle ne se charge de prĂ©senter lui-mĂȘme cet inestimable docu-
ment à l'Académie des inscriptions. » La relation des actes de
sainte Euphrosine est trĂšs authentiquement de la main du diacre
Georges. Que si M. France n'a pas de doutes sur la provenance de
son texte, il ne laisse pas de concevoir quelques scrupules sur la
valeur de sa traduction. « J'ai de bonnes raisons de croire qu'en
lisant le texte de mon diacre j'ai fait d'énormes bévues et que ma
traduction fourmille de contresens. Elle n'est mĂȘme, peut-ĂȘtre,
qu'un contresens perpétuel... » Ces scrupules ne sont pas uni-
quement dictés à M. France par un excÚs de modestie; mais nous
sommes trÚs portés à partager sur ce point son sentiment. Le
diacre Georges ne devait pas avoir d'esprit. Et les scribes ignorants
et pieux du onziĂšme siĂšcle devaient croire fermement aux histoires
* Anatole France, VEtui de nacre. Chez Calmann Lévy.
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REVUE LITTĂRAIRE 949
merveilleuses qu'ils transcrivaient. C'est H. Anatole France qui
ajoute à ces récits une note d'ironie imperceptible autant qu inof-
fensive qui en fait proprement le charme.
Et dans cet étui de nacre, ou dans cet écrin de velours, il y a
une perle. C'est l'histoire de Gestas, le bon larron de nos anciens
mystÚres, proche parent de notre contemporain le poëte Verlaine.
Ces quelques pages sont de la plus agréable invention.
L'amour des contrastes a sans doute inspiré à M. Marcel Schwob
l'idée de dédier au doux auteur de Y Etui de nacre, cette conception
horrifique : le Moi au masque (for * . C'est ici le royaume des
épouvantements. Au fond de son palais était un roi masqué d'or,
avec ses cinquante prĂȘtres, ses cinquante bouffons et ses cinquante
femmes.
A l'imitation du roi dĂ©charnĂ©, les femmes, les bouffons et les prĂȘtres
avaient d'immuables figures d'argent, de fer, de cuivre, de bois et
d'étoffe. Et les masques des bouffons étaient ouverts par le rire, tandis
que les masques des prĂȘtres Ă©taient noirs de souci. Cinquante visages
hilares s'épanouissaient sur la gauche, et sur la droite cinquante
visages tristes se renfrognaient. Cependant les étoffes claires tendues
sur les tĂȘtes des femmes mimaient des figures Ă©terneDement gra-
cieuses, animées d'un sourire artificiel. Mais le masque d'or du roi
était majestueux, noble et véritablement royal.
Un mendiant qui pénÚtre dans le palais jette l'inquiétude dans
l'Ăąme de ce roi Ă qui il a suffi jusqu'ici de contempler des masques
sans apercevoir jamais aucun visage. Et ayant détaché son masque,
le roi découvre que son visage est rongé par une lÚpre horrible. Et
ayant ordonné à tous ceux qui l'entourent de se démasquer, il
aperçoit que le visage des prĂȘtres est bouffon, que celui des bouf-
fons est grave, et que les femmes sont grimaçantes et laides. En
horreur de lui-mĂȘme, le roi se crĂšve les yeux et il s'exile, semblable
au vieil Ćdipe. Et lorsqu'on le trouva mort Ă quelque temps de lĂ ,
il advint que son visage était pur et limpide. « Sans doute le sang
de son cĆur, qui avait jailli par ses yeux, avait guĂ©ri sa maladie. Et
il est mort, pensant avoir un masque misérable. Mais, à cette
heure, il a déposé tous les masques d'or, de lÚpre et de chair... »
Cela est, comme on voit, symbolique ; ce qui est toujours un mérite,
1 Marcel Schwob, le Roi au masque d'or. Chez Ollendorff.
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950 REVC1 LrrrĂRĂ lRE
car il est bon de faire appel aux commentaires et on profile
de la diversité des interprétations. Les antres histoires que nous
conte M. Marcel Schwob : la Mort ĂąOdjigh^ ĂŻ Incendie terrestre^
les Embaumeuses, etc., sont pareillement terrifiantes et planes de
sens. Elles donneront à réfléchir aux sages et à trembler aux petit»
enfants.
LAme errante^ est une sorte de roman biographique ou d'étude
d'ùme qui a été inspiré à M. Paul Brulat par le souvenir d'un
récent procÚs dont les détails inquiétants ont tenté déjà plus d'un
romancier et dont on retrouvait au moins quelque trace dans le
Disciple de M. Bourget. Comment, son* quelles influences, par
quelles perversions de sentiments, un ĂȘtre nĂ© ben peut-il en arriver
Ă commettre an acte monstrueux, c'est ce que l'auteur s'est
proposé de rechercher en travaillant d'aprÚs le modÚle vivant.
Dominique Malaure est un enfant délicat, sensible à l'excÚs,
nerveux jusqu'Ă , la maladie, et qui aurait eu besoin de trouver
autour de lui Ćtte atmosphĂšre de tendresse qui apaise et qui
guĂ©rit On le met au collĂšge, oĂč il est pour autant dire laissĂ© Ă
lui-mĂȘme, Ă moins encore qu'une direction* maladroite ne le heurt»
et ne le froisse. Sa névrose s'y exaspÚre; elle se traduit sous des
formes variées : crise de mysticisme, amitiés exaltées, fiÚvre de
travail, alternatives de découragement et d'ardeur. De retour dans
sa famille, oĂč la place de sa mĂšre est occupĂ©e par une autre, il
souffre d'une hostilité qu'il ne fût rien d'ailleurs p*or désarmer.
Les bourgeois de sens un peu épais que scandalisent ses étran-
getés lui crient : « Tu ne feras jamais rien de ta vie. Tu n'es qu'un
raté. » Et ce mot : un raté, c'est le trait empoisonné qu'il ne pourra
plus secouer.
Venu à Paris, il y r&v* d'une destinée extraordinaire : il y sou
pire aprĂšs l'amour ou la gloire. L'amour que la capitale dĂ©bite Ă
bon marchĂ© l'Ă©cĆure. La gloire est, comme ou sait, assez lente Ă
venir. Cependant Dominique lit en tous sens et prend de toutes
mains. Il esquisse des romans, s'essaie à rimer, fait des débauches
de musique. L'affolement vient et le détraquement cérébral. Main-
tenant Dominique recherche les émotions violentes. Il visite la
Morgue, assiste aux exécutions capitales, est tourmenté par h
manie du suicide... Une grave maladie de son pĂšre le rappelle
dans sa ville natale, Philippeville. Il y devient l'amant d'une
femme douce, bonne, et dont la tendresse quasiment maternelle a
1 Paul Brulat, LAme errante. Chez Charpentier.
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RBVDE LITTĂRAIRE 951
enhardi sa timidité. Mme Menerson est généralement estimée et elle a
jusqu'alors mĂ©ritĂ© de l'ĂȘtre. Mais elle approche de la trentaine, qui
est pour les femmes l'ùge redoutable. La douleur que lui a causé la
perte d'un unique enfanta commencé de l'ébranler. La folie d'ail-
leurs est contagieuse. L'exaltation grandit parallĂšlement chez les
deux amants. Ils conviennent enfin de ae donner la mort. Le jeune
homme tue sa maßtresse, se manque, est traßné en cour d'assises.
Le roman de M. Brulat vaut par l'analyse trÚs serrée des phases
qui ont marqué cette progressive décomposition d'une ùme. C'est
une étude de psychologie morbide qui est pénétrante à souhait. Au
surplus, si je suis bien informé, ce livre est le commencement d'une
sĂ©rie. On nous fera assister ensuite aux efforts par oĂč cette Ăąme
errante cherchera Ă se ressaisir. On nous montrera le malade reve-
nant à la santé, l'homme aprÚs ce désastre des jeunes années cher-
chant à se refaire une place dans la société... L'entreprise n'est
pas médiocre, et elle témoigne chez son auteur d'un égal souci
pour les problĂšmes de l'Ă me et pour les questions sociales. C'est
pourquoi j'ai plaisir à saluer ce début d'un écrivain auquel il ne
faudrait souhaiter que d'écrire d'un style d'une qualité un peu
plus rare.
Le roman d'une receveuse des postes, tel est le sous-titre que
pourrait porter le trÚs précieux livre de 11. Gustave Guiches : Un
cĆur discret '. Une jeune fille est envoyĂ©e dans un bureau de petite
ville oĂč elle est parfaitement seule. Elle y noue avec un Ă©lĂ©gant de
l'endroit, point méchant d'ailleurs, des relations qui restent long-
temps honnĂȘtes. Mais quoi! un jour vient oĂč les petits provinciaux
débarquent à Paris, s'y forment aux belles maniÚres et aux états
d aine trÚs modernes, et désireux au surplus de s'établir sérieuse-
ment, soupirent aprĂšs la forte dot qui leur permettra de payer
l'étude de notaire, objet d'une convoitise légitime. Ils ont tÎt fait
d'oublier l'amourette d'antan. Cepeudant l'abandonnée se déses-
pÚre. Et elle ne trouve pas toujours auprÚs d'elle, ainsi que l'héroïne
de M. Guiches, un brave homme, au coeur généreux autant que
discret, et qui s'estime heureux de rĂ©parer les torts d'un autre. â
Le livre de M. Gustave Guiches se recommande par la peinture fidĂšle
des mĆurs d'une petite ville de province, et par l'Ă©tude nuancĂ©e de
sentiments trÚs délicats. 11 plaßt par l'aisance du style et par
l'émotion contenue du récit.
1 Gustave Guiches, Un cĆur discret. Chez Pion.
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952 REVUE LITTĂRAIRE
Enfin il faut au moins signaler un recueil Ă la composition duquel
un des meilleurs professeurs de notre jeune université a apporté
tout son savoir et son goût. M. Paul Morillot remarque que si le
roman tient assurément une place considérable dans l'histoire de
notre littérature, il ne lui en est faite aucune dans les programmes
de l'enseignement. Nos écoliers ne savent rien de la littérature
romanesque des deux derniers siĂšcles. Quant Ă celle de notre
Ă©poque, s'ils la connaissent mieux, c'est pour en avoir feuilletĂ© Ă
la dérobée quelques pages, et non toujours les meilleures. Le
roman reste donc Ă leurs yeux un genre mal connu, un genre
interdit qui possÚde surtout l'attrait malsain du fruit défendu. Ne
serait-ce pas servir Ă la fois la cause des lettres et celle de l'ensei-
gnement que d'admettre la jeunesse à une étude prudente et
raisonnĂ©e du roman français? â C'est pour rĂ©pondre Ă cet objet
que M. Paul Morillot publie sous ce titre : le Roman en France {
depuis 1610 jusqu'Ă nos jours, un recueil de morceaux choisis
d'un nouveau genre. Tous les romanciers qui ont marqué chez
nous dans l'histoire du genre, depuis d'Urfé et Mlle de Scudéry
jusqu'à M. Zola et jusqu'à M. Pierre Loti, y sont représentés par
quelques pages élues entre les meilleures comme entre les plus
significatives. Une notice soigneusement faite renseigne sur l'en-
semble de l'Ćuvre de l'Ă©crivain. C'est un recueil qu'on peut mettre
entre toutes les mains et qui ne sera inutile à aucune catégorie de
lecteurs.
René Doumic.
1 Paul Morillot, le Roman en France. Lectures et esquisses. Chez Masson.
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LIVRES DĂTRENNES
LIBRAIRIE HACHETTE
Rembrandt, son Ćuvre et son temps, par Emile Michel, membre de
Tlnstiiut. Magnifique vol. in-4°, enrichi de 343 reproductions
directes d'aprĂšs les Ćuvres du maĂźtre.
M. Emile Michel était mieux préparé que tout autre à un pareil
travail. Il avait déjà publié en 1885 une monographie trÚs appréciée
du grand artiste hollandais; des voyages réitérés en Allemagne, des
visites aux principaux musées d'Europe, n'avaient fait qu'accroßtre son
admiration pour lui; de là à une étude complÚte il n'y avait qu'un pas,
et le savant auteur a mis sept années à le franchir, sept années rem-
plies par les recherches les plus consciencieuses sur l'homme et sur
son Ćuvre, par des dĂ©placements et des investigations qui ont recueilli
tous les documents épars et qui permettent de considérer le beau
volume actuel comme le monument définitif élevé à la gloire de Rem-
brandt.
Sa vie, bien qu'elle ait été l'objet de nombreuses publications, était
demeurée jusqu'ici assez obscure, et la vérité était d'autant plus
difficile Ă dĂ©mĂȘler que des biographes fantaisistes l'avaient Ă©maillĂ©e
de fables et de légendes qui la défiguraient entiÚrement. C'est ainsi
qu'on avait fait un rapace et un avare de ce prodigue qui ne sut jamais
compter et jetait l'argent Ă pleines mains comme un fils de famille.
Sou prétendu mariage avec une paysanne, sa mort simulée, ses
voyages Ă Venise, ses menaces de quitter son pays si on ne l'y traitait
pas avec plus de considĂ©ration, tout cela autant de contes imaginĂ©s Ă
Elaisir et que fait disparaĂźtre M. Michel en reconstituant la vraie
iographie d'aprĂšs les documents les plus authentiques et les infor-
mations recueillies sur place. GrĂące Ă cette enquĂȘte conduite avec
autant de persévérance que de sagacité, la vie jusau'ici assez mysté-
rieuse de Rembrandt a livré tous ses secrets, et on le connaßt aujour-
d'hui aussi bien que s'il avait laissĂ© lui-mĂȘme des MĂ©moires sincĂšres.
AprĂšs l'homme, les Ćuvres. Afin d'examiner de plus prĂšs celles qu'il
connaissait et de découvrir celles qui se cachaient dans les collections
publiques et mĂȘme dans les galeries particuliĂšres, M. Michel entreprit
une sorte de pÚlerinage à travers l'Europe, en faisant des séjours
successifs en Angleterre, en Allemagne, en Danemark, en Russie, en
SuĂšde, furetant et interrogeant partout, recevant partout le plus
sympathique accueil des directeurs de musées et des collectionneurs.
C'est ainsi que le savant auteur est parvenu Ă son but, et qu'aprĂšs
avoir tout compulsé, tout comparé, il a pu nous offrir la synthÚse
harmonieuse de l'homme et des Ćuvres multiples, tableaux, dessins,
eaux-fortes, qui ont rempli sa vie.
10 DĂCEMBRE 1892. 61
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954 LIVRES D'ĂTRENNKS
Plus de trois cents gravures et dessins sont reproduits dans ce
livre, et les piÚces les plus justement réputées y ont été tirées à part.
Quant à la reproduction des tableaux, elle présentait des difficultés
plus grandes, à cause de leur coloration généralement brune et ombrée
qui se prĂȘtait mal Ă la photographie. NĂ©anmoins, la difficultĂ© a Ă©tĂ©
vaincue, et quarante planches gravées en creux donnent la figuration
des principaux chefs-d'Ćuvre. Enfin des copies d'anciennes gravures,
d'aprĂšs des monuments de Leyde ou d'Amsterdam, ainsi aue des vues
pittoresques de ces deux villes, complĂštent l'ensemble de 1 illustration.
Ainsi composé et orné, le livre est tout à fait digne de la maison
Hachette comme du maßtre immortel auquel il est consacré, et il
n'est pas un homme de science et de goût qui ne tienne à honneur
d'en enrichir sa bibliothĂšque.
Les ßles oubliées : les Baléares, la Corse et la Sardaigne, par
Gaston Yuillier. â Impressions de voyage illustrĂ©es par l'auteur.
â Paris, Hachette, 1 vol. in-4°.
Voici un beau livre et un livre excellent, tel que la maison Hachette,
qui s'y connaĂźt pourtant, noms en a rarement donnĂ© de pareil. C'est Ă
la fois un récit, un journal de voyage, des plus intéressants en lui-
mĂȘme, Ă©crit avec verve et esprit, plein de dĂ©tails peu connus, prĂ©sentĂ©s
avec charme, et en mĂȘme temps l'album pittoresque et original d'un
des meilleurs dessinateurs qu'ait depuis longtemps mis en lumiĂšre la
librairie française.
Entrerons-nous dans le détail du voyaçe qu'il nous fait faire l
travers les Baléares, la Corse et la Sardaigne, ces ßles vraiment
oubliĂ©es, en ce sens qu'elles offrent de multiples sujets d'Ă©tude Ă
l'archéologue aussi bien qu'au curieux, à l'historien comme au tou-
riste, que la nature y est magnifique, les habitants pittoresques, les
monuments intéressants, et que nul n'y va voir?
Voici Palma, Palma de Majorque, avec ses monuments si pleins de
souvenirs, son joli cloĂźtre de San Francisco, sa superbe Lonja (l'an-
cienne Bourse), un des beaux édifices gothiques du monde espagnol,
et ces délicieux patios des palais Sollerich et (Hezza. Puis la oÎte
enchanteresse oĂč gĂźte Miramar, et ses bois lĂ©gendaires ; la chartreuse
de Valldemosa, oĂč George Sand abrita Chopin malade, et oĂč ils
furent, dit-elle, si mal traités par les Majorquins; et Pollensa, avec
ses joueurs de guitare et ses vieilles chansons.
VoilĂ Mmorque et Mahon avec ses vieilles coutumes, ses maisons
si propres, et « ces femmes armées de petits balais en palmier nain,
munies d'un vase plein de lait de chaux, s'escrimant depuis le matin
aprĂšs les murs, lavant, brossant, peignant, emmanchant parfois leur
pinceau au bout d'un grand bùton pour arriver plus haut ». Ici, le
deuil gui frappe une demeure est signalĂ© Ă tous par l'abandon oĂč elle
est laissĂ©e : il dure rarement plus de quelques mois. â Tout prĂšs,
voici San Luis, promenade habituelle des Mahonais, dont M. Vuillier
fait une bien séduisante description.
« Ce village de San Luis, blanc de neige sous le ciel bleu, aux mou-
lins à vent agitant dans les airs leurs voiles éclatantes, aux pigeons
qui flottent dans ce rĂȘve en quelque sorte aĂ©rien, leur queue seule
étalée comme un éventail noir dans les rues marmoréennes... Ima-
ginez des maisons d'une blancheur immaculée, sur lesquelles le soleil
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brille dans un air doux. Au couchant, elles dévieraient toutes d'un
bleu pĂąle, tandis que des rayons d'or ou roses flambent sur des pans
de murailles comme des plaques de métal en fusion. Tout parait alors
immatériel, surnaturel, impalpable. C'est une symphonie de blanc et
de bleu tendre... »
Mais passons vite, car il faudrait s'arrĂȘter partout. Voici le bar-
ranco d'Algendar, et Giudadella, et Cubrera; la cité d'Ibiza dans les
Pityuses, et cette population curieuse, si isolée de toutes choses,
sereine dans une demi -barbarie morale, avec ses jolis usages, ses
étranges habitudes d'amoureux et ce village perdu et si original de
Santa Eulalia !
Voici maintenant notre Corse, a?ec ses forĂȘts merveilleuses, ses
superstitions, ses vendettas, ses histoires de bandits; que de paysages
grandioses, que de costumes, de types intéressants et divers. C'est
l'Incudine, cest le Taravo, le Monte-d'Oro; et Corte, et l'Inzecca.
l'Aitone et les Calanches, elBonifacio... Ici, « tout dort sous le soleil
de feu, les arbres n'ont plus un frisson, les grands espaces couverts
de maquis sont immobiles, et dans le ciel bleu ne passe plus un
nuage ni un oiseau. Dans les montagnes lointaines, enveloppées d'une
chaude buée, les torrents paraissent figés, et leurs flots immobiles
ont des éclats de métal fondu ». Là , « cest une gorge profonde, des
roches aiguës nous entourent comme des armées menaçantes, les
arbres déjetés tordent leurs branches noires; au fond du précipice,
on dirait qu'une grosse couleuvre, dont les écailles reluisent, rampe
par instant! »
Enfin, la Sardaigne, qui est si peu connue, nous attire Ă son tour :
que de richesses elle recĂšle encore Ă qui sait la voir! Quel beau
voyage Ă la dĂ©couverte, partout oĂč le hasard dirigera nos pas! oĂč les
souvenirs manquent-ils, et les costumes, et les ruines, oĂč les traits
de mĆurs et les rĂ©cits piquants Ă rĂ©colter? â C'est Sassari la char-
mante, les jolies femmes de Sennori, les ouvriĂšres d'Osilo, et Cagliari,
et Belvi, et San Mauro... Un pays d'abominable brigandage du reste,
mais bien curieux.
Le Dictionnaire universel d'Histoire et de Géographie, de
Bouillet, l'ouvrage classique si répandu, si utile et si connu, vient
d'ĂȘtre entiĂšrement refondu et renouvelĂ©. Les changements sans
nombre qui s'accomplissent sans cesse dans le domaine des faits
comme dans celui des idées, ont rendu cette refonte nécessaire. On a
tenu compte, dans la nouvelle édition, des transformations si nom-
breuses que les sciences historiques et géographiques ont subi depuis
cinquante ans. Mais si l'on a dĂ» modifier la forme de ce dictionnaire,
on a respecté pieusement ce que M. Bouillet y avait mis d'essentiel : le
respect des croyances religieuses, l'impartialité dans les jugements
politiques, le souci exclusif de la vérité.
En refondant ainsi l'ouvrage, la librairie Hachette a eu une ingé-
nieuse idée qui, si elle se généralise, aidera chacun à remplacer dans
sa bibliothÚque les répertoires que les progrÚs du temps font vieillir
par des éditions plus récentes, partant plus au courant et plus utiles.
En annonçant la publication de la trentiÚme édition du Dictiort-
naire universel d'Histoire et de Géographie, de Bouillet, la librairie
Hachette informe que chaque acheteur qui, en faisant chez un libraire
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956 LIVRES D'ĂTRESNES
quelconque, l'acquisition d'un exemplaire de la nouvelle édition, rendra
en mĂȘme temps un exemplaire complet d'une des Ă©ditions prĂ©cĂ©dentes,
bénéficiera d'une réduction de 5 francs sur le prix de l'ouvrage neuf.
C'est une heureuse idée qu'il sufQt de répandre dans le public pour
qu'il comprenne tout le parti qu'il en peut tirer.
LIBRAIRIE HETZEL
B1BU0TUĂQUB D'ĂDUCATION ET DE RĂCRĂATION
Dirigée par M. Hbtzel.
Régulier comme les marées, l'accroissement, en livres illustrés, de
cette bibliothÚque spéciale se traduit, fin 9i, par une quinzaine de
volumes divers. C'est, à pareille époque, le contingent habituel, ce qui,
en 30 ans, ne laisse pas que de faire un assez joli total. Disons pourtant
que le nombre serait là peu de chose, si la valeur morale, littéraire et
artistique des ouvrages ne s'y trouvait jointe. Une rapide revue suffira
à montrer que, à cet égara, les nouvelles nouveautés ne le cÚdent
nullement aux anciennes.
La Petite fée, par Jules Sandeau, est l'histoire d'un attachement
inconsidéré, naïve illusion de deux esprits ignorants de la vie que la
raison finit par éclairer. Les péripéties de ce drame ingénu se déroulent
dans un village de ces contrées du centre de la France que l'auteur
aimait Ă donner pour cadre Ă ses conceptions. Trois de ses Ćuvres
avaient déjà pris place, et une belle place, dans la BibliothÚque d'édu-
cation et de récréation : La Roche aux mouettes, Mlle de la SeigliÚre
et Madeleine. La Petite fée fera d'autant mieux pendant à cette
derniÚre que, dans l'un et l'autre récit, c'est une jeune fille qui a Je
beau rÎle. Et certes, ce n'est pas un mince honneur pour Vécrivain
que des compositions oĂč il n'avait eu en vue que le grand public
puissent ainsi ĂȘtre transportĂ©es Ă la jeunesse. Lui-mĂȘme, nous pouvons
l'affirmer, eût été heureux du succÚs dévolu à son livre dans ce nou-
veau milieu.
Ce. milieu, les Epis et Blueis, de M. Ernest Legouvé, y feront aussi
florÚs. Quel sain et joli bouquet a réuni là réminent doyen de l'Aca-
démie française ! Des épis chargés de bon grain et des bluets nui ne
sont pas des blueltes. Que de fines anecdotes! Que d'ingénieuses Réduc-
tions ! Que de délicates leçons de morale et de goût! Et, dans tout cela,
quelle intime et affectueuse compréhension de cet ùge moyen de l'ado-
lescence, abondamment prouvée, d'ailleurs, en de précédents ouvrages.
Jeunes personnes et jeunes gens, fiers de leurs quinze ou seize ans,
seraient bien malavisés de méconnaßtre une si confiante et si active
sollicitude. Mais il n'y a pas de danger; comme ses atnés, le récent
livre leur restera un fidĂšle conseiller, et qui aura garde de les ennuyer,
mĂȘlant toujours l'agrĂ©ment Ă l'utile. â Dulce utili. C'est le grand
point.
Avec une prodigalité dont il est coutumier, M. Jules Verne offre, cette
annĂ©e encore, deux nouveaux romans Ă ses nombreux, â on pourrait
dire innombrables, â lecteurs et admirateurs. Titres : Je ChĂąteau
des Carpathes et Claudius Bombarnac. Dans le premier de ces
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LIVRES DtTRENNES 957
ouvrages. l'électricité et ses merveilleuses applications modernes
occupent une place importante. Loiu d'y ĂȘtre un hors-d'Ćuvre ou un
simple épisode, elles font corps avec le drame et en sont les principaux
agents. On conçoit quel désarroi, quelle épouvante doit jeter leur
emploi hostile parmi la population quasi primitive d'un village de la
Transylvanie. Etrangeté et actualité, au total une des compositions
les plus corsées, les plus émouvantes qu'aura données le célÚbre inven-
teur des Voyages extraordinaires.
Le second ouvrage est la relation, faite par un reporter, â encore
de l'actualitĂ©, â d'une traversĂ©e en chemin de fer de la Russie asiatique
et de la Chine. Si, comme le veut son métier, le narrateur s'est montré
friand de sites nouveaux, d'incidents variés, soit comiques, soit tra-
giques, et de compagnons de voyage originaux, imprévus, il aura
été servi à souhait. Il y a surtout un couple de Yankees et un jeune
Chinois retour de Paris, qui feront le bonheur de tous ceux Ă qui il en
procurera la connaissance.
C'est aussi un actuelliste que M. André Laurie. Il n'y a guÚre de
ses Ćuvres, oĂč ne soit soulevĂ©, discutĂ©, mis en action, quelqu'un des
problĂšmes scientiflques ou autres qui sont Ă l'ordre du jour. Dans le
roman qu'il publie en ce moment, le Rubis du Grand Lama, c'est la
navigation aérienne et la création artificielle des pierres précieuses qui
sont en cause. Questions intéressantes s'il en fut. Et quel récit varié,
Ăuels incidents multiples, quelles Ă©tonnantes surprises en procĂšdent I
l faudrait des pages pour en donner une idée. 11 ne s'agit de rien
moins, en effet, que du parcours Ă vol d'oiseau â non, d'aĂ©roplane,
â de l'Europe et de l'Asie, depuis Londres jusqu'au pays des lamas,
et vice versa. Disons seulement que le héros du livre, l'inventeur, etc.,
est un Français autour duquel se groupent les types les plus caracté-
risés de la haute société anglaise. Il termine par un acte de désinté-
ressement et de loyauté, bien récompensé, au reste, du fait d'une jeune
et charmante lady. Bref, tous les éléments d'un grand et durable
succĂšs.
Les cinq ouvrages que nous venons d'énumérer s'adressent plus
particuliÚrement, pour raisons diverses à des lecteurs déjà sérieux,
ayant sinon achevé, du moins avancé leurs études; mais, comme
toujours, dans cet apport annuel, les petits et mĂȘme les trĂšs petits ont
leur part, qui n'est pas moins appréciable que celle de leurs aßnés.
C'est ce que justifieront amplement les mentions qui suivent :
La Petite chanteuse, par M. Berr de Turrique, est l'histoire d'une
famille d'honnĂȘtes saltimbanques â il paraĂźt qu'il y en a de tels;
voir CĂ©sar CascabeZ, de M. Verne â et d'une petite fille abandonnĂ©e,
qu'ils ont recueillie, choyée, élevée, et qui se trouve douée d'une voix
merveilleuse. Du mouvement, du naturel, des scĂšnes gaies ou tou-
chantes, une moralité irréprochable, enûn tout ce qui peut recom-
mander un livre pour une bibliothĂšque de jeune fille.
C'est plutÎt aux bibliothÚques de jeunes garçons que sont dévolus
les Voyages involontaires, de M. Lucien Biart. Tous seront ravis
d'explorer, en compagnie de son joyeux héros, ces contrées de l'Amé-
rique centrale que l'auteur connaßt si bien et qu'il décrit avec une si
brillante maestria.
La Petite bibliothĂšque blanche, â lectures pour le second Ăąge, â
s'est accrue de deux volumes : Mes FrĂšres et moi, par Lermont, et
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9C8 UVfUS ffiTRENHES
les Exploits des jeunes BoÚrs, de Mayne-Reid; ils ne dépareront
pas ce joli ensemble de contes et de nouvelles oĂč ont apportĂ© lenr
concours tant de célébrités des lettres et de l'art.
La part des bébés non plus n'est pas restée stationuaire. Aux cent
quarante albums qui leur étaient déjà offerts, ou leur en a adjoint
trois nouveaux : ScĂšnes familiĂšres, par Froment, puis la Grande
journĂ©e de M119 Lili et les FrĂšres de Aille Lili, par FrĆlich. Que
d'agréables moments à passer cela représente encore pour eux... et
pour leurs parents !
On le voit, l'Ćuvre excellente d'Hetzel-Stabl n'est pas prĂšs de
péricliter. Sous une direction babile et ferme, l'édifice fondé par lui
continue à grandir et à s'élever, d'aprÚs ses vues et ses enseigne-
ments. Le Magasin d'Education et de Récréation, qui en est en
Ăuelque sorte la pierre angulaire, est en train d'accomplir sa vingt-
uitïeme année : cinquante-six volumes qui forment à eux seuls une
biblothÚque aussi variée qu'étendue, et dont la valeur artistique,
comme celle des quatre ou cinq cents volumes qui y sont joints, esl
égale à leur valeur morale et littéraire.
F. de Gbamort.
LIBRAIRIE PLON
Le RhÎne, histoire d'un fleuve, par Charles Lenthéric.
Les livres de M. Charles Lenthéric sur les Villes mortes du golfe
du Lion, la GrÚce et V Orient en Provence, etc., écrits avec une
science profonde, sous une forme trÚs littéraire et trÚs attachante, ont
ottenu un succÚs mérité. L'éminent ingénieur présente aujourd'hui
au public une Ćuvre vraiment magistrale, beaucoup plus considĂ©rable
que les prĂ©cĂ©dentes et qui les surpasse encore en intĂ©rĂȘt. L'auteur a
entrepris d'écrire l'histoire d'un grand fleuve, comme on écrit celle
d'un nomme ou d'un peuple. Un fleuve est, en effet, un véritable orga-
nisme, une personnalité réelle. Il a sa vie propre et son développement.
H a commencé à l'origine des temps; il se transforme sans cesse i
travers les Ăąges. Bien avant la premiĂšre route de terre, le fleuve a
servi à l'homme de guide, d'itinéraire, de moyen de transport.
L'homme a vu en lui une défense, une source de richesses, un bien-
faiteur, quelquefois un dieu.
M. Lenthéric a choisi le RhÎne. De tous les fleuves de notre vieil
Occident, c'est le plus noble, le plus éloquent, le plus varié, le plus
intimement mĂȘlĂ© Ă la vie des peuples civilisĂ©s. C'est, par excellence,
le fleuve historique de l'Europe. S'ouvrant sur la Méditerranée, la
mer classique du monde ancien, et directement orienté vers le nord,
le RhÎne était destiné à devenir le grand chemin des nations. C'est par
loi qu'ont pénétré tour à tour les Phéniciens, les Grecs, les Romains,
et avec eux tous les arts, tous les cultes, tous les conquérants, tous
les trafiquants de la Méditerranée. C'est sur ses rives que se sont
passés les événements les plus décisifs de notre histoire.
M. Lenthéric a reconstitué pour ainsi dire la personnalité scienti-
fique, géographique, historique et pittoresque du grand fleuve; il le
suit par Ă©tapes depuis la rĂ©gion sereine des glaciers oĂč il prend «
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MVfi& B'ĂTRKWIS 959
source jusqu'aux lagunes de 9011 delta, il décrit à travers les siÚcles
les variations de son cours, de son climat, de sa flore et de sa faune;
il raconte la naissance, la prospérité ou la décadence des nobles cités
-échelonnées sur ses rives; il expose son rÎle politique, économique
et social, depuis la haute antiquité jusqu'à nos jours; il rappelle les
principaux souvenirs mĂȘlĂ©s Ă son existence; il Ă©tudie en un mot le
RhĂŽne dans la nature, dans l'espace et dans le temps. C'est lĂ une
Ćuvre magnifique, pleine de charme et d'utiles renseignements. L'au-
teur l'a menée à bien, avec l'autorité de sa vaste érudition, la séduction
d'un style plein de poésie et de couleur, l'invincible attrait d'un esprit
passionné pour les beautés de la nature, les merveilles de l'art et la
mélancolique grandeur des civilisations éteintes.
Dix-sept cartes en couleur oraent ces deux beaux volumes, dont
l'exécution parfaite par la maison Pion et Nourrit mérite une mention
spéciale.
LIBRAIRIE ARMAND COLIN
UOtage, par Jacques Naurouze, Toman historique destiné à la
jeunesse. C'est le quatriĂšme volume, â absolument indĂ©pendant et
complet en lui-mĂȘme, â de la sĂ©rie des Bardeur-Carbansane^ his-
toire d'une famille française pendant cent ans. C'est en Espagne,
pendant la campagne de 1809, que nous transporte l'action de ce
nouveau volume, qui ne le cĂšde Ă ses aĂźnĂ©s ni pour l'intĂ©rĂȘt puissant
du récit, ni pour l'ingéniosité avec laquelle les événements historiques,
prĂ©sentĂ©s sous le jour le plus vrai, sont mĂȘlĂ©s Ă l'action. Les familles
peuvent sans crainte mettre cet ouvrage intéressant, bien écrit, irré-
prochable à tous égards, entre les mains des jeunes gens qui ne se
contenteraient plus des lectures souvent banales qui ont charmé
leur enfance. Un beau volume illustré, grand in-8°, broché, 7 francs;
relié toile, tranches dorées, 10 francs.
Passe-Partout et VAffamÚ, par M. Guéchot. Illustrations par
Christophe, en-tĂȘtes par P. Ruty. C'est le rĂ©cit des mĂ©saventures du
Loup et des fourberies de son compÚre le Renard, renouvelé de notre
vieux fabliau te Roman de Renard. Christophe a semĂ© cette Ćuvre
pleine de verve de dessins oĂč se dĂ©ploient toutes les ressources du
crayon le plus humoristique et le plus original. Auteur et dessinateur
ont réalisé un de ces rares ouvrages qui, aprÚs avoir enchanté notre
jeunesse, nous charment encore dans l'ùge mûr. Un magnifique
Tolume in-4°, élégante reliure toile, fers spéciaux, tranches dorées,
10 francs.
Nos fleurs, plantes utiles et nuisibles, par Leclerc du Sablon;
350 figures en noir, 16 planches bors texte, exécutées en chromolitho-
graphie (15 teintes}. Ce magnifique album s'adresse Ă la fois aux
jeunes gens qui y puiseront d'utiles notions de botanĂźaue,aux artistes,
aux gens du monde. Le texte du savant professeur ae la Faculté des
sciences de Toulouse se distingue par une extrĂȘme clartĂ©. Les plan-
ches bors texte en chrooiotĂźtbographĂźe sont un enchantement pour
les yeux. Un Ă©lĂ©gant volume ht-4°, reliĂ© loĂźle, dorĂ© en tĂȘte, fers spĂ©-
ciaux, 16 francs.
La BibliothÚque du Petit Français, dont les volùmes précédem-
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960 LIVRES b'ĂTRENNES
ment parus ont rencontré auprÚs du jeune public un si favorable
accueil, s'est enrichie cette année :
Kerbiniou le trÚs madré, suivi du Voyage au pays des sau-
cisses, de Jadis chez Aujourd'hui, texte et illustrations par A. Ro-
bida. L'ingénieux artiste a prodigué, dans ces amusants récits, la
verve éblouissante de son style, et la pittoresque fantaisie de son
crayon.
VĂmeraude des Incas, par Ch. Normand. RĂ©cit d'une Ă©motion
poignante, qui se déroule au Pérou, dans les ùpres régions de la Sierra.
Les Lunettes bleues, par Maçbert. C'est l'histoire de quatre
terribles petites filles, dont celle qui doit devenir leur seconde mĂšre
parvient Ă faire la conquĂȘte.
Le Roi de l'Ivoire, par Martial Blanc. L'auteur nous fait assister, Ă
travers les péripéties d'une action mouvementée, aux chasses les plus
diverses de l'Afrique centrale.
L'Ami BenoĂźt, par B. de Laroche. Un honnĂȘte ouvrier arrive, Ă
force de droiture et de courage, Ă se disculper d'une accusation infa-
mante qui pĂšse sur lui et sur son fils adoptif.
Les Prisonniers de Bou~AmĂąmay par Martial Blanc. Aventures
Ă©mouvantes de jeunes gens capturĂ©s par Bou-ĂmĂąma au cours d'une
excursion sur les Hauts-Plateaux.
Jours d'épreuves, par Mme Hameau, est un petit roman intime dont
l'action se déroule en SuÚde d'abord, puis en Russie.
Chaque volume in-18 jésus, richement illustré, relié toile, tranches
dorées, 3 francs.
Le Petit Français illustré, Journal des écoliers et des écoliÚres,
compte plus de 300000 lecteurs au moment oĂč il entre dans sa
cinquiÚme année.
Les quatre premiÚres années sont en vente. Chaque année forme un
magnifique volume grand in-8° de 630 pages, plus de 500 gravures :
Broché, 6 francs; relié toile, tranches dorées, 9 francs.
Abonnement annuel Ă partir du 1er dĂ©cembre : France, 6 francs. â
Colonies et étranger, 7 francs.
LIBRAIRIE BLOUD ET BARRA L
Excellente maison, oĂč ne se publient que des ouvrages dignes de
toute confiance, animés de foi et de patriotisme. Il suffit d'en citer
quelques-uns pour montrer au clergé et aux familles chrétiennes quel
choix sûr et varié offre cette librairie à leurs bibliothÚques.
Introduction scientifique à la Foi chrétienne9 par un Ingénieur
de l'Etat, ancien Ă©lĂšve de l'Ăcole polytechnique, i vol. in-8 Ă©cu. â
Prix : A francs; franco, 4 fr. 50.
Un écrivain distingué, M. l'abbé Morey, chanoine honoraire de
Besançon, Lyon et Saint-Claude, a consacré à l'Introduction à la
Foi chrétienne, un important article bibliographique dont nous
croyons devoir citer les quelques lignes suivantes :
« Aux temps de lutte et de foi, saint François de Sales n'hésitait
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LIVRES D'ĂTRENNES 961
pas à écrire son Introduction à la vie dévote, est-il étonnant qu'en
nos jours sceptiques et matérialistes un homme de foi doublé d'un
savant, Ă©crive YĂntroduction scientifique Ă la Foi chrĂ©tienne.
« Quand vous demandez à une foule de gens du monde : pourquoi
n'éles-vous pas chrétien? vous vous heurtez à une douzaine d'objec-
tions soi-disant scientifiques, qui paraissent des barriĂšres insur-
montables : Vous savez, c'était bon pour autrefois, mais les progrÚs
de la science sont énormes, nous avons marché, et je me range du
cÎté des savants... et de la science! Impatienté d'entendre cette vraie
ritournelle, un docteur es sciences, un ingénieur, veut nous en mon-
trer la sottise et prouve avec la derniÚre évidence que la science athée
qui s'affiche aujourd'hui, ne dit absolument rien de nouveau et répÚte
en essayant de les rajeunir les objections faites par Epicure, Celse,
Porphyre, etc., philosophes dont le plus jeune aurait Ă peu prĂšs
1700 ans.
« Ce monde des « savants » est assez peu nombreux, mais il a une
outrecuidance sans pareille et déraisonne d'une façon stupéfiante.
C'est ce que lui reproche notre jouteur. Il l'attaque sur son terrain et
le combat avec ses propres armes, à coups de compas et d'équations,
avec une logique impitoyable.
« Ce genre nouveau d'apologie ne peut manquer d'ĂȘtre goĂ»tĂ© par
les esprits sérieux. En augmentant leur tranquillité d'esprit et leur
affection de cĆur vis-Ă -vis la foi chrĂ©tienne, il leur fournira d'excel-
lentes armes pour se défendre contre la science qui enfle, ils perceront
cette outre gonflée, et mettront les rieurs de leur cÎté, comme le fait
notre nouvel apologiste. »
Le gĂ©nĂ©ral Ambert, sa vie et ses Ćuvres, par J. de La Faye, 1 vol.
in-8°, ornĂ© de 6 portraits. â Prix : 3 fr. ; franco, 3 fr. 50.
Le général Joachim Ambert ne fut pas seulement un vaillant soldat
et un homme de ceur, ce fut aussi un savant, un lettré, un croyant.
Le nom de son pÚre, le général baron Ambert est inscrit parmi les
plus braves sur l'Arc-de-Triomphe de l'Ătoile et le nom du fils, illustre
à son tour, est acquis désormais à la postérité.
Il appartenait Ă l'historien de Sonis et de Courbet, auquel la
famille du général Ambert a bien voulu confier ses papiers et sa
correspondance, de faire revivre cette attachante et si harmonieuse
vie du soldat, du catholique et de l'écrivain; la plume et l'épée furent
les armes dont il se servit pour combattre le bon combat : défendre
Dieu et la Patrie.
Dans un récit vif et coloré, nous suivons J. Ambert dans ses cam-
pagnes d'Afrique, en Espagne, en Amérique, portant partout haut et
ferme le drapeau de la France, puis vient une analyse rapide de ses
principaux ouvrages, auxquels J. de la Faye emprunte les plus inté-
ressantes citations.
Enfin la guerre de 1870, le commandement du 5e secteur, l'arresta-
tion dramatique du général, racontée en des pages vibrantes de patrio-
tisme et de foi.
Le calme rétabli, le vieux soldat reprend la plume qu'il ne (juitta,
pour ainsi dire, plus qu'Ă la veille de sa mort, et publie ses admirables
Récits militaires, dont le retentissement fut si considérable et qui
valurent Ă son auteur le surnom d'HomĂšre de la guerre de 1870-1871 .
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96? LIYICS laĂĂRim&
L'AcadĂ©mie française couronna cette Ćuvre Ă©minemment patriotique
et chrétienne que l'on dirait écrite, a dit nu écrivain militaire, ⹠avec
un mélange de sang et de larmes. »
Le général Ambert fut ainsi jusqu'au terme de sa fie fidÚte à la
noble devise de ses armes : « Ciel eC France. »
Les Généraux de la Révolution (1792-1804) : Portraits militaires,
par le général Ambert Un beau volume in-8# de 390 pages, orné de
15 portraits. Prix : 4 fr.; franco : 4 fr. 50.
Table des matiĂšres : Introduction. â Les gĂ©nĂ©raux de la RĂ©vo-
lution : biographies de Desaix, Hoche, Luckner, Joubort, Marceau,
Picbegru, Dampierre, Championne^ Roehambeau, Beurnonville, Da-
mooriez, De Gontaut-Biron, Custine, Moreau, KlĂ©ber. â Conclusion:
Les volontaires et les généraux de la Révolution.
Dans les derniÚres années de sa vie, le général Ambert, le brillant
auteur des émouvants Récits militaires sur la guerre de 1870-4871
(ouvrage aujourd'hui entre toutes les mains), reportant ses sou-
venirs sur les guerres de la premiÚre République, avait eu la pensée,
non d'en retracer les succĂšs et les revers comme il l'a fait pour la
derniĂšre invasion, mais de faire revivre dans des portraits Ă la plume
la physionomie de ceux qui en furent les principaux acteurs.
<i Celui qui écrit ces lignes, lisons-nous dans la biographie de Desaix,
est fils delun des généraux de la République. Son pÚre, général de
division depuis 1792 jusqu'en 1851, a survécu pendant un demi-siÚcle
à tous ses compagnons de guerre. Il avait été Pami de la plupart
d'entre eux, et, dais l'intimité des camps, avait appris à les conuaßre.
Sa verte vieillesse était embellie par leur souvenir. 11 relisait les lettres
que lui écrivaient, au siÚcle dernier, les Desaix, les Hoche, les
Picbegru, les Marceau, etc. 11 aimait Ă peindre leurs physionomies
diverses, et à faire sortir, pour un instant, de l'éternel oubli, telle
conversation, telle marche, tel événement qui lui rappelait sa jeunesse
si glorieuse.
' « Ces conversations du plus ancien soldat des armĂ©es françaises â
il avait soixante-treize ans de service et cinquante-neuf ans de grade
de gĂ©nĂ©ral â ces conversations, disons-nous, puis des lettres et des
notes, ont inspiré ce livre. »
La mort est venue frapper le grand écrivain militaire et patriote au
moment oĂč il venait de terminer cet intĂ©ressant travail que, griceĂ
la bienveillance de sa famille, nous pouvons aujourd'hui livrer Ă la
publicité.
On y retrouve toutes les qualités de style et de fonds qui caracté-
risent les autres ouvrages du général Ambert; sous sa plume, les
grandes figures militaires, comme aussi les événements, prennent un
relief tout particulier.
La TliéodicÚe de saint Thomas d'Aquin, par M. l'abbé Dard, pro-
fesseur de philosophie. â 2 vol. in-12. Prix : 5 fr. ; franco, 5 fr. 75.
Cet ouvrage embrasse la connaissance rationnelle de Dieu telle que
saint Thomas d'Aquin l'expose en ses différents traités. La premiÚre
partie contenue dans le premier volume renferme l'existence, la nature
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LITRES DtrfiflQlIS 963
et les attributs de Dieu ; les opérations divines sont étudiées dans la
deuxiĂšme partie.
L'auteur s'est attachĂ© Ă revĂȘtir d'une forme attrayante les plus
hautes spéculations de la métaphysique; il n'a pas négligé les faits
d'expérience, car une matiÚre si vaste touche à toutes les questions.
Son but était de montrer combien dans l'idée de Dieu la philosophie
chrétienne l'emporte sur les étroites conceptions d'un panthéisme plus
ou moins rigide ou d'un déisme plus ou moins athée. Pour atteindre
ce but, il a fidĂšlement suivi Y Ange de l Ecole, et si la maniĂšre de
présenter la doctrine, les nouveaux aperçus que le temps fait surgir,
perdent quelque chose de la rigidité scolastique, le fond de l'ouvrage
est néanmoins tiré de saint Thomas.
Enseignements à la Jeunesse catholique, par M. Tabbé Fava,
aumĂŽnier du pensionnat- externat de la Salle, Ă Grenoble. â l vol.
in:12, 450 pages. â Prix : 3 francs; franco, 3 fr. 50.
L'auteur de ces ConfĂ©rences s'adresse Ă l'intelligence, au cĆur et Ă
la volonté, sans oublier J'imagination. Il éclaire, touche, transporte
souvent et fait vouloir toujours. AprĂšs chacune de ses Instructions, le
jeune homme est forcé de se dire : le bon sens, la vérité, la beauté
idĂ©ale reluisent dans les enseignements de l'Ăglise catholique. C'est
à un auditoire intelligent, vivant et aimé qu'il s'adresse : on sant la
communication.
Cet ouvrage peut ĂȘtre aussi d'une grande utilitĂ© pour les prĂȘtres qui
s'occupent du saint ministÚre dans les maisons d'éducation chrétienne
et les communautés religieuses.
L'auteur s'est proposé de faire un peu de bien; nous croyons qu'il
en fera beaucoup.
Dix grands chrĂ©tiens du siĂšcle : Donoso Cartes â O'Connell â
Ozanam â Montalembert â De Melun â Dupont â Louis
Veuillot â Garcia Aforeno â De Sonis â Windthorst, par
J.-M. ViOefrancbe. â I beau ?ol. ornĂ© de 10 portraits. Prix : 3 fr. 30;
franco, 4 francs.
L'historien de Pie IX, de dom Bosco et de Chanzy, M. J.-M.
Villefranche, a entrepris de prĂ©senter, en un mĂȘme groupe, quelques
citoyens des plus remarquables par leurs vertus et leurs services, tous
fervents catholiques, tous ayant puisé dans leur foi le principe géné-
rateur de leur action bienfaisante.
a Chacun d'eux, écrit-il dans la préface du présent volume, a eu des
biographes plus complets et mĂȘme â faut-il le dire? â trop complets
et trop abondants parfois : car une erreur fréquente pour un écrivain,
consiste à exagérer son héros, à le faire le centre de plus d'hommes
et d'événements qu'il n'en entraßna, à ne pas savoir dégager des *
dĂ©tails communs et inutiles les faits qui vraiment mĂ©ritent d'ĂȘtre
conservés.
« Héias! le lecteur, faute de temps, est obligé de choisir. Aussi telle
biographie qui intéresserait en un demi-volume, lasse en un volume
entier, et si elle en remplit deux ou trois, ne trouve plus personne
capable d'aller jusqu'au booU
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964 LIVRES D'ĂTRENNES
« Ni Plutarque, ni Cornélius Népos, nos maßtres dans l'antiquité,
n'épuisÚrent ainsi leurs sujets.
« Gomme eux nous serons sobres; nous cueillerons une gerbe de
beaux exemples dans toutes les situations oĂč des laĂŻques, chrĂ©tiens
éminents, ont pu servir Dieu et la patrie; ensuite nous tournant vers
la jeunesse, à laquelle ce livre est surtout destiné, nous dirons :
« Regardez et imitez, inspice et fac secundum exemplar!
« Ces grands hommes ne sont plus ; à vous de les continuer ! Leur
Ćuvre est inachevĂ©e, combattue, dĂ©truite; Ă vous de la reprendre, de
la consolider, de l'achever!
« Et si parmi vous, jeunes gens au cĆur gĂ©nĂ©reux, il s'en trouvait
un, un seul auquel cette lecture pût inspirer non pas seulement l'au-
dace, mais la persévérance nécessaire pour nous rendre un O'Gonnel
ou un Windthorst, un Dupont ou un ae Melun, quelle joie et quelle
haute récompense pour ce modeste travail ! »
LIBRAIRIE HENNUYER
A la collection importante d'ouvrages instructifs ou récréatifs dont
la maison Hennuyer a enrichi nos bibliothÚques, elle a ajouté cette
année plusieurs livres nouveaux qui, comme mérite littéraire et attrait
artistique, ne le cÚdent en rien à ceux qu'elle a déjà publiés.
Voici d'abord Trop mondaine, un roman dĂ» Ă la plume de
Mme Jules Samson, auteur justement apprécié de Temps d'épreuve,
Saru Tan dernier. Trop mondaine est la constatation d'une tendance
'esprit malheureusement fort répandue parmi nos jeunes filles fia de
siĂšcle; c'est un rĂ©cit d'un intĂ©rĂȘt soutenu, une suite de scĂšnes bien
observĂ©es, artistement enchaĂźnĂ©es, et formant un ensemble d'oĂč se
dégage une haute pensée morale.
AuprÚs de ce livre illustré d'une quarantaine de dessins de M. Paul
Merwart, qui a taillé son crayon aussi finement que l'auteur a affilé sa
plume, plaçons les Françaises, de M. H. Gourdon de Genouillac.
Cet ouvrage, qu'ornent des dessins signés J. Geoffroy, J. Girardet,
F. Lix, â ceux-ci sont parfois de vĂ©ritables tableaux, â cet ouvrage
est, disons-nous, la glorification des grandes personnalités féminines
de la France, et aussi l'étude du rÎle qu'elles ont joué à toutes les
époques de notre histoire. Pieuses abbesses, bienfaisantes chùtelaines,
graves bourgeoises, héroïnes combattant pour la patrie, hardies aven-
turiĂšres de la Ligue et de la Fronde, religieuses de Port- Royal,
précieuses de l'hÎtel de Rambouillet, artistes, écrivains, femmes de la
Révolution et femmes de nos jours, toutes ces figures revivent et
passent dans ce livre, sévÚres, grandioses ou souriantes, reflétant et
parfois expliquant toute une époque.
La partie de ses publications comprise dans la BibliothĂšque de
VExplorateur nous a déjà fourni l'occasion de signaler le beau livre
du docteur R. Verneau : Cinq années de séjour aux ßles Canaries.
Aujourd'hui, cette série s'augmente d'un nouveau volume : A travers
le royaume de Tamerlan, de M. Guillaume Capus. Dans ce livre,
l'auteur, dont les aperçus sont fort ingénieux et le style trÚs per-
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LIVRES D'ĂTRENNES 965
sonnel, nous promÚne à travers la Sibérie occidentale, le Turkestan,
la Boukharie, aux bords de l'Amou-Daria, Ă Khiva, etc. C'est, vous
le voyez, une exploration complĂšte de l'Asie centrale que l'on peut
faire agréablement et sans quitter le coin de son feu.
C'est aussi sans fatigue que l'on peut parcourir l'Amérique, du
Mexique au Labrador, en compagnie de M. Lucien Biart, le sympa-
thique auteur des Explorations inconnues. Entre deux océans,
le Hoi des prairies , le Fleuve d'or et de A travers J l'Amérique,
récits attachants couronnés par l'Académie française.
Il y a loin de l'Amérique à la France; pourtant le catalogue de la
maison Hennuyer ne met qu'un instant Ă nous rappeler des confins
de l'une au cĆur de l'autre, et grĂące au Paris, promenades dans
les vingt arrondissements, de M. Alexis Martin, dont elle publie une
seconde édition, nous pouvons parcourir le Paris de 18'J2 en compa-
gnie d'un cicérone qui l'aime, en connaßt tous les recoins, sait en
décrire pittoresquement tous les multiples aspects, et ne reste jamais
Ă court quand il s'agit de raconter 1 histoire d'un monument, les
origines d'une institution, ou d'apprĂ©cier une Ćuvre d'art.
A cÎté de ces ouvrages qui s'adressent à peu prÚs à tout 16 monde,
la maison Hennuyer en a publié d'autres dont les savants apprécient
la haute valeur.
Voici d'abord VIntroduction à l'étude des races humaines du
regretté A. de Quatrefages. C'est un véritable monument scientifique,
auprĂšs duquel se place tout naturellement le beau et bon livre de
M. Lucien Biart : les AstĂšques. Ici l'auteur raconte, dans ce style
séduisant que connaissent bien tous ceux qui lisent, l'histoire, les
mĆurs et les coutumes de ce peuple aujourd'hui disparu et que Cortez
trouva si florissant au seiziĂšme siĂšcle.
D'autres ouvrages publiĂ©s par la mĂȘme maison sont de vĂ©ritables
Ćuvres de vulgarisation, et mettent Ă la portĂ©e de tous les connais-
sances et les découvertes de la science; tels sont de M. J. Pizetta
Plantes et bĂȘtes et le Dictionnaire populaire illustrĂ© d'histoire
naturelle. Précédé d'une remarquable introduction de M. Edmond
Perrier, ce livre donne, dans un ordre logique et sous une forme
concise, une idée complÚte de tous les phénomÚnes de la nature et
résume toutes les découvertes contemporaines concernant la bota-
nique, la zoologie, l'anatomie, etc., etc.
Si nous voulons nous occuper maintenant de la partie récréative,
nous pourrons faire une ample moisson délivres luxueusement édités,
illustrés par nos premiers artistes, et dignes d'occuper une belle place
dans toutesjles bibliothĂšques.
L'espace nous est limité, nous serons bref et nous nous bornerons
à citer les principaux ouvrages que la maison a publiés en ce genre.
Signalons d'abord les agréables romans de Mme Etienne Marcel,
YHetman Maxime et Une amitié d'enfance; les récits humoris-
tiques, si vivants, si français d'esprit de Paul CéliÚres; le Chef-
d'Ćuvre du papa Schmelzt et les MĂ©morables aventures du
docteur J.-B. QuiĂšs, un livre aussi amusant que Don Quichotte.
Dans une autre note, voici Nizelle, de M. EugÚne Muller, récit rus-
tique oĂč l'on retrouve le sentiment exquis dont l'auteur delĂ Mionette
sait empreindre ses Ćuvres. Rappelons encore les BĂ©bĂ©s d'HĂ©lĂšne,
de J. Habberton, par William L. Hughes, et du mĂȘme auteur les
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966 I1TBI8 KĂrUHNES
traductions des livres de Mark Twain : les Aventures de Torn
Sawyer et celles de Hirck Finnt son ami, deux volumes en appa-
rence écrits pour les enfants eC qùe les grandes personnes dévorent
Enfin, et nous en omettons cerles, v#ki les Exploits <Vun Arlequin^
de M. Raoul de Najac, luxueux ToTame orné de trente spirituels des-
sins de Lix, accompagnant l'humoristique péripétie d'une existence
de mime ; et du mĂŽme auteur te Retour d Arlequin, pantomime Ă
on seul personnage, qu'accompagnent une partition d'André Martinet
et des dessins de Lix encore, indiquant Ă l'interprĂšte ses positions, ses
mouvements et l'emploi de ses accessoires.
Enfin, c'est Ă ht librairie Hennuyer que se publie, depuis prĂšs d'an
demi-siĂšcle, le Magasin des Demoiselles, revue pour les jeunes
filles, comprenant également un journal de modes qui pourrait prendre
pour devise : Elégance et bon goût.
iLIBRAlRlE LE SOUD1ER
Heine intime, lettres inédites, publiées par son neveu
le baron de Embden.
La seule survivante de la famille du grand poĂšte, sa sĆur Charlotte,
ùgée de quatre-vingt-douze ans, voulant contribuer, avant de mourir,
à compléter et à rectifier la biographie de Heine, a chargé son fils de
rassembler ses souvenirs.
Les lettres et les notes qui les complÚtent, présentées au public fran-
çais par M. Gourovitch, constituent une biographie authentique, par
conséquent d'une haute valeur.
Personne ne pouvait mieux retracer la vie du poĂšte que le poĂšte lui-
mĂȘme, par ses propres lettres Ă sa mĂšre et Ă sa sĆur, ses intimes
confidentes.
Ces lettres forment une suite ininterrompue, qui commence vers sa
vingtiÚme année, quand il était étudiant, pour finir à sa mort.
Celte correspondance jette une nouvelle lumiĂšre sur les relations do
poĂšte avec sa mĂšre et sa sĆur et nous montre surtout une influence
presque ignorée, celle de sa femme. Cette femme n'était ni insigni-
fiante, comme on Ta dit, ni nuisible, comme on Ta soutenu. Si
Hathilde n'était pas une femme d'intérieur accomplie, elle a, par sa
grùce et sa gaieté, aidé le poÚte à supporter ses souffrances. Elle était
« la femme belle comme l'aurore, qui, avec un sourire, dissipait les
tourments et les pensées sombres de ses derniÚres années. » C'est
ArsÚne Houssaye qui a fait la préface du nouveau livre, Houssaye qui
a dit de lui : « Henri Heine fut bien moins un Allemand qu'un Fran-
çais. S'il a vécu en France, c'est qu'il se sentait Français. » Nous ajou-
terons que ses compatriotes n'ont pas peu contribué, en l'abreuvant
de tracasseries sans nombre, Ă lui rendre l'Allemagne antipathique.
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REVUE DES SCIENCES
DĂ©couvertes et inventions. â Les nouvelles optiques des phares français.
â OĂč l'on triple l'Ă©clat lumineux. â Foyers de 2 millions et demi de
becs Garcel. â Les optiques Ă quatre panneaux. â Installation au phare
de la HĂšve. â Le problĂšme des ballons. â A Chalais-Meudon. â Essais
de direction. â 1884-1892. â Nouveau moteur lĂ©ger et puissant pour
aĂ©rostats. â Moteur Ă gazoline. â Le nouveau ballon le GĂ©nĂ©ral-
Meusnier. â De 25 Ă 30 kilomĂštres Ă l'heure. â A travers les hautes
rĂ©gions. â Les ballonnets pour le sondage de l'atmosphĂšre. â Petits
ballons de 4 mĂštres avec instruments enregistreurs. â PremiĂšres explo-
rations des grandes altitudes. â A 9000 mĂštres dans l'air. â Hydrau-
lique. â Utilisation des coure d'eau. â La roue amĂ©ricaine Pelton. â
Grande puissance, petites dimensions. â 85 pour 100 de rendement. â
Pour monter l'eau. â Le bĂ©lier. â Le siphon Ă©lĂ©vateur. â A Paris. â
Le pĂŽle Nord. â Une piste de glace artiĂ»cielle. â Le patinage en
toute saison. â Usine de 100 chevaux-vapeur. â La plus grande ligne
tĂ©lĂ©phonique du monde : New- York-Chicago. â Les nouvelles comĂštes.
Le progrÚs est bien réellement incessant. On s'imagine qu'une
invention est arrivée à son apogée, quand an boat de quelques années
souvent on s'aperçoit qu'on peut faire encore beaucoup mieux. 11 en
est ainsi dans toutes les directions de la science et de ses applications.
En voici encore un exemple frappant qui date d'hier. Les phares,
depuis les magniûques travaux de Fresnel, ont passé par des modifi-
cations diverses et pour l'optique, et pour le foyer lumineux surtout.
AprÚs l'huile, l'électricité. C'est de 1865 que date le premier éclairage
électrique d'un phare. L'installation fut faite aux feux de la HÚve,
prÚs du Havre. L'intensité de la lnmiÚre était alors de 6000 becs, soit
à peu prÚs l'équivalent de ce que fournissait l'éclairage à l'huile miné-
rale. En 1881, M. AlLard, inspecteur général des Ponts-et-Chaussées,
obtenait, au phare de Planier, prĂšs de Marseille, 127 000 becs. Ce
résultat excellent fut copié pour les phares de la Baleine, de l'ßle de
RĂ©, de Calais, de l'embouchure de la Cambre, de Dunkerqme et du
cap Gris-Nez. On avait mĂȘme pu produire 900000 becs Ă Ouessant, Ă
Barfleur, Ă Belle-Isle. Etait-ce assez? Et le progrĂšs? On vient de
porter la puissance des phares Ă 2 millions et demi de becs. C'est u-*
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968 REVUE DES SCIENCES
gain de 4 700000 becs sur le plus puissant phare du monde. OĂč
s'arrĂȘtera-l-on?
Le perfectionnement est considérable. Le nouveau type de feu scin-
tillant a été construit par M. l'ingénieur en chef Bourdelles. Il fera
merveille Ă Chicago, car nulle part encore on ne dispose de feux d'une
puissance aussi extraordinaire. On va dĂšs maintenant mettre le type
en service au phare de la HĂšve ; on le substituera aux deux anciens
phares placés cÎte à cÎte à la HÚve. Au lieu des appareils à nombreux
panneaux, si lourds et si coûteux que les Anglais ont adopté pour
augmenter réclat, et des énormes charbons des lampes électriques
(6 centim. de diamĂštre), la nouvelle optique n'aura qu'un diamĂštre de
60 centim., avec quatre seuls panneaux et les charbons 2 centim.
M. Bourdelles a réduit le nombre des panneaux à 4, car l'intensité de
l'éclat lumineux est en raison inverse du nombre des panneaux. Quatre
lentilles disposées en carré, tel est tout le nouveau systÚme optique.
Le poids de cette optique est équilibré par un flotteur cylindrique
tournant à l'intérieur d'une cuve remplie de liquide. On atténue ainsi
considérablement les frottements dus à la rotation, et l'appareil fera
trois tours par minute sans augmentation de force dans le mécanisme
actuel de rotation. Hier on se servait de 16 panneaux; aujourd'hui,
4 panneaux avec un diamÚtre pour les charbons de l'arc électrique de
2 centim. Résultat : 2 500 000 becs Carcel avec un faisceau lumineux
qui s'Ă©tendra sur la mer jusqu'Ă 52 milles par temps moyen, jusqu'Ă
22 milles par temps sombre. La visibilité du cap de la HÚve est
limitée par la sphéricité de la terre, le nouveau feu dépasse en partie
cette limite. On ne saurait chercher mieux maintenant. Le perfection-
nement es tj donc considĂ©rable; il complĂšte dignement l'Ćuvre de
Fresnel et achĂšve de placer notre pays hors de pair pour la construc-
tion des phares et pour l'éclairage des cÎtes.
ProgrÚs aussi du cÎté du problÚme de la direction des ballons. On
le sait, la question est liée à la découverte d'un moteur léger et trÚs
puissant. En effet, ce qu'il faut, c'est lutter contre le vent. Il faut que
le moteur imprime à un aérostat, à forme convenable, une vitesse
supérieure à celk du vent. Il est clair qu'alors tout le systÚme progres-
sera avec une vitesse qui sera la différence entre la vitesse du ballon
et la vitess3 du vent. Le plus petit moteur peut diriger un ballon dans
l'air calme; mais si la brise s'Ă©lĂšve, naturelle mĂ©at le ballon s'en va Ă
3a dérive avec le veat. Les vents moyens à la surface de la terre
ont généralement de 5 à 8 mÚtres de vitesse. Il faudrait donc pour
avancer convenablement, non pas en tout temps, mais trĂšs souvent,
réaliser un moteur imprimmt à l'aérostat au moins 10 mÚtres à la
seconde. On gagnerait aiusi sur le veat de 5 Ă 3 mĂštres par seconde et,
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REVUE DES SCIENCES 969
par temps presque calme, de 7 mÚtres à 10 mÚtres, vitesse déjà trÚs
raisonnable. Mais es n'est pas commode de combiner un moteur
puissant pesant peu. Il convient que son poids soit trÚs réduit, sinon,
pour rester maĂźtre de la direction pendant plusieurs heures, il devient
nécessaire d'emporter un approvisionnement d'énergie considérable
et il faut donner au ballon un gros volume. Et le gros volume donne
prise au vent. On tourne dans un cercle vicieux.
On travaille beaucoup à Chalais-Meudon. On n'a pas oublié les
essais du ballon 2a France en 4884-1885. Ils avaient été satisfai-
sants. On avait pu aller et revenir au point de départ ; malheureuse-
ment quand le vent fraĂźchissait, le moteur devenait insuffisant pour
lutter contre la brise. Le moteur était électrique, c'est-à -dire que la
provision d'énergie disponible était donnée par des piles puissantes.
C'était encore trop lourd. Au bout de deux à trois heures, l'énergie
était dissipée. M. le commandant Renard a renoncé à l'électricité. Il
vient d'imaginer un moteur à essence de pétrole qui sera capable de
fournir pendant huit Ă dix heures une puissance effective de 45 chevaux-
vapeur suf usants pour imprimer à l'aérostat une vitesse de 11 mÚtres
Ă la seconde. Huit heures de marche et 11 mĂštres de vitesse, c'est
déjà joli. Le moteur ne pÚse que 50 kilogr. par force de cheval. Nos
moteurs à pétrole actuels pÚsent de 150 à 200 kilogr. Grùce aux fonds
alloués, par testament, par M. Giffard, on construit à Chalais-Meudon
un nouveau ballon de 70 mĂštres de longueur sur 12 mĂštres de largeur
au maĂźtre-couple. 11 cubera 3500 mĂštres. La nacelle suspendue au-
dessous de ce long cigare, aura 40 mĂštres de long. C'est au centre que
sera installĂ©e la machine motrice. Le GĂ©nĂ©ral-Meusnier sera prĂȘt Ă
s'envoler au printemps prochain. Si le vent est raisonnable, le
nouvel aérostat pourra faire ses 25 kilomÚtres à l'heure. Par temps
presque calme, il progressera de 30 Ă 35 kilomĂštres. Attendons main-
tenant le mois de mai.
Depuis qu'on sait faire de petits ballons en papiers enduits de pétrole
laissant difficilement passer le gaz, on a songé à s'en servir pour
sonder les hautes régions atmosphériques et recueillir des observations
météorologiques. M. le commandant Renard, l'un des premiers, a mis
l'idée en pratique. M. Gustave Hermite, de son cÎté, a exploré ainsi
les hautes régions pendant le dernier automne, avec de petits ballon-
nets de 4 mĂštres de diamĂštre. Il munit ses ballons de thermomĂštres Ă
minimum et de petits baromĂštres enregistreurs rudimentaires. Puis il
dépose dans la nacelle-lest une pancarte sur laquelle il est recommandé
Ă toute personne trouvant le ballon de le renvoyer Ă son point de
départ. Il paraßt que l'on trouve des gens assez complaisants pour
tenir compte de la recommandation, car sur 10 ballons lancés par
10 décembre 1892. 62
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970 REYQE DJtS SCIENCES
M. Hermite, 8 ont Ă©tĂ© renvoyĂ©s Ă Paris, au siĂšge de l'Ăcole supĂ©rieure
de navigation. Ces ballons, gonflés à l'usine à gaz de Noisy-le-Sec,
sont tombés, les»uns dans un rayon de 38 à 45 kilomÚtres, les autres
Ă 75 kilomĂštres, Ă 110 kilomĂštres, Ă 150 kilomĂštres. Les instruments
adressés à Paris ont révélé les hauteurs de chaque ascension. Il est
un de ces petits ballons parti par un vent sud faible qui a Ă©tĂ© tomber Ă
Ervy (Aube), sud-est de Paris, aprĂšs ĂȘtre montĂ©, d'aprĂšs les indications
du baromĂštre, Ă 8700 mĂštres ; un autre a atteint aussi la hauteur de
7600 mÚtres- La décroissance tberm orné trique a été en moyenne de
1° par 280 mÚtres d'élévation. M. G. Hermite pense bien pouvoir
sonder l'atmosphĂšre jusqu'Ă des hauteurs de 20 000 et mĂȘme
30 000 mĂštres. Son baromĂštre, au lieu de peser 1200 grammes, est
réduit au poids de 100 grammes, y compris l'emballage. 11 en confec-
tionne qui ne pĂšseront que 10 grammes. Dans ces conditions, il est,
en effet, trĂšs vraisemblable qu'un ballon lĂ©ger pourra s'Ă©lever extrĂȘ-
mement haut. Si l'on obtient les heures de descente quelquefois, on
aura le parcours effectué, soit la vitesse, et les instruments enregis-
treurs fourniront la température et l'altitude. Il y a évidemment dans
cette voie des renseignements précieux à recueillir. Mais il faut la
collaboration des passants. VoilĂ l'inconvĂ©nient. Peut-ĂȘtre serait-il bon
de promettre une rĂ©compense honnĂȘte Ă qui rapportera chaque ballon.
On commence Ă s'occuper en Europe de la roue Pelton. Qu'est-ce
que la roue Pelton? On sait combien, en Amérique, dans les mines
surtout, on cherche Ă utiliser les chutes d'eau. Depuis longtemps on
se servait en Californie non pas de la vieille roue hydraulique que
nous connaissons tous, mais d'une roue beaucoup plus petite cons-
truite couramment par M. Pelton. Cet ingénieur a perfectionné le
systĂšme et il est parvenu Ă construire une roue hydraulique qui peut
marcher sous des pressions énormes, des chutes d'eau de 600 mÚtres
de hauteur aussi bien que sous des chutes de 3 Ă 5 mĂštres. La roue
s'adapte Ă toutes les circonstances bien mieux que les turbines; elle
est de construction grossiĂšre et cependant son rendement atteint 85 Ă
88 pour 100. C'est un succÚs, car ce rendement au moins égal à celui
des meilleures turbines, se maintient, Ă trĂšs peu prĂšs, le mĂȘme,
quelle que soit la chute. Et la partie mobile, la roue proprement dite,
pĂšse moins de 1 kilogramme par cheval utile. Aucun moteur, que nous
sachions, n'atteint le chiffre de 1 kilogramme par cheval effectif.
La roue Pelton se compose en principe d'une roue Ă bras en fonte
et jante d'acier sur laquelle sont fixés une série d'aogets dont la forme
spéciale constitue toute l'invention. Ces augets présentent en coupe
la forme d'un omĂ©ga ; c'est une cellule avec arĂȘte centrale qui divise
la cavité en deux parties. Un jet d'eau puissant, sortant d'une sorte
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REVDE DES SGUEIfGBS 971
de buse, vient frapper Ă©nergiquement l'auget sur l'arĂȘte centrale.
L'eau se divise, agit sur le fond et sort presque sans vitesse. En
changeant l'ajutage du tuyau d'amenée, on modifie aisément la puis-
sance de la roue, que l'on peut, en somme, assimiler Ă une roue Ă
pression et h réaction. L'appareil ne demande aucun entretien, car si
les eaux sont chargés de sable, il suffit, tous les trois ans, de changer
les augets, et ces augets étant ouverts ne sont jamais obstrués par des
matiÚres étrangÚres ou par les glaces des pays froids. L'installation
est rudimentaire et peut s'effectuer n'importe oĂč sur un simple chĂąssis,
sans excavation ni travaux de déblai d'aucune sorte.
La puissance des roues Pelton dépend naturellement pour une chute
donnée du diamÚtre. Le plus petit type a 15 centimÚtres de diamÚtre
et le plus grand lm,80. Le type de 15 centimĂštres sous une chute de
150 mÚtres produit plus de 6 chevaux à la vitesse angulaire énorme
de 3425 tours par minute. Le type de 90 centimĂštres avec une chute
de 300 mÚtres fournit plus de 500 chevaux à 800 tours par minute»
Le type de i^O avec la mĂȘme chute donne 2000 chevaux Ă 400 tours.
L'installation la plus remarquable qui ait été faite de ce systÚme est
celle des mines de Bornstock, Ă Virginie-City (Nevada). La roue de
90 centimĂštres ne pĂšse que 80 kilogrammes et produit 100 chevaux,
sous une chute de 630 mĂštres. C'est, sauf erreur, la plus grande chute
utilisée jusqu'ici à la production mécanique avec des organes d'une
aussi extrĂȘme lĂ©gĂšretĂ©. Ce qui est bien intĂ©ressant aussi, ce sont les
dimensions réduites du systÚme. Il suffit de comparer la nouvelle roue
Ă une des grandes roues hydrauliques d'ancien systĂšme, par exemple,
Ă la grande roue hydraulique de Laxey, dans l'Ăźle de Mans (petite Ăźle
d'Irlande), toujours visitĂ©e par les touristes. Cette roue remonte Ă
quarante ans; elle a été établie pour produire des épuisements dans
une mine de plomb. Or elle a au moins 21 mĂštres de diamĂštre et
fournit 150 chevaux avec un rendement de 65 pour 100. Dans les
mĂȘmes conditions de chute et de dĂ©bit, la roue Pelton donnerait au
moins 160 chevaux, avec un rendement de 85 pour 100 et un diamĂštre
inférieur à 1 mÚtre. La roue Pelton apparaßtrait à cÎté de l'autre
comme un jouet. VoilĂ la distance franchie en quarante ans!
La nouvelle roue s'est extrĂȘmement rĂ©pandue aux Ătats-Unis. On
compte plus de 2500 applications. On s'en sert pour de trĂšs petits tra-
vaux n'exigeant qu'un cheval ou une fraction de cheval et on l'utilise
encore mieux pour des- forces considérables de 1000 ou 2000 chevaux
et davantage. Sa souplesse est tout Ă fait digne d'attention. Par ce
temps d'application du transport électrique de la toroe, cette rooe
mĂ©rite d'ĂȘtre connue. Nous possĂ©dons en France beaucoup de chutes
sans emploi; dans l'IsĂšre, il existe de hautes chutes d'eau, c'est sur-
tout là qu'on devrait mettre en service la nouvelle roue américaine.
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972 REVUE DES SCIENCES
Autre petite invention hydraulique d'origine française. Tout le
monde connaßt le bélier hydraulique et les services qu'il rend à la
campagne pour l'élévation des eaux servant à l'agriculture, au jardi-
nage, au service intérieur des villas, etc. Il paraissait difficile de faire
plus simple. Et cependant M. Lemichei y est parvenu, au moyen de
son « siphon élévateur». Le siphon élévateur présente sur le bélier
l'avantage de dispenser assez généralement d'une longue canalisation
encombrante et de n'occuper qu'une faible surface. Par contre, il ne
peut monter les eaux au delĂ de 9 Ă 10 mĂštres. Au fond, l'appareil de
M. Lemichei n'est qu'un siphon qui fuit à la partie supérieure. Deux
tubes verticaux constituent un siphon Ă deux branches. L'une d'elles
plonge dans le réservoir d'eau, l'autre dans une décharge. La force
motrice dépend, comme on sait, de la différence de niveau entre la
surface libre de l'eau dans la petite branche et la surface libre dans la
décharge. Le siphon amorcé, l'eau s'écoulerait indéfiniment du réser-
voir supérieur dans le réservoir inférieur. Comment se servir de cet
écoulement pour faire monter de l'eau à 9 ou 10 mÚtres au-dessus de
la nappe d'alimentation? A la partie supérieure du coude formé par la
branche ascendante etlabrancbe descendante du siphon, M. Lemichei
adapte un dispositif ingénieux : le dispositif élévateur. Une boßte est
intercalée sur le trajet de l'eau. Celte boßte porte un clapet qui, fermé,
arrĂȘte le mouvement de l'eau, et une soupape qui, ouverte, laisse
entrer l'eau dans un tuyau d'évacuation; enfin, à la suite de la boßte,
dans la branche descendante, une autre boßte plus petite, constituée
par un manchon en fonte, fermée des deux cÎtés par une plaque métal-
lique ondulée de 2 millimÚtres d'épaisseur, analogue à celle des baro-
mÚtres anéroïdes. Que se passe-t-il? L'eau en s'écoulant vient faire
pression sur le clapet et le ferme. L'eau emprisonnée dans la boßte
soulÚve la soupape et s'échappe dehors, par le tuyau d'évacuation.
Mais, dans la seconde boĂźte, l'eau ne parvenant plus, il se forme un
vide momentanĂ©; les deux plaques se resserrent; en mĂȘme temps, la
face interne du clapet, étant déchargée du poids de l'eau évacuée, se
rouvre sous l'action d'un ressort antagoniste. L'eau reprend sa marche.
Le mĂȘme phĂ©nomĂšne se poursuit indĂ©finiment et Ă chaque ouverture
et fermeture du clapet, de l'eau montée s'échappe par le tuyau de
sortie. Le rÎle de la seconde boßte est celui de régulateur. Les plaques
Ă©lastiques vont et reviennent sur elles-mĂȘmes et rĂ©gularisent les mou-
vements du clapet. Ces pulsations trÚs réguliÚres se répÚtent entre
150 et 400 par minute, suivant les hauteurs du siphon, et produisent
un jet continu d'eau hors du siphon.
Ce petit appareil élévateur pourra rendre des services aux proprié-
taires disposant d'une certaine chute d'eau. Le siphou élévateur a été
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REVUE DES SCIENCES 973
exposé au concours agricole des Champs-Elysées. Sous une chute d'eau
de lm,80, il élevait à 4 mÚtres de hauteur environ 60 mÚtres cubes en
24 heures. Le rendement est supérieur à celui du bélier; il est de
74 pour 100, chiffre excellent pour un appareil d'aussi petite puissance
mécanique (3 kilogrammÚtres par seconde). A tous égards, cette inven-
tion mĂ©ritait d'ĂȘtre mentionnĂ©e.
Le patinage est un sport agréable et salutaire, mais il n'est pas sous
nos climats d'une pratique réguliÚre. Les membres du Cercle des
patineurs du Bois.de Boulogne sont payés pour le savoir. 11 y a trois
ans environ, une sociĂ©tĂ© se mit en tĂȘte de nous fabriquer une piste de
glace artiGcielle. On nous annonça la fondation d'un « Palais déglace »
dans la salle de la Plaza de Toros, rue PergolĂšse. On transforma
l'arĂšne en un vaste bassin. On fit arriver l'eau de la ville, mais l'eau
refusa absolument de se congeler. On s'y était mal pris et aprÚs plu-
sieurs tentatives infructueuses, l'entreprise fut abandonnée. On vient
de la reprendre sous une forme plus pratique, rue de Clichy, Ă Paris.
Cette fois ce n'est plus un « Palais de glace », c'est le PÎle Nord. Le
nom importe peu; ce qu'il fallait, c'était de nous procurer une surface
de glace bien unie. On y est parvenu et tout le monde aujourd'hui
peut patiner par tous les temps. On a établi une véritable usine frigo-
rifique qu'il ne sera pas superflu de décrire trÚs briÚvement : 100 che-
vaux-vapeur travaillent lĂ Ă faire de la glace. Deux machines de
50 chevaux actionnent deux machines frigorifiques Fixary. Le sys-
tĂšme est tout simple. Une pompe comprime le gaz ammoniac au
point de le liquéfier. Le gaz est refoulé dans un réservoir sans cesse
refroidi par une circulation d'eau froide. La pression et le froid le
condensent. Le gaz liquéfié est envoyé dans d'autres grands réservoirs
appelés réfrigérants. C'est à leur intérieur, en effet, que l'ammo-
niaque liquéfiée se détend et reprend son état primitif. Pour repasser
à l'état gazeux, l'ammoniaque a besoin de toute la chaleur qu'elle
avait abandonnée au moment de compression. De là refroidissement
énergique des chambres. Ensuite l'ammoniaque est reprise et ramenée
par des pompes aux réservoirs de compression. Et ainsi sans cesse.
Dans les chambres de réfrigération existe une circulation de serpen-
tins pleins d'un liquide incongelable, une solution de chlorure de
calcium. Cette solution prend la température de la chambre réfrigé-
rante; elle est refoulée dans des tubes disposées sous la piste; les
tubes sont des réfrigérants à leur tour et congÚlent la nappe d'eau
superficielle.
La piste n'a, du reste, que 40 mĂštres de long sur 18 mĂštres de lar-
geur. C'est un plancher de ciment et de liÚge posé sur un fond métal-
lique. Les tubes réfrigérants sont disposés sous le fond métallique et
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974 RIVUB DIS SCIENCES
parcourent toute la longueur de la piste. La solution de chlorure de
calcium pénÚtre aussi sous la piste par deux tuyaux principaux sur
lesquels s'embranchent les tubes réfrigérants. La longueur de ces
tubes atteint 5 kilomÚtres. Le degré de refroidissement produit varie
à volonté entre quelques degrés au-dessous de zéro et 30 degrés quand
il s'agit de fabriquer la glace au lieu de maintenir simplement la piste
glacée. Cette installation est intéressante et fonctionne bien, au plus
grand plaisir des amateurs. La température de la salle au PÎle Nord
est d'environ 15 degrés. C'est un pÎle nord trÚs parisien.
La plus longue ligne téléphonique en Europe est la ligne de Paris-
Londres. Mais en AmĂ©rique, oĂč Ton fait de plus en plus grand, on a
largement dépassé l'Europe. On a inauguré le mois dernier la ligne
New- York-Chicago la plus étendue du monde. Elle mesure 1528 kilo-
mÚtres de développement. Elle est à double fil en cuivre de 4 milli-
mÚtres de diamÚtre pesant 40 kilog. par kilomÚtre» ce qui pour les
3056 kilomĂštres (aller et retour) donne un poids d'environ 380 tonnes
de cuivre. On a dĂ» planter, entre New- York et Chicago, 43000 poteaux
en cĂšdre ou en chĂątaignier d'une hauteur moyenne de 12 mĂštres. Les
frais d'établissement ont été considérables. Aussi le tarif des conver-
sations est-il élevé. Pour cinq minutes 45 francs. C'est un tarif d'expo-
sition. AprĂšs 1893 on en rabattra. La transmission de la parole est
trÚs bonne. (Test M. Gratien Bell, l'inventeur du téléphone magné-
tique, qui, le premier a fait entendre sa voix de New-York Ă Chicago.
En reliant cette ligne jusqu'à Boston, on a pu téléphoner nettement
jusqu'Ă 1920 kilomĂštres. Autant dire qu'aujourd'hui on transmet la
parole nettement Ă 2000 kilomĂštres soit 500 lieues. C'est joli! Et le
téléphone est né en 1877 !
La fin de l'année aura été riche en comÚtes. AprÚs la comÚte Bar-
nard, qui n'est qu'un morceau de la comĂšte Wolf, nous avons eu la
comÚte découverte à Londres par M. Holmes. Celle-là est restée bril-
lante jusqu'au 15 novembre. On a pu la voir Ă l'Ćil nu. Depuis le 16,
elle s'en va et s'éloigne de la Terre et du Soleil. Le 21 novembre,
nouvelle comÚte trouvée à Cambridge par M. Brooks. Le 24, quatriÚme
comÚte signalée par M. Freeman, de Brighton; malheureusement pour
les curieux, les astres ne prĂ©sentent jusqu'ici d'intĂ©rĂȘt que poar les
astronomes.
He*ri de Pahvuxe.
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CHRONIQUE POLITIQUE
8 décembre 1892.
Si Ton appliquait au gouvernement la définition qui est en vogue
aujourd'hui pour les paysages, à savoir qu'ils sont des états d'ùme,
nous serions obligé de convenir que le gouvernement actuel est
un état d'ùme malpropre. En ces années 1892 et 1893, qui donc
parlait de fĂȘter les sombres anniversaires de la Convention? Bien
plus encore que les crimes des ancĂȘtres gĂ©ants, ce seraient les
turpitudes et les rapines du Directoire qui mériteraient un cen-
tenaire solennel. Tout rabougris qu'ils sont, les petits-fils seraient
dignes des aïeux. Puisqu'on célébrait naguÚre la date du triste
jour oĂč la Convention naquit, nous nous Ă©tonnons qu'un dĂ©vot de
cette époque n'ait pas réédité la motion qui se produisit alors, et
par laquelle tout député était obligé de fournira son entrée dans
la législature, et ù sa sortie, la situation et l'origine de sa for-
tune, â motion qui, d'ailleurs, sur les observations du prudent et
prĂ©voyant CambacĂ©rĂšs, fut Ă©cartĂ©e. â ReprĂ©sentez-vous donc un
des puritains d'aujourd'hui, l'austĂšre M. Brisson, par exemple, â
pour jouer un tour et donner un croc-en-jambe Ă quelque concur-
rent à la présidence, qu'il a connu va-nu-pieds, et dont les équi-
pages l'Ă©claboussent, â reprenant la proposition de la Convention
qui tendait à exiger de tout grand fonctionnaire républicain l'établis-
ment de sa fortune, telle qu'elle existait au matin du 4 septembre,
et telle qu'elle se comporte aujourd'hui! Quel tumulte 1 quel
mouvement prolongé ! Et surtout quelles mines allongées 1 Comme
le dit le romancier Zola, ce serait la débùcle.
L'affaire du Panama, â cette Ă©norme, tragique et louche affaire
oĂč ont Ă©tĂ© soutirĂ©s, pour s'y enfouir ou pour aller ailleurs,
1300 000 000 de la fortune publique, â demeure la grosse
affaire du jour. Le char ou plutĂŽt le vaisseau de l'Ătat y est
embourbé; un peu plus, ce serait un enlisement. Depuis quinze
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976 CHRONIQUE POLITIQUE
jours, le Parlement a interrompu ses travaux, tout comme la Com-
pagnie. Questions urgentes, vote du budget, conventions doua-
niÚres, réforme de l'impÎt des boissons, armée coloniale, tout est
suspendu. On sent la faillite partout. Quoique nous soyons dans
un temps de pÚche en eau trouble, M. le président de la répu-
blique n'a pu y repĂȘcher de nouveaux ministres; la matiĂšre se
dérobait. AprÚs avoir beaucoup cherché, fouillé, fureté, barboté, il
s'est dĂ©cidĂ© Ă reprendre les anciens, ceux-lĂ mĂȘmes que le Parle-
ment avait conspués : en changeant quelques-uns de place, avan-
çant d'un cran M. Ribot qui prend la présidence du Conseil, recu-
lant d'un cran M. Loubet qui la perd, il a traité son cabinet à la
façon de la bonne ménagÚre qui, pour faire resservir des restes,
les retourne. Chose piquante! conclusion imprévue! M. Ricard, le
grand Ricard, le pourfendeur des prĂȘtres, le ministre le plus
applaudi et le plus affiché de la république, est mis dehors, eu
compagnie de M. Roche. Porté aux nues pour les sottises qu'il
disait, il est jeté au rebut pour l'acte honorable qu'il s'est avisé de
faire en levant l'embargo administratif qui, depuis trois ans, arrĂȘ-
tait le cours de la justice contre les mal lĂŽ tiers connus ou inconnus
du Panama.
Si l'intention du ministÚre reconstitué était, comme il en a l'appa-
rence malgré les banales déclarations de son programme, de pro-
tester et de réagir sourdement contre le vote de trÚs légitime
dĂ©fense parlementaire d'oĂč est sortie la commission d'enquĂȘte, il
s'avilirait en pure perte. Les faux-fuyants, les ruses, les superche-
ries oĂč le gouvernement s'est traĂźnĂ© depuis quelques annĂ©es pour
escamoter et enterrer l'affaire du Panama, en ont, sinon créé, du
moins augmenté la mystérieuse et formidable importance. Les
plus simples ont pensé que le gouvernement n'était si embarrassé
et si retors que parce qu'il était véreux. Il n'usait de tant de dissi-
mulation que parce qu'il avait intĂ©rĂȘt Ă cacher quelque chose, et
mĂȘme beaucoup de choses. On se rappelait avec quelle hĂąte fiĂ©vreuse
il avait étranglé l'Union générale contre laquelle ses actionnaires
que, loin de sauvegarder, il ruinait, n'élevaient aucune plainte; et
on s'Ă©tonnait de voir ce mĂȘme gouvernement, â pour Ă©touffer cette
sombre affaire du Panama, contre laquelle grondait, non seule-
ment la plainte des actionnaires, mais l'imprĂ©cation universelle, â
accumuler délais sur délais et échappatoires sur échappatoires, de
telle sorte que l'oubli eût le temps de couvrir tous les dommages,
et la prescription tous les méfaits. Jamais gouvernement endossa-
t-il une responsabilité pareille? Jamais se donna-t-il à ce point l'air
de la complicité la plus coupable? Sous le régime de Juillet, ce fut
le gouvernement lui-mĂȘme qui dĂ©nonça et poursuivit des ministres
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CHRONIQUE POLITIQUE 977
prévaricateurs. Sous l'Empire, à la corruption duquel les républi-
cains se prĂȘtent encore l'ineffable ridicule de crier, on se souvient
de la brutalité avec laquelle, pour des irrégularités moins graves et
moins prouvées, M. de Persigny flétrit publiquement le (ils de l'un
de ses collĂšgues du gouvernement, le malheureux jeune homme qui
devait héroïquement se faire tuer à Buzenval. Ici, dans les circons-
tances présentes, le gouvernement les conduit de telle façon qu'il
Ă©lĂšve lui-mĂȘme une prĂ©somption Ă©crasante contre tout ou partie du
personnel républicain. Ce qui se passe depuis quelques semaines,
cet entremetteur financier qu'on trouve ou qu'on dit mort la veille
du procÚs, ces chÚques à l'adresse de garçons de bureau et
d'hommes de paille, ces pistes brouillées à dessein, tout cela rend
nĂ©cessaire l'enquĂȘte que, pour son honneur comme pour celui du
pays, le Parlement a confiée à une commission. Ce n'est pas la
politique qui se substitue à la justice, c'est au contraire la liberté
rendue Ă la jusiiee que la politique garrottait et bĂąillonnait.
Certes, s'il en était des gouvernements comme il en est- des
individus dont la médecine guérit quelquefois les infirmités en les
plongeant dans des bains de boue, nous pourrions concevoir
quelque espérance d'amélioration politique; n'y comptons pas
trop. Les boues du Panama n'auront pas la vertu curative de
celles de Saint- Amand. Cependant la leçon est si forte, le scandale
si criant, les intĂ©rĂȘts si blessĂ©s au vif, que peut-ĂȘtre quelques
réflexions salutaires pourront traverser l'esprit mobile de nos
populations.
Et d'abord, ne chercheront-elles pas à s'enquérir davantage de
la qualitĂ© de leurs reprĂ©sentants, â qualitĂ© intellectuelle et
morale? â Elles pourront comparer avec la derniĂšre de nos Assem-
blĂ©es conservatrices, avec l'assemblĂ©e de Versailles, si honnĂȘte .
et si probe, les Parlements qui se sont succédé depuis lors. N'est- y
ce pas comme s'il s'agissait d'un autre monde, et comme si on
avait changé de climat? Le soupçon qui coule à flots aujourd'hui
n'était mÎme pas né alors. Autrefois, les partis politiques tenaient,
en gĂ©nĂ©ral, Ă ĂȘtre reprĂ©sentĂ©s par des hommes de talent qui, leur
faisant honneur Ă eux-mĂȘmes, feraient valoir leurs titres et croĂźtre
leurs chances. Sauf d'incontestables exceptions, ce genre de
préoccupations n'a plus cours; si le talent, par les jalousies
locales qu'il excite, n'est pas une cause de défaveur et d'exclusion,
il est relégué parmi les denrées inutiles. Lorsque l'argent ne fait
pas à lui tout seul l'élection, le candidat est trop souvent un
personnage secondaire, médiocre par l'esprit, parfois médiocre par
la conscience, qui veut ĂȘtre dĂ©putĂ© pour aller vivre, s'amuser,
s'enrichir Ă Paris. Sur ce monde parlementaire d'espĂšce nouvelle,
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978 CHRONIQUE POLITIQUE
les tentations mordent davantage; à mesure que l'éloquence a
baissé, le chantage a monté.
A la vue de tels scandales, beaucoup feront un pénible retour
sur notre société, ils se demanderont si cette démocratie qui
s'avance irrĂ©sistible n'est pas un fruit pourri avant d'ĂȘtre mĂ»r. Et
puis, en considérant la fréquence de ces crises putrides qui se
manifestent dans l'organisme de l'Ătat, ils se demanderont avec
inquiĂ©tude si ce n'est pas cet organisme lui-mĂȘme qui produit et
multiplie le virus fatal, le microbe empesté; s'il n'engendre pas le
débraillé social, le laisser-aller de toutes les consciences et de toutes
les convoitises qui se remarquent partout, en haut plus encore
qu'en bas ; si ce n'est pas le régime électif sans contrepoids, qui,
remuant dans toutes ses profondeurs une nation comme un vase
dont la lie remonterait à la surface, met en ébullition perpétuelle
toutes les avidités, toutes les ambitions, tous les appétits.
11 est une autre réflexion qui se présentera à bien des esprits,
c'est qu'une corrélation singuliÚre rÚgne entre la persécution reli-
gieuse et la dépravation publique, dont nous sommes témoins.
Anticléricale, la république est non moins antimorale. Le pape
Léon XIII avait raison, dans un document récent, de signaler,
comme les deux périls de notre pays, « le renversement de la reli-
gion et la dĂ©cadence des mĆurs ». Tandis que le nom de Dieu
était biffé dans les livres scolaires, le dévergondage des publications
obscÚnes descendait à une telle abjection que le conseil général de
la Seine vient lui-mĂȘme de requĂ©rir le gouvernement contre ces
infamies. Si nous pouvions avoir une consolation au milieu de tant
d'ignominies, ce serait de voir qu'un tas d'hommes qui ont mal-
traitĂ© l'Ăglise dans leurs lois, n'ont pas mieux traitĂ© l'honnĂȘtetĂ©
dans leurs actes. Il y a quelques jours, on publiait la circulaire
électorale d'un ancien député du Puy-de-DÎme : « J'ai expulsé,
comme préfet, disait-il triomphalement, les Jésuites de Brest et de
Quimper. Et qu'il me soit permis de le dire, il fallait dans ce pays,
oĂč tous les murs suintent le clĂ©ricalisme, un certain courage, une
certaine énergie pour s'attaquer aux congrégations mises hors la
loi. » Et ce dĂ©putĂ© qui chassait de leurs cellules les JĂ©suites, oĂč
est-il maintenant? Dans une cellule d*un autre genre, Ă Mazas,
sous la prévention d'escroquerie.
Le mĂȘme phĂ©nomĂšne n'est pas seulement visible au Parlement,
il se reproduit dans tout le pays. Quelques bureaux de bienfai-
sance volent le bien des pauvres pour le donner, contre toute
convenance et toute équité, à leurs protégés des écoles laïques;
d'autres administrateurs, comme on vient encore de le constater
Ă Paris, font mieux, ils gardent pour eux-mĂȘmes le bien des pau-
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CHRONIQUE POLITIQUE 979
vres. Ălecteurs, quand vous entendrez des politiciens dĂ©blatĂ©rer
contre la religion, méfiez-vous. Attention aux pick-pockets ! Et gare
Ă vos bourses!
C'est là , évidemment, un spectacle douloureux : « La république,
disait-on naguÚre au parlement de Vienne, c'est le Panama. » En
réponse à l'étranger qui jubile de ces hontes, il faut crier bien haut
que la France ne les méritait pas. Elle vaut mieux que sa repré-
sentation nationale ou plutÎt officielle. Tandis que le Panama était
en haut lieu un marché d'influences, de votes et de consciences,
il y avait, en quantité innombrable dans nos villes et dans nos
campagnes, des braves gens qui, simplement, apportaient Ă cette
affaire, décorée du nom d'oeuvre patriotique, leur argent, fruit le
plus pur du travail et de l'épargne. Tandis que la grosse question
du jour est l'autopsie d'un archi-millionnaire qui, aprĂšs avoir
passé sa vie entre les couloirs de la Chambre et les coulisses
de l'OpĂ©ra, a disparu mystĂ©rieusement, peut-ĂȘtre mort, peut-ĂȘtre
suicidĂ©, peut-ĂȘtre empoisonnĂ©, Ă la veille de passer en police cor-
rectionnelle, il y a au Dahomey d'héroïques Français qui, aprÚs
avoir souffert et surmontĂ© ce qui dĂ©passe mĂȘme les forces humaines,
oot eu pour récompense les remerciements superbes de leur vail-
lant chef : « Vous ĂȘtes les premiers soldats du monde 1 » Pauvre
France I Elle était digne d'un meilleur sort, lorsqu'il y a vingt-
deux ans, trahie par l'impéritie de ses conducteurs, elle tomba sur
les champs de bataille. Elle était là , gisante dans son sang, blessée
et mutilĂ©e, mais glorieuse encore, et toute prĂȘte Ă refaire de sa
voie douloureuse une voie triomphale. Un tas d'histrions, bohĂšmes
et juifs, se sont approchés, ils se sont penchés vers elle, en lui
disant qu'ils voulaient l'aider Ă se relever; ils venaient lui lier les
mains et lui vider les poches.
Les nations étrangÚres, d'ailleurs, n'auraient pas lieu de trop
chanter victoire. â Sans mĂȘme parler de l'Espagne et du Portugal,
dont tous les amis désirent qu'ils fassent honneur à leurs engage-
ments envers les capitaux de l'Europe, â l'Allemagne, avec ses
histoires des faux poinçons et des fusils juifs; l'Autriche, avec ses
concussionnaires de la Bukowine; l'Italie, avec ses déficits chro-
niques, sont tenues d'ĂȘtre modestes. La triple alliance est fort
eccupée, en ce moment, du nouveau projet militaire qui se discute
à Berlin : projet dont la gravité s'accroßt encore au lendemain des
révélations cyniques par lesquelles M. de Bismarck a raconté au
monde Ă l'aide de quel faux et de quel mensonge un homme d'Ătat
sans scrupules peut vouer de longues générations à une guerre
d'extermination.
Tandis que l'Europe piétine sur place dans sa politique ruineuse
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980 CHRONIQUE POLITIQUE
et menaçante, un homme de paix, une grande figure chrétienne et
française, vient de disparaßtre de l'autre cÎté de la Méditerranée.
Une voix étrangÚre s'écriait ces jours-ci, à la Chambre des députés
de Vienne : « Un Lavigerie a plus fait pour l'humanité qu'un
Moltke. » Enregistrons avec fierté cet hommage, il honore la patrie
dans un de ses plus nobles enfants.
La mort du cardinal Lavigerie n'a pas seulement affligé, elle a
surpris. Malade depuis longtemps, fatiguĂ©, aimant mĂȘme Ă rĂ©pĂ©ter
qu'il n'était plus bon « qu'à faire un mort », il avait conservé à un
si haut degré dans ses allures, dans son imagination, dans sa pro-
digieuse activitĂ©, le don de vie, qu'il semblait devoir ĂȘtre, pour
bien des années encore, ferme, debout, travaillant, presque triom-
phant, sur la terre. Il a quitté cette terre, non sans y avoir laissé
une trace féconde et glorieuse. L'Afrique, en particulier, qui gar-
dera sa dépouille, ne saurait l'oublier; elle unira sa mémoire à celle
des grands hommes qu'elle a vus mourir : saint Augustin, saint
Cyprien, saint Louis. Le journal do M. Jules Ferry, t Estafette,
salue dans le cardinal Lavigerie le véritable fondateur de notre
empire africain. Il est certain que si, avec la grĂące de Dieu, le soleil
de la civilisation chrétienne se lÚve enfin sur l'immense continent
noir, la postérité la plus lointaine bénira toujours, comme un
patriarche et comme un ancĂȘtre, le grand vieillard majestueux, Ă
barbe blanche, dont l'image, fixée sur la toile par un pinceau
célÚbre, rayonne déjà dans l'imagination populaire.
ElĂšve de Mgr Dupanloup, dont il a si finalement retracĂ© le cĆur
et le génie dans une lettre à Mgr Lagrange, le cardinal Lavigerie
possédait quelques-unes des qualités de ce maßtre unique et
incomparable. Il avait sa flamme, ses généreuses hardiesses, son
amour naturel de la granleur dans les vues et dans les Ćuvres,
son mélange inné d'enthousiasme et de calcul, son esprit d'orga-
nisation et de gouvernement. Il avait aussi, comme Mgr l'Ă©vĂȘque
de Chartres, un de ses meilleurs amis, le rappelait dans une
lettre éloquente, la piété profonde, fervente, presque naïve du
grand Ă©vĂȘque; avec cela, familier et dominateur, insinuant et puis-
sant, plein d'art et d'autoritĂ©, excellant mĂȘme dans la mise en
scÚne dont, en vrai enfant du Béarn, nous allions dire de la Gas-
cogne, il connaissait l'empire pour amener les foules au but sacré
qu'il visait. La derniĂšre fois que nous avons vu Mgr Lavigerie, Ă
Tunis, c'était à une réunion solennelle de la Société antiesclava-
giste; autour du Cardinal rouge, qui, de sa haute taille, dominait
l'assemblée, se tenaient Mgr Livinhac, recueilli comme un saint et
résolu comme un martyr, les PP. Blancs, puis une couronne de
beaux fils cuivrés du désert. Le spectacle était saisissant, et
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CHRONIQUE POLITIQUE 981
l'admiration dont il remplissait les yeux conquĂ©rait les cĆurs Ă
la cause trois fois sainte qu'il s'agissait de servir.
Ce furent les nnssacres des chrétiens de Syrie en 1861 , qui
révélÚrent à Mgr Lavigerie sa vraie vocation. Le professeur en
Sorbonne, plus intéressant qu'éminent dans sa chaire, devint
voyageur, missionnaire, apĂŽtre. ChargĂ© de la direction de l'Ćuvre
des écoles d'Orient que des hommes de bien, M. Augustin Cauchy,
M.Charles Lenormant, M. Mandaroux-Vertamy, M. Wallon, d'autres
encore, avaient fondée au lendemain de la guerre de Crimée, il alla
au Liban et à Damas étudier et soulager les effroyables souffrances
des chrétientés d'Orient courbées sous le cimeterre. Dans cette lutte
contre la barbarie il se sentait en pleine vie. Successivement audi-
teur de rote Ă Rome et Ă©vĂȘque de Nancy, il aborda bientĂŽt, avec le
siĂšge d'Alger, cette terre d'Afrique dont, la croix Ă la main, en
prĂȘtre de la sainte Eglise romaine, et aussi en Français passionnĂ©,
il prit possession. Il l'ensemença de toutes les inspirations de sa
charité et de son génie, d'orphelinats, d'écoles, d'hÎpitaux, de
refuges, de séminaire.*, d'églises, d'institutions bienfaisantes pour
les indigÚnes et pour les colons. Le maréchal Bugeaud avait dit
que, pour posséder l'Algérie, il fallait la posséder jusqu'au désert;
le cardinal Lavigerie portait son ambition au delà du désert lui-
mĂȘme, il rĂȘvait, pour l'Eglise et pour la France, des conquĂȘtes
dans le Sahara, dans le Soudan, dans la région des Lacs. Aux
ordres religieux qui l'aidaient dans ses vastes et audacieux desseins,
il avait joint deux milices spéciales pour pénétrer au foyer de la
sociĂ©tĂ© arabe et au centre du continent africain, les SĆurs blanches
et les PP. Blancs. Il avait des établissements en Algérie, en Tu-
nisie, deans l'Afrique équatoriale, à Jérusalem, à Malte, sur divers
points de la France. La croisade universelle qu'il avait entreprise
pour l'abolition de l'esclavage a été l'un des derniers efforts de sa
vie qui lui échappait. Le cardinal Lavigerie a voulu reposer, en
Tunisie, oĂč son amour de l'Eglise et de la France s'Ă©tait si puis-
samment exercé, dans cette cathédrale de Carthage qu'il avait
bĂątie pour les foules Ă venir. 11 repose aux lieux oĂč, voyant brĂ»ler
la ville d'Annibal qu'il avait livrée aux flammes, Scipion s'était
récité, en songeant avec tristesse aux destinées futures de Rome,
les vers d'HomĂšre sur l'incendie de Troie. Le Cardinal n'aura] pas
eu de ces appréhensions mélancoliques; sa Rome ne périra pas ; il
a travaillé, selon le mot du plus grand de ses prédécesseurs, pour
la cité de Dieu.
Avant de mourir, le cardinal Lavigerie avait connu l'amertume
des dĂ©chirements. Il avait vu une de ses plus belles Ćuvres, le
royaume chrétien de l'Ouganda, saccagée par la rage de la jalousie
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3S? CHRONIQUE POLITIQUE
protestante et de l'égoïsme anglais. Auparavant, à l'occasion d'un
toast fameux qui avait éclaté comme une bombe, il avait rencontré,
à cÎté des plus légitimes réserves, les attaques les plus déraison-
nables dé cet enfant méchant et sot qui s'appelle l'esprit de parti.
Envisagée à distance, relue de sang-froid, il est certain que,
vraisemblablement suggérée par un désir de Léon Xlll, la harangue
de l'Eminencc africaine n'avait pas reproduit la pensée pontificale
dans son exacte et habile mesure, dans sa haute et magistrale
sérénité. La lettre postérieure du cardinal Rampolla, puis l'Ency-
clique du Pape en personne, ont rétabli dans son ampleur et dans
ses limites cette pensée souveraine.
Tout rĂ©cemment encore, dans une admirable lettre Ă Mgr l'Ă©vĂȘque
d'Orléans, Léon XIII renouvelait l'expressive peinture des griefs
qu'il dénonce et des réparations qu'il appelle, avec un avertisse-
ment plus sévÚre pour les coupables. Il signale la guerre faite en
France à la religion, « sans qu'une raison sérieuse, sans qu'une
apparence de justice ait motivé de tels attentats soit contre les
choses sacrĂ©es, celles mĂȘmes que les institutions publiques actuelles
sont tenues de protéger, soit contre des citoyens à qui, pour le
moins, on devrait garantir la jouissance des droits communs Ă tous
les autres ».
Mais Léon XIII persiste à avoir confiance dans la France; il
déclare à la face du monde que cette guerre abominable « n'exprime
ni la pensée ni les intentions véritables de la magnanime nation ».
Il ajoute : « Non, jamais, celle-ci, livrĂ©e Ă elle-mĂȘme, n'approuve-
rait cette guerre implacable, qui se plaĂźt dans la poursuite des
innocents, renverse les notions les plus élémentaires de la liberté
et de la justice, pervertit les mĆurs du peuple, appelle sur lui le
mépris des nations civilisées et de quiconque comprend encore
comment l'ordre et le bonheur publics ont pour fondements le
culte de la religion et le respect de l'autorité. » Remercions le
Saint-PÚre de cette persévérante confiance dans notre patrie ; ceux
qui la lui reprochent, ne sont que des partisans de la triple
alliance. Remercions-le de se faire notre garant devant l'Europe;
ceux qui attaquent, pour son indulgence, la politique française
de Léon XIII, ne travaillent qu'au profit de nos ennemis. Fort
de cette confiance, Léon XIII ne change rien aux conseils qu'il a
déjà donnés aux catholiques de France : tout faire pour retrouver
et dégager, sous la secte qui domine, le pays, le vrai pays; ne
pas le chicaner sur ses préférences présentes; ne lui présenter que
des questions simples; s'unir, pour la défense sociale et religieuse,
Ă tous les honnĂȘtes gens qu'il recĂšle ; pour que cette dĂ©fense sociale
et religieuse rallie plus de monde et suscite moins de controverses
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CHRONIQUE POLITIQUE 983
de détail, la porter loyalement, sans arriÚre-pensée de trahison, sur
le terrain du régime établi, sur le terrain constitutionnel. N'est-ce
pas ainsi, d'ailleurs, que l'Eglise, profondément respectueuse de
toutes les délicatesses de la conscience et de l'honneur, s'est tou-
jours dĂ©fendue elle-mĂȘme et a toujours voulu ĂȘtre dĂ©fendue? Il a
déjà été remarqué dans cette chronique, et il était rappelé récem-
ment que, dans ses pĂ©rils suprĂȘmes, le pape Pie IX s'Ă©tait adressĂ©
Ă un vaincu de l'Empire. PrĂȘt Ă servir l'Eglise, La MoriciĂšre, sans
rien renier, écrivit tout d'abord au général qui représentait à Rome
l'Empire : « Le proscrit du 2 dĂ©cembre ne doit et ne veut ĂȘtre ici
que le commandant en chef de l'armée pontificale ». Il s'estimait
« placé en dehors et au-dessus des passions politiques. » Il tint sa
promesse ; s'il y eut manquement de parole Ă Castelfidardo, ce ne
fut pas de son cÎté.
Dans cette ligne claire et droite, il n'est demandé aux conserva-
teurs, comme les voix les plus autorisées le leur ont répété, de
n'abjurer ni leurs souvenirs ni leurs espérances. Ces souvenirs et
ces espérances, la république les leur rendrait au besoin; elle est
le meilleur des agents monarchistes. Son histoire toujours pré-
caire semble souvent, comme on dit en mathématiques, une preuve
par l'absurde de la supériorité du principe héréditaire pour con-
tenir et soutenir notre vieille société dont on ne sait encore, au
milieu de tant de ruines amoncelées et d'ébauches avortées, si elle
est dans le travail de l'enfantement ou de l'agonie.
Louis Joubert.
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BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
La Morale du cĆur, par Jules
Angot des Rotours. 1 vol. in-12.
Paris. (Perrin.)
Que l'harmonie de la tĂšte et du
cĆur constitue la vie normale, c'est
une vérité généralement indiscutée.
Mais de la possibilité et de l'effica-
cité de la certitude morale, beaucoup
d'esprits doutent encore. M. des Ro-
tours étudie et précise les conditions
de cette certitude dans une conclu-
sion trĂšs remarquable oĂč il montre
également les résultats qu'on est en
droit d'en attendre. Qu'on parle, en
effet, de sentiment, de conscience,
de sympathie, de sens intime, de
Sitié, de sociabilité, d'altruisme ou
e charité, c'est toujours de la vie
du cĆur qu'il s'agit. Et dans une
série d'études sur Rousseau, Adam
Smith, Jacobi, M"16 de Staël, Maine
de Biran, Schopenhauer, Comte,
Stuart Mill, Emerson, Spencer et
TolstoĂŻ, M. des Rotours nous avait
d'abord montré en détail le mouve-
ment des Ăąmes modernes vers la
morale du cĆur.
Nous souhaitons que le mouve-
ment ne demeure pas stérile. Des
livres comme celui que nous recom-
mandons Ă nos lecteurs, pour la
solidité du fond et la délicatesse de
la forme, ne peuvent que le hĂąter, et
lui préparer une conclusion digne
de ses aspirations.
Le Dix-huitiĂšme siĂšele. Monar-
chie. Révolution. Essais anecdo-
tiques par A. Pellissier, ancien
élevé de l'Ecole normale supé-
rieure, agrégé de philosophie,
professeur de l'Université, honoré
en 1885 d'un prix Montyon, par
l'Académie française, i vol. gr.
in-8°, René Haton. Paris.
Cette époque extraordinaire de
notre histoire sera longtemps en-
core l'objet de jugements contradic-
toires, suivant qu'on incline vers
l'un ou l'autre des deux principes
de la civilisation : Tordre et la
liberté.
En faisant appel aux documents
authentiques accumulés par l'érudi-
tion contemporaine, l'auteur porte
sur les faits et sur les hommes un
verdict moral qui complĂšte l'Ćuvre
de Tocqueville et de Taine.
La lecture de ce livre est aussi
utile qu'attachante : c'est bien le
bilan du siĂšcle de Voltaire et de
Rousseau, de Marat et de Danton :
f 0 dieux de sang et de boue! »
La France au Pays noir, par
Louis dEsTAMPss. 1 beau volume
illustré de 22 gravures. Bloud et
Barrai. Prix, 5 francs.
Ce livre, fruit de longues recher-
ches et fait avec des souvenirs person-
nels, est d'une saisissante actualité.
Ses derniĂšres feuilles s'imprimaient
au moment mĂȘme oĂč le gĂ©nĂ©ral
Dodds terminait victorieusement sa
glorieuse campagne au Dahomey.
Faire ressortir en un attachant
récit l'action de la France dans le
vaste continent noir par ses mission-
naires, ses soldats, ses marins et ses
explorateurs, tel est le but que l'au-
teur s'est proposé.
La France au Pays noir est un livre
d'histoire, sans en avoir l'aridité.
Les élÚves de nos écoles chrétiennes
le liront avec profit et plaisir; les
f>ersonnes désireuses de connaßtre
es événements qui se sont accomplis
au Sénégal, au Soudan, dans les
RiviĂšres du sud, au Gabon, au
Congo, dans le Bas-Niger et dans
l'Ouganda n'y trouveront pas moins
d'intĂ©rĂȘt.
M. Louis d'Estampes est un des
écrivains estimés de la presse catho-
lique, et son ouvrage n'est pas moins
imprégné de patriotisme que de foi.
Uun des gérants ; JULES GERVAIS.
PAEIS. â E. DE SOTE ET FILS, IMI'R., 18, H. UKi rOSsftS-S.-JACQUES.
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Suite des Publications de la Librairie A. ROGER at F. GHERNOVIZ.
Abbé F. VIGOUROUX
PrĂȘtre de Saint-Sulpice, Professeur d'Ăcriture Sainte Ă l'Institut catholique.
8* ĂDITION, ENTIĂREMENT REFONDUE EN CINQ VOLUMES
LES LIVRES SAINTS
ET LA CRITIQUE RATIONALISTE
HISTOIRE ET RĂFUTATION DES OBJECTIONS DES INCRĂDULES CONTRE LA BIBLE
AVEC DES ILLUSTRATIONS D'APRĂS LES MONUMENTS
Par M. l'abbé L. DOUILLARD, architecte
Ădition de luxe, avec portraits et planches hors texte. 5 beaux volumes in-8 35 fr.
Ădition Ă©conomique. 5 volumes in-12 20 fr.
Les objections contre nos Saintes Ăcritures sont, de nos jours, plus rĂ©pandues et plus nombreuses
que jamais. Beaucoup de chrétiens et d'ùmes droites désirent savoir en quoi elles consistent et surtout
quelle réponse on peut leur faire. Les Livres saints et la Critique rationaliste répondent à leur désir.
Ce livre, que Mgr févéque de Rodez ne craint pas d'appeler un Monument apologétique de premier
ardre, est la réfutation décisive et complÚte de toutes les objections soulevées contre la Bible et parti-
culiÚrement de celles qui semblent avoir pour elles l'autorité des nouvelles hypothÚses scientifiques
de la mythomanie et de l'évolutionisme.
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Fao-flmilé d'une tablette cunéiforme contenant le récit chaldéen du déloge*
Abbés BAGUEZ at VIGOUROUX
7* édition
MANUEL BIBLIQUE
Yolume in-12, avec figures explicatives, broché 44 fr. »
Avec carte de la Palestine 14 fr. 50
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â * "â . m,'
Librairie BLOUD et BARRAL, 4, rue Madame et 59, rue de Rennes, PARIS
VIENNENT DE PA R AIT RE
LE GĂNĂRAL AFIBERT
SA VIE ET SES ĆUVRES
Par J. DE LiV FAYB
1 vol. in-8. ornĂ© de $Ăźr portraits. â Prix : 3 fr. ; franco, 3 fr. 50
Le gĂ©nĂ©ral Joachim AMBERT ne fut pas seu'oment un vaillant sollit ot un homme de cĆur, ce
fut aussi un savant, un lettré, un coy rit. Le nom de son pÚre, I.* général Biron AMBERT, est inscrit
parmi les plus braves sur l'Are do Triomphe de l'Utoile et le nom du fils, illustre Ă son tour,
est acquis désormais à la postérité.
Il appartenait à l'historien de Sonis et de Courbet, (auquel la famille du général Ambert a
bien voulu confier ses papiers et ta correspondance^ de faire revivre cette attachante et si har-
monieuse physionomie du soldat, du catholique et de l'écrivain; la p'urae et l'épéc fnrent les
armes dont il se servit pour combattre le bon combat : défendre Dieu et la Pairie.
Dans un récit vif et coloré, nous suivons J. Ambert dans ses campagnes d'Afriqne en Espagne,
en Amérique, portant toujours haut et ferme le drapeau do la France, puis vient une analyse
rapide de ses principaux ouvrages auxquels J. de la Faviß emprunte les plus intéressantes citations.
Enfin la guerre de 1870, le commandement du 5° secteur, l'arrestation dramatique du général,
raconté en des pages vibrantes de patriotisme et de foi.
Le calme rĂ©tabli, le vieux soldai reprend la plume qu'il ne quitta, pour ainsi dire, plus qu'Ă
la veille de sa mort et public ses admirables ItécitM militaire», dont le retentissement fut si
considérable et qui valurent à son aueur le &urmon d'HomÚre de la guerre do 1870-lfcït. L* Aca-
dĂ©mie française couronna cette Ćuvre Ă©minemment pauiotique et chrĂ©tienne que l'on dirait Ă©crite,
a dit un écrivain militaire, « avec un mélange de t*ang et de larmcN ».
Le général AWBKRT fut ainsi jusqu'au terme de sa vie fidÚle à la noble devise de ses armes :
« Ciel et France ».
DIX GRANDS CHRĂTIENS DU SIĂCLE
DONOSO CORTĂS â O'CONNELL â OZANAM â M0NTALEMBERT â DE MKLUN
DUPONT â LOUIS YEUILLOT â GARCIA M0REN0 â DE SONIS â WINDTI10RST
Par JT. M. VILLĂFUANCIIU
1 beau vol. in-8, ornĂ© de dix portraits. â Prix, 3 fr. 50; franco, 4 fr.
L'historien de Pie IX, de doin Kohco et de Chnnzy, M. J. M. ViLt.FFnANCHK, a entrepris
de prĂ©senter, en un mĂȘme prou >o% quelque* citoyens de* plus remarquables par leur» vertus et
leurs services tous fervents catlmliques tous ayant puUé dans leur foi le principe générateur de
leur action bienfaisante et dont la vie pour la jeunesse intelligente plus particuliĂšrement est un
grand exemple.
LA FRANGE AU PAYS NOIR
Par LOUIS D'ESTAMPES
1 beau vol. in-8 raisin, ornĂ© de 22 gravures. â Prix, franco, 5 fr.
Ce livre, soigneusement édité, enrichi de nombreuses gravures, est dû à la plume d'uu écrivain
trĂšs versĂ© dans l'Ă©tude des questions coloniales, et qui a pu mĂȘler aux connaissances acquises par
de nombreuses lectures, par l'examen attentif des documents officiels, des souvenirs personnels
rapportés de lointains voyages. M. Louis d' Estampes s'est proposé d'indiquer l'action de la
France, par ses rnissionnairesy.p&r ses soldats, par ses marins^ par ses explorateurs^ dans le vade
continent noir. C'est lĂ une Ćuvre de foi et de patriotisme, qu'il a conduite avec le talent dont
il a donné tant de preuves dans la presse catholique et dans ses précédents ouvrages.
MĂME LIBRAIRIE
Payable» 6 franc» par mol».
LES PETITS BOLLANDISTES
VIES DES SAINTS depuis le commencement du monde jusqu'Ă ce jour,
par Mgr Paul GUfiRIN, camérier de Sa Sainteté Léon XIII,
tvec SUPPLĂMENT par le R. P. Dom PIOL1N, bĂ©nĂ©dictin de la CongrĂ©gation de France.
20 vol. grand in-8 raisin. â Prix net : 1 10 fr. (franco en gare la plus proche).
Ouvrage honorĂ© d'une lettre du Saint-PĂšre et de trĂšs nombreuses approbations Ă©pĂčcopales.
â b. »â mti r roa, imml, la, a. dm rosaia-a.-Mo«oa»
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CORRESPONDANT
PARAISSANT LE 10 ET LE 25 DE CHAQUE MOIS
PARIS, DĂPARTEMENTS ET ĂTRANGER
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BU DĂCEMBRE I§9»
P<tgw.
»85. - I. LA GUERRE SOCIALE. - I Ă^M,l.V?.i!4JVIÂŁR,
i» Héritai* frtipin.
1002. â IJ. PORTRAITS CONTEMPORAINS : M. PASTEUR.
1020.. â IF. L'ASSOCIATION POPULAIRE CATHOLIQUE EN
ALLEMAGNE. â I ABBĂ A. KANNENGIESER.
1040,â IV. LES GALERIES CĂLĂBRES ET LES GRANDES
COLLECTIONS PRIVĂES. â III. LE CHATEAU
DE VAUX R. PEYRE.
1070. - V. MADAME CORENTINE. â II RENĂ BAZIN.
1107. - VI. JOSEPH DE MAISTRE AVAN^LA RĂVOLUTION.
â SA JEUNESSE ET LA SOCIĂTĂ D'AUTRE-
FOIS, D'APRĂS DE8 DOCUMENTS INEDITS F. DE8C08TE8.
1110. - VII. LES OEUVRES ET LES HOMMES, courrier du
THEATRE, DE LA LITTERATURE ET DES ARTS VICTOR FOURNEL.
1147. â VIII. ESQUISSES ĂVANUĂLIQUES, par H. Eilgiiard.. TH. FROMENT.
1151. â IX. LIVRES DĂTRENNES. â librairies hachette, â
DIDOT, â QUANTIN, â DELAORAVB, â LAURENS, â ,
PLON, *â DBLARUE, â DBSCLEB.
1167. - X. CHRONIQUE POLITIQUE LOUIS JOUBERT.
PARIS
BUREAUX DU CORRESPONDANT
14, HUE DB L'ABBATB, 14
1892
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ALADIESD'ESTOMAC
âą DYSPEPSIES, OA8TRALOIE8
Une commission nommée par Y Académie de Médecine de Paris, pour étudier les
effets du Charbon de Belloc, a constaté que les maux d'estomac, Dyspepsies, Gastral-
gie?, Digestions difficiles ou douloureuses Crampes, Aigreurs, Renvois, etc., cessaient
aprÚs quelques jours d'usage de ce médicament, soit en poudre, soit en pastilles.
D'ordinaire, le bien ĂȘtre se fait sentir dĂšs les premiĂšres doses ; l'appĂ©tit revient et la
constipation si habituelle dans ces maladies disparaßt. Les propriétés antiseptiques du
Charbon de Belloc en font un des moyens les plus sûrs et les plus inoffensifs à opposer
aux maladies infectieuses, telles que la Dysenterie, la Diarrhée, laCholérine, la FiÚTre
typhoïde. Le Charbon de Belloc est employé soit pour prévenir, soit pour guérir ces
maladies. %
b Chaque flacon de Poudre et chaque boite de Pastilles doivent porter la signature
et le cachet du D* Belloc. Fab. L. FrĂšre, A. Champigny et C,e, suce*1, 19f r. Jacob, Paris.
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du quinquina. Quelques grammes de Quinium produisent le mĂȘme effet que plusieurs kilo* es
quinquina. » RoBiQUET, Professeur Ă l'ĂcoU de Pharmacie do Para.
« L'administration du Quiniumy continuĂ©e pendant quinze jours, un mois et mĂȘme plus, ajfee
le degré de détérioration physique à laquelle les malades étaient parvenus, a produit urne tonifica-
tion graduelle, une augmentation de puissance digestive et, par suite, un mieux ĂȘtre si rapide
qu'on ne pouvait douter de Vaction du Quinium. (Annuaire de médecine pratique.)
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LA GUERRE SOCIALE
A entendre un certain fracas de paroles, on croirait que, jus-
qu'à ce jour, l'humanité ne s'était pas encore aperçue qu'il y eût
des pauvres. Comme si la lutte de la richesse et de la pauvreté et
le tourment social qu'elle crée ne se retrouvaient au fond de tous
les troubles et remuements qui ont agité ou ensanglanté le monde
depuis qu'il existe I II y a longtemps que les richesses paraissent
aux mortels ce qu'il y a de plus délectable sur cette terre et qu'ils
se les disputent plus encore que le pouvoir. « Est-il riche? disait
Euripide, c'est la question que fait tout le monde. Est-il vertueux?
personne ne le demande. D'oĂč et comment lui vient cette fortune,
on ne s'en inquiÚte pas; on se demande seulement combien a-t-il *? »
Il y a longtemps aussi que beaucoup de ceux auxquels il n'a pas
Ă©tĂ© accordĂ© de naĂźtre riches ou de le devenir se sont rabattus Ă
demander l'abolition de la richesse. Ce combat du peuple maigre
contre le peuple gras devint parfois effroyable. A Milet, en GrĂšce,
les riches vaincus s'enfuient, les pauvres retiennent leurs enfants,
les rassemblent dans des granges, les font broyer par les pieds des
boeufs. Les riches reviennent en force; ils se saisissent des enfants
des pauvres, les enduisent de poix et les brûlent vifs. A Rome, ce
lut un carnage réciproque, à peine interrompu par instants, qui
des Gracques continua jusqu'à Auguste. Lorsqu'on ne s'égorgeait
pas sur les champs de bataille, on se crachait Ă la face au Forum 2.
Tout combat doit finir, ne serait-ce que par épuisement. La fin
en GrĂšce fut la conquĂȘte macĂ©donienne; Ă Rome, le cĂ©sarisme.
Le cĂ©sarisme usĂ©, vint l'Ăglise.
Une premiÚre période de communisme apostolique traversée,
elle se fixa dans la doctrine que saint Thomas a résumée. Dieu est
le seul propriétaire de ce qui existe sur la terre, hommes et choses.
Cependant les hommes peuvent s'emparer exclusivement, comme
propriétaires, des objets communs. Ils acquiÚrent ainsi : 1° le droit
de les gérer, d'en disposer (potestas procurandi, dispensandß), de
les vendre, de les Ă©changer, de les donner; 2° le droit d'en user, Ă
condition d'en user non comme si elles leur appartenaient exclu-
1 SénÚque, Lettres.
2 Gicéron, ad Quintum, II, 3.
6e LIVRAISON. â 25 DĂCEMBRE 1892. 63
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986 LA GUERRE SOCIALE
sivement, mais comme si elles étaient encore communes (non ta
proprias , sed ut communes), de telle sorte qu'ils se montrent
empressés, leurs besoins satisfaits, à subvenir aux nécessités de
leurs frĂšres. â « Celui qui, arrivĂ© le premier au théùtre, dit le
docteur suprĂȘme, prĂ©parerait la voie aux autres, n'agit pas d'une
maniĂšre injuste. L'injustice consisterait Ă les empĂȘcher d'y entrer.
Le riche n'agit pas d'une maniĂšre injuste quand il s'empare, le
premier, de la possession d'une chose auparavant commune, pourvu
qu'il en fasse part aux autres (aliis etiam communicat); mais il
pĂšche s'il leur en interdit indiscrĂštement l'usage (si altos ab usu
illius indiscrÚte prohibent). »
Il doit au prochain, son superflu, c'est-Ă -dire ce qui n'est pas
nĂ©cessaire Ă . l'entretien honnĂȘte de sa condition et de son Ă©tat.
Saint Thomas explique nettement les raisons de cette doctrine.
Les propriétés ne sont pas communes pour l'administration et la
gestion, parce qu'elles seraient moins bien gérées que remises
entre les mains d'un seul. De la communauté résulteraient, en
outre, une confusion générale et des contestations perpétuelles. Au
contraire, lorsqu'il s'agit des produits, le propriétaire doit les com-
muniquer à ses frÚres, parce qu'il n'a reçu la propriété de Dieu
qu'en simple usufruit et Ă , cette condition formelle qu'il l'adminis-
trerait pour le compte commun !.
Dans l'ancienne loi, le droit direct du pauvre sur la propriété
d'autrui était formellement consacré dans certains cas. 11 pouvait
entrer dans la vigne du prochain et manger autant de raisin qu'il
voulait, pourvu qu'il n'en emportùt point au dehors; il lui était
accordé de ramasser les gerbes oubliées et de recueillir les fruits
et les grappes qui demeuraient aprÚs la récolte ; il avait également
droit à tout ce que la terre rapportait la septiÚme année. Sous la
loi nouvelle, saint Thomas admet que, dans le cas d'extrĂȘme nĂ©ces-
sitĂ©, le pauvre a le droit d'apprĂ©hender lui-mĂȘme le superflu du
riche, sans ĂȘtre coupable ni de rapine ni de vol2.
Cette doctrine se retrouve dans tous les sermonnaires chrétiens.
1 Swnma secunda seeundĆ, quĆst. 66, art. 2, 7. â Yoy. aussi prima
secundĆ, quĆst. 105, art. 2.
1 Sed quia multi sunt necessitatem patientes et non potest ex eadem rc
omnibus subveniri, committetur arbitrio uniusoujusque dispeosatio pro-
priarum rerum, ut ex eis subvenkt uecessitatem patientibtis. & tamen
adeo sit evidens et urgeu* nécessitas ut manifestum sit instanti necessitati
de rébus occurrentibus esse subveniendum (puta ut immiaet personuae peri-
culum et aliter subveniri non potest), tune licete potest aliquis ex rébus
alienis suae necessitati subvenire, sive manifeste, sive occulte sublatis; nec
hoc proprie habet rationem furti vel rapinrc. Sic Gury, CompendĂčim Vuo-
logiĆ moralis : de Justitia et jure. Pars secunda, cap. n, art. II.
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U GCBRM SOCIALE *tt
Bourdaloue, surtout, est particuliĂšrement expressif dans son dis-
cours sur l'aumÎne : « Dien, dit-il, est le souverain de vos biens, il
en est le seigneur, il en est mĂȘme absolument le vrai propriĂ©taire,
et par comparaison Ă loi, vous n'en ĂȘtes, Ă le bien prendre, que
les économes et les dispensateurs. Tellement que l'aumÎne qui, par
rapport au pauvre, est un devoir de charité et de miséricorde, est,
par rapport Ă Dieu, un devoir de justice. Quand le riche fait
l'aumÎne, qu'il ne se flatte point en cela de libéralité ; car cette
aumÎne, c'est une dette dont il s'acquitte, c'est la légitime du
pauvre qu'il ne peut refuser sans injustice. Je le veux; il honore
Dieu par son aumĂŽne; mais il l'honore comme un vassal qui
reconnaßt le domaine de son souverain et lui rend l'obéissance qui
lui est due ; il l'honore comme un fidÚle économe qui administre
sagement les biens qu'on lui a confiés, et les distribue, non point
en son nomr mais au nom du maßtre. »
Massillon n'est pas moins explicite : « Qui ignore que tous les
biens appartenaient originairement Ă tons les hommes en commun,
que la simple nature ne connaissait ni de propriété ni de partage,
et qu'elle laissait d'abord chacun de nous en possession de tout
l'univers ; mais que, pour mettre des homes à la cupidité et éviter
les discussions et les troubles, le commun consentement des
peuples établit que les plus sages, les plus miséricordieux, les pins
intĂšgres seraient aussi les plus opulents; qu'outre la portion du
bien que la nature leur destinait, ils se chargeraient encore de celle
des plus faibles, pour en ĂȘtre les dĂ©positaires, et la dĂ©fendre contre
les usurpations et les violences ; de sorte qu'ils furent établis, par
la nature mĂȘme, comme les tuteurs des malheureux, et que ce
qu'ils eurent de trop ne fut plus que l'héritage de leurs frÚres
confié à leur soin et à leur équité *. »
La sanction de ce devoir de dispensateur imposé an riche est
terrible : c'est la damnation éternelle. Plus il aura eu du bien sur la
terre et en aura joui, plus le ciel lui sera fermé. Le seul fait do la
richesse, s'il ne s'en est pas affranchi par l'aumÎne, la pénitence et
la vertu évangélique, lui sera un sujet de condamnation, car il est
écrit qu'un chameau passera plutÎt par la petite porte de Jérusalem,
appelĂ©e le Trou-de-1'Ăiguille, qu'un riche n'entrera dans le royaume
du ciel. Lorsque Abraham, du haut de la demeure céleste, apprend
au mauvais riche le motif de sa condamnation, il ne lui dit pas,
comme Jésus le dira, au grand jour, aux réprouvés : « Lazare était
nu et vous ne l'avez pas revĂȘtu, il avait faim et vous ne l'avez pas
rassasié, il était malade et vous ne l'avez pas soulagé. » Il se con-
1 Pensées sur P aumÎne. «
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988 LĂ GUERRE SOCIALE
tente de lui dire : « Mon fils, souvenez-vous que vous avez reçu des
biens pendant votre vie » FiK, recordare quia recepisti bona in
vita tua, et il lui montre Lazare revĂȘtu de gloire et d'immortalitĂ©.
Ainsi l'inégalité de la terre était compensée par l'inégalité du
ciel. La terre appartenait bien au riche, mais le ciel était l'héritage
du pauvre. Et quand celui-ci, pressé par les duretés de son sort,
se plaignait, les pasteurs lui répondaient : « Ce puissant qui s'étale
au-dessus de ta tĂȘte et t'Ă©clabousse de ses prospĂ©ritĂ©s te paraĂźt
enviable, détrompe-toi, mon fils : il ressemble à un homme qui
songe qu'il est heureux, et qui, aprĂšs le plaisir de cette courte
rĂȘverie, s'Ă©veille au son d'une voix terrible, voit avec surprise
s'évanouir ce vain fantÎme de félicité qui amusait ses sens assoupis,
tout s'anéantir autour de lui, tout disparaßtre à ses yeux, et un
abĂźme Ă©ternel s'ouvrir, oĂč des flammes vengeresses vont punir,
durant l'éternité, l'erreur fugitive d'un songe agréable1. »
L'Ăglise ne s'est pas contentĂ©e de renvoyer le pauvre aux conso-
lations du ciel. Sur la terre, elle a Ă©tĂ© elle-mĂȘme une bienfaitrice
infatigable. Elle a multiplié les écoles, les asiles, les hÎpitaux, et il
n'est aucune des plages sur lesquelles ses apÎtres ont posé les
pieds, oĂč ne subsistent les impĂ©rissables monuments de sa sollici-
tude. L'Ăglise a fait plus encore. C'est d'elle que sont sorties ces
ùmes de feu, dévorées de l'amour de Dieu, auquel elles espéraient
arriver par l'amour du prochain, qui, non contentes de donner leur
aumĂŽne, se sont donnĂ©es elles-mĂȘmes, « Ă©pousant la pauvretĂ© »,
afin qu'elle parût moins méprisable aux yeux de tous et moins
dure à ceux qui la subissaient, soulagés ainsi de ce qui leur semble
le plus insupportable, l'opprobre moral.
Que d'actes sublimes et de mots pathétiques n'a pas inspirés cet
amour de la pauvreté! « Et qu'avez-vous, mes filles? demandait
sainte ThérÚse à ses compagnes établies presque confortablement
aprĂšs de dures privations; vous ĂȘtes tristes. â Ma mĂšre, rĂ©pon-
dirent-elles, comment ne le serions-nous pas, maintenant que nous
ne sommes plus pauvres! »
Deux hommes, surtout, ont professé avec passion ce culte exta-
tique de la pauvreté : François d'Assise et* Vincent de Paul. La
critique a démontré que les Petites Fleurs de saint François sont
inexactes quelquefois. Je ne veux pas le savoir. Aucune exactitude
érudite n'égalera la vérité de ce petit livre, car, s'il lui arrive de
raconter de travers les gestes de l'homme, il rĂ©vĂȘle l'Ăąme du saint
avec un ineffable enchantement.
Quels détails, quelles biographies, quelles annales donnent, de
* Massillon.
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LA GUERRE SOCIALE 989
son ardeur pour les tribulations, de sa soif d'humilité, de sa divine
allégresse sous les coups et les outrages, une idée aussi pénétrante
que celle qu'on doit au rĂ©cit, peut-ĂȘtre lĂ©gendaire, de la conver-
sation avec le doux Frate Leone?
« PĂšre, je te prie, de la part de Dieu, de m'apprendre oĂč est
la joie parfaite? » Et saint François lui répondit : « Quand nous
serons à Sainte-Marie des Anges, ainsi trempés de pluie, transis
de froid, souillés de boue, mourant de faim, et que nous frappe-
rons Ă la porte du couvent, et que le portier en colĂšre viendra
demander : « Qui ĂȘtes- vous? » Et quand nous lui dirons : « Nous
« sommes deux de vos frĂšres » , et qu'il rĂ©pondra : « Vous ĂȘtes deux
« ribauds qui allez trompant le monde, allez- vous- en. » Et qu'il
nous chasse comme des coquins imposteurs, avec des injures et
des soufflets, disant : « Hors d'ici, voleurs! » Et s'il nous jette à terre,
nous roulant dans la neige et nous meurtrissant de tous les nĆuds
de son bĂąton; si nous soutenons toutes ces choses avec patience
et allégresse, pensant aux peines du Christ béni, Î Frate Leone,
écris que là est enfin la parfaite joie. »
François astreint son ordre à la plus stricte pauvreté : pas d'or
ni d'argent, pas de propriété immobiliÚre; on vivra du travail
des mains ou de mendicité. Toutefois, cette dévotion à madame
la Pauvreté ne tourne jamais, dans cette à me tendre, en malédic-
tion contre le riche, et le Vx divitibus est peut-ĂȘtre la seule parole
de l'Evangile dont il paraisse n'avoir gardé aucune souvenance.
AprĂšs avoir, dans sa rĂšgle, ordonnĂ© que tous les FrĂšres soient vĂȘtus
d'habits de bure, il les avertit, les exhorte à ne pas mépriser,
ni juger les hommes qu'ils verront vĂȘtus mollement, portant des
habits de couleur, et usant d'aliments et de breuvages délicats,
mais que chacun se juge et se mĂ©prise soi-mĂȘme {.
Avec moins d'envolée poétique, dans la mesure de la justesse
française, Vincent de Paul n'est pas un amant de la pauvreté
moins ardent que François.
Il voulait ĂȘtre nourri parcimonieusement; il portait d'ordinaire
des soutanes fort usĂ©es et mĂȘme rapiĂ©cĂ©es; jusqu'Ă l'Ăąge de quatre-
vingts ans, il se contenta d'habiter dans une petite chambre sans
lambris, sans natte et sans autres meubles qu'une simple table
de bois avec deux chaises de paille et une chétive couchette garnie
d'une paillasse, d'une couverture et d'un traversin. «Hélas! disait-il,
que deviendra cette communauté si l'attache aux biens du monde
s'y met? Que deviendra-t-elle, si elle donne l'entrée à cette convoi-
tise des biens que l'ApĂŽtre dit ĂȘtre la racine de tous les maux2? »
1 Le Monnier, Histoire de saint François d'Assise, t. II, p. 99.
2 Abelly, Saint Vincent de Paul.
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990 LĂ GUERRE SOCIALE
Son ardeur de charité a été si intense que l'Eglise, pour le
canoniser, ne demanda la preuve d'aucun acte surnaturel. Cette
longue, infatigable, imperturbable et efficace vie de dévotion fra-
ternelle lui parut le plus éclatant des miracles.
Oserai -je le dire? Il dépasse François par son institution des
Filles de la Charité. Nul avant lui n'avait eu la compatissante
inspiration d'envoyer aux malheureux, couchés sur les grabats,
desservantes angéliques qui semblent leur appartenir sans partage,
car ils les appellent : ma sĆur!
Jusqu'à nos tristes jours la vénération publique n'avait pas
permis qu'on portĂąt la main sur ces sĆurs du pauvre. Un dĂ©ma-
gogue piémontais ayant proposé de les supprimer, Cavour s'était
révolté : « J'abandonnerais dix fois le ministÚre plutÎt que de
m'associer Ă un acte qui ferait un tort immense Ă notre pays, aux
yeux de l'Europe civilisĂ©e. La suppression des SĆurs de CharitĂ©
serait une des plus grandes erreurs, parce que cette institution
honore non seulement le catholicisme, mais encore la civilisation, »
(13 fév. 1855.)
En résumé, dans l'antiquité, la richesse et la pauvreté avaient été
pacifiées par César. Dans le catholicisme, elles le furent par Dieu.
Le moyen de César avait été la force; celui de Dieu fut l'amour.
La chute de toutes les anciennes dominations, suite des boule-
versements territoriaux du cinquiĂšme siĂšcle, assura une longue
prépondérance à la solution de l'Eglise. On peut dire qu'à travers
des luttes et des modifications incessantes, elle est restée la rÚgle
communĂ©ment acceptĂ©e des pensĂ©es et des faite, jusqu'en 1848, oĂč
la démocratie pure naquit de nouveau du suffrage universel.
La révolution française, sauf au moment de sa crise frénétique,
qui a trop marqué dans l'ordre des faits, mais dont la trace est
nulle dans celui de la pensĂ©e, ne fut pas antireligieuse. Le prĂȘtre
n'y a pas été frappé ainsi qu'on l'a justement remarqué, en qualité
de prĂȘtre, mais comme noble, royaliste, Ă©migrĂ©. Jusqu'Ă la Terreur,
les processions de la FĂȘte-Dieu se firent paisiblement Ă Paris, et
dĂšs que la Terreur eut pris fin, la restauration du culte catholique
commença et le Concordat la mena à bout *.
La foi catholique avait été ébranlée, au dix-huitiÚme siÚcle, dans
la noblesse et la haute bourgeoisie; dans la petite bourgeoisie et
dans la bourgeoisie lettrée, sous la Restauration. Elle n'a été vrai-
ment attaquée et atteinte dans le peuple qu'à partir de 1848. De
ce moment, la solution qu'elle avait donnée aux rapports de la
richesse et de la pauvreté fut résolument contestée, raillée. « Je
1 Emile Ollivier, 1789 et 1889, p. 261.
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LA GUERRE SOCIALE 991
craindrais, dit un personnage des Dialogues philosophiques de
Renan, d'avoir l'air de distribuer de faux billets et d'empĂȘcher
les pauvres gens, en les leurrant d'espérances douteuses, de
réclamer leur part en ce monde. »
Par le rapprochement des livres de la bibliothĂšque d'un charpen-
tier du Devoir de 1856 et d'un charpentier indépendant de 1889,
on peut juger du chemin parcouru. Le charpentier de 1856 avait
sur son étagÚre quatre paroissiens, deux Imitations de Jésus-Christ,
le Combat spirituel, [Instruction chrétienne, les Cantiques de
Saint-Sulpice, F Exercice spirituel, etc. Dans le catalogue des
livres du charpentier de 1889, on trouve : le Capital, de Karl
Marx ; F Organisation du travail, de Louis Blanc; le Journal officiel
de la Commune; Révolution française, de Michelet; Quatre-vingt-
treize, de Victor Hugo ; MystĂšres de Paris et Juif errant, d'EugĂšne
Sue; Exploits du 2 décembre, de Prat, etc.1
DÚs l'origine de cette révolution dans les idées, les esprits pré-
voyants, mĂȘme ceux auxquels cette destruction de la foi catholique
ne déplaisait pas, sentirent le vide profond qui allait se creuser
et confessÚrent que sous le ciel désert allait désormais s'agiter une
terre désolée.
« Chez nous, disait Jouffroy, le mouvement de destruction a dĂ©jĂ
cessé dans les classes éclairées, mais pas encore dans les masses.
Le mouvement du dix-huitiĂšme siĂšcle continue dans les masses et
n'est pas prĂšs d'y ĂȘtre achevĂ©. Le jour oĂč l'on se trouvera Ă vide
entre deux croyances, l'une détruite et l'autre à faire, sans foi
morale, sans foi religieuse, sans foi politique, sans idĂ©es arrĂȘtĂ©es
d'aucune espÚce sur les questions qui font palpiter l'humanité,
alors, les esprits s'élançant à la recherche de la vérité dans des
directions diffĂ©rentes et se dispersant, avec le mĂȘme fanatisme, sur
les milliers de routes qui s'offriront Ă eux, il faudra que le bon
sens de l'époque soit bien puissant s'il ne se manifeste pas dans
les masses une agitation, une effervescence, une anarchie dan-
gereuses-. »
Cette lamentation sur l'avenir remplit le Discours aux philoso-
phes de Pierre Leroux. « La terre reste une vallée de larmes, mais
les malheureux n'ont plus de ciel. Quel frein avez-vous laissé à ces
misérables et quelle rÚgle de vie leur avez-vous donnée? Vous avez
effacĂ© de leur cĆur JĂ©sus-Christ, qui commandait aux hommes, au
nom de Dieu, de s'aimer les uns les autres et qui promettait un
* Les CFiarpaUiers de Paris, par M. du Maroussem. L'intĂ©rĂȘt de cette Ă©tude
remarquable est accrue par une belle préface de M. Funck-Brentano, qui
traite ces questions eu penseur Ă©minent et en homme de cĆur.
2 Du ProblÚme de la destinée humaine.
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992 LA GUERRE SOCIALE
port aux affligés. Mais savez-vous que c'est une horrible chose de
conserver le bourreau aprÚs avoir Îté le confesseur? Et mainte-
nant, le peuple dit : « Vous m'avez Îté le paradis dans le ciel, je
le veux sur la terre. »
VoilĂ oĂč nous en sommes. Suivant la prophĂ©tie de Pierre Leroux,
le peuple, auquel on a Îté le paradis au ciel, le demande sur la
terre. La lutte entre le peuple maigre et le peuple gras recommence
comme Ă AthĂšnes et Ă Rome. Qux faerunt futura, a dit le Sage.
Les mĂȘmes points de dĂ©part amĂšnent les mĂȘmes consĂ©quences.
Une société, comme un individu, ne vit que par une passion
forte. Quelle peut ĂȘtre celle d'une dĂ©mocratie? Elle n'a pas les
ambitions extérieures; son idéal c'est la jouissance dans les gras
pĂąturages, et la patrie lui paraĂźt suffisamment glorieuse dĂšs qu'elle
a étalé ses prospérités matérielles. Se faire riche devient dÚs lors
l'ambition générale. Mais tous ne peuvent y réussir. Alors éclate
une contradiction à la fois pathétique et menaçante. L'égalité des
droits a été accolée k l'inégalité des conditions; le souverain dans
la cité politique reste le subordonné dans la cité sociale ; celui qui
a disposĂ© de l'Ătat se retrouve le lendemain derriĂšre une machine
ou au fond d'un puits. Ce contraste lui paraßt intolérable, et il
demande l'égalité partout, devant le coffre-fort comme devant
l'urne. Pour y parvenir, les habiles abandonnent l'atelier, la mine,
le comptoir, l'établi, l'étude du praticien, le cabinet de l'avocat
ou du médecin, et se constituent en bandes de politiciens dévorant
la chose publique. Le plus grand nombre, auquel il n'est pas
donné d'arriver parmi les politiciens achalandés, prépare la guerre
sociale. Les hostilités ont été dénoncées.
II
Le fond mĂȘme du dĂ©bat est fort peu intĂ©ressant, quoique tou-
jours trĂšs dramatique. Ce sont les mĂȘmes dĂ©clamations, les mĂȘmes
pĂ©titions de principes, les mĂȘmes sentimentalitĂ©s incohĂ©rentes,
niaises et vagues, cent fois confondues par la discussion et con-
damnées par l'expérience1. 11 me paraßt néanmoins utile d'observer
la forme qu'on donne Ă toutes ces vieilleries et la tactique qu'on
met Ă leur service.
Pour cela il faut préciser l'état actuel des idées.
i Voy. notamment le Collectivisme de M. Paul Leroy-Beaulieu, la remar-
quable brochure do M. Naquet : Socialisme collectiviste et socialisme libéral,
Tintéressant exposé de M. Bourdeau : le Socialisme allemand; l'éloquente
étude de M. Anatole Leroy-Beaulieu : la Papauté, le Socialisme et la Démo-
cratie, et sur les principes gĂ©nĂ©raux le livre de M. Molinari : VĂconomie
politique.
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U GUERRE SOCIALE 993
Pendant des siÚcles nos pÚres ont lutté pour nous conquérir la
liberté du travail. Autrefois le travail sous toutes les formes était
serf. Le paysan ne pouvait planter qu'un certain nombre de vignes
et ne vendanger qu'à une certaine époque ; par décret de parle-
ment, il devait moissonner de telle façon, de maniÚre qu'il se
perdßt moins d'épis. Dans l'industrie, c'était pis, tout était garrotté,
réglementé, écrasé.
A l'origine, les corporations, appelées autrement universités,
avaient été une organisation défensive contre les oppressions
diverses qui, sous le régime féodal, pesaient sur le faible, et aussi
une école de discipline, d'ordre, de sage hiérarchie pour les travail-
leurs, une cause d'excitation profitable pour les maĂźtres, le point
de départ d'une Úre de perfectionnement et de prospérité pour
l'industrie nationale. A la longue elles étaient devenues un moyen
d'exploitation et de fiscalité, une occasion de monopole, un motif
d'infériorité pour l'industrie, un prétexte à des abus intolérables,
une véritable oppression du travailleur et du travail. Le pauvre
n'étant pas en situation de payer « les infinis présents et banquets »
qui, plus que le mĂ©rite, faisaient admettre le chef-d'Ćuvre sans
lequel on n'était pas maßtre, étaient condamnés à se traßner perpé-
tuellement dans la médiocrité « besognant en chambre. »
La révolution de 89, en l'un de ses jours les plus mémorables,
a déclaré que l'homme n'avait pas de propriété plus respectable,
plus inviolable que celle de son labeur quotidien, et qu'il était
monstrueux de ne pas laisser le travailleur disposer comme il
l'entend de ses bras et de son cerveau, et elle a proclamé la liberté
du travail. Liberté sainte, s'il en fut jamais! Grùce à cet affran-
chissement des antiques servitudes, l'industrie, le commerce,
l'agriculture, prirent un tel essor de prospérité, qu'à peine écouta-
t-on Louis Blanc et Gabet, lorsque, en 1848, ils parlĂšrent d'orga-
nisation de travail et de communisme. Ouvriers et patrons furent
d'accord à protéger la liberté contractuelle que les uns et les
autres considéraient comme la plus sûre des garanties et la meil-
leure des organisations. L'opinion était tellement unanime à ce
sujet, que Napoléon III, malgré le caractÚre dictatorial de son
pouvoir, ne songea pas un instant à mettre la main sur la liberté
du travail. Loin de lĂ , Ă la suggestion d'un de ses conseillers les
plus sagaces, Morny, il la compléta.
La Révolution, aprÚs avoir grandement posé le principe, s'était
arrĂȘtĂ©e Ă mi-route. A ce prolĂ©taire dĂ©clarĂ© libre, affranchi des tyran-
nies du monopole corporatif, elle avait refusé de s'entendre avec
ses pairs pour débattre les conditions de son travail, et elle avait
interdit les coalitions.
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994 LA GUERRE S0C1AU
Elle ne' lui avait pas davantage permis de s'unir avec eux par la
plus longue entente de l'association, et elle avait soumis les sociétés,
mĂȘme industrielles et commerciales, Ă des gĂȘnes qui les paraly-
saient. « Il n'y a plus de corporation dans l'Etat, avait dit Chape-
lier, il n'y a plus que l'intĂ©rĂȘt particulier de chaque individu et
l'intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. Il n'est permis Ă personne d'inspirer aux citoyens
un intĂ©rĂȘt intermĂ©diaire, de les sĂ©parer de la chose publique en
esprit de*corporation. »
Napoléon Jll établit la liberté des coalitions, et ce qui a encore
été plus fécond en conséquences, quoiqu'on l'ait moins remarqué, la
liberté des sociétés commerciales, financiÚres, industrielles, ano-
nymes, en'Jes'dégageant de la nécessité de l'autorisation préalable
et de la surveillance administrative. DÚs lors la liberté du travail
exista véritablement en France avec tous ses bienfaits et toutes ses
conséquences. C'est de ce jour que fut répudiée la théorie trop
individualiste de la Révolution.
Le rapporteur de la loi ne manqua pas de signaler l'importance
de l'évolution théorique. AprÚs avoir rappelé la maxime de Chape-
lier, il ajouta : « De là sont sortis les excÚs de la centralisation,
l'extension démesurée des droits sociaux, les exagérations des
rĂ©formateurs socialistes ; de lĂ procĂšdent BabĆuf, la conception de
l'Ătat-providence, le despotisme rĂ©volutionnaire sous toutes ses
formes. Là trouve son origine le préjugé contre l'initiative indivi-
duelle ; là se découvre, comme le fruit dans la fleur, la doctrine de
l'omnipotence souveraine des gouvernements. Il n'est pas vrai
qu'il n'y ait que des individus, grains de poussiÚre sans cohésion,
et la puissance collective de la nation. Entre les deux, comme
transition de l'un à l'autre, comme moyen d'éviter la compression
de l'individu par l'Ătat, existe le groupe, formĂ© par les libres
rapprochements et les accords volontaires. C'est Ă lui qu'il est
rĂ©servĂ© d'accomplir les Ćuvres de travail, d'assistance, d'expansion,
de progrĂšs, qui excĂšdent la puissance individuelle et qui devien-
draient impossibles ou oppressives si elles ne pouvaient ĂȘtre que
par la force des pouvoirs publics. C'est lui qui a créé les merveilles
du monde moderne, les Compagnies de chemins de fer, les]diverses
associations industrielles ou commerciales, les écoles gratuites, les
sociétés de secours mutuels; c'est lui qui déploiera dans l'avenir
des puissances inconnues de prospérité, de richesse, de travail,
d'ordre et d'apaisement1. »
On n'a guÚre protesté contre la liberté des sociétés anonymes,
on s'est plus souvent récrié contre celle des grÚves. On a} eu tort.
* Emile Ollivier, Rapport sur la loi des coalitions, du 22 avril 1864.
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LĂ GUKREI SOCIALE 995
Sans doute le droit de se coaliser est souvent mal employé, mais de
quelle liberté n'en peut-on constater autant? Les journalistes qui
maudissent le droit de coalition lorsque éclatent des grÚves aussi
condamnables que celle de Carmaux, ne se récrieraient-ils pas si on
demandait la suppression de la presse à cause des articles insensés
publiés quotidiennement par les journaux? Le mal ne vient pas des
coalitions, mais de l'impunité laissée à l'oppression qui les accom-
pagne. Lorsque, aprÚs beaucoup de tergiversations, on se croit obligé
d'empĂȘcher les ouvriers de massacrer leurs patrons ou leurs cama-
rades hostiles Ă la grĂšve, on se hĂąte de leur demander pardon et on
les gracie avec honneur. Ainsi pratiquée, la loi sur les coalitions
est une véritable calamité. DÚs qu'on l'appliquera en son intégra-
lité, elle ne sera qu'une soupape de sûreté utile et sans danger.
Pendant que la France achevait l'Ćuvre sociale et civile de la
Révolution française, l'Allemagne, par la voix de Lassalle et de Karl
Marx, en dogmatisait la négation. Reprenant les thÚses de Louis
Blanc et de Cabet, aussitÎt mortes que nées chez nous, elle anéantis-
sait la liberté à peine complétée de l'individu devant l'omnipotence
de l'Etat. La propriété du sol, comme celle de l'usine, devait passer,
des propriétaires et des chefs d'industrie, aux mains de la collecti-
vité qui les administrerait par ses représentants librement élus.
Le systĂšme est trĂšs simple : l'Etat s'attribue tous les capitaux
pour en faire un capital collectif unique, il sera propriétaire de
tous les instruments de travail, y compris le sol et les mines;
tous les moyens de production deviennent possession de la com-
munauté. L'Etat reste seul dispensateur du travail, obligatoire
pour tous ; il se substitue Ă l'entrepreneur, il rĂšgle la production
collective. Il accumule et réunit dans sa main tous les produits de
ce travail social, et il établit la juste répartition entre les individus,
sauf la partie retenue pour les frais d'administration, les établis-
sements publics, les hÎpitaux, les écoles, les invalides, l'entretien des
instruments de travail, les fonds de réserve pour les accidents et
les troubles résultant des événements naturels, retenue qui rem-
placera les impĂŽts l. C'est un amalgame de la caserne et du couvent,
une répétition de l'organisation du Paraguay, une imitation brutale
de la cité deSalente de Fénelon. Il y a aussi quelque chose du
bagne : avec cette seule différence que le forçat du bagne social
choisira son garde-chiourme.
Le collectivisme, à peine constitué en Allemagne, vint frapper
Ă notre porte. Une portion de nos ouvriers, malheureusement la
pire, lui refusa l'accĂšs et ne consentit pas Ă lui sacrifier l'individu,
1 Bourdeau, p. 77. Voy. aussi De Laveleye, Du socialisme contemporain.
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096 LA GUERRE SOCIALE
mais, se jetant follement dans un extrĂȘme opposĂ©, revendiqua
l'indépendance de toute rÚgle, de tout frein, de tout gouverne-
ment, et proclama l'anarchie. Comme l'esprit humain, si ce n'est
dans la science, n'a plus rien Ă inventer, l'anarchie est une contre-
façon, seulement « entre gens ni bien nés, ni bien instruits, ni
« conversants en compagnies honnestes », de l'abbaye deThélÚme,
dont la rÚgle était : Fais ce que voudras : Toute la vie des Thélé-
mites était employée, non par lois, statuts ou rÚgles, mais selon
leur vouloir et franc arbitre, lis se levaient du lit quand bon leur
semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le
désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les forçait ni à boire,
ni à manger, ni à faire autre chose quelconque ».
En un point seulement, les deux écoles s'entendirent : c'est sur
la nécessité d'exproprier le bourgeois, le propriétaire, le capita-
liste. Pour les collectivistes, l'expropriation était un préalable;
pour les anarchistes, elle était le but définitif. AprÚs l'expropria-
tion, les collectivistes entendent gouverner Ă outrance; les anar-
chistes entendent qu'on ne gouverne pas du tout, comme on l'a
dit spirituellement : il n'y aura rien, personne ne sera chargé de
l'exécution du décret, et le monde marchera à merveille, dÚs que
chacun fera ce qu'il voudra.
L'anarchie n'a pas de chance auprÚs du prolétaire français,
soldat au fond, discipliné, et qui se sentirait perdu s'il n'était lié,
protégé, administré, gouverné. Aussi n'a-t-elle fait et ne fera-t-
elle aucun progrĂšs, et il n'y aurait mĂȘme pas Ă en parler, si elle
n'avait suscité d'horribles forfaits; mais alors, c'est au gendarme,
au procureur général et non aux publicistes, qu'il appartient
d'intervenir. Le collectivisme, au contraire, s'est étendu et
s'étendra. Sous cette forme, l'Allemagne est en train de con-
quérir en France l'esprit des classes ouvriÚres. Tant que notre
gouvernement était une monarchie, l'ouvrier hésitait à s'élancer
dans ce collectivisme, par dĂ©fiance du chef qui rĂ©gissait l'Ătat;
maintenant qu'il vit dans une république dont il est ou espÚre
devenir le maĂźtre, il vogue Ă pleines voiles dans ses eaux troubles.
A cet égard, le doute n'est pas possible aprÚs tant de déclara-
tions des congrĂšs ouvriers. Au troisiĂšme congrĂšs, notamment, tenu
à Marseille, la majorité a déclaré : que la situation du prolétaire
ne saurait ĂȘtre amĂ©liorĂ©e « sans une transformation complĂšte de
la société, qui consistera dans la collectivité du sol, sous-sol,
instruments de travail, matiÚres premiÚres, donnés à tous et rendus
inaliénables par la société à qui ils doivent retourner ! ». Le col-
1 M. du Maroussem voit entre h collectivisme allemand et le socialisme
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LĂ GUERRE SOCIALE 99?
lectivisme est donc la banniÚre sous laquelle le socialisme révolu-
tionnaire livrera sa bataille.
III
Comment le collectivisme doit-il conduire cette bataille? Ici il y a
plus de nouveautĂ© que dans la doctrine elle-mĂȘme. Dans la guerre
de jadis, on abordait l'ennemi de front et on essayait de le forcer.
Aujourd'hui, on l'enveloppe et on l'enferme dans une large étreinte
qui va sans cesse en se resserrant jusqu'Ă ce qu'il demande grĂące
et capitule.
On agissait de mĂȘme en politique. Voulait-on renverser un gou-
vernement, on le lui notifiait bruyamment, on refusait de le recon-
naßtre, on niait sa légitimité avec autant de violence qu'on censurait
ses actes.
Voulait-on détruire la religion, on ne le laissait pas ignorer.
Réduire à la famine ses ministres paraissant le moyen le plus sûr
d'y parvenir, on réclamait ouvertement la suppression du budget
des cultes.
Voulait-on confisquer la propriété, on déclarait sans détour
qu'elle était un vol, et on la sommait de faire son testament.
Voulait-on mettre la main sur l'usine et exproprier le patronat,
on déclamait à voix déployée contre l'infùme capital.
Les arriérés et les naïfs ont encore de ces façons; les malins
procÚdent depuis longtemps d'une façon différente, et la tactique
politique entre leurs mains a subi la mĂȘme modification que la
tactique militaire : elle est devenue, elle aussi, enveloppante.
Veulent-ils renverser un gouvernement, ils l'acceptent, s'y ral-
lient, le déclarent légitime, indispensable; on ne se défie plus d'eux,
ils entrent dans la maison, en pénÚtrent les secrets, se munissent
de bonnes places, afin d'attendre plus patiemment, et, dĂšs que la
mauvaise fortune ou les difficultés surviennent, ils jettent le
masque, donnent le croc-en-jambe du dernier moment, et vont
ensuite demander au nouveau pouvoir, comme récompense de leur
longue'trahison, une place meilleure.
Veulent-ils supprimer la religion, ils se font bons apĂŽtres : per-
sonne ne respecte davantage les consciences; ils désirent simple-
ment empĂȘcher les usurpations qui nuisent surtout Ă la religion
français une différence que nous ne voyons pas. Il dit de ce dernier :
a C'est une organisation du travail laissant subsister la liberté individuelle
avec une réglementation à outrance comme correctif, et la propriété privée
tempérée par un systÚme énergique d'impÎts. ⹠(P. 208.) La liberté indi-
viduelle n'est pas seulement corrigée par réglementation à outrance, elle
est détruite; un systÚme énergique d'impÎt ne tempÚre pas la propriété, il
l'abolit.
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998 Li GOttRfi SOCIALE
elle-mĂȘme. Qui songe Ă toucher au Concordat? il ne s'agit que de
l'appliquer strictement, comme il a été conclu.
Veulent-ils supprimer la propriété, ils en proclament l'inviola-
bilité; seulement, elle doit l'impÎt, et comme elle est un privilÚge,
cet impĂŽt doit ĂȘtre la rançon de la sauvegarde dont elle jouit, et l'on
grossit, multiplie tellement cet impÎt, que la propriété n'est plus
que nominale et que la substance en passe au fisc.
Veulent-ils supprimer le patronat, ils le déclarent indispensable,
mais ils lui imposent tant de restrictions, ils s'immiscent si cons-
tamment dans ses attributions, ils le chicanent, le réduisent, le
contraignent, de telle sorte que, maĂźtre encore en apparence, il est
en réalité l'esclave.
C'est selon cette méthode qu'est conduite la guerre contre le
catholicisme.
Le budget des cultes est maintenu, mĂȘme dĂ©fendu; mais par la
suppression administrative des traitements, par le veto opposé à la
nomination comme curĂ©s inamovibles des prĂȘtres indĂ©pendants, on
est arrivé virtuellement à cette suppression, qu'on n'aurait pas
obtenue par une attaque découverte, et Paul Bert, l'inventeur de
cette conduite, a pu s'Ă©crier en triomphateur : « L'Ătat est le
maßtre du budget des cultes, et l'on pourrait prévoir, en poussant
la logique jusqu'Ă l'impossible, mĂȘme Ă l'absurde, une situation oĂč,
en présence du Concordat, le budget n'existerait plus qu'en droit
et aurait disparu en fait. »
Les collectivistes, encouragés par ce succÚs, ont trouvé la tac-
tique excellente et ils l'ont adoptée. Leurs docteurs en chambre conti-
nuent à dogmatiser, leurs orateurs de réunions publiques à déclamer,
leurs chefs d'action plus pratiques ont rĂ©duit leurs revendications Ă
deux points : la réforme de l'impÎt et les huit heures de travail.
Par l'impÎt, ils comptent confisquer la terre; par la réglementa-
tion légale des heures de travail, l'usine.
L'un des collectivistes les plus éminents, dans un livre qui con-
tient sur l'état de l'Amérique de fort belles pages, l'a trÚs franche-
ment avoué en ce qui concerne la propriété :
« Je ne propose ni d'acheter ni de confisquer la propriété privée
de la terre. L'un serait injuste, l'autre serait inutile. Que les indi-
vidus qui, maintenant, possĂšdent, conservent, si cela leur est
nécessaire, la possession de ce qu'ils appellent leur terre. Qu'ils
continuent Ă l'appeler leur terre. Qu'ils l'achĂštent et qu'ils la ven-
dent, qu'ils la lĂšguent ou la divisent. Nous pourrons leur laisser
l'enveloppe si nous prenons l'amande. // n'est pas nécessaire de
confisquer la terre; il est seulement nécessaire de confisquer la
rente. Et pour prendre la rente pour des usages publics, il n'est
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LA, GCKRUL SOCIALE 999
pas non plus nécessaire que l'Etat Rembarrasse de la location des
terres, et assume les chances du favoritisme, de la connivence, de
la corruption qui pourraient en résulter. Il n'est pas nécessaire de
créer aucun nouveau rouage administratif. Le mécanisme existe
déjà . Au lieu de l'augmenter, tout ce que nous avons à faire, c'est
de le simplifier et de le réduire. En laissant aux propriétaires tant
pour cent de la rente, ce qui serait probablement moins que le coût
et la perte occasionnés par la perception de la rente par l'Etat, et
en se servant du mécanisme existant, nous pourrions, sans bruit ni
âŹhocr affirmer le droit commun Ă la terre, en prenant la. rente pour
les besoins publics. Nons prenons déjà une partie minime de la
rente par des impĂŽts. Nous n'avons qu'Ă faire quelques change-
ments dans nos taxations pour la prendre tout entiÚre K »
Nos socialistes n'admettent pas encore la forme d'impÎt proposée
par l'Américain, l'impÎt unique sur la terre, renouvelé de Quesnay,
mais ils s'inspirent de sa pensée de confiscation.
Toute réforme d'impÎt socialiste a ce caractÚre qu'elle est arbi-
traire, et l'impĂŽt sur le revenu ou sur le capital, progressif ou non,
en est le type. C'est un retour aux anciens impĂŽts de l'ancien
régime, dont le caractÚre était l'inquisition odieuse. Au moindre
soupçon, réel ou non, d'une fraude, on était poursuivi de jour et de
nuit, troublé dans son travail, inquiété dans sa maison, forcé
d'ouvrir le foyer de la famille Ă des inspecteurs brutaux. La Cons-
tituante, par une équitable réaction, n'admßt que les impÎts n'exi-
geant pas que le citoyen soit soumis Ă une inquisition vexante, Ă
une taxation capricieuse. Elle déclara fermement : « Que les prin-
cipes, les droits, les lois et les mĆurs proscrivent toute espĂšce
d'inquisition, et que l'impĂŽt doit ĂȘtre Ă©galement rĂ©parti entre touç
les citoyens, en raison de leurs facultés, et déterminé par des
signes visibles, extérieurs, indépendants de toute déclaration per-
sonnelle. » C'est le bel ordre établi d'aprÚs ces données que menace
la folie socialiste.
Les Médicis avaient attaché une importance majeure à maintenir
Ă l'impĂŽt son caractĂšre arbitraire; ce fat le poignard dont ils se
servirent pour percer leurs ennemis, le bĂąton Ă l'aide duquel ils
les assommĂšrent, le terrorisme par lequel il les obligĂšrent Ă plier
sous leur domination. Nos socialistes, qui veulent aussi percer,
bùtonner, assommer, terroriser, d'instinct, car leur dédain de
l'histoire ne permet pas de les accuser de plagiat, rĂȘvent d'employer
les mĂȘmes procĂ©dĂ©s.
Nous n'avons pas sur la pensée subversive impliquée dans la
* Henri Georga, traduction Le Mounier, ProgrÚs et Pauvreté, p. 38'u
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1000 LA GUERRE SOCIALE
rĂ©glementation lĂ©gale des heures de travail un aveu semblable Ă
celui que George réserve à l'impÎt dans la destruction de la pro-
priété, mais les faits parlent de reste. Il suffit de regarder de prÚs
ce qui se cache sous cette prétention d'une philanthropie si anodine.
La question a d'abord un aspect purement industriel.
Parmi les ouvriers, il en est deux espĂšces, les probes, laborieux,
qui ne demandent qu'à améliorer leur sort par l'assiduité et le
développement de leur habileté technique. Les ouvriers paresseux
ne cherchent qu'Ă gagner le plus en faisant le moins. La devise
des premiers est que le salaire doit ĂȘtre proportionnĂ© au travail et
aux Ćuvres. Celle des seconds est que ni le travail ni les Ćuvres
ne doivent ĂȘtre l'Ă©lĂ©ment principal, qu'il doit ĂȘtre fixĂ© moyenne-
ment, uniformément, de maniÚre à satisfaire les médiocres et les
paresseux sans trop d'efforts, et ne pas assurer d'avantage parti-
culier aux actifs.
Le premier systÚme jusqu'à ce jour a été celui des ouvriers
français. Le second est celui que la tyrannie des meneurs popu-
laires des Trades-Unions impose aux ouvriers anglais. MĂȘme
lorsque les ouvriers sont payés à la tonne, c'est-à -dire suivant un
systÚme permettant de gagner selon la capacité et le travail, les
ouvriers actifs s'arrĂȘtent volontairement afin de ne pas s'exposer au
courroux des paresseux qui ne peuvent extraire dans leur journée
autant de tonnes qu'eux. De telle sorte qu'il y a une entente
imposée pour qu'un bon ouvrier ne gagne pas plus qu'un mauvais.
Les patrons français, avec beaucoup de raison, se sont rangés
du cÎté des travailleurs probes et n'ont cessé de poursuivre les
combinaisons les plus aptes non à réaliser une égalité inique,
mais au contraire Ă permettre Ă chaque ouvrier de proportionner
son gain à sa valeur morale et à sa capacité professionnelle K C'est
ainsi qu'Ă Ănzin, par exemple, le salaire varie dans certains cas
de 3 francs Ă 7 francs, tandis que, d'aprĂšs le systĂšme anglais, il
serait dans les mĂȘmes conditions uniformĂ©ment de 5 fr. 47.
Le systÚme du travail de huit heures imposé par la loi aurait donc
le premier effet détestable de condamner les chefs de l'industrie
française et leurs meilleurs ouvriers à l'uniformité nivelleuse du
salaire moyen, tombeau de l'émulation, oppression de l'ouvrier
laborieux et capable par l'ouvrier paresseux et médiocre.
Il a de plus, toujours au point de vue industriel, l'inconvénient
d'ĂȘtre impraticable. Ainsi voilĂ un navire des Messageries maritimes
* Voy. Charles Ledoux, Conférence sur V organisation dans les mines, travail
excellent qui, dans sa concision, est plus instructif que beaucoup de gros
volumes. J'en recommande vivement la lecture Ă ceux qui raisonnent sur
ces questions et surtout à ceux qui en déraisonnent.
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LĂ GUERRE SOCIALE 1001
qui arrive au chantier de la Ciotat. On n'a qu'un délai de huit jours
pour le radouber. Avec le travail réglementaire, il faudrait un
moi9 de temps : on donne un coup de collier, on double les heures
du travail, et le navire est prĂȘt au jour voulu. Dira-t-on qu'il y
aurait un moyen d'arriver au mĂȘme rĂ©sultat, qui serait de doubler
le nçmbre des ouvriers, au lieu de doubler les heures du travail, ce
qui donnerait satisfaction au plus grand nombre? Mais non ! c'est
impossible. D'abord, on ne peut trouver à volonté, du soir au matin,
des ouvriers spéciaux. En outre, qu'en ferait-on dÚs que la tùche
exceptionnellement urgente aurait été accomplie? On ne pourrait
les conserver qu'en réduisant tous les autres à la portion congrue.
Mais ces considérations spéciales ne sont rien à cÎté de l'ob-
jection de principe bien plus écrasante.
Bien entendu, nous trouvons légitime et naturel que les ouvriers,
usant des moyens d'action dont ils disposent largement, essayent
d'obtenir de leurs patrons, en ce qui concerne les heures de tra-
vail comme en tout le reste, les meilleures conditions possibles. Par
là ils ne font qu'user de leur liberté. Ce qui nous paraßt intolé-
rable, c'est que l'Etat, en leur nom, rÚgle d'autorité les heures de
travail. Qu'est-ce en effet autre chose que dicter une des clauses
du contrat de louage d'ouvrage? DÚs qu'on en a dicté une, il n'y a
pas de raison pour qu'on n'en impose pas une seconde. Les heures
de travail fixées, on réclamera l'interdiction de renvoyer les ouvriers,
l'obligation de les recevoir, puis un minimum des salaires, puis
on ira à une participation forcée aux bénéfices ; d'échelons en
échelons, par une force logique irrésistible, on aboutira à sup-
primer le patron et à mettre l'usine en collectivité.
Les promoteurs de la fixation des heures de travail s'y achar-
nent moins, Ă cause de la question elle-mĂȘme, qu'en vue de la
conséquence derniÚre vers laquelle elle est un premier achemine-
ment. Ils craignent d'ĂȘtre rebutĂ©s si tout d'un trait ils parlaient de
s'emparer de l'usine et s'ils l'attaquaient de face, ils se glissent,
s'insinuent, l'enveloppent. Ils se découvriront lorsque toutes les
positions intermédiaires occupées, il ne sera plus temps de les
arrĂȘter.
De mĂȘme que l'application stricte du Concordat est la maniĂšre
détournée de détruire le catholicisme, l'impÎt arbitraire sur le capital
ou le revenu, celle de confisquer la propriété, la réglementation
législative des heures de travail est l'artifice destiné à s'approprier
l'usine et à préparer la victoire finale du collectivisme.
Eiiile Ollivier.
La fin prochainement.
25 décbmbrb 1892. G4
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PORTRAITS CONTEMPORAINS
M. PASTEUR
Les grands hommes sont rares da&s tons les temps. PIcb rares
encore sont les bienfaiteurs de l'humanité, car trop smvent la
gloire n'est que le prix des destructions, des larmes et du sang.
Mais quelle rencontre exceptionnelle et merveilleuse quand te grand
homme est en mĂȘme temps un bienfaiteur, et quand sa gloire, au
lieu de coûter des deuils et des ruines, est faite, au contraire, de
civilisation, de progrĂšs, de consolation, de richesse! Il y a des con-
quérants que l'on maudit, tout en les admirant; en voici on que
l'on bĂ©nit, mĂȘme sans le connaĂźtre, parce qu'au lieu de saturer la
terre de cadavres, il dissipe les pestes, élargit la vie, fait reculer la
douleur et la mort elle-mĂȘme ! Les conquĂȘtes de l'homme de guerre
lui survivent rarement et tombent presque toujours avec lui; les
conquĂȘtes de l'homme de paix sont dĂ©finitives et continuent, aprĂšs
lui, de féconder l'agriculture, l'industrie, la médecine, toutes les
branches de la science auxquelles il a insufflé une sÚve nouvelle.
Pendant que le monde de la politique et des passions s'agitait
stérilement à la surface des choses, lui, s'isolant et s' enfermant
dans son laboratoire comme dans un souterrain inaccessible aax
bruits du dehors, poursuivait, dans la nuit de i'infiniment petit
et dans les derniers abĂźmes de l'ĂȘtre, ce monde cachĂ© et insaisis-
sable oĂč il soupçonnait la source mystĂ©rieuse des maladies, des
contagions, des ravages de l'organisme humain. De ses premiĂšres
Ă©tudes sur la dissymĂȘtrie molĂ©culaire jusqu'Ă ses derniers travaui
sur les affections virulentes et sur la rage, en passant par les célÚ-
bres expériences sur la génération spontanée, sur les fermentations,
sur les maladies des vers à soie et du bétail, sur la fabrication de
la biĂšre et des vinaigres, c'est toujours ce monde microscopique,
invisible, qui a été l'objet de ses investigations; c'est toujours cette
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M. PASTEUft 1003
région ténébreuse et inexplorée qu'il a voulu éclairer des rayons
de ses expériences et de sa méthode.
Dieu, dit quelque part saint Augustin, grand dans les grandes
choses, semble plus admirable encore dans les petites. Magnus
in magni$i maximus in minimis. Cest lĂ que M. Pasteur s'est
appliqué de préférence à le découvrir, dans ce monde des microbes,
des bacilles, des bactéries, des invisibles, des intangibles, des
insoupçonnés qui peuplent de leurs myriades actives l'air, l'eau,
le sol, les poussiÚres, tout ce qui nous pénÚtre et nous enve-
loppe. Quand on voit le savant dans son laboratoire, recueilli,
absorbĂ©, presque en extase, on dirait un prĂȘtre dans le sanctuaire;
et c'est bien, en effet, le grand-prĂȘtre de la Science, discernant
et adorant, Ă travers l'Ćuvre, le CrĂ©ateur!
Quel chemin parcouru depuis le jour brumeux de dĂ©cembre oĂč
l'enfant obscur venait au monde, il y a juste soixante-dix ans,
dans le logis modeste d'un tanneur, ancien soldat, qui, pour toute
fortune, n'avait rapporté des champs de bataille de l'Empire que la
croix accrochée au-dessus du berceau de son fils! De bonne heure,
l'enfant vit le travail incessant, opiniĂątre, autour de lui, et il en
prit bien vite l'habitude et le goût. Il dépassait tellement ses petits
camarades du collĂšge d'Arbois, oĂč il Ă©tait demi-pensioonaire, que
déjà le principal disait de lui avec orgueil : « Il ira loin... »
AprÚs avoir fait sa philosophie à Besançon, il fut immédiatement
nommé répétiteur au collÚge de cette ville, et il se distinguait
par une maturité si précoce qu'on lui confia la surveillance du
quartier des grands, c'est-à -dire de ceux dont il était le camarade
et partageait les Ă©tudes. 11 se prĂ©parait alors Ă l'Ăcole normale, oĂč
il fut reçu le quatriĂšme en 1843, et oĂč il eut la bonne fortune,
pour répondre à l'irrésistible vocation qui l'entraßnait vers la chimie,
de rencontrer des maĂźtres tels que M. Balard et M. Dumas. C'est
avec enthousiasme qu'il suivit leurs leçons, Ă l'Ăcole et Ă la Sor-
bonne; et, le dimanche venu, au lieu de chercher au dehors
quelque distraction ou quelque plaisir, il s'enfermait avec bonheur
dans le laboratoire de M. Dumas, pour s'y livrer Ă la joie des
manipulations. Curieux de toutes les choses de la science, avide
d'apprendre, questionnant, contrĂŽlant sans relĂąche, il ne quittait
ses éprouvettes et ses cornues que pour les volumes de la biblio-
thÚque; aussi, des la fin de ce stage, annonçait-il déjà un savant de
premier ordre.
Qu'allait-on faire de lui? Reçu agrégé des sciences physiques,
il entamait l'étude des cristaux et allait déterminer leurs angles et
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1004 M. PASTEUR
leurs formes, quand une nomination de professeur au lycée de
Tournon lui tomba sur la tÚte comme une douche glacée et le
plongea dans une vraie consternation. Les pouvoirs, généralement
mal informĂ©s, commettent de ces fautes, et celle-ci, en arrĂȘtant
dÚs le début l'essor d'un puissant esprit pour le confiner dans un
enseignement rudimentaire, pouvait priver la France d'une de ses
plus grandes gloires.
Heureusement, les maßtres du jeune agrégé coururent au minis-
tĂšre et firent bien vite rapporter la mesure, en obtenant le main-
tien de Pasteur au laboratoire de l'Ăcole normale. FixĂ© ainsi
dans son vrai milieu et désormais tranquille sur son avenir, il
reprit ses recherches sur la dissymétrie de certains corps, notam-
ment sur les formes cristallines de l'acide tartrique, de l'acide
paratartrique et de leurs combinaisons salines. Ce fut l'objet de
ses premiÚres découvertes, provoquées par le défi d'un célÚbre
chimiste allemand, qui jugeait la question insoluble, et il soumit Ă
l'Académie des sciences des résultats qui émerveillÚrent des savants
tels que Ărago, Biot et Dumas. L'illustre Biot, alors octogĂ©naire,
s'en montrait tout ému, tant au point de vue scientifique qu'au
point de vue français, et prenant le jeune homme dans ses bras :
« Mon cher enfant, lui dit-il, vous me faites battre le cĆur! »
Ce succĂšs fit nommer M. Pasteur Ă la FacultĂ© de Strasbourg, oĂč
il poursuivit avec passion ses études sur la chimie cristallogra-
phique. A peine les interrompit-il un instant pour réaliser un
projet de mariage avec la fille du recteur de l'Académie. Encore
assure-t-on que le matin mĂȘme de la cĂ©rĂ©monie, il fut nĂ©cessaire
d'aller le chercher Ă son laboratoire pour lui rappeler qu'il se
mariait ce jour-là ! « Si M. Pasteur, dit son meilleur biographe,
fut coupable d'une distraction digne de la Fontaine, il devint
un mari si différent du fabuliste que Mm0 Pasteur a un sourire
indulgent quand on lui rappelle ce souvenir. »
Devenu doyen, à trente-deux ans, de la Faculté de Lille, il
élargit son cercle d'expériences et, conduit par ses déductions
comme par un fil d'Ariane, il s'achemina peu Ă peu vers ses
immortelles découvertes de biologie médicale; mais il ne s'avan-
çait qu'avec lenteur, tant Ja prudence et la réserve sont le fond
de son caractÚre. Toutefois, il ne pouvait écarter les problÚmes
qui s'offraient Ă son observation dans le milieu mĂȘme oĂč il vivait.
La fabrication de l'alcool provenant de la betterave et des grains
constitue l'une des principales industries du Nord; il y avait lĂ de
graves intĂ©rĂȘts en cause, il rĂ©solut, pour les satisfaire, d'Ă©lucider
le problĂšme obscur de la fermentation.
Tout ce qui a vécu doit mourir, se disait-il, et tout ce qui est
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M. PASTEUR 1005
mort doit se désagréger, se dissoudre ou se gazéifier, afin que les
éléments qui sont le substratum de la vie puissent entrer dans
de nouveaux cycles de vie. Si les choses se passaient autrement,
la matiĂšre des ĂȘtres organisĂ©s encombrerait la surface de la terre,
et la loi de la perpétuiié de la vie se trouverait compromise par
un épuisement progressif de ses matériaux. Un phénomÚne mysté-
rieux prĂ©side Ă ce grand Ćuvre : le phĂ©nomĂšne de la fermentation.
Mais ce n'est lĂ qu'un mot, exprimant simplement le mouvement
interne qui s'empare spontanément de toute matiÚre organisée,
aprĂšs la mort, sans que la main de l'homme y intervienne. Quelle
est donc la cause de toutes ces actions naturelles de fermentation,
de putrĂ©faction et de combustion lente? OĂč trouver l'explication
de la disparition du cadavre ou de la plante tombĂ©e? OĂč dĂ©couvrir
la raison du bouillonnement du moût de raisin dans la cuve de
vendange? de la pĂąte de farine abandonnĂ©e Ă elle-mĂȘme qui se
soulÚve et s'aigrit? du lait qui se caille? du sang qui se putréfie?
des feuilles et des plantes mortes qui se transforment en terreau?
Au moment oĂč M. Pasteur aborda ces questions ardues, une
théorie régnait presque sans partage, théorie ancienne que le
chimiste allemand Liebig avait rajeunie en la marquant de son
nom : c'est que l'oxygÚne était la cause des altérations produites
dans toutes ces matiÚres azotées, et qu'il fallait attribuer la fer-
mentation au contact de l'air.
DÚs ses premiÚres observations, M. Pasteur fut amené à des
conclusions trÚs différentes. 11 reconnut, dans cette fermentation,
la prĂ©sence et l'action d'un ĂȘtre organisĂ©, d'une petitesse extrĂȘme,
mais vivant et se reproduisant mĂȘme par scission. Comment ne
s'en était-on pas aperçu jusque-là ? Comment aucun chimiste ne
l'avait-il constaté? C'est qu'on s'était fait l'idée d'une théorie toute
contraire, sans recourir Ă l'observation, tandis que M. Pasteur
n'admet rien qui ne soit d'abord établi rigoureusement par la
méthode expérimentale.
Nous n'avons pas Ă le suivre dans tous ses travaux de labora-
toire, qui bouleversaient alors la science, ou plutĂŽt qui la trans-
formaient. « Dans ces infiniment petits de la vie, disait M. Dumas
à son illustre élÚve devant l'Académie transportée, vous avez
dĂ©couvert un troisiĂšme rĂšgne, celui auquel appartiennent ces ĂȘtres
qui, avec toutes les prérogatives de la vie animale, n'ont pas besoin
d'air pour vivre et trouvent la chaleur qui leur est nécessaire dans
les décompositions chimiques qu'ils provoquent autour d'eux. »
La vérité ainsi trouvée, M. Pasteur la consacrait par des expé-
riences décisives, établissant de la façon la plus irréfragable que le
phénomÚne de la fermentation est toujours. sous la dépendance de
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1006 M. PASTEUR
la vie d'un ĂȘtre microscopique, et il offrait de multiplier ces petits
ĂȘtres par milliards en vingt-quatre heures sous les yeux mĂȘme des
incrédules. Ceux-ci ne se rendaient pas cependant. La nouveauté
fondamentale ainsi introduite dans la science heurtait trop d'idées
reçues et de préjugés acquis pour ne pas rencontrer de vives
oppositions. Liebig, notamment, refusa de s'incliner devant la doc-
trine qui détruisait celle que préconisaient tous ses ouvrages, et fl
fit paraĂźtre Ă Munich, oĂč il professait, un long mĂ©moire dirigĂ©
d'un bout à l'autre contre les travaux du grand chimiste français.
M. Pasteur se trouvait alors en Autriche, oĂč il achevait une explo-
ration scientifique. 11 courut Ă Munich, pour essayer de convaincre
un adversaire aussi éminent que Liebig, mais celui-ci, malgré la
courtoisie de son accueil, refusa toute discussion avec son redou-
table contradicteur. Peu aprĂšs survint la guerre franco-allemande,
mais dĂšs le lendemain de la paix, M. Pasteur porta devant notre
Académie des sciences la réfutation péremptoire des critiques et
des erreurs de Liebig, en adressant au savant allemand le défi
d'une expérimentation publique.
Liebig n'accepta pas ce défi. Aujourd'hui, la question est jugée :
ce n'est pas l'Allemagne qui est restée victorieuse.
AprÚs les belles et fructueuses études sur les maladies des vins
et sur les vinaigres, M. Pasteur attaqua les maladies de la biĂšre.
Ce n'était pas seulement pour créer un nouveau lien entre ces
recherches et les précédentes qu'il choisit un pareil sujet; il cédait
aussi Ă une pensĂ©e patriotique. Dans une industrie oĂč l'Allemagne
passait pour nous ĂȘtre supĂ©rieure, il rĂȘvait une revanche scienti-
fique, en assurant à la biÚre française des qualités et une réputation
dont le commerce profiterait largement contre nos rivaux. Il a
pleinement atteint le but; toutes les expositions internationales ont
consacré le succÚs de son systÚme; il triomphait récemment k
Amsterdam, et l'on sait comment, Ă Copenhague, un grand indus-
triel a fait ériger au milieu de son usine le buste en marbre de
M. Pasteur, en témoignage de reconnaissance.
AprĂšs les vins, aprĂšs les vinaigres et la biĂšre, les vers Ă soie qui
constituent l'une des principales richesses du midi de la France.
Un mal inconnu, une espÚce d'épidémie s'était répandue sur les
magnaneries de cinq Ă six dĂ©partements. Les Ćufs Ă©taient frappĂ©s
de stérilité ou les vers mouraient quelques jours aprÚs leur éclo-
sion. C'était un désastre, d'autant plus que l'Italie et l'Espagne
se trouvaient Ă©galement envahies et qu'il avait fallu faire venir, Ă
grands frais, des graines de Turquie, de GrĂšce, de Syrie, du
Caucase, du Japon. Pour une seule année, la perte avait été de
plus de 100 millions de francs!
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M. PASTEUR 1007
Sériciculteurs, sociétés agricoles, Chambres, gouvernement, tout
le monde était en émoi. On tendit les bras vers M. Pasteur, qui,
toujours passionné de bien public, s'arracha aux études préférées
de son laboratoire pour aller camper aux environs d'Ălais, au
centre mĂȘme de l'Ă©pidĂ©mie. II s'Ă©tablit dans une petite maison rus-
tique, blottie dans les arbres et entourĂ©e de montagnes oĂč s'Ă©tagent
des gradins plantés de mûriers. La solitude était profonde.
« Mme Pasteur et sa fille, dit le biographe du maßtre, se transformÚ-
rent en magnanarelles, faisant la cueillette de la feuille du mûrier,
s'associant Ă toutes les expĂ©riences. Les prĂ©parateurs de l'Ăcole
normale, les Duclaux, les Gernez, les Maillot, les Raulin, vinrent
se grouper autour de leur chef. Ainsi se forma, dans ce coin perdu
des Cévennes, une colonie cherchant avec ardeur la solution d'un
obscur problÚme et les moyens de guérir ou de prévenir une
maladie qui tarissait depuis longtemps une des grandes sources de
la richesse nationale. »
Pendant cinq années, M. Pasteur alla s'enfouir plusieurs mois
dans cette retraite laborieuse, poursuivant le microbe avec achar-
nement, l'étudiant sous toutes ses formes, dans toutes ses évolu-
tions, et finissant par conjurer le mal par l'indication méthodique
d'un procédé de grainage qui a rendu aux provinces contaminées
la sécurité et la fortune.
D'autres fléaux, d'une portée plus considérable encore, sollici-
taient son zĂšle et son secours; en premiĂšre ligne, la maladie terrible
connue sous le nom de maladie charbonneuse. Chaque année, elle
décimait des troupeaux, non seulement en France, mais en Espagne,
on Italie, en Russie, en Egypte, au Brésil, dans plusieurs parties
du nouveau monde. Depuis des siĂšcles, on la subissait sans en
connaßtre la cause, d'autant plus difficile à pénétrer que la maladie
ne prĂ©sentait pas toujours les mĂȘmes symptĂŽmes et qu'elle variait
entre les espĂšces animales qu'elle atteignait. Le charbon du cheval
était distinct du charbon de la vache, et tous deux, à leur tour,
différaient de celui du mouton.
Pour la France seule, c'est par 15 Ă 20 millions de francs que,
chaque année, notre agriculture payait son tribut au redoutable
fléau.
M. Pasteur, supplié d'intervenir, céda une fois de plus en se
détournant de ses études favorites. Mais il n'avait plus sa puissance
tout entiĂšre pour se battre avec ce nouveau monstre. Il avait sup-
porté tant de fatigues, travaillé tant de nuits, abusé si longuement
du microscope, qu'il fut frappé d'hémiplégie et put se croire un
instant au terme de sa carriĂšre. Il se hĂąta mĂȘme de dicter Ă sa
femme, en maniĂšre de testament, une Note sur les points qui lui
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1008 M. PASTEUR
tenaient le plus au cĆur et qui devait ĂȘtre transmise, aprĂšs sa mort,
à l'Académie des sciences. Quelle ùme maßtresse de son corps!
Quel détachement des préoccupations terrestres! Quel amour sou-
verain de la Science, de la LumiÚre, de la Vérité!
La nature finit par triompher du mal ; mais, paralysé du cÎté
gauche, M. Pasteur n'a jamais recouvré depuis l'usage complet de
ses membres. Aujourd'hui encore, appuyé sur le bras du plus
aimable et du plus dévoué des gendres, il garde la démarche d'un
blessé; mais que d'étapes glorieuses ce blessé devait encore par-
courir et que de consolants triomphes lui étaient encore réservés!
L'inertie de sa main gauche l'empĂȘchant dĂ©sormais d'entreprendre
seul de longues séries d'expériences, il dut s'adjoindre un collabo-
rateur de tous les instants, avec l'aide duquel il attaqua enfin les
maladies charbonneuses, et, guidé par ses recherches précédentes,
il eut bientÎt précisé la cause cachée du mal. Ici encore c'était le
microbe, c'était l'animalcule tant pourchassé déjà et qui se retrou-
vait dans l'organisme du cheval, de la vache, du mouton, comme
dans la levure de biĂšre, dans les moisissures du vinaigre, dans les
champignons du vin, comme dans toutes les fermentations.
Le 30 avril 1877, M. Pasteur lut à l'Académie des sciences, en
son nom et au nom de son collaborateur, une Note établissant de
la façon la plus péremptoire que le bacille appelé bactérie, bacté-
ridie, filament, bùtonnet, en un mot le bacille soupçonné et
entrevu par Davaine et Rayer en 1850 et négligé depuis, est bien
l'agent réel et unique de la maladie; agent visible au microscope,
qui se dĂ©veloppe et se propage Ă la maniĂšre des ĂȘtres vivants, et
qui, par sa multiplication rapide dans le sang dont il altĂšre et vicie
la constitution, entraßne à bref délai la mort de l'animal infecté.
De cette révélation positive à l'indication précise d'un remÚde,
il n'y avait qu'un pas; M. Pasteur l'eut bientĂŽt franchi. Mais, ici
encore, des incrédulités, des oppositions se manifestÚrent, princi-
palement à l'étranger. L'envie est de tous les temps et de tous les
pays. Les professeurs de l'Ăcole vĂ©tĂ©rinaire de Turin, en particu-
lier, témoignÚrent d'une surexcitation trÚs vive, et l'un d'eux, dans
sa forfanterie italienne, ne parlait de rien moins que « d'étrangler »
scientifiquement le novateur! â « Prenez garde! lui fit observer
en souriant un de nos chismistes : Pasteur ne s'est jamais trompé. »
D'autres contradictions se risquĂšrent en Angleterre, et, au con-
grÚs médical international tenu à Londres au mois d'août 1881, le
docteur Bastian, médecin d'un des principaux hÎpitaux de Londres,
s'éleva contre la théorie pastorienne, en déclarant que, suivant lui,
les microbes étaient un effet des maladies et non leur cause.
M. Pasteur était présent; il réfuta avec une force invincible les
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H. PASTEUR 1009
objections de son adversaire, et, pour le convaincre, lui offrit sur
l'heure une expérimentation publique.
Ă l'exemple de Liebig en 1870, le docteur Bastian n'accepta
pas le défi.
Aujourd'hui, les idées pastorienne9 ont triomphé en Angleterre
et en Allemagne comme en France. Partout les progrĂšs de la
chirurgie leur ont emprunté les applications thérapeutiques les
plus importantes; partout la méthode antiseptique est adoptée
pour le plus grand bien de l'humanité.
Par un entraĂźnement logique, M. Pasteur fut conduit, aprĂšs ses
études de charbon et de septicémie, à s'occuper d'une maladie qui,
sous le nom vulgaire de choléra des poules, semait de grands
ravages dans les basses-cours. Ici encore, l'illustre savant n'eut
pas de peine Ă montrer que la maladie est produite par un orga-
nisme microscopique, et que le remĂšde se trouve dans un vaccin
prĂ©servateur, c'est-Ă -dire dans l'inoculation mĂȘme du virus.
Ce ne fut pas sans un peu de surprise dans le monde savant que
l'on entendit, appliqué au choléra des poules, ce mot de vaccination,
exclusivement réservé jusqu'alors à la découverte de Jenner.
M. Pasteur s'en expliqua devant trois mille médecins de toutes les
parties du monde au congrĂšs international de Londres, et il fut
acclamé avec enthousiasme par l'immense assemblée, saluant en
lui la plus grande figure de la science moderne. Jenner, en effet,
n'a fait qu'une observation de hasard, une découverte de génie,
sans doute, mais dont la médecine, depuis un siÚcle, n'a pu déduire
autre chose que son application mĂȘme qui en est toute l'expression,
tandis que M. Pasteur a trouvé une méthode de génie, qui ouvre
devant la médecine une Úre nouvelle, puissante, lumineuse et du
plus incalculable avenir.
Tout se tient, en effet, et tout s'enchaßne dans les études du
maßtre. Chacune de ses découvertes est liée à celles qui précÚdent
et elle apparaßt comme la vérification rigoureuse, par la méthode
expérimentale, d'une idée mûrie et préconçue.
« On ne fait rien, disait-il un jour, sans idées préconçues ; il faut
avoir seulement la sagesse de ne croire à leurs déductions qu'autant
que l'expérience les confirme. Les idées préconçues, soumises au
contrÎle sévÚre de l'expérimentation, sont la flamme vivifiante des
sciences d'observation ; les idées fixes en sont le danger. Rappelez-
vous la belle phrase de Bossuet : « Le plus grand dérÚglement de
«l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient. »
C'est cette méthode sûre et incessamment corroborée par les faits
qui a conduit M. Pasteur aux merveilleuses découvertes dont la
gloire rendra son nom impérissable.
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1010 M. PASTEUR
Ce n'est pas sans de vives Ă©motions, parfois mĂȘme sans une vraie
secousse morale, que M. Pasteur arrivait aux résultats longuement
poursuivis. Au cours de ses tĂątonnements et de ses recherches, il
passait par des alternatives de découragement et d'espérance, de
doute et de surprise dont tout son ĂȘtre ressentait profondĂ©ment le
contre-coup. Un jour, on le voyait paie, taciturne, presque abattu;
d'autres fois, radieux et comme illuminé. 11 avait alors ce que sa
fille appelait « sa figure à découverte prochaine ».
Mais jamais il ne s'est risquĂ©, mĂȘme dans son entourage intime,
à annoncer un résultat avant de l'avoir expérimentalement cons-
taté de la façon la pins irréfutable. Et si on l'interrogeait : « Non,
non, se bornait-il Ă murmurer; je ne puis pas dire ce que j'es-
pÚre. »
Un jour, il remonta de son laboratoire le visage triomphant. Sa
joie était si intense que les larmes lui coulaient des yeux. « Jamais,
rapporte un membre de sa famille, je n'ai vu sur une physionomie
un plus grand rayonnement de toutes les émotions hautes et géné-
reuses que peut contenir l'ùme humaine. « Je ne me consolerais
« pas, dit-il aux siens en les embrassant, si une découverte comme
« celle que nous venons de faire, mes préparateurs et moi, n'était
« pas une découverte française! »
C'était le vaccin du charbon qu'il venait enfin de saisir, et quand
il l'annonça à l'Académie des sciences, des applaudissements écla-
tÚrent sur tous les bancs avec une fierté patriotique. AussitÎt les
sociétés agricoles accoururent, et les inoculations se pratiquÚrent
sur une vaste échelle. Incrédules et récalcitrants d'abord, les
vétérinaires devinrent bien vite ses adeptes les plus enthousiastes,
si bien que M. Pasteur dut installer rue Vauquelin, Ă quelques
pas de son laboratoire, une fabrique spéciale de préparation de
ces vaccins pour satisfaire Ă toutes les demandes. En 1882, le
chiffre des animaux vaccinés atteignit 400 000, dont prÚs de
50 000 bĆufs. L'annĂ©e suivante, le total dĂ©passa 500 000 tĂštes,
en sauvant ainsi notre bétail d'un fléau dévastateur.
Malgré l'évidence des faits, la jalousie essaya de protester encore,
et c'est de l'Allemagne, une fois de plus, que s'élevÚrent les atta-
ques, formulĂ©es avec passion par le docteur Koch, de Berlin, celui-lĂ
mĂȘme qui a rĂ©cemment essuyĂ© une dĂ©convenue si retentissante au
sujet de la tuberculose. « L'atténuation des virus, s'écria-t-il
dĂ©daigneusement, c'est un rĂȘve! » Et il profita d'un congrĂšs inter-
national d'hygiĂšne qui se tenait Ă GenĂšve pour aller y combattre
les assertions du chimiste français. M. Pasteur y courut de son
cÎté, et se plaçant résolument en face de son contradicteur, il mit
en poudre, aux applaudissements répétés de l'assistance, toutes
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M. PASTEUR 10 il
ses critiques et toutes ses erreurs, en l'invitant à un débat appro-
fondi et à des expériences décisives devant une commission. Le défi
était direct et solennel : le docteur Koch le déclina, en se bornant
à dire qu'il répliquerait par la voie de la presse. Trois mois plus
tard, il était contraint, par l'acclamation de l'Europe, d'exalter
l'atténuation des virus comme une découverte scientifique de pre-
mier ordre.
Qui le croirait! des conquĂȘtes aussi universellement constatĂ©es
et devant lesquelles la jalousie anglaise, allemande, italienne avaient
dĂ» successivement s'incliner, trouvaient encore chez nous, Ă l'Aca-
dĂ©mie des sciences et mĂȘme Ă l'AcadĂ©mie de mĂ©decine, quelques
esprits rebelles, imprégnés surtout de routine, et qui ne pouvaient se
résoudre à abandonner les préjugés de toute leur vie. L'un d'eux,
le vieux Jules Guérin, impuissant à entamer la démonstration qui
l'écrasait, ne trouva d'autre moyen, à quatre-vingts ans, que d'en-
voyer Ă M. Pasteur, comme suprĂȘme rĂ©ponse scientifique, une
provocation en duel!
Qui se souvient aujourd'hui de ces contestations et de ces luttes?
Le temps a passé, les oppositions sont tombées; partout la recon-
naissance publique proclame la grandeur des services rendus.
L'industrie et l'agriculture, en particulier, doivent Ă M. Pasteur
de telles sources de richesses, que le savant professeur anglais
Huxley a pu dire : « Ses découvertes eussent suffi, à elles seules,
pour couvrir la rançon de guerre de 5 milliards payée par la France
à l'Allemagne. »
Si SI. Pasteur, en effet, avait égofcteoient gardé, pour les exploiter
commercialement, tous les secrets de son laboratoire, quelle fortune
colossale et dépassant toutes celles qui existent sur le globe, il
aurait pu réaliser! Maïs il n'eût été qu'un négociant avide au lieu
d'un ardent patriote, qu'un thésauriseur vulgaire au lieu d'un
bienfaiteur de l'humanité !
Entre temps, il avait éclairé et résolu un autre grand problÚme,
touchant aux plus hauts intĂ©rĂȘts philosophiques et religieux.
On se souvient Ă peine aujourd'hui de tout le bruit fait, il y a
trente ans, par la question des générations spontanées, qui mit
alors en éballition tout le monde savant. Durant des siÚcles, on
avait cru Ă la gĂ©nĂ©ration spontanĂ©e, c'est-Ă -dire Ă l'existence d'ĂȘtres
microscopiques arrivant à la vie sans germes, par conséquent sans
parents semblables i eux. Buffon avait prĂȘtĂ© Ă cette doctrine l'au-
torité de son nom, et de nos jours, sous le second Empire, un
naturaliste réputé, M. Pouchet, directeur du muséum de Rouen et
correspondant de l'Institut, avait repris avec éclat le problÚme, en
affirmant, devant l'AcadĂ©mie des sciences^ qu'il Ă©tait parveoa Ă
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1012 M. PASTEUR
démontrer, d'une maniÚre absolue, le fait de la vie sans germes,
TĂ©closion spontanĂ©e d'ĂȘtres microscopiques ne se rattachant Ă
aucun ĂȘtre antĂ©rieur.
Les adversaires de l'idée religieuse s'armaient de cette doctrine
de l'hétérogénie pour affirmer, contre toutes les croyances chré-
tiennes, la spontanéité de la vie sur la terre, sortant, sans aucune
intervention, de la matiĂšre elle-mĂȘme; et les spiritualistes, tout en
niant le phĂ©nomĂšne, soutenaient avec raison que le fait, mĂȘme s'il
était établi, loin de rien prouver contre la foi chrétienne, donnerait
au contraire une idée plus haute de la puissance de Dieu, en nous
révélant que la vie a été répandue par sa main plus largement
encore et par d'autres sources que celles arrivées jusque-là à notre
faible connaissance. Tel était le débat qui passionnait les esprits et
mettait en feu le monde savant.
C'Ă©tait Ă l'Ă©poque de la jeunesse de M. Pasteur. Il venait d'ĂȘtre
chargé, à trente-cinq ans, de la direction des études scientifiques
Ă l'Ăcole normale supĂ©rieure, et il y arrivait plein de force et de
flamme. Les études sur les fermentations, qui avaient marqué si
brillamment son passage à Lille, l'incitaient à entrer dans le débat
soulevé par le directeur du muséum de Rouen; il s'y jeta avec
toute l'ardeur de sa conviction. Ses amis et ses maßtres l'en détour-
naient. Pourquoi se compromettre dans cette voie pĂ©rilleuse oĂč il
ne trouverait rien? M. Biot allait plus loin : il traitait d'aventure
orgueilleuse et de folie le projet de M. Pasteur.
On sait comment il justifia sa présomption et par quelles expé-
riences célÚbres il réduisit à néant la théorie fantaisiste de M. Pou-
chet. Les murs de la Sorbonne frémissent encore des applaudisse-
ments rĂ©pĂ©tĂ©s du public immense, savants, philosophes, prĂȘtres,
écrivains, gens du monde, qui vit l'hétérogénie obligée de fuir avec
humiliation devant les arguments qui la confondaient, et qui salua
avec enthousiasme le vainqueur, s'écriant à la fin de sa leçon :
« Vous le voyez, la génération spontanée n'est qu'une chimÚre! »
Jusque-là , M. Pasteur n'avait opéré que sur la matiÚre orga-
nique et sur les animaux; il allait passer Ă l'homme, non sans une
émotion et une sorte de saisissement dont il ne pouvait se défendre.
Il lui semblait commettre une usurpation, presque un sacrilĂšge,
en portant ainsi la main sur la créature par excellence de Dieu.
Mais la frĂ©nĂ©sie de la science et la passion d'ĂȘtre utile l'entraĂź-
naient. Il commença par une lutte contre la fiÚvre puerpérale, qui
ravageait alors nos hĂŽpitaux. On le vit parcourir les salles infes-
tées, recueillant le pus comme une liqueur précieuse, emportant
avec soin les détritus les plus répugnants comme les plus dange-
reux pour les analyser, pour leur arracher le secret de leur action
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M. PASTEUR 1013
délétÚre; et, grùce à ses travaux dans ce domaine délicat, nos
Maternités ont presque vu disparaßtre le mal qui les décimait.
Aujourd'hui, constatent les médecins, l'emploi d'une solution au
milliÚme de sublimé corrosif, qui est un des meilleurs antisepti-
ques, écarte à peu prÚs tout danger.
Mais ce n'était là qu'un premier pas. Au milieu de ces études et
de ces recherches variées, il en était une qui dominait toutes les
autres et qui, depuis plusieurs années, concentrait les efforts de
M. Pasteur et de ses élÚves : c'était la rage, si mystérieuse dans
son incubation, si effrayante dans ses symptĂŽmes, et contre
laquelle la science humaine demeurait impuissante. Outre l'attrait
d'un problĂšme obscur, M. Pasteur sentait que s'il parvenait Ă
découvrir l'étiologie probablement microbienne d'une maladie
pareille, il emporterait tous les esprits dans le courant des idées
nouvelles. Bien souvent, rapporte son biographe, il avait été frappé
sinon de l'opposition, du moins de la réserve dont témoignaient, dans
l'examen de ses doctrines, bon nombre de médecins qui, dominés
par la considération de ce que l'élément moral peut provoquer de
modifications dans les symptÎmes et le développement d'une maladie
chez l'homme, n'inclinent pas Ă admettre l'assimilation entre les
maladies humaines et celles des animaux. Certes, on comprend que
les qualités affectives, les préoccupations de la vie, la crainte de la
mort, puissent changer chez l'homme le cours du mal, l'aggraver,
le prĂ©cipiter mĂȘme. Mais, tout en reconnaissant ce qu'il y a de
profondément vrai dans cette opinion, M. Pasteur ne pouvait
s'empĂȘcher de penser que l'origine premiĂšre, la cause de telle et
telle maladie contagieuse est physiologiquement la mĂȘme dans les
deux groupes, et que notre corps, en dépit de notre supériorité
morale, est exposĂ© aux mĂȘmes dangers, aux mĂȘmes dĂ©sordres que
le corps des animaux.
Pour triompher de ces résistances, il fallait donc, aprÚs les
grandes expériences du charbon, s'attaquer à une maladie qui fût
commune Ă l'homme et aux animaux, une maladie oĂč l'expĂ©rimen-
tation fût souveraine. La rage offrait tous ces avantages.
C'est au mois de décembre 1880, il y a juste douze ans, que
M. Pasteur engagea le combat. Nous n'avons pas Ă en exposer ici
les détails scientifiques; ils sont désormais connus du monde entier.
Mais ce que l'on sait moins, c'est le caractĂšre intime et dramatique
de cette lutte; et l'importance des résultats conquis mérite qu'on
s'arrĂȘte un instant devant ce spectacle plein de grandeur.
Regardez cet homme, ce roseau pensant de Pascal, seul, Ă demi
paralysé, aux prises avec les secrets les plus redoutables de la
nature ! Il recueille en des tubes fragiles, et avec une sorte de piété
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1014 M. FĂąSTEDt
jalouse, la bave» la salive de malheureux atteints d'bydrophobie.
Penché sur cette écume empoisonnée, sur ces mucosités dont un
atome suffirait Ă donner la mort, et la plus horrible des morts ! il
les diloe, les agite, les tourne et retourne afin d'en pénétrer l'es-
sence et d'en saisir les caractĂšres. 11 on Mie qu'il a une famille,
des affections, des intĂ©rĂȘts : il ne voit qne kt science, il ne songe
qu'à elle, et il brave la foudre enfermée dans ce viras implacable,
dans cette mousse blanchĂątre et visqueuse que touche presque
son doigt, que fouille incessamment son regard!
Connaissez-vous rien de plus émouvant, de plus noble, de plus
digne d'admiration et de respeet?
Ou a fait un pittoresque tableau de ce qu'était à ce moment le
laboratoire de M. Pasteur; il est intéressant d'en rappeler le sou-
venir. Il s'Ă©tendait dans le vaste jardin du vieux collĂšge Rollin, oĂč
avaient été bùties en bùte des écuries pour loger des chevaux
atteints de la morve, des étables pour abriter des moutons char-
bonneux, un chenil pour enfermer des chiens enragés. Isolés dans
des cages rondes, ceux de ces chiens arrivés à la période aiguë du
mal mordaient les barreaux de leur prison ou se tordaient en pous-
sant des aboiements lugubres; les autres, atteints seulement du
germe fatal, restaient abattus, avec le regard humide d'une ten-
dresse qui implore un secours. Dans le sous-sol, grouillait tout un
monde de bĂštes, poules, coqs, lapins, cochons d'Inde, destinĂ©s Ă
subir des inoculations prochaines. Puis, au milieu de cette nouvelle
arche de Noë, sur de nombreuses tables de travail, des séries de
flacons, des tubes remplis de sang, des lamelles chargées de gout-
telettes infectieuses, des Ă©tuves oĂč bouillaient les semences, des
ballons de verre oĂč Ă©voluaient et se multipliaient des millions et
des millions de microbes ! Et une pointe d'aiguille trempée dans
un de ces ballons eut suffi Ă donner la mort!
Les matiÚres putrides, les lymphes sanguinolentes, les détritus
infestés lui arrivent de tous les points du globe, et il les range, les
classe avec tout le soin d'un collectionneur passionné. DerniÚre-
ment, il recevait un fragment de poumon dans une boite de fer-
blanc, et le nouveau monde lui expédiait, d'un pays ravagé par la
fiĂšvre jaune, une forte dose de vomĂčo negro en bouteille, qu'il
accueillait comme une liqueur précieuse.
C'est dans ce milieu repoussant, c'est dans cette atmosphĂšre
nauséabonde et corrompue que M. Pasteur a passé cinquante
années, courbé sur ses fourneaux et ses creusets, aspirant les
gaz morbides et les émanations délétÚres, se privant de toutes les
distractions et de toutes les jouissances qui sont la détente et le
repos des autres hommes. Lors du grand festival donné en 1886
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H. PASTEL R 1015
au Trocadéro pour l'Institut antirabique, ayant à remercier les
artistes célÚbres qui avaient apporté leur concours à cette solen-
nité, il leur dit avec une confusion touchante : « Oserai-je vous
avouer que je vous entendais presque tous pour la premiĂšre fois?
Je ne crois pas avoir passé dans ma vie dix soirées au théùtre. »
Enfin, arriva le moment redoutĂ©, solennel, oĂčl toutes les expĂ©-
riences préparatoires ayant été épuisées, il fallait risquer sur la
créature humaine l'application du remÚde contre la rage, essayé
seulement jusque-lĂ sur les animaux. M. Pasteur en ressentait un
trouble, une inquiétude, une angoisse qui peuplaient son sommeil
de cauchemars et le plongeaient dans les hésitations les plus
cruelles. « Si rassurĂ© que je puisse ĂȘtre par les rĂ©sultats acquis,
disait-il aux siens, je sens que le jour oĂč je tenterai l'inoculation
sur l'homme, ma main tremblera. »
C'est au mois de décembre 1860, aprÚs un combat d'ùme des
plus Ă©mouvants, que M. Pasteur se rĂ©solut Ă l'opĂ©ration suprĂȘme
sur un enfant de cinq ans déchiré par les crocs d'un chien enragé.
Le succÚs le plus éclatant consacra ses espérances ; des centaines
de guérisous suivirent avec retentissement, et bientÎt les mordus
arrivant en foule de toutes les contrées de l'Europe, la création
d'un établissement spécial pour les recevoir dut s'imposer à la
pensée publique. Oo sait le caractÚre national de la souscription
qui confondit dans ses listes les partis, les croyances, les classes,
tous les témoignages de l'admiration et de la reconnaissance, et le
14 novembre 1888 avait Keu, dans une solennité grandiose, en
présence de toutes les illustrations de la France, l'inauguration de
l'Institut spécial qui transmettra à la postérité le nom de son
immortel fondateur.
« Deux lois, disait éloquemment M. Pasteur dans le discours
ému qu'il prononça en cette circonstance, deux lois contraires
semblent aujourd'hui en lutte : une loi de sang et de mort qui, en
imaginant chaque jour de Bourreaux moyens de destraction, oblige
les peuples Ă ĂȘtre toujours prĂȘts pour le champ de bataille, et une
loi de paix, de travail, de saint, qui ne songe qu'à délivrer l'homme
des flĂ©aux qui l'assiĂšgent. L'une ne cherche que les conquĂȘtes vio-
lentes, l'autre que le soulagement de l'humanité. Celle-ci met une
vie humaine au-dessus de toutes les victoires; celle-lĂ sacrifierait
des centaines de mille existences Ă l'ambition d'un seul.
« La loi -pacifique dont nous sommes les instruments cherche
mĂȘme Ă travers le carnage Ă guĂ©rir les maux sanglants de cette
loi de guerre. Les pansements inspirés par nos méthodes antisep-
tiques peuvent préserver des milliers de soldats.
« Laquelle de ces deux lois l'emportera sur l'autre? Dieu seul
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1016 M. PASTEUR
le sait. Mais ce que nous pouvons assurer, c'est que la science
française se sera efforcée, en obéissant à cette loi d'humanité, de
reculer les frontiÚres de la vie. »
L'immense auditoire, oĂč se trouvaient tant d'hommes vieillis
dans les assemblées et blasés sur les discours, fut tellement remué
par ces nobles paroles que, sur plus d'un visage, l'émotion alla
jusqu'aux larmes. Mais, au milieu de cet incomparable triomphe,
devant cet Institut pavoisé de drapeaux et arborant dans le marbre
le nom d'un homme à son fronton, la pensée de M. Pasteur se
reportait instinctivement vers la petite maison de tanneur oĂč il est
nĂ©, et les paroles tombĂ©es de son cĆur le jour oĂč Ton fixa une
plaque commémorative sur cet humble logis lui remontaient à la
mémoire :
« 0 mon pÚre et ma mÚre ! O mes chers disparus, qui avez si
modestement vécu dans cette petite maison, c'est à vous que je
dois tout! Tes enthousiasmes, ma vaillante mÚre, tu lésa fait
passer en moi. Si j'ai toujours associĂ© la grandeur de la science Ă
la grandeur de la patrie, c'est que j'étais imprégné des sentiments
que tu m'as inspirés. Et toi, mon cher pÚre, dont la vie fut aussi
rude que ton rude métier, tu m'as montré ce que peut faire la
patience dans les longs efforts. C'est à toi que je dois la ténacité
dans le travail quotidien. Non seulement tu avais les qualités persé-
vérantes qui font les vies utiles, mais tu avais aussi l'admiration
des grands hommes et des grandes choses. Regarder en haut,
apprendre au delà , s'élever toujours, voilà ce que tu m'as en-
seigné... »
Ces forts et nobles enseignements ont été la lumiÚre, la boussole
de toute sa vie. C'est par eux qu'il s'est élevé à la Vérité primor-
diale et sereine entrevue dans ces infiniment petits qui sont infini-
ment grands, et Ă laquelle il se plaisait Ă rendre hommage en fran-
chissant, il y a dix ans, le seuil de l'AcadĂ©mie française. C'est Ă
M. Littré qu'il succédait sous la coupole du palais Mazarin, et, dÚs
le début de son discours, il se séparait nettement des doctrines
du disciple de Comte. « Vous excuserez ma sincĂ©ritĂ©, disait-il Ă
l'auditoire, si je commence son éloge en marquant mon dissenti-
ment avec ses opinions philosophiques. » Puis, marchant droit au
sophisme de son prédécesseur il ajoutait : « 11 définit ainsi le posi-
tivisme envisagé au point de vue pratique : « Je nomme positi-
« visme tout ce qui se fait dans la société pour l'organiser suivant
« la conception scientifique du monde. » Je suis prĂȘt Ă accepter
cette définition, à la condition qu'il en soit fait une application
rigoureuse; mais la grande et visible lacune du systĂšme consiste
en ce que, dans la conception positive, c'est-Ă -dire scientifique du
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M. PASTEDR 1017
monde, il ne tient pas compte de la plus importante des notions
positives, celle de l'infini.
« Au delà de cette voûte étoilée, qu'y a-t-il ? De nouveaux cieux
étoiles. Soit! Et au delà ? L'esprit humain, poussé par une force
invincible, ne cessera jamais de se demander : Qu'y a-t-il au delĂ ?
Veut-il s'arrĂȘter soit dans le temps, soit dans l'espace? Comme le
point oĂč il s'arrĂȘte n'est qu'une grandeur finie, plus grande seule-
ment que toutes celles qui l'ont prĂ©cĂ©dĂ©e, Ă peine commence- t-il Ă
l'envisager que revient l'implacable question, et toujours, sans
qu'il puisse faire taire le cri de sa curiosité. Il ne sert de rien de
répondre : au delà sont des espaces, des temps ou des grandeurs
sans limites. Nul ne comprend ces paroles. Celui qui proclame
l'existence de l'infini, et personne ne peut y échapper, accumule
dans cette affirmation plus de surnaturel qu'il n'y en a dans tous
les miracles de toutes les religions; car la notion de l'infini a ce
double caractĂšre de s'imposer et d'ĂȘtre incomprĂ©hensible. Quand
cette notion s'empare de l'entendement, il n'y a qu'Ă se prosterner.
Encore, Ă ce moment de poignantes angoisses, il faut demander
grĂące Ă sa raison : tous les ressorts de la vie intellectuelle menacent
de se dĂ©tendre; on se sent prĂšs d'ĂȘtre saisi par la sublime folie de
Pascal. Cette notion positive et primordiale, le positivisme l'écarté
gratuitement, elle et toutes ses conséquences dans la vie des
sociétés. »
Et il continuait ainsi cette page superbe :
« La notion de l'infini dans le monde, j'en vois partout l'inévitable
expression. Par elle, le surnaturel est au fond de tous les cĆurs.
L'idée de Dieu est une forme de l'idée de l'infini. Tant que le
mystÚre de l'infini pÚsera sur la pensée humaine, des temples
seront élevés au culte de l'infini. Et sur la dalle de ces temples,
vous verrez des hommes agenouillés, prosternés, abßmés dans la
pensée de l'infini. La métaphysique ne fait que traduire au dedans
de nous la notion dominatrice de l'infini. La conception de l'idéal
n'est-elle pas encore la faculté, reflet de l'infini, qui, en présence
de la beauté, nous porte à imaginer une beauté supérieure? La
science et la passion de comprendre sont-elles autre chose que
l'effet de l'aiguillon du savoir que met en notre Ăąme le mystĂšre de
l'Univers? OĂč sont les vraies sources de la dignitĂ© humaine, de la
liberté et de la démocratie moderne, sinon dans la notion de l'infini
devant laquelle tous les hommes sont égaux?... La grandeur des
actions humaines se mesure Ă l'inspiration qui les fait naĂźtre.
Heureux celui qui porte en soi un dieu, un idéal de beauté, et qui
lui obéit : idéal de l'art, idéal de la science, idéal de la patrie, idéal
des vertus de l'Ăvangile. Ce sont lĂ les sources vives des grandes
25 décembre 1892. 65
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tOt* M. PASTEUR
pensées et des grandes actions. Toutes s'éclairent des reflets de
l'infini. »
VoilĂ les doctrines de M. Pasteur, qui le placent Ă la hauteur
des plus grands spiritualistes de l'humanité, à cÎté de Galilée, de
Pascal et de Newton. Et ces doctrines lui ont valu derniĂšrement
une singuliÚre disgrùce. Le maire de sa ville natale, digne émule
du fameux Chion-Ducollet, a débaptisé la rue qui portait le nom
de l'illustre savant pour le punir d'avoir prononcé le nom de Dieu
devant des enfants Ă une distribution de prix! Heureusement,
l'arrĂȘtĂ© du microbe municipal d* Arbois sera rĂ©formĂ© par la postĂ©ritĂ©.
On raconte que le grand physicien anglais Faraday, dans les
leçons qu'il faisait ù l'Institution royale de Londres, ne prononçait
jamais le nom de Dieu, quoiqu'il fût profondément religieux. Un
jour, par exception, ce nom lui échappa, et tout à coup se mani-
festa un mouvement d'approbation sympathique. Faraday, s'en
apercevant, interrompit sa leçon par ces paroles : « Je viens de
vous surprendre en prononçant ici le nom de Dieu. Si cela ne m'est
pas encore arrivé, c'est que je suis, dans ces leçons, un représen-
tant de la science expérimentale. Mais la notion et le respect de
Dieu arrivent à mon esprit par des voies anssi sûres que celles
qui nous conduisent à des vérités de Tordre physique. »
C'est ce que M. Pasteur, qui raconte lui-mĂȘme cette anecdote
dans son discours de réception à l'Académie française, aurait pu
répondre au moucheron d* Arbois, mais cet infiniment petit était-il
digne d'une leçon si haute, et l'eût-il d'ailleurs comprise?
L'hommage éclatant de l'univers dédommage l'illustre enfant
d' Arbois des colĂšres d'un myrmidon, et peut-ĂȘtre les dĂ©monstra-
tions solennelles du 70e anniversaire obtiendront-elles sa grĂące
auprĂšs de l'autocrate jurassien.
Quel imposant et unique spectacle, en effet, que celui de nos
cinq AcadĂ©mies se rĂ©unissant dans une mĂȘme et dĂ©fĂ©rente pensĂ©e
pour saluer Ă la fois dans M. Pasteur notre plus grande gloire
contemporaine et l'un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité I
Sans doute, nos cinq Académies ne sont pas également compé-
tentes pour apprécier ses incomparables travaux et ses immenses
services; mais, ainsi que le lui disait M. Renan en le recevant parmi
les Quarante, « il y a quelque chose que nous pouvons recon-
naĂźtre dans les applications les plus diverses ; quelque chose qui
fait la sublimité du poÚte, la profondeur du philosophe, la fascina-
tion de l'orateurf la divination du savant : cette base commune de
toutes les Ćuvres belles et vraies, cette flamme divine, ce souffle
indéfinissable qui inspire la science, la littérature et l'art, nous
l'avons trouvé en vous : c'est le génie. »
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M. PASTEUR 1019
Oui, c'est le génie, et le génie appliqué au bien universel, que
les délégués des sociétés savantes de l'Europe ont tenu à honorer
en s'unissant Ă la France pour fĂȘter le 70' anniversaire de l'homme
qui dépasse toutes les frontiÚres pour devenir en quelque sorte le
patrimoine de tous les peuples. Aussi, la médaille d'or offerte au nom
de tous traduit-elle fidÚlement la pensée commune dans cette ins-
cription, entourée de lauriers, qu'elle porte à son verso :
A Pasteur
le jour du 70e anniversaire de sa naissance
la Science et l'Humanité
reconnaissantes
Tous les souverains lui ont envoyé les plaques et les grands-
cordons de leurs ordres, et, ce qui vaut mieux, des foyers de
science et de salut oĂč s'appliquent les mĂ©thodes de l'Institut de
Paris fonctionnent déjà à Londres, à Saint-Pétersbourg, Odessa,
Varsovie, Vienne, La Haye, Turin, Milan, Palerme, Naples, Cona-
tantinople, Rio- Janeiro, New- York, la Havane; enfin, hier mĂȘme,
la Société médicale de Berlin, présidée par Virchow, décernait au
vainqueur de Koch et de Liebig le titre de membre d'honneur au
milieu d'unanimes acclamations. C'est l'hommage de l'Allemagne
venant s'ajouter Ă celui de toutes les nations civilisĂ©es. GrĆcia
capta ferum victorem cepit. . .
Au lendemain de ses derniÚres découvertes, le savant insatiable
disait avec une sorte de mélancolie : « Vous verrez comme tout
cela s'agrandira plus tard... Ahl si j'avais encore le temps 1 »
Qu'il se rassure et se console : sa vie a été noblement remplie,
et l'avenir saura tirer toutes les conséquences de la révolution
fĂ©conde qu'il a introduite dans la science. Celui-lĂ n'a rien Ă
regretter dont les générations futures pourront dire, comme du
ModÚle idéal : Transiit benefaciendo. Et, en attendant, qu'il
jouisse avec douceur, entre ses petits-enfants, des charmes de son
foyer, en se rendant le témoignage rare d'avoir élargi les horizons
âąhumains et agrandi sa patrie !
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L'ASSOCIATION POPULAIRE
CATHOLIQUE
EN ALLEMAGNE
L'annĂ©e qui prĂ©cĂ©da sa mort, Windthorst se rendit un jour Ă
Mayence dans le plus grand mystĂšre. Il n'y avait alors ni congrĂšs,
ni réunion politique, ni meeting électoral. Tout était calme et
paisible dans la Ville dorée, et lorsque la Petite Excellence franchit
le perron de la gare, personne ne prit garde Ă ce vieillard chĂštif
qui s'appuyait sur le bras d'un autre voyageur.
Pour qui connaissait Windthorst, ce déplacement effectué dans
de telles conditions devait pourtant avoir une grave importance.
En effet, le chef du Centre ne se mettait pas en route simplement
pour voyager ou se distraire. Vers la fin de sa vie, surtout, il ne
voyait plus qu'une chose, le devoir, auquel il subordonnait tout le
reste, mĂȘme la santĂ©.
Le devoir aussi l'amenait Ă Mayence. Depuis quelque temps, il
portait dans sa tÚte une idée géniale qui allait remuer une partie
de l'Allemagne. Il venait délibérer avec quelques amis sur les
moyens de réaliser promptement son idée. Voyageurs également
mystérieux, ces amis étaient accourus de tous les points de
l'empire. C'Ă©tait Mgr Korum, l'Ă©loquent Ă©vĂšque de TrĂȘves, la gloire
et la force de Tépiscopat prussien ; c'était M. Brandts, de Munchen-
Gladbach, le président Y Arbeiterwohl ; c'était un éminent journa-
liste westphalien, le docteur Marcour, aujourd'hui rédacteur en chef
de la Germania; d'autres encore.
Que se passa-t-il dans le cĂ©nacle oĂč se rĂ©unirent ces nouveaux
apÎtres? Nul ne l'apprit à cette époque. Dans le courant de
l'annĂ©e 1890, ces mĂȘmes hommes se retrouvĂšrent plusieurs fois
soit Ă Mayence, soit Ă Coblentz, â lors du congrĂšs, â soit ailleurs,
et toujours le mystÚre planait sur leurs délibérations.
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L'ASSOCIATION POPULAIRE CATHOLIQUE EN ALLEMAGNE 1021
Au mois d'octobre, Windthorst convoqua ses amis Ă Cologne. Il
Ă©tait accablĂ© de fatigue, tous les ressorts de son ĂȘtre commençaient
Ă se briser. Il partit quand mĂȘme avec l'assentiment de sa femme
qui lui fit ces touchants adieux : « Gomme tu ne vis plus que pour
la grande cause, il faut que nous acceptions le sacrifice, mĂȘme si
tu ne reviens pas de ce voyage. Nous mettons notre confiance en
Dieu. » Paroles sublimes sur les lÚvres de cette héroïque épouse!
A Cologne, Windthorst se montra inlassable. On discuta toute la
journée. A neuf heures du soir, on lui demanda s'il ne voulait pas
se retirer. « Non, fit-il doucement, je demeurerai jusqu'au bout,
dût la séance durer toute la nuit. » Il resta.
Le lendemain, il repartit pour le Hanovre, la mort dans les
membres, mais la joie au cĆur. Son idĂ©e, la seule grande chose,
avait triomphé des derniÚres hésitations de ses collÚgues. L'Asso-
ciation populaire catholique !, â le rĂȘve de sa vieillesse, â Ă©tait
dĂ©cidĂ©e; le comitĂ© directeur, le bureau, venaient d'ĂȘtre constituĂ©s
dans cette réunion de Cologne.
Justement effrayé par les progrÚs du socialisme et par l'impuis-
sance de l'Ătat en face de cet ennemi, Windthorst sentit la nĂ©ces-
sité de tenter un grand effort. Il réfléchit longuement; loin de le
rassurer, les lois ouvriÚres votées par le Parlement n'avaient fait
qu'accentuer ses craintes, parce qu'il voyait grandir les espérances
du clan socialiste. A ceux qui lui en parlaient, il répétait avec
insistance : « Il faut absolument nous réorganiser. » L'idée du
Volksverein germait dans son esprit.
L'éclosion de ce germe demanda toute une année. Windthorst
ne précipitait rien : il procédait avec une sage lenteur, ne voulant
pas se lancer à la légÚre dans une aventure sans issue. Pendant
l'année 1890, il présida plusieurs réunions intimes et entretint une
correspondance suivie avec ceux qui étaient initiés à ses projets.
Ce n'est qu'aprÚs ces longs travaux préliminaires qu'au mois de
novembre il révéla à l'Allemagne ce qu'on pourrait appeler son
testament politique.
Voilà prÚs de vingt mois que l'intrépide lutteur repose dans le
sein de Dieu et prĂšs de deux ans que sa grande Ćuvre fonctionne
dans l'empire.
Les catholiques de tous les pays sont en train de se compter, de
se grouper, de s'organiser en vue des épreuves redoutables que
leur rĂ©serve l'avenir. Il y aura sans doute intĂ©rĂȘt et profit Ă
examiner ce que font les catholiques allemands aux prises avec le
socialisme, à étudier le mécanisme de cette Association populaire
iDer Volksverein fur dos katholische Leutschland.
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1022 L'ASSOCIATION POPULAIRE CATHOLIQUE
que Windthorst considérait comme le salut de sa patrie et qui
deviendra certainement l'un des plus solides remparts de la religion
et de la société.
I
LE SOCIALISME ET LES CATHOLIQUES
Lorsqu'en 1878 le Reicbstag allemand discuta la fameuse loi
contre les socialistes, Bebel jeta au gouvernement ce défi superbe :
(v Vous ĂȘtes incapables de dĂ©truire notre organisation, car nous
avons des partisans lĂ oĂč vous ne les soupçonnez mĂȘme pas. » 11
disait vrai. S'appropriant le mot de Tertullien, les chefs révolu-
tionnaires pourraient s'écrier sans trop d'exagération : ',« Noos ne
sommes que d'hier et déjà nous remplissons vos villes et vos cam-
pagnes, vos usines, vos armées, vos administrations, et jusqu'au
antichambres de vos palais; nous ne vous faussons que tos tem-
ples. » De fait, malgré toutes les lois répressives, malgré toutes les
rigueurs de la police, le socialisme est, en ce moment, Tune des
premiÚres puissances de l'Allemagne. Aux élections de 1890, il a
réuni sur ses candidats plus de voix que n'importe quel autre parti
politique. Alors que la droite comptait à peine 900 000 électeurs,
les nationaux libéraux 1187 669, les progressistes 1 167764, le
Centre 1 340 719, les socialistes arrivaient au chiffre énorme d'un
million et demi. Ils avaient posé des candidatures dans 123 dis-
tricts. Au premier tour de scrutin, ils remportĂšrent des victoires
définitives ou obtinrent des ballottages dans 77 circonscriptions, et,
Ă la fin de la bataille, 36 des leurs, â les 3 douzaines rĂ©clamĂ©es
par Bismarck, â firent leur entrĂ©e au Reichstag. Presque toutes les
grandes cités industrielles ou commerçantes leur appartiennent.
Hambourg, BrĂšme, Berlin, Magdebourg, KĆnigsberg, Hanovre,
Braunschweig, Altona, Ottensen, Lubeck, Halle, ElberMd, So-
lingen, etc., sont représentés par des socialistes.
TrÚs nombreux, ils sont, en outre, admirablement organisés
pour la lutte. Leur presse est incomparable. Entre eux, ils appel-
lent les lettres de l'alphabet « les 25 soldats de Gutenberg ». Or,
nul parti ne sait faire manĆuvrer ces soldats avec plus d'habiletĂ©
et plus d'Ă©nergie. Ils leur doivent la plupart de leurs conquĂȘtes.
D'aprÚs le rapport que le comité-directeur a soumis au congrÚs
d'Erfurt l'an passé (octobre 1891), ils disposaient, au 30 sep-
tembre 1891, de 12Ă» journaux, dont 55 organes industriels et
69 organes politiques. Parmi ces derniers, 27 paraissent six fois
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EN ALLEMAGNE 1023
par semaine; 26, trois fois; 6, deux fois, et 10, une seule fois1.
Ges chiffres n'ont pas besoin de commentaires, ils sont d'une élo-
quence effrayante.
Le congrÚs d'Erfort, qui a été, pour les socialistes, l'occasion
d'une si brillante revue, a failli ĂȘtre la cause de profondes divisions.
On y a vu éclater des dissentiments trÚs vifs entre les membres
les plus influents du parti. De Vollmar et GriUenberger voulaient
évoluer vers les libéraux, tandis que Bebel, Uebknecht, Singer et
le gros de l'armée restÚrent fidÚles à leur programme radical.
D'autre part, Werner et les « jeunes » essayÚrent d'arracher le
groupe i la direction de Bebel, en affichant des tendances révolu-
tionnaires et anarchistes. Mais ces discordes n'empĂȘchent pas
l'armĂ©e de la dĂ©mocratie de marcher comme un seul homme Ă
l'assaut de la société. Divisés parfois sur des questions de discipline
et de programme, l'entente s'établit entre eux dÚs que la question
du socialisme lui-mĂȘme est en jeu. Aussi l'on aurait tort d'escompter
les crises qui se sont manifestées i Erfurt. Au jour des élections,
il n'y aura ni partisans de Bebel, ni amis de Vollmar ou de Werner;
les conservateurs trouveront partout, en face d'eux, des socialistes
bien décidés à vaincre 2.
Ce qui est aussi inquiĂ©tant peut-ĂȘtre que Vexistence mĂȘme de
cette puissance subversive, c'est la rapidité de son expansion en
Allemagne. Presque immobile à son début, le socialisme s'est
avancé avec l'élan irrésistible d'un torrent. « En peu d'années,
dit JĆrg, un vĂ©ritable vertige s'est emparĂ© mĂȘme des classes de
la société qu'on devait croire à l'abri de la contagion. » Des
grandes capitales, sentines de toutes les immondices sociales, le
fléau a passé aux provinces industrielles; puis il a gagné insensi-
blement les villes moins importantes, et aujourd'hui il est sur le
point de contaminer les milieux agricoles.
Chose singuliĂšre! le socialisme n'est nullement un prothfit
germanique. Cet article d'importation est venu de la France. Si
f Allemagne contemporaine est la terre classique du socialisme
spéculatif, si elle est, d'un autre cÎté, le champ d'expérimentation
le plus fécond des applications pratiques de l'agitation antisociale,
1 Am congrÚs socialiste qui vient de siéger à Berlin, on m constaté de
nouveaux progrĂšs. Le nombre des journaux est de 127, sur lesquels il
y a 70 feuilles politiques et 57 feuilles industrielles. Parmi les journaux
politiques, il y en a 32 qui sont quotidiens (5 de plus que Tannée derniÚre),
20 paraissent trois fois; 6, deux fois, et 12, une fois.
2 Les résultats du congrÚs de Berlin confirment ces lignai écrites avant
l'époque du congrÚs. L'union des socialistes s'est manifestée clairement.
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1024 L'ASSOCIATION POPULAIRE CATHOLIQUE
il n'en fut pas de mĂȘme autrefois. Ainsi que le disait Lieber, au
congrÚs de Mayence, « Lassalle, Karl Marx, les meneurs actuels,
ne sont que les disciples amoindris de ce géant antichrétien qui
s'appelait Proudhon », les épigones des grands socialistes français.
Mais une fois lancés, les Allemands ont pris trÚs vite le pas sur
toutes les autres nations.
En moins de vingt ans, ils ont réalisé des progrÚs dont rien
n'approche. Avant la guerre de 1870, ils étaient encore à chercher
leur voie. Lassalle et Marx semaient des idées qui levaient sans
doute, mais dont on n'apercevait pas la croissance. D'ailleurs, les
élections législatives ne leur avaient pas encore permis de se
compter. Ils s'affirmĂšrent pour la premiĂšre fois en 1871, quand
il s'est agi d'élire le premier Reichstag. Ils firent passer un de
leurs candidats et recueillirent 101 927 suffrages. A partir de ce
moment, leurs succĂšs grossirent avec la vitesse d'une progression
géométrique.
Aux élections de 1874, ils emportÚrent 9 siÚges, et le nombre de
leurs électeurs s'éleva à 351 670.
Jusqu'alors, le parti était divisé en deux groupes trÚs distincts
qui portaient le nom des deux grands théoriciens socialistes,
Lassalle et Marx. A proprement parler, les tendances et le but des
deux écoles étaient identiques : il s'agissait simplement d'une
question de personne et de direction. Les Lassalliens de la Prusse
et les Marxistes du sud de l'Allemagne poursuivaient le mĂȘme
rĂȘve : l'entente devait ĂȘtre facile. Elle s'opĂ©ra en 1875 au congrĂšs
de Gotha, et l'alliance fut cimentée par une série d'arrangements
pratiques qui devaient écarter à jamais les velléités de schisme.
On combina un programme commun et on créa un comité direc-
teur unique, dont le siÚge fut transféré à Hambourg. Ce Central-
Wahl-ComitÚi composé de 5 membres, comprenait indifféremment
des Lassalliens et des Marxistes. Ceux-ci avaient eu pour organe
politique le Volksblatt de Leipzig, et les socialistes du Nord
possédaient le Social Democrat de Berlin. Les deux journaux
furent fondus en un seul, le Vorw&rtz, qui parut Ă Leipzig et
fut rédigé par le Lassallien Hasenclever et le Marxiste Liebknecht.
La fusion fut naturellement favorable au développement des
forces socialistes.
1877 ils
obtinre
int 12 mandats avec 493 447 voix
1878
»
9
» 437 158 »
1881
»
12
» 311 961 »
1884
»
22
» 549 990 »
1887
»
11
» 763 128 »
1890
»
36
» 1427 323 »
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IN ALLEMAGNE 1025
A la vue de cette progression, on comprend la confiance de ce
chef socialiste qui disait, en 1878 : « Quand l'Allemagne comptera
60 millions d'habitants, par le simple effet du suffrage universel, le
gouvernement passera au main des ouvriers. » Ils ne doutent plus
de rien et se partagent d'avance les dépouilles opimes de la société
actuelle.
*
* *
C'est contre cet ennemi terrible que Windthorst et ses amis
rĂ©solurent de tourner leurs efforts dans un duel suprĂȘme.
A vrai dire, ils n'avaient pas attendu, pour se mettre Ă l'Ćuvre,
qu'on entendßt, de toutes parts, les craquements de l'édifice social
prĂȘt Ă s'effondrer. A une Ă©poque oĂč il Ă©tait encore de bon ton de
se moquer de la question ouvriÚre, les catholiques commençaient
déjà à s'en préoccuper. En 1848, un curé de campagne westphalien,
appelé à siéger au Parlement de Francfort, prononçait à la cathé-
drale de Mayence des discours prophétiques dans lesquels il annon-
çait les périls dont l'Allemagne fut menacée trente ans plus tard.
En mĂȘme temps, ce jeune prĂȘtre, â il portait le nom de Kctteler,
â insistait sur la nĂ©cessitĂ© qu'il y avait Ă prĂ©venir le mal par des
remÚdes économiques et moraux.
Quinze ans se passent et le baron de Ketteler occupe le siĂšge
épiscopal de Mayence. Dans l'intervalle, il avait beaucoup étudié et
beaucoup observĂ©. Il avait suivi, d'un Ćil attentif, l'influence
qu'exerçaient sur la masse les agitateurs Lassalle et Marx. Il s'était
aperçu que le cri de guerre qu'avait poussé ce dernier : « Prolé-
taires de tous les pays, unissez-vous! » avait trouvé de l'écho
autour de lui. A la sourde fermentation des années cinquante suc-
cédait une effervescence qui ne craignait plus le grand jour. Ouver-
tement on attaquait le trĂŽne et l'autel, la morale, le droit, la pro-
priété, et ces doctrines s'infiltraient dans les couches sociales
inférieures.
Le moment était venu de parler encore. L'évÚque de Mayence
exposa la situation dans son bel ouvrage intitulé : la Question
ouvriĂšre et le Christianisme.
Ce livre a été plus qu'un événement politique, il a été une date.
Son retentissement fut immense dans toute l'Allemagne.
Pour les catholiques, il constitua la base de leur programme
économique et le point de départ de leur action sociale. Désormais,
l'impulsion est donnée; bien des publicistes catholiques concen-
trent leurs études sur l'évolution qui se prépare et s'accomplit dans
la vie économique et dans l'esprit des populations ouvriÚres. L'his-
torien JĂŽrg, â un voyant, â consacre Ă la question sociale des
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1026 L'ASSOCIATION WWiĂĂŻtB CATHOLIQUE
articles hors de pair dans ses Histonsch-polĂčische Mlxtter.
BientÎt une revue spéciale est fondée à Aix-la-Chapelle, et les
rédacteurs de ces Feuilles chrétiennes et sociales, Schings et
Scburen marchent hardiment dans la voie tracée par Mgr Ket-
teler. Et tandis que la presse quotidienne entre en lice et reprend
en sous-Ćuvre les travaux des revues, ces graves problĂšmes sont
portés à la tribune des congrÚs catholiques. L'abbé Schulte, l'abbé
Monfang, y prononcent des discours dignes de leur inspirateur, le
grand Ă©vĂȘque de Mayence. Le haut enseignement ne reste pas
indifférent à ces vaillantes initiatives. Dans quelques facultés de
thĂ©ologie, des professeurs Ă©mineirts, par exemple, ReischI Ă
Munich, ont soin d'initier les futurs prĂȘtres i ces questions trou-
blantes qu'ils rencontreront au tournant de chaque rue. Enfin, les
Ă©vĂšques eux-mĂȘmes, sentant la stĂ©rilitĂ© des efforts isolĂ©s, profitent,
en 1869, de leur conférence de Fulda pour organiser une action
sociale commune. Sur la proposition et Ă la suite d'un rapport de
Mgr Kettefer, ils décident de favoriser de tout leur pouvoir la
création et le développement des cercles ouvriers. On venait de
fonder de ces cercles dans un certain nombre de centres manufac-
turiers et ils avaient donné les meilleurs résultats.
La guerre fraûco-ailemande et le Kulturkampf qui la suivit
arrĂȘtĂšrent pour un temps l'activitĂ© des catholiques sur le terrain de
la réforme sociale.
Dans la fiÚvre du triomphe, les libéraux n'attachaient plus
aucune importance aux actes et aux écrits des coryphées de la
démocratie. On était riche à milliards* on avait l'ambition de trans-
former le jeune empire en Eldorado, d'oĂč la misĂšre, par consĂ©-
quent la source du socialisme, serait bannie pour toujours.
Qu'avait-on besoin de défenseurs de la société? Les vrais ennemis
de l'Etat, c'étaient les catholiques, ces moralistes encombrants, qui
reconnaissaient une autre divinité que le veau d'or, un autre maßtre
que le libéralisme. Sas aux catholiques 1 s'écriait-on. Exterminons
les noirs; les rouges ne nous inquiĂštent pas!
La joie fut grande parmi les rouges. Ils profitÚrent du désarroi
moral produit par te Kulturkampf pour Ă©tendre leurs conquĂȘtes.
Par sa lĂ©gislation scolaire, par l'exil des prĂȘtres et des religieux, le
gouvernement leur avait aplani le chemin. Les déceptions que la
classe ouvriÚre rencontra au sortir de la crise économique du
GrĂčnderthumi9 aggravĂšrent encore la situation, en livrant les
ouvriers sans défense à la propagande socialiste.
1 On appelait ainsi la fiÚvre d'affaires, le développement exagéré des
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EN ALLEMAGNE 1027
Le Centre voyait le danger et il était dans l'impuissance d'agir.
Au plus fort du Kulturkampf, lorsque les élections l'eurent favorisé,
il aurait voulu faire quelque chose pour les ouvriers. Windtborst
rĂȘvait dĂ©jĂ cette lĂ©gislation protectrice dont le triomphe devait ĂȘtre
un jour la gloire de son parti. Mais en ce temps-lĂ , sa bonne
volonté était paralysée. Les passions religieuses étaient tellement
déchaßnées contre les catholiques, que toute motion de leur part eût
été repoussée à l'unanimité du Reichstag. Mieux valait attendre que
lat empĂȘte se fĂ»t apaisĂ©e, que les flots eussent retrouvĂ© leur calme.
Le Centre sortit de sa rĂ©serve en 1877, au moment oĂč le comte
de Galen présenta son projet de loi social. Ce fut la premiÚre fois
que le Parlement se trouva en face d'une démarche de ce genre.
La majorité libérale reprocha aux amis de Windtborst leurs ten-
dances démagogiques et le principe manchestérien de laisser faire
l'emporta sur l'esprit sagement protectionniste qui soufflait du cÎté
des catholiques. Les progrĂšs incessants du socialisme et les reven-
dications chaque jour plus fermes du monde ouvrier n'avaient rien
appris à ces sectaires aveuglés.
Les yeux s'ouvrirent un peu le 11 mai 1878. On se rappelle
qu'Ă cette date un fou furieux, HĆdel, tira sur l'empereur Guil-
laume. Quelques semaines plus tard, le souverain fut victime d'un
second attentat. Cette fois, le pays fut consterné. Le Reichstag fut
dissous par le prince Frédéric, qui, nommé régent, procéda à de
nouvelles élections.
Le mot d'ordre lancé dans la foule était : « Contre les meurtriers
de l'empereur ». On en appela à la « conscience de la nation ». La
conscience de la nation parla le 30 juin, et en dépit de la pression
administrative exercée partout, son verdict avait de quoi atterrer le
gouvernement. L'un des candidats socialistes maintint sa position
à Berlin, et le nombre des voix socialistes, qui était de 31 522 en
1877, augmenta de 24 81 4. La capitale renfermait donc 56 133 élec-
teurs résolument socialistes. Ces chiffres en disaient long. Si, sur
le total des votes de l'empire, le parti avait perdu 56 130 voix et
3 siÚges, cette diminution était insignifiante en comparaison des
succÚs éclatants remportés dans les villes comme Berlin, Dresde et
Breslau.
Le gouvernement, aux abois, ne trouva rien de mieux que de
présenter un projet de loi contre les socialistes. On revenait à une
idée de prédilection du prince de Bismarck.
sociĂ©tĂ©s financiĂšres, etc., qui suivit le versement des 5 milliards. C'Ă©tait Ă
qui fonderait (grĂčnden) le plus, Ă qui se lancerait le plus dans les entre-
prises hasardeuses : cette période fut trÚs courte, et elle se termina par la
débùcle du krach.
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1028 L'ASSOCIATION POPULAIRE CATHOLIQUE
Le chancelier de fer est essentiellement un homme de violence
autant que de ruse. Il ne connaĂźt et ne voit que la force. Par la
force, il espérait anéantir tout ce qui lui résistait. Il l'avait essayé
contre les catholiques, il l'essaya contre le socialisme. 11 oubliait
qu'on n'enchalnc pas les consciences et les volontés. Plus d'une
fois il avait dit au Reichstag : « Donnez-moi des lois de répression,
et je vous assure la paix. » Mais remettre en de telles mains des
lois attentatoires Ă la libertĂ© Ă©tait un jeu extrĂȘmement dangereux.
Le Reichstag résista.
Il résista, durant la session de 1875-1876, lorsque le ministre
Eulenberg voulut introduire dans le code pénal un article sévÚre
contre les agitateurs socialistes. Le prince de Bismarck ne se tint
pas pour battu et il retourna Ă la charge aprĂšs l'attentat HĆdel. Le
Parlement résista encore et repoussa toute loi d'exception.
à la suite des élections du 30 juin 1878, la situation se modifia.
DÚs que la Chambre fut réunie (9 septembre), on lui soumit un
nouveau projet de loi beaucoup plus rigoureux que les précédents.
Le chancelier demanda des pouvoirs absolument discrétionnaires.
Les nationaux-libéraux qui, un certain temps, avait lutté, cédÚrent
enfin aux menaces ou au sourire du tout-puissant ministre, et la
loi fut votée. Liberté de la presse, liberté d'association, liberté de
réunion, tout était abandonné au gouvernement. Une lutte tita-
nesque allait s'engager entre les socialistes et les ministres.
Dans les milieux officiels, on était plein de confiance. Sans doute,
le Centre s'était obstiné à rejeter la loi, sous prétexte que la violence
ne résoudrait pas la question sociale. Mais les conseils prophétiques de
Windthorst n'enlevĂšrent rien Ă l'optimisme des ministres. Trois ans,
pensaient-ils, suffiraient pour refouler la grande marée antisociale.
Le gouvernement avait, d'ailleurs, une combinaison en réserve,
et il chercha, dÚs cette époque, à la réaliser. Il voulait combattre
le socialisme par une double action parallĂšle. A son avis, ni la
douceur seule ni la violence seule ne viendrait Ă bout de cet
ennemi. Il fallait combiner les deux systĂšmes, attirer Ă l'aide du
socialisme d'Ătat l'Ă©lĂ©ment pacifique mais Ă©garĂ© du prolĂ©tariat, et
écraser par des lois répressives les éléments révolutionnaires.
Le député socialiste Grillenberger a caractérisé et condamné
cette politique à double face par ces mots pittoresques : « ArriÚre
le régime du biscuit et du fouet! » Zuckerbrod und Peitsche!
On prétendait guérir toutes les plaies sociales par les recettes
de cette homĆopathie politique, et on les multiplia avec une prĂ©cipi-
tation qui a lieu d'étonner chez d'aussi froids calculateurs.
Les remĂšdes du biscuit peuvent ĂȘtre groupĂ©s sous deux grandes
rubriques : les monopoles et les assurances obligatoires. Le sys-
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EN ALLEMAGNE 1029
tÚme des monopoles n'a encore trouvé qu'un commencement
d'exécution; celui des assurances, par contre, a complÚtement
triomphé. Toutes les assurances furent votées l'une aprÚs l'autre.
Les catholiques hochĂšrent la tĂȘte, et leur dĂ©fiance n'Ă©tait que
trop fondĂ©e. En effet, les assurances de l'Ătat ne satisfont pas les
ouvriers conservateurs, et elles semblent un acompte dérisoire aux
démocrates qui désirent la liquidation sociale.
Le fouet des lois répressives n'a pas réussi davantage, quoiqu'il
fût manié par une main de fer. Pendant plus de dix ans, il s'est
abattu avec une sévérité implacable sur les populations inféodées
au socialisme et sur les meneurs de cette vaste conjuration. Jour-
naux, associations, réunions, tout leur était interdit, et chaque
tentative de propagande était punie de la prison et de l'exil.
L'efficacité de ces mesures ne parut nullement prouvée au
Centre, et il avait raison de douter. Le régime des lois dracon-
niennes a si peu arrĂȘtĂ© l'expansion du socialisme, qu'il sortit vain-
queur de l'épreuve.
Ce résultat, le député catholique Jorg l'avait prédit, en votant
contre la loi. « Si vous voyez, disait-il, dans la démocratie une
éruption maligne sur le corps social, vous ne ferez qu'aggraver le
mal par l'application des remÚdes violents. Vous dériverez l'érup-
tion sur les organes internes; Ă la place de l'agitation visible au
grand jour, vous aurez le travail souterrain, la conspiration dans
l'ombre, se traduisant par le matérialisme de la vie. La police est
incapable d'extirper et de détruire ces germes délétÚres. »
Depuis lors, tout le monde a reconnu la justesse de ces paroles.
Les socialistes sont devenus une armée innombrable, malgré le fouet
et le biscuit. Us n'ont pas craint le fouet et ils ont dédaigné le
morceau de biscuit que l'Ătat leur jetait avec une hautaine pitiĂ©.
Les remÚdes étaient ailleurs. Le Centre les indiqua en procla-
mant la nécessité d'une action morale et l'urgence de l'amélioration
des conditions matérielles de l'ouvrier. Là était la seule vraie solu-
tion des grands problÚmes; c'est dans cet ordre d'idées qu'on
pouvait combattre efficacement le socialisme.
Les catholiques se placÚrent carrément sur ce terrain, et ils
agirent avec d'autant plus d'énergie qu'ils étaient convaincus
davantage de l'imminence du danger.
Trois grands facteurs doivent concourir Ă la solution de la ques-
tion sociale : l'Etat, les patrons, les ouvriers; l'Etat par les lois
protectrices, les patrons par l'esprit de justice et de charité, les
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1030 L'ASSOCIATION POPULAIRE CATHOLIQUE
ouvriers par la bonne volonté, la modération, l'esprit d'ordre et
d'épargne. Et pour que ces trois éléments se fondent et s'unissent
dans l'harmonie d'une action commune, l'intervention d'un élément
supérieur est indispensable. En d'autres termes, l'Etat, les patrons,
les ouvriers ne réussiront à coopérer à la paix sociale que s'ils
subissent l'influence de la religion.
Il faut que la religion inspire l'Ătat, guide les patrons, soit la
rÚgle de l'ouvrier. Sinon l'édifie social qu'on tentera d'élever man-
quera d'une base solide et s'écroulera sous les coups de bélier du
socialisme. L'Ătat et la sociĂ©tĂ© sans Dieu seront fatalement la sociĂ©tĂ©
et l'Ătat socialistes.
C'est d'aprĂšs ces principes que le Centre formula son programme
de réforme et commença sa lutte contre le socialisme. Au Reichstag,
ses Ă©conomistes les plus Ă©minents, â les Galen, les Hitze, les
Lieber, les Hertling, etc., â prĂ©sentĂšrent une sĂ©rie de projets de
loi destinés à protéger la vie morale, religieuse et matérielle de
l'ouvrier. Grùce à leurs persévérants efforts, toutes ces revendi-
cations sont inscrites aujourd'hui dans le Code industriel de l'Alle-
magne. Le repos dominical, condition préalable de la sanctification
du dimanche, est garanti par une loi d'empire. Il en est de mĂȘme
d'autres mesures non moins importantes relatives au travail des
femmes et des enfants, à la moralité de l'usine, etc., etc. Des pro-
grÚs trÚs sérieux ont été réalisés sous ce rapport, et nous sommes
loin des théories funestes de l'économie politique manchestérienne.
Presque tout le mérite en revient au Centre, dont les idées ont fini
par gagner l'empereur lui-mĂȘme.
Les catholiques faisaient mieux que des lois; ils demandĂšrent Ă
l'initiative privée ce qu'elle seule pouvait donner, une action directe
sur les patrons et sur les ouvriers.
Les patrons, il faut bien en convenir, ont été trop souvent les
artisans du mal social dont ils gémissent. Us n'ont pas voulu com-
prendre les graves devoirs qui leur incombaient. Leur unique
préoccupation était d'arrondir le chiffre de leurs dividendes, et on
les étonnait quand on leur reprochait de ne pas se soucier assez
des intĂ©rĂȘts religieux et matĂ©riels de leurs ouvriers. Ils payaient les
salaires promis, que leur importait le reste! L'illusion était dange-
reuse; il s'agissait de la dissiper, d'instruire les patrons, de seconder
ensuite leur bonne volonté naissante en leur montrant ce qu'il y
avait Ă . faire et comment il fallait s'y prendre. Ce fut la mission que
s'arrogea la Société industrielle Arbeiterwohl, que l'abbé Hitze,
l'abbé Monfang, Brandts, etc., etc., fondÚrent à Munchen-Gladbach,
il y a une dizaine d'années.
Cette mĂȘme SociĂ©tĂ©, dont l'action s'Ă©tend chaque jour, cherchait
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EN ALLEMAGNE 1034
dÚs l'origine à préserver la classe ouvriÚre de la peste révolution-
naire. A cet effet, elle encourageait tout ce qui contribuait Ă mora-
liser l'ouvrier et à améliorer ses conditions d'existence. Elle publiait
une collection d'excellents livres populaires, créait des écoles de
ménage, ouvrait des asiles pour les ouvriÚres, organisait des usines
modÚles, etc. Sous son impulsion, le clergé fondait partout des
cercles ouvriers et des cercles de jeunes gens, etc. Dons les centres
manufacturiers, les catholiques disputaient ainsi pied & pied le
terrain aux apĂŽtres du socialisme.
L'artisan et l'ouvrier agricole, qui étaient menacés comme l'ou-
vrier industriel, furent protĂ©gĂ©s^Ă leur tour par l'Ćuvre des Gesel-
lenvereine^ par les Bauernvereine^ par les caisses Raffaisen, etc.
La sollicitude des catholiques et du Centre englobait toute la foule
des travailleurs.
Tant d'activité dépensée au service de la classe ouvriÚre ne fut
point stérile. Qu'on regarde en f effet les provinces catholiques :
elles ne sont pas encore entamées par le socialisme. Agricoles ou
industrielles, elles ont repoussé ses théories décevantes qui sont
en contradiction avec les enseignements de leur foi. Les masses
protestantes ont été trop souvent séduites, on pourrait dire médu-
sées par le spectre rouge. Les catholiques ont su résister à tous les
ensorcellements. Les apĂŽtres du nouvel Ăvangile firent briller Ă
leurs yeux le mirage de leurs promesses édéniques; les orgies d'un
capitalisme sans cĆur et sans conscience leur furent retracĂ©es
sous les couleurs les plus sombres dans les journaux, les bro-
chures, les romans, les discours. Inutiles tentatives! Les électeurs
de 1890 furent défavorables aux socialistes dans les circonscriptions
catholiques.
Des succÚs si réels auraient pu endormir le zÚle des catholiques.
Heureusement Windthorst veillait Avec sa clairvoyance admirable
il a deviné que la victoire n'était pas définitive, qu'on serait assailli
par des forces supérieures et qu'il fallait une organisation nouvelle
adaptĂ©e aux nouvelles circonstances. L'Ă©vĂ©nement ne tarda pas Ă
donner raison à ses craintes. Furieux de leur échec dans les districts
catholiques, les socialistes résolurent d'y porter tout le poids de
leurs efforts. Au congrĂšs de Halle, la guerre fut solennellement
dĂ©clarĂ©e au catholicisme. L'Ăglise Ă©tant considĂ©rĂ©e comme le grand
obstacle, il s'agissait, coûte que coûte, de l'anéantir et de lui enlever
ses adhérents. C'est ce que le député socialiste Rudt disait au mois
de novembre 1891, dans un meeting de Loerrach (duché de Bade).
« La foi religieuse, affirmait l'ancien précepteur du prince de
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1032 L'ASSOCIATION POPULAIRE CATHOLIQUE
Hohenlohe *, doit disparaßtre, car elle entrave les idées démocra-
tiques. La plus grande puissance religieuse réside dans l'Eglise
catholique. On dit que Napoléon Ier a écrasé la révolution. Men-
songe historique! Non, ce n'est pas Bonaparte, c'est l'Ăglise catho-
lique qui a vaincu la révolution. Elle a remporté cette victoire en
substituant de nouveau au culte de la raison la foi religieuse avec
ses dogmes. Elle est une grande force, et voilĂ pourquoi nous la
combattrons à outrance. »
Les déclarations d'autres chefs socialistes ne furent pas moins
catégoriques. Bebel, Liebknecht, de Vollmar, tous désignaient
l'ouvrier et le paysan catholiques comme la proie dont il était urgent
de s'emparer. Ils se disaient sûrs des populations protestantes.
Non pas que tous les protestants fussent d'ores et d'avance voués
au socialisme; on n'avait pas la naïveté de le croire. Mais les socia-
listes étaient persuadés qu'étant données des conditions écono-
miques favorables Ă leurs vues, les croyances protestantes ne
formeraient pas une barriĂšre infranchissable, Ă l'instar du Credo
catholique. Les succÚs du passé ne répondaient-ils pas de l'avenir?
Déjà toutes les citadelles du protestantisme étaient tombées en
leurs mains presque sans coup férir. Il suffisait donc d'attendre le
moment psychologique pour se rendre maĂźtre des circonscriptions
encore disponibles'.
Dans les pays catholiques, â les socialistes l'avaient expĂ©rimentĂ©,
â les choses ne se passaient pas de mĂȘme. LĂ il fallait des cam-
pagnes vigoureuses, prolongées, des luttes sans merci, un déploie-
ment de forces extraordinaires, des moyens de perversion inusités.
On prépara la lutte à outrance dont avait menacé Rudt. 11 y
avait dans cette levée de boucliers un danger trÚs réel pour le
Centre. Windthorst en fut trÚs préoccupé. Que faire? Comment
tenir tĂȘte Ă ces adversaires redoutĂ©s? Quels retranchements Ă©lever?
quelles batteries dresser? Le socialisme a la prétention de convertir
tout le monde Ă ses doctrines. La vraie tactique ne devait-elle pas
consister Ă lui enlever tout le monde pour ainsi dire par un seul
coup de filet? Windthorst reprit à son compte l'idée de la nation
armée, qu'avait émise Scharnhorst, naturellement en l'appropriant
aux besoins de sa cause. Contre l'armée du socialisme, il voulut
mener l'armée de V Association populaire catholique.
La Petite Excellence exposa son plan dans un manifeste qui
parut à Mayence le 20 novembre 1890 : « L'ordre politique et
social, y est-il dit, est ébranlé dans ses fondements. C'est avant
tout le socialisme qui propage ces théories et qui s'efforce de les
* On sait que le socialiste Rudt a été précepteur des fils du gouverneur
d'Alsace-Lorraine.
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EN ALLEMAGNE 1033
mettre en pratique. Et comme il sent qu'il rencontre dans le peuple
catholique ses plus énergiques contradicteurs, il a déclaré haute-
ment la guerre Ă notre Eglise lors du congrĂšs de Halle. A cet
ennemi qui veut nous assaillir, il faut opposer le boulevard de
notre puissante organisation Unissons nos efforts et marchons
à lui en rangs serrés. Formons une coalition immense qui embrasse
toutes les régions de notre patrie. Cette alliance aura pour résultat
d'organiser nos forces, de multiplier nos moyens d'action, de
diriger et de renforcer méthodiquement notre activité sur le terrain
de la presse, des brochures et des assemblées. De la sorte, les
socialistes nous trouveront armés jusque dans les villages les plus
reculés, et partout nous repousserons victorieusement l'erreur en
faisant luire la vérité aux yeux du peuple. »
Tel est, dans ses lignes essentielles, le systÚme de défense ima-
giné par Windthorst. Avant de le publier, il l'avait étudié dans
les moindres détails. Il n'avait rien abondonné au hasard. Tout
était prévu, et les batailles à livrer, et les armes à employer, et
la tactique Ă suivre.
Une étude rapide de cette puissante organisation nous montrera
que le chef du Centre était aussi savant stratégiste qu'infatigable
batailleur.
II
ORGANISATION ET NATURE DE L'ASSOCIATION POPULAIRE CATHOLIQUE
Ce qui distingue avant tout le Volksverein, c'est que, malgré
ses vastes proportions, il constitue une société unique. Les cercles
ouvriers, les Gesellenvereine^ la plupart des autres Ćuvres sociales
des catholiques allemands sont, il est vrai, groupées hiérarchi-
quement, forment un ensemble, une synthĂšse, un corps. Elles
sont reliées entre elles par un lien fédératif plus ou moins étroit,
suivant les circonstances. Mais chacun de ces groupements a son
individualité bien marquée. Il y a en Allemagne plusieurs milliers
de cercles ouvriers, de cercles de compagnons et d'apprentis qui
ont tous leur vie propre, leur direction indépendante. Ils ont leurs
présidents et leurs comités administratifs qui gouvernent ces
microcosmes sous leur responsabilité personnelle.
Etant donnée la nature de ces sociétés, une telle organisation
est absolument indispensable. Les jeunes gens, les ouvriers qui
font partie d'un cercle, ont besoin d'une direction constante, d'une
autorité visible capable d'intervenir à toute heure. Point de cercle
sans président : ce serait l'anarchie en permanence, la ruine
immĂ©diate de l'Ćuvre par le fait mĂȘme.
25 décembre 1892. 66
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1034 L'ASSOCIATION POPULAIRE CATHOLIQUE
Le Volksverein tel que Ta conçu Windthorst, poursuit un autre
but, joue un autre rÎle, et dÚs lors il était susceptible d'une orga-
nisation plus large, moins compliquĂ©e, mieux Ă mĂȘme d'englober la
masse du peuple.
Le leader catholique se trouvait en présence d'un ennemi formi-
dable qui s'avance à travers l'Allemagne à pas de géant. A cette
armée du socialisme il voulait opposer des troupes catholiques qu'il
s'agissait de lever en toute hĂąte pour n'ĂȘtre pas dĂ©bordĂ©. Ătait-il
possible de mobiliser ainsi la nation en adoptant le eadre des
cercles ouvriers ou des Gesellenvereine? Poser la question, c'est la
résoudre. On sait, en effet, combien il est difficile, surtout dans les
localités de moindre importance, de créer une association, de
trouver un président, un comité, bref, un personnel dirigeant. Et
les difficultés de la premiÚre heure se renouvellent chaque fois que
l'Ćuvre se disloque par suite du mauvais vouloir ou d'un simple
relĂąchement de l'un ou l'autre membre influent. Mettons que les
organisateurs évitent ces complications dangereuses, il faut des
annĂ©es pour rendre l'Ćuvre prospĂšre. Les adhĂ©sions arrivent
lentement, parce que la jalousie, les froissements de l'amour-
propre, le scepticisme, s'en mĂȘlent et compromettent souvent des
entreprises commencées sous les meilleurs auspices.
Il fallait échapper à ces écueils, inventer une combinaison
simple réunissant tous les avantages des cercles. Le type, si je puis
ainsi parler, auquel s'arrĂȘta Windthorst rĂ©pond Ă cet idĂ©al, et
l'expérience a démontré que la Petite Excellence avait vu juste. Le
Volksverein ne doit pas ĂȘtre une fĂ©dĂ©ration des sociĂ©tĂ©s, mais une
association unique pour toute l'Allemagne. Il n'a qu'une seule
prĂ©sidence, un seul comitĂ© directeur, dont le siĂšge lĂ©gal est Ă
Mayence, le berceau de l'Ćuvre.
Le comitĂ©, nommĂ© du vivant mĂȘme de Windthorst, rĂ©unit l'Ă©lite
du parti catholique en Allemagne. A cÎté de la Petite Excellence,
on y trouve MM. Brandts, premier président ; Trimborn, deuxiÚme
président; l'abbé Hitze, le comte Ballestrem, le comte Galen,
Mgr Galland, les députés Lieber, Fritzen, GrÎber, Orterer, Marbé,
Porsch, le comte Preysing, le comte HĆnsbroech, Mgr Stamminger,
le docteur Siben, les journalistes Otto, StĆtzel, etc.
Toutes les régions de l'empire y ont leur place. On remarquera
de plus qu'à peu prÚs toutes les conditions sociales ont leurs repré-
sentants dans cet état-major. On a choisi des industriels, des grands
seigneurs terriens, des journalistes, des savants, des professeurs,
des fonctionnaires, des financiers, des avocats, des économistes, etc.
Comme en Allemagne rien ne se fait sans le clergé, le comité de
direction compte aussi des prĂȘtres dans son sein, et ce ne sont pas
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EN ALLEMAGNE 1035
les moins importants. Deux d'entre eux, l'abbé Hitze et l'abbé
Pieper, peuvent mĂȘme ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme les chevilles ouvriĂšres
de l'Association, et, à ce titre, ils ont droit à une mention spéciale.
L'abbé Hitze a déjà créé Y ArbeiterwohL L'abbé Pieper, son
disciple, montre, en sa qualité de secrétaire général du Volksverein^
des aptitudes peu communes. D'une intelligence remarquable,
d'une activité que rien ne rebute, il se multiplie en quelque sorte
et contribue pour sa part virile Ă la prospĂ©ritĂ© de l'Ćuvre. Il vient
de prouver, dans plusieurs réunions, qu'il a les dons de l'orateur
populaire. C'est une recrue précieuse pour le Centre. Les travaux
du Volksverein hùteront la maturité de son talent et en feront dans
un avenir peu éloigné un digne collÚgue de l'abbé Hitze, de l'abbé
Dasbach, de l'abbé Schaedler, de toute cette phalange ecclésiastique
des Chambres allemandes.
L'abbé Pieper réside à Munchen-Gladbach, auprÚs de l'abbé Hitze
et de M. Brandts. Aussi cette ville est-elle le vrai centre du Volks-
verein. C'est de lĂ que partent toutes les impulsions; de ce foyer,
la lumiĂšre rayonne sur toutes les parties de l'Allemagne. Dans la
pensée de Windthorst, le Volksverein est un immense réseau enve-
loppant toutes les contrées de l'empire. Munchen-Gladbach en est le
point central, le siĂšge administratif de l'Ćuvre. Tous les moyens de
propagande sont élaborés là ; au secrétariat général viennent égale-
ment aboutir tous les efforts tentés sur les différents points du pays.
Ces efforts sont nombreux, comme bien l'on pense. Pour facilitée
qu'elle soit, la tùche n'en est pas moins trÚs sérieuse. Sans doute,
les bonnes volontés ne manquent point parmi le peuple catholique.
Encore faut-il les chercher, les stimuler, les entretenir. Il y a
ensuite les faibles, les lùches, les indifférents, et hélas! aussi ceux
qui sont tombés. 11 s'agit d'arriver à tous, de les enrÎler tous sous le
drapeau du Volksverein. Ce n'est pas une besogne aisée. Quels que
soient son savoir-faire, son zÚle, son éloquence, le comité serait
impuissant par lui-mĂȘme. Il ne saurait ĂȘtre partout Ă la fois, ni
parcourir toutes les localités pour provoquer et recevoir les adhé-
sions. Des intermédiaires sont indispensables.
Rien n'est intéressant et instructif comme le systÚme adopté par
le Volksverein. Les rouages de cette immense machine sont d'une
simplicitĂ© et, en mĂȘme temps, d'une efficacitĂ© remarquables. Voici,
en peu de mots, comment fonctionne Y Association.
Le comité choisit dans chaque district un agent, un mandataire,
â ein GeschxftsfĂ»hrer, â avec lequel il est en rapport direct et
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1036 L'ASSOCIATION POPULAIRE CATHOLIQUE
constant. A lui sont communiqués toutes les piÚces, tous les docu-
ments, tous les livres et brochures qui doivent ĂȘtre distribuĂ©s aux
membres du Verein. Pour arriver Ă la foule, ce mandataire s'adresse
Ă son tour Ă un certain nombre d'hommes de confiance, â Ver-
trauensmmnner^ â choisis dans chaque paroisse. D'ordinaire le
curé de l'endroit lui désigne les fidÚles qui paraissent aptes à rem-
plir la mission qu'on veut leur confier. Le choix arrĂȘtĂ©, il envoie Ă
ces Vertrauensm&nner une circulaire od sont indiqués les devoirs
essentiels de leur charge. D'aprÚs la circulaire imprimée que j'ai
sous les yeux et qui est datée du mois de janvier 1891 , l'homme
de confiance satisfera aux obligations suivantes :
1) « Vous ferez, dit la lettre, circuler, de maison en maison, la
liste des membres et vous tĂącherez, par ce moyen, de provoquer le
plus d'adhésions possible.
2) « Vous recueillerez les cotisations annuelles que vous trans-
mettrez au mandataire.
3) « Vous remettrez aux membres les cartes de sociétaires qui
leur serviront en mĂȘme temps de quittance pour la cotisation de
Tannée courante.
k) « Vous distribuerez aux membres les brochures et autres
imprimés que vous transmettra l'agent du district.
5) « Vous tiendrez celui-ci au courant de tout ce qui se fera
d'important autour de vous relativement au Verein. »
On voit, par cet exposé succinct, combien est ingénieux le fonc-
tionnement de l'Association populaire. L'homme de confiance n'est
pas un chef, un président qui puisse porter ombrage aux autres.
Aux yeux des fidÚles, il est simplement un chrétien plus fervent,
plus zélé, qui a le souci des choses religieuses et sociales. Plusieurs
hĂ©siteraient peut-ĂȘtre Ă entrer dans un cercle; ils ne refuseront pas
leur adhĂ©sion Ă ces reprĂ©sentants de l'Ćuvre. Au point de vue de la
propagande, il y a lĂ un premier avantage.
Un autre, non moins considérable, c'est que cette maniÚre de
procéder permet de commencer dans chaque village par un noyau
trÚs modeste. DÚs qu'il est question de créer un cercle, une société
avec un président ou un directeur, il faut s'assurer le concours
effectif d'un certain nombre de personnes. Il est assez aisé de
racoler une centaine de membres une fois qu'on en a 20 ou 25.
La difficulté, c'est de réunir ce premier groupe, et trÚs souvent les
plus énergiques organisateurs se brisent contre cet obstacle initial.
Que de localitĂ©s oĂč l'on entraĂźnerait sans peine le gros de la popu-
lation s'il y avait dix hommes pour attacher le grelot! Nous sommes
ainsi faits, nous ressemblons tous, plus ou moins, aux moutons de
Panurge. 11 en rĂ©sulte qu'une Ćuvre qui exige une organisation
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EN ALLEMAGNE 1037
locale complĂšte, avec une direction autonome, risque de ne pas
s'étendre rapidement.
Le Volksverein échappe à ce péril. AussitÎt qu'il a jeté son dévolu
sur une province ou sur un district, il peut s'implanter de suite sur
tous les points du pays. Il suffit qu'il ait dans chaque localité au
moins un ou deux hommes de confiance. Or ces hommes se rencon-
trent partout, puisque, en définitive, il y aura toujours au moins le
clergé de la paroisse. Le curé, les vicaires sont les premiers Vertrau-
ensmsenner, les auxiliaires nés de l'Association. De simples fidÚles
les secondent peu à peu, et ainsi le comité directeur est en mesure
d'agir efficacement à la fois sur tous les catholiques d'une région.
Je devrais dire sur tous les hommes, car le Volksverein ne
s'adresse qu'aux hommes. Sous ce rapport, il se dislingue d'autres
Ćuvres catholiques, par exemple, de celles de la Propagation de
la Foi et de la Sainte-Enfance, qui se recrutent plus spécialement
parmi les femmes et les enfants. D'aprĂšs l'article 2 des statuts,
pour faire partie de l'Association, il faut ĂȘtre majeur. On a sur-
tout en vue les électeurs, c'est-à -dire tous ceux qui prennent part
aux affaires publiques. Dans la lutte entreprise par le Volksverein,
ce sont les vrais soldats de la grande armée catholique. Les agita-
teurs socialistes s'en prennent spécialement aux ouvriers majeurs
qui ont le droit de voter. Ce sont ceux-ci qu'il faut donc soustraire
à leur influence. L'ouvrier enrÎlé dans le Volksvereinest non seu-
lement une recrue probable enlevée au socialisme, c'est, en outre,
un défenseur de Tordre social, un adversaire de toute révolution.
De là l'importance de ces adhésions, de là la nécessité absolue
d'atteindre le plus d'hommes possible dans le plus bref délai.
Une signature est bien vite donnée, et il semble que les Vertrau-
ensmmnner devraient pouvoir remplir leurs listes sans rencontrer
d'objections. On sait avec quelle facilité se couvrent les feuillets
d'une pétition. Or les listes du Volksverein, que sont-elles autre
chose qu'un vaste pétitionnement. Il est certain qu'en général les
gens du peuple ne marchandent pas leurs noms Ă celui qui a le
talent de les demander adroitement. Si on avait voulu se contenter
d'une manifestation purement platonique, on était sûr d'un succÚs
rapide et éclatant. Mais quelle garantie aurait-on eue de la sincérité
des sentiments que la signature était censée exprimer? On signe et,
le plus souvent, on n'y pense plus. Les organisateurs du Volksve-
rein ont tenu à ce que la signature représentùt un léger sacrifice
pécuniaire.
La cotisation annuelle des membres de l'Association est de
1 fr. 25. Somme minime, sans doute, mais qui n'en est pas moins
d'une importance indiscutable.
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1038 L'ASSOCIATION POPULAIRE CATHOLIQUE'
L'ouvrier qui s'engage à verser cette cotisation s'intéresse vrai-
ment à la cause qu'on lui fait embrasser. Il réfléchit avant de
signer; il sent qu'il endosse une responsabilité et il n'est pas tenté
de prendre la chose à la légÚre. Il n'aura pas l'idée de se moquer
d'une Ćuvre pour laquelle il dĂ©pense tous les ans un peu de son
épargne.
On ne saurait assez admirer la sagesse de cette disposition ins-
crite dans les statuts du Verein. L'armée payante qu'on recrute de
la sorte est une armée sincÚre qu'on pourra conduire à la bataille
sans crainte. On aura peu de faiblesses à déplorer, encore moins
de félonies à redouter. Autant je me défierais du soldat probléma-
tique qui se serait inscrit simplement sur la liste; autant je croi-
rais pouvoir compter sur la bonne volonté de celui qui payerait en
quelque sorte son armement.
C'est, en effet, Ă payer l'armement que le VolksvereĂči emploie
le montant des cotisations annuelles. Je veux dire que, avec ces
ressources, le comitĂ© met en Ćuvre l'attirail de ses moyens de
propagande.
Le tout n'est pas d'avoir les éléments d'une armée; les soldats
n'ont de valeur réelle qu'en tant qu'ils sont instruits, exercés, dis-
ciplinés. Il faut qu'ils connaissent la tactique de l'ennemi, qu'ils
soient Ă peu prĂšs au courant de ses stratagĂšmes ordinaires, qu'ils
s'habituent à déjouer ses ruses et à éviter ses piÚges. Autrement
ils seront culbutés au premier choc, et la débùcle est certaine.
Le Volksverein s'efforce, par-dessus tout, de faire connaĂźtre
l'ennemi Ă combattre. Le socialisme, nous l'avons vu, c'est
l'athĂ©isme, â l'aveu est de Bebel, â c'est la suppression de la
propriété individuelle, c'est l'amour libre érigé en dogme, c'est la
négation absolue de la liberté et le triomphe d'une tyrannie sans
frein. Si les apÎtres de la démocratie avaient la franchise de dévoiler
le fond de leur pensée, d'étaler aux yeux du public les mons-
truosités de leurs théories religieuses, économiques et sociales, ils
risqueraient fort d'échouer dans leur entreprise. Les ouvriers indus-
triels, les artisans, les paysans, repousseraient la plupart les bien-
faits du paradis socialiste : les uns, parce qu'ils ont encore de la
religion; les autres, parce qu'ils aiment leur femme et leurs
enfants ; le plus grand nombre, parce que l'instinct de la propriété
tient Ă la racine mĂȘme de leur ĂȘtre. Pour ce motif, les agitateurs
se gardent bien de révéler les arcanes de l'édifice social qu'ils
rĂȘvent. Ils se contentent de critiquer la sociĂ©tĂ© actuelle, de prĂȘcher
la destruction de l'ordre existant sans trop dire ce qu'ils espĂšrent
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j
EN ALLEMAGNE 1039
Ă©lever sur ses ruines. La manĆuvre est adroite; car ici plus que
partout ailleurs la critique est aisée.
II est incontestable que nousr vivons au milieu de grandes ini-
quités sociales. Des fortunes colossales s'accumulent entre les mains
de quelques capitalistes, tandis que la petite propriété tend à dis-
paraĂźtre de plus en plus et que la misĂšre du prolĂ©tariat revĂȘt trop
souvent les formes les plus hideuses. Pas n'est besoin d'avoir le
flair trÚs développé pour sentir l'odeur de décomposition qui se
dégage de notre société. Le peuple souffre presque partout; il est
inquiet, troublé, déraciné. De terribles rancunes le mordent au
cĆur, et il ne faut pas une grande Ă©loquence pour attiser sa haine.
Quelques gouttes d'huile et les flammes de la colĂšre populaire mon-
tent trĂšs haut vers le ciel.
Les socialistes exploitent ce malaise économique avec une habi-
leté infernale. A lire leurs journaux et leurs brochures incen-
diaires, Ă entendre leurs discours, on s'explique les succĂšs de leur
agitation. L'ouvrier le plus placide finit par dresser l'oreille, lors-
qu'on fait ainsi devant lui le procÚs à la société. Les sophismes
qu'on lui sert sont si spécieux qu'ils lui paraissent irréfutables. On
lui parle de ses misĂšres, de ses droits, de son oppression avec une
chaleur si commumeative, qu'il cĂšde Ă l'entraĂźnement et oublie les
leçons de son catéchisme. Il y a au fond de tout prolétaire un
socialiste plus ou moins inconscient. Les meneurs s'adressent Ă ses
secrĂštes convoitises et lui renouvellent les promesses de Sataa :
« Vous serez comme des dieux * » , c'est-à -dire vous serez riches.
La tentation est toujours trĂšs forte, et je connais d'bonnĂštes
ouvriers qui me disaient avec le plus grand calme : « Les socia-
listes n'ont pas déjà si tort; c'est nous qui avons enrichi les fabriu
cants : pourquoi sont-ils seuls à jouir du fruit de notre travail? »
Vous serez dieux Ă votre tour! Tel est le cri de ralliement des
chefs du socialisme. Ătre dieu, ĂȘtre riche, ou du moins prendre
une part trĂšs large au banquet de la vie, n'est-ce pas le rĂȘve de
tout pauvre? Avec cette amorce, on attire les ouvriers par milliers
et il n'est pas surprenant qu'aux derniÚres élections le socialisme
ait compté prÚs d'un million et demi d'électeurs.
Le Volksverein a pour but d'expliquer aux ouvriers quels sont
les éléments, les prérogatives de sa divinité future. Il se propose de
leur dessiller les yeux et de montrer qu'en réalité l'Eden du socia-
lisme est un odieux enfer.
Abbé A. Kannengieser.
La fin prochainement.
4 « Nous serons un peuple de dieux, » s'écriait un jour un jacobin à la
tribune. (Taine, Révol., II, p. 67.)
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m *
LES GALERIES CELEBRES
ET
LES GRANDES COLLECTIONS PRIVĂES
III
VAUX-LE-VICOMTE
La rĂ©surrection de Vaux-le- Vicomte. â M. Sommier. â CaractĂšre gĂ©nĂ©ral
du chĂąteau de Vaux, sa supĂ©rioritĂ© sur Versailles. â Admiration et
jalousie des contemporains : un sujet mieux logĂ© qu'un roi. â Efforts
de Fouquet pour dissimuler l'importance de ses constructions et le
nombre des ouvriers employĂ©s. Il se mĂ©fie mĂȘme de Mazarin. â
1800 ouvriers sur les chantiers. â « Insolentes acquisitions » du surinten-
dant. Poursuite de tous les luxes. â Les services d'or massif, les anti-
quitĂ©s. â Une apologie rĂ©cente et insuffisante de Fouquet. â Magnifique
protection aux arts comme aux lettres. Part de Fouquet dans la restau-
ration de l'art de la tapisserie en France. La fabrique de Maincy : Louis
Blamard, Lebrun. â La gloire de Vaux. Les hĂŽtes et les amis de Fou-
quet. Les visites princiĂšres et royales. Mazarin. Christine de SuĂšde.
Henriette do France, reine d'Angleterre. La duchesse d'OrlĂ©ans. Les fĂȘtes
de 1661. MoliĂšre. â La chute. â Mm« Fouquet. Vaux vendu au marĂ©chal
de Villars, 1705. â Faste militaire. La sociĂ©tĂ© de Vaux-Villars et celle
de Sceaux. â La marĂ©chale de Villars. Voltaire. â Les fĂȘtes. Une lettre
Ă Fontenelle. â DestinĂ©es postĂ©rieures du chĂąteau de Vaux. Le fils de
Villars. Les Choiseul. Le 6 juillet 1875.
Description sommaire de l'édifice. Analogie avec Maisons. L'architecte
Levau. Ses collaborateurs. â Les sculpteurs. â Pierre Puget. L'Hercule
gaulois. â Lebrun, vĂ©ritable ministre des beaux-arts du surintendant.
â UniversalitĂ© de ses talents. â Admiration de Mazarin. â Jugement
de M118 de ScudĂ©ry sur MĂ©lĂ©andre, â CaractĂšre de ses relations avec
Fouquet. â Leçons donnĂ©es Ă Mmo la procureuse gĂ©nĂ©rale. Un madrigal
de Bois-Robert. â Un portrait improvisĂ©. â La salle de la Rotonde.
Les Cariatides. â Les armes de Fouquet. L'Ă©cureuil. Allusion erronĂ©e
du serpent Ă Colbert. â Y a-t-il eu au plafond une peinture de
Lebrun? Raisons décisives pour la négative : un témoignage contem-
porain. â Les appartements de l'aile gauche. Le paysage dĂ©coratif. â
Le salon de la VĂ©ritĂ©. â Les Muses et GĂ©nies de Girardon. (?) â La
salle de bain. â Le salon des stucs. Est-ce une Ćuvre italienne? Nicolas
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LES GALERIES CĂLĂBRES ET LES GRANDES COLLECTIONS PRIVĂES 1041
Legendre. â La chambre du roi. â La salle Ă manger. Deux portraits
du dix-septiĂšme siĂšcle. â Tableaux militaires sur les exploits de Villars.
â La bibliothĂšque. Les ordres de services de la bataille de Denain. â
Le Salon d'Hercule. Grands tableaux de fleurs et de fruits. Portraits des
dix-septiĂšme et dix-huitiĂšme siĂšcles. â Le chef-d'Ćuvre de Lebrun : le
Salon des Muses (les tapisseries de Mortlake au Garde-Meuble). â Salon
d'angle. Un portrait de la maréchale de Villars. J.-B. Vanloo ou Nattier?
â Le premier Ă©tage : logements d'artistes '.
Le jardin de Vaux, premier type du jardin classique complet. Le
NĂŽtre. â Les jets d'eau. â Les plantes rares. â Les Ćuvres dispersĂ©es.
V Antinous de Potsdam. Les aventures de deux momies. Deux sarco-
phages Ă©gyptiens trouvĂ©s Ă Longchamps. Leur retraite au Louvre. â
Les travaux récents. Les groupes de Hiolle. La cascade et la grotte.
Les Chevaux marins, de Lançon. Les Parties du monde, de Peynot. â
Les Atlantes : Poussin sculpteur. â Le bassin. â Un dernier vĆu de
la couronne.
I
FerriÚres, dont s'occupait une des précédentes livraisons du Cor-
respondant, doit tout son lustre Ă ses derniers possesseurs. Il n'en
est pas ainsi de Vaux-le- Vicomte, situé dans une région voisine du
mĂȘme dĂ©partement. Depuis quelques annĂ©es, le chĂąteau de Fouquet
et des Villars est sorti de l'abandon relatif oĂč il avait Ă©tĂ© laissĂ©. Le
public mondain, qui n'aime guÚre à dépasser les fortifications, si ce
n'est pour des déplacements cynégétiques ou balnéaires, a été obligé
de s'apercevoir des travaux qu'on y exécute depuis qu'au dernier
Salon, les Parties du monde de M. Peynot ont attiré son attention;
depuis qu'il a visité, tout récemment, au Champ-de-Mars, avant leur
mise en place définitive, les groupes de M. Lanson. Le moment
semble donc venu de dire ce que cette célÚbre habitation a con-
servé, ce qu'on lui a rendu, ce qu'on lui a ajouté et comment elle
semble aujourd'hui ressusciter dans sa splendeur premiĂšre.
Pour mener Ă bien une Ćuvre comme la restauration du chĂąteau
de Vaux, il fallait de la fortune; mais il fallait surtout l'amour et
l'intelligence de l'art; il fallait cette volonté éclairée et persévérante
qui cherche, qui trouve et sait imposer à tous ses décisions, d'abord
4 E. BonnaffĂ© : le Surintendant Foucquet, 1 vol. in-4°, 1882. â Lair âą
Nicolas Foucquet, 2 vol. in-8°, 1891. â GhĂ©ruel : MĂ©moires de Fouquet,
2 vol. in-8°. â Pfnorr : Description du chĂąteau de Vaux, avec prĂ©face d'Ana-
tole France, 1 vol. in-f°, 1888. â FĂ©libien : Description du chĂąteau de Vaux.
â MU« de ScudĂ©ry : ClĂ©lie. â Gh. Giraud : la MarĂ©chale de Villars, 1 vol.
in-12. â H. Jouin : Lebrun, 1 vol in-4°. â Aufauvre et Fichot : les
Monuments du dĂ©partement de Seine-et-Marne, 2 vol. in-f°. Troyes, 1858. â
Grésy et Montaiglon : Mémoire sur les artistes employés à Vaux, inséré dans
les Archives de fart français, t. VI, annĂ©e 1861. â Les gravures d'IsraĂ«l Syl-
vestre, Marot, Aveline, Perelle.
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10*2 LES GALERIES CĂLĂBUS
librement discutées et mûrement réfléchies. Il est vrai qu'il y a
peu de morraments qui soient plus dignes de trouver un maĂźtre tel
que IL Sommier.
n
Ćuvre de transition en quelques points, le chĂąteau de Vaux n'en
eBt pas moins le type le plus caractérisé de l'architecture française
au milieu du dix-septiĂšme siĂšcle. 11 annonce Versailles et remporte
mĂȘme sur lui en un sens. Car, construit, pour ainsi dire, d'un seul
jet et en peu d'années, il a plus d'unité de style et de plan que la
demeure royale.
Aussi Ton comprend l'admiration générale qu'il excita chez les
contemporains, et l'on comprend mieux encore peut-ĂȘtre les colĂšres
et les jalousies qu'il fit naĂźtre, sentiments qui troublĂšrent mĂȘme
l'ùme de Louis XIV. Le roi pouvait se dire qu'il n'était pas aussi
bien logé que son sujet. Fouquet, quelque aveuglé qu'il fût par
l'exercice du pouvoir et par son amour pour le luxe, se rendait
vaguement compte du danger que lui faisaient courir les travaux
somptueux qu'il poursuivait. Il crut devoir plus d'une fois recom-
mander la prudence Ă ses entrepreneurs. Nous avons, sur ce sujet,
une lettre curieuse qu'il écrivait, à la date de 1657, à son intendant
Courtois : « Un gentilhomme du voisinage a dit à la reine ' qu'il a
été ces jours-ci à - Vaux, et qu'il y a, compté neuf cents ouvriers. 11
faudrait, pour empĂȘcher cela autant qu'il se pourra, exĂ©cuter le
dessein qu'on avait lait de mettre des portiĂšres et de tenir les portes
fermées. Je serais bien aise que vous avanciez tous les ouvrages,
le plus que vous pourrez, avant la saison oĂč tout le monde va Ă la
campagne. » Plusieurs autres billets annoncent la mĂȘme prĂ©occu-
pation. Il se mĂ©fiait mĂȘme de Mazarin. Cependant le cardinal n'Ă©tait
pas précisément un financier scrupuleux et il consentait volontiers
Ă ce que Fouquet lui donnĂąt de l'argent quand il lui en demandait,
sans exiger une comptabilité bien exacte* Quoi qu'il en soit, lorsque
le surintendant était prévalu de l'arrivée de Mazarin, qui vint plus
d'une fois le visiter et mĂȘme loger chez lui, il Ă©crivait Ă ses entre-
preneurs de modĂ©rer les travaux. « Son Ăminence ira mercredi
coucher à Vaux, faudra congédier les journaliers et massons du
grand canal 2, de sorte qu'il y en ait peu. Il faudra les employer,
pendant ce temps-là , dans les fermes et à Maincy. » Ces craintes
n'empĂȘchĂšrent pas que le nombre des ouvriers ne fĂ»t encore aug-
* Il s'agit de la reine mĂšre, Anne d'Autriche* On sait que Louis XIV ne
devait épouser Marie-ThérÚse d'Autriche qu'en 1660.
a Nous respectons l'orthographe et la construction de ce document.
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ET LES GRANDES COLLECTIONS PRIVĂES 1043
mente : il y en eut jusqu'Ă dix-huit cents sur les chantiers, dans les
derniÚres années.
Mais Fouquet avait beau chercher Ă dissimuler l'importance de
ses constructions monumentales, il donnait aussi bien prise Ă toutes
les attaques par ses « insolentes acquisitions »; le mot est de
Louis XIV. Aucune espÚce de luxe ne lui était étranger. Il aimait
tout ce qui est beau, tout ce qui brille, tout ce qui coûte et ne
reculait devant aucune dépense pour se procurer des curiosités
venues de toutes les parties du monde. Si son inventaire signale
entre autres trente-six douzaines d'assiettes d'or massif et un
service de table semblable, chose qu'on n'aurait trouvé sans doute
chez aucun souverain, il recommandait aussi, aux divers agents
diplomatiques qu'il entretenait Ă Rome, non seulement Ă son frĂšre,
l'abbé Fouquet, mais à celui qui lui succéda, Maucroix, l'ami de
la Fontaine, de ne pas négliger de lui acheter des antiquités et des
objets d'art.
Il nous paraĂźt difficile d'admettre les conclusions de M. Lair, dans
son apologie récente du surintendant. Nous continuons à tenir pour
Colbert et pour le roi, malgré l'acharnement qu'ils mirent dans le
procĂšs. Mais, quoique Fouquet se procurĂąt souvent ses richesses
par des moyens qu'on ne peut excuser1, il est certain qu'il en fit
un noble usage. Jamais particulier ne protégea les arts et les
lettres avec plus de magnificence, et MUe de Scudéry a raison de
louer Cléonyme (c'est le nom par lequel elle le désigne dans sa
ClĂ©liĂ©) d'avoir voulu « que ses plaisirs mĂȘme servissent Ă l'embel-
lissement et à la gloire de son pays ».
Le plus grand service qu'il rendit ainsi Ă l'Ătat fut d'avoir
contribué pour une bonne part à restaurer en France une
industrie artistique qui y avait jeté à la fin du moyen ùge le plus
vif éclat. Pour posséder de belles tentures, goût qu'il avait hérité
de son pĂšre François Fouquet, et pour n'ĂȘtre plus obligĂ© de les
faire venir de l'étranger, il n'hésite pas à créer à Maincy, paroisse
sur le territoire de laquelle se trouve le chĂąteau de Vaux, une
fabrique de tapisserie de haute lice oĂč plusieurs centaines
d'ouvriers flamands et français travaillÚrent sous la direction
technique d'un Français, Louis Blamard, et sous la haute (Erection
artistique de Lebrun. Cette fabrique ne survécut pas à la disgrùce
du surintendant, mais elle a Ă©tĂ© l'origine des Gobelins. C'est Ă
1 II faut remarquer cependant que dans un temps oĂč le dĂ©sordre Ă©tait
partout, un surintendant n'était pas seulement un fonctionnaire, mais
était aussi, dans une certaine mesure, un banquier exécutant des opéra-
tions financiĂšres avec FĂtat et le faisant profiter de son propre crĂ©dit, quitte
à prélever une commission plus ou moins arbitraire.
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1044 LES GALERIES CĂLĂBRES
Maincy que Lebrun, le futur directeur de la fabrique royale, prit ce
sentiment décoratif qui nous a valu tant d'admirables piÚces. On
acheva, aux Gobelins, les tentures commencées à Maincy et l'on
modifia celles qui étaient déjà terminées, en changeant les bordures
et en substituant les armes royales Ă celles de Fouquet.
La création de la manufacture de Maincy est pour Fouquet un
titre qu'on ne doit pas oublier, et quoique le chĂąteau de Vaux
atteste, par sa somptuositĂ© mĂȘme, ses dilapidations et la confusion
qu'il faisait entre les deniers de l'Ătat et les siens propres, il
recommande dans une certaine mesure sa mémoire auprÚs de la
postérité. Il la recommande, non seulement par sa valeur artistique,
mais par les souvenirs qu'il éveille. Que de figures aimables ou
énergiques, souriantes ou irritées, on peut évoquer ici ! C'est beau-
coup que d'avoir mérité l'amitié fidÚle de Pellisson, de Mlle de
Scudéry, de Pierre Corneille, de Mme de Sévigné, de MoliÚre, de la
Fontaine. C'est quelque chose d'avoir occupé de soi, à différents
titres, MUo de La ValliĂšre ou MIle de Menneville. Et n'est-ce rien
d'avoir eu des ennemis tels que Louis XIV et Colbert?
Quel palais reçut jamais dans une aussi courte période des hÎtes
plus illustres! Mazarin, peu de temps avant de partir pour les
Pyrénées (1659), demeura une journée à Vaux. II daigna, nous
apprend M. Lair, emprunter plusieurs des tapisseries qu'il y avait
admirées, pour orner sa maison de Saint-Jean-de-Luz. Il daigna
mĂȘme profiter de l'occasion pour se faire avancer 15 000 pistoles
sur ses gages. Passant le lendemain par Fontainebleau, oĂč se trou-
vait la cour, il fit un récit si engageant de ce qu'il avait vu, que
quinze jours plus tard, le 19 juillet 1659, le roi, la reine mĂšre,
Monsieur, arrivÚrent à Vaux, « comme en voisins » . Fouquet, faisant
preuve de tact, les reçut avec une grande simplicité. La reine
Christine de SuÚde, à qui l'on avait donné Fontainebleau pour
résidence et qui y a laissé de son séjour les traces sanglantes que
Ton sait, était déjà venu visiter le chùteau, lorsque l'on commençait
les travaux. Mais, en 1661, quoiqu'il restĂąt encore Ă faire pour
l'ornementation, l'Ćuvre Ă©tait complĂšte dans son ensemble.
C'est alors qu'eurent lieu, soit devant Henriette de France,
reine d'Angleterre, accompagnée du duc et de la duchesse d'Orléans,
soit devant Louis XIV et toute sa cour, ces fĂȘtes dont le faste
ingénieux n'a jamais été dépassé. Si la vaisselle, non seulement
d'argent, mais de vermeil et mÎme d'or, était répandue à profusion;
si le repas donné sous la direction du célÚbre Vatel, qui fut l'inten-
dant de Fouquet avant de passer au service des Condés, coûta à lui
seul 120 000 livres; si, par une attention qui risquerait de paraĂźtre
blessante aujourd'hui, chaque gentilhomme recevait de son hĂŽte
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ET LES GRANDES COLLECTIONS PRIVĂES 1045
une bourse de jeu pour qu'il pût perdre sans ennui, on ne doit pas
oublier que c'est à cette occasion que MoliÚre fit représenter pour
la premiĂšre fois YEcole des maris et les FĂącheux. La fĂȘte du
17 août 1661 surtout, qui devait décider de la disgrùce du trop
confiant ministre, cette fĂȘte oh
Tout combattit Ă Vaux pour les plaisirs du roi :
La musique, les eaux, les lustres, les étoiles,
« Ă©tonna Louis XIV lui-mĂȘme par sa splendeur »; et Mme de la
Fayette, à qui nous empruntons ce détail, ajoute que, de son cÎté,
« Fouquet fut étonné de remarquer que le roi l'était » . Cet étonne-
ment du roi pouvait ĂȘtre un avis utile. Mais Fouquet ne sut pas en
profiter; d'ailleurs, il venait trop tard.
III
Malgré la prompte ruine qui suivit, le chùteau de Vaux put, grùce
à l'admirable énergie de Mmc Fouquet/, rester dans sa famille.
Mais combien changé! Mmo Fouquet, qui avait été séparée de biens
avant la condamnation de son mari, racheta aux créanciers, le
13 mars 1673, pour 1250 000 livres, la vicomte de Melun et la
terre de Vaux. Elle en fit abandon Ă son fils Louis-Nicolas, connu
sous le nom de comte de Vaux. Louis Fouquet avait servi avec
talent et courage; mais, arrĂȘtĂ© dans sa carriĂšre par le nom qu'il
portait, il se retira sur les bords de l'Anqueuil qui ne retentissaient
plus du bruit des fĂȘtes. Il y mourut en 1705 sans laisser d'enfants.
Sa mĂšre vivait encore 2 ; le chĂąteau lui revint de nouveau et elle le
vendit, le 29 août 1705, à Louis-Hector, duc de Villars, déjà illustre
par ses victoires de Friedlingen et d'Hochsfcett, et par la pacification
des Cévennes.
Malgré les dépouilles qu'il avait déjà rapportées et qu'il devait
rapporter encore d'Allemagne, le maréchal de Villars n'avait pas les
ressources du surintendant. Cependant Vaux eut encore de beaux
jours. « Villars, dit M. Ch. Giraud, remplaça le luxe artistique et
la représentation opulente par une sorte de faste militaire qui con-
venait bien à son rang. » Il avait un capitaine des gardes, une
escorte brillante, un capitaine du chùteau, des écuyers. La maré-
1 Marie-Madeleine de Castille de Villemareuil, seconde femme de Fou-
quet, qu'il avait Ă©pousĂ©e en 1650. Ses armes oĂč se voit, comme on devait
s'y attendre, une castille ou chĂąteau fort, se retrouvent encore plus d'une
fois sur les murs de son ancienne demeure.
2 Elle mourut seulement en 1716, retirée au Val-de-Grà ce.
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1046 LES GALERIES CĂLĂBIES
cbale avait des demoiselles d'honneur comme une princesse du
sang. Ni Louis XIY ni Louis XV ne voulurent rétablir, en faveur
de Villars, la dignité de connétable; mais il mourut maréchal-
gĂ©nĂ©ral et, avant mĂȘme qu'il portĂąt ce titre, on lui avait accordĂ©,
on le voit, des distinctions honorifiques exceptionnelles.
Pendant la Régence, la société de Vaux-le- Vicomte, qui a pris le
nom de Vaux-Villars, rivalisa presque avec la société de Sceaux.
« Les gens d'esprit, les délicats, les gens du monde, les princes et
les princesses du sang, affluaient chez le marĂ©chal. » Il y avait lĂ
moins de bel esprit et plus de solidité que dans l'entourage de la
duchesse du Maine. On y tenait des conversations, et on y enten-
dait des lectures d'un intĂ©rĂȘt sĂ©rieux, oĂč les questions militaires,
et mĂȘme les questions politiques, avaient leur place. Le systĂšme de
Law, la quadruple alliance, la politique tout anglaise de Dubois, y
étaient blùmés. L'esprit qui y présidait était libéral, bienveillant
pour les idées philosophiques qui se faisaient jour, et avait, comme
on l'a dit, une teinte d'opposition réservée et sensée.
Les fĂȘtes n'y manquaient point. La duchesse de Villars en Ă©tait
l'ùme. De trente ans plus faune que son illustre époux, douée d'une
rare beautĂ©, presque aussi belle que sa sĆur la prĂ©sidente MaisoBS,
mais avec plus de charme, elle sut, quoi qu'en dise Saint-Simon,
garder sans pruderie la dignité de son rang; et si ses nombreux
succÚs, aussi bien que la différence des ùges, expliquent les craintes
jalouses du vainqueur de Denain, qui ne croyait pas que la gloire
lui fût une garantie suffisante, la conduite de la maréchale parait
ne les avoir pas justifiées. Voltaire, qui fut un des hÎtes de Vaux-
Villars, conçut pour elle la passion peut-ĂȘtre la plus sĂ©rieuse et la
plus durable de sa vie, mais n'en retira d'autre avantage « que de
pouvoir, sur les bords de l'Ancueil », lui adresser a ses vcebx et son
hommage » dans des vers qu'on a toujours plaisir à citer *.
C'est là que je dirai tout ce que vos beautés
Inspirent de tendresse à ma muse éperdue ;
Les arbres de Villars en seront enchantés,
Mais vous n'en serez point émue.
N'importe, c'est assez pour moi que votre vue,
Et je suis trop heureux, si jamais l'univers
Peut apprendre un jour dans mes vers
Combien, pour vos amis, vous ĂȘtes adorable,
Combien vous haĂŻssez le manĂšge des cours,
Vos bontés, vos vertus, ce charme inexprimable
Qui, comme dans vos yeux, brille en tous vos discours.
4 Epßtre à la maréchale de Villars, 1719.
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ET LES GRANDES COLLECTIONS PRIVEES 1047
Voltaire ne pouvait refuser, et il n'en aurait eu garde, le secours
de son esprit pour l'organisation de ces nuits blanches, analogues
Ă celles que la duchesse du Maine avait mises Ă la mode et oĂč les
plaisirs devaient se succéder jusqu'au lever du soleil. On avait
donc de nombreuses occasions d'observer les astres, et Voltaire fut
chargé un jour de consulter Fontenelle sur un phénomÚne dont la
description importe peu, mais qui avait eu l'honneur d'intéresser
cette brillante société. Il écrit donc à l'aimable savant, à la date du
1er septembre 1720 :
« Les dames qui sont à Villars, Monsieur, se sont gùtées par la
lecture de vos Mondes *. Il vaudrait mieux que ce fût par vos
églogues, et nous les verrions plus volontiers ici bergÚres que phi-
losophes. Elles mettent Ă observer les astres un temps qu'elles
pourraient beaucoup mieux employer, et comme leur goût décide
des nĂŽtres, nous nous sommes tous faits physiciens pour l'amour
d'elles '. » Mais on n'est encore que bien peu expérimenté en astro-
nomie et « Yon brouille Tordre des cieux. » Ce qui ne doit pas étonner :
Car voue saurez qu'Ăźei l'on n'a,
Pour examiner vos pla actes,
Que des lorgnettes d'opéra.
Il s'adresse donc « à l'homme que la nature devait à la France
et Ă l'Europe pour corriger les savants et donner aux ignorants le
goût des sciences ». Est-il à craindre que Ton tombe, à Villars, dans
le pédantisme et qu'on regrette de n'avoir point
Cette longue lunette Ă faire peur aux gens
qui irritait le bonhomme Chrysale. Qu'on se rassure, l'Encyclo-
pédie n'a pas encore paru, et Voltaire recommande à Fontenelle
de donner sa consultation scientifique en vers : « Parlez-nous de
calcul et de réfraction, soit. »
Mais daignez un peu, je vous prie,
Si vous voulez parler raison,
Nous l'habiller en poésie;
Car sachez que, dans ce canton,
Un trait d'imagination
Vaut cent pages d'astronomie.
Fontenelle ne se fait pas prier, il envoie la réponse demandée et
4 11 s'agit des Entretiens sur U pluralité des mondes, qui, quoique publiés
depuis longtemps (1686), conservaient encore tout le succĂšs qui avait
accueilli leur premiĂšre apparition.
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1048 LES GALERIES CĂLĂBRES
dans la forme qu'on lui demande. On y trouve entre autres ce
joli vers :
Il faut des hochets pour tout Ăąge.
Cette correspondance suffit Ă faire connaĂźtre le ton aimable, sans
ĂȘtre exclusivement frivole, qui rĂ©gnait dans la sociĂ©tĂ© de Villars.
Mais cela ne devait pas longtemps durer. Le fils de l'illustre maré-
chal n'était qu'un esprit médiocre. Son principal mérite fut d'avoir
hérité à peu prÚs, de l'extérieur de son grand-pÚre, qui avait une
si belle mine qu'on lui avait donné le nom d'Orondate, l'irrésistible
héros du Grand Cyrus. Il ne brilla jamais sur les champs de
bataille, et, s'il s'essaya à jouer des piÚces de théùtre, il dut se con-
tenter, lorsqu'il demanda à Voltaire comment il s'en était tiré, de
ce compliment équivoque : « Monseigneur, vous avez joué comme
un duc et pair. » Jouer comme un duc et pair, ce n'est pas préci-
sĂ©ment jouer comme un roi. Il ne sut mĂȘme pas bien diriger ses
affaires, et il fut obligé de vendre le chùteau de Vaux à Gabriel de
Choiseul, duc de Praslin, pour 1 600 000 livres, le 27 avril 1764.
Le chùteau est resté dans cette branche de la famille Choiseul,
jusqu'au 6 juillet 1875, date Ă laquelle M. Sommier en a fait
l'acquisition.
IV
Fouquet avait commencé à bùtir sur sa terre de Vaux, dÚs 1640.
Mais les grandes constructions ne furent entreprises qu'en 1656.
La France sortait de la misĂšre oĂč la Fronde l'avait plongĂ©e, et c'est
Ă cette mĂȘme date que les travaux de Vincennes et du Louvre, Ă
peu prÚs abandonnés depuis quelque temps, étaient repris pour le
compte du roi. On sait que, pendant la premiĂšre partie du dix-
septiĂšme siĂšcle la brique Ă©tait fort employĂ©e et dominait mĂȘme dans
l'ensemble de la maçonnerie. Il suffßt de rappeler la Place-Royale,
les parties de Fontainebleau qui se rapportent aux rĂšgnes d'Henri IV
ou de Louis XIII, et mĂȘme la partie centrale de Versailles. On
avait d'abord prévu pour le chùteau de Vaux des murs de briques.
Mais Fouquet jugea que cet appareil n'était pas assez riche et que
cela sentait trop son vieux style. Il décida que les murs du chùteau
seraient en pierre de taille, la brique ne devant ĂȘtre conservĂ©e que
pour les communs.
Fouquet ne pouvait le céder sur ce point à aucun de ses prédé-
cesseurs, et l'un d'entre eux, René de Longueil, marquis de
Maisons, président à mortier du parlement de Paris, s'était fait
bĂątir, Ă partir de 1651, Ă quelques kilomĂštres au nord de Paris,
un chĂąteau tout en pierre. Le chĂąteau de Maisons offre, avec le
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ET LES GRANDES COLLECTIONS PRIVĂES 1049
chĂąteau de Vaux, comme on peut le voir par ce qu'il en reste et par
les gravures contemporaines, une analogie frappante aussi bien
pour les dispositions générales que pour le style. Le président de
Maisons s'était adressé à François Mansard, le procureur général l.
Fouquet, devenu Ă son tour surintendant, s'adressa Ă Louis Levau,
qui avait acquis une grande réputation surtout en élevant des
hÎtels privés, et qui achevait alors l'hÎtel Lambert de Thorigny,
dans l'Ăźle Saint-Louis.
On peut dire que Levau, soutenu par Fouquet, qui ne lui ména-
geait ni les ressources pécuniaires ni les conseils d'un goût éveillé
sur toute chose, se surpassa lui-mĂȘme.
Une belle grille, coupée de distance en distance par des termes
en pierre à longue gaßne, réunis deux à deux et représentant
douze divinités, laisse apercevoir, au delà d'une immense cour
bordée par les communs, la grandiose demeure du maßtre. Il est
difficile de mieux disposer les masses architecturales pour faire
saisir d'un coup d'Ćil sans confusion comme sans uniformitĂ© banale
un ensemble d'édifice aussi considérable. Dans les constructions
de cette premiÚre cour rectangulaire marquée à ses extrémités
par quatre pavillons aux formes simples et robustes, la brique
domine, coupĂ©e autour des portes et des fenĂȘtres, ainsi qu'aux
angles par des cordons de pierre en bossage. Cette disposition
fait valoir par le contraste l'unitĂ© d'aspect du chĂąteau lui-mĂȘme.
Le chùteau est nettement limité de tous cÎtés par un fossé qui
lui laisse quelque chose de féodal. AprÚs l'avoir franchi, on se
trouve dans une seconde cour dont toute la largeur est occupée
par un perron présentant quatre repos et plus de vingt marches.
Sur « cette montagne d'architecture », pour employer l'expression
de M1,e de Scudéry, se dresse le palais proprement dit. Sans insister
plus longtemps sur une description architecturale qui sera toujours
moins claire qu'une gravure, contentons-nous de faire remarquer
la courbe heureuse qui relie, par le rez-de-chaussée, le pavillon
central aux pavillons des ailes, tout en leur laissant leur indépen-
dance dans les étages supérieurs.
La façade est sobrement ornée de sculptures, médaillons au-
dessus des portes, bustes posĂ©s sur des consoles entre les fenĂȘtres,
figures en haut- relief sur le fronton central. On sait les noms de
la plupart des sculpteurs qui travaillĂšrent pour Fouquet : Michel
Anguier, Girardon, Magnan, Poissant, Thibaut, Pierre Puget, l'or-
nemaniste Lemort. Cette liste contient, on le voit, des noms
1 Fouquet acheta la charge de procureur général au parlement de Paris,
en 1650 et en prit possession au mois de novembre de la mĂȘme annĂ©e.
25 décembre 1892. 67
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1050 LES GALERIES CĂLĂBRES
illustres. 11 est difficile de déterminer avec certitude la part de
chacun, sauf pour Poissant qu'on sait ĂȘtre l'auteur des termes
et de la Renommée qui décore Tun des frontons. Quant à Puget,
il avait été introduit à Vaux par Lepautre. Fouquet, vivement
séduit par son talent, lui commanda entre autres Y Hercule gaulois
qui est aujourd'hui au Louvre, et il l'envoya Ă GĂȘnes choisir lui-
mĂȘme les marbres nĂ©cessaires pour les grands travaux qu'il loi
destinait. Mais on Ă©tait en 1660 : Puget se trouvait encore Ă GĂȘnes,
lorsqu'il apprit la disgrĂące de son protecteur, et il se fiia pour
quelque temps dans une ville qui l'avait accueilli avec beaucoup
de distinction. Les relations du grand sculpteur avec le surintendant
furent donc de courte durée.
11 n'en fut pas de mĂȘme pour Lebrun. On peut dire, sans vouloir
rien enlever au mérite de l'architecte Levau, que Lebrun fut pour
Fouquet, pendant plus de quatre ans, le véritable ordonnateur de
tous les travaux et comme son ministre des beaux-arts, s'exerçant
Ă jouer auprĂšs de lui le rĂŽle qu'il allait avoir Ă soutenir bientĂŽt sur
un plus vaste théùtre. Il est vrai que cet artiste, qui a été l'objet
d'une réaction injuste, possédait une rare souplesse d'esprit, jointe
Ă une rare variĂ©tĂ© de savoir. Il rappelait en cela les maĂźtres delĂ
Renaissance. Guillet de Saint-Georges l dit de lui : « Les inter-
valles de temps dont il disposait, il les employait Ă se former dans
tous les talents qui dépendent de l'art du dessin et s'étemlent sur
l'architecture, l'orfÚvrerie, la menuiserie, et généralement sur tout
ce qui regarde les accompagnements des beaux édifiées. » Mazarm
avait rencontré Lebrun à Vaux, et aimait à s'entretenir avec lui.
C'est à la suite d'une de ces conversations qui s'était prolongée plta
que de coutume, que Mazarin prit la résolution de lui faire confier
les travaux du Louvre. Il en parla Ă la reine mĂšre, exprimant son
étonnement d'avoir trouvé en France un homme aussi universel
que Lebrun.
Cette universalité allait pouvoir librement s'appliquer au service
du surintendant. L'artiste et le financier étaient faits pour s'en-
tendre. « Cléonyme, dit Mlle de Scudéry, a eu le bonhew de
trouver dans Méléandre (désignation peu équivoque de Lebrun,
dont le nom est simplement mis en grec) un excellent homme,
capable d'exécuter ses grandes intentions et d'inventer heureuse-
1 Mémoires de ß Académie de peinture, t. I, p. 19.
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ET LES GRANDES COLLECTIONS PRIVĂES 1051
ment tout ce qui peut le satisfaire. Méléandre est né avec un grand
esprit, une belle imagination et un grand jugeaient. Ses idées sont
nobles et naturelles. » Fouquet avait eu une premiÚre occasion,
alors qu'il habitait surtout Saint-Mandé, d'admirer le Serpent
d'airain peint par Lebrun dans un réfectoire d'un couvent de
Franciscains, prĂšs de Vincennea. Plus tard, lorsqu'il alla visiter la
décoration du Salon d'Hercule qui attirait à l'hÎtel Lambert tous
les amateurs de Paris, il reconnut que le talent de l'artiste conve-
nait aussi bien aux sujets mythologiques qu'aux sujets religieux.
Cependant, si l'on en croit M. Jouin, il n'eut pas de relations
directes avec lui avant 1657. DÚs le début, il le traita avec la
plus grande cordialité et avec cette libéralité dont il donnait tant
de preuves, mais qui est facile, en vérité, pour ceux qui ne comp-
tent pas plus avec la bourse des autres qu'avec la leur. M. et
Mm0 Lebrun furent logés à Vaux. Le peintre reçut une pension
fixe de 12 000 livres en dehors du prix de ses ouvrages. Sa situa-
tion auprĂšs du roi ne devait pas ĂȘtre meilleure. Il fut aussi appelĂ©
à donner des leçons à Mmo la procureuse générale, et Bois-Robert
l'en félicite dans un madrigal :
Voy, pour ta gloire, quelle main
Travaille icy sur ton dessin
Et tĂąche Ă faire un trait semblable.
Quel heur et quelle vanité
Lebrun de te voir imité
Par une femme inimitable.
Lebrun ne reculait devant aucun effort pour satisfaire son pro-
tecteur, et il montra plus d'une fois une rapidité d'exécution qui
peut nous étonner avec l'idée que nous nous faisons de son talent.
D'ailleurs cette facilité était plus répandue qu'on ne pense chez les
artistes de ce temps. On la retrouve dans les génies les plus pro-
fonds, les plus sĂ©rieux, dans Poussin lui-mĂȘme4. Ce fut un honneur
pour eux que d'avoir eu le courage de n'y faire que rarement appel
par amour de la vraie gloire et par sentiment de la dignité de l'art.
Quoi qu'il en soit, dans la fĂȘte donnĂ©e au roi, on vit, Ă la fin du
repas, un personnage à la livrée de Fouquet apporter un cadre
voilé. C'était un portrait de Loais XIV dans le costume qu'il portait
-ce jour-là , et c'était l'auteur qui venait le lui présenter.
4 On raconte que Poussin, passant Ă Lyon, Ă son retour (Tltalie, avait
peint en un jour un tableau représentant le Christ mort.
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105* LES GALERIES CĂLĂBRES
VI
L'Ćuvre capitale de Lebrun devait ĂȘtre le plafond du grand
salon ou Salon de la Rotonde. Cette piĂšce, oĂč l'on pĂ©nĂštre aprĂšs
avoir traversé un grand vestibule qui, réuni à elle, occupe toute la
longueur de l'édifice, est certainement une des plus grandes et des
plus belles salles de l'Europe. Elle porte sa coupole elliptique Ă une
vingtaine de mÚtres au-dessus du sol, et l'arc de sa courbe déborde
sur le jardin. Elle est Ă©clairĂ©e par seize fenĂȘtres dont sept donnent
sur le jardin et les neuf autres sur l'intĂ©rieur. Ces fenĂȘtres sont
réunies par des cariatides ou des atlantes à gaine d'un grand carac-
tĂšre. On y voit les douze signes du zodiaque et les quatre saisons :
ces cariatides Ă©taient primitivement dorĂ©es. Au-dessus des fenĂȘtres
courent des guirlandes reliées par les attributs de la Religion, de la
Royauté, des Sciences et des Arts.
On y constate aussi la présence des symboles que nous retrou-
verons partout dans le palais : l'écureuil et le serpent *. On a voulu
voir dans ce serpent une allusion Ă Colbert et, Ă cette occasion, on
l'a appelé, non plus serpent, mais couleuvre (coluber). Pourtant,
en dépit de la tradition, et quoique la famille de Colbert eût juste-
ment dans ses armes une couleuvre, tout porte Ă croire que ces
rapprochements ont été faits aprÚs coup ou du moins que leur
importance a été fort exagérée. Lorsque les écureuils et les serpents
commencent à paraßtre sur les murs de Vaux, Colbert n'était pas
encore un assez grand personnage pour inspirer de telles inquié-
tudes, et Fouquet, en les affichant ainsi, n'aurait fait que signaler
lui-mĂȘme Ă l'attention de tous comme son rival un homme dont il
n'avait certes aucun intĂ©rĂȘt Ă augmenter l'importance, un homme
que, d'ailleurs, à cette date, il ne pouvait considérer comme un
4 Si l'on en croit les manuscrits de Conrart, cités par M. Chéruel, les
Fouquet, originaires de Bretagne, auraient pris pour armes un écureuil,
parce que dans le patois de la Bretagne mĂ©ridionale, â d'autres disent
dans le patois angevin, mais il n'y a pas loin de Nantes Ă Angers, â un
fouquet signifie un écureuil. Quant à la devise qui convient fort bien à de
pareilles armes, ce n'est pas : Quo non ascendant ! ce qui serait une inconve-
nance et un manque de tact, mĂȘme chez le plus puissant des ministres,
mais : Quo non ascendet! Et en effet ce sont bien ces derniers mots, et non
les premiers, qu'on voit répétés sur les murs du chùteau, t Quelqu'un qui
n'aimait pas Fouquet, raconte Conrart, fit représenter un gibet fort haut
avec l'Ă©cureuil qui y montait et le mĂȘme mot : Quo non ascendet? Mais
depuis sa disgrĂące et pendant qu'on lui faisait son procĂšs, on feignit que
l'écureuil était par terre entre trois lézards d'un cÎté et une couleuvre de
l'autre. Ce sont Ăźles armes de MM. Lelellier et Colbert, avec ces mots : Qao
fugiaml
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ET LES GRANDES COLLECTIONS PRIVĂES 1053
compétiteur. N'oublions pas que le serpent, pris en bonne ou en
mauvaise part, soit qu'il représente la science et la prudence, soit
qu'il signifie la perfidie et la servilité, est un bien ,'vieux symbole.
Actuellement le plafond de la rotonde n'est rempli que par un
ciel coupé de quelques nuages, au centre duquel vole un aigle.
Cette décoration n'a pas coûté beaucoup d'efforts à l'imagination de
Séchan, un des plus célÚbres décorateurs de l'Opéra. Mais autre-
fois y avait-il lĂ une peinture de Lebrun? La question vaut la peine
d'ĂȘtre examinĂ©e.
On serait tenté tout d'abord de répondre par l'affirmative. On
sait que M110 de Scudéry a décrit dans sa Clélie le chùteau de Vaux,
sous le pseudonyme transparent de Valterre. Or dans cette des-
cription dont on peut encore aujourd'hui vérifier l'exactitude, la
peinture du plafond de la grande salle est minutieusement détaillée,
et nous y apprenons qu'elle représentait le palais du Soleil avec les
diverses phases de l'année, sujet s'accordant parfaitement avec les
cariatides qui soutiennent la coupole et avec le cadran solaire,
grande étoile de marbre noir qui occupe le centre du pavé de la
piĂšce. En second lieu, nous avons de fort belles gravures d'Audran,
représentant justement la peinture que décrit Mlle de Scudéry. Sans
doute les armes du roi y remplacent celles de Fouquet. Mais la
gravure eût-elle été terminée avant la disgrùce du ministre, et elle
ne le fut que plus tard, cette substitution était naturelle et on
agit de mĂȘme pour les tapisseries fabriquĂ©es Ă Maine y. Il y aurait
donc des raisons de croire que cette décoration a réellement existé.
Cependant MUo de Scudéry, en parlant de Valterre, a quelquefois
reprĂ©sentĂ© comme achevĂ© ce qui n'Ă©tait que commencĂ© ou mĂȘme
simplement projetĂ©. De mĂȘme les gravures d'IsraĂ«l Sylvestre sur le
chĂąteau de Vaux mettent sous nos yeux des travaux qui n'ont
jamais été faits. Quant à la gravure d'Audran, elle a pu fort bien
ĂȘtre exĂ©cutĂ©e d'aprĂšs des esquisses terminĂ©es ou d'aprĂšs des dessins
bien arrĂȘtĂ©s. Aussi ces prĂ©somptions ne peuvent-elles tenir contre
ce fait que, malgré les nouvelles recherches de M. Sommier, on n'a
trouvé sur le plafond aucun vestige d'ancienne peinture. Or il
paraĂźt impossible que toute trace d'une Ćuvre aussi importante ait
disparu. Nous avons d'ailleurs un témoignage contemporain qui
prouve Ă la fois que Lebrun avait arrĂȘtĂ© ses compositions, mais ne
les avait jamais exécutées sur place. Dans le Journal du voyage
du cavalier Bernin^ rédigé par M. de Chantelou, nous trouvons,
Ă la date du 11 octobre 1665, le renseignement suivant : Chan-
telou vit ce jour-lĂ dans l'antichambre de Bernin le dessin que
M. Lebrun avait fait pour ĂȘtre peint au plafond de Vaux, et
qu'il désirait soumettre à l'appréciation de son confrÚre. Bernin,
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1054 US GALMUBS CKLfiBBES
revenant de la messe, considéra ce dessin fort attentivement eo
disant : Ă bel la, ha abondanza senza cxmfusione; et ajouta bientĂŽt :
// faudrait que M. Colbert le fßt exécuter quelque part; ce serait
fort dommage qu'il ne le fût pas.
Quoique Lebrun n'ait donc pu exécuter ce grand ouvrage, il n'ea
rĂšgne pas moins Ă Vaux, et c'est lĂ qu'on peut le mieux suivre les
progrĂšs de son talent.
VII
AprĂšs avoir de nouveau passĂ© par le vestibule, on traverse (Ă
droite, en regardant l'entrée) deux piÚces de dimensions médiocres,
dont les murs sont couverts d'arabesques, de figures fantastiques,
d'ornements divers, oĂč l'or occupe une grande place. Tout cela
accompagne ou encadre des paysages oĂč la nature simplifiĂ©e prĂ©-
sente un aspect uniforme et dont il n'y a guĂšre autre chose Ă dire
si ce n'est qu'ils sont d'une agréable banalité. Ce genre de déco-
ration qui, dans un style différent, rappelle Pompéi et s'inspire de
l'école bolonaise était alors trÚs à la mode et se mariait fort bien
avec les grandes machines mythologiques, comme on peut le voir
dans la galerie du palais Mazarin (BibliothĂšque nationale), dont les
paysages présentent avec ceux de Vaux la plus grande analogie.
Parmi les peintres qui furent employés par Fouquet pour les tra-
vaux décoratifs, on cite Beaudrain, maßtre peintre à Paris, et le
paysagiste Philippe Lalleaiant, de Reims. On peut se demander si
Charles Lebrun ne fit pas employer également son frÚre aßné
Nicolas, qui était alors un paysagiste trÚs estimé *. Parmi les attri-
buts et objets divers qui complĂštent dans ces premiĂšres piĂšces une
dĂ©coration des plus riches s'Ă©tendant jusqu'aux volets des fenĂȘtres,
on remarque des aiguiÚres, des étoffes, des bijoux, des piÚces
d'orfÚvrerie, notamment une pendule, qui semblent empruntés aux
trésors des derniers Valois ou des Guises. Bon nombre de prati-
ciens conservaient encore, vers 1650, la tradition de la fin du
seiziĂšme siĂšcle.
La premiĂšre Ćuvre de Lebrun que nous rencontrons, une des
premiÚres qu'il ait peintes pour Fouquet, représente le Temps
emportant la Vérité. Le sujet est semblable à celui du tableau,
aujourd'hui au Louvre, que Poussin, en quittant la France, avait
laissé comme une réponse à ses calomniateurs et à ses envieux.
L'exécution en est assez ferme, mais lourde et sans grand caractÚre.
Les voussures sont ornées de médaillons peints et de. figures en
* Charles Lebrun était né en 1619, quatre ans aprÚs Nicolas, qui mourut
longtemps avant lui en 1660.
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ET LES GRANDES COLLECTIONS PRIVĂES 1065
haut-relief blanc et or, l'or étant réservé en général pour les
costumes et les accessoires. On y voit des lions domptés, des
enfants qui dressent au-dessus de leur petite tĂšte de grands cas-
ques enlevés à des guerriers désarmés, des Muses ailées, dont les
formes allongées rappellent les anges du tableau contemporain
de Le Sueur, C Apparition de sainte Scholastique Ă saint Benoit.
M. Jouin nous dit que Girardon avait composé pour le chùteau
de Vaux une frise oĂč l'on voyait Ă©galement des Muses, des enfants
et des lions. Il ajoute qu'elle est aujourd'hui perdue : ne serait-ce
pas l'ensemble sculptural qu'on vient de décrire sommairement?
L'élégance des formes, l'harmonie de la composition, ne sont pas
indignes d'un aussi grand nom.
Une petite piÚce ovale, ancienne salle de bain, qui présente des
peintures du dix-huitiÚme siÚcle trÚs médiocres, a pourtant conservé
une intéressante décoration du dix-septiÚme siÚcle; elle nous con-
duit à un salon aux lambris gris clair, orné de moulures blanches,
qui, au premier aspect, semblerait dater de Louis XVI, mais on est
sûr qu'il était déjà tel au temps de Fouquet. Les stucs de cette
piÚce, sphinx féminins diadÚmes, génies et attributs divers font
penser, par l'aisance et la légÚreté de l'exécution, aux stucateurs
de l'Italie oĂč ce procĂ©dĂ© tendait Ă remplacer la vĂ©ritable sculpture
et Ă©tait employĂ© mĂȘme pour les figures colossales. Fouquet eut plus
d'une fois recours à des artistes ou ingénieurs italiens : les noms
du graveur en médaille Bertinetti, de l'ingénieur hydraulicien ou,
comme on disait plus modestement alors, du maĂźtre fontainier
Francini, du machiniste et décorateur Torelli, nous sont donnés
par les comptes du surintendant ou par les vers de la Fontaine *.
Si des ouvriers italiens ont travaillé aux stucs qui nous occupent,
il ne nous semble pas que l'inspiration en soit italienne et que ce
soit un Italien qui ait dirigé l'entreprise. Il y a là plus d'élégance
et moins de banalité que dans la plupart des travaux analogues
que l'on peut voir au delĂ des monts. Or on trouve dans les
comptes et inventaires de Fouquet, comme chef des travaux pour
les stucs, « le sieur Nicolas Legendre », et c'est là un nom bien
français.
La restauration de la chambre dite du roi, mais que Louis XIY
* La Fontaioe parlant des deux personnages qui ont le plus contribué
Ă l'Ă©clat d'une des fĂȘtes de 1661, s'exprime ainsi :
L'un de ces enchanteurs est le sieur Torelli,
Magicien expert et faiseur de merveilles,
Et l'autre c'est Lebrun...
Ce Torelli fit, entre autres, les décors du ballet de la Nuit, pour Louis XIV.
(Voy. H. Lavoix, Histoire de la musique française, p. 87).
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1056 LES GALERIES CĂLĂBRES
ne paraßt pas avoir habitée, est inachevée. Les murs, nus aujour-
d'hui, étaient recouverts de magnifiques tapisseries. On a cependant
déjà placé dans l'alcÎve, dont le plafond peint par Lebrun repré-
sente Morphée, une tenture des Gobelins : le Roi dans la tran-
chĂ©e devant Douai, au moment oĂč un boulet tue Ă ses cĂŽtĂ©s le
cheval d'un garde du corps.
DerriĂšre la chambre du roi, la salle Ă manger a un plafond Ă
poutres apparentes avec de magnifiques décorations à fond d'or,
qui rappellent la fin du seiziĂšme siĂšcle. On y voit deux grands por-
traits de personnages appartenant certainement au milieu du dix-
septiĂšme siĂšcle. L'un pourrait bien ĂȘtre le duc d'OrlĂ©ans; l'autre,
la reine d'Angleterre, Henriette de France. Autant que nos sou-
venirs nous permettent d'en juger, celui-ci rappelle assez bien la
figure de cette princesse, telle qu'on la voit dans les derniers por-
traits qui en ont élé faits par Van Dyck.
Le regard s'arrĂȘte avec plus d'intĂ©rĂȘt, non Ă cause de la supĂ©-
riorité de la peinture, mais à cause de leur valeur historique, sur
une série de tableaux moitié pittoresques, moitié stratégiques, ana-
logues à ceux de « la Galerie des grandes actions de M. le Prince »,
Ă Chantilly. Ils faisaient partie d'une collection de dix peintures
que Villars avait commandées pour retracer ses faits d'armes
les plus mémorables. L'un d'eux est entre les mains du marquis de
Vogué, trois sont perdus, les six autres appartiennent à M. Sommier,
qui les a placés soit dans la salle i manger, soit dans le salon
d'Hercule, dont on parlera tout Ă l'heure. Villars a tenu Ă ce que
l'un de ces tableaux rappelĂąt les exploits qu'il accomplit, en 1687,
dans l'armĂ©e de Louis de Bade, oĂč il combattait les Turcs Ă cĂŽtĂ© de
son futur adversaire, le prince EugĂšne. Rappelons, Ă propos de
ces souvenirs guerriers, que M. Sommier possĂšde les originaux des
ordres de services de la bataille de Denain.
C'est, sans doute, le document le plus précieux de sa bibliothÚque,
cependant fort riche, et oĂč il continue encore sur ce point la tra-
dition de Fouquet, qui était un des bibliophiles les plus renommés
de son temps. M. Sommier y a réuni toutes les collections monu-
mentales qui pouvaient servir Ă la reconstitution du chĂąteau de
Vaux et de ses abords : Israël Sylvestre, Perelle, Chatillon, etc. Il
y a joint quelques livres ayant appartenu au surintendant, entre
autres un exemplaire magnifiquement relié des négociations du
président Jeannin. (1 était d'autant plus naturel de trouver cet
ouvrage dans la bibliothĂšque de Fouquet, que sa seconde femme
descendait du cĂ©lĂšbre diplomate >. Le plafond de la piĂšce oĂč les
1 Le président Jeannin avait marié sa fille à Pierre Castille de Villema-
reuil.
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ET LES GRANDES COLLECTIONS PRIVĂES 105?
écureuils dorés sont répandus à profusion contient des dieux et
des déesses en stuc et, comme peinture, des guirlandes de fleurs
se détachant sur un ciel bleu.
VIII
La bibliothĂšque nous ramĂšne Ă la grande rotonde. Nous la tra-
versons rapidement, non sans admirer une magnifique table de
marbre venant de l'ancien mobilier du chĂąteau et un paravent
tissé à la Savonnerie, d'aprÚs les cartons d'Oudry; puis nous
pénétrons dans l'autre aile de l'édifice par le salon d'Hercule,
oĂč Lebrun a repris en partie, dans des conditions diffĂ©rentes, les
sujets qu'il avait déjà traités à l'hÎtel Lambert : au centre, l'apo-
théose d'Hercule; dans les voussures, des imitations de bas-reliefs,
de bronze doré, représentant les travaux du dieu, les quatre
saisons, des cornes d'abondance; au-dessous des voussures, de
grands tableaux de fleurs et de fruits qui peuvent passer pour une
des plus belles décorations de ce genre dans l'école française. Ils
sont de valeur inégale; pour le3 meilleurs, il est difficile de mieux
joindre la noblesse des formes, avec le juste sentiment du détail
naturel. On y voit mĂȘme dans certaines parties une curiositĂ©
d'exécution qui rappelle le3 Hollandais. Les dates permettraient
d'attribuer ces peintures Ă Baptiste Monnoyer, qui n'avait que
vingt-six ans à U chute de Fouquet, mais jouissait déjà d'une
véritable réputation. Cependant il n'y a aucune preuve qu'il ait été
employé par le surintendant.
Dans cette salle, M. Sommier a réuni un certain nombre de por-
traits du dix-septiĂšme et du dix-huitiĂšme siĂšcle : la princesse pala-
tine, mĂšre du RĂ©gent; â une autre duchesse d'OrlĂ©ans, Ă©galement
d'origine allemande, probablement Auguste-Marie- Jean ne de Bade,
femme de Louis 1er; â le marĂ©chal de Luxembourg, â un gen-
tilhomme trĂšs jeune encore, Ă l'Ćil vif et spirituel, Ă l'air assurĂ©,
portant une longue perruque et revĂȘtu de la cuirasse, peut-ĂȘtre
Villars au dĂ©but de sa carriĂšre; â et surtout un Thomas Corneille
dans sa vieillesse, sans perruque, assez mal peignĂ© mĂȘme, ce qui
est rare dans les portraits du temps, mais par cela mĂȘme plus
vivant que ceux qui l'entourent. On y voit aussi un des portraits
équestres de Louis XIV, dans le type officiel, si souvent reproduit
par le pinceau et le burin. Nous avons, entre autres, sous les yeux
une estampe représentant notre portrait, gravé par Bazin, avec
privilĂšge du roi, 1682. L'inscription qui l'accompagne nousapprend
qu'on trouve celte estampa « au bas de h rue Saint-Jacques, [dans
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1053 LES G1LBWBS CĂLĂBRES
la rue Galande, chez un marchand linger, proche Saint-Biaise ».
Voilà un luxe de renseignements qui ne laisse rien à désirer. Maïs il
nous apprend aussi que, mĂȘme au milieu du rĂšgne de Louis XIV,
les maisons de Paris n'étaient pas encore numérotées. Un médaillon
moderne encastré dans le chambranle de la cheminée, représente
Fouquet dans sa jeunesse. Nous avons cru y lire la signature de
Lépaulle, peintre qui eut quelque notoriété vers 1830. Il y aurait
bien d'autres objets intéressants à signaler '.
IX
Mais hà tons-nous de pénétrer dans la merveille de Vaux, dans
le salon des Muses. C'est lĂ peut-ĂȘtre l'Ćuvre la plus parfaite,
sinon la plus considérable, de Lebrun. Son dessin y est plus ferme
et moins rond, sa couleur plus harmonieuse, plus franche et plus
claire. La noblesse n'y dégénÚre pas en emphase.
Le sujet central du plafond représente le Triomphe de la Fidé-
lité. L'allusion au maßtre du logis est assez claire. La Fidélité,
reconnaissable au petit chien qui la suit et aux clefs d'or qu'elle
tient Ă la main, monte au milieu des nuages soutenue par Clio, la
muse de l'histoire. Elle lĂšve un regard ferme et confiant sans
orgueil, vers la divinité dont la physionomie bienveillante semble
l'encourager. La Prudence et la Raison accompagnent le groupe
principal, tandis qu'Apollon, dieu de la lumiĂšre, lance ses flĂšches
contre des hydres s'eflbrçant vainement d'atteindre de leur venin
la FidĂ©litĂ© qui ne daigne mĂȘme pas le» voir. Des aigles portent des
banderoles oĂč se lit la devise : Quo non ascendet?
Dans les voussures, les Muses, sauf Clio, qui occupe une place
d'honneur dans la peinture principale, sont groupées deux par deux
aux quatre coins de la piĂšce. Jamais Lebrun n'a peint de figures
plus gracieuses. Elles sont bien des déesses, mais aucune ne se
ressemble ni par l'attitude ni par les traits. Par un artifice fort
1 Dans le salon d'Hercule, qui était l'antichambre de Mm« Fouquet,
était placé un tableau de Lebrun, perdu aujourd'hui, mais connu par la
gravure de Marcbenay, qui l'intitule l'Amour fixé, et ne parait pas en avoir
connu la valeur historique. Eq voici le sujet : Une belle femme ayant un
enfautailé sur les genoux lui coupe le bout des ailes, pendant qu'une autre
femme portant casque et cuirasse lui lie ies mains. En arriĂšre, un jeune
garçon tenant une torche ardente sourit à ces deux femmes ; plus loin, ua
autel porte uu foyer oĂč brĂ»lent un carquois et des flĂšches. L'allĂ©gorie est
facile à saisir : La Beauté coupe les ailes de l'Amour et la Sagesse lui lie
les mains; le jeune garçon teuant la torche représente l'Hymen. La
Beauté n'était autre que Mm« Fouquet.
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ET LES GRĂ lDSS COLLBCT10K8 PRIVĂES 1059
habile, la courbe des voussures, sur lesquelles elles sont placées,
semble porter ombre sur le haut de leur visage, et cet heureux
effet achÚve de les bien détacher du fond. La comparaison s'impose
avec les muses que Lesueur avait peintes, quelques années aupara-
vant, Ă l'hĂŽtel Lambert f. Mais Lebrun supporte ce dangereux paral-
lÚle. Félibien insiste, avec raison, sur le coloris de ces peintures
et regarde l'ensemble de cette décoration « comme ce qu'il y a de
plus accompli en France ». Si Ton songe au temps oĂč FĂ©libien
Ă©crivait, et si l'on n'entend parler que d'Ćuvres dĂ©coratives de ce
genre, on sera bien prĂšs d'ĂȘtre de son avis.
Sur les murs du salon des Muses étaient tendues des tapisseries
que Fouquet avait fait venir de la fabrique anglaise de Morthke, en
attendant que sa fabrique de Maincy put lui en fournir d'aussi
belles. Elfes sont aujourd'hui au Garde-Meuble national, Louis XIV
ayant réservé pour la couronne toutes les tapisseries du chùteau.
Leur suite se compose de huit piÚces représentant l'histoire de
Vulcain. Ces sont des répétitions des tapisseries exécutées au siÚcle
précédent à Bruxelles, et, sous leur nouvelle forme, ces tentures
ont bien gardé le beau cachet décoratif qui distinguait tout ce qui
sortait alors des ateliers des Pays-Bas 2.
X
Le salon qui fait le coin de l'aile droite sur le jardin contient un
porlrait de Mmo de Villars. Elle apparaßt dans un bosquet, entourée
de personnages mythologiques, parĂ©e elle-mĂȘme comme une
nymphe, mais comme une nymphe de l'Opéra, avec des cheveux
poudrés. Malgré plusieurs faiblesses dans l'exécution, le coloris est
agréable; la figure de la maréchale est charmante : elle tient ce
qu'on pouvait attendre de la beauté devenue proverbiale des Varan-
geville, et l'on voudrait savoir quel est l'auteur de ce tableau.
L'ajustement de la coiffure ne permet pas de le faire remonter plus
haut que 1720 et n'empĂȘche pas de descendre jusqu'Ă 1725 et
* II serait intéressant aussi de les comparer aux Muses de Baudry, du
foyer de. l'Opéra. Une suite do tapisseries représentant 1rs neuf Muses,
d'aprÚs les peintures de Lebrun, fut commencée à Maincy et achevée aux
Gobelins.
a Voy. MĂčntz, Histoire de la tapisserie, p. 208 et 299. Mortlake, fondĂ©e en
1620, par Jacques Ier avec des ouvriers flamands, fut, pendant quelques
années, alors que la décadence des ateliers des Flandres avait commencé et
que les Gobelins n'existaient pas encore, la premiĂšre des fabriques de tapis-
series de TEurppe.
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1060 les galeries célÚbres
au delĂ {. LargiliĂšre et Rigaud vivaient encore : on n'y retrouve
pas leur maniÚre, et ils n'avaient guÚre l'habitude d'étendre leurs
compositions par des figures empruntées à la Fable. Or il y avait
alors Ă Paris deux peintres qui avaient eu de grands succĂšs dans
les sujets mythologiques, et qui, ayant été ruinés tous deux en
mĂȘme temps par la chute du systĂšme de Law, s'Ă©taient adonnĂ©s
presque exclusivement au portrait : Jean-Bapliste Vanloo (1684-
1745) et Natlier (1685-1766). C'est Ă l'un ou Ă l'autre qu'on pour-
rait attribuer, avec le plus de vraisemblance, le tableau qui nous
occupe. Nattier, notamment, a fait plusieurs de ces portraits Ă
appareil mythologique, par exemple, les quatre filles de Louis XV,
personnifiant les quatre Ă©lĂ©ments. Mais peut-ĂȘtre Nattier a-t-ii une
exécution plus ferme. D'autre part, Vanloo, malgré son dessin
incorrect, son exécution peu solide, a, dans ses meilleurs ouvrages,
un coloris fort agréable2. Poursuivons notre visite.
XI
Les deux escaliers qui, Ă gauche et Ă droite du vestibule, con-
duisent aux étages supérieurs sont de dimension médiocre et sans
aucun caractĂšre architectural, ils font un contraste inattendu avec
le reste de l'édifice et prouvent par leur simplicité que le rez-de-
chaussée seul contenait des appartements d'apparat. Le premier
Ă©tage n'a guĂšre aujourd'hui d'intĂ©ressant qu'une chambre oĂč sont
peints des paysages et des sujets mythologiques de petite dimen-
sion. Diane, Apollon et plusieurs épisodes de leur histoire, Diane
et Calysto, Diane et Action^ Apollon et Marsyas, Apollon tuant
le serpent Python*.
Cependant Ton sait, par l'inventaire de Fouquet, que cette partie
du chùteau était également décorée et meublée avec luxe. Fouquet
y avait son cabinet. Lebrun, Levau, y avaient leur chambre.
1 Voy. marquise de Villermont, Histoire de la coiffure féminine.
2 Le vicomte EugÚne Melchior de Vogué possÚde, parmi ses souvenirs d«
famille, un portrait de la marĂ©chale de Villars qu'on pourrait attribuer Ă
Vanloo, ainsi que deux portraits fort supérieurs de son fils et de sa bru qui
semblent de Nattier.
3 La frise imitant un bas-relief de bronze doré qu'on voit dans le corridor
était autrefois dans la salle à manger; mais elle est assez médiocre pour
qu'on n'ait pas à regretter ce déplacement.
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ET LES GRANDES COLLECTIONS PRIVĂES 1061
XII
On y voyait aussi le logement plus modeste « du sieur Naute »,
c'est-à -dire Le NÎtre, et ce n'était que justice. Car c'est à Vaux que
Le NĂŽtre donna le premier et l'un des plus parfaits modĂšles du sys-
tÚme de jardin classique auquel il a attaché son nom, et c'est le
souvenir de ce bel ensemble qui dĂ©cida Louis XIV Ă s'adresser Ă
lui pour les merveilles du parc de Versailles.
A Vaux, comme plus tard Ă Versailles, il fallut, non seulement
compléter la nature, mais lutter contre elle. « Il ne faut pas s'ima-
giner, dit Mlle de ScĂčdĂ©ry, que Valterre soit un de ces lieux que la
nature a embelli presque toute seule. » Le NÎtre remua le sol, lit
des terrasses et des vallonnements, détourna l'Anqueuil. Le plan
général du jardin de Vaux était d'une simplicité grandiose, et la
restauration en est assez avancée pour qu'on puisse se le figurer,
dÚs à présent, tel qu'il était en 1661. Du perron du chùteau, entre
deux terrasses coupées de maçonneries et de verdures, encadrant
de vastes parterres oĂč de savantes mains avaient, rĂ©unissant le
présent au passé,
Su mĂȘler les dieux grecs et les CĂ©sars romains
Et, dans les claires eaux, mirer les vases rares,
le regard se reposait, en face, sur un talus de verdure au haut
duquel se dressait une statue d'Hercule en marbre. DerriĂšre la
statue, une large allée, bordant un tapis vert, servait de transition
entre la composition de Le NĂŽtre et la simple nature.
Les jeux d'eau excitaient surtout l'admiration. La Fontaine nous
montre cette eau
Qui se croise, se joint, s'écarte, se rencontre,
Se rompt, se précipite à travers les rochers.
Puis, faisant parler le génie qu'il suppose avoir présidé à ces
dispositions, il ajoute :
Je donne an liquide cristal
Plus de cent formes différentes,
Et le mets tantĂŽt en canal,
TantÎt en beautés jaillissantes.
On le voit souvent, par degré,
Tomber à flots précipités.
Sur des glacis, je fais qu'il rouie
Et qu'il bouillonne en d'autres lieux.
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1062 LES GALERIES CĂLĂBRES
Parfois il dort, parfois il coule,
Et toujours, il charme les yeux.
Tout cela a Ă©tĂ© rĂ©tabli ou va l'ĂȘtre. Or c'Ă©tait encore une plus
grande entreprise de restaurer le jardin que le chĂąteau. Car lĂ sur-
tout Fouquet n'avait reculé devant aucune prodigalité. Des milliers
de tuyaux de plomb, enfouis sous terre, représentaient à eux seuls
des sommes énormes. On en aura une idée par ce fait que le duc de
Villars, vers 1760, retira /j90 000 livres de ce qui restait de ces
conduits, dont une grande partie avait été vendue antérieurement.
Aussi Fouquet, dans son procÚs, voulant atténuer, autant que pos-
sible, de pareilles dépenses, fait-il remarquer que ce plomb reve-
nait à trÚs bon marché, grùce à l'intervention du financier Herwathr
qui le faisait venir d'Angleterre sans payer de droits.
Fouquet ne se contentait pas de ce luxe hydraulique nouveau en
France, du moins dans de pareilles proportions !. Il voulait dans
ses parterres les fleurs les plus rares, dans ses vergers les fruits
les plus beaux et les plus variés, dans ses bosquets les arbres
des essences les plus précieuses. Si, dans sa demeure plus simple
de Saint-Mandé, il avait réuni jusqu'à deux cents orangers, on
peut se figurer ce que devinrent les plantations de Vaux, sous la
direction de la Quintinie et de son collaborateur plus modeste,
Trumel, le jardinier de Saint-Mandé. La folie des tulipes et autres
fleurs exotiques avait passé de Hollande en France, et devait y
persister comme en témoigne la BruyÚre dans son caractÚre dn
Fleuriste.
XIII
Parmi les Ćuvres d'art qui se mĂȘlaient Ă cette nature domptĂ©e
et noblement ornée, nous citerons un Antinous antique de bronze,
qui avait une telle réputation que, au moment de la dispersion
de toutes ces richesses, un vieux domestique, comme nous l'ap-
prend M. BonnalTĂ©, crut devoir le cacher en l'enfouissant sous
terre, pour le conserver aux enfants de son maĂźtre. Plus tard, le
maréchal de Belle-Isle, qui était, comme on sait, le petit-fils de
Fouquet, le vendit en 1717 au prince EugÚne, qui était un grand
amateur.
Mais parmi les objets destinés à orner les jardins de Vaux, les
plus intĂ©ressants peut-ĂȘtre Ă©taient deux sarcophages Ă©gyptiens, les
premiers que Ton ait vus en France. On a pu suivre jusqu'Ă nos
* Le NÎtre avait eu recours à l'Italien Francini pour l'aider dans l'amé-
nagement des eaux. Cependant nous savons que le chef des fontainiers
était un Français, Claude Robillart.
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ET LES GUĂNDES COLLECTIONS PR1YĂES 1053
jours l'histoire de ces deux vénérables représentants de la plcw
vieille des civilisations, et les vicissitudes par lesquelles ils ont passé
sont assez piquantes pour qu'on les fasse connaĂźtre Ă ceux des
lecteurs du Correspondant qui ne les ont pas lues dans le livre de
M. Bonnaffé. Il y a là comme un nouveau roman de la Momie, bien
différent, par exemple, de celui de Théophile Gautier.
Découverts sous une pyramide de la province de Saïd, les deux
sarcophages avaient été transportés au Caire, puis à Alexandrie.
Plus d'une fois, déjà , des momies avaient traversé la Méditerranée
et avaient été transportées en Europe. Mais on laissait en Egypte
les lourdes enveloppes de pierre, et l'on n'emportait que la momie
elle-mĂȘme avec la boĂźte de bois peint, vernis et couvert d'hiĂ©ro-
glyphes qui la contenait. Chose qu'on a peine à croire, ce n'était
pas pour les proposer aux archéologues qu'on allait troubler dans
leur tombeau ces antiques dépouilles, c'était pour les vendre aux
apothicaires et droguistes : la poudre de momie, si l'on en croit
M. Anatole France, étant alors employée pour diverses préparations
pharmaceutiques. Il est vrai que le milieu du dix-septiĂšme siĂšcle
était l'époque des médicaments extraordinaires, et c'est le beau
moment pour l'emploi de la thériaque.
Nos deux momies, plus heureuses que leurs devanciĂšres, ayant
été achetées par un négociant français, furent débarquées avec
leurs sépulcres complets à Marseille, le 4 septembre 1632. Grande
rameur aussitÎt dans le monde savant. Le jésuite Kircher publie,
à ce sujet, de longues, sinon trÚs savantes, études. Fouquet voulut
posséder ces raretés devenues promptement célÚbres, et une dizaine
d'années aprÚs, la Fontaine les rencontrait dans la bibliothÚque de
la maison du surintendant, Ă Saint-MandĂ©. Se plaignant en vers Ă
son protecteur et ami de ce que le suisse l'avait un jour congédié,
aprÚs une longue attente, sans qu'il eut été reçu, il ajoute :
Il me fallut, m 'entretenir
Avec ces monuments antiques,
Pendant qu'aux affaires publiques
Vous donniez tout votre loisir.
Certes, j'y pris un grand plaisir.
Notre poĂšte, qui donne volontiers la vie Ă toute chose, engage
donc la conversation avec ces vieilles pierres dans lesquelles il voit
des dieux et des rois. Victor Hugo a, lui aussi, interrogé les sta-
tues; il leur parle d'un tout-autre ton. La simple comparaison du
langage des deux poÚtes x suffirait à faire ressortir les différences
profondes des idées littéraires et morales dans les deux sociétés.
* Victor Hugo, les Rayons et les Ombres^ xxvi, « la Statue ».
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1064 LES GALERIES CĂLĂBRES
Mais nous devons nous borner ici à écouter le discours de la
Fontaine :
< Mcssire Orus, me mis-je Ă dire,
Vous nous rendez tous ébahis.
Les enfants de votre pays
Ont, ce me semble, des bavettes
Que je trouve plaisamment faites. »
On m'eût expliqué tout cela,
Mais il fallut partir de lĂ
Sans entendre l'allégorie;
Je quittai donc la galerie
Fort content, parmi mon chagrin,
De KiopĂšs et de Cephrim *,
D'Orus et de tout son lignage,
Et de maint autre personnage.
Puissent ceux d'Egypte, en ces lieux,
Fussent-ils rois, fussent-ils dieux,
Sans violence et sans contrainte,
Se reposer dessus leur plinthe
Jusques au bout du genre humain!
Ils ont fait assez de chemin
Pour des personnes de leur taille.
Le vĆu de la Fontaine, comme le dit M. BonnaffĂ©, ne devait
pas ĂȘtre exaucĂ©. Ces vieux dĂ©bris n'Ă©taient pas au bout de leurs
pĂ©rĂ©grinations. Les momies elles-mĂȘmes avaient Ă©tĂ© mises sous un
appentis, oĂč elles ne tardĂšrent pas Ă tomber en poussiĂšre. Les sar-
cophages furent transportés de Saint-Mandé à Vaux. Fouquet son-
geait à leur faire bùtir, « sur un petit coin de terre assez irrégulier1,»
deux pyramides, et à leur rendre ainsi, sur la terre étrangÚre, une
demeure analogue à celle dont on les avait violemment enlevés;
mais il n'en eut pas le temps.
Lors de la vente qui suivit, ils furent achetés par un sculpteur et
revendus à Le NÎtre qui était un collectionneur passionné. Le
NĂŽtre habitait un pavillon des Tuileries, oĂč il ne put leur trouver
une place dans un appartement encombré déjà de bronzes, de
tableaux et de curiosités de toutes sortes. Il les déposa dans le
petit jardin du palais oĂč, exposĂ©s aux intempĂ©ries, ils se dĂ©tĂ©rio-
raient rapidement. Le NÎtre eut le courage de s'en séparer pour les
sauver et les donna au marquis Valentinay d'Ussé, qui occupait un
* La Fontaine désigne ainsi les fondateurs des deux plus grandes pyra-
mides, ceux qu'Hérodote appelle Chéops et Chéphren, et auxquels les
égyptologues modernes ont restitué leurs véritables noms : Kouwou et
Kawra.
2 M"« de Scudéry, Clélie.
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ET LES GRANDES COLLECTIONS PRIVEES 1065
hĂŽtel voisin. Le marquis leur construisit nn abri suffisant. Mais,
aprĂšs son mariage avec la fille de Vauban, voulant rendre Ă son
chùteau d' lissé, en Tou raine, tout son éclat, il alla s'y établir avec
sa trÚs jeune femme ùgée d'environ treize ans et s'y fit suivre de ses
deux monuments égyptiens, à la grande déception des savants
étrangers qui venaient les chercher ù Paris. Cependant on traitait
les sarcophages, dans leur nouvel asile, avec la considération qu'ils
méritaient. Vauban s'étant chargé de grands travaux d'embellisse-
ment dans le chùteau de son gendre, leur réserva une place
d'honneur dans une terrasse qu'il fit construire. Ils y étaient encore
et avaient échappé aux troubles de la révolution, fatale ù tant
d'autres monuments, lorsque le marquis de Chalabre, dont la
famille possédait la terre d'Us se depuis le dix-huitiÚme siÚcle, vendit
cette propriété au duc de Duras (1807), en se réservant les sarco-
phages égyptiens, qui firent une seconde fois le voyage de Paris *. Le
marquis de Chalabre les plaça dans son hĂŽtel oĂč l'on put les visiter.
Puis ils disparurent, et l'on ne s'inquiétait plus de ce qu'ils
étaient devenus, lorsqu'en 1843, un antiquaire, M. Bonnardot,
visitant l'ancien cimetiÚre de l'abbaye de Longchamps, qui avait été
converti en ferme, remarqua sur les bords d'un chemin charretier,
exposées ù tous les choc9, deux pierres émergeant du sol, l'une
rougeĂ tre, l'autre noirĂątre, qui semblaient n'avoir rien de commun
avec la minéralogie du bassin parisien. La curiosité d'un anti-
quaire est vite mise en éveil. Il creuse avec sa canne, et à mesure
qu'il creuse, son étonnement augmente, il reconnaßt bientÎt qu'il
est en présence de sarcophages égyptiens. Des sarcophages égyp-
tiens enfouis dans le sol des environs de Paris! il y avait de quoi
déconcerter le plus subtil des archéologues. M. Bonnardot se hùte
de signaler le fait au propriétaire de la ferme, qui n'est autre que
le marquis de Chalabre, fils de celui qui avait vendu le chĂąteau
d'Ussé. Trouvant que ces antiquités peu récréatives occupaient
trop de place, le fils les avait fait transporter de son hĂŽtel Ăą sa
ferme, et c'est sur ce terrain vulgaire, qu'aprĂšs tant d'honneurs,
elles gisaient misérablement oubliées.
Au moment oĂč l'attention du monde savant est attirĂ©e sur
cette découverte, de nouvelles complications surviennent : le
marquis de Chalabre meurt, laissant parmi ses héritiers un mineur.
De lĂ , licitation et vente en justice, avec les autres biens de la
succession, des deux vieux monuments. Ils furent adjugés, le
19 décembre 1844, à trois des héritiers du défunt : M. Roger de
1 II paraßtrait que les caisses peintes, qui étaient enfermées dans l'enve-
loppe de pierre, restĂšrent Ă UssĂ©, oĂč M. ClĂ©ment de Ris en vit encore des
débris en 1868. (Voy. Anatole France, ouvrage cité.)
25 décbmbre 1892. 68
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1066 LES GALERIES CĂLĂBRES
Chalabre et ses deux sĆurs, Mm" Trigant de Beaumooi, qui les
offrirent généreusement au roi.
Ils sont aujourd'hui au Louvre, et il faut espérer qu'ils y ont
enfin trouvé un repos définitif et bien gagné. Mais ils ont payé
l'honneur de leur entrée dans ce palais par une véritable déchéance.
On les compara aux hÎtes illustres qui y habitaient déjà ; on vérifia
leur origine. Major e longinquo reverentia : a beau mentir qui
vient de loin. La Fontaine s'était plu & voir dans ces sarcophages
la derniĂšre demeure des fondateurs des Pyramides. Il fallut en
rabattre. Les soi-disant pharaons des premiÚres dynasties n'étaieat,
en somme, que des seigneurs de médiocre importance, appartenant
à la période saï te 1 !
XIV
Mais ne nous attardons plus au passé. Grùce aux efforts de
M. Sommier, les jardins de Vaux sont bien prĂšs de redevenir non
pas seulement ce qu'ils étaient autrefois, mais ce qu'ils auraient
été si Fouquet avait eu le temps de réaliser tous ses projets. Les
jardins modernes l'emporteront, s'ils ne l'emportent déjà par les
sculptures*.
A l'entrée, au bas du perron, des groupes d'enfants soutiennent
de larges coupes de marbre. Ils proviennent du chĂąteau de Maisons,
et ils sont tout Ă fait Ăą leur place au chĂąteau de Vaux, ces deux
Ă©difices Ă©tant, comme on l'a vu, du mĂȘme temps et du mĂȘme style.
Plus loin, au milieu des deux premiĂšres pelouses, deux groupes
symétriques représentent X EnlÚvement de Déjanire et YEnlÚve-
ment d'Europe, derniĂšres Ćuvres de Hiolle, mort il y a quelques
années. Cet artiste, qui ne fut pas de l'Institut et que le grand
public n'apprécia pas à sa valeur, recevait, en 1878, d'un jury
européen, une des trois médailles d'honneur obtenues par la sculp-
ture française. Dans les groupes qu'il a faits pour M. Sommier, on
retrouve cette science sans pédantisme et cette recherche ingé-
1 Ils se trouvent dans les salles du rez-de-chaussée eu musée égyptien.
Ils sout mentionnés dans la notice d'E. de Rougé D, § 1er, n«* 5 et 7,
p. 177 et suiv.; Tua est en calcaire, l'autre en basalte. La notice ne dit
rien de leur histoire et se contente de faire savoir qu'ils ont été donnés,
en I8i5, par M. de Chalabre.
a Un tait permettra de se rendre compte de tout ce qu'a demandé de
soins l'Ćuvre entreprise. Les premiers tra vas z de restauration ou plutĂŽt de
reconstitution, ayant été insuffisants ou mal dirigés, M. Sommier n'a pas
hésité à les faire tous reprendre d'ensemble. Pour la piÚce d'eau centrale,
il a fallu, dans un sol qui manquait de solidité, creuser des puits qu'on
remplissait de béton ou construire des voûtes en maçonnerie pour porter le
plafoud du bassin.
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ET LES GRANDES COLLECTIONS PRIVĂES 1067
irieuse de l'attitude qui signalaient son Arion de 1870. A cet égard,
la figure d'Europe mérite la sérieuse attention de tous les artistes,
et ils sont nombreux heureusement, qui se préoccupent encore de
la ligne. Peut-ĂȘtre l'exĂ©cution de ces deux morceaux remarquables
manque-t-elle un peu d'accent; ce qui arrive d'ordinaire lorsque
Fauteur n'a pu surveiller jusqu'au bout l'exécution définitive de
son modĂšle. Sans doute on ne pouvait faire un meilleur choix que
celui de Chapu pour terminer les Ćuvres laissĂ©es inachevĂ©es par
Hiolle. Mais plus on a le respect de l'art, plus on a de scrupnles Ă
changer, à ajouter quoi que ce soit aux indications laissées par
l'artiste auquel on succĂšde.
Ce n'est pas le manque d'accent qu'on reprochera aux deux
groupes d'enfants et de chevaux marins de M. Lanson. Ils sont
placés aux deux extrémités de la grande cascade qui formera, avec
la grotte qui lui feit face, de l'autre cÎté d'un magnifique bassin,
un ensemble comparable aux plus belles piĂšces d'eau de Versailles.
Ces groupes, oĂč la prĂ©cision de la science n'enlĂšve rien Ă la largeur
de l'exĂ©cution, oĂč la sĂ»retĂ© des proportions fortifie singuliĂšrement
les inspirations d'une imagination vive, affirment, une fois de plus,
chez cet artiste jeune encore, un sentiment décoratif qu'on ne
retrouve pas toujours, mĂȘme chez nos sculpteurs les pins renommĂ©s.
La grotte est prĂ©cĂ©dĂ©e de quatre larges socles, oĂč Ton vient de
placer les Quatre Parties du monde, Ćuvre oĂč M. Peynot a su unir
le sentiment moderne au style Louis XIV, et s'est montré l'heureux
émule de M. Thomas, qui, il y a quelques années, avait exécuté,
mais en bois, un travail analogue.
La grotte elle-mĂȘme est encore en rĂ©paration, il reste peu de
chose des deux divinités qui occupaient les deux cavités princi-
pales. Mais les atlantes
Se perdant Ă mi-corps dans leur gaine de pierre,
sont intéressants en ce qu'ils rappellent le grand nom de Poussin.
C'est lui qui aurait non seulement dessiné, mais exécuté de sa
main, les modĂšles de ces atlantes, et ils seraient Ă Vaux les seuls
restes d'Ćuvres beaucoup plus importantes commandĂ©es par Fou-
quet à celui qui, malgré son éloignement, n'en était pas moins,
à la fin de sa vie, le chef incontesté de notre école.
Les Ćuvres sculpturales du Poussin sont peu connues. Cepen-
dant ses divers biographes nous apprennent qu'il aimait Ă modeler
et prĂ©tendent mĂȘaie qu'il se servĂźt plus d'une fois de maquettes
de cire pour préparer la composition de ses tableaux *. L'abbé
1 Ce n'est pas lĂ un fait unique et, sans rechercher des exemples dans le
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1068 LES GALERIES CĂLĂBRES
Fouquet, à son arrivée à Rome, s'était hùté de se mettre en relation
avec le grand artiste, et l'avait prié de donner le modÚle de qua-
torze termes destinés aux jardins de son frÚre. Poussin accepta
volontiers cette proposition. Nous avons, sur ce point, le témoi-
gnage de Bellori. « 11 (Poussin) fit bien voir (combien il se plaisait
Ă ce genre de travail) dans ses statues de termes pour la maison
de campagne que faisait M. Fochet (sic) : car il fit de sa main
les modÚles de la grandeur d'exécution de ces statues qui furent
exécutées par plusieurs sculpteurs dans l'atelier desquels je l'ai
vu bien des fois travailler la terre avec l'ébauchoir et modeler avec
une grande facilité. » Ces termes sont à Versailles depuis 1683,
ce qui donne plus de prix aux Ćuvres plus modestes, aux atlantes
que le jardin de Vaux a conservés.
Au delà du talus qui domine les grottes, on a replacé, non pas
en pierre, mais en bronze doré, une statue d'Hercule. C'est une
reproduction colossale de Y Hercule FarnĂšse, ayant 6m,25 de haut,
c'est-Ă -dire le double de l'original. Signalons encore les deux bas-
sins qui se font pendant, au delĂ des groupes de Hiolle, l'un avec
un Triton, l'autre avec une Néréide, grandes figures en plomb de
M. Pcynot; un bronze fondu par Keller, la Diane Ă la biche; enfin,
la piÚce d'eau, dite de la Couronne, dont le centre est occupé par
une immense couronne royale en bronze doré. Cette piÚce d'eau,
citée par les contemporains, avait complÚtement disparu; mais,
dans le terrier des Villars, M. Sommier a vu que l'on donnait Ă un
terrain gazonné, situé vers l'entrée du jardin, à gauche, le nom de
pré de la Couronne. Il fit creuser et l'on ne tarda pas à trouver,
sous le gazon, les traces évidentes d'un ancien bassin qui a été
rétabli dans son état primitif.
XV
On le voit donc; tout a sollicité également l'attention de M. Som-
mier dans le grand travail de reconstitution qu'il poursuit. Ira-t-on
jusqu'Ă donner au plafond de la Rotonde la peinture qu'elle attend
encore. Il y aurait là de quoi séduire un VéronÚse ou un Rubens.
Puisqu'ils ne peuvent ressusciter, quel serait l'artiste, encore
jeune, mais ayant fait ses preuves, qui aurait le talent et se sen-
tirait l'ardeur nécessaire pour mener à bonne fin une aussi belle
passé, il paraßtrait que M. FalguiÚre s'est servi plus d'une fois de ce pro-
cédé depuis qu'il s'est mis à faire de la peinture. Il est vrai qu'il s'agit ici
d'un sculpteur qui s'exerce Ă peindre et non d'un peintre qui s exerce Ă
sculpter.
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Google I
ET LES GRANDES COLLECTIONS PRIVĂES 1069
entreprise? M. Weertz, peut-ĂȘtre. Il saurait y dĂ©ployer ses grandes
qualités mieux encore qu'à l'hÎtel de ville de Limoges ou à l'HÎtel
des Monnaies de Paris.
Que resterait-il Ă faire encore, afin de donner Ă cette splendide
demeure tout l'intĂ©rĂȘt dont elle est susceptible, afin, surtout, de
mieux marquer pour la postérité la part qui doit revenir en propre
Ă son possesseur actuel? Il me semble qu'on aimerait Ă retrouver,
non dans une galerie spéciale, mais dispersées dans les jardins ou
les appartements, les images de ceux dont le souvenir reste attaché
au nom de Vaux. MoliÚre apparaßtrait dans « l'hémicycle de l'allée
des sapins », oĂč furent reprĂ©sentĂ©s les FĂącheux. Dans quelque bou-
quet d'arbre plus retiré, on rencontrerait la Fontaine s'abandonnant
Ă sa rĂȘverie paresseuse qui l'a si bien servi. Le vieux Corneille
aurait sa place dans la bibliothĂšque, oĂč, comme il le dit lui-mĂȘme,
« on vient attendre ces précieux moments que Fouquet dérobe aux
occupations qui l'accablent pour en gratifier ceux qui ont quelque
talent d'écrire avec succÚs !. » Sévigné, Scudéry, La ValliÚre, Mcn-
neville, Duplessis-BelliĂšvre, brilleraient dans le grand salon. On
trouverait quelque emplacement bien en vue pour Louis XIV, pour
Villars, pour tous ceux qui, maßtres ou hÎtes de Vaux, ont joué un
grand rĂŽle historique.
Il est Ă croire que cette idĂ©e s'est, plus d'une fois, prĂ©sentĂ©e Ă
l'esprit de M. Sommier. Nous n'en voulons pour preuve que les
portraits placés dans diverses piÚces du chùteau, un buste en terre
cuite de la Fontaine, par Houdon ; un buste en bronze de Charles XII,
par Bouchardon, Charles XII, Ă qui Villars proposait, en 1707, de
marcher, de concert avec lui, sur Vienne. En tous cas, nous la
soumettons avec confiance Ă un homme qui, comme on l'aurait dit
au temps oĂč Vaux brillait de tout son Ă©clat, contribue par ses
dépenses privées « à l'instruction du public et à l'embellissement
de son pays ».
R. Peyre.
1 Expressions de Corneille dans l'Avis au lecteur, placé en tÚte de sa tra-
gĂ©die <ĂŻ Ćdipe, 1659. âą
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MADAME CORENTINE'
IV
â Petite, attrape l'amarre !
Le capitaine Guen, qui arrivait Ă la godille, et doublait la pointe
de la jetée de Perros, lança un paquet de cordes qui se déroula, et
vint tomber sur la haute levée de granit, couverte de goémons
comme un vieux mur oĂč grimperaient des lierres bruns. Marie-Anne
se baissa avec effort, et attacha la corde au dernier échelon d'une
échelle de fer. Le douanier de service regardait.
â Est-ce que la pĂȘche est bonne, pĂšre?
M. Guen, sans répondre, se mit à parer son canot, en alignant,
le long des bordages, les deux avirons, la gaffe et le bĂąton de sapin
qui lui servait de beaupré. Le bruit des bois heurtés s'en allait,
porté au loin par l'eau, dans le petit port en demi-cercle. Cette
musique-là réjouissait le capitaine, et donnait de l'importance à son
débarquement. 11 ne se pressait pas. Des baigneurs, qui l'avaient
aperçu, hùtaient le pas, dans l'espoir d'acheter du poisson.
â La poche doit ĂȘtre bonne, puisque vous ne rĂ©pondez pas!
reprit la jeune femme, les mains jointes sur le devant renflé de sa
jupe grise.
Le capitaine enleva encore son ciré de toile, renferma dans
un placard, Ă l'arriĂšre, revĂȘtit sa veste usĂ©e Ă deux rangs de
boutons d'or qui lui donnait haute mine, puis, saisissant d'une
main les barreaux de l'échelle, il monta, tenant de l'autre un panier
d'oĂč s'Ă©chappaient des gouttes de saumure mĂȘlĂ©e d'Ă©caillĂ©s, qui
tombaient dans la mer.
â VoilĂ ! lit-il en apparaissant sur la jetĂ©e : dix dorades, deux
vieilles et un congre, un petit, par exemple !
â Combien vos dorades, mon ami? demanda une voix d'homme,
dans un groupe de cinq ou six curieux qui s'était formé autour
de lui.
1 Voy. le Correspondant du 10 décembre 1892.
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MADAME COMNTUĆ 1071
â Je ne Tends pas mon poisson ! dit le capitaine.
Il se redressa, en se voyant entouré d'étrangers, de ces « gallos »
qu'il n'aimait guĂšre, et, par-dessus leurs tĂȘtes, oomme il Ă©tait
trĂšs grand, il regarda quelque chose droit en face de lui, sur
le quai, là -bas. C'était son habitude, quand il prenait terre, de
donner le premier coup d'oeil Ă sa maison. Il aimnit la revoir,
-en retrait sur l'alignement des autres, avec la porte abritée d'un
auvent, et ses deux fenĂȘtres ouvertes sur la baie, par oĂč la bri9e
entrait jusqu'Ă la nuit. Et ma foi, il n'avait point l'air ainsi d'un
homme qui vend ses dorades, le capitaine Guen ! Son cou, maigre
et tannĂ©, portait une tĂȘte petite et aplatie, une tĂšte de goĂ©land.
Comme beaucoup de marins, Guen avait des oiseaux du large
l'Ćil bleu vert et transparent. Quand il se fut assurĂ© que tout
était bien en place, dans le bas Perros :
â EnlĂšve, petite! fit-il.
Marie-Anne souleva le panier, le douanier porta la main Ă son
képi, et Guen se mit à marcher rapidement vers le bourg. Arrivé
Ă l'endroit oĂč la jetĂ©e se coude pour rejoindre le quai, il se dĂ©tourna
pour voir l'étranger qui toi avait ainsi fait perdre ses mots, leva
les épaules, et dit, d'une voix radoucie, tandis qu'une sorte de
contentement plissait ses joues raidies par le vent et par le sel :
â Eh! Eh! Marie-Anne! jolie pĂšche, n'est-ce pas?
â Oui, pĂšre !
â Et je n'ai Ă©tĂ© que jusqu'Ă la Noire de ThoinĂ©, sais- tu? Je
n'avais qu'Ă moitiĂ© le cĆur Ă mes Kgnes. Toujours je croyais
qu'il nous était arrivé quelqu'un. Personne n'est venu?
â Non, personne, rĂ©pondit la jeune femme, en changeant de
main le panier.
â Et pas de lettres?
â Non plus.
â Ăa sera pour demain. Dommage que ton SulBan ne soit
pas lĂ , lui qui aime tant la soupe de vieilles! Enfin, tu les por-
teras aux Tody, qui sont pauvres.
â Oui, pĂšre.
Ils longĂšrent le quai, oĂč quelques notables, moins actifs que le
vieux Guen, revenus de toute navigation, mĂȘme de la petite, bonnes
gens Ă colliers de barbe rude, assis sur les bornes d'amarre et les
pieds sur les cùbles, échangÚrent avec le capitaine le grognement
bref des anciennes connaissances du mĂȘme port. Ils baissaient la
tĂȘte, balbutiaient un bonjour, et laissaient passer avec la belle
indifférence d'un navire qui en croise un autre.
Guen, au milieu du port, inclina Ă droite, entra dans le petit cul-
de-sac qui formait une place minuscule au-devant de sa maison,
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1072 MADAME CORENTINE
passa sous l'auvent couvert d'ardoises épaisses, d'un bleu gris, qu
tremblaient, les jours de tempĂȘte, comme un clavier de castagnettes,
et ouvrit la porte.
Pas de lettres! Cela le tourmentait un peu. Pourquoi Corentine
n'avait-elle pas écrit, ni Sullian?
Selon son habitude, quand il rentrait de la pĂšche, il s'assit Ă
califourchon sur une chaise, et alluma sa pipe, tourné vers le maigre
feu qui faisait bouillir la marmite.
â Je sors, pĂšre, dit Marie-Anne; je vais chez les Tudy.
Quand elle eut refermé la porte, la longue salle enfumée redevint
aux trois quarts obscure. Une seule fenĂȘtre TĂ©clairait, petite et
grillagée, à droite de l'entrée. Il faisait nuit de bonne heure dans
cette piĂšce basse, qui servait de cuisine et de magasin de pĂȘche au
capitaine. Une table, des chaises, des filets, des lignes roulées sur
des liĂšges, une paire d'avirons pendus au mur, une voile neuve
dans un angle, c'était tout l'ameublement. Par prévision, depuis
quatre jours, on avait dressé dans le fond un lit de bois pour le
capitaine : si les Jersiaises allaient arriver! La chambre du capitaine,
lĂ -haut, Ă©tait prĂȘte Ă les recevoir. Mais non, rien, pas de nouvelles!
Pourquoi se tourmenter, cependant? Corentine était comme cela,
capricieuse, irréguliÚre. N'allait-elle pas se décider tout à coup et
sans prévenir? 11 la connaissait bien, sa Corentine! Si elle allait
revenir au pays, là , chez lui ! A cette pensée, qu'il avait eue pour-
tant bien des fois, Guen sentit son cĆur se troubler.
C'est qu'il l'aimait bien, Corentine! 11 l'avait aimée, mÎme, d'un
amour do prédilection, quand elle était jeune fille, et qu'on le louait
si souvent Ă cause d'elle. Au retour de chaque voyage, il la trou-
vait embellie. Il comptait avec orgueil qu'il pourrait lui donner une
dot assez ronde, pour une fille de simple capitaine, vingt mille
francs, et qu'elle serait recherchée par quelque breveté, commandant
un beau navire Ă vapeur, un de ceux qu'il aurait voulu ĂȘtre, lui.
Hélas! c'avait été son grand chagrin bientÎt, sa fille aßnée. H ne
lui en avait pas gardé rancune. Il l'avait excusée tant qu'il avait pu,
disant : « Attendez, laissez venir le temps », et, plus tard quand,
répudiée, chassée de Lannion, réfugiée à Perros pendant le procÚs
qui se déroulait, elle était en butte aux médisances de tant de
mauvais cĆurs jaloux, ne cessant de rĂ©pĂ©ter : « On n'a pas su la
prendre, on a été trop dur avec Corentine, oui, trop dur! »
Ses raisons n'étaient jamais bien abondantes ni compliquées.
Il n'avait point voulu entendre ce qu'on lui contait des dépenses,
de la coquetterie et des impertinences de sa fille. Et il était
demeuré frappé dans sa joie de vieux brave homme, dans la paix
de sa conscience droite, comme par un malheur injuste, quand
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MADAME CORENTINE 1073
Mm* Corentine, 9éparée, trouvant la vie impossible à Perros aussi
bien qu'à Lannion, s'était enfuie à Jersey.
Depuis ce moment-lĂ , il s'Ă©tait mis Ă pĂȘcher avec passion. 11
passait des jours, quelquefois une partie de la nuit, dans son canot
à une voile, toujours seul et par tous les temps. Les retraités de
son Ăąge qui le voyaient tant naviguer et se lasser, lui, un riche,
qui avait bien le moyen d'acheter son poisson, disaient : « C'est
Corentine qui lui manque. Il a un chagrin, cet homme-là . » Et ils
n'avaient pas tort.'
Mais la maison du port l'induisait aussi en tentation. Rien ne
volait, rien ne flottait sur la baie qu'il ne le vĂźt, pas un coup de
vent, pas un yacht, l'aile tendue, gouvernant vers la jetée, pas un
vol de ces petites bécassines qui vont, comme des balles d'écume
fouettées du vent, d'une grÚve à l'autre. Des fois, quand il souffrait
d'un rhumatisme, il regardait par la fenĂȘtre de sa chambre, pendant
des heures, la ligne d'horizon, nette, légÚrement courbée, et il
naviguait en pensée. 11 s'en allait bien loin sans doute, dans les
grands espaces, dans l'infini oĂč il avait commandĂ© ce petit point
obéissant, mobile, intrépide, qui s'appelait YArmide ou le Légué.
Des ports lointains oĂč il s'Ă©tait arrĂȘtĂ©, des escales pour une
avarie, pour un supplément de charge à prendre, lui revenaient en
mémoire, et les navires qu'on croisait, et les jolis profits du com-
merce que lui permettait l'armateur, et les nuits sous les vergues
tendues qui criaient, d'un gémissement* doux, à chaque houle, et le
susurrement continu de la brise dans les mĂąts de sapin, si beaux
chanteurs qu'on les eût dit accordés ensemble pour se répondre et
siffler en parties! 11 y avait si longtemps que la mer lui avait pris le
cĆur! Il se rappelait les fiançailles, quand, futur mousse aux pieds
nus, il courait dans les vases du Guer, péchant des crabes et des
anguilles jusque sous la carÚne des goélettes amarrées au quai; il
se rappelait le capricieux et fort amour dont elle l'avait aimé, elle
aussi, quarante-cinq ans durant, ses caresses, ses colĂšres, l'indi-
cible malaise qu'il éprouvait loin d'elle, les nuits toujours parlantes,
l'Ćil mobile des lames qui passent. Oh! il Ă©tait bien de la race
aventureuse dont il est dit, dĂšs les siĂšcles anciens, qu'elle aimait Ă
se lancer sur la mer pour y découvrir des ßles, de l'espÚce des
oiseaux qui ne trouvent pas seulement leur nourriture au large,
mais qui aiment Ă y planer pour le plaisir et pour le libre essor de
leurs ailes.
Cependant, toute cette douceur qui lui venait du voisinage de la
rade était empoisonnée par la pensée de la séparation d'avec sa
fille aĂźnĂ©e. MĂȘme en regardant la mer, mĂȘme en se souvenant de
ses belles années, il se rappelait les mauvaises. 11 y avait des
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1074 MADAME CORBNTWĂ
calomnies, des mots qu'il ne pouvait plus chasser. Par exemple, cette
phrase de Mmo L'Héréec la mÚre, de Mme Jeanne, comme on la
nommait, disant au tribunal : « Je savais, dÚs le début, que mon
fils se repentirait de cette mésalliance, et je l'en avais prévenu, »
Mésalliance! Qui donc, en pays breton, avait le droit de pro-
noncer un mot pareil en visant la fille du capitaine Guen? Qui donc
pouvait accuser la famille d'avoir manqué d'honneur ou de probité,
et qui donc pouvait se vanter d'ĂȘtre de meilleur sang, honnĂȘte,
bien sur, et peut-ĂȘtre plus encore?
Car il y avait, au sujet des Guen, de vieilles traditions. Le capi-
taine ne s'en vantait pas, mais il les connaissait. On disait que la
race était parente de l'apÎtre armoricain, saint Guénolé. Tout petit,
il avait été bercé au récit que les grand'mÚres, discrÚtement, racon-
taient, sous l'abri de leurs capes, les soirs d'hiver. Il savait l'histoire
du saint, fils de comte, dont le nom signifiait : « Il est tout blanc »;
ùme toute blanche, en effet, réfugiée de bonne heure dans la dis-
cipline monastique, Ă l'ombre errante du manteau de saint Corentin,
que les landes de Bretagne voyaient passer tour i tour; ùne égale
et sĂ©vĂšre pour elle seule, qui fut prise de pitiĂ© aux chants de fĂȘte
de la ville d'Ys, et pleura, devant le roi Grallon, sur la ruine pro-
chaine de la grande cité ; ùme éprise de solitude aussi, vagabonde
au service de Dieu. Comme ils étaient nombreux, dans la rudesse
des temps paĂŻens, ces jeunes hommes, fils de pĂšres grossiers et de
mÚres délicates, qui conservaient de l'un le goût des longues
courses et des navigations à l'aventure, et développaient l'instinctive
pureté de l'autre jusqu'au renoncement du cloßtre ! On les voyait
passer, amaigris par le jeûne et rayonnants de visage, au lendemain
des douleurs publiques, soit des rencontres d'hommes d'armes, soit
des pestes, soit des pillages qui laissent les maisons vides et les
champs sans moisson. Pour les deuils, pour les querelles entre
frÚres, pour les enfants premiers-nés emportés dans leur fleur, ou
les appelait en hĂąte. Ils venaient, ils consolaient, et parfois rendaient
toute la joie perdue en ranimant les morts. Puis ils s'en allaient,
ayant peur d'eux-mĂȘmes et des louanges du monde. Ils retournaient
au monastĂšre, dont la porte s'ouvrait sur plusieurs lieues de landes,
ou devant la mer infinie. Parfois, ils prenaient un pain d'orge, leur
bourdon, un livre de chant, et, montant sur une barque, ils allaient
Ă la recherche des Ăźles, encore plus loin des hommes, encore plus
prĂšs de Dieu. Et leur cĆur Ă©tait ravi dans le bruit des vagues. Et
l'instinct profond de leur race chantait en eux, parmi les écueils.
Que de fins Guen, avec son équipage de bons matelots, choisis
dans Perros et Lannion, avait contourné la presqu'ßle bretonne et
passé le raz de Sein 1 II regardait alors, avec un sentiment d* amour
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MADAME CORĂNTINK 1075
et de priÚre, l'ßle plaie, rase sur la mer toujours creusée de lames»
Dans les beaux jours, Ă l'Ă©poque oĂč les pĂȘcheurs mettent le feu au
goëmon dans leurs champs, il s'élevait de là des famées légÚres,
droites dans le ciel pĂąte. Guen songeait que l'aĂŻeul avait fait ainsi.
Le disciple de saint Corentin avait semé l'orge sur ce rocher. Ses
cantiques s'Ă©taient rĂ©pandus parmi les houles, mĂȘlĂ©s aux voix
d'oiseaux. C'est de lĂ que, voulant regagner le continent et n'ayant
plus de barque, il s'était mis à marcher sur ie détroit avec ses
compagnons, ert qu'on les avait vus s'avancer ea file, tout blancs,
pareils Ă une troupe d'alouettes de mer qui suit le creux des lames.
Toujours Guen cherchait du regard l'endroit te moins large du raz
et la pointe probable^ oĂč ils avaient dĂ» aborder.
Se rattachak-il vraiment, par une suite d'ancĂȘtres inconnus,
pĂȘcheurs de homards et de congres, Ă la race du comte Fragan,
qui vit périr la ville d'Ys? Un signe aurait pu donner, un seul,
quelque ombre de vraisemblance à la légende : la secoade fille de
Guen, Marie-Anne. Celle-là était demeurée fille du peuple. Elle
avait conservé le costume, l'allure et les préoccupations ménagÚres
de ses compagnes d'école. Au sortir des classes, elle n'avait pas
demandé des leçons particuliÚres, comme Corentine, ni couru les
assemblĂ©es, ni rĂȘvĂ© bien loin un mari. Tout son roman tenait entre
l'Ă©glise de Perros et la maison du vieux Guen, oĂč, un jour, vers la
vingtiÚme année, un capitaine au long cours était venu la demander
en mariage, oĂč, depuis, elle attendait, pendant des mois, silenciease
et l'esprit toujours ea mer, des réunions qui duraient à peine des
semaines. Ce n'était qu'une femme de marin, dans un bourg de la
cÎte bretonne. Mais l'étrange et charmante physionomie qu'elle
avait, et qui la distinguait de toutes les autres : des yeux mauves
trÚs doux, des cils si fins et si dorés qu'on n'en voyait que le rayon,
point de sourcils, deux graads bandeaux de cheveux d'or seus la
dentelle de la coifle, la bouche longue, les épaules tombantes et,
surtout, une sorte de transparence de visage Ă travers laquelle se
lisait une seule pensée, grave et pure, comme dans les images de
saintes I Ceux qui la voyaient prier dans l'église de Perros songeaient
à des figures de fresque. Elle faisait une impression de passé noble
et lointain.
Ce qu'il y a de eĂčr, c'est que la lĂ©gende, mĂȘme incertaine, et
dont il ne se vantait jamais, avait contribué à bien poser le capitaine
dans le pays de Perros-Guirec. Sans doute, il n'était que Lannion-
nais, et il avait vécu à Lannion jusqu'à son mariage. Mais, pour une
distance de six kilomĂštres, l'excommunication bretonne peut ĂȘtre
levée : on l'avait adopté à Perros. Il y jouissait de l'estime et d'une
autorité particuliÚre dans les choses de la mer. Quand on était
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1076 MADAME CORENTINE
longtemps sans nouvelles d'un bateau, les femmes ou mĂȘme le
syndic venaient le trouver : « Capitaine, il y a la Marie qui devait
arriver la semaine derniĂšre de Christiania; elle n'est pas encore
signalée. » Il avait toujours une explication rassurante : les relùches
dans les petits ports, les avaries qu'on répare dans des tles, certains
courants dont il se souvenait, et qui mangeaient la marche des
navires. Si Guen ne faisait pas partie du conseil, c'est parce qu'il
ne l'avait pas voulu.
Il rĂ©flĂ©chissait justement Ă ce dĂ©faut de nouvelles oĂč l'on Ă©tait du
beau dindy commandé par son gendre, la Jeanne, de Lannion, et il
se donnait des raisons qu'il approuvait de la tĂȘte.
Un bruit de pas qui claquaient sur la terre dure de la place. Il
écouta. C'était le pas alourdi de Marie-Anne. Il y avait aussi des
voix, plusieurs, des voix douces. Qu'est-ce que cela? Serait-il pos-
sible?... Guen se leva, déposa sa pipe dans un trou de la cheminée,
et ouvrit la porte.
â PĂšre, c'est Corentine! dit une voix. Grand-pĂšre, c'est Simone!
dit une autre.
Avant qu'il eût pu se reconnaßtre, il se sentit attiré par deux bras
jetés sur ses épaules. 11 se pencha, et deux lÚvres fraßches, un pli de
voilette relevĂ©e, un nĆud de satin froissĂ© se posĂšrent sur sa joue
hùlée.
â Bonjour, pĂšre 1
Il ne dit rien, mais il la serra si fort contre son cĆur qu'il l'enleva*
de terre un moment. Puis, détachant ses bras, et se reculant, et
fermant Ă demi les yeux, comme s'il avait voulu juger la voilure
neuve d'une goélette :
â Pas changĂ©e ! dit-il, la mĂȘme, bien la mĂȘme! Et l'autre? Voyons?
Simone se tenait en arriĂšre de sa mĂšre, un peu Ă gauche. La
porte entre-bùillée laissait en pleine lumiÚre cette grande jeune fille,
rose comme une Anglaise, étonnée, souriante et grave. Le capitaine
la considĂ©ra de la tĂȘte aux pieds, examina son chapeau de feutre
noir, oĂč s'enroulait un voile blanc, son cache-poussiĂšre, qui Ă©tait
un vĂȘtement nouveau pour lui, et, ne reconnaissant point en elle le
type des Guen, ni leur maniĂšre d'ĂȘtre, en fut comme dĂ©contenancĂ©.
â Ma foi, fit-il, je ne l'aurais point avouĂ©e pour mienne dans la
rue, cette enfant-lĂ , Corentine. Bonne mine, d'ailleurs... Comme la
voilĂ grande!
â Je le crois bien, depuis le temps que vous ne m'avez vue! Vous
ne m'embrassez pas, grand-pĂšre?
Elle s'avança, droite, tendit une joue, puis l'autre.
â Vous savez, grand-pĂšre, dit-elle posĂ©ment, c'est moi qui ai
voulu venin
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MADAME CORENTIKB 1077
â Qu'est-ce que tu dis, Simone?
â Maman, il ne faut pas me dĂ©mentir. Je vous suis si reconnais-
sante d'avoir consenti! Oui, grand-pĂšre, je suis trĂšs heureuse d'ĂȘtre
ici. Je m'y reconnais!
â Oh! petite, ça n'est guĂšre possible!
â Parfaitement, et je me souviens encore des deux jolis bricks
de la chambre, lĂ -haut!... Je vois bien que vous me prenez pour
une demoiselle. Mais je n'en suis pas une, allez! Pour vous le
prouver, si tante Marie-Anne veut me garder avec elle, je l'aiderai
à préparer le dßner.
Elle avait déjà tiré l'épingle qui tenait son chapeau, et accroché
le feutre Ă la dent d'une ancre pendue au mur.
Le capitaine la suivit du regard, content, au fond, de cette fran-
chise et de cette décision, se demandant : « Qu'est-ce que c'est que
celle-là ? »
â Comme il te plaira, rĂ©pondit-il. Marie-Anne devient lourde,
la pauvre, et un peu d'aide ne lui fera pas de mal. Toi, Corentine,
viens lĂ -haut, que je te montre ta chambre*
Ils s'engagÚrent, le capitaine précédant sa fille, dans l'escalier de
bois à petits paliers, bordé de colonnes torses, vieille relique bre-
tonne de cette vieille maison.
â Vous excuserez Simone, mon pĂšre, dit Mme Corentine Ă voix
basse : c'est un peu une enfant gùtée... toute seule avec moi... vous
comprenez...
â GĂątĂ©e? Ma foi, je n'en sais rien encore, repartit tout haut le
marin, qui se sentait porté à défendre sa petite-fille; non, ce qu'elle
a dit n'est pas mal du tout. Seulement, elle n'a pas pris de ton cÎté,
voilĂ !
â Je crois, en effet...
â Il n'y a pas de crime Ă cela, Corentine. Il avait bien ses qua-
lités, lui aussi. N'avait été la mÚre, la dame Jeanne, les malheurs ne
seraient peut-ĂȘtre pas arrivĂ©s.
Le nom du mari ne fut pas prononcé. Mais Mme Corentine
éprouva une sorte d'impatience de le sentir si prÚs. Deux portes
ouvraient sur le dernier palier : en face, la chambre de Marie-Anne;
Ă droite, celle du capitaine. M*e Corentine se hĂąta d'entrer dans la
derniĂšre.
â Que vous l'avez bien arrangĂ©e pour nous ! dit-elle.
C'était vrai. Tout reluisait, tout avait été frotté, lavé ou épous-
seté : les bois du lit, de vieux noyer, sculptés de feuilles de trÚfle
et d'oĂč dĂ©bordaient deux draps brodĂ©s, fleurant la verveine; les
deux coquillages de l'Inde, à valves roses, garnis d'épines blanches
comme des clochetons, qui flanquaient, sur la cheminée, le rameau
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1078 MADAME O0UNTINB
de corail épanoui sous verre; la longue-vue suspendue à deux clous;
le brevet du capitaine encadré; deux gravures coloriées représen-
tant ies anciens navires commandés par le capitaine, un brick et
une goélette d'une fidélité de lignes et de gréement excessive,
posés sur une mer trÚs réguliÚrement labourée avec du Me» et du
vert; tout, jusqu'aux vitres, un peu épaisses, mais nettes, de la
fenĂȘtre, Ă travers lesquelles on apercevait un gĂ©ranium en pot, des
tiges de volubilis grimpant à une fi oeil e agitée, et la belle rade,
au delà , la royale avenue que font les collines en s' écartant, pour le
plus grand bien des caboteurs de Perros, et pour le plaisir des vieux
capitaines en retraite.
â Cela vaut mieux que Jersey, hein? demanda Guen, qui voyait
Mmo Corentioe fixer le large, un peu rĂȘveuse.
â Oui ! fit-elle, sortant de cette distraction et secouant le piquet
de plumes noires de son chapeau : bien mieux !
â Si seulement Sullian Ă©tait avec nous !
â OĂč se trouve-t-il ?
â A Bilbao, chargeant pour le retour. Si tu nous restes un peu,
tu auras chance de le revoir. Nous attendons de ses nouvelles. H
se hĂątera de revenir, tu comprends!
â Oui, embrasser le petit dans son berceau... Elle est bien
lourde, Marie-Anne!
â N'est-ce pas? dit Guen avec un sourire. Ce sera un garçon!...
Dire que si mon gendre Sullian était là , nous serions...
11 voulait dire « au complet ». Mais il songea qu'un autre man-
querait encore, le premier gendre. Et il rougit, le vieux Guen, ea
s'arrĂȘtant de parler, comme quelqu'un qui n'a pas l'habitude de rien
taire, et qui se trouve pris.
Corentine n'eut pas l'air de comprendre, et dit, en revenant sur
ses pas :
â Nous allons ĂȘtre bien ici, pĂšre ! Voyons la chambre de Marie-
Anne?
Quelques heures plus tard, ils dĂźnaient tous dans la salle basse,
autour de la table ronde qui n'avait jamais eu de rallonge. te
quatre couverts étaient mis sur une nappe fine, repassée par la plus
adroite lingĂšre du bourg. Guen avait en face de lui Corentine, Ă
droite et Ă gauche sa petite-fille et Marie-Anne.
Entre les convives c'étaient des regards heureux, et cette conver-
sation brisée de gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps, et
qui effleurent tous les sujets, dans la hĂąte de se remettre au point
les uns des autres, et de tout dire pour mieux se faire agréer*
Plus que les autres, le capitaine causait. Il racontait des pĂšches,
des histoires du haut et du bas Perros, il se souvenait, il rajeunw-
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MADAME CORHRTINE K)79
sait, et retrouvait ses formules et jusqu'Ă ses intonations du vieux
temps, pour dire, Ă propos de tout :
â Eh bien, petite Corentine, le pays breton, est-ce assez bon?
Corentine subissait à sa maniÚre le charme de la réunion. Comme
beaucoup de natures que la vie a tendnes, que l'effort Ă soutenir le
rÎle à jouer surexcite, elle éprouvait une détente, elle jouissait de
pouvoir s'abandonner librement en paroles, sans ĂȘtre jalousement
observée, comme à Jersey, par des étrangers qui ne comprennent
jamais tout de nous-mĂȘmes. Marie-Anne, au nom de Sullian, sou-
vent prononcé, souriait de ce sourire infiniment doux et grave qu'ont
les statues de saints dans les églises et les filles de pure race celte
dans les coins ignorés de Bretagne. Mais le dialogue était vif surtout
entre le capitaine et Simone, Simone, curieuse des moindres détails,
nouvelle en ce pays qu'elle avait Ă peine entrevu dans son enfance,
et qui s'apercevait de la conquĂȘte rapide qu'elle faisait en la per-
sonne de son grand-pĂšre.
â Nous irons voir l'Ă©glise demain, n'est-ce pas, grand-pĂšre?
â Oui, ma mignonne.
â Et la plage de Trestrao ?
â Sans doute.
â Et la pointe du chĂąteau oĂč vous avez chavirĂ©?
â Je le crois !
â Et puis nous irons Ă Ploumanac'b, quand la mer sautera autour
du phare? Ă Tregastel aussi? Grand-pĂšre, il faudra dĂ©cider maman Ă
venir avec nous au pardon de la Clarté, C'est bientÎt?
â Le 15 aoĂ»t.
â Elle viendra ! Voyez-vous comme elle a envie de dire oui! Elle
viendra ! Dans la carriole du boulanger. Je ne veux pas de voiture.
Nous ferons comme maman faisait, quand elle avait mon Ăąge !
Ce soir-lĂ , la maison du capitaine, bien close contre le vent,
contre les regards, ressemblait Ă une Ăźle oĂč des gens heureux se
seraient retirés à l'abri, ignorés, sans témoins. Personne encore, ou
bien peu de gens savaient l'arrivée des deux Jersiaises. L'émotion
du retour était dans sa fraßcheur. Les souvenirs, qui remontent
comme une plante vivace, n'avaient pas eu le temps de jeter leurs
grandes rames tristes dans cette subite floraison de joie.
Le vieux Guen rayonnait. Bien tard, quand tout le monde fut
couché, il ouvrit discrÚtement la porte, il s'échappa pour se pro-
mener Ă grands pas sur la jetĂ©e oĂč la mer montait, caressante et
chantante. 11 reconnut son canot, et, pour la premiĂšre fois depuis
longtemps, ne songea pas aux projets de pĂȘche pour le lendemain.
Il pensait : « Que c'est bon de se retrouver! » Et cela lui remplis-
sait l'Ăąme. Et les voyageuses, dans la chambre qu'il apercevait
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1080 MADAME GORKHTUB
de loin, Ă cause de la veilleuse allumĂ©e, pensaient de mĂȘme.
Seule Marie-Anne rĂȘvait des villes lointaines, des ports qui ne
devaient pas ressembler à celui de Perros, et qu'elle s'efforçait
d'imaginer, parce que son mari était en voyage. Sullian lui man-
quait. Elle ne vivait qu'Ă demi en son absence. Mais elle se sentait
raisonnable, ce soir, et confiante, comme protégée par la joie des
autres.
La veille au soir, 14 août, les cloches de la Clarté avaient sonné
pour annoncer le pardon du lendemain. Elles avaient sonné long-
temps, à toute volée, dans le clocher de granit qui pointe, au bout
de la plage de Perros, sur l'arĂȘte rocheuse partie de la mer et
montant vers les collines. Il y avait déjà du monde autour du
hameau sans verdure, des jeunes surtout, venus pour le feu de
l'Assomption. Et, selon l'ancien usage, le vicaire était descendu, en
procession, bénir et allumer le bûcher de fagots et de broussailles
dressé un peu plus bas, prÚs d'un calvaire. On avait aperçu la
flamme de plusieurs lieues, les gens de mer qui passaient inconnus
dans la nuit, les gens des terres qui veillaient. Longtemps des
traßnées d'étincelles avaient tournoyé en l'air, voyageant parmi les
étoiles, et Mme Corentine, debout sur la falaise de Perros, debout
et muette derriÚre le groupe des siens, s'était souvenue de la joute
des jeunes gens bretons, sautant par-dessus les tisons ardents,
emportant la braise rouge aux talons de leurs bottes, pour montrer
leur courage aux belles qui sont venues, et puis de la promenade
que font les fiancés, la main dans la main, autour du bûcher, pau-
vres gens naïfs dont l'amour longtemps caché, secret des chemins
bordés d'ajoncs ou des roches de la cÎte, s'épanouit et se déclare
devant la Bretagne assemblée, en la nuit de vigile.
Les cloches avaient sonné. Elles s'étaient tues. La pleine nuit
avait dispersé les amants, et, depuis des heures et des heures, il n'y
avait plus, sur l'immense dentelure des cĂŽtes, d'autre lueur que le
feu du petit phare de Ploumanac'h ; il n'y avait plus d'autre bruit
que le roulement ininterrompu des vagues sur les plages et le
sifflement du vent qui fraĂźchissait aux pointes des falaises.
Les hommes tiennent si peu de place dans la nuit !
Cependant beaucoup étaient en marche. Car on vient de trÚs loin
au pardon de la Clarté, d'au moins cinq ou six lieues, de plus loin
encore. Dans les ravins pleins d'herbe, au bord des ruisseaux tout
couverts de vapeur, dans la buée lourde des iris et des menthes
foulĂ©s aux pieds des bĆufs, des fermes s'Ă©veillaient; des gars bre-
tons allaient donner l'avoine aux chevaux immobiles devant le rate-
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MADAME CORENTINE 1081
lier et qui penchaient la tĂšte, endormis sur trois pieds ; dans les
maisons de Trégastel, de l'Ile-Grande et de Pleumeur, dans le pays
cĂŽtier tout entier frĂ©missant sous la mĂȘme nappe rĂ©guliĂšre du vent
qui passe, les pécheurs, plus tÎt que d'ordinaire et comme aux
jour ob la marée le commande, sortaient du lit et allumaient la
rĂ©sine. « Est-ce qu'il est temps de partir dĂ©jĂ , mon homme? â Oui,
deux heures avant le jour. » Et l'homme allait ouvrir la porte,
observait un moment les nuées glissant sur le ciel presque entiÚre-
ment obscur, et revenait dire, ayant vérifié l'heure à je ne sais quel
signe mystérieux : « Il est temps. »
Chez les Guen aussi, on se préparait. Mme Corentine l'avait voulu
ainsi, malgré la petite distance qui sépare Perros de la Clarté, pour
échapper aux commérages dont elle eût été l'objet, en plein jour,
tant qu'aurait duré le voyage, parmi les groupes inoccupés des voi-
sins et des voisines. Déjà elle avait deviné derriÚre elle, plus d'une
fois, le murmure des anciennes médisances échangées d'uue porte
à l'autre, et elle était résolue à ne se montrer que le moins possible
en Perros. Elle s'habillait donc, Ă la lueur de la minuscule lampe Ă
pĂ©trole, l'unique lampe de la maison, que Guen avait prĂȘtĂ©e Ă sa
fille. Dans la chambre voisine, elle entendait aller et venir Simone,
et, de temps en temps, la voix couverte et lente de sommeil de
Marie-Anne, faisant des recommandations pieuses.
â Tu prieras pour moi?
â Oui, ma tante.
â Pour Sullian, qui est en mer?
â Oui, tante.
â Pour le petit qui doit venir?
â Oh ! bien sĂ»r.
Elle ajouta quelque chose bien bas, une demande secrĂšte Ă peine
murmurée, qui ne parvint pas jusqu'à la chambre voisine. Mme Co-
rentine se pencha dans l'entre-bĂąillement de la porte, sans ĂȘtre vue,
et elle aperçut, devant une glace, Simone qui rĂ©pondait de la tĂȘte
un oui sérieux.
Quand ils furent tous partis, Marie-Anne descendit en chemise
pour aller pousser le verrou de la porte, puis elle se recoucha, ayant
froid, ayant peur dans la maison déserte.
11 faisait noir dans la chambre. Le vent secouait les ardoises de
l'auvent et les volets fendus, par oĂč entraient les lueurs pĂąles du
matin. Elle se tourna du cÎté du mur, et ferma les yeux.
La mer montait.
Tout Ă l'heure le bruit des pas, la voix du pĂšre, de Corentine,
de Simone, les roulements de la carriole s'éloignant, couvraient la
plainte de la marée. A présent elle emplissait tout le grand silence
25 dbcimbre 1892. 69
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mt MADAME GORERTIinE
du bourg endormi; elle arrivait, apportée de tontes les plage*
voisines, de tons les éeueih semés au large, tantÎt aiguë et sifflante,
tantÎt sourde» toujours triste.
Ohl quand elle était petite, Marie- Anne était curieuse de \a mer
et attirée par elle. Dans les jours d'été, elle restait des aprÚs-midi
entiĂšres, gamine aux cheveux emmĂȘlĂ©s, coucbĂ©e i plat ventre sur
les fadaises, à voir galoper les vagues et l'écume sauter, familiÚre
comme toutes les petites de la cĂŽte avec celle qui les rendra veuves.
Quand elle était petite, elle courait pieds nus sur les grÚves,
pour chercher des coquillages roulĂ©s par la tempĂȘte et des dĂ©bris
qu'elle jette souvent, des boĂźtes de conserves, des bouteilles et des
bois flottants qui sont couverts d'animaux.
Quand elle était petite et qu'il faisait gros temps, la nuit, elle 9e
tenait éveillée dans son lit, contente d'avoir peur, parce que le pÚre
était là , au fond de la chambre, qui la rassurait, et elle écoutait
avec ravissement, le drap ramené sur les yeux, la grande musique
de Bretagne, l'hymne sauvage qui s'Ă©lĂšve de toutes les plages Ă
la fois.
Mais à présent, elle avait horreur de l'entendre. Elle ne se pro-
menait jamais sur les falaises. Les coups de vent l'épouvantaient.
Elle savait que la mer emporte au loin les hommes, qu'elle sépare
les Ă©poux et brise les cĆurs. Elle aurait voulu ne point rencontrer
toutes ces veuves dans le bourg, car cela fait penser. Elle con-
naissait les attentes longues, l'inquiétude des retards quand une
lettre doit venir, et cette souffrance d'appliquer son pauvre esprit,
des heures entiĂšres, sans mĂȘme pouvoir imaginer oĂč se trouve le
navire du bien-aimé, en route, au port, ou bien La nuit
surtout, quand elle était seule et que la mer parlait ainsi, il lai
semblait qu'on criait au secours. C'était lui, dans la brume, dans
la houle, à des distances infinies. Il appelait : « Marie-Anne ! Marie-
Anne! » Elle s'éveillait en tendant les bras. Ohi la mer, elle la
détestait.
Et voilà qu'au matin de ce pardon, et depuis des heures déjà , la
mer chantait sa chanson mauvaise. Marie-Anne s'enfonça dans les
draps pour ne plus l'entendre. Elle tĂącha de ne plus penser.
VI
Les trois voyageurs avaient monté la rude cÎte du bourg, passé
devant l'église, laissé à droite la Croix-Erskine, et suivaient la route
qui tourne par la crĂȘte des collines, autour de la plage de Trestrao.
Le cheval, un mauvais cheval blanc, tout menu entre les brancards
et qu'on s'étonnait de ne pas voir enlevé en l'air quand il portait le
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madame coamnrc tm
âąpain du boulanger, traĂźnait assez rĂ©solument la carriole, an petit
trot, le capitaine et Simone par devant, Mmo Corentine & l'arriĂšre,
assise sur un pliant. C'était l'heure grise, sans relief et sans joie,
qui précÚde l'aube. Hais déjà on pouvait prédire que la journée ne
serait pas belle. Le vent avait ce souffle régulier qui dure. Il venait
de l'ouest, poussant la brume, non pas des nuages amoncelés
comme il en passe souvent au matin et que le soleil dissout, mais
une masse lourde, uniforme, couvrant des lieues de cĂŽte. Dans la
campagne, appesantie d'eau et de sommeil, rien ne luisait. L'ho-
rizon rétréci coupait en deux des pointes toutes proches des falaises.
La mer n'était d'aucune couleur. Seule, la vague déferlait, trÚs
lente, en volutes d'un vert tendre sur le sable de Trestrao.
â Ăa ressemble Ă la NorvĂšge, ce temps-lĂ , disait le capitaine.
Les femmes se taisaient, saisies par le froid. Leurs yeux, las
<T errer sur cette ombre morne, revenaient sans cesse Ă ce point fixe
devait elles, le clocher de la chapelle de la Clarté, droit et net au-
dessus d'un plateau de roches dénudées. à mesure qu'elles appro-
chaient, des bruits de voix et de pas montaient plus fréquents des
vallons noyés dans la brume. Les bourrelets d'ajoncs qui bordent les
chemins s'écartaient au passage d'une carriole. Des groupes de
pÚlerins débouchaient sur la route, de tous les sentiers qui tordent
autour des champs leurs deux murs en pierres sĂšches, ou des adresses
invisibles tracées parmi les landes. Simone regardait curieusement
ces bandes de paysans rapidement dépassés par la voiture, tandis
que sa mĂšre, gĂȘnĂ©e, tournait presque aussitĂŽt la tĂšte, avant d'avoir
pu lire, sur la physionomie des gens, ce mouvement de surprise
qu'elle connaissait si bien : « Tiens, la fille de M. Guen, celle qui a
laissé son mari à Lannion ! La voilà ! C'est elle ! Vovez donc ! »
BientĂŽt la rumeur grandit. Le cheval se mit de lui-mĂȘme au pas
pour gravir le dos pierreux de la butte. Et Guen prit son air de
pilote responsable, les yeux bridés et fixes, tùchant de ne heurter
personne dans la foule serrée autour de la carriole. En haut, on
voyait maintenant quelques pauvres toits d'herbes sĂšches collĂ©s Ă
l'abri de gros rochers ronds, couverts de lichens, un village misé-
rable au-dessus duquel s'enlevaient la petite nef de granit, les
ogives, la balustrade à jour et le clocher dentelé, comme un cierge
avec sa manchette de papier. La nuit se dissipait. Vers Perros, en
arriÚre, une bande rose affleura l'horizon, et s'éteignit, couverte
aussi par le brouillard. C'était le jour. La plainte de ht mer parut
grandir encore. 11 y eut des mouettes qui passĂšrent dans le vent
Les cloches sonnaient la premiĂšre messe.
Guen fit le tour de l'enceinte de murs bas qui enveloppe la cha-
pelle, ayant peine Ă passer h cause des hommes qui refusaient de
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1084 MADAME CORENT1NE
se ranger. Ils étaient si nombreux, que le peu de bruit qui s'élevait
de la place Ă©tonnait d'abord, pĂȘcheurs pour la plupart ou paysans
des paroisses voisines, vĂȘtus de sombre, toutes les lignes angu-
leuses, le visage creusĂ© de rides, l'Ćil fixe et froid, gardant,
mĂȘme aux jours de fĂȘte, la songerie du large et l'inquiĂ©tude du
danger. Aux bords de la place, sur le seuil des portes, aux angles
des routes, des mendiants demandaient F aumĂŽne, dans une langue
rauque. 11 y en avait des grappes autour des brĂšches ouvertes dans
l'enceinte de la chapelle, des ĂȘtres affreux de misĂšre, tendant aux
pĂšlerins, dans une sorte de concurrence sauvage, leurs moignons,
leur poitrine rongée de lÚpre, des plaies mal bandées et saignantes.
Des idiots, habillés de jupons, tournaient autour de leur bùton. Des
joueurs de vielle raclaient des airs lugubres. Et tout au bout du
tertre, le long de la pente qui descend vers Ploumanac'h, les mar-
chands ambulants dressaient sur leurs tréteaux des piles de pains
mous, de gùteaux mal levés, ou des mannequins pleins de paires et
de prunes, cahotées, meurtries, mais jamais mûres.
De rares coiffes blanches glissaient dans cette cohue sans gaieté.
Les coiffes blanches emplissaient l'église.
Guen détela le cheval dans un pré voisin, déjà encombré de car-
rioles les brancards en l'air et de chevaux attachés par des cordes
aux ajoncs de la haie. Puis il vint retrouver Corentine et Simone
dans la chapelle.
La matinée ressembla aux matinées de tous les pardons, quand
l'assistance est encore exclusivement bretonne. AprÚs avoir erré
autour de la place et fait le tour de toutes les maisons, examiné les
costumes, les étalages forains, déjeuné dans une chambre, dont une
paroi de rocher avançante formait le fond, les deux femmes aban-
donnĂšrent le capitaine, qui rencontrait Ă chaque pas d'anciennes
connaissances des ports de la cÎte, et s'assirent à l'écart, sur un
petit mur de champ, prĂšs de la pente par oĂč devait descendre la
procession.
La brume accourait toujours du large. Elles apercevaient la mer
comme une lame de métal poli, au delà des roches confondues et
ternes. Le nez rose de la pointe de Ploumanac'h lui-mĂȘme paraissait
gris. A leurs pieds une vallĂ©e dĂ©solĂ©e, coupĂ©e de ravins oĂč la mer
avait dĂ» venir autrefois, des landes, de pauvres coins de chaume
entourés de murs, la route qui montait, et, juste au bas de la cÎte,
le calvaire, encore noirci tout autour par le feu de joie de la veille.
Longtemps elles restĂšrent lĂ , causant un peu, envahies par la
mélancolie de ce jour brumeux et de cette campagne morte. A leur
droite pourtant, la place se remplissait de plus en plus de pĂšlerins
et de curieux. On ne voyait plus l'herbe, mais seulement un flot
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MADAME CORENTINE 1085
mouvant de chapeaux noirs et de coiffes blanches. Des étrangers,
perdus dans cette marée humaine, l'ombrelle ouverte, tùchaient de
gagner le bord. Et de grands gars bretons levaient leurs tĂȘtes de
cavaliers par-dessus la foule, et bousculaient leurs voisins avec le
sourire bĂȘte de la force.
Enfin les cloches sonnĂšrent, mĂȘlĂ©es au vacarme de la fanfare du
collÚge de Tréguier, pour annoncer le départ de la procession.
Et voilĂ , sortant de la chapelle et refoulant la masse noire des
curieux, la croix d'argent aux bras de laquelle pendent six clochettes
en carillon ; puis les petits garçons et les petits filles des villages
avec des banderoles; les pupilles de la marine, en vareuse bleue,
le col ouvert, qui portent trois vaisseaux, de ceux qui tournent toute
Tannée, au bout d'une corde, devant l'autel. Quand les jeunes filles
passent, Simone, qui a eu de la peine Ă obtenir la permission de
Mme Corentine, se met au milieu d'elles, dans le rang le plus proche,
et commence Ă descendre la pente. La mĂšre reste seule. Les jeunes
femmes défilent à leur tour, sur deux rangs, graves, ayant encore
leur air de vierges. Elles tiennent d'une main leur cierge, de l'autre
un petit paquet blanc ou gris, l'enfant nouveau-né qu'elles consa-
crent ainsi à la MÚre d'espérance, dont la statue s'en va devant.
Celles qui suivent n'ont plus leur mari ; elles ont quitté les chùles
clairs, enlevé l'épingle qui tenait assemblées les ailes de leur coiffe,
et les deux bandeaux maintenant pendent sur leurs épaules. Un seul
jour a suffi. Le regard dur et défiant de la race a reparu en elles.
Plusieurs sont jeunes pourtant. Elles descendent lentement, pous-
sées par les files noires des hommes, les banniÚres, la musique, les
prĂȘtres qui chantent. La procession est tout allongĂ©e sur la pente.
Elle s'enfonce dans la buée. Et le vent qui secoue les capes, les
banderoles, les tabliers clairs, les mousselines des coiffes, fait
de tout cela comme de l'écume qui vole aux deux bords du chemin.
Mme Corentine avait regardé la procession, tant qu'elle avait pu
apercevoir le feutre noir et le bout flottant du voile de Simone.
Quand elle ne vit plus rien qu'une masse indistincte ondulant autour
du calvaire, son regard parcourut les groupes de baigneurs éche-
lonnés dans les petits champs pierreux, de l'autre cÎté du chemin.
Ils dominaient de plusieurs mĂštres l'endroit oĂč elle se trouvait. Et,
à mesure que ses yeux remontaient ainsi la pente, une inquiétude
grandissait en elle. Elle avait Ă©tĂ© saisie, Ă l'instant oĂč sa fille la
quittait, du pressentiment qu'elle allait le revoir, lui, dans cette
foule. Sans doute, il ne venait que rarement aux fĂȘtes, en dehors
de Lannion, mais il devait ĂȘtre Ă celle-lĂ . Elle le devinait ; elle en
était sûre.
Et, en effet, presque en face, séparé d'elle par vingt rangs de
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1066 MADAME CORENTINE
fidĂšles suivant, pĂȘle-mĂȘle, le clergĂ©, elle le reconnut, lui, son mari,
Guillaume L'Héréec.
Elle se baissa instinctivement, pour ĂȘtre mieux cachĂ©e par le flot
<tes passants.
Depuis dix ans, elle ne l'avait pas revu. Il était là , le dos appuyé
une roche ronde, un peu en arriĂšre d'une jeune femme qu elle ne
connaissait pas et d'un étranger en béret blanc, qui prenait un
croquis à main levée sur un album. 11 semblait regarder vers Plou-
manac'h. Combien changé ! Non pas qu'il eût beaucoup vieilli : sa
barbe en carré, un peu plus longue qu'autrefois, demeurait presque
entiÚrement noire. La taille avait épaissi, mais la physionomie
surtout n'Ă©tait plus la mĂȘme : toute la jeunesse en avait disparu,
tout le feu du regard, et F énergie était devenue sombre, sur ce
visage qui portait Ă©crit qu'il y a des douleurs sans trĂȘve et que h
vie est lourde.
Corentine se sentit émue d'abord; elle ne s'attendait pas à lui
trouver cette figure-là . Elle ne pouvait détacher les yeux de cet
homme qu'elle avait aimé, puis détesté, et qu'elle considérait à pré-
sent avec une sorte de curiosité apitoyée. La jeune femme qui,
devant lui, montée sur une chaise, applaudissait du bout des doigts
la procession, comme un spectacle, se détourna, et, par-dessus
l'épaule, lui dit quelques mots. M. L'Héréec sourit à peine, et
s'absorba de nouveau dans la contemplation d'un point, sur la
pente, lĂ -bas.
Une pensée traversa l'esprit de Mme Corentine. Son mari avait
vu Simone. C'est elle qu'il fixait. H était venu pour elle. Il atten-
dait qu'elle passĂąt pour se faire reconnaĂźtre, pour lui parler, pour
l'emmener!
L'ancienne jalousie se réveilla tout entiÚre. En un instant, cette
pitié disparut qu'elle avait éprouvée e» apercevant M. L'Héréec. Il
redevint l'ennemi. Elle se sentit prisonniĂšre de la foule. Son ima-
gination exaltée lui représenta comme une trahison la présence de
son mari Ă la fĂȘte de la ClartĂ©. Elle l'accusa de lĂąchetĂ©, elle ne se
souvint plus qu'elle-mĂȘme Ă©tait venue Ă Perros avec l'intention
déclarée de lui laisser quelques jours sa fille. Non, dÚs lors qu'elle
n'était maßtresse ni de l'heure ni du lieu, la conduite de son mari
lui semblait odieuse. Elle s'y opposerait, elle ferait un scandale
plutĂŽt que de cĂ©der. Et, tremblante, prĂȘte Ă crier, elle regardait
venir Simone parmi les jeunes filles qui remontaient vers la chapelle.
Simone chantait un cantique breton, les yeux levés, radieuse.
Elle approchait. M. L'Héréec la suivait du regard. Mu* Corentiae
crut remarquer qu'il devenait tout pĂąle, puis qu'il faisait un pas
en avant.
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VABĂ ffi GOtmiRE 1BB7
Unie minute s'Ă©ooula, «oĂč la vie s'arrĂȘta en elle.
Simone arriva, ne se doutant de rien. Elle chercha sa mĂšne,
voulant continuer, et <fit :
â Avons-nous bien fait de venir, mĂšre!
Mais celle-ci étendit le bras impérieusement, et prit la main de
Simone.
â Viens, viens! dit-elle.
â OĂši donc?
â Viens vite !
Les spectateurs se rangĂšrent, pour laisser passer la jeune fiHe.
â Je sois souffrante, dit Mme Corentine en l'entraĂźnant. Viens,,,
je veux rentrer.
Elle tournait les groupes inégaux massés sur la place, eHe ae
levait pas les yeux, sa main tremblait, et ne lĂąchait pas celle de
Simone. Une voix d'homme, éclatant prÚs d'elle, la seceua d'un
frisson. C'était un marchand dont la foule avait renversé le tréteau.
Au bout de la place, vers le nord, il y avait l'auberge oĂč l'en
s'était -donné rendez-vous.
â Entre lĂ , dit Mm° Corentine : de l'autre cĂŽtĂ©, dans bt petite
salle, tu seras mieux... mets ton manteau... nous partons.
Elle-mĂȘme, debout prĂšs -de la porte, jeta un coup d'Ćil sur les
hommes plus rares autour d'elle. Celui qu'elle redoutait dy voir
n'était pas là . 11 n'y avait que Ouen, causant paisible, comme «Me
l'avait laissé, avec deux vieux de son ùge.
U vint, elle lui dit quelques mots, et il partit aussitÎt vers le pré
voisin en hochant la tĂȘte. Que cela Ă©tait triste, capitaine Guen, cette
guerre des époux que vous n'aviez pas connue, wus, dans vos vingt
ans de mariage ! Que cela était dur de fuir, emmenant la fiHe de
peur du mari, et la petite-fille de peur du pĂšre! Obi la maudite fĂȘte
de Lannion, qui troublait encore celle-ci, quinze ans aprĂšs!...
Les cloches sonnaient joyeuses, sonnaient la rentrĂ©e des clercs Ă
la chapelle, quand la carriole s'éloigna au trot, décrivant un cercle
au delĂ du village, loin dans la campagne* Les deux femmes se
taisaient. Simone avait deviné. Elle ne demandait rien. Et, se sen-
tant disputée, elle souffrait comme elle avait déjà souffert tant de
fois Ă Jersey, mais plus vivement, avec un trouble de plus et le
regret de «e point l'avoir vu, lui qui était venu, lui qui avait dû la
regarder passer avec des larmes. Et elle avait souri ! Et elle avait
chanté! Comme il l'avait trouvée, sans doute, insouciante et légÚre I
Comme elle avait eu tort d'ĂȘtre gaie, involontairement, devant lui!
Le -capitaine essayait de faire diversion et d'amuser ses compa-
gnes de route, en racontant des histoires de Trébeurden et -de Pleu-
meur qu'il venait d'apprendre. Mais cela ne rencontrait point d'écho.
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1088 MADAME CORENTINE
Ils avaient tous bùte de rentrer. Les femmes, enveloppées dans
leur manteau long, penchées en avant à cause du vent violent qui
soufflait d'en face, ne regardaient mĂȘme plus la route, ni les pas-
sants, ni rien.
VII
Dans la maison du vieux Guen, Marie- Anne, énervée et inquiÚte,
surveillait la marmite pendue au-dessus du feu, et deux pots de
terre, contenant le dßner, enfoncés jusqu'au haut de la panse dans
la braise rouge qui éclairait déjà la salle, car le jour se retirait. Au
lieu de demeurer assise, occupée d'un ouvrage de couture ou de
tricot, comme le lui avait recommandĂ© sa sĆur, Marie-Anne s'Ă©tait
tenue debout, depuis le matin, allant jusqu'Ă la porte ou montant
dans les chambres, pour voir le temps. OĂč Ă©tait l'homme, par cette
bourrasque? 11 avait dĂ» partir de Bilbao voilĂ bien six jours.
Pourquoi pas de nouvelles encore? Il en aurait envoyé, sûrement,
s'il était arrivé au port de Bordeaux. 11 était donc en mer, fuyant
au hasard sur ce golfe mauvais, en danger de sombrer avec son
bateau et ses quatre hommes de Lanoion, et le petit mousse de
Ploumanac'h, qui pleurait en partant. Pour elle, le temps qu'il faisait
en riviĂšre de Bordeaux, c'Ă©tait le mĂȘme qu'elle voyait Ă Perros. Et,
depuis une heure surtout, comme c'était effrayant, la mer soulevée
en vagues courtes, au large de la baie d'oĂč l'eau s'Ă©tait retirĂ©e, les
feuilles toutes vertes emportées par le vent qui soufflait en trombe.
Elle Ă©tait noire comme le ciel, la mer, et aussi dĂ©serte. Tout Ă
l'heure seulement, une voile avait passé, toute petite, à l'horizon, et
de l'apercevoir ainsi, dans l'immense abandon, Marie- Anne était
revenue, pĂąle comme sa guimpe, auprĂšs du feu.
La carriole roula sur la petite place.
â Eh bien, chĂ©rie, dit Mmo Corentine, tu as une lettre?
â Rien ! Depuis quatre jours au moins qu'il devrait ĂȘtre rendu.
Pas une lettre!
Mme Corentine lui trouva les mains moites et les traits tirés.
â Tu t'es fatiguĂ©e, Marie- Anne. Ce n'est pas bien. Sois donc
sage! Sois donc calme un peu! La lettre viendra. Mon Dieu, ce n'est
qu'un retard.
Calme! qui donc TĂ©tait dans la maison? Guen lui-mĂȘme, quand
il apprit que son gendre n'avait pas Ă©crit, ne put s'empĂȘcher de
dire :
â Je ne comprends pas cela. Il faut qu'il soit restĂ© en Espagne.
Lui aussi, il avait été rouvrir la porte, comme s'il ne savait bien
quel temps il faisait, et il était revenu en haussant les épaules,
mécontent.
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MADAME CORENTINE 1069
Sa fille aßnée était remontée comme il entrait.
â Je vais quitter mon manteau, pĂšre, et Ă©crire Ă Saint-HĂ©lier.
Un mot pressé.
Elle n'avait rien écrit. Elle n'avait pas enlevé son manteau. Elle
se tenait derriĂšre la fenĂȘtre de la chambre, Ă©cartant du doigt le
rideau, le front appuyé sur les vitres, et elle essayait de reconnaßtre
quelqu'un, parmi les gens qui arrivaient du pardon, et traversaient
le quai.
Une sorte d'angoisse la tenait lĂ , immobile.
Passerait-il? Oh! maintenant elle savait bien qu'il n'y aurait pas
de scĂšne, pas de tentative pour emmener Simone. Il avait vu l'en-
fant. Et il n'avait rien fait pour se montrer Ă elle, rien qu'un pas,
d'instinct. Puis il s'Ă©tait arrĂȘtĂ©. MalgrĂ© elle, Mmo Corentine lui Ă©tait
reconnaissante. Il avait agi en galant homme. Assurément la tenta-
tion avait Ă©tĂ© forte... Quel visage triste I... Quelle vie ce devait ĂȘtre
Ă Lannion,... la sienne, Ă elle... et, plus vide encore, sans enfant,
sans rien...
Chose étrange! En partant de Jersey, la seule préoccupation
qu'elle avait eue, c'Ă©tait de garder sa fille; elle n'avait songĂ© qu'Ă
Simone. Sa propre situation lui était à peine apparue. Et si elle avait
un instant prévu la possibilité d'une rencontre avec M. L'Héréec,
c'était avec un sentiment si vif de ses rancunes et de ses droits
qu'elle n'en avait pas Ă©prouvĂ© la moindre Ă©motion pour elle-mĂȘme.
A présent, depuis une heure, elle se sentait envahie par un trouble
nouveau. Malgré son effort, elle ne retrouvait plus cette belle indiffé-
rence, ou ce mépris, faciles de loin...
Les pÚlerins défilaient, et l'ombre tombait.
Allait-il, comme les autres, suivre le quai, sans lever les yeux
vers le logis enfoncĂ© entre les maisons neuves? Peut-ĂȘtre il Ă©tait
déjà passé, dans quelqu'une des voitures d'étrangers, vite disparues.
Que lui importait donc?... Elle se le demandait. Elle se disait qu'elle
serait plus tranquille lorsqu'il aurait quitté Perros, et que c'était
son devoir de mĂšre de veiller encore, Ă cause de Simone... Et elle
avait la conscience intime qu'elle se mentait Ă elle-mĂȘme. Et elle
restait, la tĂȘte ardente sur la vitre que le vent secouait.
Dans cette inquiĂ©tude de tout son ĂȘtre, Mmo Corentine, l'oreille
tendue aux bruits du dehors, entendit le pas rapide d'un cheval
lancé sur la pente du haut Perros, et qui se ralentissait en place
droite, sur le port. Elle eut la certitude que cela devait ĂȘtre sa
voiture Ă lui. Elle ne laissa plus qu'une mince bande de rideau
soulevée. Elle s'écarta un peu. Et un cabriolet tendu de bleu, qu'elle
connaissait bien, longea l'extrémité de la petite place, lentement.
Il s'arrĂȘta une seconde. Une tĂȘte brune et forte se pencha en dehors,
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1080 ItWUffi COBBITM
et regarda les deux fenĂȘtres, l'une aprĂšs l'autre. Puis, ub coup de
fouet an cheval qui s'emballa, et conénwa vers le tournant de Saint-
Quay.
Alors deux larmes jaillirent des yeux de Jl"a CorentĂźae. Devant
cette douleor muette et maĂźtresse d'elle-mĂȘme, devant ce sourenir
silencieux accordĂ© Ă Simone, Ă * die peut-ĂȘtre, son cĆnr se fondit.
Elle plemraL Elle* s'enfonça dan» le fawaiteuà U tournant le dos à la
fenĂȘtre, et elle se sentit misĂ©rable. Simone lui parut comme ud
jouet qui occupait et qui ne remplissait pas sa vie. Tout le factice,
tout le convenu de son existence, qu elle n'avait jamais voulu voir,
éclatait à ses yeux, malgré elle, avec mie évidence affreuse, et ce
mensonge perpĂ©tuel qu'elle s'Ă©tait fait Ă elle-mĂȘme pour se persuader
qu'elle était heureuse, qu'elle aurait la paix désormais. Gomme tout
cela, s'était écroulé en une minute, ou plutÎt, comme elle voyait
bien que tout cela n'avait jamais existĂ©, que son cĆur Ă©tait vide,
qu'elle avait perdu quelque chose que rien ne remplacerait jamais,
jamais. Elle demeurait là , pleurant, sans un effort de volonté, sans
un remords et sans un projet, dans la contemplation du sort digne
die pitié qui était le sien, et de l'ironie de ces séparations. Entre elle
et cet homme qui venait de passer, il y avait un arrĂȘt de justice, il
y avait le temps, l'opinion, les ressentiments aigris par l'éternelle
méditation des torts de l'autre. Ils ne s'aimaient plus. Et cependant,
pour l'avoir seulement revu, elle Ă©prouvait la mĂȘme impression
d'abandon que dix ans plus tĂȘt ! Rien n'Ă©tait changĂ©. « Comme j'ai
en tort de quitter Saint-Hélier » , pensait-elle.
â Maman, cria Simone, grand^pĂšre vous attend pour dĂźner.
Vous avez dû écrire une bien grande lettre, là -haut !
Elle épongea rapidement ses yeux, et descendit.
vnr
En la voyant entrer, ils crurent tous qu'elle avait pleuré à cause
de Sullian, qui n'écrivait pas. Et le pÚre fut content de penser que
les deux sĆurs Ă©taient restĂ©es si unies. D'un coup d'Ćil, il fit com-
prendre Ă Corentine qu'elle devait se contenir, pour ne pas effrayer
Marie-Anne, déjà si malheureuse, et, dans son regard, il y avait un
remerciement aussi.
La bougie, posée sur la nappe, éclairait leurs visages, tous
quatre soucieux. Guen, qui avait tant parlé le long de la route, ne
répondait plus que par monosyllabes aux questions de^sa petite-fille,
qui essayait du moins de secouer ses propres songeries et d'égayer
ce repas lugubre. Elle demandait : « N'est-ce pas, grand-pÚre,
c'étaient bien les pupilles de la marine, les petits avec de grands
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MADAME CORENTINE 109t
cols? » Ou bien : * Dans votre jeunesse, grand -pÚre, le pardon de
la Clarté était donc encore plus beau qu'aujourd'hui? » Mais le
grand-pÚre et Marie- Anne voyageaient en pensée bien loin du pardon
de la ClartĂ©. Mm8 Corentine revoyait ce cabriolet arrĂȘtĂ© devant la
petite place et filant ensuite, Ă toute vitesse, vers Lannion. Il n'y
avait qu'un seul moment, fugitif, oĂč leurs Ăąmes fussent Ă l'unisson.
C'était quand un tourbillon de vent, plus fort que les autres, s'en-
gouffrait par la cheminée, heurtait les volets contre les murs, et
poussait, comme un homme qui veut entrer, la vieille porte massive,
qui se levait sur ses gonds. Alors, les quatre convives dressaient la
tĂȘte, et regardaient, avec un frisson, du cĂŽtĂ© oĂč la mer Ă©tait si
furieuse dans la nuit.
A chaque fois, le capitaine remuait 9on assiette ou demandait du
vin, pour détourner l'attention de Marie- Anne. Sa petite lui faisait
pitié.
Il alluma sa pipe, aprĂšs le dĂźner, et, ne sachant que faire pour
chasser l'ennui, décrocha du mur un petit bateau qu'il avait cons-
truit autrefois sur le modÚle de son brick le Légué. Il s'assit devant
le feu, ses deux filles à sa droite, Simone debout, appuyée sur le
dos de la chaise, et entreprit de démontrer la voilure et le gréement
aux Jersiaises. Marie-Anne savait tout cela, et n'écoutait guÚre.
Il n'en était qu'à la premiÚre vergue de misaine, quand on frappa
trois coups Ă la porte.
Guen se demanda un instant si ce n'Ă©tait pas encore la tempĂȘte,
et dit :
â Entrez!
Toutes les voiles du petit bateau claquÚrent, affolées. Et un gros
homme, qui venait d'ouvrir la porte juste assez pour pouvoir se
glisser dans l'appartement, la referma avec peine, en appuyant les
deux mains.
â Bien le bonsoir, vous tous! dit-il.
Il avait la figure inerte et comme morte des hommes trop gras,
les joues rases, pendantes, cernées aux coins de deux virgules de
poils noirs, les yeux tout petits, les cheveux gris en brosse. Son
complet de molleton brun, trempé de pluie, lui donnait un air de
maĂźtre nageur.
En reconnaissant le syndic des gens de mer, Guen et Marie-
Anne avaient été tellement saisis, que ni l'un ni l'autre n'avaient
répondu à son salut.
â Il y a une dĂ©pĂȘche de la marine pour vous, capitaine.
En parlant, l'homme déboutonnait sa veste avec peine, de la
mĂȘme main dont il tenait sa casquette de soie mouillĂ©e. H retira un
papier qu'il tendit au capitaine.
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1092 madame corentike
Guen s'était levé si brusquement, que le petit navire tomba par
terre, les inĂąts rompus. Personne n'y prit garde. Guen lisait. II eut
une commotion qu'il réprima aussitÎt, regarda Marie-Anne, et dit :
â Il y a une mauvaise nouvelle, mes enfants.
Personne ne demanda laquelle. Tout le monde savait, Marie-Anne
surtout, qui semblait prÚs de défaillir, toute blanche, n'ayant de
vivant que les deux yeux qui regardaient la bouche du pĂšre.
Il reprit, lisant :
« â Misaine, canot, Ă©chelle de h Jeanne de Lannion, venus cette
nuit à la cÎte. » C'est le commissaire de marine de la Tremblade
qui envoie cela.
Il n'y eut pas de cri. C'était le naufrage toujours présent aux
femmes de Bretagne, le malheur qui frappe un jour l'une, un jour
l'autre. Depuis vingt-quatre heures Marie-Anne le sentait sur elle.
Seulement elle ferma les yeux, se laissa tomber sur les genoux de
Corentine, assise prĂšs d'elle, et se mit Ă sangloter.
Pendant une minute on n'entendit, dans la grande salle, que le
bruit étouffé de ses sanglots et le piaulement du vent de mer.
Simone s'était agenouillée devant sa mÚre, et caressait la joue
pĂąle de Marie- Anne.
â Ne pleurez pas, tante Marie-Anne! Tout n'est pas perdu, peut-
ĂȘtre.
Toutes deux, la fille et la mÚre, tournées vers la porte, les yeux
en larmes, regardaient alternativement Guen et le syndic, deman-
dant aux hommes un peu d'espoir, une consolation qu'ils pouvaient
avoir, eux. Et ils se taisaient, Guen relisait pour la dixiĂšme fois la
dĂ©pĂȘche, toutes les rides de son vieux visage creusĂ©es par la souf-
france, incapable de parler.
Pourtant il comprit la supplication muette des femmes, fit un
grand effort pour paraĂźtre calme, et dit :
â Ma petite fille, tu te rappelles, j'ai naufragĂ© bien des fois...
â Je t'en prie, Marie- Anne, reprit Mme Corentine, Ă©coute ce que
dit le pÚre, ne te désole pas comme cela I
â Tante Marie-Anne, ayez courage, Ă©coutez ce que dit grand-
pĂšre!
Et elles demandaient, la tĂȘte levĂ©e vers le vieux Guen, quelques
paroles encore pour adoucir cette douleur accablée qu'elles tenaient
lĂ , entre elles deux.
â Tu vois qu'on en revient, continua le capitaine. D'ailleurs, il
ne parle pas du bateau, le commissaire. Un bateau neuf, et solide Ă
la mer! Il a pu se défiler sur la cÎte d'Espagne, sans essayer de
rentrer Ă Bordeaux, tu comprends?
Rien ne répondait à ces phrases encourageantes, qu'il avait tant
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MADAME G0RENT1KE ' 1093
de peine Ă trouver et Ă dire. Marie-Anne pleurait sans avoir l'air
d'entendre, et demeurait obstinément couchée, le visage enfoui
dans les plis de la robe de sa sĆur. Un bandeau froissĂ© de sa coiffe
battait au ras de son cou, comme une aile cassée.
Alors, Guen s'approcha. Lui qui n'était pas démonstratif, il mit
la main trÚs doucement sur l'épaule de sa fille, et, penché pour
qu'elle entendĂźt mieux, il dit, d'une voix tout affectueuse :
â Ma petite enfant, je t'assure que j'ai encore de l'espoir.
Voyons, qu'est-ce qui te donne tant de tourments? C'est l'échelle
tombée à la mer, n'est-ce pas? Mais l'échelle était mauvaise. Sullian
avait dit qu'il la jetterait un jour ou l'autre par-dessus bord. Tu te
souviens?
Le nom de Sullian fit se redresser Marie-Anne. Encore appuyée
des deux mains sur sa sĆur, les cheveux collĂ©s au front, elle regarda
son pÚre, les yeux égarés, comme si on venait de l'appeler dans
le sommeil.
â Oui, dit-elle, c'est vrai, il avait dit cela.
â Pour le canot, reprit Guen, tu sais bien, ma petite, tout ce
que la mer en enlĂšve. Il n'y a que la misaine qui me chiffonne...
Pourtant, ça se fait quelquefois, pour alléger un bateau : on coupe
la misaine...
Elle semblait se laisser convaincre et prendre un peu de l'espé-
rance qu'il émiettait devant elle. Mais quand elle vit que c'était
tout, elle s'abandonna de nouveau, les bras autour du cou de sa
sĆur :
â Vous ne me tromperez pas, dit-elle, ils sont tous morts !
Et elle recommença à pleurer plus fort, voyant que personne
n'osait dire non.
â Capitaine, fit une grosse voix, si vous voulez tĂ©lĂ©graphier ce
soir, irn'est que temps.
Ils avaient tous oublié le syndic.
â J'y vais, rĂ©pondit Guen... Huit heures et demie... Nous pour-
rons avoir la réponse avant dix heures...
Il jeta un regard désolé sur le groupe que formaient ses enfants,
etsortit avec l'homme.
â Que^ pensez -vous de la dĂ©pĂȘche? demanda-t-il, dĂšs qu'il fut
seul avec le syndic. Est-ce tout mauvais?
â Je le crois, capitaine.
â Pourtant, il n'est pas question du bateau?
â Il doit ĂȘtre coulĂ©. C'est si mauvais, la riviĂšre de Bordeaux. Sur
quatre malheurs, deux arrivent lĂ . Vous le savez bien, capitaine.
â Oui, je le sais.
Ils causaient sans laisser paraßtre d'émotion, comme s'il se fût agi
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1104 MADAME COREWTIflK
du malheur d'un voisin. La tempĂȘte emportait si violemment leurs
mots derriĂšre eux qu'Us s'entendaient Ă peine l'un l'autre.
Quand ils eurent fait cent pas sur le quai, ils s'engagĂšrent entre
les deux files de maisons toutes fermées, donnant au milieu de
leurs jardins. Guen posa la main sur te bras du syndic Sa main
tremblait plus que sa voix.
â Tout de mĂȘme, dit-il, un navire Ă son premier voyage, no
marin comme Sullian ! Vous croyez?
L'homme leva les épaules, en regardant les touffes de plantes
grimpantes, noires et tordues comme une fumée, qui dansaient et
s'Ă©chevelaient, Ă demi arrachĂ©es, sur l'arĂȘte d'un mur.
â Ecoutez, monsieur Guen, dit-il, sans rĂ©pondre Ă la supplication
déguisée du vieux, je dois aller en Ploumanac'h, pour annoncer la
nouvelle à la mÚre Le Dû, dont le fils était mousse, à bord de la
Jeanne. La commission n'est pas pressée, vous comprenez. Je peux
faire les cent pas devant le bureau de poste, jusqu'Ă dix heures. S'il
vient une réponse, vous l'aurez tout de suite. Si vous ne me revoyez
pas, c'est qu'il n'y aura rien.
Le capitaine accepta d'un signe de tĂȘte. Sans qu'il y parĂ»t, il
Ă©tait reconnaissant, de mĂȘme que l'autre Ă©tait Ă©mu. Mais ces choses-
lĂ restent sous-entendues entre gens de la cĂŽte. Tous deux entrĂšrent
dans la maison basse, posée de biais sur un cÎté de la route, et qui
tendait aux passants, par-dessus une touffe de fuchsias, le cou
démesuré d'une boßte aux lettres.
Au mĂȘme moment, Marie-Anne, qui s'Ă©tait calmĂ©e peu Ă peu, et
Ă©coutait ce que sa sĆur pouvait inventer de rassurant en l'absence
du pĂšre, saisit la main de Corentine, et la serra si fortement que
celle-ci demanda :
â Qu'as-tu, ma chĂ©rie? Tu souffres?
â Rien, rĂ©pondit Marie-Anne.
Mais, aprĂšs un peu de temps, la douleur revint Marie-Anne
comprit. Elle se pencha vers sa sĆur, et, trĂšs bas, les yeux agrandis
par la peur, elle dit :
â Corentine, je vais avoir mon enfant cette nuit!
IX
Quand Guen rentra, il m trouva plus personne dans la salle d'en
bas.
Dans la chambre, Marie-Anne se promenait, pĂąle, les dents
serrĂ©es. Elle ne regardait ni sa sĆur Corentine, qui avait portĂ© le
berceau dans un angle et le garnissait Ă la hĂąte de son revĂȘtement
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â Ă DAMR GORIIITUI 1091
tïe piqué, ni une vieille femme qui dormait à moitié, les mains
étendues sur les genoux et le corps à demi ployé, une habituée de
ces nuits de veille auprĂšs des malades. Quand une douleur la pre-
nait, elle s'arrĂȘtait, les yeux Ă terre, son visage se contractait, une
sueur moite lui perlait aux tempes; mais elle ne se plaignait pas, et,
sitÎt la crise passée, elle reprenait sa marche en travers de la piÚce
à peine éclairée, dont le plancher criait.
Guen s'assit prĂšs de la porte, en disant seulement :
â J'ai envoyĂ© la dĂ©pĂȘche. Le syndic reviendra s'il y a quelque
chose.
Et le temps continua de se traßner, lentement. Il était compté par
le grincement d'un réveil-matin, posé sur la cheminée. Souvent la
jeune femme, à la dérobée, regardait du cÎté de ce cadran, gros
comme le poing, sur lequel se mesurait sa derniÚre espérance. Plus
qu'une heure. Plus que trois quarts. Plus que vingt minutes. Oh!
aprĂšs cela, aprĂšs dix heures, plus de nouvelles des mourants, plus
de secours à demander, plus rien : les télégraphes de la cÎte sont
fermés.
Elle n'avait pas d'autre pensĂ©e. La souffrance mĂȘme n'interrom-
pait pas cette attente qui prenait tout l'esprit, tout le cĆur de la
femme de Sullian Lageat : « La dépÚche viendra-t-elle? Que sera-t-
elle? Oui, l'échelle était vieille. Oui, les canots tombent tout seuls
à la mer. Oui, les mùts de misaine sont quelquefois jetés par-dessus
bord. Cependant... que de signes! La dĂ©pĂȘche pourrait seule
éclaircir le mystÚre. Viendra-t-elle? Que sera-t-elle? »
Et cela était indéfini, coupé seulement par des élans convulsifs
de tendresse. L'amour des fiançailles et des noces nouvelles encore
remontait en sanglots à la gorge de Marie- Anne, et l'étouffait.O jeune
femme, le bien-aimé ne reviendrait-il pas? Etait-ce fini d'aimer?
Fini la joie? Fini le rire des bras qui s'ouvrent : « C'est toi, c'est toi,
Sullian ! mon Sullian ! » Alors elle s'arrĂȘtait, le temps de se recom-
mander Ă Dieu. Et Corentine demandait :
â Tes douleurs augmentent?
â Non.
Elle songeait aussi, Corentine. Elle était moins contrainte, ayant
envoyé Simone chez des voisins. Tandis que le pÚre refaisait pour
la centiĂšme fois dans sa tĂȘte la carte de l'entrĂ©e de la Gironde, elle
songeait que cette Marie-Anne, par une ironie nouvelle de la des-
tinée, lui donnait une étrange leçon. Elle l'enviait presque de
pleurer, d'ĂȘtre si malheureuse Ă cause de son mari, tandis que
d'autres avaient écarté le leur, et le détestaient. Elle se demandait
si, à aucune époque, la disparition de son mari lui eût fait une
peine pareille. Et une voix intérieure, qui la troublait, lui répondait :
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1096 MADAME CORENTLNE
« Oui, autant de peine, tu l'as aimé follement, tu as été heureuse
comme elle, comme elle! »
La sage-femme dormait Ă demi, se raidissant parfois et se redres-
sant, lorsque, par degrés, sa poitrine s'était courbée jusqu'à toucher
ses genoux.
Les vitres tremblaient. C'étaient comme des voix hurlantes qui
enveloppaient la maison du capitaine. Pourtant, elles faisaient
moins de bruit que le balancier du petit réveil. L'attention était
concentrée sur ces derniÚres minutes qui pouvaient encore parler.
Qu'importait la tempĂȘte maintenant! Lui, il avait Ă©chappĂ© ou il
était mort. Le vent pouvait souffler. Les ùmes ne l'écoutaient plus.
Elles attendaient.
Quand l'aiguille passa sur dix heures, le réveil ne sonna pas. Il
ne sortit de la boßte de cuivre qu'un son bref de ressort détendu.
Et tout le monde tressaillit. Corentine se dressa tout debout. Le
vieux Guen eut l'air plus effaré. Marie-Anne, blanche, ferma les
yeux, baissa la tÚte, et s'appuya de ses deux mains à la cheminée.
Puis elle se laissa aller, sans un mot, sur les genoux. Sa sĆur et la
vieille femme la relevĂšrent.
â Viens, Marie-Anne, dit Corentine, il faut te mettre au lit. Tu
n'en peux plus.
Elle se laissa déshabiller et coucher, inerte, indifférente, tandis
que le capitaine descendait, comme ivre de chagrin, tĂ tant les
murs, et ouvrait toute grande la porte d'entrée, pour écouter s'il ne
venait pas, lui, l'attendu.
Et rien ne vint.
Il n'y avait toujours que la mer démontée et les nuages courant
sur la lune.
X
Le lendemain, Ă l'aube, l'enfant venait de naĂźtre. Marie-Anne
était accouchée presque sans se plaindre, sans une larme. Etendue
sur le Ut au fond de la chambre, les rideaux à demi tirés, elle avait
l'air d'une morte. Quand Corentine lui avait dit, tout bas, presque
joyeusement : « C'est un garçon! » elle n'avait rien répondu. Le
fils d'un pĂšre mort, un pauvre petit qui vient tandis que la vague
roule encore le cadavre de l'homme, est-ce une joie? Et vieillir
auprÚs de ce témoin grandissant du malheur, est-ce un avenir?
O enfants de marins, combien d'entre vous sont nés ainsi de mÚres
désolées! Combien dont la venue en ce monde n'a été saluée que
par des larmes! 11 a dĂ» vous rester quelque chose de cette tristesse
prise au sang de vos mĂšres. Et l'on vous reconnaĂźt peut-ĂȘtre, parmi
Ja race songeuse et dĂ©jĂ sombre d'elle-mĂȘme.
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MADAME C0RENT1NE 1097
Corentine babillait le petit, prĂšs de la fenĂȘtre que rayait au milieu
la bande rose de l'horizon. Quelque chose d'heureux souriait dans
le ciel lavé. Elle se hùtait. Dans le tas de brassiÚres et de langes, et
de bavettes, disposées sur une chaise à portée de la main, elle choi-
sissait ce qu'il y avait de plus joli. Elle essayait plusieurs bonnets,
et, nouant la ruche de dentelle autour de la petite tĂȘte endormie,
elle baisait l'enfant, avec une grande douceur inattendue. Elle se
sentait la vraie mĂšre de la frĂȘle crĂ©ature, en ce moment, chargĂ©e de
lui donner les premiĂšres caresses. Et son cĆur, qui Ă©tait demeurĂ©
trĂšs maternel, s'ouvrait complaisamment Ă d'anciennes tendresses.
Et elle songeait, le regardant étendu sur ses genoux, dans sa toilette
blanche de nouveau-né, qu'elle eût été infiniment heureuse d'avoir
un autre enfant, un fils comme lui.
Le jour grandissait. Sur le bourg, oĂč la nouvelle s'Ă©tait rĂ©pandue,
une sorte de tristesse pesait. Les gens s'abordaient avec des hoche-
ments de tĂȘte. Les mĂšres avaient des airs graves. Du fond du passĂ©,
des histoires remontaient à la mémoire de tous. Et c'était moins
peut-ĂȘtre la sympathie pour Marie-Anne, qu'une sorte de retour
Ă©goĂŻste qui assombrissait ces Ăąmes exposĂ©es aux mĂȘmes deuils,
groupĂ©es sur le mĂȘme coin de falaise.
Les passants, avertis en traversant la longue rue, soit dans le
haut Perros, soit sur le chemin du bourg bas, regardaient la maison
endeuillĂ©e, la fenĂȘtre oĂč l'on ne voyait personne.
Dans la cour, sous l'auvent, des femmes s'étaient assemblées,
une douzaine peut-ĂȘtre, vĂȘtues de noir, Ă©mues. Les plus agitĂ©es
étaient les jeunes, qui n'étaient pas veuves encore, et dont plu-
sieurs portaient un enfant sur le bras. Elles parlaient avec de
grands gestes et peu de voix, se tournant parfois vers la mer, qui
Ă©tait calme Ă perte de vue, lasse de deux jours de tempĂȘte et Ă
peine bruissante sous le ciel clair.
â Quand son homme est parti, disait l'une, il avait du mal Ă la
quitter. Il ne se sentait pas brave. C'est souvent un signe.
â Oh! ça dĂ©pend bien, reprenait une vieille, Ă qui son chĂąle
épingle faisait comme une cuirasse plate. Il n'y a pas de signes.
Quand on doit avoir un malheur, il arrive.
â Le commissaire va peut-ĂȘtre rĂ©pondre ce matin?
â Pas avant huit heures. Ah! la pauvre petite Marie-Anne! Et
accouchée de la nuit!
â Ăa Ta fait avancer, vous pensez. Des coups pareils! La femme
Yvon a eu son enfant de mĂȘme, Tan dernier, la nuit de son malheur.
â Eh bien ! reprit une autre, une toute jeune et jolie, avec ses
rubans encore tout fiais de velours noir dessinant son corsage, moi,
je crois que ce n'est pas encore sur. Le syndic n'a pas confiance.
25 DĂCEMDRE 1892. 70
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1098 MADAME GOMHTINI
Mai», tenez, en septembre, je ne valais guÚre mieux que Marie-Anne
Lageat à cette heure-ci. Tous ceux d'Islande étaient arrivés, et pas
Louis. On n'avait pas de nouvelles. Personne n'avait vu le bateau
depuis deux mois. (Test le pĂšre Le Floch qui est venu me crier, un
matin, à quatre heures : « Ton mari, la Lise, ton mari qui est dans
le port! » Dieu que ça été vite fait de descendre!
Et elle retrouvait, en parlant, le mĂȘme sourire quelle avait dĂ»
avoir en ce moment-lĂ .
Tout prÚs d'elle, mais à l'écart, une grande femme, les cheveux
en désordre, gris et crépus comme de la limaille de fer, était assise
sur une pierre, le long de la muraille. C'était la mÚre du mousse,
accourue de Ploumanac'h. Personne n'avait fait attention Ă elle-
Quand elle entendit parler la jeune femme, elle dit, avec un regard
de colĂšre :
â Tout le monde les plaint, les Guen, parce qu'ils sont riches.
Il y en a d'autres qu'on ne plaint pas. Pourtant, c'est tout ce qui
me restait, Ă moi qui suis pauvre, mon enfant que la mer m'a pris!
11 me faisait vivre, et le voilĂ mort, mort! Un enfant qui ne m'avait
jamais fait de peine!
Les femmes la regardĂšrent, en branlant la tĂȘte, pour montrer
qu'elles avaient pitié.
La porte s'ouvrit, et Guen parut. Il s'était jeté tout habillé sur son
lit. Et bientÎt le sentiment de l'heure qui approchait l'avait évefllé.
Il traversa le groupe des femmes, bien droit dans sa vareuse Ă
boutons d'or, et dit seulement :
â Je crois que Marie-Anne s'est endormie. Ne faites pas de
bruit, les femmes.
Et il continua sa route. La mĂšre du mousse Guyon Le DĂ» le
suivit Ă distance, comme si elle demandait l'aumĂŽne. Elle voulait sa
part de la nouvelle qu'il allait chercher, lui, le riche, la nouvelle de
la vie ou de la mort de son petit. Car tout cela s'achĂšte.
Que la rade était jolie, pauvre Guen ! Comme il filait, le cotre
anglais, au large de l'ßle Thomé, ouvrant toutes ses voiles que le
matin emplissait de brise et de soleil !
â Oh! la garce! murmura Guen. Jamais la mĂȘme!
Il y avait longtemps qu'il n'avait dit une semblable injure Ă la
mer. Et il se détourna rapidement, sans plus la regarder. Les gens
de Perros, Ă prĂ©sent, l'observaient, montant le bourg. La mĂȘme
phrase montait avec lui, de porte en porte.
â Il va pour la dĂ©pĂȘche. Ăa Ta dĂ©jĂ vieilli, on dirait...
Quand il fut devant la cabane du bureau de poste, il eut peur. Et,
ne voulant pas paraĂźtre faible devant la directrice, qui relevait la tĂȘte
derriĂšre la fenĂȘtre entr'ouverte, il chercha une phrase de bienvenue,
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MADAME C0RENTIK1 _ 1099
comme il faisait toujours, quand il avait affaire Ă quelqu'un. Il vit le
fuchsia, tout éclatant de pointes roses affleurant l'appui de granit,
et il essaya de dire : « Comme il est fleuri, madame la receveuse,
votre fuchsia! » Hais il ne fit qu'un geste écourté. La voix lui
manqua. Et il entra.
La dĂ©pĂȘche Ă©tait arrivĂ©e. Elle portait : « Graad mĂąt du navire
sombré apparaßt à 3 milles au large. Aucune nouvelle équipage. »
C'était clair. La Jeanne était perdue corps et bien, Marie-Anne
veuve, le nouveau-né orphelin, et lui, Guen, n'avait plus de gendre.
Debout dans le corridor, il demeura une minute immobile. Il avait
tant cherché des motifs d'espérance, pour consoler les autres, qu'il
avait fini par ne point désespérer. Il s'était pris i ses propres mots.
Et à présent il comprenait qu'il avait raisonné comme un enfant,
malgré son ùge. DÚs la veille, tout était fini. Le syndic n'avait pas
caché son avis, lui. Allons, bonhomme, il faut revenir avec la nou-
velle! Il faut aller leur apprendre que tout est fini! Guen eut le
courage de dire : « Merci, madame » et il sortit. La mÚre qui l'avait
suivi l'attendait au passage. Elle lui demanda, en breton, ce qu'il y
avait sur le papier :
â SombrĂ©, ma pauvre Le DĂ», rĂ©pondit le capitaine.
Elle ne remercia pas, elle. Oh! non. Elle lui montra le poing, et
elle l'injuria, accusant le patron du dindy, qui lui avait noyé son
fils, et elle lui cria toute sa douleur sauvage, tout ce qu'elle savait
d'offensant contre les riches et les mauvais capitaines, tandis qu'il
descendait, butant aux cailloux, les yeux lourds de larmes, vite,
vite, vers la maison.
Quand il traversa de nouveau la cour, elle était toute vide. Guen
monta, décidé à ne point parler. A quoi bon? Mieux valait, un peu
de temps encore, laisser Marie-Anne dans l'incertitude. Il avait
décidé cela en chemin.
Et quand il parut, Marie- Anne se dressa, les deux bras appuyés
au lit. Ses yeux mauves si doux, qu elle avait tenus fermés obstiné-
ment, s'ouvrirent. Ils étaient cerclés de noir, et si tristes, si anxieux
en mĂȘme temps, que le pĂšre baissa les siens.
â Rien, dit-il, ils n'ont rien.
Il pensait que le mensonge servirait. Mais Marie-Anne le fixa un
instant encore, sans répondre, puis elle dit, en se renversant sur
l'oreiller :
â Non, je ne vous crois pas. Ils sont tous noyĂ©s !
Mme Corentine l'avait compris aussi. Et elle se baissa bien bas
vers le petit, pour qu'on ne vit pas qu'elle pleurait en l'embrassant.
Les émotions de la veille et de la nuit, l'absence de sommeil, cet
enfant qu'elle ne voulait pas laisser h d'autres, pas mĂȘme Ă Simone
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1100 MADAME CORENTINE
revenue Ă la maison de Guen et assise prĂšs d'elle, avaient singuliĂšre-
ment changé Mme Corentine, physiquement et moralement. Les traits
disaient assez la fatigue du corps. Son visage avait pris une expres-
sion de bonté compatissante et sérieuse qui ne lui était point
ordinaire. Elle se sentait surtout une disposition d'Ăąme bien nou-
velle, un besoin de pleurer avec d'autres, de se dévouer au service
de son pĂšre et de sa sĆur Ă©prouvĂ©s, et une sorte de contentement
de se trouver lĂ , dans le malheur qui frappait la famille, de n'ĂȘtre
pas, comme d'ordinaire, trĂšs loin et trĂšs inutile. Sous les coups
répétés de ces deux jours, elle revivait de la vie ordinaire, et elle
redevenait, pour un temps, la fille et la sĆur qu'elle aurait pu ĂȘtre
toujours... Cette impression, mélangée d'amertume, lui était douce
pourtant, elle la grandissait Ă ses propres yeux et aux yeux de
Simone. Toutes deux, avec ce petit enfant entre elles, et Marie-Anne
abßmée de douleur au fond de la chambre, elles se trouvaient plus
heureuses que dans leur bien-ĂȘtre Ă©goĂŻste de Jersey, et elles ne se
le disaient pas, et chacune, cependant, était sûre de l'approbation
muette de l'autre.
Guen, qui ne pouvait assister h ce deuil de tous les siens, n'était
pas demeuré longtemps. 11 était allé chez le syndic, sans trop savoir
pourquoi. Et peu aprÚs son départ, quelqu'un monta l'escalier.
C'était une vieille femme, la Olier, connue et honorée dans le bourg.
Elle avait perdu son mari en mer, il y avait longtemps, et cela lui
serrait le c«ur de voir ces belles jeunesses sitÎt brisées et réduites
Ă la longueur des jours qu'elle connaissait trop bien. Elle monta
donc, de son pas d'homme, et, entrant dans la chambre, sa cape de
deuil sur la tĂȘte, elle dit :
â Je vous salue.
Marie-Anne, au son d'une voix étrangÚre, tourna vers la nouvelle
venue son regard sans vie. Elle reconnut la veuve.
Et celle-ci reprit :
â Tu es dans la peine, Marie-Anne, et je ne viens pas pour te
parler, mais seulement pour te dire que nous allons faire une neu-
vaine. Veux-tu?
La malade fit un signe de tĂȘte qui disait oui, et qui remerciait.
â J'ai engagĂ© avec moi, reprit la femme, des mĂšres et des filles
du bourg, qui sont toutes de tes amies, Marie-Anne : la Guillo, la
Betié Maget, la Caoullet, la Fanchen, la Maon, la Cario Palanton,
la Gégo et la petite Nehouecter, qui est venue exprÚs de LouanneC.
Elle s'interrompit, en voyant fixé sur elle le regard de Mmo Coren-
tine et de sa fille. Evidemment, elle n'avait pas osé inviter les deux
femmes qui étaient là , les plus proches parentes et les mieux dési-
gnées, cependant, pour se joindre à la neuvaine. Ni Corentine
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MADAME CORENTINE ItOl
ni Simone n'étaient plus de Perros. Leur place n'était plus au
milieu d'honnĂȘtes femmes et d'honnĂȘtes filles de pĂȘcheurs, qui
allaient prier pour une affligée. Et le visage de la vieille exprimait
bien cette sorte d'Ă©loignement que les gens tranquilles, attachĂ©s Ă
leurs devoirs, éprouvent d'instinct pour ceux qui vivent en dehors
de la rĂšgle commune.
Ce ne fut qu'un éclair, ce regard échangé. La vieille se retourna
vers le lit :
â Au revoir, Marie-Anne, dit-elle, nous allons partir tout de
suite. Il ne faut pas perdre courage.
Elle serra, en croisant les mains sur sa taille, les deux bords
du capot qui encadrÚrent plus étroitement son visage, et elle s'en
alla.
Mmo Gorentine avait rougi. Autrefois, il y avait seulement deux ou
trois jours, elle se serait indignée, elle aurait protesté contre
l'offense. Mais, dans la disposition d'esprit oĂč elle se trouvait main-
tenant, l'humiliation ne souleva en elle aucune colĂšre. Ce que pen-
sait cette femme, Mme Corentine n'était pas loin de le penser aussi;
elle s'Ă©tait plusieurs fois sentie mĂ©contente d'elle-mĂȘme. Le chagrin
seul eut prise sur elle.
Marie- Anne avait-elle deviné? Etait-ce une invention heureuse
d'une de ces Ăąmes qui ont l'instinct de toutes les consolations,
et savent qu'il y a des peines autour d'elles sans en savoir la cause?
â Corentine, dit-elle, il faut faire baptiser l'enfant.
â Aujourd'hui?
â Le plus tĂŽt sera le mieux. Tu l'accompagneras.
â Oui, ma chĂ©rie.
â Mon pĂšre est le parrain. Toi, tu es la marraine. Nous en
avions parlé avec...
Elle ne put prononcer ce nom de douleur.
â Oui, dit Corentine, je veux bien, je suis prĂȘte Ă aller. Merci,
chérie. Je l'ai habillé, ton ange, veux-tu le voir?
Marie- Anne dit, faiblement :
â Non. J'ai peur qu'il ne lui ressemble. Je ne peux pas. Plus tard !
Elle ne rouvrit les yeux que pour voir passer, un peu aprĂšs,
la sage-femme qui portait un gros paquet de mousseline blanche,
Corentine et Guen, alourdi par le chagrin. Simone gardait la malade.
Du port à l'église, tout en haut de Perros, la route est assez
longue et rude Ă monter. Sauf aa milieu, oĂč, par-dessus les orme*
et les pentes précipitées de maigres champs, on aperçoit le paysage
de mer, elle est bordée de maisons. Et les gens, déjà mis en éveil
par le passage des femmes qui s'en allaient prier pour les naufragés,
n'avaient pas fini de causer entre eux de l'événement qui frappait le
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1102 MADAME CORENTINE
bourg entier, quand le capitaine et sa fille commencĂšrent i gra?Ăźr la
cÎte. Corentine marchait à cÎté de la femme qui portait l'enfant, et
l'abritait de son ombrelle. Le capitaine allait derriĂšre et un peu de
cÎté.
La pitié des hommes est bien courte. A peine avaient-ils aperçu
Guen et échangé entre eux quelques mots de sympathie sor le
malheur arrivé en Gironde, qu'ils remarquaient M** Corentine.
Et plusieurs ne saluaient pas. Plusieurs disaient, sur son chemin, de
ces mots qui remuent tout un passé triste et qui résument doulou-
reusement le jugement sommaire de la foule. « Croyez-vous qu'il
soit heureux, ce pauvre vieux, avec une fille veuve et une séparée?
Elle Ta déjà laissé assez longtemps seul à . Perros. Qu'elle retourne
donc! J'aimerais mieux une fille morte, moi, qu'une fille comme
celle-lĂ , qui n'a Ă©tĂ© qu'un tourment pour les autres. Ăa ne fait pas
bénir les familles, vous savez! »
Elle entendait une partie de ces propos, et devinait le reste, et
elle était trop fiÚre pour pleurer, mais les larmes l'étouffaient. Elle
trouvait la route interminable.
Enfin, le petit groupe franchit l'enceinte du cimetiĂšre. Au milieu
des tombes de granit entourées de fleurs, la vieille église ouvrait sa
porte en ogive, coupée d'une colonnette, sous le toit qui pendait
démesurément d'un cÎté et trop court de l'autre. Celait la paix pour
Corentine. Us entrĂšrent. Devant eux, au premier tiers, sur les dalles
tout humides des végétations de l'ombre, les femmes de la neuvaine
étaient agenouillées en demi-cercle autour d'un des premiers piliers,
tout noir de l'encens et de la rouille de dix siĂšcles. Sur le fond
sombre du granit, une statuette de la Vierge de Lourdes s'enlevait,
toute blanche, ayant une ceinture bleue flottante et deux roses d'or
sous les pieds. Elle était posée sur l'épais rebord de la corniche.
Tous les visages des femmes étaient levés vers elle. La vieille, en
cape de deuil, récitait le rosaire. Elle disait la premiÚre partie de
Y Ave Maria, que toutes reprenaient et terminaient dans la langue
rude du pays. Et, devant elles, minet s comme des fils blancs, neuf
petites bougies brûlaient dans l'ombre, collées au dos des chaises.
La premiÚre voix, ferme, sans inflexion, disait : « Mé o salud
Marie, leun o a grùces, an otro doué so ganch beniguet... » Et elles
reprenaient, les autres, confusément : « Santés Marie, mam da Doué,
pédet évidon péliérien »
Dans une chapelle toute noire, non loin de la neuvaine/ le recteur
était venu baptiser le fils de Marie-Anne. Corentine et le capitaine
touchaient d'une main le petit, que portait l'autre femme. Ils répon-
daient à voix basse aux questions liturgiques, détournés, malgré
eux, vers les neuf petites lumiÚres et les neuf femmes prosternées.
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MĂDjLMB CORENTINE 1103
Le prĂȘtre demandait :
â Croyez- vous en Dieu le PĂšre tout-puissant, crĂ©ateur du ciel et
de la terre?
â J'y crois, rĂ©pondaient Guen et Corentine.
â SantĂ©s Marie, mam da DouĂ©, reprenaient les femmes.
â Croyez-vous... la sainte Eglise catholique, la communion des
saints, la rémission des péchés , la résurrection de la^chair et la vie
éternelle?
â J'y crois.
â SantĂ©s Marie, mam da DouĂ©, pĂ©det Ă©vidon pĂ©liĂ©rien...
Ils s'écoutaient réciproquement, tous émus, de voir ces priÚres se
rencontrer, les unes pour le petit qui entrait dans la vie, les autres
pour le pÚre naufragé, bien loin,, à jamais séparés, à jamais
inconnus. Le rosaire devenait une sorte de psalmodie grandissante,
lourde de soupirs comme le bruit des lames qui déferlent* Et la
voix de Guen, de Corentine, du recteur lui-mĂȘme, baissait de
plus en plus, au contraire, et se perdait sous la voûte basse, moisie
aux jointures des pierres.
Un rayon de soleil, comme une lame flamboyante, entrait par une
découpure de la porte.
â SantĂ©s Marie, mam da DouĂ©, pĂ©det Ă©vidon pĂ©liĂ©rien.
Et aucune cloche ne sonnait le baptĂȘme, le baptĂȘme du fils de
Sullian, le naufragé.
Le prĂȘtre avait achevĂ© les cĂ©rĂ©monies avant que les femmes ne
se fussent levées.
â Allons! dit Guen, car personne ne bougeait dans la chapelle,
ni Corentine, ni la femme, toutes deux tournées vers ce groupe de
désolation et de larmes, enveloppant la statue à ceinture bleue.
L'enfant dormait.
Sans répondre, mues par le commandement de l'homme, elles
sortirent, la tĂȘte basse, sans un geste, l'Ăąme absente et demeurĂ©e
sous les voĂ»tes oĂč l'on priait, Ă©coutant le murmnre plus lointain :
« Santés Marie, mam da Doué. »
* Elles" traversĂšrent ainsi le cimetiĂšre, sous le ciel sans nuage, dans
la pluie de lumiĂšre et de chaleur qui dilatait, jusqu'Ă en remplir
l'espace, le parfum d'une touife de réséda fleuri au bord d'une tombe.
Au bout de l'allée, devant la pierre debout qu'il fallait franchir
pour retrouver la route, les femmes levĂšrent les yeux, et regardĂš-
rent de ce regard vague et chargé de tristesse qui suit les réveils
brusques. En ce moment, le cĆur de Corentine Ă©tait dĂ©chirĂ© des
douleurs de sa sĆur, du dĂ©sespoir muet de ce vieux dont elle
entendait le pas derriĂšre elle, du peu de joie qu'elle avait su lui
donner, de l'impuissance oĂč elle se sentait de lui refaire une vieil-
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104 MADAME COREMINE
lesse, ayant perdu le droit d'habiter le pays, de consoler, d'ĂȘtre la
paix. Elle aurait voulu, cependant. Une aspiration vers le bien, une
soif d'ĂȘtre bonne, de se sacrifier, montait du fond de son Ăąme, avec
cette pitié pour ceux qui l'entouraient. Et deux filles, sur le seuil
d'une boutique, voyant sa mine défaite, se mirent à rire d'elle, deux
filles de pauvres qui tricotaient de la laine.
Alors, contre cette derniÚre injure, si peu méritée, si blessante
Ă cette heure, elle chercha d'instinct une protection. Et elle la
trouva. Guen venait de s'Ă©loigner vers la plage de Trestrao, oĂč
demeurait un ami. 11 allait reparler du gendre et de l'entrée de la
Gironde, ne pouvant se taire de son malheur. Corentine se retourna
vers la sage-femme : « Donnez-moi l'enfant, fit-elle, c'est moi qui
l'emporte! » Elle prit le petit Sullian. Un flot de mousseline blanche
lui couvrit l'Ă©paule. Une tĂȘte rose et dormante s'appuya, tout
abandonnée, sur son bras. Et, fiÚre de son fardeau, défendue contre
le sourire des gens par l'innocence qu'elle portait, elle descendit le
bourg, parmi les femmes que la vue d'un nouveau-né émeut, et qui
disaient : « Voyez, elle a le fils de Sullian Lageat sur les bras. C'est
Guen qui l'a voulu, pour lui faire honneur. C'est tout de mĂȘme
une mÚre, cette femme-là . »
Elle allait, sans entendre, saisie d'une extrĂȘme douceur, qui lui
faisait presser l'enfant sur son cĆur de plus en plus, et s'absorber
dans ce petit ĂȘtre sans parole et sans regard. Elle lui souriait. Elle
lui parlait, non avec les lĂšvres, mais avec son Ăąme tout Ă coup
agrandie et dilatée d'amour maternel, qui disait : « J'aurais voulu
d'autres enfants comme toi... que je les aurais aimés!... que je les
aimerais! Avec quel bonheur ce sein que tu touches se décou-
vrirait pour eux et les allaiterait!.... 0 joli, joli neveu que je vou-
drais mon fils! » Elle avait des ailes. Soutenue par le petit qu'elle
portait, le visage calme, les yeux en joie, elle monta l'escalier, elle
entra dans la chambre.
Heureusement Marie-Anne dormait. Elle ne vit pas sa sĆur. Une
heure passa, puis deux, puis trois. Simone s'éloigna. Et, entre le
berceau oĂč l'enfant reposait maintenant, et Corentine, qui veillait
auprĂšs, le dialogue continua, le conseil doux et persuasif de ces
yeux clos, de ces lĂšvres tendues vers le sein rĂȘvĂ©, de ce visage
derriĂšre lequel une Ăąme transparaissait pour cette femme malheu-
reuse, en qui le regret de la maternité prenait la forme d'un désir
grandissant et d'une attente de vie nouvelle.
Il y avait des années qu'elle ne s'était sentie si prompte à l'émo-
tion, si disposée à pleurer.
Dans la paix de cette chambre, prĂšs de ces deux ĂȘtres plongĂ©s
dans le sommeil, un mystĂšre profond se passait. Une Ăąme s'accusait,
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1
MADAME CORENTINE 1105
oubliait, apercevait une voie de sacrifice et de salut, et, tremblante,
heureuse, remontait vers l'amour.
Le sommet des coteaux, vers Louannec, se dorait au soleil décli-
nant Nul bruit ne venait du dehors, pas mĂȘme celui de la mer. La
respiration de Marie-Anne et de son fils, réguliÚres, se répondaient
comme un battement d'ailes.
Tout Ă coup, un pas sonna dans la cour. Corentine se pencha. Le
pÚre! c'était le pÚre qui traversait la place! 11 courait! Des gens
couraient derriÚre lui; ils disaient : « Mon Dieu! est-ce possible! Est-
ce possible! »
Toute pĂąle, au bout de la chambre, Corentine se dĂ©tourna, face Ă
la porte. Et Guen entra. Le pauvre vieux tremblait de tous ses
membres. Il Ă©tait comme Ă©garĂ©. 11 approcha, sans bruit, du lit oĂč
Marie-Anne dormait. Il se mit Ă genoux.
â Marie-Anne? murmura-t-il, ma petite fille?
El le. ne bougea pas.
Il prit la main allongée sur le drap, la main rousselée de sa
mignonne, et la caressa.
â Marie-Anne?
Elle ouvrit les yeux, et fixa sur lui son regard morne de
désespérée.
Mais, presque aussitĂŽt, ses paupiĂšres se soulevĂšrent davantage.
Elle voyait le pĂšre pleurer et sourire. Elle le voyait incapable de
parler. Une angoisse la prit. Elle ouvrit la bouche. Elle se redressa
brusquement, ses bras raidis sur le drap, se tendit en avant, et tout
ce qui lui restait de vie passa dans un cri :
â Dites! dites!
â Marie-Anne... ce sont des marins anglais... Ă Bilbao... tout
l'équipage... tout entier... quand je te le disais... il est sauvé!
11 se releva d'un trait, enveloppa sa fille dans ses bras :
â SauvĂ©, ma peĂčte, sauvĂ©!
Il pleurait Ă chaudes larmes.
Quand il se recula, suivant encore de ses mains tendues la jeune
femme, qui se renversait en arriĂšre, on put voir le visage de Marie-
Anne.
Elle n'avait point douté de la mort, et elle ne doutait plus de la
vie. La jolie tĂȘte blonde Ă©tait retombĂ©e, bien pĂąle encore, sur
l'oreiller, mais un seul moment l'avait transfigurée. Toute la jeu-
nesse, toute la joie, tout l'amour y étaient rentrés. Ses doux yeux
couleur de jacinthe disaient le ravissement; les cils d'or, immobiles,
étaient levés vers le ciel; le front rayonnait; la bouche souriait à des
visions. C'était elle, la Marie-Anne d'autrefois, l'épousée, l'heureuse,
la sainte au regard de légende.
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1106 MADAME CORENTIKS
Le vieux pÚre, tout épanoui, continuait :
â La dĂ©pĂȘche est venue d'Espagne... Ils ont rencontrĂ© des
Anglais... l'embouchure de la Gironde, vois-tu, petite, c'«st toujours
ça; des navires et encore des navires... Quand la demoiselle de h
poste m'a remis le papier, j'ai tout de suite deviné à son air... elle
avait l'air presque aussi content... Ăh! mes filles, quelle bonne
nouvelle! Le dindy est perdu, mais les hommes sont sauvés!...
Ăcoute, Marie-Anne, je vais faire dire Ă la mĂšre de Guyon Le DĂ», le
mousse, que son gars est retrouvé... Veux-tu? Faut que to*t te
monde soit heureux aujourd'hui!
Elle ne l'écoutait pas. Elle n'avait pas besoin de preuve, ni de
détails. Elle croyait. Sullian vivait. Quelqu'un, dans l'angle de la
piĂšce, la regardait fixement : Corentine, la sĆur aĂźnĂ©e.
Dans la crise d'Ăąme qu'elle traversait, une seule chose l'avait
frappée : l'immense bonheur de Marie-Anne. « Comme elle l'aime! »
pensait-elle. Et, troublée par tant d'amour, les yeux pleins de
larmes, elle n'osait s'avancer, de peur que le cri de tout son ĂȘtre
ne lui échappùt : « Moi aussi! moi aussi! »
Marie -Anne se tourna vers elle. Son regard chercha le berceau.
â Apporte-moi mon fils, dit-elle.
Et quand elle l'eut dans les bras, pressant le petit sur sa joue :
â O le bien-aimĂ©! sĂŻcria-t-elle, ton pĂšre est vivant!
Elle découvrit son sein, et se pencha pour nourrir le nouveau
Sullian.
Et comme Guen s'était retiré, comme elle demeurait seule avec
Corentine immobile prĂšs du lit, elle entendit une voix toute basse
qui disait :
â Ma soeur, j'irai retrouver Guillaume. Prie pour moi!
Dix minutes aprÚs, Marie-Anne, à demi redressée, contemplait
son fils rassasié, endormi sur le drap blanc
Tout à cÎté, assise, brisée de fatigue -et pourtant résolue, la
grande sĆur l'Ă©coutait docilement, elle, la plus jeune et l'ignorante,
qui disait :
â Il vaut mieux aller tout de suite, ma Corentine,... ne pas
avertir Simone, que cela pourrait inquiĂ©ter trop... et puis ĂȘtre
humble, tu comprends, ne pas te rebuter... Ils ne savent pas tout
ce que tu vaux... moi, je le sais... Va, sois courageuse, sois bonne,
fais tous les sacrifices... C'est si bon d'ĂȘtre aimĂ©e!
La ftuûe prochainement. René Bazin.
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JOSEPH DE MAISTRE
AVANT LA RĂVOLUTION
SA JEUNESSE ET LA SOCIĂTĂ D'AUTREFOIS
4753-1793.
Sous ce titre, M. François Descostes, l'éloquent avocat de Cham-
béry, doit publier prochainement un livre important sur les qua-
rante premiÚres années de Joseph de Maistre. Cet ouvrage, composé
sur des documents trÚs curieux et absolument inédits, notamment
le Journal et de nouvelles lettres du comte de Maistre, comblera
une lacune qui existait, jusqu'ici, dans les nombreuses études
consacrées au grand philosophe savoyard. 11 comprendra une
vingtaine de chapitres. L'auteur a bien voulu nous en communi-
quer les épreuves et nous en détachons, outre l'introduction, l'un
des plus attachants : celui consacré à la vie en famille de Joseph
de Maistre, à Chambéry, aprÚs la mort de son pÚre, second prési-
dent au Sénat de Savoie *.
1 L'ouvrage de M. Descostes, édité avec luxe, renfermera quatre gravures,
dont deux portraits inédits du président Maistre et de Joseph de Maistre,
et un fac-similé de récriture de celui-ci, d'aprÚs une lettre inédite de
novembre 1779, la plus ancienne connue.
Les dix-neuf chapitres du livre, ayant chacun leur sommaire, seront
ainsi intitulĂ©s : le Pays natal, â la Ville natale, â Silhouettes d'ancĂȘtres, â
r HĂŽtel de Salins, â Deux sĆurs, â Trois amis, â En province, â les Ames
sensibles, â DĂ©placements princiers, â PremiĂšre Ćuvre, â Autour de la âą table
verte », â Un « cahier d'animadversions », â l Eloquence acadĂ©mique au SĂ©nat
de Savoie, â « Plaisirs d'automne », â Dans les nuages, â Epoux et pĂšre, â
En famille, â r Invasion, â En route pour Vexil.
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1108 JOSEPH DE MA1STRE
EN GUISE D'INTRODUCTION
JOSEPH DE MAISTRE INCONNU
OĂč le livre raconte sa propre histoire. â L'intimitĂ© d'un grand homme
rĂ©vĂ©lĂ©e par un des tĂ©moins de sa vie. â Points d'interrogation. â Dans
un vieux tiroir. â Une dĂ©couverte. â Le Livre de raison d'un magistrat
du bureau au SĂ©nat de Savoie. â Une gloire posthume. â Joseph de
Maistre et la postérité.
On connaßt dans Joseph de Maistre le philosophe, l'écrivain,
l'homme politique, le diplomate. La correspondance nous Ta révélé
sous un jour nouveau : le modĂšle des vertus domestiques, le coeur
ouvert à toutes les saintes affections, l'esprit pétillant et ailé,
« passant du grave au doux, du plaisant au sévÚre » avec une
inimitable désinvolture, le Sévigné du sexe fort et le grand frÚre
de Xavier. Tout semble avoir été dit sur ce « génie à contrastes »,
si intéressant à contempler sous ses faces multiples dont la variété
et le heurt ne font que mettre mieux en valeur la pureté, la gran-
deur et la parfaite harmonie.
Et pourtant il y a un de Maistre qui jusqu'ici n'a été que super-
ficiellement exploré et qui reste inconnu du plus grand nombre.
Joseph de Maistre, dirait-on, n'a eu ni enfance ni jeunesse : il
n'existe, il n'est quelqu'un qu'Ă partir de 1793, soit du jour oĂč la
Révolution venait l'arracher brusquement à ses paisibles fonctions
de membre du SĂ©nat de Savoie, oĂč, fidĂšle Ă son serment, il aban-
donnait, pour suivre son roi, ses foyers et la terre natale.
Joseph de Maistre avait quarante ans...
DÚs lors, nous le voyons entrer résolument dans le domaine de
la vie extérieure et, la plume à la main, tour à tour illuminer les
esprits, déconcerter les adversaires, étonner le monde politique,
ravir les Ăąmes et charmer les cĆurs, â qu'il trace de sa main
ferme et vigoureuse les éclatantes visions de l'avenir, qu'il pleure
avec la marquise Costa sur une tombe glorieusement ouverte, ou
qu'il s'abandonne Ă l'improvisation des « conversations Ă©crites », â
comme il les appelait, â en ce style Ă la fois vigoureux, chatoyant,
débordant de sÚve et rempli de verve étincelante, que ses lettres
nous ont révélé.
Mais jusque-là qu'a-t-il été?
Dans quel milieu est-il né, a-t-il grandi?
Quel sang circulait dans ses veines?
Qu'étaient ses familles paternelle et maternelle, son pÚre, sa
mÚre, ses ascendants, ses collatéraux, ses amis? Dans quelle société
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AVANT LA RĂVOLUTION 1109
vivait-il? Quelles furent ses occupations, ses fonctions, son genre
de vie? Qu'était-il dans l'intimité de ses affections et de ses rela-
tions? De quels événements publics et privés reçut-il les enseigne-
ments ou l'influence? Quel monde s'agitait autour de lui? Gomment,
en un mot, la Providence le prépara-t-elle à son rÎle de penseur,
de sociologue et de prophĂšte?...
Autant de points d'interrogation sur lesquels les biographes se
taisent ou glissent, faute de documents et d'indications précises.
Un heureux hasard m'a mis Ă mĂȘme de combler, au moins par-
tiellement, cette lacune... La chose vaut la peine d'ĂȘtre contĂ©e :
c'est, au surplus, l'histoire banale de tous ceux qui, aimant Ă vivre
de la vie du passé, mettent un jour la main sur quelques-unes de
ces reliques enfouies dans le tiroir d'un bahut, dormant d'un
sommeil sĂ©culaire, jusqu'Ă ce que le doigt fureteur les ramĂšne Ă
l'air libre et que l'Ćil investigateur leur demande des nouvelles du
monde des disparus.
Mystérieuse résurrection qui ranime toute une société oubliée,
elle a pour les vivants le charme et la gravité troublante d'une
communication d'outre-tombe. On dirait des feux follets, la nuit,
sur l'herbe d'un cimetiĂšre...
Souvent, dans ces pages tracées sans préoccupation de poser
devant la postérité, il y a des jaillissements imprévus de vérité nue
qui Ă©clairent tel coin du tableau, qui fouillent tel angle jusque-lĂ
plongé dans la pénombre et qui, sur tel personnage ou tel événe-
ment, apportent à l'observateur et à l'historien, sinon des révéla-
tions décisives, tout au moins des aperçus nouveaux et des
compléments de clarté.
Ce sont quelques-unes de ces pages que je découvris un jour,
blotties entre les feuillets de vieux livres de compte oĂč fermiers et
cerisiers d'antan avaient leur doit et leur avoir, â avoir grossi
bien souvent des libéralités généreuses du propriétaire...
L'auteur, le chevalier Gaspard Roze, fut le collĂšgue de Joseph
de Maistre au parquet1 du Sénat de Savoie. Une étroite amitié les
unissait, et la part faite au philosophe dans ces souvenirs intimes
indique assez sur quel pied de familiarité ils vivaient l'un et l'autre.
Comme s'il avait le pressentiment de l'avenir, comme s'il s'était
dit qu'un jour ses arriĂšre-neveux y viendraient puiser la lumiĂšre et
de douces émotions, le chevalier notait au jour le jour, avec une
faveur marquée, toutes les particularités se rattachant à l'intérieur
des Maistre, aux travaux et aux luttes, aux déceptions et aux
triomphes, aux peines et aux joies, aux envolées et aux désespé-
* On disait alors bureau.
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Ăźl 10 JOSEPH DE MAISTRE
ranĆs de son illustre ami; et quand le satellite avait lai-mĂȘme Ă
prendre la parole devant le Sénat réuni en audience solennelle,
c'était à l'astre qu'il s'adressait pour lui dérober quelques-uns de
ses rayons, quelque chose du faire, de la maniĂšre du maĂźtre...
Le chevalier a Ă©crit ainsi des souvenirs oĂč, autour du personnage
principal, dans l'orbite du futur chancelier de Sardaigne, affaissé,
au bord de la table verte J, « sous l'énorme poids du rien », on voit
graviter et revivre la vieille société chambérienne, ce monde élé-
gant, spirituel, cultivé, réduction de la société française de la fin
du dix-huitiĂšme siĂšcle, parlant la mĂȘme langue, dansant sur le
mĂȘme volcan, tout en ayant gardĂ© des mĆurs plus austĂšres, et,
pour nous servir de l'expression de Joseph de Maistre, une vie plus
« patriarcale »...
Je pensais tout d'abord me borner à détacher de ces souvenirs
les parties les plus intéressantes; mais, peu à peu, mon cadre s'est
élargi; des documents provenant d'autres sources3 sont venus y
prendre leur place, et finalement il est sorti de cette ronde de feuilles
mortes, â je n'ose pas dire une vie, â quelque chose comme la
genÚse psychologique et morale de Joseph de Maistre, reconstituée
par l'étude du milieu familial et social dans lequel il a passé plus
de la moitié de son existence.
J'ai enchùssé tous ces petits trésors dans une série de chapitres
écrits d'une main légÚre, sans prétention, laissant souvent parler
les personnages, et les rattachant les uns aux autres sous une
forme Ă laquelle on reprochera peut-ĂȘtre un excĂšs de fantaisie, de
modernisme... J'ai voulu éviter ainsi l'écueil ordinaire de ces res-
titutions du passé, dans lesquelles l'aridité de l'enveloppe ne permet
pas toujours de savourer les nuances vives de la couleur locale...
1 On appelait ainsi la table autour de laquelle travaillaient les substituts
daus le bureau de l'avocat fiscal général (le procureur général de l'époque).
2 J'indiquerai pas Ă pas, dans le cours de ces pages, la provenance des
divers documeuts qui y seront visés; mais il m'est impossible de ne pas
payer dÚs à présent un tribut tout particulier de reconnaissance au mar-
quis Costa de Beauregard qui a suivi de loin l'éclosion de mon livre et
qui, avec l'autorité de son grand talent et la sollicitude de son amitié,
m'a donnĂ© des conseils auxquels je ne me suis pas peut-ĂȘtre assez fidĂšle-
ment conformé. Je dois placer à ses cÎtés le baron Charles de Butlet qui
a activement coopéré à ce monument élevé à la mémoire de son grand-
oncle de Maistre Je dois remercier aussi la baronne Demotz de La Satie,
M. Hector Laracine, M. de Juge de Pieuhet, le marquis de La Serraz, le
baron de Morand, l'abbé Feyge. MM. Claudius Blanchard, Emile Raymond,
Edouard de Buttet, André Perrin, Jacques Bourgeois, Albert Metzger,
Claudius Bouvier, Joseph Coppier, qui se sont intĂ©ressĂ©s Ă mon Ćuvre et
ont mis Ă ma disposition, avec une parfaite courtoisie, leurs archives oĂč
l'ai pu puiser nombre de piĂšces inĂ©dites et du plus haut intĂ©rĂȘt.
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AVANT LA REVOLUTION 1111
Peut-ĂȘtre ces pages ne seront-elles pas inopportunes et viennent-
elles Ă leur heure...
La gloire est bien souvent une vaine fumée pour ceux qui ont
pu en aspirer l'encens et assister Ă leur propre triomphe. Combien
de célébrités enterrées de leur vivant! D'autres ne sont véritable-
ment arrivés qu'aprÚs avoir disparu. Tel notre Joseph de Maistre.
Il vécut ignoré du vulgaire, deviné, compris par une élite, et le
rayonnement de son génie, avant d'éclairer le monde, ne s'est mani-
festé, durant bien des années, que dans le cercle restreint d'un petit
nombre d'admiratenrs et d'initiés. Il fréquentait dans les sommets,
â il devait les aimer en sa qualitĂ© d'enfant des Alpes. C'est au che-
valier de Rossi, au vicomte de Bonald, à l'abbé de Lamennais, au
comte de Blacas qu'il donnait la réplique. Comme Berryer, il ado-
rait les grandes clames, tout en abominant les bas bleus, et c'est
avec Mmo Swetchine, la princesse Galitzin, la duchesse des Cars,
qu'il entretenait, à travers d'immenses espaces, ce délicieux com-
merce épistolaire qui fait revivre, sous cette plume d1 acier, avec
le charme robuste de la force, toute la verve endiablée de la grande
épistoliÚre...
Mais sa mémoire a pris, il faut le dire, une éclatante revanche.
Peu d'hommes ont eu, en effet, une gloire posthume plus solide-
ment assise que le philosophe savoyard. Il a fallu du temps pour
que ses ouvrages, au ton apocalyptique, Ă la logique impitoyable
et parfois effrayante, à la pédanterie sublime, dominassent le bruit
des agitations tumultueuses de notre siĂšcle et pour qu'on y
dĂ©couvrĂźt ce qu'ils sont, ce qu'ils apparaissent aux yeux mĂȘme de
ceux qui n'en partagent pas les doctrines, â de purs chefs-d'Ćuvre.
Mais, depuis quelques années, la mode, si je puis ainsi dire, leur
est revenue. â L'AcadĂ©mie française choisit leur auteur comme
sujet du prix d'éloquence et décerne la palme à un de ses jeunes
compatriotes1. On dit maintenant Joseph de Maistre, comme on dit
Leibnitz, Bossuet, Féoelon, Pascal. Il est sacré grand homme : tout
ce qui, de prÚs ou de loin, le concerne, fait prime sur le marché
de l'esprit. On a publié sa correspondance, on se dispute ses auto-
graphes, et les moindres particularités qui se rattachent à cet aigle
des Alpes ont le privilĂšge d'attirer l'attention et de provoquer un
courant de sympathie et de curiosité de bon aloi.
Mon Joseph de Maistre avant la Révolution n'ajoutera rien à sa
gloire; peut-ĂȘtre, â et c'est lĂ toute mon ambition, â le fera-t-il
davantage encore connaĂźtre et aimer...
4 M. Michel Revon, d'Annecy, professeur de droit à l'université impé-
riale de Tokio (Japon).
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1112 JOSEPH DE MAISTRK
CHAPITRE XVII
EN FAMILLE
La mort du prĂ©sident Maistre. â Comme on savait mourir en ce temps-lĂ .
â Le testament d'un pĂšre d'autrefois. â Joseph le remplace auprĂšs de
ses frĂšres et sĆurs. â Un deuil public. â L'esprit de famille chez les
Maistre. â Comment ils s'aimaient â L'indivision de l'amour fraternel.
â Promenades Ă Bissy. â Les rĂ©unions dans le grand salon. â Souhaits
de nouvel an de Xavier Ă ses sĆurs. â RĂ©ponse en vers. â Le Parnasse
au pied du Nivolet '. â Impromptu de sĆur Eulalie. â PoĂ©sies sur un
volcan.
I
Ce fut un triste jour, Ă l'hĂŽtel de Salins2, que le 16 janvier 1789.
Le président Maistre s'en allait rejoindre au ciel celle que, quinze
ans auparavant, il avait perdue et dont il était resté l'époux incon-
solé... Toute la famille se trouvait réunie à son chevet. Joseph et
Mme de Maistre, le capitaine Nicolas, le lieutenant Xavier et le jeune
Victor, arrivés en hùte de leurs garnisons du Piémont, le chanoine
André, venu de Moutiers, les Vignet, les Saint-Réal, Jenny et
ThérÚse qui n'étaient point encore mariées. Eulalie seule manquait
au dernier rendez-vous; elle pleurait et priait, la pauvre sainte
fille, dans le cloĂźtre des Ursulines oĂč, Ă seize ans, disant au monde
un éternel adieu, elle était allée chercher « la vision de ce qui est
lointain, le pressentiment de ce qui est la vérité, la gloire dans
l'incorruptible lumiÚre3. »
Le président s'éteignit, dans sa quatre-vingt-quatriÚme année,
avec la sérénité du juste. Il donna à ses enfants, assemblés autour
du grand lit Ă baldaquin qui avait vu mourir leur mĂšre, sa derniĂšre
bénédiction. Joseph lui jura d'Úlre le protecteur de toute la famille,
et son pÚre, rassuré, s'endormit dans la paix du Seigneur...
Ils s'en allaient ainsi, nos pĂšres, simplement, presque sans
secousse, comme l'ouvrier qui a terminé sa journée, comme la
sentinelle que l'ange de la mort vient relever de sa faction.
Mourir, ce n'était pas, pour eux, descendre dans le trou béant de
la tombe, au sein des tĂ©nĂšbres troublantes du peut-ĂȘtre ou du qui
sait?... Mourir, c'était accomplir sa destinée, commencer la vie qui
ne finit point, monter, d'un vol assuré, vers de radieux horizons;
ils les dĂ©couvraient avec les yeux de leur foi naĂŻve, avant d'ĂȘtre
1 Montagne qui domine Chambéry.
2 L'hĂŽtel oĂč Joseph de Maistre est nĂ© le 1er avril 1753; l'auteur lui a
consacré un des chapitres de son livre. (Note de la Rédaction.)
3 M. Emile Ollivier, Discours à V Académie française.
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AVANT LA RĂVOLUTION 1113
en possession de leurs divines splendeurs. Aussi la mort n'avait-
elle point, pour ces croyants robustes, l'inconnu du mystĂšre ni
l'horreur de la nuit...
Dans la chambre illuminĂ©e et parĂ©e comme une chapelle, oĂč le
saint viatique venait de leur ĂȘtre apportĂ©, â sans hallucination, en
pleine connaissance, ils entrevoyaient, avec la netteté d'une vision
parfaite, le ciel qui s'ouvrait pour les recevoir : les ĂȘtres aimĂ©s,
partis avant eux, les attendaient sur le seuil;... les saints patrons
venaient à leur rencontre et, comme dans l'échelle de Jacob, le
long des resplendissantes perspectives des portiques cĂ©lestes, dĂ©jĂ
les anges formaient la haie Ă travers laquelle l'Ăąme, rendue Ă la
liberté-, allait s'envoler vers le Créateur. Ces chrétiens d'autrefois
voyaient toutes ces choses pendant qu'autour du lit de mort le curé
de la paroisse et la famille à genoux récitaient les priÚres des
agonisants...
Mourir, pour eux, ce n'Ă©tait pas mĂȘme quitter ce monde, et on les
entendait dire à leurs enfants en larmes : « Ne pleurez point! De
lĂ -haut, je veillerai sur vous... Mon Ăąme viendra voltiger au-dessus
de vos tĂȘtes : n'ayez point peur!... Ce sera pour vous bĂ©nir et vous
protĂ©ger jusqu'Ă l'heure oĂč nous nous retrouverons pour ne plus
nous quitter... »
Ces hommes qui, comme le prĂ©sident, avaient passĂ© leur vie Ă
juger les autres, au moment de comparaĂźtre, Ă leur tour, Ă la barre
du grand tribunal, n'avaient ni une minute d'inquiétude ni un
mouvement d'épouvante. Pourquoi eussent-ils tremblé? Us avaient
toujours marché droit : la conscience, ce juge intime, ne leur repro-
chait rien ; aussi leur dernier acte en ce monde Ă©tait-il, en mĂȘme
temps qu'un acte d'humilité, le chant d'immortelle espérance d'une
ùme sûre de son sort.
Ăcoutons ce testament oĂč le comte Maistre, le lĂ©gislateur
de 1770, l'homme qui eût pu s'enorgueillir de sa science et des
honneurs dont le roi l'avait comblé, exprime, en un langage si
simple, aux pieds du Roi des rois, toutes les convictions de son
Ăąme de chrĂ©tien, toutes les volontĂ©s de son cĆur de pĂšre * :
« Je, François-Xavier, comte Maistre, second président au Sénat
de Savoie, voulant disposer des biens qu'il a plu Ă la Providence
de me donner, ai fait mon testament comme ci-aprĂšs et, auparavant
que de commencer un acte qui me rappelle ma derniĂšre fin, je
demande pardon à Dieu, mon Créateur, de tous mes péchés, le
priant trĂšs humblement de ne pas me juger, Ă l'heure de ma mort,
suivant la rigueur de la justice, mais de me faire ressentir les effets
4 Archives du baron Charles de Buttet. â Document inĂ©dit.
25 DECEMBRE 1892. 71
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1114 JOSEPH DĂŻ MABTRE
de sa miséricorde infinie dans laquelle je fonde toute mon espé-
rance, implorant, pour cet effet, les mérites de la Passion et mort
de Notre-Seigneur Jésus-Christ et l'intercession de la Bienheureuse
Vierge Marie, de saint François-Xavier, mon patron, et de tous
les saints du Paradis.
« J'institue mon héritier universel Joseph-Marie, mon trÚs cher
fils aßné, substitut avocat fiscal général au Sénat de Savoie, et je
lui recommande ses frĂšres et soeurs, particuliĂšrement ces derniĂšres.
La tendre amitié dont il leur a donné jusqu'à présent des marques
sincĂšres et l'attachement respectueux qu'il a toujours eu pour moi,
me font espérer qu'il ne démentira pas la confiance que j'ai eue ea
lui et qu'il leur tiendra lieu de pÚre aprÚs mon décÚs.
« Je recommande enfin à tous mes enfants de continuer à vivre
dans la mĂȘme union et la mĂȘme cordialitĂ© que j'ai eu la consolation
de voir régner jusqu'à présent dans ma famille. »
Ne faut-il pas trouver dans cette recommandation suprĂȘme
l'explication de ce phénomÚne qui aura frappé tous les lecteurs de
la correspondance de Joseph de Maistre? D'ordinaire, la mort du
pÚre désagrÚge les familles et sÚme aux quatre vents les affections
des premiÚres années; si elle n'en rompt pas les liens, elle les dis-
tend. L'intĂ©rĂȘt crĂ©e bientĂŽt des conĂ»its : le fossĂ© est creusĂ©; le
temps, la séparation et les préoccupations de l'égoïsme se chargent
d'en élargir les bords.
Ici rien de semblable : Joseph de Maistre avait juré, au lit de
mort du président, qu'il servirait de pÚre à toute la famille, et il a
tenu parole. Quand l'exil l'aura jetĂ© au bout du monde, â au
milieu des graves soucis de la vie diplomatique, il gardera intacte,
dans son cĆur, la place de ses enfants, de tous ses enfants d'adop-
tion. Il n'en oubliera aucun, il écrira à tous; un qnart de siÚcle ne
suffira pas Ă effacer ces lointains souvenirs, et nous l'entendrons en
Ă©voquer l'image dans ses lettres Ă ses petites sĆurs, comme si,
d'hier seulement, ils s'étaient quittés...
II
Les funérailles du grand magistrat eurent lieu avec une pompe
extraordinaire. Victor-Amédée III, dans un message au premier
président, exprima les regrets que lui causait la perte de ce servi-
teur fidĂšle, associĂ© Ă la grande Ćuvre lĂ©gislative du rĂšgne de
Charles-Emmanuel III, de celui qui, le 22 mars 1778, était allé, au
pied du trĂŽne, porter au nouveau roi les hommages du peuple de
Savoie.
LeJSénat tout entier assista aux funérailles : le gouverneur, les
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AYANT hk fiĂTOLUTION 1115
troupes de la garnison, et, ce qui valait mieux encore, le peuple
de Cbambéry, les pauvres, qui vénéraient le président, raccom-
pagnÚrent à sa derniÚre demeure. Le curé de Saint-Léger,
rompant avec le style lapidaire des registres de l'état civil, trace
l'itinéraire suivi par le convoi pour se rendre à l'obituaire de
Sainte-Marie-Ăgyptienne. Les restes du modĂšle des pĂšres allĂšrent
reposer auprÚs de celle qui fut la « sublime mÚre » de Joseph de
Maistre. Celui-ci, on s'en souvient, avait composé pour elle cette
épitapbe, qui est comme le sanglot de la douleur filiale. Xavier,
qui maniait le burin aussi bien que le pinceau, fixa les traits de
son pÚre sur une maquette, d'aprÚs laquelle Joseph fit exécuter
par Moretti, Ă Turin, le buste en marbre qui orne actuellement le
salon du chĂąteau de Bissy l.
AprÚs la mort de leur pÚre, les Maistre restÚrent aussi étroitement
unis : chacun avait sa part égale d'une provision de tendresse
laissĂ©e dans l'indivision, oĂč l'on puisait Ă pleines mains, sans avoir
Ă rendre des comptes ni Ă demander de partage.
« Le fraternel foyer 2 » continuait Ă ĂȘtre la maison'paternelle. LĂ ,
les militaires venaient passer leurs congés; le chanoine André,
ses vacances; Jenny et ThérÚse y habitaient, les Vignet en étaient
tout proches; sĆur Eulalie y vivait par le cĆur, et si elle ne sortait
pas de son couvent, les siens ne manquaient aucun jour de parloir.
Le dimanche, dans la belle saison, les Ăaistre allaient ensemble,
véritable caravane, errer aux environs de Chambéry. Bissy était
leur but de promenade le plus fréquent, Bissy, le ravissant vil-
lage d'oĂč Lamartine Ă©crivit plus tard Ă Xavier sa Lettre Ă un ami.
Du sommet de la colline, ils pouvaient contempler le panorama
superbe qui, des Alpes au Jura, se déroule, à travers les étages
d'une nature tour Ă tour grandiose, sĂ©vĂšre, riante, â harmonieuse
toujours. Les soirées se passaient en famille dans le grand salon
de l'hÎtel de Salins, et bien souvent un regard égaré sur le por-
trait de Mmo de Maistre ou sur le buste du président ramenait le
souvenir des beaux jours disparus, et une larme furtive succédait
parfois Ă un rire joyeux...
Car on était gai chez les Maistre, gai par tempérament, de cette
gaieté franche, exubérante, communicative d'autrefois, qui agré-
mentait les bonnes heures et qui, dans les mauvaises, reprenant
1 Joseph de Maistre a mentionné cette circonstance dans son journal :
« 1791, 3 juillet. J'ai reçu le buste de mon pÚre, exécuté à Turin, dam
l'atelier de MM. Collin, par le sieur Moretti, leur premier Ă©lĂšve, et cTaprĂȘi
le modÚle fait par mon frÚre du régiment de la marine, en 178... » (Archivée
4e la famille de Maistre. â Document inĂ©dit)
3 La maison de Joseph.
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1116 JOSEPH DE MAISTRE
son empire au moment opportun, ne laissait pas la tristesse envahir
FĂ me et empoisonner la vie... Quel charmant esprit que ce Xavier,
devenu le beau et séduisant lieutenant du régiment de la marine,
aprÚs avoir été le héros de la fameuse ascension de 1784! Et
quel gracieux commerce que celui de ces frĂšres et de ces sĆurs
qui, séparés par les Alpes, s'écrivent et, au nouvel an, s'envoient
de petits compliments versifiés, véritables gageures oh Joseph, le
grave Joseph lui-mĂȘme, apporte son contingent de bouts rimes,
et sĆur Eulalie, « entre deux patenĂŽtres », son petit regain de
mondanité!..
III
Le l,r janvier 1790, les Maistre étaient réunis à l'hÎtel de Salins.
Il y avait là le chanoine André, Nicolas et Victor venus pour la
circonstance; les Vignet, Jenny et ThérÚse. Il ne manquait que les
Saint-RĂ©al, Xavier et Eulalie; mais voici que l'ordinaire ! apporte Ă
M110- Maistre un pli tout parfumé Une lettre de Xavier! et en
vers!.. Ce Xavier ne fait rien comme tout le monde, et il rime
comme personne... Ăcoutez2:
Mes chĂšres sĆurs, bonjour, bon an!...
Quoiqu'un peu vieux, ce compliment
Vaut, par ma foi, mieux que les nĂŽtres;
Que ne puis-je, Ă votre foyer,
Passer tout ce mois de janvier
Accompagné de plusieurs autres!...
Mais puisque mon mauvais destin
Me fixe en un pays lointain
Et m'empĂȘche d'aller aux vĂŽtres,
Je veux, par écrit, à l'instant,
Vous envoyer ce compliment
Accompagné do plusieurs autres...
Depuis huit jours, pris au talon,
Je suis étendu, de mon long,
Dans un lit dur oĂč je me vautre
Et, pour égayer mon cerveau,
Je considĂšre un soliveau
Accompagné de plusieurs autres...
Je n'ai point, comme vous ici,
Le talent de chasser l'ennui
En récitant des patenÎtres :
Sans user de ce passe-temps,
1 On désignait ainsi le service des postes.
* Ces piÚces de vers sont inédites ; elles m'ont été gracieusement conv-
muniquées par le baron Charles de Buttet.
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Google I
AVANT LA RĂVOLUTION 1117
J'ai déjà su gagner vingt ans
Accompagnés de plusieurs autres...
Mais comme il faut se convertir
Et que ce beau train doit finir,
Sans faire ici le bon apĂŽtre,
Avant de renoncer au bal,
Passons encore ce carnaval
Accompagné de plusieurs autres...
Inutile de dire le succÚs qu'eut la poésie du lieutenant... 11 faut
lui rĂ©pondre sur le mĂȘme ton : c'est le cri gĂ©nĂ©ral. Vite, on se met
Ă l'Ćuvre autour de la grande table du salon : frĂšres et% sĆurs en
collaboration, sous la haute présidence de Joseph1, ont bien vite
achevé cet impromptu :
Autour du fraternel foyer,
Pendant le rigoureux janvier,
Quand tu ne peux ĂȘtre des nĂŽtres,
C'est un veuvage pour tes sĆurs
Dont tu possĂšdes les trois cĆurs
Accompagnés de plusieurs autres.
Les autres cĆurs sont masculins,
Ils s'unissent aux féminins
Gomme des grains de patenĂŽtres;
Depuis longtemps, tu les connais :
Chacun d'eux ne marcha jamais
Qu'accompagné de plusieurs autres.
Eulalie, le lendemain, eut sa part du gĂąteau, et, pour ne pas
demeurer en reste, elle adressait, du couvent de Sainte-Ursule, Ă
son frĂšre l'officier, cette jolie rĂ©plique oĂč la dĂ©licatesse exquise
du sentiment fait oublier les hiatus qui s'y sont glissés : la grosse
porte du couvent, en grinçant sur ses gonds, n'ouvre-t-elle pas
parfois sur ces lieux de dĂ©lices oĂč le cĆur en repos a conservĂ©
toute sa fraĂźcheur, tout son parfum original? Et qui donc oserait
1 A Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre devait avoir encore une occa-
sion d'exercer son talent pour les bouts rimes. La comtesse de Strogonoff,
par une délicate supercherie, avait fait poser le comte, sans qu'il s'en
doutĂąt, dans son salon. Le peintre, un des premiers artistes de la capitale,
fit de lui un fort beau portrait dont la princesse Nachriskine, â la Maria-
Antonia de la Correspondance, â voulut absolument avoir une copie.
Joseph de Maistre dut s'exécuter, il le fit galamment.
« Cela a produit, dit-il, une fort plaisante et galante lettre qui a fini par
le don économique d'un simple crayon, mais d'une rare beauté. En don-
nant le portrait (il l'a bien fallu), j'ai écrit, derriÚre, ce quatrain :
Lorsque étant vieux et sot il valait moins quo rien,
On lui demanda sa figure,
Et qui? Dame importante et qui s'y connaĂźt bien :
D'honneur, c'est presque une aventure. »
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1U8 JOSHH Dl MAISTRS
songer au grincement des hiatus devant une inspiration comme
celle-ci?
Je veux te faire au nouvel an,
Mon cher ami, un compliment
Ni plus ni moins que tous les autres;
S'il n'est pas aussi bien tourné,
Il n'en faut pas ĂȘtre Ă©tonnĂ©;
Je fais des vers... comme tant d'autres.
Au vrai, je n'ai point de foyer
OĂč tu puisses au mois de janvier
Te chauffer avec tous les nĂŽtres;
Je ne possĂšde pour tout bien
Qu'un cĆur digne d'aller au tien
A la suite de tous les autres.
Si j'apprends que sans aucun mal
Tu as passé le carnaval,
Loin de ce lit oĂč tu te vautres,
Je chanterai en répétant :
Pour mon ami, puisse ce temps
Etre suivi de plusieurs autres !
Esprits et cĆurs français que ces esprits et ces cĆurs-lĂ ,
heureux alors, oubliant un instant, dans les effusions de la famille,
le gros orage déjà déchaßné là -bas, de l'autre cÎté de la frontiÚre,
et qui bientĂŽt va les disperser pour toujours aux quatre vents du
ciel... Ils ne demandaient « que de vivre, de penser et de mourir
ensemble; ils vont ĂȘtre divisĂ©s et jetĂ©s sur la surface du globe
comme une poignée de sable1... » Et, vingt ans aprÚs, ayant
auprÚs de lui son frÚre Xavier et son fils Rodolphe, mais séparé de
sa femme et de ses filles, Joseph, en songeant Ă toutes ces douces
choses à jamais disparues, écrira de Saint-Pétersbourg, à son cousin
de Lazary2 :
<c Ă ce que vous me dĂźtes, mon cher comte, vous ĂȘtes tout Ă fait
livré à la vie patriarcale : il n'y a rien de mieux sous le soleil.
C'est un plaisir que je vous envie, mais la Providence en a décidé
autrement. Le décret qui nous a envoyés tous les trois ici est un
des plus particuliers qu'elle ait promulgués depuis longtemps dans
le département des affaires particuliÚres... Quant à moi, mon cher
comte, je suis trÚs mal, puisque je suis séparé de ma femme et de
mes deux filles, sans aucun espoir de me réunir à elles; mais je
suis trÚs bien, puisque je trouve tous les dédommagements possibles
dans l'accueil que je reçois ici, et surtout dans les bontés du maßtre3,
pour qui je n'ai pas assez d'un cĆur... »
1 Lettre de Joseph de Maistre Ă Mm6 de Constantin, 25 avril (7 mai) 1814.
2 Lettre inĂ©dite du 25 (13) janvier 1810. â Archives de MĂ©lan.
3 Le czar.
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES
COUR1UE11 DU THĂĂTRE, DE LA LITTĂRATDRE ET DES ARTS
L'affaire de Panama. Le mystĂšre de la rue de Murillo. Le cloaque parle*
mentaire. GrĂȘle de scandales et dĂ©luge d'ordures. Le nouveau cabinet.
A l'Ăcole de mĂ©decine, Ă l'Ăcole des Beaux-arts, Ă l'Ecole polytechnique.
La trĂȘve des coaGseurs de l'an 1892. â SĂ©ance annuelle de l'AcadĂ©mie
française : discours de M. Emile Ollivier. Séance annuelle de l'Académie
des sciences morales et politiques. L'éloge de M. Edouard Charbon, par
Jules Simon. Election de M. Luc-Olivier Merson à l'Académie des Beaux-
arts. Les petits Salons. Le monument de Banville dans le jardin du
Luxembourg. Un milliardaire : Jay Gould. Guillaume Guizot. M. Gai-
land. John Lemoinne. M. SimĂ©on Luce. â Théùtres. OpĂ©ra : Samson et
Dalila, de M. Camille Saint-Saéns. Le Dahomey à la Porte Saint-Martin
et au ChĂ telet. Vaudeville : Monsieur Coulisset, par MM. E. Blum et
R. Toc hé. Gymnase : Charles Demailly ; le roman et la piÚce.
I
Quel est donc le personnage qui disait : « Je vis par curiosité! »
Il serait dans son élément aujourd'hui. Pour le moment ,ß,la France
ne s'ennuie pas. Elle a mal au cĆur, mais elle ne s'ennuicjpas.
Depuis un mois, on se demande chaque jour en se levant : « Voyons,
que s'est-il passé hier, et que va-t-il se passer aujourd'hui? Quel
nouveau scandale allons-nous apprendre? Qui la commission d'en-
quĂȘte a-t-elle convoquĂ©? S'est-clle dĂ©cidĂ©e Ă suivre le conseil de
M. Bonaparte- Wy se et à appliquer la question? A-t-onj découvert
d'autres chÚques? Les talons sont-ils retrouvés? Allons-nous con-
naßtre le dossier? Avons-nous quelques dénonciations nouvelles?
Que vient-on de trouver dans les papiers de M. de Reinach? Les
experts ont-ils déposé lenr rapport? Que dit la Libre Parole de
ce matin? De quel nouvel incorruptible, de quel homme austĂšre,
de quel sauvage est-ce maintenant le tour? Combien y a-t-il
dĂ©finitivement de ministres dans l'affaire? Saurons-nous enfin Ă
qui Dubois a prĂȘtĂ© son nom et de qui Durand Ă©tait l'homme de
paille? Est-ce qu'on a retrouvé M. Arton? M. Cornélius Herz, grand
officier de la Légion d'honneur, a-t-il enfin comparu devant la
commission? Que pensez- vous des bruits qui courent et qu'on se
chuchote à l'oreille, sur M. A., député; M. B., sénateur; M. C,
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1120 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
radical; M. D., chef d'une des fractions les plus importantes delĂ
Chambre, et M. E., ministre? Sait-on la vérité vraie, non seule-
ment sur la mort du baron de Reinach, mais sur ses visites &
H. Herz et Ă M. Gonstans? Etait-ce pour lui ou pour eux que
H. Rouvier et M. Clemenceau l'ont accompagné? Pourquoi est-ce
à Cornélius Herz qu'il allait demander de faire cesser la campagne
de presse contre lui, et qui a fourni Ă la Libre Parole les munitions
dont elle a tiré un si terrible parti? »
Quel drame et quelle énigme à la fois que cette mort de M. de
Reinach I C'est là que la curiosité a de quoi s'exercer. On en
pourrait faire un roman à la façon de miss Braddon, de M. Gaboriau
ou de M. F. du Boisgobey, sous ce titre palpitant : le MystĂšre de
la rue de Murillo. Voici le point de départ et l'exposition : le
baron de Reinach a servi d'intermédiaire entre la compagnie de
Panama et une foule de consciences Ă acheter, les unes trĂšs cher,
les autres Ă bas prix ; il a fait tomber une pluie d'or sur toutes les
Danaés du parlementarisme; il est compromis, mais il est aussi
détenteur d'une foule de secrets et de papiers compromettants.
Avait-il plus d'intĂ©rĂȘt Ă se soustraire Ă une perquisition dans ses
papiers que d'autres Ă s'y soustraire eux-mĂȘmes? Pour qui le pĂ©ril
Ă©tait-il le plus grand, â pour lui ou pour eux? A qui sa disparition
subite, au moment opportun, a-t-elle le plus profité, et est-ce le
cas d'appliquer ici le fameux axiome juridique : Isfecit cuiprodest?
Il y a déjà là de quoi exercer la sagacité de plusieurs juges d'ins-
truction.
Et les circonstances matérielles, cette tournée in extremis en
compagnie d'un ministre des finances et d'un député journaliste,
cette rencontre dans la rue par un sénateur, cette femme d'un
ancien ministre qui se met par hasard Ă sa fenĂȘtre juste Ă point,
ce bourgeois logé en face qui a déclaré, le premier jour, avoir
reconnu Ă travers les vitres M. Rouvier et le baron se livrant Ă je
ne sais quelles fouilles et quels triages de papiers, â qu est-il
devenu depuis lors ce bourgeois inconnu, qui ne dit point son nom
et qu'on n'a point revu? â Tout cet ensemble d'incidents et de
commérages vient compliquer le problÚme à souhait et le rendre
tout à fait digne d'exercer l'imagination d'un détective amateur et
virtuose, comme le Dupin d'Edgar Poë.
On sait que le médecin de la famille, et, aprÚs lui, le médecin
de l'état civil avaient diagnostiqué une congestion cérébrale. DÚs
le premier moment, leur déclaration n'a trouvé que des incrédules.
C'est seulement dans les drames et dans les romans que le hasard
frappe ses coups si juste Ă point. Et leur insistance n'a rĂ©ussi Ă
convaincre personne. Des trois hypothĂšses en prĂ©sence, â mort
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LES OEUVRES ET LES HOMMES U2t
naturelle, provoquĂ©e par le trouble et l'angoisse oĂč l'avait jetĂ©
l'imminence du péril; suicide, pour se dérober aux conséquences
de ses actes ; suppression violente d'un témoin par les personnes
qui avaient intĂ©rĂȘt Ă dĂ©rober les preuves de leur indignitĂ©, la pre-
miÚre a été bien vite éliminée, et la derniÚre généralement regardée
comme le produit d'une imagination délirante, échauffée par la situa-
tion et pervertie par le répertoire des théùtres de drame, ce La nuit,
comme dit Angelo, je me dresse sur mon séant, j'écoute, et j'entends
des bruits dans mon mur. » Vous voyez d'ici l'homme masqué étouf-
fant le bruit de ses pas, pénétrant comme un fantÎme jusqu'au lit,
oĂč sa victime dort d'un sommeil agitĂ© et, aprĂšs avoir dirigĂ© sur son
visage la lueur d'une lanterne sourde, versant le poison des Borgia
dans la bouche qu'elle aurait eu soin de laisser suffisamment
entr'ouverte pour la circonstance. Avec un trémolo à l'orchestre, ce
serait une scÚne de mélodrame à donner le frisson. Restait le
suicide. Mais lĂ encore il y avait place pour des hypothĂšses diverses.
M. de Reinach s'était-il suicidé de son propre mouvement, ou avait-
il été suicidé, si je puis ainsi dire? En d'autres termes, avait-il été
acculé en quelque sorte au suicide par ceux qui espéraient trouver
leur salut dans sa mort? Je m'étonne que, par ce temps d'hypno-
tisme, on n'ait mĂȘme pas prononcĂ© le mot de suggestion.
La pression de l'opinion publique est devenue si irrésistible
qu'elle a forcé toutes les barriÚres. Le cabinet a été culbuté, comme
un cordon de gardiens de la paix un jour d'émeute, pour avoir
refusĂ© l'exhumation et l'autopsie, en mĂȘme temps que la commu-
cation du dossier de Panama. A peine remis sur pied, il s'est hùté
d'accorder l'une et l'autre chose. Pour que l'illégalité disparût, il
avait suffi de jeter par-dessus bord le garde des sceaux, ministre
de la justice : cela ne rappelle-t-il pas un peu la rouerie naĂŻve^de
ce paysan qui, menacĂ© par le juge de paix d'ĂȘtre condamnĂ© en
vertu de tel article que celui-ci lui montre dans le Code, déchire
subrepticement la page afin de détruire l'article? Vraiment, pour Je
dire entre parenthÚses, l'éminent M. Ricard n'a pas eu de chance
dans cette affaire : c'est lui qui l'a engagée, lui qui a décidé^les
poursuites, envers et contre la volonté de beaucoup de ses collÚ-
gues, lui qui s'était posé d'abord en justicier inflexible, et, aprÚs
avoir menacé de le renverser pour cette initiative, c'est justement
lui qu'on renverse parce qu'il ne veut pas aller assez loin. Il a, de
ses propres mains, levĂ© la bĂȘte qui allait le manger.
Il s'Ă©tait mĂȘme trouvĂ© des journaux pour parler d'une super-
cherie macabre, pour prétendre que, pendant qu'on enterrait un
cercueil bourré de pierres ou de bûches, le baron de Reinach avait
été rencontré du cÎté de Cologne. Si l'exhumation n'eût étouffé la
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1122 US OEUVRES ET LES HOMMES
légende dans son germe, qui sait jusqu'au elle fût allée? Mais on a
trouvé le corps dans le cercueil et, quoique trois semaines se fussent
écoulées depuis le décÚs, la figure était reconnaissable encore. DÚs
l'ouverture de la biĂšre et avant tout examen du laboratoire de
toxicologie, le suicide par empoisonnement, nié d'abord avec tant
d'énergie, apparaissait évident. Il est bien malheureux pour la com-
mission d'enquĂȘte que les morts ne parlent point. Quel tableau que
celui de cette exhumation par une brumeuse et glaciale matinée de
dĂ©cembre, dans le cimetiĂšre du village oĂč M. de Reinach avait son
chùteau et passait chaque année les quelques semaines de villé-
giature qu'il pouvait dérober à sa banque I Toute une légion de
reporters parisiens s'était abattue sur cette petite commune de
Nivillers, jusqu'alors aussi peu connue dans l'histoire que dans la
géographie. Il y en avait presque autant que d'habitants. Comme
on tenait l'heure de l'exhumation secrÚte, les plus zélés ont séjourné
deux nuits dans le cimetiĂšre, pour ne point la manquer. Et lors-
qu'enfin ils ont vu descendre de leurs voitures le commissaire aux
délégations judiciaires, le parquet de Beauvais et les médecins,
accompagnés des ouvriers avec leurs outils, on les a mis à la porte.
Il n'est resté au gros de la troupe d'autre ressource que de
regarder le mur derriÚre lequel se passait l'événement, tandis que
les plus agiles grimpaient sur les arbres, et que les plus malins se
cachaient dans un grenier voisin, derriĂšre une lucarne. Et de
mĂȘme Ă la mairie, pendant l'autopsie, ils ont Ă©tĂ© relĂ©guĂ©s dans le
couloir, sans mĂȘme pouvoir mettre l'Ćil au trou de la serrure. Mais
ils avaient suivi le cercueil dans son trajet du cimetiĂšre Ă la mairie,
ils avaient vu M. Brouardel et M. Clément, ils avaient remis une
protestation au gendarme. Et, pour charmer les loisirs de l'attente,
ils ont interwiévé l'adjoint, l'aubergiste et M. le curé. Nous savons
tous maintenant, grĂące Ă l'abondance de leurs informations, que
M. de Reinach, enseveli en terre bénite, à l'ombre de l'église, était
un juif sans préjugés, qui assistait parfois à la messe quand il avait
des invitĂ©s qui tenaient Ă y assister eux-mĂȘmes, qu'il donnait de
l'argent au curé pour les besoins du culte, et que M°" la baronne a
peint un Saint Nicolas qu'on peut voir à cÎté du confessionnal.
L'ancien garde des sceaux a entraßné dans sa retraite le procu-
reur général M. Quesnay de Beaurepaire. Cet homme indomptable,
raide comme la justice, trouvait illégales l'autopsie, la saisie des
papiers de M. de Reinach et la communication du dossier Ă la
commission d'enquĂȘte. Il a mieux aimĂ© recevoir de l'avancement
que de céder. Voilà un caractÚre ! Désormais plus de réquisitoires
retentissants. Si le général Boulanger n'avait précédé le baron de
Reinach dans la tombe, il eût pu choisir ce moment pour en appeler
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LES OEUVRES ET LES HOMMES 1113
de la sentence de la Hante Cour. M. Quesnay de Reaurepaire va[se
reposer dans un siÚge de président de chambre à la Cour de cas-
sation et peut-ĂȘtre reprendre la bonne plume de Jules de Glouvet
et de Lucie Herpin.
Le nouveau ministre de la justice est, comme on sait, l'ancien
ministre de l'instruction publique, M. Bourgeois. Au dernier con-
cours général, il avait noté dans son discours, avec une satisfaction
légitime, qu'il présidait à cette cérémonie pour la troisiÚme fois de
suite : c'était trop, et cela ne pouvait durer. Du jour au lendemain
on a fait un garde des sceaux de ce grand maßtre de l'Université.
Il s'est trouvĂ© comme lancĂ© la tĂȘte la premiĂšre de son paisible
domaine scolaire dans le tourbillon orageux et confus de la com-
mission d'enquĂȘte et du Panama. Il a dĂ» s'improviser jurisconsulte
Ă©minent sans mĂȘme avoir le temps de dire ouf. J'admire toujours
l'incomparable variété d'aptitudes et la rapidité prodigieuse d'assi-
milation que demande la carriĂšre politique. D'un avocat on peut
faire indifféremment, suivant les besoins d'une combinaison et
pour donner aux divers groupes la satisfaction qu'ils réclament,
un ministre de l'agriculture, un ministre de l'instruction publique,
un ministre des finances, un ministre de l'intérieur, un ministre
des affaires Ă©trangĂšres, un ministre de la guerre et mĂȘme, au
besoin, â cela s'est vu, â un ministre de la marine. Tout
politicien de carriĂšre doit ĂȘtre prĂȘt Ă passer avec aplomb et
indifféremment par l'une ou l'autre de ces incarnations diverses,
ou par les unes ef les autres. Quelquefois, dans la mĂȘme
journée, il est ballotté successivement du commerce aux affaires
Ă©trangĂšres, des affaires Ă©trangĂšres Ă la justice, et de la justice Ă
la guerre. Rien ne l'Ă©tonnĂ©. Il se prĂȘte Ă tout sans broncher. Il
commandera aux généraux et surveillera les forteresses, comme il
commandait aux professeurs et surveillait les thĂšmes grecs. Il est
homme Ă faire, l'aprĂšs-midi, Ă la tribune un discours sur la flotte
ou sur les travaux publics, suivant l'occurrence : le temps de se
retourner et d'Îter sa casaque, comme maßtre Jacques ! Les théori-
ciens de l'évolution auraient en lui un sujet d'études incomparable.
On s'est livré à divers jeux innocents sur les noms des ministres
composant le nouveau cabinet. En les écrivant les uns au-dessous
des autres, et en choisissant dans chacun d'eux une lettre, l'un y
a trouvĂ© le mot ReplĂątrage, et l'autre le mot Dissolution. Il est Ă
remarquer que de ces deux mots le premier a dix lettres et le
second onze; mais c'est que, dans ce dernier cas, on a ajouté aux
dix ministres le sous-secrétaire des colonies. Et comme, d'autre
part, on est libre de disposer les noms dans l'ordre qu'on veut et^d'y
choisir la lettre dont on a besoin, ce petit jeu de société, à la portée
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H24 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
de toutes les intelligences, peut aboutir aux résultats les plus variés.
Le nouveau ministre de l'instruction publique et des beaux-arts,
dÚs son entrée en fonctions, se sera heurté à deux incidents, dont
aucun n'a rien de bien grave en soi, mais qui sont des indices,
joints à beaucoup d'autres, de l'état général d'anarchie qui se fait
partout sentir. Au lycée Condorcet, un groupe d'élÚves a écrit à la
presse pour lui dénoncer une parole de leur nouveau proviseur,
qu'ils considĂšrent comme blessante; et les professeurs eux-mĂȘmes,
ou du moins un certain nombre d'entre eux, se sont joints Ă la
protestation, ce qui est plus grave. Ă l'Ecole des beaux-arts, la
stupide habitude des brimades vient encore de faire des siennes : un
nouveau a refusĂ© de se prĂȘter aux facĂ©ties brutales dont la tradition
exigeait qu'on le rendßt victime; on l'a houspillé, il s'est défendu.
De là des désordres qui ont amené la fermeture, pendant une
semaine, du cours de M. Gustave Moreau. Naturellement, les élÚves
prétendent qu'il n'y a rien au monde de plus inoffensif que leurs
brimades, qu'elles ont simplement pour but de mettre le caractĂšre
du nouveau à l'épreuve, que c'est fini tout de suite s'il se montre
bon enfant, et que, dans l'espĂšce, comme dit la plaisanterie popu-
laire, c'est le lapin qui a tous les torts. Mais ce que les historio-
graphes de l'Ecole des beaux-arts rapportent de ces épreuves tra-
ditionnelles nous inspire quelques doutes. Tout le monde n'est point
d'humeur, par exemple, Ă se laisser mettre nu et badigeonner le
corps de bleu de Prusse, ni mĂȘme Ă se battre en duel, in nature-
iibus, avec un pinceau largement imbu de coflleurs indélébiles, dont
on est bien vite tatoué. Ce sont là des farces d'un goût déplorable,
â et il y en a bien d'autres, et de pires, â contre lesquelles
il est vraiment permis d'avoir assez de fierté pour se défendre.
Huit jours auparavant, c'est l'Ăcole polytechnique qui avait
fait son pronunciamienlo. Les élÚves avaient chambardé (j'emploie
le terme technique) le cabinet d'un surveillant qu'ils trouvaient
trop sévÚre, et s'étaient livrés à diverses autres manifestations
destinées à témoigner de leur peu de goût pour le régime militaire
auquel on les a soumis. Mais le code militaire ne badine pas :
les deux plus coupables, ou du moins ceux que l'officier dont on
avait saccagé les meubles désigna comme tels, furent envoyés
à la prison de la rue du Cherche-Midi. Cette punition sévÚre
n'apaisa point l'effervescence, au contraire. Les élÚves prétendirent
qu'en cette circonstance, non seulement on avait dépassé les
limites de la justice, mais qu'on avait manqué à une longue tradi-
tion de l'Ăcole, oii il est d'usage, en pareil cas, qu'on tire au sort
coux qui devront se dénoncer comme coupables. Par malheur, sous
le régime militaire, il n'y a pas d'autre tradition que celle de la
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES 1125
discipline. La punition fut maintenue, et les deux prisonniers furent
envoyés au régiment comme simples soldats. Voilà [donc deux
jeunes gens dont la carriĂšre a failli ĂȘtre brisĂ©e et l'avenir perdu
pour une escapade qui, en vérité, n'est pas de nature à enrichir
les fastes de l'Ăcole. Heureusement, aprĂšs cette chaude alerte,
une amnistie est survenue. Tout est rentré dans l'ordre. Mais qui
croirait, à voir le mercredi passer dans la rue, l'épée au cÎté, si
graves sous l'uniforme et le képi à galon d'or, ces grands jeunes
gens élevés dans le commerce austÚre des racines cubiques et des
logarithmes, qu'il reste en eux tant d'enfantillage?
Huit ou dix jours encore auparavant, c'Ă©tait l'Ăcole de mĂ©decine
qui manifestait bruyamment Ă ses cours, dans la rue, dans les
salles de l'Assistance publique et qui envahissait l'HĂŽtel de Ville,
comme une armée d'émeutiers, pour protester contre l'exclusion
d'un externe qui ne s'était pas découvert devant un membre de
la commission municipale de surveillance des hĂŽpitaux. Mais ici
les jeunes gens marchaient d'accord, au fond, avec leurs profes-
seurs, qui se bornaient Ă leur recommander l'ordre et le calme,
et qui Ă©prouvent Ă peu prĂšs les mĂȘmes sentiments qu'eux pour
l'immixtion du conseil municipal et de l'Assistance publique dans
leurs affaires. La vieille hostilité du médecin, maßtre absolu dans
son service comme un capitaine Ă son bord, avec l'administration,
représentée par le directeur de l'hÎpital, la commission et les
bureaux, se sentait, en dépit d'un tapage fùcheux, agréablement
chatouillée par la manifestation. Dans les harangues adressées
Ă cette turbulente jeunesse par ses maĂźtres, on devinait quelque
chose d'analogue à l'attitude du président Du pin qui, dans le débat
sur les pÚlerins royalistes de Belgrave-Square, flétris par l'adresse
de la Chambre des députés, voyant les ministres frémir à leur banc
sous la parole ardente de Berryer, agita sa sonnette en disant
tout haut, d'un ton grave : « Si l'honorable orateur persiste dans
cette voie, je serai obligé de le rappeler à l'ordre », et tout bas,
se penchant à son oreille : « Tape dessus, tu es en verve! »
VoilĂ un lĂ©ger aperçu de ce qu'aura Ă©tĂ©, cette annĂ©e, la trĂȘve
des confiseurs. Et ce n'est pas fini. Chaque jour amÚne sa révélation
nouvelle et son nouveau scandale. Chaque jour, un nouveau nom
entre en ligne et vient grossir la liste des compromis. 11 y a dans
le nombre quelques morts et beaucoup de vivants; il y a des
députés, des sénateurs, des chefs de groupes et de partis, des
commandeurs et de grands-officiers de la Légion d'honneur,
d'anciens ministres et des ministres actuels. Reformé à peine depuis
deux ou trois jours, le cabinet se disloque. On découvre que, dans
ce ministĂšre prĂ©cisĂ©ment constituĂ© pour faire aboutir l'enquĂȘte en
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It26 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
la poussant avec décision et vigueur, il se trouve un membre qui
était l'intime du baron de Reinacb, auquel celui-ci, dans son nau-
frage, s'accrochait commo Ă sa derniĂšre chance de salut, dont le
nom figurait sur l'un des fameux talons de chĂšques, et qui jus-
qu'alors avait gardé deConrartle silence prudent. Les perquisitions
et les arrestations, les dénonciations et les démentis, les accusations
directes et les explications embarrassées s'entre-croisent de toutes
parts. On n'entend plus parler que de marchandages, de pots-de-
vin, de chantage, de procĂšs en diffamation, de duels, de suicides,
de piÚces dérobées, de personnages mystérieux, d'interventions
fantastiques, de chĂšques d'un million, de tripotages clandestins,
de consciences vénales, de brocantages ignominieux, comme il s'en
pratique dans les cabinets louches des juifs usuriers et les arriĂšre-
boutiques des marchandes Ă la toilette. On marche Ă tĂątons dans
un chemin semĂ© de fondriĂšres et de casse-cou, sans savoir oĂč l'on
va. Il a déjà mené beaucoup plus loin qu'on ne croyait. A chaque
instant, il bifurque et fait un crochet imprévu. L'affaire engagée
sur les noms des administrateurs du Panama les avait laissés en
arriÚre, et il n'était, pour ainsi dire, plus question d'eux, quand
l'arrestation subite ordonnée par le cabinet les a ramenés au
premier plan. Etait-ce une mesure de défense ou de représailles
contre la commission d'enquĂȘte? Le gouvernement voulait-il res-
saisir la direction de l'affaire qui lui échappait, créer une diversion,
tarir la source oĂč l'on soupçonnait la commission de puiser, et
ramener sur les corrupteurs un peu tout au moins de l'indignation
qui se déchargeait tout entiÚre sur les corrompus?
On débattait encore cette question quand a éclaté un nouveau
coup de théùtre, qui Ă©tait presque un coup d'Ătat : la demande en
autorisation de poursuites contre cinq députés et cinq sénateurs,
parmi lesquels un ancien préfet de police, un ex-gouverneur général
de l'Algérie, frÚre d'un ancien président de la république, un
ex-conseiller d'Ătat, cinq anciens ministres, dont deux gardes des
sceaux, deux membres du dernier cabinet, un ancien président du
conseil, sept fois ministre. Et la rentrée en scÚne à visage décou-
vert de M. Andrieux, qui jusque-lĂ se tenait modestement dans la
coulisse, sous un faux nez, â rentrĂ©e Ă sensation, rentrĂ©e grosse
de menaces, â nous en promet bien d'autres !
Nous'pourrions aligner, pendant plusieurs pages, des questions
semblables. Chacun se les pose et les soumet Ă son voisin; chacun
les résout^ à sa maniÚre. Et cette affaire a tant de dessous, elle est
si embrouillée, si confuse, si pleine de détails mystérieux, si
féconde en surprises et en péripéties, que, pendant qu'on formule
une question, les incidents en posent une nouvelle, et que celle
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LES ĆUVRES IT LES HOMMES 1ER
d'aujourd'hui fait oublier celle d'hier. A peine si les journaux du
matin et du soir peuvent suivre les événements. Ce qu'on raconte
est dĂ©passĂ© avant mĂȘme que l'encre ait eu le temps de sĂ©cher sur
le papier, et lorsque ces lignes paraßtront, elles seront déjà vieilles.
11
Reposons-nous un peu de ces misÚres attristantes en détournait
nos yeux vers d'autres spectacles.
La séance annuelle de l'Académie française, le 24 novembre,
avait attirĂ© un public nombreux et empressĂ©, car Ă son intĂ©rĂȘt
ordinaire elle joignait un attrait tout particulier : pour la premiĂšre
fois, M. Emile Ollivier, membre de l'Académie française depuis
vingt-deux ans, devait s'y faire entendre. On sait que M. Ollivier
n'a point été reçu en séance publique, pour avoir refusé de faire i
son discours, aprÚs le laissez-passer de la commission chargée d'en
entendre la lecture, les modifications que lui demandait l'Aca-
démie, et l'on n'a pas oublié non plus que, aprÚs la mort de
M. Thiers, chargé de répondre à son successeur Henri Martin, il se
montra tout aussi inflexible dans le maintien de son droit d'appré-
ciation et dut cĂ©der la place Ă Xavier Marmier. â Les journaux
annoncÚrent alors, dit Vapereau en un français douteux, que
H. Ollivier avait pris la résolution de ne plus paraßtre désormais
aux séances, ni de prendre part, en conséquence, aux travaux de
la compagnie. â Si les journaux ont annoncĂ© cela, ils se sont
trompés, heureusement pour nous, comme il leur arrive quelquefois.
Le succÚs de M. Emile Ollivier a été complet. 11 a conquis l'auditoire
tout entier par son action oratoire, sa voix, son geste, son accent,
sa chaleur oĂč l'on sentait une puissance contenue, capable d'en-
traßner une assemblée, et, en disant plutÎt qu'en lisant son discours,
il a donné par moments, dans cette paisible enceinte académique,
assis au bureau entre le secrétaire perpétuel et le chancelier, l'idée
de l'orateur Ă la tribune. AprĂšs avoir mis en un singulier relief les
figures touchantes et originales d'An net te Chevalier, dont soixante-
trois années d'un dévouement continu, d'un perpétuel sacrifice de
soi-mĂȘme n'ont point Ă©puisĂ© les forces de bontĂ©; du vieux grognard
Jeannin, un type de Raffet, rébarbatif, impossible à , épouvanter,
mais facile Ă Ă©mouvoir, si dĂ©bonnaire et mĂȘme si tendre sous sa
rude écorce, et qui s'est fait bonne d'enfant, femme de ménage,
couturiÚre, repasseuse et cuisiniÚre aprÚs avoir été uni cuirassier
chevronné; de Paulin Enfert, le marchand de coco, attirant à lui,
par la» perspective d'un verre de son inoffensive liqueur, les petits
vauriens des quartiers excentriques, et se dépouillant, avec sa
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1128 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
mÚref de tout le peu qu'ils possÚdent, afin de pouvoir les réunir
dans un hangar meublé d'une balançoire et d'un trapÚze, pour leur
faire passer un peu de morale Ă l'aide de beaucoup d'amusement,
il s'est élevé, en finissant, aux considérations générales les plus
éloquentes sur ce douloureux et périlleux problÚme de l'inégalité
des conditions humaines et sur la croisade que nous devons entre-
prendre contre la misĂšre, en dehors (tes sophismes et des utopies
socialistes.
Quelques jours aprÚs, c'était le tour de l'Académie des sciences
morales et politiques, oĂč M. Jules Simon, avec un talent que l'Ăąge,
loin de l'affaiblir, semble avoir développé encore, a prononcé un
éloge d'Edouard Charton dont tous ceux qui l'ont connu ont
pu apprĂ©cier la ressemblance, et racontĂ© cette vie paisible oĂč
éclata, aprÚs 1830, d'une façon si imprévue et, en apparence,
si inexplicable, sa conversion au saint-simonisme. Déjà , dans ses
notices sur Louis Reybaud et Michel Chevalier, M. Jules Simon
avait eu à parler assez longuement de l'école saint-simonienne;
il y est revenu encore avec complaisance dans son discours
du 4 décembre. Il est visible que ce sujet l'intéresse et l'attire,
non seulement en philosophe, mais en témoin qui a coudoyé les
pÚres de la rue Ménilmontant avec leur costume symbolique;
qui a lu, dans leur primeur, les articles du Globe; qui a suivi,
avec une curiosité fiévreuse, les détails du procÚs des 27 et
28 août 1832. Je voudrais qu'il nous donnùt un jour une étude
complÚte sur un phénomÚne moral aujourd'hui si difficile à com-
prendre. Gomment le culte saint-simonien, avec son mélange de
rites extravagants et de démonstrations ridicules, a-t-il pu séduire
et retenir, non seulement tant d'hommes éminents, mais une
nature judicieuse, raisonnable, équilibrée, comme celle de Charton,
qui semblait si inaccessible aux chimĂšres et aux folies, jusqu'au
point d'en faire plus qu'un adepte : un apÎtre, un prédicateur? Du
moins, n'eut-il pas une seconde d'hésitation lorsque le pontife
Enfantin, persuadé, dans le délire d'une infatuation qui ne con-
naissait plus de limites, qu'il était le Messie des temps modernes,
eût dévoilé la morale nouvelle qu'il apportait au monde et qui
n'était que la destruction monstrueusement cynique de toute
morale. Devant cette débauche d'imagination, qui salissait son
idéal d'une tache indélébile, le pauvre néophyte se ressaisit avec
douleur, mais avec fermeté. Dans son désespoir, il croyait sa vie
finie, et elle n'était pas encore commencée. « Rien ne m'est plus,
plus ne m'est rien », écrivait-il, en d'autres termes, à son ami Emile
Souvestre, tout meurtri, comme lui, de cette chute d'un beau rĂȘve
dans la boue. Au contraire, il allait trouver sa voie au sortir du
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES 1129
mauvais chemin oĂč il s'Ă©tait d'abord Ă©garĂ©, car ce fut dĂšs 1833
que, par la fondation du Magasin pittoresque, il embrassa cette
carriĂšre de l'enseignement et de la moralisation au moyen du journal,
transformé en instituteur public, en propagateur des idées saines
et des connaissances utiles, oĂč il devait persĂ©vĂ©rer jusqu'Ă sa mort.
A l'Académie des beaux-arts, M. Luc-Olivier Merson a été élu
au troisiÚme tour de scrutin, le 3 décembre, comme successeur de
M. Signol. Il avait pour concurrents principaux MM. Benjamin
Constant et Carolus Duran. Fils d'un dessinateur et critique d'art
distingué, M. Luc-Olivier Merson s'est déjà fait, depuis dix à douze
ans, quoiqu'il soit jeune encore, une réputation qui ne pourra que
s'accroßtre. Son talent délicat et fin s'est surtout appliqué aux
sujets religieux. L'Ăvangile, la Vie des Saints, la LĂ©gende dorĂ©e,
lui ont inspiré ses tableaux les plus connus, traités avec une grùce
ingénieuse, mystique et tendre, avec une pointe de recherche et
d'archaĂŻsme qui leur donne une saveur particuliĂšre sans rien
enlever à leur sincérité. 11 y a du lettré et du poÚte dans ce peintre
précieux dont les exquises miniatures charment à la fois l'esprit et
le coeur, et qu'on rĂȘverait de voir illustrer quelque missel monu-
mental, comme ceux dont le moyen ùge nous a laissé d'incompa-
rables modĂšles.
Malgré l'inclémence de la saison, déjà les petits Salons commen-
cent à se multiplier à Paris. En comptant bien, nous aurions trouvé
un moment, dans les premiers jours du mois, une douzaine, pour
le moins, d'expositions organisées par des groupes ou par des
personnalités : les néo-impressionnistes, dans les locaux de l'ancien
restaurant BrĂ©bant, car l'impressionnisme lui-mĂȘme a ses nĂ©os;
les symbolistes, rue Le Peletier; de jeunes peintres inconnus, et un
peu trop pressés de se faire connaßtre, dans la galerie du Théùtre
d'application; chez Durand-Ruel, des paysages au pastel de
M. Degas, qui s'était consacré jusqu'à présent aux types et aux
exercices du corps de ballet, et ne laissait guÚre prévoir un futur
amoureux de la nature; puis une collection d'oeuvres posthumes
d'un élÚve de Corot, M. Lépine, qui n'allait pas chercher ses
modĂšles bien loin, car il se contentait des vues de Paris et de la
banlieue, qu'il rendait avec un certain charme discret et voilé. Et
enfin la maison Georges Petit ne comprenait pas moins de quatre
ou cinq expositions Ă la fois qui la remplissaient tout entiĂšre.
On défilait d'abord, au rez-de-chaussée, entre la double haie de
dessins et de tableaux envoyés par un grand nombre d'artistes
pour la loterie de l'orphelinat des arts. Au premier, en tournant Ă
gauche, c'Ă©tait d'abord les aquarelles de MM. Jacquin et Ogier, â
vraies aquarelles, limpides, toutes d'un jet, sans retouches, avec
25 DBCEMBHE 1892. 72
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1130 LES CEOVMS ET LIS SOUMIS
une note plus lumineuse chez l'un et plus vigoureuse chez l'autre;
puis les Nymphes, les Baigneuses, les Dryades, les SirĂšnes de
11. Lalyre, un élÚve de M. Henner et d'Armand Silvestre, et les
paysages normands de M. Glary. En tournant Ă droite, on entrait
dans la merveilleuse exposition céramique de M. Lachenal, remplis-
sant toute la grande galerie. Cette exposition était certainement
encore en progrÚs sur les précédentes par la richesse et la variété de
l'ensemble, par l'entente de la décoration, par l'heureuse invention
des formes et des couleurs. Quel charme de se promener pendant
une heure au milieu de ces plats décorés d'animaux chimériques
ou réels, de ces vases de toutes dimensions et de toutes formes,
mĂȘme les plus fantastiques, tout enguirlandĂ©s de feuillages et de
floraisons en relief; de ces bibelots innombrables qui témoignent
de la plus amusante fertilité d'imagination; de ces portraits, de ces
paysages peints, avec une finesse exquise, sur plaques de faĂŻence;
de ces statuettes dont l'élégance et la grùce rivalisent avec celles
des plus jolies figurines de SĂšvres! C'est une vĂ©ritable fĂȘte pour les
yeux, régalés des nuances les plus savoureuses, égayés parfois des
combinaisons les plus imprévues. L'artiste pourrait signer chacune
de ces piĂšces : invenit, delineavit et sculpsit, car il est en mĂȘme
temps le sculpteur qui a modelé les contours, le peintre qui a trouvé
sur sa palette ces contrastes et ces mélanges de couleurs, sur fond
d'or, bleu d'azur ou vert d'eau, jaune sombre ou gris clair; le potier
qui a façonné et cuit le vase. M. Lachenal est vraiment un émule
des Bernard Palissy et des Léonard Limozin.
A la fin de novembre, on a inauguré dans le jardin du Luxem-
bourg, contre la grille qui longe l'avenue de Médicis, à deux pas
de la fontaine, un monument élevé à Th. de Banville par ses amis
et ses admirateurs. C'est tout simplement un buste du poĂšte en
marbre blanc, posé sur un piédestal que décore une lyre. La
cérémonie, trÚs simple, était présidée par M. Leconte de Lisle.
M. Coppée a célébré en prose l'auteur des Stalactites et des Odes
funambulesques; MM. Catulle MendÚs et Richepin l'ont chanté en
vers. Le buste du poĂšte est bien Ă sa place dans ce parc oĂč il pro-
mena si souvent ses rĂȘveries et oĂč tous les lilas le connaissaient,
comme l'a joliment dit M. Coppée, dans le discours spirituel et ému
oĂč il rend Ă celui qu'il appelle son maĂźtre bien-aimĂ©, quoiqu'ils ne
soient pas tout Ă fait de la mĂȘme famille, un hommage dont la
sincérité éclate jusque dans l'exagération de l'éloge. Et il est bien
vrai, en effet, que, malgré les réserves les plus légitimes, Banville
fut entre tous un vrai poĂšte qui eut au plus haut point le don; le
dernier peut-ĂȘtre qui ait pu parler de la lyre sans prĂȘter au ridi-
cule, dont le vers était la langue naturelle» dont les productions se
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LIS OEUVRES ET LES HOMMES 1131
distinguent par une sorte d'allégresse éloignant toute idée d'effort
et à qui les rimes et les rythmes « semblent obéir comme des oiseaux
charmés » .
En apprenant la mort du milliardaire américain Jay Gould, les
vers oĂč Th. de Banville, dans ses Occidentales, gĂ©mit sur la
Pauvreté de Rothschild, me sont revenus à la mémoire :
Il fait le compte, ĂŽ ciel, de ses deux milliards,
Cette somme en démence,
Et si le malheureux s'est trompé de deux liards,
H faut qu'il recommence.
0 Muse ! que Rothschild est pauvre ! Au bois, l'été,
Jamais le soleil jaune
Ne Ta vu. C'est pourquoi je suis souvent tenté
De lui faire l'aumĂŽne.
Vous connaissez l'histoire légendaire et classique du millionnaire
venu Ă Paris en sabots, avec 100 sous dans sa poche. Celle de Jay
Gould est de nature plus rare, ainsi qu'il sied dans un pays neuf
encore comme l'Amérique : ce n'est pas avec 100 sous, mais avec
50 seulement (2 shillings), qu'il est venu Ă New- York Ă l'Ăąge de
douze ans (avait-il mĂȘme des sabots? tout au plus des souliers
percĂ©s), et ce n'est pas un simple million qu'il a gagnĂ©, â on n'en
est plus à ces fortunes de pauvre de l'autre cÎté de l'Atlantique,
â mais des centaines de millions.
Jay Gould tenait le premier rang dans cette liste fantastique des
milliardaires yankees, oĂč les Vanderbilt et les Mackay venaient
immédiatement aprÚs lui. Il avait acquis sa colossale fortune uni-
quement par la spéculation et sans se piquer de scrupules excessifs.
11 était le roi des chemins de fer, comme Vanderbilt le roi des
bateaux à vapeur. C'était un homme de Bourse, un monteur de
coups, jouant sans cesse Ă la hausse ou Ă la baisse et faisant de
temps à autre d'énormes rafles sur le marché. D'ailleurs d'habi-
tudes simples, ne fumant pas, ne buvant pas, n'allant jamais dans
le monde, n'ayant ni n'affectant aucun goût pour les arts, mépri-
sant la frivolité qui faisait perdre à ses rivaux, pour se monter des
galeries de peinture, tant de bon argent qu'ils eussent pu placer
d'une façon bien autrement avantageuse. Ce n'est pas lui qui eût
jamais dépensé 300 000 francs à un tableau de Millet ou de Meis-
sonier! Il aimait bien mieux acheter trois cents actions des télé-
graphes sous-marins. Un jour pourtant, Ă force d'instances, on le
décida à laisser faire son portrait par Herkomer; il consentit, non
sans débats, à accorder cinq séances, en jurant que, sous aucun
prétexte, il ne concéderait un quart d'heure de plus; il s'étonnait
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1132 LES OEUVRES ET LES HOMMES
mĂȘme qu'une artiste sĂ©rieux exigeĂąt un temps si long, pendant
lequel on pouvait gagner tant d'argent Ă la Bourse; et au cours de
la cinquiÚme séance, tirant sa montre, il dit au peintre stupéfait :
« D'aprÚs notre contrat, vous avez encore vingt minutes; si, & ce
moment-là , le portrait n'est pas fini, je vous le laisse pour compte. »
Peut-ĂȘtre mĂȘme se rĂ©servait-il de lui demander des dommages-
intĂ©rĂȘts; mais le portrait fut fini, et, semblable Ă ce prince qui
félicitait un pianiste, aprÚs l'exécution de son grand morceau, en
lui disant avec admiration : « Monsieur, je n'ai jamais vu tant suer
que vous! » Il témoigna depuis lors de son estime pour Herkomer
en ces termes : « Excellent peintre! Il est à l'heure. »
C'est encore lui qui, entraßné un jour par des amis dans un
voyage Ă travers l'Europe, quittait parfois une grande ville sans y
avoir fait d'autres visites qu'à la Bourse et au télégraphe- On
raconte qu'Ă Amsterdam, comme on voulait l'entraĂźner un matin
au musée, il disparut tout à coup. Impossible de le retrouver; il
fallut partir sans lui. Il ne reparut qu'au déjeuner, en se frottant
les mains. Au lieu d'aller au musée, il était allé à la Bourse, et il y
avait gagné 400 000 dollars : cela valait mieux que de voir la
Ronde de nuit.
Jay Gould avait commencé sa fortune à douze ans; entre quinze
et seize, il était propriétaire d'un vaste chantier, dont il avait pris
pour gérant son propre pÚre, afin de lui prouver combien il avait
eu tort de pronostiquer que son fils ne serait bon Ă rien. A dix-huit,
il obtenait son diplÎme d'ingénieur et se lançait dans de vastes
entreprises de travaux publics. A vingt, il créait un grand établis-
sement de tannerie, puis une ville Ă laquelle il donnait son nom,
comme Alexandre, â Gouldborough. â On fonde une ville en
Amérique aussi aisément que chez nous une cité ouvriÚre; cepen-
dant Gouldborough, il faut le reconnaĂźtre, n'a pas eu la fortune de
cette autre ville improvisée, Chicago. A vingt-cinq, il avait 300 000
dollars; à trente, il en avait 3 millions. C'est de cette époque
surtout que datent ses colossales spéculations sur les chemins de
fer. Pour compléter son réseau, il ne reculait devant rien. C'est
lui qui imagina de combattre les compagnies rivales non seulement
par des abaissements de tarifs poussés aux derniÚres limites, mais
en allant jusqu'Ă donner le voyage gratuit, avec breakfeast par-
dessus le marché, quitte à supprimer le déjeuner et à majorer les
tarifs lorsqu'il eut cassé les reins à ses concurrents et racheté
leurs lignes et leur matériel à vil prix. On a gardé le souvenir d'an
effroyable duel à l'américaine engagé par lui, à coups de locomo-
tives, sur la ligne de Susquehamma, contre les adversaires qui
refusaient de lui céder le bout de voie dont ils étaient maßtres,
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J
LES ĆUVRES ET LES HOMMES 1133
pendant qu'il occupait l'autre : bien des vies humaines furent
l'enjeu de cette sanglante partie, qu'il gagna. Il avait fini par
accaparer à peu prÚs toutes les voies ferrées. II y avait du trappeur
de Fenimore Cooper dans ce petit homme chétif et taciturne, et il
n'aurait pas fallu gratter bien à fond le civilisé pour trouver le
sauvage.
Sa fortune reposait sur tant de ruines qu'il était entouré
d'ennemis. MĂȘme dans ce pays pratique oĂč l'on admire avant tout
le succĂšs et oĂč, d'habitude, la fin justifie les moyens, on trouvait
qu'il était allé un peu loin. II ne sortait jamais que suivi de prÚs
par deux agents chargés de veiller sur lui, et, quoiqu'il eût pris
tous les renseignements possibles sur Herkomer, avant de poser
dans son atelier, il ne s'y rendait qu'avec un détective. Ces agents
l'ont protégé contre la dynamite, le couteau et le revolver, mais
ils n'ont pu le protéger contre la dyspepsie, et il paraßt qu'il n'a
pas eu lĂ -bas une bonne presse pour sa sortie de ce monde. Pendant
sa maladie suprĂȘme, il a prĂ©vu avec un flair infaillible les consĂ©-
quences de sa mort sur le marché; il y avait encore là un bon coup
à faire, sinon pour lui, au moins pour son fils et héritier, et du lit
oĂč il agonisait, il lui a dictĂ© les ordres qu'il faudrait envoyer Ă ses
agents de change et Ă ses coulissiers dĂšs qu'il aurait fermĂ© l'Ćil.
VoilĂ un bon pĂšre, et j'aime Ă croire que M. Georges Gould ne
reculerait pas devant un léger sacrifice de quelques centaines de
bank-notes pour rentrer en possession du cercueil paternel, dans
le cas oĂč des spĂ©culateurs hardis parviendraient, faute de mieux, Ă
mettre la main sur cette valeur de famille, comme il est arrivé
pour Astor.
Quelle fortune, au juste, laisse à ses héritiers cet autocrate du
dollar? Les évaluations des premiers jours varient entre un milliard
et demi et deux milliards 180 millions, avec un revenu minimum,
en placement de pĂšre de famille, de 70 millions, ce qui fait bien,
si je ne m'abuse, environ 8000 francs par heure à dépenser, sans
toucher à son capital. Mais des informations ultérieures ont réduit
ce chiffre formidable. J'ai mĂȘme vu un article oĂč l'on assurait que,
par suite de spéculations malheureuses dans ses derniÚres années,
il ne lui restait guĂšre plus de 500 millions. Est-ce possible? A ce
propos, M. Mackay pourrait reprendre le mot du vieux Rothschild
sur Aguado, lorsqu'on apprit que ce financier qu'on croyait riche
à une centaine de millions n'en avait guÚre laissé que moitié :
« Ah! ce pauvre Aguado!... Je le croyais plus à son aise. »
Mais les milliardaires ont des envieux, mĂȘme aprĂšs leur mort. Et il
est des gens qui aiment Ă tout rabaisser.
M. Guillaume Guizot, fils du grand ministre et du grand orateur
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1134 LES OEUVRES ET LES HOMMES
de la monarchie de Juillet, n'avait pas encore soixante ans, mais
depuis plusieurs années déjà , sa physionomie était celle d'un
vieillard. 11 était entré dans la vie littéraire sous d'heureux
auspices, lorsqu'il suivait encore les cours de l'Ecole de droit.
L'Académie française ayant proposé pour sujet de concours une
étude historique et littéraire sur Ménandre, il envoya un ample et
substantiel mĂ©moire oĂč il avait rattachĂ© Ă l'Ă©tude du poĂšte celle de
la comédie et de la société grecques, et il partagea le prix avec
M. Charles Benoßt, doyen de la Faculté des lettres de Nancy. On
s'étonna qu'à vingt ans M. Guillaume Guizot put déjà savoir tant
de choses, et on se dit Ă l'oreille que M. Guizot pĂšre, d'une part,
et M. Egger, de l'autre, Ă©taient peut-ĂȘtre pour quelque chose dans
le savoir si étendu et si varié dont ce mémoire est plein. Mais la
jeunesse de l'auteur se trahit dans ce grave sujet, à cÎté d'une
maturité précoce, par l'abondance et la chaleur de la forme.
L'heureux laurĂ©at publia son Ćuvre, en la complĂ©tant par un long
appendice, oĂč il a rĂ©uni et classĂ© tous le fragments de MĂ©nandre;
c'est un livre, mais c'est son unique livre.
On a peine Ă s'expliquer sans un peu de paresse que M. Guil-
laume Guizot n'ait jamais donné de pendant à son Ménandre. On
a dit qu'il n'aimait point à écrire, qu'il était trop sévÚre pour lui
dÚs qu'il prenait la plume, que sa véritable vocation c'était la parole,
et il ne faut pas oublier non plus que la préparation de son cours
au CollĂšge de France pouvait suffire Ă occuper nn homme d'ailleurs
trĂšs rĂ©pandu et trĂšs recherchĂ© dans le monde, non seulement Ă
cause de son nom, mais par le charme de son commerce et de sa
causerie. Nommé d'abord suppléant de M. de Loménie à la chaire
de langue et de littérature modernes, puis successeur de PhilarÚte
Chastes, comme professeur titulaire de langues et littératures
d'origine germanique, il groupait autour de sa chaire un auditoire
trÚs fidÚle et trÚs empressé. Et pourtant il avait débuté par un
Ă©chec complet dans cette carriĂšre du professorat oĂč il devait obtenir
par la suite un si beau succÚs : à sa premiÚre leçon, pris par un
de ces troubles subits qui s'emparent quelquefois, à leurs débuts,
des orateurs les mieux doués, il était resté court au milieu d'une
phrase, sans pouvoir reprendre le fil de ses idées : échec d'autant
plus pénible que son pÚre et de nombreux amis personnels étaient
venus pour assister Ă son triomphe. Mais il avait depuis long-
temps bien réparé et fait oublier cet accident d'un jour. Il est
fùcheux que son cours n'ait jamais été recueilli : la meilleure part
de son intelligence et de son travail se trouve ainsi perdue pour
ceux qui n'ont pas eu l'heureuse chance de compter parmi ses
auditeurs.
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES 1135
Le nom de M. Galland, peu connu du public, était tenu en haute
estime par les artistes et les connaisseurs. Il ne fréquentait pas les
Salons; je ne sais mĂȘme s'il a exposĂ© une seule fois, mais il a
décoré un nombre considérable d'hÎtels et de palais, en France et
à l'étranger, et dans tous ses travaux il a fait preuve de rares
qualités d'invention et de style. Chargé par la Ville de Paris d'exé-
cuter plusieurs figures d'anges Ă l'Ă©glise Saint-Eustache, par l'Ătat
de représenter au Panthéon la Prédication de saint Denis et de
diriger toute la partie ornementale de l'ensemble décoratif, il reçut
également mission d'exécuter une série de modÚles de tapisseries
pour l'Elysée. Il avait été nommé directeur des travaux d'art à la
manufacture des Gobelins, et l'on n'a pas oublié les dissentiments
qui le conduisirent à vouloir donner sa démission l'an dernier.
C'est lui qui, à la suite d'un concours, avait dessiné le diplÎme de
la derniĂšre Exposition universelle. M. Galland faisait partie du
conseil supérieur des beaux-arts et de presque toutes les grandes
commissions instituées auprÚs du ministÚre. Il était de la commis-
sion de perfectionnement de la manufacture de SĂšvres et professait
Ă l'Ăcole un cours supĂ©rieur d'art dĂ©coratif.
La mort de John Lemoinne vient de créer un quatriÚme vide
à . l'Académie française. Quatre fauteuils vacants, quelle rare
aubaine pour les candidats et quel champ clos Ă courir! M. John
Lemoinne faisait partie, depuis 1875, de l'illustre compagnie, oĂč
il avait succédé à Jules Janin, comme si l'on eût voulu conserver
au Journal des Débats le fauteuil dont il était en possession dans
la personne du prince des critiques. Avant M. Edouard Hervé, il
représentait à l'Académie le journalisme pur, et il avait eu soin
de le constater, avec une modestie qui n'Ă©tait peut-ĂȘtre pas exempte
d'un certain orgueil, au début de son discours de réception.
Pendant longtemps, il s'était partagé tout entier entre les Débats,
â oĂč il entra en 1840 et ne tarda pas Ă se faire l'une des pre-
miÚres places par son talent incisif et acéré, par l'élégante et
nerveuse précision de sa forme, par son humour qui poussait volon-
tiers la raillerie jusqu'Ă l'impertinence, â et la Revue des Deux
Mondes^ oĂč il dĂ©buta en 1842 et oĂč il traitait les questions de poli-
tique étrangÚre contemporaine, surtout relatives à l'Angleterre; il y
a rédigé aussi, pendant cinq à six mois, à la fin du gouvernement
de Juillet, la chronique politique. Depuis quelques années, il s'était
laissé enrÎler dans l'orchestre discordant du Matin^ et il y exécu-
tait son solo hebdomadaire avec un brio que les lecteurs de ce
journal n'apprĂ©ciaient pas au mĂȘme degrĂ© que ceux des DĂ©bats.
John Lemoinne ne laisse pas de livres ou, du moins, les quel-
ques livres qu'il laisse ne sont que des recueils d'articles. Avec
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1136 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
la meilleure volonté du monde, on ne saurait trouver l'ombre
d'unité dans ses Etudes critiques et biographiques, qui papillon-
nent Ă travers la France, la Grande-Bretagne, l'empire ottoman,
l'Espagne, l'AmĂ©rique, et oĂč l'on peut mĂȘme lire une nouvelle de
quelques pages, â Catherine, â d'un tour trĂšs alerte et trĂšs
cavalier, d'un fond sentimental et mĂȘme tragique. Ce n'est cepen-
dant point par le sentiment, comme on sait, que brillait M. John
Lemoinne; non seulement il ne s'en piquait pas, mais je crois
bien qu'il se fût plutÎt piqué du contraire. Son talent avait comme
un arriÚre -goût acide et bilieux; il était fait pour l'offensive, il
avait plus de mordant que de sĂ©duction. Ceux mĂȘme qui abusaient
le plus d'un mot devenu banal entre tous, ne lui ont jamais appliqué
l'épithÚte de sympathique.
Au fond, ce demi-Anglais, dont le prénom gardait la marque du
lieu de sa naissance, et qui avait dans sa personne quelque chose
de la raideur britannique, était, par ses idées, un monarchiste
constitutionnel libéral, et, par ses allures, un aristocrate. Il s'était
rallié, en 1873, à l'idée du rétablissement de la monarchie, et le
nom mĂȘme du comte de Chambord n'effrayait pas sa rĂ©signation.
Il avait fait mieux encore en 1848, s'il est vrai que le sentiment
du péril social l'eût poussé alors jusqu'à offrir sa plume à la
rédaction de Y Univers. John Lemoinne, celui qui a combattu si
ùprement la papauté, rédacteur de Y Univers, voilà un épisode qui
a manqué aux spectacles de ce siÚcle! Cette derniÚre particularité
était demeurée généralement inconnue, mais l'autre avait eu un
retentissement qui ne fut peut-ĂȘtre pas Ă©tranger Ă l'ardeur qu'il
déploya contre le 16 mai. Il avait à réparer une défaillance ou
une maladresse, et il fit amende honorable sur le dos de ses
anciens alliés, sans aucun ménagement. M. John Lemoinne était
célÚbre par la brusquerie et la décision de ses revirements. Cette
fructueuse palinodie lui valut une nomination au poste de ministre
de France, Ă Bruxelles, qu'il n'alla jamais remplir, et une place de
sĂ©nateur inamovible, oĂč il a passĂ© complĂštement inaperçu. Je ne
crois pas qu'il soit monté une seule fois à la tribune; somme
toute, il n'aura marqué dans l'histoiae de ce temps que comme
journaliste, mais au moins ce journaliste fut un véritable écrivain,
un de ceux qui maintinrent le plus fermement les droits de la
langue française contre l'invasion, chaque jour croissante, du
patois des reporters.
M. Siméon Luce est mort subitement avant d'avoir atteint sa
cinquante-neuviÚme année. Rien ne laissait prévoir une fin si
brusque et si prématurée : il semblait taillé pour vivre cent'ans,
et ce Normand du dix-neuviĂšme siĂšcle faisait songer aux North-
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES 1137
mans du dixiĂšme, aux compagnons d'armes de Rollon. AprĂšs avoir
fait ses études au petit séminaire de Coutances, il vint suivre les
cours de l'Ecole des chartes, dont il fut l'un des plus brillants
élÚves. On l'envoya comme archiviste à Niort, mais il ne tarda pas
Ă revenir Ă Paris, oĂč il se fit recevoir docteur es lettres, avec une
thÚse sur X Histoire de la Jacquerie qui est un livre fort intéressant,
redevenu presque d'actualité aujourd'hui. Laborieux et pauvre, il
faisait des copies le soir pour vivre, et passait ses jours parmi les
manuscrits. BientĂŽt de remarquables travaux le dĂ©signĂšrent Ă
l'attention de l'Institut, qui l'élut comme auxiliaire et lui confia
plusieurs missions. Il devint aussi l'un des directeurs de la Biblio-
thÚque de F Ecole des chartes^ et fut attaché comme archiviste aux
Archives nationales. En 1870, il obtint une premiĂšre fois, Ă
l'Académie des inscriptions et belles-lettres, pour ses publications
du poÚme inédit de Gaidon, de la Chronique inédite des quatre
Valois, des premiers volumes de son Froissart, le grand prix
Gober t, qui devait lui revenir encore quelques années plus tard,
aprĂšs son Histoire de Bertrand Duguesclin. C'est ce livre qui, pour
la premiÚre fois, a fait sortir son nom du petit cercle des érudits,
pour le révéler au grand public. Il y a élargi son cadre en groupant
autour du héros qui en fait le sujet des observations pleines
d'intĂ©rĂȘt, souvent trĂšs neuves, toujours puisĂ©es aux sources les
plus authentiques, sur l'état social de la France au quatorziÚme
siÚcle. Le chapitre sur la vie privée de nos aïeux à cette date
abonde en détails curieux, qui ont été, pour la plupart des lec-
teurs, une véritable révélation, sur l'état de richesse et de pros-
périté de notre pays avant la guerre de Cent ans. On y peut
suivre aussi la transformation profonde et nécessaire que Du
Guesclin fit subir à l'art militaire, considéré alors par nos rois
et par la noblesse française comme un exercice chevaleresque, oĂč
l'on rompt des lances en l'honneur des dames et oĂč l'on s'applique
moins Ă ĂȘtre soldat que paladin ; il en fit un art savant et sĂ©rieux,
oĂč l'habiletĂ© tient autant de place que le courage, oĂč l'audace
n'exclut pas le calcul, oĂč l'on ne se pique point d'une chevalerie
qui, vis-Ă -vis des Anglais surtout, n'Ă©tait qu'une duperie ; oĂč enfin,
l'on ne se croit pas dĂ©shonorĂ© pour compter la prudence et mĂȘme
la ruse parmi les éléments de succÚs. Mais ce volume ne comprend
que la jeunesse de Du Guesclin, jusqu'Ă la bataille de Cocherel, et
la suite qu'il avait promise n'a jamais paru.
Depuis lors, M. Siméon Luce nous avait donné quelques autres
ouvrages, parmi lesquels nous citerons la Chronique du Mont
Saint- Michel et surtout Jeanne d'Arc Ă DomrĂ©my, oĂč il a enrichi
et renouvelé, sur beaucoup de points, l'histoire de la vocation de
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1138 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
la Pucelle. C'était un des chevaliers de Jeanne d'Arc et, comme
tout chevalier, il veillait sur les honneurs rendus Ă sa dame, ayec
un soin jaloux, qu'on a mĂȘme pu trouver excessif, lors de ses
lettres rĂ©centes Ă Mgr l'Ă©vĂȘque de Verdun, Ă propos du monument
projeté de Vaucouleurs. Dans l'un de nos derniers numéros,
M. Luce donnait encore au Correspondant un témoignage de son
activité incessante. II avait remplacé Littré, en 1882, à l'Académie
des inscriptions, et, l'année suivante, on créa pour lui une chaire
d'histoire de France Ă l'Ăcole des chartes. Au milieu d'une vie si
occupée, comment M. Siméon Luce pouvait-il trouver le temps de
songer encore à la politique, si éloignée de son genre d'études? II
y avait, un moment, touché jadis, sous l'Empire, lorsqu'il était
chef de cabinet du prĂ©fet des Bouches-du-RhĂŽne, et il rĂȘvait, dit-on,
de devenir député de la Manche. On est tenté de se demander tout
d'abord : « Que serait-il allé faire dans cette galÚre? » Mais, aprÚs
tout, les honnĂȘtes gens, d'esprit droit et cultivĂ©, connaissant bien
l'histoire de leur pays, ne sauraient ĂȘtre jamais de trop Ă la
Chambre, et peut-ĂȘtre avait-il en lui des aptitudes qu'il n'eut point
l'occasion de révéler. Il n'y a pas toujours incompatibilité d'humeur
entre l'étude du moyen ùge et la pratique des temps modernes,
entre l'Ăcole des chartes et la tribune : nous en trouverions plus
d'une preuve, mĂȘme dans l'AssemblĂ©e actuelle.
III
La derniĂšre nouveautĂ© qui nous ait Ă©tĂ© offerte par l'OpĂ©ra, â je
ne parle pas de la Stratonice de M. Alix Fournier, qui n'est qu'un
lever de rideau issu du concours Crescent, â remonte Ă prĂšs d'un
quart de siĂšcle. C'est avant 1867, en effet, que M. Camille Saint-
Saëns conçut la premiÚre idée de Samson et Dalila^ et ce fut cette
année-là qu'il écrivit, sur le livret de M. Ferdinand Lcmaire, les
deux premiers actes de sa partition. Longtemps interrompue, toute-
fois, par d'autres travaux, elle ne fut terminée qu'en 1876, et, dÚs
l'année suivante, elle commençait, par le théùtre de Weimar, son
tour d'Allemagne, qu'elle devait continuer bientÎt par les théùtres
de Hambourg, de Cologne, de Prague et de Dresde. En 1890 seu-
lement elle pĂ©nĂ©tra en France, d'abord par le théùtre des Arts, Ă
Rouen, d'oĂč le directeur, M. Verdhurt, vers la fin de la mĂȘme
année, l'apporta dans ses bagages à l'éphémÚre théùtre lyrique de
l'Ăden ; puis Ă Marseille, sur la scĂšne que gouvernait alors l'un des
directeurs actuels de l'Académie nationale de musique. On voit
quel long détour, véritable voyage de circumnavigation, a accompli
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m
LES ĆUVRES ET LES HOMMES 1139
l'ouvrage de M. Saint-Saëns avant d'aborder, il y a un mois, à ce
rivage de l'Opéra, pins long et plus difficile à gagner que celui de
l'heureuse Ithaque.
Tout est donc dit depuis longtemps sur Samson et Dalila. Les
représentations de l'Opéra n'ont été que la consécration solennelle
d'un succÚs déjà vieux, quelque chose comme l'entrée au Louvre,
â mais du vivant de l'auteur, heureusement, â d'une oeuvre
magistrale reléguée jusque-là dans les musées de province et les
galeries lointaines du Luxembourg. Mais les nombreux articles de
la critique et les quelques représentations de l'Eden n'avaient pas
suffi pour faire apprécier au public parisien toute la valeur de cette
partition d'un caractÚre si noble et si élevé, qui laisse bien loin
en arriÚre, dans la forte et originale simplicité de son inspira-
tion, la plupart des ouvrages que nous avons vus se succéder
depuis plus de vingt ans sur la scÚne de notre premier théùtre de
musique.
On a dit de Samson et Dalila que c'est un oratorio plutĂŽt qu'un
opéra. En ces termes absolus, le jugement est excessif. Mettons
qu'il tient de l'un et de l'autre : de l'oratorio, par le caractĂšre
grave et religieux, vraiment biblique, d'un grand nombre de pages,
par le peu d'action scénique, surtout par le caractÚre de presque
tout le premier acte; de l'opéra, par la couleur dramatique et
vivante de beaucoup de pages, par la recherche de l'effet scénique,
par l'emploi, discret sans doute et relativement sévÚre, mais trÚs
habile, de tous les moyens d'expression et d'action, sans en excepter
les divertissements chorégraphiques, que l'opéra comporte et qu'au-
torisait le sujet. Si, par exemple, les pieux chants des Juifs, l'hymne
de Samson, la scĂšne oĂč il tourne la meule en se lamentant, qui
forme à elle seule un tableau, sont d'un oratorio, à coup sûr le
duo de sĂ©duction, le chant voluptueux de Dalila, la danse des prĂȘ-
tresses de Dagon, avec son orchestration si fine et si piquante, sont
d'un opĂ©ra. Peut-ĂȘtre le cadre matĂ©riel est-il trop vaste pour une
Ćuvre qui s'y amincit en quelque sorte et s'y refroidit. On goĂ»te-
rait mieux la distinction et la délicatesse de tous les détails, on
sentirait plus complĂštement la chaleur de certains morceaux, les
reliefs et les contrastes s'y accuseraient mieux dans un vaisseau
moins énorme. Il est à craindre que le public, tout en témoignant
pour Samson et Dalila d'une déférence pleine de respect et quel-
quefois d'admiration, ne trouve Ă ce bel ouvrage, dans son ensemble,
un peu de froideur et de monotonie. L'Opéra l'a monté avec beau-
coup de richesse et de goût; la scÚne finale de l'écroulement du
temple est un spectacle à voir. M. Lassalle est assez médiocre dans
le rĂŽle du grand prĂȘtre, oĂč son magnifique baryton nous a paru Ă
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1140 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
demi éteint. Mmo Deschamps- Jehin joue et chante avec un talent
qui n'est pas resté au-dessous de sa tùche le personnage de Dalila.
M. Vergnet, lui, s'est montré vraiment supérieur dans celui de
Samson, oĂč il a dĂ©ployĂ© non seulement tout l'Ă©clat de sa voix, mais
une ardeur communicative, une verve soutenue, une souplesse de
talent qui s'accommode sans effort aux situations les plus variées,
qui rend aussi bien la grùce que l'émotion et la force, l'enthousiasme
religieux que la plainte pathétique ou la passion amoureuse.
La campagne du Dahomey n'était pas encore terminée qu'elle
Ă©tait dĂ©jĂ mise en scĂšne Ă la Porte- Saint-Martin, dans une piĂšce Ă
grand spectacle oĂč l'on escomptait la prise d'Abomey avec une
confiance qui faisait honneur Ă la vaillance de nos soldats, et qui
s'est trouvée, d'ailleurs, justifiée par l'événement avant le jour de
la premiÚre représentation. Le théùtre devra au général Dodds la
résurrection d'un genre disparu : la vieille piÚce militaire du
Cirque olympique, composée d'une multitude d'évolutions, de rou-
lements de tambours, de fanfares et de coups de fusils, avec la
cantiniÚre, dévouée jusqu'à l'héroïsme et chantant des couplets de
facture, le bidon pendu au cou et sous les plis du drapeau; le
sergent jovial dĂ©masquant le traĂźtre et traĂźnant tous les cĆurs aprĂšs
soi; le conscrit naĂŻf qui accomplit des prodiges en mourant de
peur. Mais, hélas! il était fermé depuis longtemps, ce livre de
Victoires et conquĂȘtes dont les Labrousse et les Ferdinand Laloue
transportaient jadis chaque page sur la scĂšne. Le besoin du drame
militaire se faisait de nouveau sentir, car, malgré les efforts des
internationalistes, le public français est resté chauvin; seulement
la matiĂšre manquait. M. Oswald et ses collaborateurs avaient
essayĂ© quand mĂȘme de donner satisfaction Ă l'instinct populaire
en composant un drame sur le Tonkin, mais le directeur gardait
un fond de méfiance et laissait dormir la piÚce dans ses cartons.
Enfin l'expédition du Dahomey survint, et il n'hésita plus. II fit
appeler les auteurs, qui étaient déjà en route. En un tour de
main, le Tonkin devint le Dahomey, comme les Espagnols s'étaient
changés en Assyriens dans le Ninus II de Brifaut. La fable
quelconque qui sert de cadre Ă l'action pouvait aussi bien s'ap-
pliquer à un pays qu'à l'autre : l'essentiel, c'était le drapeau et
les coups de fusil ; ils Ă©taient les mĂȘmes. 11 y avait simplement
Ă changer les noms des personnages, des riviĂšres et des villes
indigĂšnes, enfin quelques lauriers Ă ajouter pour relever la sauce :
on a fait bonne mesure. Behanzin aura eu l'honneur d'ĂȘtre mis
en scÚne de son vivant, comme La Fayette et Napoléon, sous les
traits de Taillade, voué à ce genre d'incarnations historiques et que
je me rappelle avoir vu exciter le délire du parterre de la Gaßté, au
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LES ĆUVRES ET LES HOMMES 1141
temps oĂč le second Empire n'avait pas encore tuĂ© dans les masses
le culte bonapartiste, sous les traits du petit caporal.
Gomment s'étonner, d'ailleurs, d'une adaptation qui a ainsi
transporté le drame d'Asie en Afrique, lorsque le théùtre du
Chùtelet a trouvé un moyen beaucoup plus rapide encore d'opérer
le mĂȘme voyage dans des conditions plus difficiles, puisque la
distance des lieux se compliquait de celle des temps! Célébrer
les victoires du général Dodds en remontant une vieille piÚce de
M. Dennery sur la Prise de Pékin, n'est-ce pas plus fort que de
métamorphoser le Tonkin en Dahomey? Pour en venir à bout, il a
suffi de coudre un tableau final Ă la piĂšce en guise de post-
scriptum, Ă l'aide d'une phrase analogue Ă celles dont on se sert
dans les drames Ă grand spectacle pour introduire le ballet. AprĂšs
quoi, le rideau se relĂšve, et la petite fĂȘte de l'entrĂ©e des pantalons
rouges Ă Abomey commence. C'est ingĂ©nieux, peut-ĂȘtre, mais il
faut avouer que c'est encore plus simple.
Au Vaudeville, Monsieur Coulissée, piÚce en trois actes, de
MM. Ernest Blum et Toché, porte sur l'affiche le nom de comédie,
et on a pu croire un moment, au premier acte, que les auteurs
voulaient justifier ce titre en remettant Ă la scĂšne, dans un milieu
contemporain et tel qu'il a été modifié par les conditions actuelles
de la vie parisienne, ce type du parasite qui tient tant de place
dans le théùtre de Plaute et de Térence et dans notre vieille
comédie. Le pique-assiettes est une figure immortelle, aussi
répandue de nos jours que du temps de Montmaur et de Crassot,
mais qui ne ressemble plus guÚre à Yécorni/leur des piÚces de
Tournebu, de François d'Amboise et de Larivey, au chercheur de
franches lippées, à ces lourds et grossiers Fripe-Sauces qui n'étaient
que des goinfres mĂȘlĂ©s de cuistres. Il y a des parasites charmants,
si l'on peut rapprocher ces deux mots, qui ne dĂźnent jamais chez
eux, qu'on se dispute partout oĂč l'on reçoit, parce qu'ils savent se
rendre non seulement utiles, mais agréables. M. Coulisset est de
ceux-là : c'est un ancien percepteur de province retiré à Paris,
oĂč son amabilitĂ©, sa bonne grĂące et ses petits soins le font rechercher
de toutes parts. Il s'acquitte non pas en rendant les dĂźners qu'on
lui offre, car il est célibataire et de fortune trÚs modeste, mais en
se tenant toujours sous la main de ses amphitryons, comme il s'en
explique lui-mĂȘme :
« Je compose des petits vers pour les baptĂȘmes et les anniver-
saires, je fais des charades, des saynĂštes Ă deux ou trois person-
nages. De plus, ces dames savent qu'elles peuvent compter sur
moi. Elles me confient leurs petites courses : « Coulisset, allez donc
« chez ma couturiÚre ! Mon cher Coulisset, procurez-nous donc une
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1142 LES ĆUVRES ET LES HOMMES
« loge pour la premiÚre du Vaudeville. » Alors je cours, je vole, je
m'Ă©reinte. â « Mais vous dĂźnez! â Bien entendu. » Et lĂ encore
je rends de petits services. Je m'occupe du menu, j'organise le
vestiaire, je fais changer les bougies, je mets les dames en voiture.
Et puis j'ai toujours un parapluie... On me l'emprunte, on ne me
le rend pas : c'est une de mes dépenses. »
Cela n'est pas d'une observation profonde, mais cela est gai et
lestement enlevé. Ce léger croquis n'a d'autre tort que de donner
du personnage une idée qu'il réalise assez mal. Pour se fauGler
ainsi partout et pour jouer son rÎle à la satisfaction générale des
maĂźtres de maison, il faut ĂȘtre un homme du monde et un homme
d'esprit, deux conditions que M. Coulisset ne remplit pas d'une
façon suffisante. Le bonhomme est lourd et gauche et, quoiqu'il
fasse danser au bal les petites filles et les mamans obĂšses, en
voyant toutes les écoles qu'il commet, on trouve que sa place serait
beaucoup mieux Ă l'antichambre qu'au salon. Mais il ne nous a
pas encore, à ce moment, donné d'échantillon de sa maladresse ;
nous croyons qu'il nous trace une façon de programme qui nous
met tout de suite en goût, en nous faisant espérer une étude de
caractĂšre dans une lĂ©gĂšre comĂ©die de mĆurs.
Pas du tout, c'est une fausse piste, et nous allons aussitĂŽt
tomber dans le pur vaudeville. En homme avisé ou qui se croit tel,
Coulisset note sur un calepin les choses qu'il faut s'abstenir soi-
gneusement de dire dans chacune des maisons oĂč il frĂ©quente :
chez M. X., ne point parler de la Belgique, parce qu'il a eu un oncle
caissier; chez Mmo Y., dont les dents sont postiches, ne jamais em-
ployer l'expression populaire : elle mange Ă plusieurs rĂąteliers. Or,
au moment oĂč, invitĂ© par M. de Veuleties, il vient de noter sur
son calepin, afin de prendre ses précautions en conséquence, que
celui-ci flirte avec Mm0 de Brionne, pendant que M. de Brionne en
fait autant de son cÎté avec Mme de Veulettes, il lui arrive, par
une malechance extraordinaire, dont les auteurs ne se sont guĂšre
mis en peine d'atténuer l'invraisemblance, de laisser tomber ce
compromettant bloc-notes entre les mains du comte de Brionne,
qui le met sans façon dans sa poche et l'emporte, en rentrant
chez lui, sans se douter, d'ailleurs, de ce qu'il renferme. Mais
vous jugez de l'effroi de Coulisset et surtout de son ami M. de
Veulettes, en apprenant ce qui vient d'arriver. Il faut absolument
rentrer en possession du calepin avant que M. de Brionne ne l'ait
ouvert, et quoiqu'il soit trois heures du matin, Coulisset, poussé
par son ami, qui l'attend en bas dans un fiacre, court le relancer
chez lui.
Tout le deuxiĂšme acte est rempli par la chasse au calepin. Il y a
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US GEUTRKS ET LES BOMlttS 1143
là des incidents inénarrables : M. de Brionne doit partir le lende-
main de grand matin à la chasse; il a donné son paletot au valet
de chambre, qui Ta fourré au fond d'une malle et qui est allé se
coucher. Il s'agit de retrouver le valet de chanjbre d'abord, puis la
malle, puis l'habit, puis le calepin, le tout sans éveiller l'attention
du maĂźtre du logis. Coulisset est mis Ă la porte ; il se cache, il
rentre subrepticement, il est pris pour un voleur, il corrompt la
femme de chambre; en croyant ouvrir une porte pour s'esquiver
dans l'ombre, il tourne le bouton qui distribue la lumiÚre électrique
et quand, aprÚs tant d'efforts, il a enfin reconquis le précieux
calepin, il a soin de le déposer un moment sur le petit meuble qui
sert Ă monter les journaux dans la chambre de monsieur, et qui
aussitÎt s'ébranle pour aller le lui remettre entre les mains. C'est
une variante au troisiĂšme acte des Pattes de mouche. L'humeur la
plus revĂȘche ne rĂ©sisterait pas Ă cette cascade de quiproquos sau-
grenus, d'imaginations bouffonnes et d'ingénieuses drÎleries. Au
dernier acte, tout s'arrange vaille que vaille, au seul détriment de
ce pauvre Coulisset, obligé de doter la femme de chambre de
MBe de Brionne, qu'il a dĂ» compromettre pour sauver la situation.
Tout n'est pas bénéfice de dßner en ville. Il manque à cette piÚce
les ahurissements irrésistibles de Jolly, pour qui elle avait été faite,
et qu'on a remplacé par M. Hittemans, retour de Russie; ce n'est
pas tout Ă fait la mĂȘme chose : la verve de M. Hittemans est plus
lourde, mais, s'il est dépourvu de fantaisie, il a du naturel et il sait
à fond son métier.
Faut-il croire que le Gymnase ait définitivement renié le vieux
Théùtre de Madame pour faire concurrence au Théùtre-Libre?
AprÚs M. Pierre Wolff, voici MM. Paul Alexis et Oscar Méténier,
qui sont deux des auteurs habitués de la scÚne de M. Antoine. Ils
viennent de donner au boulevard Bonne-Nouvelle Charles Demailly ^
piĂšce en quatre actes et cinq tableaux, d'aprĂšs le roman d'E. et J. de
Goncourt. Ils y passeront tous. Et pourtant, s'il est des livres qui
semblassent peu se prĂȘter Ă la forme dramatique, c'Ă©taient bien
ceux-lĂ , et en particulier Charles Demailly.
Charles Demailly fut, en effet, le premier roman des frĂšres de
Goncourt, et c'est Ă peine un roman. Il parut d'abord sous le titre
les Hommes de lettres, qui indique assez bien son absence d'unité
et d'action, son caractÚre d'étude collective d'un genre, ou plutÎt
d'un sous-genre dans la littérature contemporaine. C'est la mono-
graphie pittoresque, mouvementée, étincelante, découpée en une
multitude de petits tableaux qui se succĂšdent comme dans uue
lanterne magique, du monde et des mĆurs du petit journal,
implantĂ© au cĆur de Paris, en plein boulevard, par de spirituels
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1144 LES CEUVRBS ET LES HOMMES
forbans, pour y exploiter le scandale du jour. Dans ce livre oĂč
l'observation se disperse et s'Ă©miette Ă l'infini, oĂč les feuillets
s'égrÚnent comme les perles d'un collier dont le fil est rompu et
semblent prĂȘts Ă s'envoler au vent, tout en digressions et en
hors-d'Ćuvre, les auteurs font l'Ă©cole buissonniĂšre et vident leurs
cahiers de notes. On y passe d'un tableau réaliste, mais tout
piqué de touches lumineuses et grouillant de vie, à un dialogue
Ă©blouissant oĂč les mots partent comme des fusĂ©es, et l'on s'y
promÚne à travers une galerie de types moulés sur le vif, parmi
lesquels les initiés reconnaissaient au passage Villemessant, Mon-
selet, Th. Gautier, Aubryet, Champfleury, Paul de Saint-Victor,
Jules Lecomte et dix autres, â les frĂšres de Goncourt eux-mĂȘmes,
dont ce livre est une sorte d'autobiographie romanesque, Ă bĂątons
rompus, mĂȘlĂ©e de souvenirs de famille et de fragments de leur
Journal, par anticipation. Le tout écrit d'une langue agile, ner-
veuse, disloquée, vibrante, aiguisée, d'un coloris intense et raffiné
Ă la fois, qui secoue ses grelots, agite ses paillettes et fait la culbute
comme un clown.
11 faut franchir les deux cents premiĂšres pages du roman avant
de voir poindre un commencement d'action. Ce n'était donc pas
une petite affaire d'en tirer une piĂšce qui se suivĂźt et se tĂźnt; une
paire de ciseaux n'y suffisait pas; il a fallu que les auteurs y mis-
sent du leur. Ils ont dû extraire avec soin les globules infinitésimaux
d'intrigue épars au milieu du fouillis des peintures, grouper les
incidents, grossir les uns, intervertir les autres, en ajouter de leur
crĂ», tout en gardant tels quels les personnages et en incrustant
dans leur dialogue, qui en prend l'aspect d'une marqueterie,
le plus grand nombre possible des phrases et des mots du livre.
AprÚs tous ces efforts, la fable de la piÚce est restée trÚs simple,
et lĂ n'est point le reproche que je lui ferais. Ch. Demailly, un
jeune écrivain de valeur, mais qui a eu le tort de débuter dans
le journalisme par le Scandale^ s'éprend d'une comédienne dont
le masque de candeur virginale l'a séduit et qu'il veut absolument
épouser. La lune de miel est charmante, mais elle ne dure guÚre.
En sa qualité d'ingénue de théùtre, Marthe, au fond, est une rouée,
et les instincts de la cabotine ne tardent pas Ă reprendre en elle
le dessus. Son mari fait une piÚce dont il lui réserve le principal
rÎle : c'est une surprise ; quand elle la découvre, elle est enchantée
d'abord et saute de joie comme un enfant. Mais, sous l'empire d'in-
fluences diverses, elle ne tarde pas à changer d'idée, et comme
Charles se refuse Ă suivre ses conseils et Ă prendre un collaborateur
ayant l'habitude du théùtre, elle lui rend son rÎ!e. Il est blessé, et
découvre que sa femme, qu'il croyait pleine d'esprit et de coeur,
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LES OEUVRES ET LES HOMMES
est, sous un vernis de sentimentalité factice, u
créature; elle, de son cÎté, découvre que i
talent, et qu'elle a brisé son avenir en s'ench
Autour du jeune ménage, rÎde un affreux dr
collaborateur de Ch. Demailly au Scandale, ei
méchant jusqu'aux moelles, parce qu'il est la
tant de l'argent Ă monsieur et faisant un pei
Il attise la discorde et retourne le poignard dar
en lui apprenant que la camarade Ă laqucl
refusé par elle va certainement y obtenir un
laissant croire qu'il pourrait bien y avoir que
mari et la nouvelle interprĂšte qu'il a choisie
colĂšre, Marthe lui remet, pour se venger, i
intimes que Charles lui écrivait avant son ma
sans façon tous ses confrÚres du Scandale. Ce
venger, si elle voulait!... Nachette s'en en
cyniquement dans son journal. Outré de fur
cipite dans les bureaux de rédaction pour c
il y est relancé par sa femme, qui était ve
ressaisir ses lettres et qui se traĂźne Ă ses piec
pardon : « Allons donc! s'écrie son mari, vos
c'est une scÚne de comédie que vous jouez
est vrai, elle se fĂąche, ne prend plus lĂ pei
révÚle sa vraie nature en des termes tels, que
se perd, la saisit pour la jeter par la fenĂȘtre,
qu'elle pousse le réveille de son délire ; il rel
elle se sauve, en lui criant pour derniĂšre ins
Nachette. Sous tant de coups, le cerveau
détraque. Un soir, se croyant presque guéri, mi
et la tĂȘte malade encore, il entre au cafĂ©-conce
chantant sur l'estrade des couplets grivois,
refrain en levant la jambe comme une danseui
Il pousse un grand cri et tombe foudroyé. Ce
auteurs du drame : il en fallait un et il n'y er
Tout cela est bien lugubre et bien noir. Et
des courtisanes avec leurs courtisans, des ca
listes de sac et de corde qui guettent le pas
main et en comparaison desquels les bohĂšmes
de petits saints ! Il faudrait au moins que ces
vilaines choses ne nous fussent pas présentées
sans explication, sans préparation. Les auteu
découper cinq tranches dans le livre de MM. d
fait avec dextérité, il faut leur rendre cette
25 DĂCEMBRE 1892.
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n« UB auras R lm Bornas
composé cinq tableaux, mis eu scÚne avec beaucoup d'art, mais
en laissant au spectateur le soin de remplir les vides des en tr' actes
et de suppléer aux lacunes. Ainsi nous voyons bien se dessiner,
dans la soirée du premier tableau, le goût naissant de Charles pour
Marthe, mais en mĂȘme temps il manifeste un Ă©loignement marquĂ©
pour le mariage; comment s'y est-il décidé malgré ses répugnances,
les auteurs ne nous en ont rien dit, et s'il n'est pas impossible de
le deviner, il eût été plus naturel encore de nous le montrer, ne
fut-ce que sommairement. Dans le second tableau, nous sommes
en pleine lune de miel, et le tableau suivant s'ouvre en pleine
brouille; comment ce gros nuage s'est-il levé dans un ciel serein?
nous ne serions pas fùchés de le savoir. MM. Paul Alexis et Oscar
Méténier croient-ils aussi avoir suffisamment justifié l'horrible ven-
geance de Marthe, sa chute subite, profonde, ignominieuse, et
l'infamie de Nachette? Charles Demailly a donc les défauts d'une
piÚce tirée d'un roman : c'est une série de tableaux isolés plutÎt
qu'une suite d'actes logiquement enchaßnés l'un à l'autre. Mais,
encore une fois, l'extraction a été faite d'une main trÚs experte
et, dans la peinture du coin tout spécial qu'elle met en scÚne,
avec une psychologie sommaire, cetto piĂšce incomplĂšte ne laisse
pas d'ĂȘtre assez curieuse.
Le premier tableau, représentant le salon luxueux de la Crécy
entourĂ© d'une treille d'or oĂč court une vigne qui cache l'orchestre,
â et surtout le dernier, qui nous transporte au cafĂ©-concert des
Ambassadeurs, ont eu beaucoup de succĂšs; celui-ci est ce qu'on
appelle un clou, dans l'argot du théùtre. MB# Raphaële Sisos est
certainement l'une des comédiennes les plus intelligentes de Paris :
elle sait suppléer à tout ce qui lui manque avec une adresse qui
touche Ă la rouerie. Mais il faut nommer en premiĂšre ligne M. Ra-
phaël Duflos, trÚs remarquable dans le rÎle de Charles Demailly. Il
a exprimé sa douleur, sa colÚre, son désespoir, sa folie, avec une
vérité singuliÚrement dramatique, et quand il reparaßt vers la fin
du dernier acte, se croyant guéri et l'expliquant à tous ceux qu'il
rencontre, mais la raison chancelante encore et l'esprit mal d'aplomb,
il a dans le geste, dans le son de voix, dans le rire, dans Je regard,
dans toute l'allure, dans les temps d'arrĂȘt et d'hĂ©sitation od il
cherche la pensée qui lui échappe et la parole qui le fuit, un naturel
qui fait frémir et donne le pressentiment de la catastrophe finale.
Victor Fournbl.
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ESQUISSES ĂVANGĂLIQUES
Par H. Hignard, professeur honoraire de la Faculté des lettres de Lyon.
Vers 1852, Ă Lyon, M. de Laprade achevait le beau livre des
PoĂšmes Ă©vangĂȘliques. Ă quarante ans de distance, un autre poĂšte
lyonnais, M. H. Hignard, s'inspirant aussi de l'Ăvangile, publie, sous
le titre modeste d'Esquisses, une suite de tableaux qu'on peut rap-
procher des poÚmes de M. de Laprade. La foi chrétienne anime les
deux Ćuvres. Mais, dans Tune, elle s'Ă©panche en Ă©lans lyriques, en
effusions personnelles; dans l'autre, eue s'exhale discrĂštement et
s'attache surtout à reproduire l'auguste simplicité du modÚle. Nourris
tous deux des lettres anciennes, les deux poĂštes lyonnais, Hignard et
de Laprade, ont traversé la GrÚce avant d'arriver au Calvaire. Mais
M. de Laprade reste encore l'auteur de Psyché, quand il parle de
Jésus, de Lazare et de Madeleine : M. Hignard oublie les poÚmes
homĂ©riques, quand il nous traduit l'Ăvangile.
Ancien Ă©lĂšve de l'Ăcole normale, M. Hignard dĂ©die a son petit livre »
à la mémoire de Pierre Olivaint, son condisciple à l'école, qui devint
professeur de l'UniversitĂ©, puis prĂȘtre de la Compagnie de JĂ©sus, et
martyr. Je connais peu de dédicaces aussi courtes et qui fassent autant
âąpenser. C'est la digne prĂ©face du livre.
L'auteur des Esquisses Ă©vangĂȘliques n'a pas voulu dĂ©velopper,
orner, commenter l'histoire qui commence Ă Nazareth pour finir au
Golgotha. 11 a dégagé seulement du texte sacré les trésors de poésie
qu'il recÚle; il a choisi dans les récits de saint Mathieu, de saint Marc,
de saint Luc et de saint Jean, les scĂšnes principales, les Ă©pisodes oĂč
se dessine la personne du Dieu fait homme ; quelques pages dont la
douce lumiĂšre fait pĂąlir tout le merveilleux de l'antiquitĂ©. OĂč trouver, en
effet, rien de comparable Ă la crĂšche de BethlĂ©em, oĂč s'agenouillent les
rois Mages, à la transfiguration du Thabor, à la veillée de Gethsémani?
La GrĂšce, qui lisait pourtant dans sa langue la narration de l'apĂŽtre
saint Jean, n'avait pas résisté à l'attrait d'y ajouter la forme du vers.
Un poÚte, resté inconnu, avait mis en hexamÚtres grecs le quatriÚme
Evangile, prodiguant à cette édifiante paraphrase les épithÚtes et les
images brillantes, les élégances savantes d'une prosodie mélodieuse et
d'un talent recherché. Mais toute recherche en pareille madÚre est un
contresens. Tout artifice de style est un anachronisme. Malgré la
dévotion du traducteur, il y a là des contrastes qui choquent et des
invraisemblances qui détonnent. N'est-ce pas altérer le langage de
TapĂŽtreque d'y mĂȘler ces ornements Ă©trangers et cet alliage littĂ©raire?
M. Hignard a su se garder de ce péril et n'a pas donné contre cet écueil.
Les Esquisses, divisées en trois parties, embrassent la vie du Sau-
veur : l'enfance, la vie active et le sacrifice. Chaque partie forme un
tout qui a, pour ainsi dire, son aspect et sa nuance distincte.
C'est une gracieuse idylle que cette peinture de l'enfance du Christ;
et l'imagination du poÚte s'y déploie avec complaisance et se répand
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1148 ESQUISSES ĂVANGĂL1QUES
sur tous les détails en fraßches couleurs. Non qu'il se permette d'in-
venter en un tel sujet, mais il emprunte Ă la tradition ses plus aima-
bles lĂ©gendes ; Ă cĂŽtĂ© des Ăvangiles canoniques, il consulte les apocry-
phes; il en extrait les louchantes rĂȘveries, les pieuses inventions, les
beaux miracles dont s'enchantĂšrent les Ăąmes naĂŻves des premiers
chrétiens. Sans avoir plus d'autorité que les Fioretti de saint Fran-
çois d'Assise, de tels souvenirs ne mĂ©ritent-ils pas d'ĂȘtre conservĂ©s?
S'ils ne sont pas vrais, ne sont-ils pas du moins vraisemblables, et
ne peut-on, en poésie, y puiser avec discrétion? Reboul l'a fait dans
une jolie piĂšce. M. Hignard use avec goĂ»t du mĂȘme privilĂšge.
On racontait sur lui des choses singuliĂšres;
Ses petits compagnons répandaient mille bruits.
â Les arbres qu'il touchait portaient de plus beaux fruits;
Son souffle ranimait la fleur la plus flétrie;
S'il allait par hasard courir dans la prairie,
Les gazons qu'il foulait s'élevaient plus touffus.
Les parents souriaient de ces récits confus,
De ces contes d'enfants. â Pourtant une voisine
Racontait en pleurant qu'un jour, dans la piscine,
Elle lavait son fils atteint d'un mal affreux;
Marie, au mĂȘme instant, plongeait Ă cĂŽtĂ© d'eux
Un linge de Jésus. En moins d'une seconde,
0 bonheur! de la plaie horrible, large, immonde,
Plus de trace, plus rien, l'enfant était guéri :
Et, sans tourner les yeux, Marie avait souri.
« Ătait-ce pur hasard, ou bien faveur cĂ©leste?
Mais voyez, je dis vrai; voyez, mon fils l'atteste. »
Un vieillard ajoutait : « Un jour dans le chemin
Je marchais tout pensif, mon bĂąton Ă la main.
Un enfant Ă©tait lĂ qui, chef-d'Ćuvre fragile,
Modelait en jouant un passereau d'argile.
Je touchai du bĂąton l'oiseau sans le vouloir.
Soudain mes yeux l'ont vu, du moins ont cru le voir,
S'élever vers le ciel d'un vol sûr et rapide.
Cet oiseau dégrossi dans une terre humide,
Il volait, il chantait. â L'enfant, c'Ă©tait JĂ©sus,
Le fils du charpentier Joseph. N'en doutez plus;
Non, ce Jésus n'est pas un enfant ordinaire;
"Vous le verrez plus tard. » â La rumeur populaire
Peut-ĂȘtre se trompait dans sa naĂŻvetĂ©;
Mais bien plus étonnante était la vérité.
(L'Enfance, â Nazareth.)
Parfois le ton s'élÚve, comme dans le récit de la Faite en Egypte.
Le poÚte vient de décrire en traits vifs et rapides le massacre des
saints Innocents : il nous a fait entendre le dialogue des meurtriers
et des mÚres; il nous a montré Rachel en pleurs et qui ne veut pas
ĂȘtre consolĂ©e, tandis que les victimes, « tendres fleurs du martyre »,
vont mĂȘler leurs voix enfantines aux concerts cĂ©lestes des sĂ©raphins.
Il ajoute :
Mais tandis que, portés sur les ailes des anges,
Ils montaient vers le ciel, loin de ce triste lieu,
Marie avec Joseph emmenait l'Enfant-Dieu.
Terre de MisraĂŻm, sol fertile en prodiges,
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ESQUISSES ĂVANGĂLIQUES M9
Que l'antique ennemi remplit de ses prestiges,
Vieux Nil aux flots jaunis, mer oĂč le Pharaon
Vit sombrer son armée et l'orgueil de son nom;
Sphinx qui semblez dormir dans les sables arides,
Colosses de granit, altiĂšres pyramides,
Qui dressez dans les airs votre angle lumineux;
Villes, temples, palais, dans l'univers fameux,
Vous avez vu Moïse, instruit dans vos écoles,
Braver et déjouer les prestiges frivoles
Dont vos prĂȘtres menteurs Ă©tayaient leur pouvoir;
Terre de MisraĂŻm, si tu pouvais savoir
Quel hĂŽte bien plus grand aujourd'hui te visite!
Dans tes temples profonds, regarde, tout s'agite.
Vois trembler les autels d'Osiris et d'Athor;
Entends mugir Apis devant sa crĂšche d'or,
Et l'infùme MendÚs du fond de son étable
Lui rĂ©pondre en bĂȘlant d'une voix lamentable.
Toute la piĂšce est d'un beau mouvement, et j'y note encore
l'heureux emploi que M. Hignard a su faire de la tradition. Ce prodige
des statues paĂŻennes qui s'agitent en tombant en poussiĂšre, au
moment oĂč la sainte Famille entrait dans le temple Ă©gyptien, est tirĂ©
de l'Evangile arabe de YEnfance. Il annonce la venue du Messie et
prépare l'esprit aux miracles de sa vie publique.
Quand le Christ est entré dans sa vie publique, les légendes ne
seraient plus Ă leur place. Le mĂ©rite de l'auteur â et son originalitĂ© â
a été de s'en tenir à la lettre du livre saint, tout en composant ses
tableaux avec l'art et la liberté du poÚte. Soit qu'il suive Jésus aux
noces de Cana, sur les bords du lac de Tibériade ou dans le temple
de Jérusalem; soit qu'il rapporte ses paraboles et nous entraßne dans
les campagnes oĂč la foule accourt aux prĂ©dications du fils de David,
il choisit et combine harmonieusement les faits et les paroles
consacrées; il présente la divine histoire de façon à produire en nous
l'impression la plus nette et la plus profonde.
Quel drame que ce drame du Calvaire 1 Les poĂštes du moyen Ăąge
n'ont pas connu d'autre sujet de tragédies; et de nos jours l'imagina-
tion des lettrĂ©s en quĂȘte de grand et de primitif revient aux scĂšnes
de la Passion. Nous avons vu ou lu récemment les MystÚres de
MM. Bouchor, Harambourg et Grandmougin. Hier encore, M. Joseph
Fabre publiait, sous le titre de « Jésus, mystÚre en cinq actes, avec
prologue », une sorte de complainte en vers de huit pieds, qui vise Ă
la naïveté et lutte d'ingénuité avec nos compositions du moyen ùge.
Mais ces tentatives littĂ©raires ont justement le tort d'ĂȘtre littĂ©raires.
Leur naïveté rétrospective sent le convenu et trahit l'effort. Non, je
n'y reconnais point la candeur et la conviction des premiers Ăąges ! Ce
qui touche au contraire dans les Esquisses de M. Hignard, c'est] la
sincérité de l'émotion, l'accent de la foi, l'absolue simplicité du poÚte.
Il est touchant, il est vrai, parce qu'il croit. Il ne s'efforce pointjd'ĂȘtre
un primitif : il se contente d'ĂȘtre religieux.
Le vers de huit pieds adopté par M. Joseph Fabre, à l'exemple
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1150 ESQUISSES ĂVANGĂLIQUES
de nos trouvĂšres, devient monotone Ă la longue et se prĂȘte mal aux
sermons, au discours du Christ. Il manque d'ampleur et ne répond
guÚre à la hauteur de la pensée, à la pénétrante éloquence du divin
enseignement.
On dit : Ćil pour Ćil, dent pour dent.
Je dis : soyez bons au méchant;
Magnanimes devant l'outrage,
Laissez le mal user sa rage;
Battus, ne frappez pas, souffrez...
L'alexandrin de M. Hignard, Ă la fois plus large et plus souple,
exprime mieux, dans son élégante fidélité, la parole du Maßtre. Grave
ou familier, il varie plus aisément ses tours, se déroule, se resserre
ou se brise et suit d'un mouvement flexible tous les mouvements du
discours. Ecoutez la Prédication aux champs :
Il parlait en marchant. Pour ĂȘtre mieux compris,
A chaque objet divers empruntant une image,
Aux champs, aux blés, aux fleurs, aux oiseaux du bocage,
11 savait sans effort rendre visible aux yeux
Des plus hautes leçons le sens mystérieux.
⠫ Voyez, disait ïésus, cette petite graine,
J'en ai cent dans ma main, et ma main n'est pas pleine.
Rien de plus faible, rien de plus vil; et pourtant
Tout un arbre en naßtra, tout un arbre géant,
Immense, jusqu'au ciel dressant sa tĂȘte altiĂšre,
Ses branches s'étendront au loin sur la bruyÚre;
Et les plus grands oiseaux y viendront habiter...
Du royaume des cieux cette graine est l'image.
Le royaume des cieux est une perle rare,
Un précieux bijou que garde un maßtre avare.
Un habile marchand voudrait bien Tacheter;
Mais c'est trĂšs cher. Il vend tous ses biens sans compter ;
Il les offre en échange, etc.. » (Paraboles).
Si Ton songe que M. Hignard fut, Ă Lyon, dans sa jeunesse, le
camarade et l'ami de Charles Baudelaire, on devine quel abĂźme dut
séparer, dans leur ùge mûr, le mystique et pessimiste auteur des
Paradis artificiels et le poÚte des Esquisses évangéliques. Huma-
niste ingénieux et délicat, fils distingué de l'Université et de l'Eglise,
11. Hignard est resté fidÚle à la foi de Bossoet et à la langue de
Racine. Les ùmes pieuses ont déjà goûté le charme de ses vers tout
imprégnés de grùce chrétienne. Elles ont salué, avec ses PÚlerins
d'ĂmmaĂ»s, la rĂ©surrection du Sauveur. Elles ont admirĂ©, dans la
piĂšce qui clĂŽt son volume, l'Ascension du Christ et l'extase des
apÎtres réunis sur le mont des Oliviers. Fruit d'une veine facile, d'une
nature droite et sympathique, ces poÚmes ont trouvé de l'écho dans
plus d'un cĆur : ils ont Ă©tĂ© louĂ©s Ă Lyon et lus un peu partout, je
pense, par cet essaim d'anciens élÚves qui n'ont pas oublié la parole
chaude et l'enthousiasme communicatif du professeur resté leur ami.
Ces poĂšmes ont fait de nouveaux amis au poĂšte; et peut-ĂȘtre venons*
nous bien tard pourries signaler aux lecteurs du Correspondant.
Th. Fromeht.
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LIVRES DĂTRENNES
LIBRAIRIE HACHETTE
Les capitales du monde. Un magnifique volume in-8°, avec 324 gra-
vures. BrochĂ©, 22 francs. â ReliĂ©, 30 francs.
La publication d'une étude d'ensemble sur les Capitales du
monde a été inspirée par une idée trÚs heureuse et trÚs juste.
Si, d'une part, en effet, les grandes cités modernes résument par
leurs curiosités archéologiques et leurs richesses artistiques les mani-
festations successives du génie des peuples qui les ont bùties, d'autre
part, l'influence permanente qu'elles exercent dans chaque Etat, par
suite du développement des moyens de communication et de la cen-
tralisation, ont fait d'elles le type le plus complet et le plus frappant
des mĆurs et des goĂ»ts actuels.
La librairie Hachette a fait appel à une élite de littérateurs, de
poÚtes, de penseurs et d'hommes d'Etat qui ont accepté avec empres-
sement de collaborer Ă une Ćuvre essentiellement attrayante et ori-
ginale et se sont tous acquittés de leur tùche avec succÚs. François
Goppée a décrit Paris; Pierre Loti, Constantinople; le vicomte
de Vogiié, Saint-Pétersbourg] Gaston Boissier, Rome; sir Charles
Dilke, Londres; Antonin Proust, Berlin; la reine Elisabeth de
Roumanie (Carmen Sylva), Bucarest; Mme Juliette Adam, Vienne;
le comte ae Motiy, AthÚnes; le comte de Kératry, New-York;
Mme Judith Gautier, Tokio; Henri Havard, Amsterdam; Armand
Dayot, Lisbonne; Maurice Paléologue, Pékin; André Michel, Copen-
hague; Maurice Wahl, Alger; Maurice Barrés, Stockholm, Au-
guste Génin, Mexico; Edouard Rod, GenÚve; Camille Lemonnier,
Bruxelles; de Santa-Anna Néry, Rio de Janeiro; James Darmes-
teter, Calcutta; Harald Hanssen, Christiana; Camille Pellelan, le
Caire; Emilio Castelar, Madrid. ^
Dans cet ensemble d'études aussi remarquables par le mérite
littéraire que par la variété d'observations, chaque auteur a donné
la vision la plus personnelle et la plus vive qu'il soit possible
d'obtenir de nos grandes cités modernes, en écartant également les
traits de pure fantaisie et les trop sÚches données de la géographie
et de la statistique. !
Les Capitales du monde devaient forcĂ©ment ĂȘtre complĂ©tĂ©es et
commentées par une trÚs grande variété de dessins et de gravures.
Aussi l'illustration, qui est l'Ćuvre des principaux artistes français
et étrangers, a-t-elle été traitée avec un soin exceptionnel.
Bons cĆurs et braves gens, par Maxime Du Camp, de l'AcadĂ©mie
française. 1 vol. in-8°, illustré de 50 gravures d'aprÚs les dessins de
M. F. de Myrbach et 0. Tofani. Prix : broché, 7 francs; cartonné
en percaline à biseaux, tranches dorées, 10 francs.
Sous ce titre, M. Maxime Du Camp, de l'Académie française, a réuni
trois récits d'une touchante simplicité, que les parents, aussi bien que
les jeunes gens, ne pourront lire sans une vive émotion. Le comman-
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1152 LIVRES D'ĂTRENNES
dant Pamplemousse, le héros de la premiÚre histoire, est un brave de
la Grande armée qui a adopté une petite orpheline. Il Ta élevée avec
une admirable sollicitude et une tendresse toute paternelle; il en a
fait une femme aux nobles sentiments, aimante et dévouée, et aprÚs
Tavoir mariée, il a pu mourir avec la satisfaction du devoir accompli.
La pupille, qui a pieusement conservé le culte de son bienfaiteur, veut
suivre son exemple en adoptant Ă son tour un orphelin de la gjuerre
de 1870, qui deviendra un brillant cuirassier comme le capitaine
Pamplemousse. Dans la Dette du jeu, l'auteur nous montre les tristes
conséquences d'une premiÚre faiblesse. Romuald, le fils d'un modeste
banquier marseillais, a perdu une assez forte somme; pour payer sa
dette, il puise dans le coffre-fort paternel, avec la ferme intention
de remettre bientĂŽt l'argent en place. Mais Ă la veille du jour oĂč la
caisse doit ĂȘtre vĂ©rifiĂ©e il n'a pas encore reçu les fonds. Le dĂ©voue-
ment de son domestique le tire d'embarras; le fidĂšle Joseph, qui a
quitté la maison pour Quelques jours, envoie à son jeune maßtre la
somme nécessaire, en lui recommandant de ne plus jouer, et en
annonçant en mĂȘme temps qu'il s'est engagĂ© comme soldat. On sut
plus tard qu'il s'était vendu comme remplaçant militaire pour venir
en aide au jeune homme; il Ă©tait allĂ© servir en Afrique, oĂč il fut tuĂ©
dans une rencontre avec les Arabes. Cette triste fin fut dĂšs lors un
remords permanent pour Romuald qui, devenu chef de la maison de
commerce à la mort de son pÚre, et ayant brillamment réussi dans
les affaires, ne crut pouvoir expier sa faute et ses suites que par une
inépuisable bienfaisance envers les malheureux. Le pÚre Médard, que
M. Maxime Du Camp met en scÚne dans son dernier récit, est un brave
ouvrier lyonnais, fils adoptif d'un gendarme, qui est arrivé tout à la
fois au bonheur et Ă la richesse, grĂące Ă son courage et Ă son travail.
C'est lui-mĂȘme qui nous raconte, avec une aimable simplicitĂ©, sa vie
si honorable et si bien remplie. Les trois petits romans que nous
venons de passer en revue constituent Ă la fois une lecture des plus
attrayantes et un enseignement moral de la plus haute valeur, bien
Sropre à développer chez les jeunes gens la bonté, le courage et l'amour
u travail.
Ma Grande, par Paul Margueritte, 1 vol. in-8° Jésus, contenant
80 gravures, d'aprÚs Marold; broché, 7 fr.; cartonné, 10 fr.
Les romans aui peuvent ĂȘtre mis entre les mains des jeunes femmes
et des jeunes tilles et qui mĂ©ritent de leur ĂȘtre recommandĂ©s sont
assez rares. Aussi la librairie Hachette vient-elle de créer pour elles
une nouvelle collection, qui débute par Ma Grande, un petit chef-
d'Ćuvre, au double point de vue du fond et de la forme, dont l'auteur
s'est déjà fait une brillante réputation parmi nos jeunes écrivains.
Avec une donnĂ©e d'une extrĂȘme simplicitĂ©, avec trois personnages
seulement, M. Margueritte a fait une Ćuvre pleine d'Ă©motion, d'un
charme pénétrant, d'une rare délicatesse, et que l'on pourrait croire
vécue, tant il y a de naturel et de sincérité.
A travers le Groenland, ouvrage traduit du norvégien, par Ch. Rabot.
1 magnifique vol. in-8° jésus, contenant 100 gravures et 1 carte en
couleur, broché, 20 fr ; relié, 25 fr.
Si l'expédition de M. Fritdjof Nansen à travers le Groenland a parfai-
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LIVRES D'ĂTRENNRS 1153
tement réussi, aprÚs nombre de tentatives infructueuses qui l'avaient
précédée, c'est qu'elle avait été préparée avec une rare prudence par
un homme pratique, qui avait su prendre toutes les précautions néces-
saires et réduire au strict minimum toutes les causes d'insuccÚs qui
avaient arrĂȘtĂ© ses devanciers. L'idĂ©e premiĂšre de M. Nansen, celle qui
a assuré son succÚs, ce fut que, pour traverser le Groenland d'un bout
& l'autre, il fallait non des explorateurs ordinaires, mais des patineurs,
et c'est grĂące aux patins dont il avait muni sa petite caravane et aux
traßneaux dans lesquels il avait installé son équipement et ses provi-
sions, qu'il a pu franchir sur un véritable désert de glace plus de
500 kilomÚtres. Nansen et ses hardis compagnons ont dû déployer
d'ailleurs des prodiges de force, de courage et d'endurance, pour se
frayer un passage Ă coups de haches et de pics au milieu des ban-
quises, pour affronter des tempĂȘtes de neige, et pour se rĂ©duire Ă la
plus extrĂȘme sobriĂ©tĂ©, dans une rĂ©gion inhospitaliĂšre oĂč la faim est
en raison directe du froid qui, la nuit, descend jusqu'à 40 degrés au-
dessous de zĂ©ro. C'est avec le plus vif intĂ©rĂȘt que nous avons lu les
détails de cette campagne extraordinaire, racontés avec autant de
simplicité que d'exactitude.
Alsaciens et Alsaciennes, par Mmo de Witt, née Guizol, 1 vol. illustré
de 60 gravures d'aprÚs A. Moreau et E. Zier, broché, 4 francs; car-
tonné, tranches dorées, 6 francs.
Les trois récits qui composent ce volume forment de petits romans
historiques? vifs et animĂ©s, et d'un rare intĂ©rĂȘt dramatique, toutes
qualitĂ©s qui distinguent les Ćuvres de Mme de Witt.
Aventures et mésaventures de Joël Kerbabu, par EugÚne Mouton
(Mérinos). 1 vol. in-8° Jésus, illustré de 61 gravures d'aprÚs Alfred
Paris. Prix : broché, 7 francs; cartonné en percaline à biseaux,
tranches dorées, 10 francs.
M. EugĂšne Mouton, l'auteur bien connu de Marius Cougourdan,
est un de nos écrivains humoristiques les plus distingués, et il excelle
aussi bien à amuser et à égayer les enfants par ses récits fantaisistes
qu'à dérider les gens sérieux par ses créations singuliÚres.
La jeunesse, qui se plaßt aux récits d'aventures extraordinaires et
merveilleuses, suivra avec un intĂ©rĂȘt soutenu ce nouvel ouvrage Ă©crit
avec une verve intarissable.
BibliothÚque rose illustrée. Prix de chaque volume, broché, 2 fr. 25;
cartonné en percaline rouge, tranches dorées, 3 fr. 50.
Cette BibliothÚque, une des plus heureuses créations de la librairie
enfantine, abonde en ouvrages d'imagination, amusants, instructifs
et d'une haute moralitĂ©. Les trois volumes qu'elle offre cette annĂ©e Ă
ses jeunes lecteurs sont dignes à tous égards de prendre rang parmi
les plus intéressants.
Petit-Prince, par Pierre Froment, i vol. in-16 illustré de 36 gravures,
broché, 2 fr. 25.
Petit-Prince est le fils d'un modeste concierge de la rue Férou, que
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1154 UVfiBS PĂTRSNireg
ses compagnons d'atelier ont gratifié de ce joli surnom. Comme il a
du goĂ»t pour le dessin, il aurait bien Toula ĂȘtre peintre. Un artiste
on un meurt-de-faim, pour son brave homme de pĂšre, c'est la mĂȘme
chose; non fils sera un simple ouvrier tailleur et gagnera honorable-
ment sa vie. Il faut obĂ©ir, et Petit-Prince, le cĆur gros, s'est installĂ©
sur Tétabli. Grùce à un heureux concours de circonstances, il finit
cependant par triompher de l'obstination du farouche concierge, <jui,
un beau jour, apprend avec une joie non exempte de quelque surprise,
que son fils est vraiment un grand artiste. L'histoire est naĂŻve, tou-
chante et écrite avec tant d'à me et de délicatesse qu'on y devine le
talent d'une femme.
L'Arche de Noét par la vicomtesse de Pitray. 1 vol. in-16, illustré
de 40 gravures, broché, 2 fr. 25.
S'il faut en croire Mm* de Pitray, la fréquentation des animaux peut
donner d'excellents résultats pour l'éducation des enfants. Elle apporte
à l'appui de sa thÚse un curieux récit.
Au pays des diamants^ par Meyners d'Estrey. i vol. in-16 illustré
de 36 gravures, broché, 2 fr. 25.
Cet ouvrage, traduit et arrangé d'aprÚs l'écrivain hollandais Tromp,
par le comte Meyners d'E9trey, nous offre le récit des voyages et
aventures du capitaine Flint, traversant l'Afrique australe Ă la recherche
de 6on frĂšre.
BibliothÚque des Merveilles. Encyclopédie instructive et amusante
à l'usage des familles et des gens du monde, fondée sous la direc-
tion de M. Edouard Gharton. Prix de chaque volume : broché, 2 fr. 25;
relié en percaline bleue, tranches rouges, 3 fr. 50.
AprÚs avoir épuisé les principaux sujets relatifs aux sciences appli-
quées qui formaient son programme primitif, la BibliothÚque des
Merveilles a graduellement développé le cadre de ses publications
dans le but de vulgariser sous une forme attrayante et instructive Ă la
fois toutes les questions dignes de l'attention du grand public. Elle
nous offre cette annĂ©e deux nouveaux volumes d'un trĂšs vif intĂ©rĂȘt,
les Habitations des hommes célÚbres et la Guerre, par le colonel
Hennebert.
Le Journal de la Jeunesse, nouveau recueil hebdomadaire illustré
pour les enfants de dix à quinze ans. (Année 1892.) 2 vol. brochés,
20 fr. Les vingt premiÚres années de ce recueil forment 40 magni-
fiques volumes grand in-8°, illustrés de 10 000 gravures sur bois.
Prix de chaque année, brochée en deux volumes, 20 fr. Chaque
semestre, formant un volume, se vend séparément 10 fr. Le carton-
nage en percaline rouge, tranches dorées, se paye en sus, par volume.
3 francs.
Avec l'année 1892, le Journal de la Jeunesse termine sa vingtiÚme
année d'existence. Depuis se6 débuts, son succÚs n'a fait que grandir
dans la clientĂšle des jeunes gens et des jeunes filles auxquels il
s'adresse. Celte vogue s'explique par le mérite de ses collaborateurs,
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LIVRES D'ĂTRBNNES
qui sont tous des écrivains distingués ou des sp
Ćuvres d'imagination, romans moraux, contes âŹ
une place notable, mais sans porter préjudice i
et de voyages, aux fantaisies humoristiques, au:
tion sur les arts, l'industrie, l'histoire naturelle,
nomie, etc. La partie récréative est largement n
d'esprit, des devinettes, des problĂšmes amusan
des concours mensuels et piquent l'émulation d
Ton réussit ainsi à distraire en les instruisan
gravures, exécutées d'aprÚs les dessins de nos n
tent encore Ă l'intĂ©rĂȘt et aux sĂ©ductions de ce j<
Le Tour du Monde : nouveau journal de
M. Edouard Gharton, et trĂšs richement illuslr
artistes. â AnnĂ©e 1892, illustrĂ©e de 600 gi
12 cartes ou plans. â Prix, brochĂ©e en un oi
Le cartonnage en percaline se paye en sus : ]
En deux volumes, 4 fr. â La demi-reliure chi
En un volume, 6 fr. â En deux volumes, 1(
chagrin, tranches rouges semées d'or : En i
deux volumes, 12 fr. Les trente-trois prer
vente. â La table analytioue et alphabĂ©tique c
forme un volume spécial. Prix : broché, 1(
reliĂ©, 16 fr. â SupplĂ©ment du Tour du M
graphiques, publiées sous la direction de M.
5 fr. â Servies gratuitement aux abonnĂ©s
Tous les explorateurs et touristes crui, depuis
se sont signalés par d'importantes découverte
hardies ou des excursions originales, ont tenu
dans le Tour du Monde le récit de leurs voy*
tures. Ce recueil est devenu un Magazine géogi
genre qui, dans sa collection de trente-trois v
cription pittoresque et animée de la plupart d
et du nouveau monde, illustrée d'environ 20 0(
de 800 cartes ou plans.
LIBRAIRIE FIRMIN-DID
La maison Firmin-Didot, que le grand suce
illustrées maintient toujours au premier rang ù<
annonce pour la nouvelle année deux importa
recommandons vivement Ă l'attention de nos k
L'un a pour objet le XIX6 siĂšcle dans toi
artistiques et littéraires, et l'autre, la Cavaleri
que nous la montrent les différents pays de TE
Le XIX9 siĂšcle, se conformant exactemei
{quelque sorte, le panorama historique de la [
âșrendre fin dans quelques annĂ©es. Dans un sly
'auteur, M. John Grand-Carleret, déjà connu p
passe en revue toutes les particularités de la
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1156 LIVRES D'ĂTRENNES
des Français, et, soit par les détails du texte, soit par l'impression des
images, il s'attache Ă mettre en leur vrai jour les aspects divers des
époques qui ont caractérisé notre siÚcle. Chaque chapitre forme natu-
rellement un ensemble complet, une étude vivante et fidÚle du sujet
traitĂ©, â cours, costumes, théùtres, fĂȘtes, moyens de transport, etc.
â En outre, chaque fois, Fauteur a eu soin de faire ressortir les
différences, souvent considérables, qui se produisent entre les périodes
d'un mĂȘme siĂšcle ; l'idĂ©e neuve et pleine d'imprĂ©vu, d'oĂč naissent, Ă
l'occasion, des contrastes tout Ă fait piquants.
C'est donc un véritable tableau plein de faits, de renseignements,
d'observations curieuses, et, en mĂȘme temps, grĂące aux images qui
en rehaussent la valeur, reproduites directement d'aprĂšs tous les
procédés en usage de nos jours, c'est un petit musée, de l'aspect le
plus varié, que nul ne pourra parcourir sans profit.
Enfin n'oublions pas d'ajouter que le XIX0 siÚcle est le complé-
ment obligé de la grande série des ouvrages illustrés de Paul Lacroix
sur la société française.
Nous recommandons ce livre absolument unique en son genre, avec
d'autant plus de plaisir que, quoique traitant avec abondance de tout
ce qui a trait aux mĆurs et usages, il peut ĂȘtre, sans danger, mis
entre toutes les mains : c'est un livre d'amateur et aussi un répertoire
de famille, également à sa place dans une bibliothÚque et sur la table
du salon, mérite trop rare à notre époque pour que nous omettions de
le signaler.
Le légitime succÚs qui accueillit, il y a deux ans, la publication du
Chic à cheval, a déterminé les éditeurs à donner une suite à ce bel
ouvrage. Cette seconde série a pour titre Croquis de cavalerie; elle
est écrite, comme la premiÚre, avec la clarté et la précision qui con-
viennent aux choses militaires.
Ayant visité, la plume ou le crayon à la main, les diverses contrées
de l'Europe dont il décrit les cavaliers, l'auteur, M. L. Vallet, excelle
à en détacher le type particulier à chacune d'elles. De ses voyages,
il a rapporté, non seulement des croquis pris sur les lieux, des photo-
graphies et des gravures, mais aussi des ouvrages relatifs Ă chaque
arme indigĂšne; et c'est avec le secours de tous ces documents qu'il
a composé le recueil original que la librairie Didot vient de publier
avec le luxe et le bon goût qui la distinguent.
Et qu'on ne s'y trompe pas : le livre, pour ĂȘtre technique et fondĂ©
sur des données officielles, n'est nullement d'une lecture pénible.
L'auteur, laissant courir sa plume, toujours vive et légÚre, conduit en
quelque sorte sa causerie avec un abandon voulu; il produit ses
renseignements au fur et à mesure qu'ils semblent nécessaires. De
la sorte, il permet au lecteur de savourer Ă son grĂ©, â et sans la
fatigue qu'en général causent les études trop sévÚrement documen-
tĂ©es, â d'intĂ©ressantes pages oĂč interviennent avec bonheur des
dessins dont l'élégance ne nuit pas à l'exactitude.
Un autre mérile de l'ouvrage, et non des moins précieux, c'est la
franchise et l'indépendance des opinions de l'auteur. Convaincu qu'il
n'y a qu'un puéril parti pris à ne signaler que les défauts chez
l'étranger, alors qu'on exagÚre à plaisir ses qualités propres, Aï. Vallet
a dit, sans arriÚre-pensée, ce qu'il avait \u et, sans restriction, ce
qui lui paraissait digne d'éloges.
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LIVRES D'ĂTRENNES 1157
Parmi les nouveautés d'un moindre prix que la maison Didot pré-
sente au public, nous signalerons Potaches et bachots (i vol. çr. in-8,
flg., 10 fr. br.), par Alexis Lemaistre, qui s'est interprĂ©tĂ© lui-mĂȘme
avec beaucoup d'humour, comme il l'avait dĂ©jĂ fait pour son Ăcole
des Beaux-Arts et ses Jeunes filles aux examens. Ce nouveau livre
est conçu sur un plan trĂšs variĂ©, mĂȘlant l'utile Ă l'agrĂ©able, de façon
à renseigner les familles sur la vie de collÚge, la préparation aux
nombreux baccalauréats, non moins qu'à récréer l'esprit du lecteur.
â Gaucher Myrian (4 vol. in-8°, flg., br. 6 fr.), par MM. Gheusi et
Lavigne, offre le récit des aventures d'un écolier au moyen ùge, qui
réside successivement à Salamanque, à Toulouse et à Paris.
L'ANCIENNE MAISON QUANTIN
L'ancienne maison Quantin (Librairies-imprimeries réunies) est une
des rares maisons d'édition qui aient conservé le privilÚge d'entretenir
le goĂ»t du public pour le livre d'Ă©trennes. Cet avantage, elle le doit Ă
son grand souci de ne publier que des Ćuvres originales, bien appro-
priées aux préférences d'amateurs fidÚles et toujours empreintes d'un
cachet d'actualité qui en fait les véritables livres du jour, d'accord
avec les idées et les états d'à me des lecteurs du temps présent.
Paris ignoré, par Paul Strauss, conseiller municipal de la Ville de
Paris, répond à ce besoin de connaßtre l'inconnu, à cette soif de péné-
trer dans l'insondable et le mystÚre : trait caractéristique de notre
gĂ©nĂ©ration. Paris n'est pas seulement dans ses plaisirs et ses fĂȘtes,
dans ses magasins, ses théùtres et son mouvement extérieur; il existe
une ville cachée qui, pareille aux territoires du centre de l'Afrique,
mais avec moins de périls, ne se livre qu'à l'explorateur hardi et
dĂ©terminĂ©, une rĂ©gion pleine de vie oĂč habite ce qui fait la force et la
grandeur d'une cité dont on ne connaßt guÚre que la surface. Ecoles
professionnelles, organisation des hÎpitaux, des postes, télégraphes et
téléphones, refuges de nuit, asiles d'aliénés, fonctionnement de l'octroi,
laboratoires d'expertises, Enfants-Trouvés, prisons, etc., etc.; que de
canaux invisibles chargés de faire circuler le sang dans ce corps
gigantesque! Quelle source d'émotions pour l'investigateur! Quelle
leçon de morale et de vie pratique !
Pour remplir le programme qu'il s'était tracé, M. Strauss n'a pas
hésité à soulever tous les voiles, à se faire ouvrir toutes les portes.
Aidé du crayon d'artistes experts et grùce aux instantanés d'un photo-
graphe plein d'adresse et de coup d'oeil, il a pu faire revivre sous les
yeux de tous les scÚnes et vues diverses, remplies de révélations ins-
tructives, qu'il avait pris à tùche de décrire.
Paris ignoré, de Paul Strauss, est le complément nécessaire du
Paris d'Auguste Vitu, couronné par l'Académie française; ces deux
ouvrages forment ensemble une entiĂšre description de la grande ville.
L'Exposition des Arts de la Femme a suggéré à M. Octave Uzanne
l'idée de publier dans un format accessible aux bourses moyennes ces
charmants ouvrages aujourd'hui épuisés : la Française du SiÚcle,
V Eventail * V Ombrelle, qui ont fait, il y a quelques années, les délices
du public féminin. Un sérieux regain de succÚs est assuré à ces coquets
volumes-bijoux qui paraissent aujourd'hui sous les titres suivants :
la Femme et la Mode, les Ornements de la Femme.
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lftft LIVRES D*ĂTRBNffl3
A ces Ćuvres Ă©lĂ©gantes, M, Octave Uxanne joint encore la publica-
tion d'un livre depuis longtemps attendu : Physiologie des quais de
Paris, du Pont-Royal au pont Sully. Cet ouvrage de haute curiosité
littéraire et bibliographique comprend dit chapitres consacrés à l'His-
toire ctes quais de Farts et des bouquinistes} Ă la statistique de la
brocante bouquiniÚre, A la physiologie des étalagistes, des bouquineurs
et des beuquineuses, aux voleurs de livres, aux curiosités des anciennes
boĂźtes A quatre sols, etc.
L'Art du rire tt de la Caricature dans tous les temps, car
ArsÚne Alexandre, est un ouvrage unique et sans précédent, véritable
leçon d'histoire amusante. Pïus de 2fo0 reproductions d'originaux,
depuis l'antiquité jusqu'à l'époque moderne, avec 42 planches hors
texte tirées en couleurs, quantités de dessins inédits de Forain,
Caran-d'Ache, Willette, et, comme couverture, une lithographie origi-
nale de ce dernier, donnent Ă ce volume un cachet artistique et une
valeur documentaire qui le rendent précieux pour l'acquéreur. Depuis
l'Egypte, la Phénicie et la GrÚce de l'antiquité, jusqu'au Chat JVotr et
au Courrier français, que de chemin parcouru! Que de formes
diverses revĂȘtues par l'Ă©ternelle malice humaine ! Les fĂȘtes de l'Ane et
des fous du moyen Age, les originalités satiriques de Jacaues Callot,
l'humour des Anglais, la rondeur fantaisiste des Fliegende Blaetter,
quel vaste champ ouvert à la méditation et à la curiosité ! Nous ne
parierons pas de l'époque contemporaine, présente à toutes les mé-
moires, oĂč les mo&urs et les Ă©vĂ©nements les plus variĂ©s ont donnĂ©
naissance aux maĂźtres du genre, et qui, pour la premiĂšre fois, est
étudiée avec tout le développement qu elle comporte.
Aux amateurs de l'Ă©ducation physique â et ils sont lĂ©gion aujour-
d'hui â la Maison Quantin offre fa VĂšlocvpĂšdie pour tousy dans la
collection de Y Encyclopédie des Sports, publiée sous k direction de
M. Philippe Daryl, oĂč a paru dĂ©jĂ YEquitation moderne* Manuel du
vélocipédiste actuel, cet ouvrage explique l'anatomie de la machine»
son entretien, sa manĆuvre, etc., renseignements du plus haut intĂ©rĂȘt
sur ce qui, aprÚs avoir été un passe-temps, est devenu un objet
d'utilitĂ© passĂ© dans les mĆurs eourantes ; 200 dessins inĂ©dits, dus au
crayon de Genilloud et Ed. Loévy, disséminés à , chaque page, ornent
et éclaircissentle texte par l'éclat d'une illustration variée et amusante.
La place nous fait défaut pour parler, comme il conviendrait, des
Fleurs et des Jardins de Parts, de Ch. Yriarte; des Statues de
l'HĂŽtel de Ville, de G. Veyrat, remarquable ensemble de curieuses
monographies que seul pouvait tracer un écrivain enfant de Paris; de
la BibliothĂšque de V enseignement des beaux-arts^ oĂč paraissent
deux nouveaux volumes : ï Archéologie chrétienne et tes Styles
français; de la BibliothÚque d'histoire illustrée,, qui co«pte à son
actif l'Espagne sous Isabelle et Ferdinand le Catholique, Teiaar-
3uable ouvrage auqtrel la célébration récente du 400e anniversaire
e la déc<wiverte de l'Amérique donne un véritable oachet d'actualité;
de la BibliothĂšque des sciences et de l'industrie, oĂč M. Badouneaa
vient de donner les Mines, les miniĂšres et hes carriĂšres^ publication
qui arrive bien à son heure pour satisfaire l'opinion publique en éveil
sur cette question. Nous voulons seulement attirer l'attention «les
mÚres de famille sur cette ravissante Encyclopédie enfantine com-
prenant, dans des ouvrages de toute nature, de tous formats et Ă
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UUI8 BtTRWJftS 1159
tous prix, ce qui peut divertir et instruire les enfants. Parmi les
nouveautés d'étrennes de 1893 parues dans cette collection, il faut citer
en tĂȘte : Un tour de MĂ©diterranĂ©e, ravissant voyage de Venise Ă
Tunis par AthĂšnes, Constantinople et le Caire, par P. Jousset, avec
150 illustrations d'aprÚs nature, et 8 aquarelles de R. de la NésiÚre;
dans la BibliothĂšque maternelle : Ce bon Loff et Notre amie Polly,
récits simples et divertissants, spirituellement illustrés par Pau et
Vavasseur; dans la BibliothĂšque enfantine, pour les tout petits,
les Histoires de tante Rose et V Histoire d'une troupe de marion-
nettes, avec de mignonnes illustrations dues à l'ingénieux crayon de
Bouisset et Attinger.
Quand nous aurons signalé Au clair de lune, conte en musique,
par Heynaldo Habn, illustré par Montégut, avec préface d'Alphonse
Daudet, il nous restera Ă rappeler ces frais et gracieux petits albums
en couleurs dont les prix varient de 1 fr. 25 Ă 10 centimes, et qui
s'augmentent cette année de deux nouveaux titres : le Prince Saphir
et Riquet Ă la Houpe. Enfin, l'imagerie artistique, qui a partout
remplacé les vieux sujets enluminés ehers à nos pÚres, comprend
actuellement 200 images Ă un sou; pour en faire un luxueux objet
d'étrennes à l'usage de nos petits enfants, ces images ont été, par
vingtaine, imprimées sur papier fort et réunies sous forme d'album
cartonné, au prix de 3 fr. 50, avec une chatoyante couverture en
chromotypographie. Les deux derniers albums parus comprennent :
l'un 20 sujets militaires et l'autre 20 sujets d'historiettes.
Gomme on a pu le voir par rénumération ci-dessus, la maison
Quantin continue dignement ses anciennes traditions, tout en sachant
adroitement s'assouplir aux exigences multiples des évolutions du
goût public.
IBRAIRIE DELAGRAVE
Gomme tous les ans, la librairie Ch. Delagrave publie une série de
livres (Tétrennes qui se recommandent autant par le soin et l'exécution
matĂ©rielle que par l'intĂ©rĂȘt mĂȘme qu'ils prĂ©sentent. Signalons surtout
les plus importants.
L'Université moderne^ par Léo Glaretie, avec 65 compositions de
J, Geoffroy; 1 vol. grand in-4\
L'Université moderne, c'est la jeunesse de toutes les conditions et
de tous les ùges puisant dans le savoir et l'éducation les forces vives
qui seront celles de la patrie. Ge n'est du reste pas un ouvrage dogma-
tique ou théorique, l'auteur s'est tenu à dessein loin des questions
brĂ»lantes qui appellent la controverse. Ge qu'on trouve dans ce Ăvre,
ce sont des types animĂ©s, c'est la reproduction de6 mĆurs de ce
milieu éclairé, c'est la description de ses cÎtés pittoresques, aneedo-
tiques ou piquants. Le crayon ou la plume Ă la main, 1 auteur prend
des croquis, des notes, des portraits des plus intéressantes personna-
lités. Il nous parle tout d'abord et naturellement de l'enseignement
Srimaire, des écoles de charité au moyen ùge, des salles dasile,
evenues Ă©coles maternelles, de l'organisation mĂȘme de cet enseigne-
ment en école enfantine ou cours préparatoire, cours élémentaire,
moyen et supérieur, cours complémentaire, des écoles primaires supé-
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1160 LIVRES D'ĂTRENNES
rieures et des écoles normales, et des programmes réalisés en ce sens.
Vient ensuite la description pittoresque des lycées et collÚges, l'internat
et ses péripéties, la discipline, l'enseignement, les progrÚs, l'avenir.
Nous arrivons enfin à renseignement supérieur, les écoles de droit et
de médecine, les futurs juristes et les futurs médecins, leurs tradi-
tions, les facultés des lettres et des sciences et leur relÚvement dans
ees vingt derniÚres années. Des pages nombreuses sont ensuite consa-
crées aux grands établissements et aux grandes écoles du gouverne-
ment, Muséum d'histoire naturelle, Ecole de pharmacie, Ecole nor-
male, Ecole des hautes-études, des chartes, des langues orientales
vivantes, CollÚge de France. Un chapitre spécial traite de la femme
et de l'Université, un autre de l'Association des étudiants.
Ajoutons gué M. Gréard, de l'Académie française, Féminent recteur
de l'Académie de Paris, a bien voulu écrire une préface qui n'est pas
l'un des moindres ornements de ce magnifique ouvrage pour lequel
Jean Geoffroy, le peintre bien connu, s'est surpassé dans une série de
dessins d'une finesse, d'une douceur et d'un sentiment de vérité qui
achÚvent de donner au beau travail de M. Léo Claretie un cachet
artistique de premier ordre.
Les Enfants de Grand-Pierre, histoires de mon village, par
EugÚne Muller, 1 vol. grand in-8° avec 40 compositions de P. Lix '.
M. EugÚne Muller, dont l'Académie française a couronné deux fois
les ouvrages, n'a pas oublié que la notoriété littéraire attachée à son
nom remonté à la publication d'une simple et cependant trÚs émou-
vante histoire de village : La Mionette. C'est Ă ce mĂŽme monde
rustique, oĂč il excelle Ă trouver de pittoresques physionomies, qu'il a
emprunté les éléments de nouveaux effets dramatiques.
Ce livre est en tous points digne de ceux qui, ae longue date, ont
classé l'auteur parmi nos conteurs populaires les plus aimés.
La SĆur de Pierrot, par ArsĂšne Alexandre, illustrĂ© par A. Willette a.
On suit avec intĂ©rĂȘt les pĂ©ripĂ©ties de Pierrot, son entrĂ©e au lycĂ©e,
plus tard ses débuts dans l'étude d'un huissier, la naissance de sa
petite sĆur Blanche qui devient peu Ă peu son ange gardien pour ainsi
dire, et dont la douceur et l'heureuse influence lui gagneront tous les
cĆurs. Les illustrations de Willette sont aussi artistiques que spiri-
tuelles, et adaptées d'une maniÚre charmante au récit qu elles animent
et rendent plein d'une vie réelle.
Dansons la Capucine, par ArsĂšne Alexandre, avec illustrations de
Louis Morin 2.
C'est Ă©galement un rĂ©cit intĂ©ressant, mais oĂč la note comique
domine davantage. Les aventures désopilantes de M11* Yolande du
Ponts-des-Soupirs et de M. Coquelet, l'arrivée de PhilocomeGalureau,
la maniĂšre originale dont la famille d'Estourbignac, lorsqu'elle n'a
pas de quoi dßner, exécute une capucine effrénée jusqu'à ce que
chacun des danseurs tombe endormi, ce qui fait oublier l'absence du
dĂźner, enfin les aventures fautastiques de M. Coquelet et de toute la
4 Broché 10 fr. ; relié 13 fr. ; tranches dorées 14 fr.
a Broché 5 fr. ; relié 7 fr. 50.
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LIVRES D'ĂTRBNNES 1161
troupe au bois de Boulogne feront passer de bonnes heures aux jeunes
lecteurs.
La Fillette au Héron bleu, adapté d'aprÚs l'anglais, par M,le Eudoxie
Dupuis, avec illustrations par Birch 4.
L'action, qui se passe à la Nouvelle-Orléans, ajoute l'attrait que
prĂ©sente toujours la description des mĆurs et coutumes d'un pays
étranger; il n'est pas jusqu'au héron bleu, témoin et acteur muet, mais
intelligent, qui n'intéresse jusqu'au bout.
Contes patriotiques, par Montet, avec illustrations par Béraud, Garan
d'Ache, Choubrac, Sergent, Le Révérend, Willette, etc1.
Les jeunes lecteurs parcourront avec émotion les récits de cet
ouvrage qui se reportent tous Ă la guerre de 1870 et aux souffrances,
aux humiliations et exécutions sommaires qui ont laissé la passion et
le dĂ©sir de la revanche au cĆur de tant de patriotes.
Histoire d'une petite princesse russe, par Henriette Pravaz, avec
illustrations par Jankowski a.
C'est un rĂ©cit mouvementĂ© et d'un intĂ©rĂȘt toujours croissant, au
cours duquel nous voyageons avec la petite princesse Olga et sa gou-
vernante M mo Abelly.' Nous allons Ă Odessa, en Pologne, h Cracovie;
notre hĂ©roĂŻne vient mĂȘme Ă Paris, oĂč nous suivons avec curiositĂ©
l'impression <jue fait cette grande ville sur la petite princesse, et le
récit se termine d'une maniÚre aussi dramatique que palpitante au
milieu de la fĂȘte de PĂąques, la plus grande des fĂȘtes en Russie.
Messire VOgre, par Ch. Ségard, illustré par Boutet de Monvel 2.
Voici un recueil de contes, non pas Ă dormir debout, mais au con-
traire Ă ne plus dormir du tout, faisant invasion dans le domaine du
féerique, du merveilleux, donnant une tournure nouvelle h ce person-
nage de l'Ogre sur lequel on pensait que tout était dit et sur lequel
M. Ch. Ségard a trouvé moyen de raconjter les choses les plus parfaites
pour intriguer les jeunes lecteurs.
A travers la Russief par C. Sibille, médecin-major, illustrations de
J. Delonde 3.
L'auteur a vu et il dĂ©crit la Russie dominatrice et conquĂ©rante Ă
Varsovie; la Russie officielle à Saint-Pétersbourg, la Russie finlan-
daise autonome* la Russie impériale et militaire à Krasnoë-Sélo, la
Russie mĂšre Ă Moscou, la Russie commerciale Ă Nijni-Novgorod, la
Russie Sainte à Kiew. Cette énumération suffit pour donner le désir
de lire l'ouvrage. L'illustration est digne du texte et constitue Ă elle
seule un album intéressant.
La BibliothĂšque des arts de l ameublement, par Henry Havard, qui
compte déjà trois volumes relatifs à la menuiserie, l'orfÚvrerie, la
* Broché 2 fr. 90; relié 4 fr. 75.
2 Broché 1 fr. 90 ; relié tranches dorées 4 fr.
3 Broché, 5 francs; relié, 7 fr. 50.
25 décembre 1892. 74
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116? UYRES D'ĂTREMES
décoration, vient de s'enrichir de trois nouveaux volumes relat
h la Serrurerie, la Tapisserie, V Horlogerie 4.
D'autres suivront, traitant des bronzes d'art et d'ameublement, de
Tébénisterie, la faïence, la porcelaine, la verrerie, les styles. EHe
comprendra douze volumes dont la lecture permettra aux gens du
monde de 6e pénétrer des difficultés et des exigences que présente la
mise en Ćuvre des matĂ©riaux employĂ©s dans ces diffĂ©rents arts. La
haute situation occupée par l'auteur, l'exécution matérielle et l'illus-
tration remarquable de cette collection, qui se composera de plus de
douze cents gravures originales, justifient le succÚs considérable qui a
accueilli son apparition.
11 reste à parler des publications d'étrennes par excellence, celles
qui du commencement à la fin de Tannée jouissent d'un attrait toujours
nouveau : les journaux illustrés. La librairie Pelagrave en publie
quatre : le Saint-Nicolas, élégante gazette pour les enfants de six &
quinze ans, hebdomadaire, remplie d'histoires, de petits romans, nou-
velles, contes, anecdotes, articles de science amusante, illustrés d'une
façon incomparable par nos meilleurs artistes, et présentant surtout
deux attraits essentiels, la correspondance entre Saint-Nicolas et ses
jeunes lecteurs et les concours de toute nature ouverts d'une façon
ininterrompue entre ces derniers, avec récompenses nombreuses et
variées pour les lauréats 2.
Le Musée des familles est le doyen des périodiques illustrés; il
entre dans sa 60e année. C'est dire assez quel succÚs durable lui ont
valu sa rĂ©daction d'un intĂ©rĂȘt toujours soutenu et d'une judicieuse
variété, la richesse de son illustration 3.
Le Musée des familles publie depuis l'année 1892 une édition
populaire dans laquelle on trouve réuni dans toutes les attrayantes
conditions de bon choix des textes et de luxe des dessins, tout ce qui
constitue comme rédaction et illustration un recueil de premier ordre.
L'année 1892 forme deux beaux volumes des plus intéressants *.
VEcolier illustré n'a encore que trois ans d'existence, mais le
succÚs n'a pas attendu le nombre des années et Ton peut dire qu'ils
sont légion les enfants de nos écoles qui, tous les jeudis, attendent
avec impatience l'arrivée de leur journal. Ce succÚs s'explique facßle-
meat si Ton songe que cette étonnante publication donne pour un sou
seulement par semaine, seize pages du format in-8% avec nombreuses
gravures 5.
LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, SUCCESSEUR, ĂDITEUR
L'année derniÚre, cette maison nous offrait une publication monu-
mentale : VHistoire des Arts décoratifs, par M. ArsÚne Alexandre,
si justement admirée des amateurs.
1 2 fr. 50 le volume relié.
2 18 francs par an.
3 16 francs par an.
4 6 francs par an.
5 4 francs par an.
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j
LIVRES DyĂTRĂNflES 1163
Les volumes de cette année sont d'allure plus modeste que ce magis-
tral ouvrage; peut-ĂȘtre pourtant ne prĂ©sentent-ils pas un moindre
intĂ©rĂȘt.
Voici d'abord, â en ce temps oĂč tout le monde s'occupe des ques-
tions d'instruction publique, â une Ă©tude trĂšs fouillĂ©e de M. Louis
Tarsot sur les Ăcoles et les Ăcoliers Ă travers les Ăąges*. C'est,
d'AthĂšnes et de Sparte jusqu'Ă notre Paris contemporain, une histoire
Iiitloresque de l'enseignement, de ceux qui le donnent et de ceux qui
e reçoivent. Rapidement, mais en mettant en valeur tous les détails
saillants, l'auteur nous initie à la vie des écoliers du passé, à leurs
travaux, Ă leurs jeux, au rĂ©gime qui leur fut imposĂ©. Il s'arrĂȘte lon-
guement devant notre vieille UniversitĂ© de Paris, ancĂȘtre de notre
Université de France; il nous montre les étudiants turbulents, les
collĂšges maussades; il nous fait entendre le cinglement des coups de
fouet qui retentirent si longtemps dans « ces geaules de jeunesse
captive ». De l'Université nous passons dans les maisons des grandes
congrégations enseignantes, chei les PÚres de la Société de Jésus et
de 1 Oratoire, chez les Messieurs de Port-Royal. Et soudain le décor
change. La RĂ©volution prĂ©pare l'Ćuvre scolaire du dix-neuviĂšme siĂšcle.
Elle accumule fondations sur fondations, projets sur projets. Avec les
matériaux confus qu'elle a dégrossis, Napoléon bùtira son Université
impériale qui subsiste encore. A cÎté du texte de M. Tarsot, M. Li bonis,
le dessinateur, a fourni une illustration abondante et documentée. Tel
qu'il est, l'ouvrage se présente à merveille : il instruit, il intéresse, et
parfois il amuse. Que peut-on demander de plus?
Nous n'en exigerons pas non plus davantage de M. Marins Bernard
et de son remarquable voyage sur les cĂŽtes barbaresques : De Tripoli
à Tunis 2. Nous voici transportés, d'un coup de baguette magique, sur
les cÎtes fortunées de la Méditerranée, aux pays du soleil resplendis-
sant, vers ces régions d'un si riche avenir. C'est plaisir que de suivre
M. Marius Bernard, en qui réminent et regretté critique, M. Armand
de Pontmarlin, découvrait « un paysagiste de premier ordre, aussi
habile à peindre qu'à interpréter ce qu'il voit », et, ajoutons-le, aussi
prompt à saisir le cÎté pittoresque du pays qu'il visite, qu'à éviter, en
le dĂ©crivant, les dĂ©tails de mĆurs trop scabreux pour le jeune public
auquel il s'adresse de prĂ©fĂ©rence. 11 paraĂźt que M. Marius Bernard, â
toujours accompagnĂ© de M. Chapon, le maĂźtre dessinateur, â doit
nous faire parcourir tour Ă tour chacun des pays que baigne la mer
aux flots bleus. Nous verrons l'Espagne et ses palais mauresques, Nice
et son carnaval, l'Italie et ses musées, la GrÚce et ses ruines marmo-
réennes, la Palestine, toute vibrante de traditions sacrées, l'Egypte et
les monuments mystérieux des Pharaons. Attrayantes promesses, si
nous en jugeons d'aprĂšs le volume qui nous est offert aujourd'hui.
Souhaitons que M. Marius Bernard soit aussi heureux que M. Louis
Baron, auquel l'Académie vient de décerner un prix Monthyon pour sa
belle collection des Fleuves de France^ dont nous avons précédem-
ment entretenu nos lecteurs.
Il n'y a pas Ă chercher de transition pour passer de M. Bernard au
1 i vol. in-8° avec 130 gravwes. Br. : 10 fr. ; relié : 14 fr.
a 1 vol. in-8«, 120 dessins inédits. Br. : 10 fr. ; relié 13 fr. ; amatear, (7 fr.
* 4 vol. in-8°, 40 fr.f reliés 52 fr. Chaque fleuve : le RhÎne, la Seine, la
Loire, la Garonne, forme un volume se vendant séparément.
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1164 LIVRES D'ĂTRENNES
docteur Quesnoy, dont la maison Laurens édite un curieux volume :
la Guerre Ă travers les Ăąges l. Sous une forme familiĂšre, empreinte
d'une bonhomie charmante, l'auteur fait défiler devant nous toutes
les armées du monde : assyriennes, grecques, romaines, mérovin-
giennes, etc., etc., jusqu'aux armées contemporaines; il nous montre
leurs armes, depuis le char de guerre armé de faulx jusqu'au fusil
Lebel et au canon Krupp; il nous explique le mécanisme de leur orga-
nisation et de leur tactique; chemin faisant, il rappelle les principaux
faits d'armes dont les noms retentissent encore Ă travers l'histoire.
C'est un joli livre Ă offrir Ă nos enfants, une excellente occasion de
leur inspirer du coût pour leur futur métier de soldat; c'est une leçon
pratique de patriotisme, donnée sans forfanterie, sur le ton sérieux
qui convient au sujet.
Plus sérieux encore est le livre dont nous voulons dire ici quelques
mots : Le Dictionnaire encyclopédique des marques et mono-
grammes 2, par M. Ris-Paquot. GrĂące Ă l'auteur, les collectionneurs
de toute espÚce sont désormais en possession pour leurs achats d'un
guide sûr et d'un infaillible conseiller. M. Ris-Paquot s'adresse à tout
le monde et non pas à des initiés, il n'a pas employé d'abréviations
exigeant un effort de mémoire, et ne s'est pas servi de termes techni-
que> sans les expliquer. Les marques se suivent dans Tordre alpha-
bétique, puis viennent les signes conventionnels, etc., enfin le volume
est terminé par une table considérable des noms cités, renvoyant aux
diffĂ©rentes marques que le mĂȘme artiste ou le mĂŽme fabricant ont
Su employer. Ainsi compris, cet ouvrage permet de trouver le nom
e l'individu, si on a son monogramme ou, au contraire, le mono-
gramme, si on a le nom. Nous ne doutons pas que M. Ris-Paquot soit
récompensé, par le succÚs, du travail considérable que lui a coûté la
rédaction de cet ouvrage.
Ici s'arrĂȘte la sĂ©rie des nouveautĂ©s importantes de la librairie
Laurens. Avant de la quitter, nous devons signaler le dernier ouvrage
pratique de M. Ris-Paquot, c'est-Ă -dire le Livre du Bourgeois cam-
pagnard 3, qui renferme tous les renseignements que peut désirer
une personne appelée à vivre aux champs, un résumé lumineux de
tous les manuels de culture, de jardinage et de chasse; une petite
encyclopédie de choses rurales, depuis la façon de faire les fromages,
jusqu'à l'art de préparer les fusées d'un feu d'artifice. Le Livre du
bourgeois campagnard est la digne suite du Livre de la femme
d'intérieur et de l'Art de meubler, bùtir et entretenir sa maison.
M. G. Fraipont, professeur à la Légion d'honneur, vient de faire pa-
raßtre un excellent ouvrage : VArt de peindre à l'aquarelle 4. Donnés
par un homme de métier, les conseils de l'auteur sont simples, clairs
et précis. Grùce à ce volume, les débutants s'essaieront avec succÚs dans
les différents genres, ceux qui ont déjà pratiqué se perfectionneront.
< 1 vol. petit in-8°, 3 fr. 50, relié, 4 fr. 50.
3 2 vol. in-4% 60 francs.
3 1 vol. in-8% broché, 6 francs; relié, 7 francs.
4 1 vol., relié, 12 francs. (On peut se procurer le volume en six fascicules
se vendant séparément 2 francs et répondant à ces titres : l'Art de peindre
(es figures y â l'Art de peindre les fleurs, â r Art de peindre les animaux, â
VArt dĂ©peindre les paysages, â VArt de peindre les marines, â VArt dĂ©peindre
les natures mortes.)
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J
LIVRES D'ĂTRBNNES 1165
L'auteur a prĂȘchĂ© d'exemple : son livre, plein d'exquises gravures, ne
comprend pas moins de 6 aquarelles et 300 autres dessins. L'Art de
peindre à V aquarelle est admirablement imprimé et se présente avec
une séduisante couverture.
A cette mĂȘme sĂ©rie d'ouvrages pratiques appartiennent : VArt
d'entretenir les fleurs et plantes d'appartement, par M. L. Rous-
seau *. Mais il faut savoir se borner. Nous serions tentés d'énumérer
tout le catalogue. Ne le quittons pas toutefois sans rappeler YHis-
toire de la coiffure féminine, par la comtesse Marie de Villermont 2.
L'ouvrage est de l'an passé, mais il est toujours de ceux qui séduisent
leur public spĂ©cial, surtout au moment oĂč l'exposition des arts de la
femme vient de lui rendre un regain d'actualité.
LIBRAIRIE PLON
Le succÚs de certaines grandes publications historiques récentes a
ramené, vers les ouvrages d'histoire, l'attention et le goût des lecteurs,
el la preuve en est dans le choix des cadeaux d'étrennes de cette
annĂ©e. Le livre de fantaisie pure, l'Ćuvre d'imagination semble
détrÎnée, c'est le volume d'histoire qui fait prime et qui, à son tour,
vient orner la table de nos salons : les Mémoires du général Marbot,
reliés, dans un élégant écrin, cadeau ciui s'impose pour les jeunes
gens, candidats aux écoles, futurs officiers ou simples troupiers de
demain; le Mémoire écrit par Marie-ThérÚse Charlotte de France,
sur la captivité des princes et princesses ses parents, depuis le
10 août 1792 jusqu'à la mort de son frÚre, arrivée le 8 juin 4795,
qui, parmi tous les documents publiés sur la Terreur, est, sans con-
tredit, le plus poignant; car, rĂ©digĂ©es par la Daupbine elle-mĂȘme, ces
lignes semblent « frissonnantes encore du tremblement de la petite
main qui les traça ». Ouvrez le livre, un vrai bijou typographique;
parcourez cette série de reproductions par l'héliogravure de portraits,
jusqu'alors inédits, de la famille royale, et vous verrez de quel luxe
tout spécial les éditeurs ont entouré la publication de ce manuscrit si
précieux, qui appartient à Mme la duchesse de Madrid.
Nous avons récemment parlé du RhÎne, le bel ouvaage de M. Len-
thĂ©ric, oĂč on trouve, Ă cĂŽtĂ© d'une vaste Ă©rudition, un style. plein de
poésie et de couleur. Nous n'y reviendrons pas; mais, dans un autre
ordre d'idées, nous devons signaler la nouvelle édition du Saint-
François d Assise, qui, sous cette forme plus populaire, a été
accueillie avec une faveur marquée par tout le grand public religieux,
et l'Ćuvre magistrale du II. P. Didon, JĂ©sus-Christ, dont le succĂšs
est loin d'ĂȘtre Ă©puisĂ©.
La jeunesse, elle, a les albums : la liste en est longue et l'embarras
du choix difficile; on peut hésiter entre les spirituelles illustrations de
M. jB. de Monvel, les aimables dessins de Mars et les piquantes gra-
vures de Crafty ou de Caran d'Ache; mais qu'importe, n'est-on pas
toujours sûr de faire la ioie des babys en leur apportant, sous chaque
bras, un album de la collection Pion?
* Le volume, 2 francs.
2 1 vol. in-8°, 30 francs; relié, 37 francs.
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1166 LIVRES D*ĂTRENNES
LIBRAIRIE DEIARUE
Castelvautour, par Charles Buet. â Un beau volume in-8° cavalier ,
illustré de 25 compositions, par H. Grobet.
Voilà un charmant et intéressant livre d'étrennes, que nous non»
faisons un devoir de signaler immédiatement à nos lecteurs. On sait
combien M. Charles Buet aime son pays, la Savoie; avec quel amoer
il en retrace les vieilles chroniques et en dépeint les paysages. La
Savoie se retrouve dans Castelvautour, mais elle n'en occupe cepen-
dant au'un seul chapitre. Les autres nous transportent en France, Ă la
âąour de Louis XL Du reste, les Savoyards ne manquent pas dans la
roman, dont le héros, Michelin des Esserts, est un Quentin Durwarï
savoyard.
Dans cette légende royale, M. Charles Buet nous conte les derniers
jours d'une reine de France peu connue, Charlotte de Savoie, femme
de Louis XI, qui mourut au chĂąteau d'Amboise, aprĂšs une vie de
retraite et d'abnégation.
Le récit est alerte, bien conduit, plein de détails attrayants, émou-
vant dans des péripéties trÚs simples. L'auteur met habilement en
scÚne une légende curieuse reposant sur d'anciennes prophéties. Les
types sont bien tracés : Michelin, Simone, l'ermite de la Gaure, te
chevaucheur Jaquet, la dame Goquelourt, intéressent le lecteur vérita-
blement empoigné.
Il va sans dire que Castelvautour peut ĂȘtre mis entre toutes les
mains et se recommande par le fond comme par la forme.
DESCLĂE ET BROUWER
Almanachs pour 1893. â La librairie DesclĂ©e, de Brouwer etCie
vient de mettre en vente des almanachs, calendriers et agendas pour
Tannée 1893, édités avec luxe, que nous recommandons aux familles
chrétiennes.
Parmi ces almanachs, citons : YAlmanach catholique, ĂAlma-
nach des Enfants de Marie. YAlmanach de la jeune fille chré-
tienne, YAlmanach illustré des familles, YAlmanach desenfantsy
YAlmanach pour tous, YAlmanach populaire et YAlmanach popu-
laire des enfants. Ce dernier petit volume a été spécialement fait
pour les enfants des écoles et des patronages.
Notons que le grand Almanach catholique contient des rensei-
gnements complets sur les congrégations romaines et l'épiscopat
catholique.
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J
CHRONIQUE POLITIQUE
23 décembre 1892.
L'année 1892 finit mal : dans la boue. Si, au sein de l'épais
nuage dont les politiciens ont couvert notre malheureuse patrie, la
gloire du général Dodds et de ses vaillants soldats n'avait jeté ses
rayons purs, nous serions inconsolables. Cette fin d'année devrait
ĂȘtre marquĂ©e d'un signe noir et vouĂ©e Ă l'oubli. Rappelez- vous
par quelles fĂȘtes, par quelles promenades et cavalcades dans nos
rues, il y a trois mois à peine, on célébrait le premier centenaire
de la proclamation de notre premiÚre république! A la place des
chars de triomphe, ce sont des voitures cellulaires qui passent.
Sous sa coupole froide qui, sans un autel au Dieu vivant, suinte
l'ennui, le Panthéon est morne, son immensité bùille dans le
vide; on ne parle mĂȘme plus, pour distraire sa solitude, d'y
voiturer M. Renan, escorté de quelques autres. Ceux qui, pour
célébrer l'anniversaire du 22 septembre 1792, applaudissaient
le Chant du départ de Méhul, sont moroses, ils entendent
un chant de départ d'un autre genre, un glas d'agonie que le
dégoût public tinte. 11 y a cent ans, à pareil mois, on jugeait
Louis XVI, le roi juste, le roi bon, le roi martyr; la République
commĂ©more ce procĂšs-lĂ en se jugeant elle-mĂȘme dans la personne
de ceux qui furent ses représentants, ses ministres, ses gardes des
sceaux, ses gouvernants. Le torrent furieux d'autrefois est devenu
un marécage sans fond. Sur ce monde, sur ce demi-monde, qui,
depuis une quinzaine d'années, mÚne la France, parade, palpe,
barbote, tripote, grapille, pille, â la voix populaire rĂ©pĂšte un cri
de circonstance : Tout à l'égout !
L'affaire du Panama est toujours la grosse affaire du jour, â si
grosse que, plus on la fouille, plus on y trouve. Ses proportions
excĂšdent toutes les prĂ©visions, mĂȘme toutes les vraisemblances.
Les révélations qui se sont produites sur le dernier jour et la der-
niÚre nuit du baron de Reinach ont crevé l'incertitude qui réguait
encore, elles ont avancé la question, éclairé et excité l'opinion.
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1168 CHRONIQUE POLITIQUE
Quel drame! Comme la main de la Providence se joue, avec des
ironies et des certitudes formidables, dans les desseins de ceux qui
font profession de la nier! Le malheureux financier, qui passe pour
avoir été le Mercure payant et payé du Panama, se suicide; il se
donne cette peine, on ne sait trop pourquoi : car, si, sans mandat
public, il est vrai qu'il ait corrompu, il était incontestablement
moins compromis que ceux qui, revĂȘtus d'un mandat public,
n'auraient demandé qu'à se laisser corrompre. Le voilà mort! C'est
fait. 11 aura bouche close; ses secrets sont enfouis avec lui. Erreur!
ce cadavre devient Ă l'instant le plus foudroyant des accusateurs,
il montre sans réplique qute sous ce suicide il y a une cause; il crie
Ă tous : Habemus confitenlem reum ! Le gouvernement le sent si
bien, qu'au mépris de toutes les convenances, de toutes les rÚgles
et de toutes les procédures, il se dépÚche de faire disparaßtre le
corps, comme on ferait disparaßtre le corps du délit. Il fait plus; il
affirme Ă la tribune, sur un document de complaisance, que la
mort a été naturelle. Il faut une énergique mise en demeure de la
commission d'enquĂȘte pour que l'autopsie ait lieu, et qu'avec le
mensonge officiel, l'évidence soit constatée.
Mais ce qui, d'aprĂšs les rĂ©cits des acteurs eux-mĂȘmes, s'Ă©tait
passé la veille, était plus douloureux et instructif encore. L'infor-
tuné, qui, dans son somptueux hÎtel de la rue Murillo, s'était fait
disparaßtre du monde, avait eu une journée d'agonie; la veille, il
avait fait une visite suprĂȘme Ă l'homme qu'il croyait associĂ© Ă son
sort ou acharné à sa perte. Il l'avait faite en compagnie de
M. Rouvier, ministre des finances, et de M. Clemenceau, chef de
l'extrĂȘme gauche. C'Ă©tait la concentration rĂ©publicaine opĂ©rĂ©e sur
cette tĂȘte que la mort avait dĂ©jĂ marquĂ©e du doigt ; c'Ă©tait la jonc-
tion du radicalisme et de l'opportunisme, frĂšres siamois plutĂŽt que
frÚres ennemis. Le potentat qu'il s'agissait de fléchir était d'ori-
gine allemande et de religion juive, comme son solliciteur : que-
relle d'Allemands et de Juifs en terre française. Il s'appelait
Cornélius Herz, brasseur d'affaires, commanditaire du journal
radical la Justice que dirige M. Clemenceau, et grand-officier de la
Légion d'honneur, par la grùce de M. de Freycinet qui, ministre
de la guerre, distribue l'étoile aux braves. Dans la vieille France,
saint Louis recevait, sous le chĂȘne de Vincennes, ceux qui recou-
raient à son équité ou à sa clémence; paré ou non des insignes
de sa Légion d'honneur, M. Cornélius Herz reçut les siens dans
son cabinet. Comme le disait M. DéroulÚde dans son courageux et
généreux discours, il n'aurait pas été traité autrement s'il avait
été Son Excellence M. le Président de la République française. Il
ne fut pas bon prince. Pour des motifs que nous ignorons, il
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CHRONIQUE POLITIQUE 1169
écarta la demande si bien appuyée; il refusa la grùce. C'était dur.
Assisté de ses deux répondants, M. de Reinach tenta encore une
démarche auprÚs de M. Constans dont, à tort ou à raison, il flairait
la main dans tous les fils par lesquels ils se sentait attiré au
gouffre. Econduit avec des protestations d'innocence, il dit Ă
M. Clemenceau : Je suis perdu ! Le lendemain matin il était trouvé
mort dans son lit; dans l'aprĂšs-midi, comprenant que l'opinion
publique était depuis longtemps à ses trousses, et que la justice
finirait bien par s'y mettre, le grand-officier de la Légion d'hon-
neur, Cornélius Herz, millionnaire de toutes les provenances,
vagabond de tous les pays, avait filé en Angleterre.
L'effet de ces rĂ©vĂ©lations fut tel, que, le lendemain du jour oĂč
une lettre de M. Clemenceau, destinée à les expliquer, les avait
confirmées, le ministre des finances, M. Rouvier, tombait du coup.
Il ne se débattait pas, il s'exécutait en se démettant. Qu'est-ce
qu'un membre du gouvernement et un chef du parti radical avaient
pu avoir affaire, dans cette veillée funÚbre, avec ces deux Juifs et
ces deux Allemands? Quel intĂ©rĂȘt commun, quel secret terrible les
unissait tous? La curiosité publique se le demandait avidement,
lorsqu'elle apprit que la chute de M. Rouvier ne s'arrĂȘtait pas lĂ ;
il n'avait quitté son fauteuil de ministre que pour l'échanger contre
la sellette du prévenu. De la salle du conseil de M. le Président
de la République, il passait sans transition dans le cabinet du juge
d'instruction; il y rejoignait d'anciens collĂšgues de diverses dates.
Nous n'avons pas à préjuger les culpabilités; nous n'avons pas de
goût pour cette triste besogne. M. Rouvier a signalé son ministÚre
en appliquant aux communautés religieuses les rigueurs les plus
outrées du droit d'accroissement; il est accusé aujourd'hui d'avoir
exercé à son profit des accroissements illicites. Nous souhaitons
qu'il soit aussi innocent que l'étaient ses victimes. Au Parlement
qui allait autoriser les poursuites requises contre lui, il a fait re-
marquer, peut-ĂȘtre judicieusement, que si, prĂ©sident du conseil,
il avait reçu de l'argent des banquiers, c'est qu'il avait trouvé
vide, pour des causes qu'il n'a pais dites, la caisse des fonds secrets;
et que s'il n'avait pas reçu cet argent, beaucoup des députés de
la majorité, qui l'écoutaient, seraient restés fruits secs au fond des
urnes électorales.
Le président de la Chambre des députés, ancien président du
conseil, M. Floquet, a fait des aveux non moins considérables. H
a déclaré trÚs haut, foi de Robespierre, qu'incorruptible, il n'avait
été pour rien, absolument pour rien, dans les rafles faites, pour
publicité, sur l'argent des actionnaires du Panama. Mais il s'est
empressé d'ajouter que, dans son désintéressement sans réserve
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1170 CHRONIQUE POLITIQUE
pour lui-mĂȘme, il aurait Ă©tĂ© par trop naĂŻf s'il n'avait surveillĂ© une
répartition de l'argent à distribuer, pour que ses amis politiques
en eussent la mesure convenable. On ne sait pas encore ce que
M. le procureur général pense de cette distinction.
Quels que soient les motifs connus ou inconnus qui ont décidé
le gouvernement Ă ces mesures aussi graves qu'inattendues, il a
bien fait, pour sa propre réputation, pour la pleine clarté dont la
France a besoin sur les dessus et les dessous de l'affaire du Panama,
de mettre la justice plus haut que les personnes. Il ne saurait
mieux rendre inutile la commission d'enquĂȘte parlementaire dont
il se défie, qu'en la devançant dans les investigations minutieuses
et consciencieuses. 11 ne dégonflera l'énorme question suspendue
sur nos temps actuels qu'en la tirant au clair et qu'en la vidant
à fond. Le droit qu'a la Chamfore des députés de faire le jour seu-
les points oĂč l'intĂ©gritĂ© de ses membres est attaquĂ©e et leur dignitĂ©
engagée, n'est pas contestable; comme toutes les compagnies par-
ticuliÚres, comme l'ordre des avocats, des avoués ou des agents de
change, elle a compétence et qualité pour instruire les cas qui
intéressent l'honneur du corps. Et d'un autre cÎté, borner l'ins-
truction, comme le rĂ©clamaient des journalistes dans les transes, Ă
examiner les opérations des administrateurs du Panama n'est pas
sĂ©rieux; Ă la lumiĂšre des dĂ©clarations et des constatations dĂ©jĂ
faites, ils disparaissent au second plan, Ă l'arriĂšre-scĂšne. Ce que
l'on sait tondrait Ă les excuser bien plus qu'Ă les condamner. VoilĂ
des hommes dont la plupart, par envie de faire grand, par l'attrait
d'un beau mirage, se sont jetés témérairement dans une gigan-
tesque entreprise insuffisamment étudiée. Une fois lancés, ayant
touché l'obstacle, ils ont agi comme des joueurs, qui, plutÎt que de
s'arrĂȘter et de reculer, plutĂŽt que de s'avouer vaincus, cherchent,
par des expédients ajoutés les uns aux autres, à regagner l'argent
déjà perdu et à triompher. Ils sont alors, dans leur détresse et
dans leur ambition, tombés en proie aux vautours de la politique et
de la finance qui, plus maĂźtres qu'eux-mĂȘmes dans le Panama, ont,
sous leur couvert, dépecé et sucé jusqu'au sang l'épargne française.
Ce qu'il y a vraiment de caractéristique, de solennel et de
lugubre dans la liquidation présente du Panama, c'est qu'elle est
l'autopsie d'un régime. Contrariée d'abord par les pouvoirs officiels
qui ne s'y sont résignés, comme à celle du baron de Reinach, que
contraints et forcĂ©s par la clameur publique, â elle a mis Ă nu
les traces du poison, â d'un poison lentement, systĂ©matiquement,
abondamment inoculé à une portion de la société, à celle qui, s'en
disant la tĂȘte, n'en Ă©tait que la queue, nous pourrions mĂȘme
ajouter la partie honteuse. Le fond du régime est apparu, abju-
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CHRONIQUE POLITIQUE 1171
ralaeque rapinae cselo ostenduntur ; il est apparu, avec des pra-
tiques, des habitudes, des mĆurs dont les plus pessimistes
n'entrevoyaient ni la généralité ni la perversité. Produit d'un état
moral qui était morbide, ce régime Ta accéléré et aggravé avec
d'efif rayants ravages ; les barriĂšres dans les institutions et les freins
dans les consciences se sont affaissĂ©s du mĂȘme coup. L'essai loyal
de l'Ătat sans Dieu a donnĂ© ses fruits : si la religion est persĂ©cutĂ©e,
la probitĂ©, l'honnĂȘtetĂ©, les vieilles vertus naturelles ne sont pas
moins foulées aux pieds. Ceux qui voulaient fermer les églises,
commençaient par ouvrir des tripots. Positivistes, presque tous,
par les idées, ils étaient, en trop grand nombre, positifs par les
pots-de-vin. AprÚs tout, ils avaient raison de détester le Christ, de
le chasser de l'école; c'était le Christ qui, prenant le fouet à la
main, avait dit à leurs prédécesseurs, et qui pourrait redire à eux-
mĂȘmes, en leur montrant la France, la pauvre France : « Vous
avez fait de ma maison une caverne de voleurs! »
Les hommes qui, pour un moment peut-ĂȘtre trĂšs court, dĂ©tien-
nent encore le pouvoir, comprendront-ils la leçon des choses?
Cesseront- ils leur guerre impie? Feront-ils un effort sérieux pour
rapatrier leur rĂ©publique dans la France des honnĂȘtes gens? Ils
ont dĂ» s'apercevoir que beaucoup de leurs collĂšgues ne parlaient
si fort des lois intangibles que pour mieux toucher les chĂšques.
Sur des observations nettes et pressantes d'un sénateur du centre
gauche, M. Trarieux, que M. d'AilliÚresa renouvelées à la Chambre
des députés, le ministre de l'intérieur a blùmé, nous le reconnais-
sons, les bureaux de bienfaisance qui frustrent les pauvres, fidĂšles
à l'enseignement religieux, de leur part légitime dans le patrimoine
des pauvres. Mais les laïcisations d'écoles continuent à aller leur
train; justice n'est pas rendue aux malades des hĂŽpitaux qui
rĂ©clament Ă leur chevet la SĆur de charitĂ© que le riche, mĂȘme
libre penseur et libre viveur, est trop heureux d'appeler au sien.
Les conseils municipaux de Paris et des localités radicales violent
effrontément les lois et s'adjugent effrontément les deniers publics.
Chaque citoyen se réveille chaque matin en se demandant sous
quelle maison la dynamite et sous quel membre du gouvernement le
scandale vont éclater.
A travers tant d'ignominies qui ressemblent au résidu d'un
régime, il est impossible de ne pas constater au sein de notre
société la présence d'un mal qui la salit, la ronge et l'épuisé : celle
de l'étranger, souvent allemand, presque toujours juif, dans nos
affaires. Lorsque, deux ans avant la Commune, Mgr Dupanloup
signalait l'athéisme et le péril social, beaucoup de conservateurs
hochaient la tĂȘte avec incrĂ©dulitĂ©. Ils la hochaient encore, lorsque
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117? CHRONIQUE POLITIQUE
l'Ă©loquent Ă©vĂȘque, d'accord avec beaucoup de ses collĂšgues,
dénonçait l'action envahissante et malfaisante de la franc-maçon-
nerie sur laquelle Léon XIII vient de publier une Encyclique si
précise, si sévÚre et si vraie. Avec ces deux chancres, un troisiÚme
de la mĂȘme famille s'est attachĂ© Ă nos flancs. Dans les coulisses
du Panama, dans l'arriĂšre-boutique, au fond de la scĂšne oĂč dĂ©filent
les gens du Parlement, de la presse, du Tout-Paris qui, les uns
en chair et en os, les autres représentés par des garçons de bureau,
ont passé à la caisse, regardez bien; c'est un tas de brocanteurs
politiques, presque tous Ă la face juive et Ă l'accent allemand, qui
poussent devant eux le troupeau vénal. Us ont la main dans le sac
pour le remplir et le vider; et ils ont aussi la main dans les affaires
de France. Leur rÚgne a coïncidé avec l'avÚnement de la nouvelle
couche de républicains que la révolution du 4 septembre a pro-
duite. Ces républicains-là ne ressemblaient en rien à ceux de la
génération antérieure, aux écervelés intrépides, souvent généreux,
qui jouaient leur vie sur les barricades. Ils ne jouaient pas leur
vie, ils ne jouaient qu'Ă la Bourse, et encore Ă coup sur; trĂšs forts
en gueule pour pérorer et pour dévorer, ils avaient l'air de sortir,
tout chauds et tout bouillants, des romans faisandés de Balzac
Mettez Barbes d'un cÎté, Gambetta de l'autre ; vous aurez les deux
types en présence.
Alors se constitua définitivement la bande interlope et cosmopo-
lite qui, des affaires de la France, fit ses affaires. M. Cornélius Herz,
dont le nom a beaucoup retenti depuis quelques jours, n'est-il pas
un des échantillons les plus réussis du genre? Allemand d'Europe
ou d'AmĂ©rique, comme on voudra, â Juif par-dessus le marchĂ©,
â il n'avait rien qui l'attachĂąt Ă la France. Comme sa prĂ©dilection
doit nous honorer I Eq France, il devient, comme on ne le conteste
pas, le commanditaire du journal la Justice ', organe de M. Clemen-
ceau, qui est le chef parlementaire du parti radical; de M. Clemen-
ceau qui, avec son extrĂȘme-gauche, fait et dĂ©fait Ă son grĂ© les
ministĂšres, et qui a pu mĂȘme se vanter un jour d'avoir empĂȘchĂ©
l'élection de M. Ferry à la présidence de la république et décidé
celle de M. Carnot. Ce que nous disons là est indiscuté : les minis-
tÚres, depuis bien des années, n'ont existé que par la permission
de M. Clemenceau; nous n'avons eu que des cabinets de tolérance.
Mais, ici, une question se présente : le prince de Talleyrand de-
mandait un jour quel intĂ©rĂȘt un malin de son temps, M. de SĂ©mon-
ville, avait Ă ĂȘtre malade. Nous nous demandons Ă notre tour, quel
intĂ©rĂȘt M. CornĂ©lius Herz, plusieurs fois millionnaire, l'un des
heureux d'une société dont il est un représentant monstrueux de
tous les abus, avait Ă soutenir de son argent un journal radical,
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CBRONIQUB POLITIQUE 1173
dont le programme serait la mise à feu et à sam* de cette société.
Il commandite ce journal, comme le reconnaĂźt TO? Clemenceau; il
y verse 2 à 300 000 francs contre lesquels il reçoit des actions sans
valeur. Est-ce que c'est à fonds perdu? Est-ce q^aé ce Juif esta ce
point un chevalier, mĂȘme des causes qui ne sont pas les siennes?
Oh! nonl
Nous admettons qu'entre le magnifique commanditaire et le
directeur politique il n'y a eu ni conditions ni négociations ni
mĂȘme conversations engagĂ©es sur des matiĂšres concernant notre
politique intérieure et extérieure. M. Cornélius Herz savait ce qu'il
faisait; premiĂšre puissance financiĂšre de la Justice^ il avait, san3
mot dire, le reflet, le prestige, la force occulte de la premiĂšre
puissance parlementaire de la RĂ©publique. Qui voulait plaire Ă
celle-ci s'imaginait qu'il n'y avait rien de mieux que de plaire Ă
celle-là . Rejetant tout soupçon de combinaison financiÚre, nous ne
nous expliquons pas autrement l'étonnante prodigalité de déco-
rations dont M. Cornélius Herz a été bombardé; aspirant à demeurer
ministre inamovible, candidat à la présidence de la République,
M. de Freycinet, par exemple, devait avoir une bonne volonté bien
ardente pour le protégé ou protecteur de M. Clemenceau. Il la lui
prouvait encore, rĂ©cemment, par son insistance Ă proposer, mĂȘme Ă
imposer aux compagnies de chemins de fer, non seulement pour
les trains de grande vitesse, mais mĂȘme pour les trains de marchan-
dises, l'onéreuse et inutile invention d'un serre-frein dont M. Cor-
nélius Herz s'était rendu l'acquéreur. N'a-t-il pas cru la lui prouver
en le nommant grand-officier de la Légion d'honneur? Nous dési-
rons passionnĂ©ment que les services extraordinaires d'oĂč est sortie
cette promotion extraordinaire nous soient dĂ©voilĂ©s. Ăvidemment
tenir les cordons de la bourse d'un journal radical, ce n'est pas
une raison pour recevoir tous les cordons de la Légion d'honneur.
Le ruban rouge pour lequel des Français meurent en héros, ce
ruban, couleur de la gloire et couleur du sang, ne se donne pas
comme un chÚque. M. Cornélius Herz en a été gratifié à profusion,
empruntant Ă ces nobles insignes une surface qui lui servait Ă faire
des affaires. A la veille du 10 décembre 1848, Napoléon III disait
en montrant la colonne VendÎme : « Voilà mon grand électeur! »
Ce bronze conquis sur l'Allemagne valait mieux, pour porter Ă la
présidence de la République, que cet Allemand avec tout son argent.
Avouons cependant que ce bronze triomphal ne vaut pas lui-
mĂȘme, pour la bonne assiette d'un gouvernement, un principe
héréditaire qui, planant par-dessus les ambitions et les cupidités,
mĂȘme par-dessus les mobilitĂ©s de la fortune et les infidĂ©litĂ©s de la
victoire, se mĂȘle aux racines d'un peuple et entre dans sa vie. Dans
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1174 CHRONIQUE POLITIQUE
la crise présente* les yeux se tourneront-ils vers la monarchie?
Nous l'avons souvent répété dans cette chronique : si la République
meurt, ce sont les républicains qui l'auront tuée. Elle ne peut se
plaindre des royalistes; ainsi qu'il y a cent ans, les luttes atroces
que nous voyons, sont des querelles de famille, et la justice exercée
par M. Ăndrieux et M. Constans, deux rĂ©publicains Ă©mĂ©rites, n'est
qu'une des formes Ăąe la vengeance.
La question d'argent, dont un poĂšte contemporain a fait le titre
de Tune de ses comédies, est devenue en tout pays, dans notre
siÚcle démocratique, pratique et sceptique, la grosse question, la
question de vie ou de mort pour les pouvoirs publics. C'est en s'y
heurtant que vient de tomber, Ă Madrid, le ministĂšre conservateur
de M. Canovas del Castillo. Sans mĂȘme rappeler les incidents
variĂ©s, des troubles Ă Grenade, des dĂ©sordres et des violences Ă
propos des octrois, qui l'avaient affaibli, les graves irrégularités
découvertes dans l'administration du dernier alcade de Madrid
ont précipité la chute du cabinet Canovas. Non pas qu'il y fût
personnellement compromis ; mieux inspiré que nos ministres qui,
à force de complaisance pour les coupables, étaient ou se faisaient
leurs complices, il avait remplacé l'alcade soupçonné, en chargeant
son successeur, le marquis de Cubas, de faire la plus complĂšte
lumiĂšre sur l'administration attaquĂ©e. De l'enquĂȘte attentivement
et scrupuleusement poursuivie il résultait que les fraudes et mal-
versations étaient établies par les présomptions et preuves les
plus accablantes. Il n'y avait donc plus qu'à traduire les prévari-
cateurs devant les tribunaux : le ministre de l'intérieur, soutenu
par la majorité des conservateurs, y était décidé; seul, le ministre
d'outre-mer, M. Romero-Robledo qui, dans le cabinet, représentait
le tiers parti, y répugnait. Il était appuyé dans sa résistance par
le prĂ©sident du conseil lui-mĂȘme, M. Canovas del Castillo; le
désaccord qui s'était produit dans le ministÚre pénétra bien vite
dans la majoritĂ© elle-mĂȘme, et M. Canovas, ne l'ayant pas retrouvĂ©e
entiĂšre le jour du vote, n'a pas voulu lui survivre. Il s'est donc
retiré, sans qu'aucune des deux fractions des conservateurs
divisés ait été en mesure de recueillir son héritage. AprÚs deux ans
d'absence, M. Sagasta ramÚne le parti libéral au pouvoir, il a essayé
d'en rallier tous les groupes en un faisceau ; M. Castelar lui-mĂȘme,
sans entrer dans le cabinet, a promis sinon de l'aider, du moins de
ne pas le contrecarrer.
Assurément cette facilité avec laquelle les crises les plus sérieuses
peuvent s'amortir ou se dissiper dans une monarchie constitution-
nelle par la substitution d'un ministĂšre Ă un autre nous fait envie.
Il est trop clair que, moins que jamais, nous pourrions user de ces
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CHROKIQUI POLITIQUE 1175
panacées : aurait-il été possible, par exemple, à M. Carnot d'appeler
M. Clemenceau, pour remplacer le cabinet dont M. Rouvier était
l'un des ornements? AprÚs leur visite commune à M. Cornélius
Herz, c'eĂ»t Ă©tĂ© difficile : ils auraient paru reprĂ©senter le mĂȘme
systÚme. La constitution espagnole a des soupajfes de sûreté qui
nous manquent. Cependant la situation ne laisse pas d'ĂȘtre inquiĂ©-
tante au delà des Pyrénées; la plaie de nos voisins est la plaie
financiÚre. L'Espagne n'a pas eu dans son histoire agitée les deux
bonnes fortunes qui, en dépit de nos misérables révolutions, sont
échues à la France : elle n'a pas connu, avec le Consulat, l'avan-
tage d'un homme de génie, qui, ami de l'ordre en politique bien
plutĂŽt qu'en moraliste, a introduit, de sa forte main, la rĂšgle
dans notre machine administrative; elle n'a pas connu le bienfait,
supérieur encore, de notre monarchie constitutionnelle qui a fait
entrer le contrĂŽle, la vigilance, le respect des engagements, la
probitĂ© de l'honnĂȘte homme dans nos institutions d'Ătat. Grands
biens dont nous vivons encore, et qui, malgré tant de déborde-
ments, soutiennent notre fortune publique et nos fortunes privées!
C'est lĂ , c'est Ă ses finances, que l'Espagne doit regarder pour ne
pas tomber dans des abĂźmes qui, s'ouvrant, l'engloutiraient plus
vite que nous. A l'une des derniÚres séances de sa Chambre des
députés, quelques voix isolées ont crié : Vive la République! Le
mot restera sans écho, si un gouvernement éclairé et ferme l'étouffé
sous la bonté de ses actes; la République n'est à craindre que lors-
qu'elle se prĂ©sente aux intĂ©rĂȘts en souffrance et en dĂ©sarroi comme
la forme légale de cette anarchie morale qui est dans l'air.
Il y a plus de quarante ans, en 1849, lorsque la République
existait déjà en France, et que, dans l'Espagne tourmentée, les pas-
sions jouaient avec l'idée de lui faire passer les Pyrénées, un grand
orateur, M. Donoso CortÚs, prononçait, au parlement de Madrid,
ces paroles dignes encore d'ĂȘtre mĂ©ditĂ©es : « Tous ceux qui ont
voyagé en France s'accordent à dire qu'aucun Français n'est répu-
blicain. Je puis témoigner aussi de cette vérité, car j'ai visité la
France. Mais, demande-t-on, s'il n'y a pas de républicains en
France, comment la République subsiste-t-elle? Personne n'en
donne la raison, je la donnerai. La République subsiste en France,
et je dis plus, la République subsistera en France, parce qu'elle
est la forme nécessaire de gouvernement chez les peuples qui sont
ngouvernables. » Sans doute, entre l'Ă©poque oĂč ces paroles furent
prononcées et l'époque actuelle, le temps, l'habitude, la marée
montante de la démocratie, ont amené des différences qui ne doivent
pas ĂȘtre oubliĂ©es. Sans doute aussi, l'avĂšnement de l'Empire a
donné une apparence de démenti à ces prédictions; et, somme
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1176 CHRONIQUE POLITIQUE
toute, peut-ĂȘtre ne serait-il pas tĂ©mĂ©raire de prĂ©tendre que cette
France réputée ingouvernable est la nation la plus facile à gou-
verner. Nonobstant eus réserves, le jugement porté de si haut par
M. Donoso CortÚ* répond à des observations profondes qui sont de
tous les pays coûme de tous les temps, et dont il n'est pas permis
de dire : Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà !
Comme l'Espagne, le Portugal a sa partie financiĂšre Ă soigner.
Gouvernements comme individus, rien ne les déconsidÚre aujour-
d'hui comme les affaires d'argent embrouillées. Tous les amis de la
monarchie constitutionnelle doivent désirer que, prenant son cou-
rage et la hache à deux mains, le Portugal se décide enfin à des
enquĂȘtes et Ă des Ă©conomies sĂ©rieuses, dissipe les mauvais bruits
périodiquement en circulation sur le payement de sa rente, acquitte
ses dettes d'honneur envers les capitaux de l'Europe qui se sont
loyalement placés dans ses obligations de chemins de fer. Dans
l'espÚce de duel établi entre le principe héréditaire et le principe
électif, les chances de la victoire sont pour celui des deux qui
assurera Ă chacun, sinon la poule au pot de Henri IV, du moins le
pot-au-feu des braves gens.
Il vient de mourir un de nos éminents collaborateurs, M. Siméoa
Luce, membre de l'Institut, professeur Ă l'Ăcole des chartes, qui,
dans ses admirables travaux sur Charles V, sur Duguesclin, sur
Jeanne d'Arc, avait montré merveilleusement comment la sagesse,
la droiture, la vaillance et la foi savent relever les nations. Les
livres de M. Siméon Luce dureront autant que l'histoire de France,
ils sont patriotes et classiques. Les vertus qu'il louait dans ses
héros, M. Siméon Luce avait commencé par les mettre dans sa vie.
En lui, le savant et l'homme se recommandaient par toutes les
qualitĂ©s qui mĂȘlent l'estime Ă l'admiration et font de sa mort
prĂ©maturĂ©e, si douloureuse Ă sa famille, Ă ses amis, Ă l'Institut, Ă
l'Ăcole des chartes, au Correspondant , un deuil public.
Louis Joubert.
Vun des gérants : JULES GERVAIS.
PAKIS. â E. DE SOTB ET ttLS, IMI'R., 18, B. DES FOSSĂS-S.-JACQUES.
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TABLE ANALY1
HT ALPHABĂTIQUE
DU TOME CENT SOIXANTE-N1
(GEfT TB1RTI S TBOUĂMI Dl LA VOUVELL!
Nota. â Les noms en capitales grasses sont o
-Correspondant dont les travaux ont para dans ce v<
auteurs ou des sujets dont il est question dans les artic
Abréviations : Art., article; -C.R.; compte- rendu.
ALPY (H.). Le coût de la laïcisa-
tion des hĂŽpitaux de Paris. Art.
10 novembre. 479.
BAULNY (baronne G. de). Sans
lendemain. 10 octobre. 104. â
25 octobre. 302. â Fin. 10 no-
vembre. 496.
BAZIN (René). Madame Coventine.
10 décembre. 883.-25 décembre.
1070.
BELLAIGUE (Camille). Ătudes
littéraires : M. Victor Gherbuliez.
Art. 649.
BEULĂ (Mai). Le monde nouveau :
Melbourne dans le présent et dans
l'avenir. Art. 47.
BOUCHER (Auguste). Pensées du
soir. Art. 421.
BROGLIE (duc de). Le Concordat.
25 novembre. 601. â Fin. 10 dĂ©-
cembre. 793.
Bulletin bibliographique. 10 octobre.
19ÂŁ. â 25 octobre. 398. â 10 no-
vembre. 600. â 10 dĂ©cembre. 984.
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1107.
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193.
* Cette table et la suivante doivent se Joindre au nun
25 DĂCEMBRE 1892.
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1178
TABLE ANALYTIQUE DU TOME CENT SOIXANTE-NEUYIĂME
JOLY (Henri). L'éducation correc-
tionnelle des jeunes filles en France
et Ă l'Ă©tranger. 10 octobre. 129. â
25 octobre. 343. â Fin. 10 novem-
bre. 532.
JOUBBRT (Louis). Chronique poli-
tique. 10 octobre. 180. â 25 octo-
bre. 388. â 10 novembre. 586. â
25 novembre. 783. â 10 dĂ©cembre.
975, â 25 dĂ©cembre. 1167.
KANNENGIESER (abbé A.). L'as-
sociation populaire catholique en
Allemagne. I. 1020.
KLEIN (abbé Félix). Le cardinal
Lavigerie. Art. 855.
LE CONTE (Jules). Réorganisation
des Halles centrales de Paris. Art.
679.
Livres tfétrennes. 10 décembre. 953.
â 25 dĂ©cembre. 1151.
LUGE (Siméon). La mort du roi
Charles V. Art. 21.
MAURICE (Léon). Les octrois et
leurs suppressions. Art. 438.
MEAUX (vicomte de). De la diver-
sitĂ© des cultes aux Ătats-Unis.
Art. 823.
Mgr Dupanloup et le Concile. â La
Revue des PĂšres JĂ©suites. â Une
déclaration de M. Emile OUivier.
Art. 933.
MOUT (comte Charles de). Lejnu-
sée de Berlin. La sculpture. Art.
460.
NADAILLAC (marquis de). L'hom-
me. 10 octobre. 3. â Fin. 25 octo-
bre. 22».
OLLIVIER (Emile). La guerre so-
ciale. I. 985.
PAR VILLE (Henri de). Revue des
sciences. 10 octobre. 171. â 10 no-
vembre. 578. â 10 dĂ©cembre. 967.
PĂREY (Lucien). Le prĂ©sident
Hénault. I. 910.
PETRE (Roger). Galeries célÚbres
et grandes collections privĂ©es. â
III. Le chĂąteau de Vaux. Art.
1040.
PIMODAN (marquis de). Les am-
bitions de Mme Thompson. Nou-
velle. 707.
Portraits contemporains :
M. Pasteur. 1002.
SAUVIN (G.). Le plus grand vol-
can du globe. â Une excursion au
Kilauea (iles HawaĂŻ). Art. 721.
TOCQUE VILLE (Alexis de). Sou-
venirs. 10 novembre. 401. â Fin.
25 novembre. 633.
VANLAER (Maurice). Le chĂŽmage
de l'ouvrier. â L'assistance par
le travail. â L'application par
l'initiative privĂ©e en France et Ă
l'Ă©tranger. IL 10 octobre. 73. â
III. 25 novembre. 738.
FUT DB LĂ TABLE ANALYTIQUE DU TOME CENT SOIXANTE -NEUVIEME
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TABLE
DU TOME CENT TRENTE-TROISIĂME DE LA NOUVELLE SĂRIE
(CENT SOIXANTE -NEUVIEME DE LA COLLECTION)
4" LIVRAISON. â 10 OCTOBRE 1892.
3
La mort du roi
21
Le monde nouveau. â Melbourne dans le prĂ©sent et dans l'avenir.
par M. Max Beulé 47
Le chĂŽmage de l'ouvrier. â L'assistance par le travail. â L'appli-
cation par Tinitiative privĂ©e, Ă l'Ă©tranger. â II, par M. Maurice
Vanlabr 73
Sans lendemain, â I, par Mme la baronne C. de Baulny, nĂ©e Rouher. 104
L'éducation correctionnelle des jeunes tilles en France et à l'étranger.
â I, par M. Henri Joly 129
Revue littĂ©raire. â Romans et livres de critique, par M. RenĂ©
Doumic 150
Un Ă©vĂȘque contemporain. â Mgr Maret, par M. L. Dufougeray. . 162
Revue aes sciences, par M. Henri de Parville 171
Chronique politique, par M. Louis Joubert 180
Bulletin bibliographique 192
2- LIVRAISON. â 25 OCTOBRE 1892.
M. Renan, par Mgr d'Hulst 193
L'Homme. â II. â Fin, par M. le marquis de Nadaillac .... 228
Gladstone. â VI. â Conclusion, par Mme Marie Dronsart. . . . 247
La musique et l'Ă me moderne, par M. G. Derepas 282
Sans lendemain â II, par Mme la baronne C. de Baulny, nĂ©e Rouher. 302
L'éducation correctionnelle des jeunes filles en France et à l'étranger.
â II, par M. Henri Joly 343
Les Ćuvres et les hommes, courrier du théùtre, de la littĂ©rature et
des arts, par M. Victor Fournbl 364
IVe centenaire de Christophe Colomb. â Chronique politique, par
M. Louis Joubert 388
Bulletin bibliographique. ... âą âą 398
3- LIVRAISON. â 10 NOVEMBRE 1892.
Souvenirs. â PrĂ©sidence du prince Louis-NapolĂ©on. â Le ministĂšre
de 1849. â I, par M. Alexis de Tocqubville, de l'AcadĂ©mie fran-
çaise 401
Pensées du soir, par M. Auguste Boucher 421
Les octrois et leur suppression, par M. Léon Maurice, ancien député. 438
Le musĂ©e de Berlin. â I. La sculpture, par M. le comte Charles de
Mou„ 460
Le coût de la laïcisation des hÎpitaux de Paris, par M. H. Alpy,
conseiller municipal de Paris 479
Sans lendemain. â III. â Fin, par Mme la baronne C. de Baulny,
née Rouher 496
L'éducation correctionnelle des jeunes filles en France et à l'étranger.
â Fin, par M. Henri Joly 532
Revue littéraire, par M. René Doumic 564
Revue des sciences, par M. Henri de Parville 578
Chronique politique, par M. Louis Joubert 586
Bulletin bibliographique 600
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1180 TABLE DES MATIĂRES
4« LIVRAISON. â 25 NOVEMBRE 1892.
Le Concordat. â I, par M. le duc db Brogub, de l' AcadĂ©mie fran-
çaise 601
Souvenirs. â PrĂ©sidence du prince Louis-NapolĂ©on. â Le ministĂšre
de 1849. â Fin, par M. Alexis de Tocqueville, de l'AcadĂ©mie
française 633
Etudes littĂ©raires. â M. Victor Cherbuiiez, par M. Camille Bellaigue. 649
Réorganisation des Halles centrales de Paris, par M. Jules Le Conte. 679
Les ambitions de Mme Thompson, par M. le marquis de Pimodan. . 707
Le plus grand volcan du globe. â Une excursion au Kilauea (Ăźles
HawaĂŻ), par M. G. Sadvin 721
Le chĂŽmage de l'ouvrier. â L'assistance par le travail. â L'appli-
cation par l'initiative privée en France, par M. Maurice Vanlaer. 738
Les Ćuvres et les hommes, courrier du théùtre, de la littĂ©rature et
des art9, par M. Victor Fournel 758
Chronique politique, par M. Louis Joubert 783
5« LIVRAISON. â 10 DĂCEMBRE 189?.
Le Concordat. â II. â Fin, par M. le duc de Broglie, de T Aca-
démie française 793
De la diversité des cultes aux Etats-Unis, par M. le vicomte db Mkaux. 8iS
Le cardinal Lavigerie, par M. l'abbé Félix Klein 855
Madame Corentine. â I, par M, RenĂ© Bazin 883
Le président Hénauit, d'aprÚs des lettres et des mémoires inédits.
I, par M. Lucien Pbrey 910
Mgr Dupanloup et le concile. â La revue des PĂšres JĂ©suites. â Une
déclaration de' M. Emile Ollivier 933
Revue littĂ©raire. â Romans nouveaux, par M. RenĂ© Doumw.. . . 940
Livres d'Ă©trennes. â Librairies Hachette, Hetzel, Pion, Armand
Colin, Bloud et Barrai, Hennuyer, Le Soudier 953
Revue des sciences, par M. Henri de Parville 967
Chronique politique, par M. Louis Joubert 975
Bulletin bibliographique 984
6* LIVRAISON. - 25 DĂCEMBRE 1892.
La guerre sociale. â I, par M. Emile Olltvier, de l'AcadĂ©mie fran-
çaise 985
Portraits contemporains : M. Pasteur 100?.
L'association populaire catholique en Allemagne. â I, par M. l'abbĂ©
A. Kannebgibser 1020
Les galeries cĂ©lĂšbres et les grandes collections privĂ©es. â HL Le
chĂąteau de Vaux, par M. R. Peyrb 1040
Madame Corentine. â II, par M. RenĂ© Bazin 1070
Joseph de Maistre avant la RĂ©volution. â 3a jeunesse et la sociĂ©tĂ©
d'autrefois, d'aprÚs des documents inédits, par M. F. Descottes, 1107
Les Ćuvres et les hommes, courrier du théùtre, de la littĂ©rature et
des arts, par M. Victor Fournel 1119
EsguĂčses Ă©vangĂ©liques, de M. H. Ilignard, par M. Th. Froment. . . 1147
Livres d'Ă©trennes. â Librairies Hachette, Didot, Quantin, Delagrave,
Laureos, Pion, Delarue, Desclée 1151
Chronique politique, par M. Louis Joubert 1167
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